Muette

6.3.18

Quelques hommes coiffés de casques oranges éventrent la rue. Une plaie en plein milieu de la voie se forme et laisse entrevoir les entrailles purulentes de la terre. Embrouillamini de tuyaux et des fils, terre noire ressuscitée d'où l'on craint de voir sortir quelque rat dérangé, eau fumante et verte qui cherche désespérément une issue vers la liberté, rivière souterraine dont on devine le cours palpitant par l'oeilleton de la blessure. La chair à vif, la rue est mutilée aux yeux de tous. On se prend à imaginer sa douleur à chaque coup porté à son ventre, son cri rebondir sur les murs et se répandre en écho dans toute la ville. Un hurlement sans fin et insoutenable qui mettrait les hommes à terre, mains sur les oreilles, corps en convulsion, jambes battant le pavé. Ils imploreraient la rue de se calmer, d'arrêter de leur imposer une telle souffrance. Le monde deviendrait fou d'entendre ainsi la rue se vider en lamentations infinies. Mais voilà, même meurtrie, la rue reste muette. La rue n'a pas d'émotions, la rue n'est faite que de bitume et d'arcanes souterrains sans vie. Sa douleur n'a pas plus de sens que son existence n'a de coeur et même si elle palpite de mille galeries enfouies, même si le courant qui la traverse est comme du sang dans les artères de la ville, même si les rats qui pullulent s'assimilent aisément à des sucs gastriques éliminant la congestion des hommes, son corps reste de pierre, insensible à la violence des éventreurs.

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