Jour 3-4 – Mézin, Bordeaux, Bruges, Lacanau #roadtrip #TFV #LesVisages

TFV
Dimanche 26/7 en fin de journée, j’entre dans Mézin, petit village où seules les voitures stationnées dans les rues étroites attestent de la présence de vies planquées derrière les rideaux. Je toque au 19 sur une petite porte en bois. Un grand et longiligne garçon, cheveu brun et petite barbiche, me décoche un grand sourire. William Mathieu m’accueille dans son atelier de peintre. Odeur de gouache dans le foutraque de ses peintures, des tableaux partout sur des étagères et sur les murs des mots en liste qui prouvent qu’à l’étage se trouve une écrivaine. Marianne dévale les escaliers et l’ouverture entre nous trois s’opèrent naturellement. Une soirée de discussions, de sourires et de plaisir végétarien (j’ai cherché la barbaque pour mordre mon plaisir d’être ici mais en vain), une visite nocturne pour voir l’installation de William dans une église désacralisée – un choc artistique entre l’architecture du XIIe ou XIIIe siècle et l’art contemporain dispensé par William, un art en mouvance empli de questionnement et de rêveries - puis une nuit dans l’atelier à capturer dans ma boîte à mémoire les portraits peints par William, des auteurs invités au dernier festival organisé par Marianne : Muriéle, Jean-Jacques, Marlène et les autres, des visages connus ou à connaître. A côte de moi comme un gardien du temple, gribouille le chat prend possession de mon sac de voyage et s’endort avec moi. Le lendemain matin tôt, je sors seul et j’arpente Mézin et ses tocsins matinaux. Le village désert est apaisant, propice au vagabondage, je me perds dans les ruelles entre la place de l’hôtel de ville, une bibliothèque aux allures de supérette et un café concert aux portes barricadées comme si ce lieu à tapages n’avait pas résisté à la quiétude du lieu.
pour votre accueil chaleureux.

Lundi 27/7 et la route qui défile dans le Lot-et-Garonne pour se payer l’aquitaine après une poignée de kilomètres. L’autoroute bruyante me crée un chaud-froid, contraste avec les ruelles posées de Mézin. Je suis alangui dans la voiture et glisse tranquillement, fenêtres fermées, Clementine dans les oreilles me rassure tandis que Chet baker lui fait écho par intermittence comme pour lui dire et - je souris – peut-être me dire à moi aussi : vas-y mon gars, continue ! Sur la première aire d’autoroute, je m’arrête pour déjeuner et incroyable hasard ou est-ce un autre un autre coup du destin, je croise une ancienne collègue de travail, chère à mon cœur. Dix ans de vie à se raconter ne tiennent pas sur une aire d’autoroute et malgré la discussion convenue, nous échangeons nos nouveaux numéros avant une accolade affable et trois bises appuyées.
Bordeaux pointe ses panneaux routiers bleu et blanc sur le bord de la route et bientôt les signalisations deviennent marrons encadrés de blanc et se parent de bouteilles de vins rouges stylisées. Le pays rêvé de Bacchus m’accueille en grande pompe, ville chauffée au rouge et architecture tape à l’oeil. Le GPS lui aussi surchauffe et la voix féminine qui m’accompagne depuis le début du périple bégaye, se marche sur les phonèmes, balbutie des noms de rues incompréhensibles mais tant bien que mal j’arrive chez Edith. Un petit couloir m’amène dans son refuge et à nouveau les sourires inondent les visages et délient les langues. Sur sa terrasse, ça cause littérature, cinéma. Ça suinte de nos vies entremêlées, de nos failles et de nos escarmouches, et tout ce qu’on ne dit pas transpire de deux chopes de bières. On est bien, on s’intensifie sous un léger soleil alors qu’un papillon aux ailes malades vient me percuter le visage. Comme apprivoisé il s’invite à notre table, donne une poésie particulière à cette rencontre. Une heure trop courte nous dépasse et je laisse Edith à ses obligations en promettant que la prochaine fois on ne laisserait pas notre discussion se faire couper les ailes par le temps.

