Charge utile

Je soupèse la régularité des jours
pour en connaître la charge utile,
pour tenter de voir ce qui se trame
derrière ces dates de péremption.

Je n’y trouve que des regards
adressés à un chemin passé
qui cherchent encore ce pays secret
où la mémoire est en train de s’écrire.
  • 30.6.18

Mention

Certains jours j’attends
qu’on trace un contour
autour des choses.

Qu’un étranger dessine
un récit sur le paysage
où chaque arbre flâne.

Que tout ombre raconte
l’envers du décor
comme une seconde peau.

Une histoire simple,
sans intrigue
ni dénouement.

Pourvu qu’à la fin
on y trouve une page vide
avec mention de tous les silences.
  • 24.6.18

Ein ballon

Un gros ballon rebondit. Rebondit comme s’il n’avait jamais cessé de faire autre chose que de rebondir. Je le vois arriver, rebondissant, rebondissant, d’une autre rue vers ma rue. Je le vois traverser en dehors des passages cloutés, sans regarder ni à droite ni à gauche. Une voiture l’évite de justesse. Le voilà maintenant qui rebondit sur le muret du jardin voisin. Une fois, deux fois puis se stabilise, rebondit sur place de plus en plus haut, de plus en plus vite. Les piétons descendent du trottoir pour le laisser libre à son rebond, à ses rebonds qui le font désormais ressembler à un de ses mobiles artistiques mus par une force cinétique, de cette énergie qu’on a du mal à appréhender parce qu’elle n’est pas issue de quelque chose qui nous est immédiatement reconnaissable, comme peut l’être le carburant quand on voit circuler un véhicule à moteur, ou le pédalage lorsqu’on aperçoit un cycliste sur son vélo.
Non, ici, le ballon agit seul sans stratagème ingénieux de balancier qui le ferait se mouvoir par l’action des seules lois physiques et le génie de quelque créateur. C’est un simple et gros ballon en plastique de ce qu’il y a de plus répandu, arborant les couleurs de l’arc-en-ciel qui se partagent sa surface en segments égaux. Il rebondit sans cesse et il ne vient à l’idée de personne de taper dedans ou même simplement de le toucher, à la faveur d’un rebond à hauteur d’homme, afin de le dévier de sa trajectoire et d’enfin l’arrêter, quitte à ce qu’il finisse sa vie écrabouillé sous les roues d’une voiture.
Non, on le laisse à son perpétuel rebondissement comme si tout ça était normal. Ça me rend dingue, si dingue que je n’y tiens plus et me décide à descendre dans la rue pour aller voir de plus près de quoi il en retourne, bien déterminé à bouter ce ballon loin de ma vue, loin de la rue. Une fois le ballon et moi face à face, une musique tout droit sortie d’un film de Sergio Leone retentit tandis que quelques virevoltants traversent la rue devenue déserte et recouverte d’une terre ocre. De la sueur perle sur mon front, ma bouche se fait pâteuse, une soif terrible m’étrangle et le ballon rebondit toujours mais au ralenti, comme s’il me défiait. Je tente un coup de pied mais je le rate et me fracasse les orteils contre le muret. À cet instant, sort du jardinet un homme grand et blanc qui ressemble à s’y méprendre à Vladimir Poutine et, d’un accent que je ne saurais reproduire ici, me dit : « Tu laisses le ballon rebondir, OK ? C’est MA coupe du monde ! ». Juste le temps de lui répondre d’un timide « Da… » qu’enfin le réveil sonne.
  • 23.6.18

À qui sourire

Une rasade de soleil dans le café
et toute la parole s’exile.

Peu de mots viennent à moi
pour espérer la rejoindre.

Un courant d’air me surprend,
une onde plate au niveau du sourcil.

