Une goutte suffit pour alourdir le monde

Au fond de la rue, ta gorge pleine de mousses. Entre une poubelle et le trottoir, tu dors à poings fermés. Dans ta bouche, une voie lactée de mots oubliés. Ceux qui t’ont brisé la parole ricanent autour d’une tasse de thé. Toi, tu lèves dans ton sommeil tous les petits doigts au bord des tasses. Sache que quelqu’un t’entend soulever ton torse à tous les renoncements. Une goutte suffit pour alourdir le monde. Retiens-la. L’épée posée sur ta nuque peut encore se retourner et trancher dans le vif des paupières. Dors au milieu du chaos. Tu sais être le juste.
  • 17.11.19

Lâcher les chiens

Il reste un peu de nuit collée à la fenêtre. Une ombre tenace qui menace au fond de l’œil.

Pourtant, le jour éclate en petites bulles de vie. Persuadé d’être le plus grand, il est cette âme d’enfant qui croit à l’infini.

Un chien renifle derrière la vitre. Sa truffe souffle de la buée, chasse l’ombre. On aimerait lâcher tous les chiens pour retrouver la lumière.
  • 15.11.19

Il descend la rue

Il descend la rue depuis chez lui où, dans un demi sommeil, une partie de son corps est restée blottie.
Il descend la rue à moitié. Il s’arrête et cherche l’autre moitié, abandonnée. Une odeur de café et de sueur titille son humeur. Il souffle dans sa main. Son haleine mélangée à l’alcool fait tourner son bonheur.
Il descend la rue et une rasade de la bouteille qu’il trimballe toutes les nuits. Une partie de lui est restée entre le canapé et le lit, entre la transpiration et l’oubli.
  • 9.11.19

Je ne le vois pas mais le sais

A travers les vitres, un soleil frelaté brille plus haut. Je ne le vois pas mais le sais.

J’enfile un masque pour être raccord avec la brume. Un pantalon taillé pour la marche de soi. Je le sais mais ça ne se voit pas.

Je reste ainsi insensible à la douleur comme à la joie. Même si quelque tremblement peut me trahir. Je le sens mais ne le montre pas.
  • 7.11.19

Une pluie serrée

Une pluie serrée devant la fenêtre,
Frappe au carreau pour entrer dans
Ma tête : cliquetis sur le pavé en pied
De grue.

Le vent perd l’équilibre des lignes
Les gouttes affolées tendent le front
L’hésitation redouble, par bouffées
L’eau pleurera tendre ou s’étouffera
A la mer.

04/11/2015
  • 4.11.19

L’ombre et le sourire

Parc Clémenceau, un premier samedi de novembre sur les bancs publics.
Ici une grand-mère, cheveux blancs rassemblés sous un chignon soigné, le regard bas et le corps plié sur son journal, là une mère avec sa petite fille emmaillotée au plus près de son corps, plus loin un arbre décati qui pense à l’ombre qu’il a pu faire du temps où il était fier de ses branches fournies.
C’est aussi ce à quoi pense la vieille dame pliée sur son journal en regardant la jeune mère. Elle se souvient de la grande ombre qu’elle projetait lorsqu’elle pouvait se tenir droite, mais elle pense aussi à ce sourire si singulier qu’ont les mères quand elles regardent leur enfant grandir.
  • 2.11.19

Manque de savoir-rêver

Elle est entrée dans mon rêve aussitôt sortie du rêve d’un autre. J’ai vu qu’elle venait d’un autre rêve à sa tête, à son allure et surtout à sa chevelure blonde. Je ne rêve jamais de filles blondes puis son accent n’était pas d’ici. Je rêve local, habituellement. Elle portait autour d’elle le décor du rêve précédent ou d’un rêve simultané, allez savoir. Un halo blafard l’encerclait. Elle marchait lentement dans une ruelle sombre. Elle me scrutait avec bienveillance mais son regard était encore pour l’autre, le rêveur précédent, un blond assurément qui devait se trouver désemparé derrière elle, à l’autre bout de la ruelle, planqué dans une porte cochère, à regretter de la voir doucement s’enfuir de son rêve. Je voyais qu’elle ne se sentait pas à sa place à piétiner ainsi mes chimères. Mais, comme deux inconnus qui se croisent, avec une impression de s’être déjà vus mais sans savoir quand, comment ni pour quelle occasion, elle m’a décoché un sourire tendre et confus. Un sourire pour se donner une contenance, parce qu’elle ne savait pas ce qu’elle fichait dans mon rêve. Elle voyait bien que, même si on s’était croisés un jour, elle ne devait en rien apparaître dans mes rêves, que c’était là tout de même un manque incroyable de savoir-rêver. Elle a marché longtemps, enfin le temps de mon rêve, quelques millièmes de secondes puis a disparu, rattrapée par ses propres rêves au sein desquels jamais n’apparaît quelconque homme brun.

01/11/2016
  • 1.11.19