Je m’arrête boire un Perrier citron au Napoléon III près de l’hôtel de 4 sœurs où l’hiver fut romantique. J’écrase le souvenir dans un cendrier et tape un rapide SMS pour prévenir Christine de mon arrivée.
Bruges en fin d’après-midi, une belle femme longiligne, cheveux poivre et sel bouffants, me raccorde au sourire permanent qui longe le parcours depuis le début. Dans sa maison aux souvenirs, Christine me loge comme un invité de prestige. Tout un appartement au rez-de-chaussée rien que pour moi. Chaque pièce emporte ma tête dans un autre temps, son temps à elle et les réminiscences miennes. D’emblée la discussion est large, les centres d’intérêts littéraires mais aussi autres s’impriment sur nos visages, des palimpsestes modernes où les émotions n’enfilent pas des perles mais les manipulent en experts humbles de la matière qui nous déborde. Autour d’un rafraîchissement, nous évoquons les âmes chères qui plus tard nous rejoindront. La première que nous allons cueillir dans son refuge et fidèle au visage qui occupait mon esprit durant toutes ces années cybernétiques. Son écriture en filigrane planquée sous ses cheveux en bataille me fait battre le corps. Je ne montre pas mon admiration, elle serait convenue et midinette mais mon cœur et ma tête tombent dans un univers surréaliste. Dominique dodeline avec une humilité qui me tirerait des larmes si j’abandonnais mon corps aux sentiments qui m’assaillent. Je coupe ici le flux des mots, me laisse porter par Christine en chef d’orchestre. J’écoute, j’observe, me remplis de cet instant tous les trois réunis dans sa petite voiture où la découverte de nos visages fait le plein de nos inconnus comme de nos disparus. La soirée s’installe, le haut-médoc se hume, le whisky sorti de la mémoire fraiche se déguste. La discussion à la fois légère et profonde, l’écoute bienveillante et les paroles douces, les stries du temps sur les visages, la culture simple et accessible, l’alacrité déliée, tout cela me ravit et renvoie dans les cordes tout ce que j’avais mis d’incongru, de folie, d’impossible dans ce voyage. Nous sommes rejoints par Brigitte, qui trouve sur nos visages l’apaisement nécessaire à la fin de sa journée mouvementée. Elle s’intègre à notre groupe comme si elle avait été avec nous depuis le début. Une évidence de plus quand je m’attarde sur les corps de Dominique et Brigitte assis côte à côte. Une évidence du lien, solide et jonché de péripéties qui fusionnent. Malgré leur différence d’apparence, ils sont là devant moi à deviser, en écoute, en accueil. Nous passons à table. Dans la salle à manger chargée de mémoire, nous savons qu’un convive de plus s’est assis à notre table. Nous n’en parlerons pas, ce sont des choses qui se passent de mots. Le repas et les échanges sont divins et élégants. Je suis sur un nuage sans savoir si c’est vraiment moi assis à cette table ou un ersatz de moi, un double sorti de mon corps.  Un coup de téléphone de mes enfants surexcités en milieu de soirée me rassurera sur la réalité qui se déroule sous mes yeux. Ils me questionneront sur ce qui se passe, sur ce que je fais et je serai incapable de leur dire tant les mots articulés sont pauvres pour exprimer ce que je vis.  L’heure tardive et les bâillements de Dominique apporteront la nuit à mes yeux. Un dernier verre de whisky madérisé et hors d’âge avec Christine alanguis sur son canapé et c’est un plein d’émotions exacerbé par l’alcool qui me traverse mais la fatigue l’emporte loin de toute évocation intellectuelle. Je regagne mon appartement d’invité, touche à chaque pas la mémoire en stèle. Je suis extrêmement touché et je prends quelques photos pour ne jamais oublier.  Je m’endors dans des draps souples, sur un lit tout aussi hors d’âge que le breuvage bu quelques minutes plus tôt. Je suis dans le présent comme dans le souvenir, un entre-deux, un passage en paix.
7h30 le lendemain, 28/07, la matinée est tout aussi dense que la veille, le tête-à-tête avec Christine est d’une richesse extraordinaire et nous amène à tomber quelques masques, le voile est levé, l’amitié posée sur la table, nous tournons autour heureux de nous. Avec la collation pour midi faite des restes de la veille, c’est comme si Brigitte et Dominique nous rejoignaient. Une nouvelle fois, perdus dans nos paroles, le temps nous rattrape. Déjà 13h30, l’heure de rejoindre Vincent en ville.

