Un soupir dans la marge

J’ai trouvé un soupir dans la marge. Quelques-uns de tes coups de crayon de bois pour des notes de lecture. Des mots griffonnés pour le souvenir, des remarques sur le style ou le sujet, des références croisées à retrouver à la prochaine lecture. Plus loin, tu as entouré un paragraphe sur lequel tu voulais que je m’attarde. Une ellipse rapide sur le papier, un tracé simple pour que la phrase procède de toi, que tu en sois le médiateur. J’ai suivi le contour de ton trait, bu avec toi la nostalgie détourée. Sur les pages suivantes, tu as relevé d’autres mots, d’autres groupes de mots comme autant de phares pour me guider.

J’ai tourné ces pages crayonnées. A chaque mention, je me suis arrêté pour respirer. J’ai lu attentivement les passages que tu as éclairés pour moi, jusqu’à la page 41 où un brin d’herbe sèche en guise de marque-page m’a arrêté. Tu n’as lu que deux chapitres. Au-delà, plus aucune mention au crayon de bois. Plus aucun soupir dans les marges. J’ai refermé le livre sans regret.

La voile

Il n'avait pas vu la voile se hisser. Se tendre vers le ciel comme pour toucher les nuages. Il lui avait fallu se ronger de l'intérieur, pourfendre l'ennemi qui se logeait entre les noeuds de son ventre pour enfin croire au vent. Puis il y eût la vague et ses caprices, la caresse puis la grêle. Le gros grain qui envahit l'écoutille et la marche maladroite d'un homme contre l'adversité. 
Il n'avait pas vu au loin la marée montante. L'immensité de la mer dans l'étroitesse de sa vie. Submergé, il cherchait au pied du mât les étoiles à jamais perdues.

Remugle

Bien sûr, il y a le soleil. La plage, son sable et ses coquillages échoués comme des clés perdues. Bien sûr, c'est un privilège de vivre ici à deux pas de la mer, baigné dans le bleu bi-ton qu'elle forme avec le ciel. Bien sûr. 
Mais le temps intérieur est à l'orage, on le sent bien à l'odeur d'essence qui sort du petit bateau de pêche. Son allure est molle, son sillage chaotique. Il semble nous dire que même par une mer limpide, il est désormais difficile d'avancer, difficile de croire à ce soi-disant retour de l'été. Il tousse et toute la plage se gratte la gorge dans un remugle que seul le battement d'ailes d'un goéland tente de disperser.

Dans le creux

Il faudra du temps pour oublier les draps froissés dans lesquels tu t’enveloppais pour écrire. Ton lit et les feuillets autour.  Feuilles déchirées, papier en boule, copeaux de toi. Assis en tailleur au milieu du matelas – là où se trouvait le creux provoqué par le manque d’une latte sur le sommier –  tu t’enfonçais et autour de toi remontaient une mer d’épreuves, vagues du lit, nappes d’encre, esquisses d’une histoire qui jamais ne te calmait.
Il faudra du temps pour chasser cette image d’un homme à la parole coupée, obligé de s’en prendre à l’écriture pour exister. Gratter du papier à l’envi, s’astreindre à écrire alors que rien ne coulait de tes pauvres mots, de tes phrases mal fagotées qui retombaient mollement comme de la poussière filtrée par un pâle rayon de soleil. Les cheveux ébouriffés, le corps ramassé dans le trou et le stylo rongé dans ta bouche, tu pestais contre le monde entier. Pris de spasmes desquels fusait parfois un éclair de génie, tu ne crachais en définitive que des filets de hargne. Ta colère s’évacuait dans ces flammèches devenues bien vite cendres, pattes de mouches perdues sur la page crevée.
Il faudra du temps pour te relire.

Jamais déclarée

Tu n’as pas pris le temps de l’envoyer. Je l’ai retrouvée dans le tiroir du vieux meuble de l’entrée, sous de vieilles enveloppes contenant divers papiers administratifs flanqués de dates du siècle dernier. Une d’entre elles au rabat encore collant l’avait prise dans ses filets. Ta lettre, ainsi attachée au papier kraft d’une enveloppe de déclaration d’impôts de mille neuf cent soixante-dix, est passée inaperçue durant des décennies ; certainement déplacée d’un endroit à un autre, au fil des rangements successifs des piles de papiers dont on n’arrive pas à se débarrasser, elle a traversé le temps, liée à un impôt jamais déclaré. Elle est restée là, piégée dans le tas des choses à jeter ou à oublier, dans le fatras d’une vie que chaque maison peine à nommer. C’est une lettre perdue pour toujours, prise dans la toile des atermoiements qui te caractérisaient.
Tu n’as pas pris le temps de l’envoyer. Elle est devenue une lettre sans âge, ni portée, une lettre non oblitérée, rassemblant dans sa marge le poids des années refusées et la signature d’une histoire d’amour jamais déclarée.

Dernière note

J’ai eu le temps de chercher les mots pour l’écrire. Des années durant lesquelles, toi, tu continuais à mourir insouciant à mes tourments. J’ai taillé des phrases dans le gras de ma peine, des coulées de chagrin à m’en rendre malade. J’ai rassemblé les mots, cousu le corpus de fils dorés dans l’espoir qu’un jour il devienne cadeau. Les mots lâchés sur le blanc du papier ont taillé leur chemin sans plus de commentaire que ton silence. Je n’ai jamais eu ta facilité à me taire, à vider les mots de leur complexité. Je m’embrouille devant toi, mes mots se vident à trop vouloir creuser. J’ai le sentiment que je n’arrive pas à faire passer ce qui m’importe. Alors, aujourd’hui, je prends le parti d’en délester la peur.
Je fredonne des airs d’hier pour qu’on existe encore entre quelques sonnets légers. Pour que les mots s’impriment au-delà de nos fêtes défuntes. Pour que les refrains entêtants voient le jour déplier sur ta tombe les ombres en chœur. Pour que la joie aussi fragile que la dernière note d’une portée ne cesse de guider le cours de mes lettres déchirées, jusqu’à suspendre la conversation dans ton éternité.