La jeune fille aux rubans bleus

Elle minaude, bouche en moue, fragile sans le savoir. Dans les allées, toujours elle bat paupières, revers de sourcils en pointe, puis fixe du regard le passant – chaland inattentif à ses pouvoirs - et dès que les intimités se croisent, elle baisse les yeux, une main sensuelle rabattant sur son épaule l’assortiment de rubans bleus qui lui serrent les cheveux. 

Jeune fille sans pair. Les autres, ses rivales, elle se charge de les éliminer. Sans pareil, ses rubans bleus créent l’effet, la distingue des filles sans, des enjôleuses dénuées de saveur. Elle roule, s’enroule autour, les chasse quand le vent les promène sur son visage. Elle joue avec, serrés, desserrés, en ballottant la tête ; tête et cou qu’elle garde toujours droits alignés sur son corps diaphane tendu à la vie. En aucun moment, sa prestance ne doit être prise à défaut, les rubans sont ses seuls artifices : ils doivent être son point d’ancrage, son trompe l’oeil, un attrape-hommes comme du papier tue-mouches.

Et les hommes s’y collent, capturés par ses rubans de séduction. Armée de cette distinction éthérée, elle dénoue la timidité des plus jeunes et étouffe la culpabilité naissante des plus âgés. Mante bleue agnostique, elle les absorbe tous, un à un dans le flottement de ses rubans. Figés par la grâce, ils succombent. 

Une fois consommés, elle les rejette sans s’apercevoir que les rubans se fanent à chaque passe. Qui pour la blâmer ? La vie lui ouvre chemin si grand. Qui pour l’empêcher de jouir de l’instant ? Le bleu pourtant ne sera pas éternel mais ingénue ou aveugle, elle ne sait pas le temps, ne voit pas l’inexorable.

Viendra le jour où ses galons devront composer avec des cheveux blancs et déjouer des tours de mains et des passements d’épaules douloureux. Les hommes fileront entre les rubans, absents au charme délavé. Ils souriront peut-être à la beauté dévoyée, au jeu périmé. Au mieux ils n’éprouveront qu’une pâle compassion. Ce jour-là, la vieille fille aux rubans bleus devra jouer d’autres artifices.