Retour au Napoléon III, l’attente est agréable, je feuillette Cortazar puis Anna de Sandre m’emporte en poésie avec le vent qui sèche mon émotion. Puis Vincent apparaît, gaillard solide, tête ronde et fatiguée. Je le regarde comme si je le connaissais depuis toujours. Je m’émerveille de cette proximité soudaine alors que, comme pour tous les autres, ce visage il y a quelques minutes m’était totalement inconnu. Les titres de recueil, les auteurs, les évocations, les vers libres et décousus que nous échangeons s’échappent et montent au ciel comme des signaux de fumées. Ça se tend dans les dendrites, ça secoue les corps dans l’immobilité apparente de nos membres, ça mixe des mots dans ma bouche pour atteindre à nouveau le trop plein à dire. Je sens en Vincent la même adrénaline l’assaillir et l’envie de bouger cette incandescence nous pousse à marcher dans la ville, à aller cueillir ce que nous fait lien. La librairie olympique sera le lieu de l’apaisement. Nous tairons tout ce qui nous bouscule dans le rayon poésie. Chaque livre fait sens, chaque couverture est une ouverture. Chaque titre, chaque écrivain nous rassemblent, créent la passerelle entre nous et le garde-fou pour nous préserver ensemble encore un peu plus. Encore prolonger ce moment semble être cause commune. Après la culture en bouillon et au delà de toute littérature, les ombres de nos disparus feront à nouveau sens. Le travail de la mémoire, l’exigence du souvenir installe dans nos corps une omniprésence sans lourdeur ni pathos et forment dans nos ventres un ciment d’amitié à prise rapide.
Je quitte Vincent avec l’envie de l’embrasser quand il me dit qu’il ne veut pas me laisser partir. L’abandon était à nos bouches.
Merci Vincent :

29/07 11h15, je me suis réfugié dans un hôtel à Lacanau océan pour digérer ces intenses quatre premiers jours et embrasser les embruns. Je suis rincé par une pluie fine et une émotion intense affleure à mes yeux. Je suis sorti de mon corps, cette prison qui s’entrouvre.
(prochaines étapes : Saintes avec Rose et Nantes avec Jany)


Jour 2 –Toulouse, Montauban, Mézin #roadtrip #TFV #LesVisages

TFV
Hier 25/07 la journée comme une course de vitesse, voir des visages une à deux heures et repartir entre bonheur, chaleur et frustration de ne pas pouvoir profiter davantage de ces personnages qui se cachent derrière des paires d’yeux, des bouches en mouvement et des cheveux hirsutes qui appellent à l’anarchie.

Danièle Carles et son Marseillan d’adoption, sa vie dans sa petite maison qui ne veut pas se ranger, sa passion dans la voix, la voix d’une latiniste, la voix et le regard de l’adrénaline pour versifier Horace dans l’hexamètre ou l’alexandrin. Petit bout de femme d’un mètre cinquante qui sous le buisson gris abrite un grand cœur. Merci Danièle.

Isabelle Pariente-Butterlin en vacances à Pamiers, sa maison aux volets rouges, son mari, son amie et deux fillettes bondissantes qui jouent à la marchande dans le bar à lapins. Deux bières consommées et je n’ai même pas réglé la note aux barmaids. Isabelle et sa voix à la fois douce et profonde, sa présence aux côtés de ses aieux dans cette maison aux mille souvenirs, aux sols intacts épargnés par le temps, aux bois craquants des antres d’antan et à la présence, jusque dans les gestes, de la mémoire comme raison de vivre. Merci Isabelle.

Jean-Jacques Marimbert à Toulouse, assis à la table du Sylène, à boire une puis deux bières pour patienter, m’attendre, moi et mes deux heures de retard. Petites lunettes rondes au nez d’un bel homme. La prise est immédiate quand sur la table glisse un exemplaire de Gestes de Yannick Ritsos, les éditeurs français réunis. Sur la première page, un tampon et une dédicace qui nous transportent tous les deux de la table du bistro vers une émotion à nous mouiller les yeux. Pierre Autin-Grenier, Monsieur PAG ! Merci JJ.



