Cette nuit

Cette nuit se faufile entre les nuages qui bataillent. Poussée par une bourrasque, elle s'insinue dans l'air comme le sang dans les veines.
Invariable nuit qui décolore le ciel de ses pigments noirs et impose rapidement son aplat.
Elle n'a rien à faire du claquement des ombres qui fuient l'orage, rien à faire des cœurs flambants sous l'éclair.
D'un battement sourd dans la tête du monde jusqu'à l'encerclement des corps, c'est une nuit qui ignorera la violence et dressera le silence contre le tumulte.

Réflexe

La lumière me fait un clin d’œil.
Dans le rétroviseur, elle bâille sur l’étang, lâche des ricochets scintillants sur la surface.
Il faudrait un réflexe fou pour lui rendre la pareille.
Se jeter dans la gueule du loup, basculer depuis la route qui fend les eaux.
Quitter la voie et se perdre.

Jamais plus rien ne ressemblera à cette pensée.

Entre les gouttes

Entre deux gouttes d’eau, une rumeur roule sur le bitume.
Elle rit, persifle – un passant transpire.
Puis elle s'oublie sur le bord du trottoir.

Une peine remplace la vieille rumeur.
Dans le caniveau, une eau sale dégage les gouttes – un chien aboie.
Entre les pavés, une jeune pousse pleure.

Le jour a soif.

A la sieste

La cigale cymbalise tandis que le grillon stridule.
Concerto majeur pour après-midi atone.
Seul le clocher de l'église sonne et résonne au temps qu'il est.
Pic et repic sur les âmes qui l'ignorent tout au somme qu'elles sont.

Trouble

Que me dis-tu que je n'entends pas ?
Un trouble traverse l'eau, un filet où s'accrochent nos algues.
À vouloir voir le fond, le regard s'enfonce dans la vase.
Sans en avoir l'air, le vent chaud nous entretient.
La parole fraîche polit notre lot d'incohérences.

Que tu dises suffit.

La bascule

À l'heure de la bascule, la terre lâche un soupir là où plus rien ne parvient à créer aspérité.
Tout glisse dans l'uniforme. La nuit dans son feulement se moque des corps nus.
L'été se gratte la gorge et recouvre l'air d'une chape de plomb.

Plus rien à attendre que le rêve d'un orage de perles.

Brouet

C'est un ciel en brouet, un potage envahi de grumeaux.
Plus rien ne le reflète. Il fait sa forte tête.
La mer s'est fondue dedans pour délayer la soupe.
Il faudrait découper au ciseau l'horizon,
lui donner quelques pointillés pour les sauver.
Comment savoir ce qu'on voie et où aller ? Par les eaux ou les nuages ?

En attendant, on oublie le bleu.

Gueule de midi

Cet été naissant cogne déjà les têtes. Dans la rue, les trottoirs suent une rosée qui sèche à peine née. Le matin a une gueule de midi au soleil le plus hautain.
Heureusement, dans le silence des premières chaleurs, une enfant avec une bouée autour des hanches pique un fou rire qui rafraîchit.

Au goulot

Le goulot boit l'eau de la mer par petites lampées. Sur la vague molle, la bouteille flotte.
Derrière le mur, le klaxon d'une voiture, une pétoire de moto.
L'eau entre et sort de la bouteille qui se rapproche d'un rocher.
Au loin, le klaxon s'étouffe contre un mirage. La moto dépasse le mur de l'horizon.
Le goulot est pris entre un silence et deux rochers, une algue ronde comme collier.
La bouteille a le gosier sec et derrière le mur, monte un soir d'amertume.

La vague

Ce que la vague nous ramène. De large et tempêtueux. Depuis l'autre bout du monde jusqu'à nos pieds, le mouvement est continu et pourtant jamais le même.
Ce que la vague nous claque à chaque poussée du ventre de la mer : un rappel du lointain, un souvenir qui en appelle un autre, une musique ancestrale.
Chaque note crée un nouveau rouleau de questions qui continue sa marche et n'en finit jamais de résonner.

Saillie

On a assez vu les joues mauves et pantelantes du crépuscule. Sa façon hautaine de vouloir nous en mettre plein la nuit.
On a assez parlé de la peur enfantine à l'heure du coupe-gorge, dans l'attente fébrile que le ciel dépèce le jour au couteau.
On a assez dit combien l'angoisse sait s'enfiler dans l'entaille, suspendre le vol des oiseaux et glacer nos songes.
On a assez admiré son apogée où les rouges violacés s'attaquent insolents aux jaunes mourants, nous laissant perplexes quant au revers du monde.
Pourtant à chaque saillie sur l'horizon, la tête se prend dans l'étau.

Après le four

Le jour éteint le four. La terre cherche quelque humidité dans les heures qui tombent sur l'étang vide.
Lissant leurs plumes, l'ombre peine à mentir aux goélands qui geignent.
Il n'y aura goutte.

Un petit pas de coté et c'est un silence qui pleure.

En plein vol

C'est un soir de plaine sans nuage. Un soir paresseux et taiseux sous un ciel ouvert à l'été. Pourtant, une heure est tapie derrière un bosquet. Avec elle, une poignée de secondes à la botte d'une peur qui rôde.
C'est un soir de plaine où file un train qui se moque bien des peurs et des plaintes. Il perd des minutes dans le bosquet, taille le paysage sans honte. Lorsque soudain sur son flanc l'instant embrasse la peur. Le train vient de faucher un oiseau en plein vol.

Ce matin-là

C'est un matin qui me lèche les pieds. Comme la mer qui étire sa langue sur la plage en ouvrant le jour d'allers-retours têtus, de va-et-vient en murmures. 
J'écarte les doigts, laisse passer les chuchotis sur les peaux mortes, retiens tous les gargouillis que ce matin-là contracte dans le ventre du monde. 
Au fond, j'aimerais plutôt qu'il me chatouille.

Un chien jaune

La fatigue monte sous le sable. Un chien jaune couché sur le flanc joue au caméléon. Il écoute battre la fatigue sous le sable. Son maître est à côté de lui, allongé sur une serviette et le tient en laisse autour du poignet. 
Le chien jaune ronfle bruyamment. D'une respiration lourde, son corps s'élève puis retombe. Sa langue collée au sable lèche la fatigue et crée un sillon d'où s'écoule une douleur.
Le chien jaune a chaud, souffre d'être confondu avec le sable. Son maître ne le voit pas. Il est assoupi sur la douleur. Jusqu'au retentissement d'une alarme sur son téléphone. 
Le chien se lève et s'ébroue. Des grains de fatigue volent alentour. Il boit l'eau au goulot de la bouteille que lui tend son maître. La soif ne ravive rien. La fatigue retombe sous le sable.

Mordre

Il y a un vent léger qui soulève le sable, sur la mer des rouleaux de suie qui labourent mon dos.
Il y a le ressac qui tape ma tête dans l'étrangeté d'un matin de soleil vide.
Dans l'éclair qui précède sa chute, la vague me prend à la glotte.
Une envie de mordre l'écume.
L'instant est calme dans le vacarme des luttes intérieures.