Sale espagnol

Il n’a jamais vécu au pays. Le pays qu’inspire son patronyme. Il n’y est même pas né. Consonance et mots hauts, la jota et « el matador », pourtant il connaît. Les images sont gravées dans sa mémoire comme image d’Epinal. La Ola et les taureaux. Les sévillanes et les claquettes. Le jambon et le vin rouge. Il n’aura gardé que ces deux derniers items. Pour le reste, il s’est construit contre. Contre la langue, contre la pauvreté de ses parents émigrés dans les années cinquante. S’appeler Sanchez dans les années soixante, c’est comme s’appeler Kouachi en deux mille quinze. Sale espagnol ou sale rital, sale métèque ou sale arabe, c’est du même acabit. Personne n’échappe à ses origines.

Pourtant jamais, il ne m’a parlé dans la langue de ses aïeux. « Je suis français » disait-il. Au même titre, que monsieur Martin ou madame Michu. Il avait raison. En surface, il avait la raison. Dans le fond, il savait que jamais ce ne serait vrai. Alors, il a lutté sans revendiquer mais jamais ne m’a transmis l’héritage de ses parents. La valise en carton et les habits sales sous les visages émaciés. La langue tordue de ma grand-mère qui mélangeait Molière à Cervantès créant ainsi un troisième langage, un « fragnol, » mi-français, mi-espagnol qui aurait pu être délicieux s’il avait été décodé. Je suis resté français de fausse souche.

Il a éludé la langue comme les coutumes. Parfois, ça s’échappait de lui à la faveur d’une brasucade, d'une plancha de poissons ou d’une paella garnie qui, dans le creux, au fin fond du ventre de l’innocence et de l’inconscient, lui rappelaient papa ou maman. Lui rappelaient le chemin de Compostelle. Lui rappelaient l’histoire racontée les soirs d’hiver au coin du feu. L’histoire des déracinés. Son histoire. La mienne aussi.

NB : je suis aussi aujourd'hui un dépaysé chez les Cosaques avec une fille, à Brooklyn :  http://lescosaquesdesfrontieres.com/2015/09/07/la-fille-de-brooklyn/

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