Murièle Modély à Toulouse m’attend depuis presque trois heures. Je la retrouve au milieu de ses amis dans une résidence éco-citoyenne, un dédale de passerelles en bois relie les appartements et dans le jardin, une vingtaine de convives festoie. Je suis là comme un flan flétri par la route. Point de Murièle mais personne ne me remarque. Je cherche Murièle, je cherche une noire, je me dis ça, je cherche une noire, ce devrait être facile à trouver. Et cette pensée me dérange. Et ce dérangement me dérange. Puis elle apparaît femme rayonnante autour d’un sourire qui remplit l’espace. Bonheur de l’embrasser et de la serrer. Son mari tout aussi affable sous ces allures d’ours imposant m’appelle Robert. Je l’aime déjà. Une nuit de repos nécessaire et une matinée à blaguer de nos vies et de nos littératures enchanteresses. Merci Mu.

26/7 : Youssef Guennad à Montauban m’attend à la gare. Lunettes et chemise noire sous l’abribus. Un geste de la main quand il m’aperçoit. Il m’attend depuis une heure. On s’embrasse, on s’enlace comme de vieux potes de régiment. Il y a bien longtemps qu’entre nous le courant est passé. Maintenant, il est continu, ça circule. Nous marchons dans la ville, charmante ville calme et reposante. Nos vies en miroirs à la terrasse d’un café. Un repas au Garden Ice près de la préfecture. Il fait bon, un petit air nous caresse et nos mots sont chargés de nous. Merci Youssef.

17h45 – J’écris ces quelques mots depuis une aire d’autoroute. Je reprends la route vers Mézin, vers Marianne Desroziers, écrivaine et foisonnante de littérature (revue l’Ampoule, revue Maarges, Mézin fête les écrivains et j’en passe…)




Jour 1 – Marseillan, Pamiers, Toulouse #roadtrip #TFV #LesVisages

TFV
Départ ce matin 25 juillet, direction Marseillan où je vais trouver le premier visage, Danièle Carlès, latiniste traductrice qui officie sur http://fonsbandusiae.fr, Danièle qui j’espère ne me fera pas perdre ma langue ni mon latin qui de toute façon ne m’a jamais abordé.

Puis direction Pamiers où j’aurai le plaisir de rencontrer le visage d’Isabelle Pariente-Butterlin tout au bord des mondes (http://www.auxbordsdesmondes.fr/) comme d’habitude.

En début d’après-midi, je regagnerai l’autoroute pour filer vers Toulouse où m’attendent plusieurs visages aux traits hétérogènes.

Murièle Modély, plaisir de lui dire enfin : je te vois (http://www.lacauselitteraire.fr/je-te-vois-muriele-modely).

Jean-Jacques Marimbert planqué dans son aquarium (https://www.youtube.com/watch?v=WALdjNvpsQE) sur la terrasse ombragée du Sylène un demi bien frais posé à côté d’un Ritsos.

Au conditionnel, entrevoir la rafraîchissante Anna de Sandre pour qu’en guise de glaçon dans mon apéro,elle me fasse mordre la neige.
(http://lepandemoniumlitteraire.blogspot.fr/2015/06/mordre-la-neige-danna-de-sandre.html)

Et, toujours avec un peut-être, voir enfin le visage de « l’apaisante » Frédérique Martin qui, malgré la chaleur, conviendra avec moi de ne point laisser mourir dans ce vase cette verveine tranquillisante (http://www.frederiquemartin.fr/le-vase-ou-meurt-cette-verveine/)

La journée se terminera avec Murièle, invité (incrusté) chez une amie à elle inconnue et japonaise pour fêter son quarantième anniversaire.

Comme dirait mon poème (poke Vesna), ENJOY !





