Petit matin dans la vie

Je me lève avec, dans la tête, le frimas ouateux des nuits de soie. La studette derrière la gare Bordeaux Saint-Jean - petit bouge où je viens de passer un premier sommeil - est enrobée d’une chaleur dense qui pose sur mes épaules la tendresse du jour, tout en m’appelant à sortir respirer l’air frais du matin. La cuisine est sous une terrasse partiellement ouverte au ciel. Je cherche de quoi remettre mes yeux à jour ; il me faut un café qui désembrume et une cigarette qui réembrume. Les deux mixés doivent chaque matin me donner au monde comme une nouvelle naissance à mes sens. 

Une cigarette accrochée à la bouche se fixe depuis le noir de ma couche alors que le café peine à s’offrir. Le garde-manger sous l’évier ne m’offre que des pâtes sèches, un assortiment de condiments qui me donnent, par leur odeur âcre de poussière, une envie de vomir. Pas de café. Et l’aube s’agace. Il faut  que je sorte dans la rue grise, foulé le pavé humide pour aller chercher mon breuvage du réveil. Je descends l’escalier, tombe dans le matin au bord de la voie ferrée et depuis le trottoir, à quelques pas, un bar me fait de l’oeil de son enseigne verte et vacillante.

J’entre dans l’estaminet encore vide. Seule la taulière donne à manger à son caniche avachi sur le zinc. Le cabot se pourlèche les babines de céréales sucrées et sa maîtresse, fière de son bébé, lui colle des bises amoureuses sous la moustache baveuse. Je commande un grand café bien serré, un double expresso qu’elle fait couler dans un fort jacassement gouailleur. Elle parle de son chien comme d’un enfant, lui secoue les babines à grand renfort de sourires niais et l’animal s’ébroue dans ses mains en éclatant le comptoir de chiques dégoutantes. Un haut-le-cœur puis, la tête hirsute dans mon café, je pense à autre chose secoué par les phonèmes hauts et lourds de l’accent pied noir de la patronne. 

C’est le torchon du matin, le petit journal de l’arrière de la gare qui m’est conté dans le détail.
« Les ouvriers espagnols, qui travaillent à la construction d’un immeuble voisin, viennent tous les midis manger ici. Mais ils apportent leur déjeuner, ces sagouins ! Ils consomment un café puis restent deux heures attablés, ces pingres ! C’est plus possible, vous comprenez… »
Je comprends : sales espagnols ! Je souris à l’idée de lui dévoiler mon nom mais je préfère écouter la suite.
« Hier soir, j’ai vu sur France 3 un pauvre homme à la retraite qui a travaillé toute sa vie pour construire sa petite maison, joli pavillon dans la banlieue bordelaise, se faire squatter par ces bougnoules d’espagnols (encore eux !). Ils sont rentrés à son domicile par effraction pendant ses vacances à Mimizan. Vous vous rendez compte, quand même ! Ils sont quinze comme un troupeau de bêtes ! Et impossible de les déloger, ils ont la loi avec eux ! Je te les tirerais de là à coup de fusil moi ! Ca ne se passerait pas comme ça ! »
J’hoche la tête, effaré et enfermé dans mon café trop chaud. Trop chaud pour que je puisse le boire d’un trait et filer pour ne plus entendre ces inepties. 

Une dame entre, blonde peroxydée, le visage buriné par la vie et l’alcool. Elle embrasse le chien sur la bouche. Le caniche lui fait la fête et, de sa queue frétillante, débarrasse le comptoir des miettes de croissants. Il lui jappe à la figure son bonheur d’être choyé ainsi par sa patronne furibarde qui ne décolère plus du culot des espingouins squatteurs. La cliente préférée du cabot surenchérit en me parlant de son immeuble, également occupé par des portugais revêches depuis des mois sans qu’on puisse les déloger.
« C’est une honte, on n’est plus chez nous ! » et autres joyeusetés xénophobes s’enfilent comme des perles tandis que mon café enfin buvable a désormais le goût d’un « américano » espagnol cuit par le temps et ne passe plus dans mon gosier.
Je règle ma consommation sans la terminer, trois euros soixante pour une demi-heure au petit théâtre de la vie, et je quitte les lieux en saluant poliment les deux pimbêches et leur chien idiot.