Je cherche dans le ciel trop bleu
une insouciance à qui sourire.
  • 19.6.18

Le cri

Aujourd’hui, il me semble que la rue me répond. Que mon cri jusqu’alors passé sous silence resurgit du bitume par l’intermédiaire d’une voix qui me ressemble mais qui reste étrangère. Il s’agit d’un cri que j’ai vraiment lancé mais qui retombe maintenant comme s’il ne m’appartenait plus. La rue l’a rendu anonyme, lisse, impersonnel ou plutôt l’a recraché sans vergogne après l’avoir mâché des années dans sa bouche. Ce cri avec d’autres ont donné naissance à la langue de la rue, rugueuse comme celle d’un chat de gouttière ; bien pendue, baragouinée par tout le monde, criée si fort et depuis si longtemps que plus personne ne la reconnaît comme la sienne.
Mon cri s’est tordu à force d’être rabattu. Il n’en reste qu’un borborygme qui s’insinue dans chaque poche de la rue. Combiné à des sons gutturaux aussi indigestes que des bruits de tuyauterie, il fait partie d’une nouvelle langue nauséabonde pareille à l’eau usée des caniveaux. Pétri par la voix de multiples individus, il est ce filet de mots sans saveur, sans caractère qui, par les tuyaux, rejoint d’autres cris parmi d’autres eaux usées parmi d’autres rues.
  • 16.6.18

Dans le revers du silence

Une faim s’installe sur un nuage
en forme de plat de résistance.

Je me range dans le revers du silence,
dans ses plis où rien n’assiège le ventre.

Une goutte de pluie s’épuise sur la fenêtre,
lentement avale le trop de poussière.

J’entends les gargouillis du temps,
il faudrait arrêter d’écrire seul.
  • 15.6.18

De son soleil fragile

Un ciel bas promène un chagrin,
longe les bords d’une mélancolie

sans jamais la toucher de peur
d’en apercevoir l’épaisseur.

Une brume lumineuse se débat,
apaise l’œil de son soleil fragile.

L’espace est mince pour en tirer
une joie sans se sentir redevable.
  • 12.6.18

Sinon ce ciel

Une ouverture dans le regard
où quelque souvenir affleure.

Sous la peau fine de la paupière
crépite une mémoire rouillée,

un vertige qui est vite battu
par la moisson du jour.

Rien d’important sinon ce ciel
où se dessine encore ton visage. 
  • 10.6.18

Tâcheron

Il pourrait y avoir de l’eau
à la place des mots

que je n’en serais pas plus sec
face au trop à disperser.

Pourtant sous l’arbre où je m’abrite,
je sens venir un à un

une brigade au garde-à-vous
talons creusant la terre.

Écris fixe, semblent-ils me dire,
au tâcheron viendra le flot.
  • 9.6.18

Ce qui ronge

Des murs se dressent contre le vent
alors qu’un chien aboie mollement
aux premières gouttes de pluie.

Au bout du ciel tu entends l’écho
filer sur l'embarras des nuages,
tu sais ce qui ronge l’orage.

Une onde remplace le vent
par une pierre au fond d’un puits,
tu sens l’eau éroder la margelle.

Tu n’as plus l’âge de sauter
pieds joints dans les flaques,
seulement l’œil qui l’invente.
  • 6.6.18

L'autorue

Une jeune femme à côté d’un chien. Le trottoir les promène dans un sens puis dans l’autre. Ils glissent sans bruit. Le chien parfois espère s’arrêter pour un besoin élémentaire mais il est emporté par le sol qui défile sous ses pattes. La jeune femme, elle, ne tente même pas de résister.
Je ne sais pour quelles raisons la rue est devenue autonome comme un tapis roulant. Déjà plusieurs semaines que je constate cela. La rue roule seule. Qu’elle porte sur son dos une jeune femme avec son chien ou toute autre personne ou animal. Même les automobiles sont devenues de simples mobiles sur une autorue. La mainmise que désormais la rue détient sur tout déplacement pose tout de même un sérieux problème de liberté. Par exemple, lorsque je sors dans la rue, inexorablement, du lundi au vendredi, elle me transporte vers mon lieu de travail, que je le veuille ou non, tandis que le week-end, elle marque toujours un temps d’hésitation ; elle doute de la destination vers laquelle elle veut me rendre puis essaye toutes les directions, droite, gauche, revient sur ses pas, semble avoir perdu tout sens de l’orientation. Exactement comme elle balade en ce moment cette pauvre jeune femme et son chien d’un trottoir à un autre.

  • 3.6.18

Ricanement

Ce vol stationnaire
sur la vitre entrouverte
que le vent bouscule.

Cette danse sans filet
sous un ciel où le bleu
veut prendre des ailes.

Cet oiseau à l’œil froid
à l’envers du monde
qui ricane de nos réalités.
  • 2.6.18

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