Au front

J’essuie le front, mon front de ridules. Je me balance autour de mon nombril, je tourne dans le sens des aiguilles d’une montre parce que pas le choix, c’est ainsi que ça avance. Centre de gravité pour une drôle de vie, ancré au stigmate de la naissance, je gravite des pieds à la tête dans un cercle parfait d’un mètre soixante-seize de diamètre ; soit finalement un tout petit rayon, une petite vue, une étroitesse repliée sur moi-même.

Je suis le front, fronton des pensées blanches comme des noires. Pas de limites au foisonnement intérieur : un coupe-gorge pour les jours acides, un bouge glauque où l’on joue de la soul avec ma glotte ou un palace à enseigne claquante pour les nuits joyeuses où l’on croiserait Ginger Rogers me prenant la main, une tape sur le front pour jouer des claquettes.

Je suis au front, à l’âge des raisons que je concatène en déraison. Le jeu en vaut que peu de rondelles, de cuir ou de cuivre. L’argent en feu follet dans ma tête s’échappe par les pores et je me tourne à vos fronts, agrandissant le cercle avec parcimonie. Je sors de ma tête un jiminy cricket à ressort, un hurluberlu à paillettes qui veut toucher vos corps, accéder au sourire de vos visages, au front de vos pensées.


Tour de France des Visages #TFV #LesVisages – départ dans 1 semaine

TFV
Chers visages,

Le départ est désormais dans une semaine - pile poils blanc au menton - et une excitation sourde m’étreint teintée d’angoisse venue de je-ne-sais-où. Il faut dire que je sors voir vos visages mais aussi de mon corps pour mordre la route sous cet été caniculaire, moi qui aime à me définir misanthrope et ours renfrogné – (note à moi-même : aurais peut-être dû vous le dire avant que vous m’invitiez. Trop tard).

Marathon qui va donc débuter le 25 juillet et m’amener de ma caverne ouverte sur la plage à Marseillan puis Pamiers, Toulouse, Montauban, Mézin, Bordeaux, (Saintes), Nantes, (Tours), Orléans, Paris, Metz, Nancy, Strasbourg, Mulhouse, (Dijon), (Saint Claude), La Bridoire, Condrieu, (Valence), Montélimar, Avignon, et retour au bercail prévu pour le 8 août.

Les villes entre parenthèses sont les incertitudes restantes de votre part ou de la mienne. Il ne faut pas non plus que tout soit prévu. Pour les villes où je ferai étape de nuit et au vu du parcours et du temps qui m’est imparti, d’avance ne m’en veuillez pas si je ne goûte pas à tous vos vins ou si j’écrase un peu trop tôt vos cigarettes qui font rire. Il va falloir pour boucler le tour que tout cela se fasse sobre et au pas de charge sans oublier en chemin de laisser place à la rêverie et à la surprise - après tout ce sont des vacances.

Hâte désormais de vous trouver, le GPS chauffe la carte et mes pieds frétillent sous les pédales.

Bien à vos visages et à tout vite,
Christophe


Mise à jour de la carte au 18/07 (maps google, tu peux zoom-zoom)

Un dimanche à Marignane

Un dimanche d’été sur le parking de l’aéroport de Marignane, quelques cigales racontent leurs vies accoudées à la rambarde tandis que la chaleur en kérosène inonde le parking face au terminal B. Nous sommes arrivés avec de l’avance. L’angoisse du départ est plantée dans chaque voiture stationnée. Elle tourne dans la cage de Faraday et se pâme dans l’air climatisé. C’est un jour d’au-revoir, de gestes d’amour, de sourires pleine bouche et de rires gras mais aussi de petites frustrations. Dans quelques minutes, la sœur au cœur d’or volera vers le pays de l’autre côté de la mer ; celui que je voudrais aussi retrouver et embrasser avec elle.

Elle glissa comme un vent venu du tarmac. Je l’ai vue, un instant, un mirage peut-être, poursuivie par un homme blond et furibond. Un instant de cinéma comme un Belmondo en tribulation pourchassant une chinoise. Des cris percèrent la muraille des cigales en leur coupant toute velléité de bavardages. Une dame voilée surgit de nulle part implorant son dieu dans un appel au secours. Sa complainte en rengaine, ses hurlements en folie déchirèrent les maigres nuages suspendus au parking tandis que l’effarement s’emparait de mon visage. A ses côtés, un homme se tenant la jambe des deux mains fixait d’un regard vide la flaque de sang qui coulait de sa cuisse. La fille traquée par Jean-Paul sauta le muret du parking et tous deux s’évanouirent dans les voiles de vapeur chaude.

