Passé des nuits

Passé des nuits

Passé des nuits, j’ai passé des nuits à courir la vie devant le poste, lumière blafarde et convexe du tube cathodique Radiola. Des rêves éveillés pour me fondre réalité, des films policier, western, cape et d’épée ou trublions gendarmes, des émissions qui font peur comme ce générique aux basses assourdissantes censé nous dévoiler des dossiers sur l’écran. Passé des nuits, bloqué sur la même chaîne, la une, la deux ou la trois pas encore de télécommande, fallait se lever pour changer, appuyer sur les gros boutons en plastique argenté. Toutes façons il n’y en avait que trois des chaînes et les programmes se valaient tous, on compulsait magazine avec attention pour choisir et ne plus se lever de la nuit. Sur la Une, Antenne 2, FR3 passé des nuits sans pouvoir décrocher des images saccadées vingt-cinq par seconde, comme hypnotisé par la vie du dedans de la lucarne. Ces êtres, comme moi mais en mieux, eux, ils passaient à la télévision, tard dans la nuit, pêcheurs dans histoires naturelles, des canards et des cuissardes dans les marées ou la mire qui figeait l’écran après le vol des hommes-oiseaux de Folon, la mire, cible quadrillage lumière qui semblait dire ici la vie est finie vous pouvez dormir tout en nous gardant un pied dans son monde de couleurs, le nom de la chaîne au centre, rectangle noir et du multicolore autour. Passé des nuits, je croyais passer des nuits alors qu’à onze heures de l’à-peine noir c’était déjà fini.

illustration : Trent Parke