Un instant hébétée, j’eus de la peine à recomposer la scène qui venait de se dérouler. La fille volante avait tailladée la jambe du compagnon de la dame voilée en tentant de leur dérober un sac à mains ou quelque autre effet dans leur voiture. Quant à l’intrépide justicier aux trousses de l'assaillante, il semblait qu’il fut son ex-mari ; un trio improbable qui se trouvait là au mauvais moment attisant la convoitise d’une pickpocket sans nul doute professionnelle, armée et très agile. La mare de sang atteignait désormais presque mes pieds. Sa trainée rouge vif tranchait les ombres des voitures sur le bitume alors que les cris de panique redoublaient. Bientôt un attroupement rajouta de la confusion à la situation déjà saturée de troubles. L’homme aux aboies avait besoin rapidement d’un garrot pour endiguer l’hémorragie et sa compagne choquée et haletante ne faisait qu’hurler son désespoir sans penser à détacher son voile, ligature parfaite pour venir en aide au blessé. Je lui criai pleine face de s’en remettre à la réalité, d’oublier son Dieu dans de pareilles circonstances et de se décoiffer en urgence. Au bout de quelques minutes elle obtempéra et une badaude, visiblement de profession médicale, put garroter la jambe de la victime et stopper l’effusion d’hémoglobine. 

Les secours tardaient à intervenir et un désarroi pesant se lisait dans les regards mais après l’adrénaline en cartouche que je venais de prendre dans le palpitant, la situation qui s’éclairait, posant un à un les personnages de l’intrigue, apaisa un peu mon esprit. Le parking semblait vidé de sa fonction et devenu un plateau de tournage sur lequel on venait de jouer une représentation éclair, un rush qu’il faudrait certainement coupé au montage. 

Quand, soudain, me tournant pour chercher ma sœur et mon ami qui m’accompagnaient, j’aperçus une petite fille d’à peine cinq ou six ans, plantée devant l’homme blessé l’air détendu et le sourire fin. Arrivée sur la scène pour une nouvelle fois brouillée le scénario, elle semblait sortie d’un des longs couloirs de l’hôtel Ahwahnee dans Shining. Belle et figée, froide face à l’atrocité de la scène, le regard bleu surplombé de cheveux d’or, elle bousculait de sa candeur l’exécrable âpreté en bouche que me flanquait le sang répandu au sol. Je la questionnai sur sa présence ici, lui demandai où se trouvaient ses parents. Je lui dis qu’il ne fallait pas rester là, que ce n’était pas la place d’une petite fille, qu’il venait de se passer quelque chose qu’elle ne pouvait voir. Toute une série de questions et de sentences qui me traversaient l’esprit comme des évidences avec en ligne de mire un besoin de comprendre, de rationnaliser des faits qui s’avéraient totalement ubuesques. Elle me désigna la femme désormais cheveux défaits comme sa mère et, cherchant de ses yeux ronds l’horizon, trouva son père en pointant du doigt l’homme blond, mon pseudo Belmondo version 2015, qui revenait bredouille de sa course effrénée, le visage tuméfié et ensanglanté. 

Les deux parents sonnés par leur aventure ne firent aucun cas de la petite fille qui s’enroula dans mes bras comme si je fus une tante chère ou une grande cousine à qui l’on peut confier tous les secrets du monde. Je me retrouvai ainsi au cœur de l’été sur le parking de l’aéroport de Marignane et sous une chaleur harassante enlacée à une enfant perdue en compagnie charmante d’un blessé par arme blanche, d’une femme hystérique au voile salvateur et d’un blond germanique au visage émacié qui s’était pris pour le Magnifique. 

A l’arrivée des secours, tandis que je voulais m’écarter de la scène de crime, le visage de la petite fille collée à mon épaule m’implorait de rester près de ses parents. L’incongruité de la situation me fit battre d’une colère sourde. Cet enfant laissée à l’abandon aurait pu se faire kidnapper sans que personne ne s’en offusque. L’enchaînement rapide des événements avait troublé le sens commun des protagonistes jusqu’au point de faire oublier à ses géniteurs la présence de l’enfant. Je ne lâchais pas ma nouvelle amie d’une semelle. Serrés l’une contre l’autre, je ne savais plus qui consolait qui. La tendresse et l’innocence nous étreignaient aussi bien qu’une aire de repos au bord d’une autoroute apaise le voyageur fatigué de la violence du bitume. Nous fîmes connaissance avec douceur. Je lui dis mon nom, elle s’appelait Sirine. Je fus la tante qu’elle souhaitait, Tatie câline qui protégea la pureté de son sourire de l’atrocité des auréoles séchées sur le macadam du parking.

Le périmètre fut bouclé par des bandes jaunes de police. Je m’attendais à voir apparaître la bouille rousse d’Horacio Caïne mais il n’en fut rien. A priori, aucun expert à Marignane pour saturer les couleurs du ciel et piéger l’assassin avant qu’on ait eu le temps d’apprécier la coupure pub. L’homme blond à défaut d’être le Professionnel, filmé dans sa course poursuite au ralenti accompagné d’une musique de Wladimir Cosma, se contenta de retrouver sa fille avec un bonheur extatique. Embarqué dans un camion de pompier, il m’arracha Sirine des bras pour la serrer contre lui, le visage décoré de bandelettes blanches sur lesquelles coulaient de chaudes larmes. Les portes arrière se refermèrent lentement sur l’image technicolor d’un père et d’une fille en retrouvailles. La dame qui avait fait le garrot et qui soudain ressemblait à Meredith Grey me rejoint. Elle me tapota l’épaule comme si on formait un duo d’urgentiste depuis toujours tandis que dans l’entrebâillement des portières, Belmondo me gratifia d’un large sourire et de quelques mots étouffés en guise de reconnaissance.

Je repartis le cœur gros avec l’image poignante de Sirine à jamais gravée dans ma mémoire. Ingénue et craquante petite fille qui, grâce à sa fraîcheur d’enfant et à la douceur opaline dont elle a su patiner l’évènement, effacera avec le temps la violence et l’absurdité de cet après-midi d’été, final cut approximatif d’une série télé.

Comme une envie de pisser

C’est toi le père accoudé sur la table de la cuisine, la table en formica rouge à l’empreinte de tes mains, la trace de toi, de ton passage ici-bas. Rouge de la colère quand grondait la dispute après moi. Moi, l’adolescent qui fumait, buvait, mentait et niait jusqu’à toute évidence. Assis, avachi, les deux pieds au sol dans un état somnambulique et le dos en couche sur le dossier de ta chaise, tu écoutais ma prose, mes excuses bafouillées dans un mensonge éhonté que tu aurais aimé croire. Et d’homme en peine tu montais en père pour marquer le coup. Tu récitais les psaumes empiriques de l’éducation bourgeoise. Ne pas faire ça, ne pas écouter les autres, ne pas se laisser influencer par les voyous, ne pas fréquenter les bouges où les poivrots, poètes d’opérette, récitent des proverbes en patois et distillent en anisette leur philosophie de comptoir.

C’est toi le père, corps serré dans la pièce, ventre rond de houblons et épaules abattues par le temps, toi le père à la voix fatiguée de Gauloises. Voix qui montait en gamme quand la réprimande s’imposait comme une envie de pisser. Toi l’angoissé à la glotte mouvante, toi le taiseux aux pensées vagabondes, tu sortais de ton corps et te laissais envahir par le sermon en logorrhée, le même qui des années plus tôt t’avait éclaté le tympan de son ineptie. Autant pisser dans un violon que de continuer à psalmodier des comptines paternalistes auxquelles tu ne crois pas. C’est à ça que tu pensais quand ton regard n’osait pas croiser le mien et que tu récitais mot à mot les idiomes de ton éducation. Car des mots surannés que tu crachais en balles empoisonnées sur la table en formica rouge, aucun d’entre eux ne m’atteignait. Et tu le savais.

J'avais soif

J’avais soif. Il dit ça. J’avais soif. Après avoir descendu sa bière d’un lever de coude brutal, avec les dents serrées par lesquelles le breuvage se filtre et emporte sa bouche au plaisir du houblon. J’avais soif. Après une journée de chaleur interminable, après le soleil qui sèche la peau, après l’attente du troquet, après la circulation tentaculaire du besoin dans sa tête, après le coup de rouge de neuf heures trente et celui de onze heures. J’avais soif. A midi, il a soif. C’est normal dans le sourire qui suit de lancer cette pensée et ce regard pour s’excuser de boire. J’avais soif. Parce qu’il fait chaud, c’est tout et que la déshydratation est chose normale, que lorsqu’on a soif, on boit. Il explique ça, il explique l’évidence : on boit quand on a soif.

J’avais soif. Alors il s’arrête à deux pas de la maison. Au troquet. Car quand on a soif, on ne va pas jusqu’à chez soi pour boire, on s’arrête au bar. On boit de la bière au bar, pas à la maison. D’ailleurs, jamais de bières dans le frigo familial. Jamais. J’avais soif alors je me suis arrêté au bistrot et puis, toi, tu es là alors il faut que je te dise pourquoi je suis là, pourquoi tu es là avec moi. Parce que j’avais soif, trop soif pour attendre d’arriver chez nous et boire un verre d’eau. Voilà pourquoi je me suis arrêté là pour boire et pas à la maison. 

J’avais soif. Soif de me griser la tête et le corps, du léger vent que ça fait après une bonne bière comme un voile blanc qui se tend entre les deux oreilles. Soif que les muscles du visage se détendent, que les dents une fois le breuvage ingéré se desserrent, que la langue se délie dans des sourires fabriqués. Soif d’oublier le pernicieux de la vie à étrangler le dedans. Soif de tuer l’angoisse, de flatter la déprime, de faire glisser la suie qui colle à la gorge, de ramoner l’intérieur à grands coups de furet intempérant. Soif d’exister autrement qu’à travers les strates de flétrissures qui lestent mon histoire cabossée. Voilà, j’avais soif.

Mais il ne dit pas tout ça. Avant la seconde bière et la troisième et le petit bock mesquin qui précède le pastis parce qu’il en a assez, avant le pastis suivant et le suivant, avant l’arrivée des copains qui ont soif eux-aussi, très soif, avant les tournées qui se perdent sur le comptoir, les bols de cacahuètes renversés sur le parquet, les glaçons qui glissent dans les chemises et les paroles qui montent toujours plus hautes, avant qu’il titube et qu’il s’accroche au zinc comme à une bouée, il préfère dire simplement qu’il avait soif.

Saveurs à venir

Il passe par des chemins cabossés, par d’étroits sentiers qui ceignent la montagne en colimaçon. C’est l’automne qui monte en feuilles mortes et jonche son parcours d’un tapis moelleux. La bute haute sent le cuivre et il s’enfonce en elle comme du vert de gris. En marche pataude, il gravit péniblement la pente. Ses godillots de sel lui arrachent quelques plaintes rentrées dans la mâchoire. Ses pieds cagneux lui font mal. Il lutte et traine sa carcasse usée jusqu’à fureter dans les coins sombres et humides. Un reste de fraîcheur du matin lui caresse l’échine lorsqu’il se baisse pour la première fois au pied d’un chêne noué jusqu’à la gorge. Il sort son vieil opinel gravé des initiales de son père qu’il planque dans la poche arrière de son bleu de travail. Il se met à gratter la terre comme un épagneul cherchant son os et soulève sous les fougères des odeurs de pain d’épices à l’orange. Ça lui caresse les naseaux et lui donne un sourire de vainqueur.

Fléchi au ras de la tourbe, il déterre de mauvais tubercules aux formes tarabiscotées par le temps et les rhizomes de l’arbre centenaire. Il cogne la lame sur des cailloux grèges, certains ronds et polis comme des œufs à coudre. Il en gardera quelques-uns qu’il posera sur la poutre de la cheminée entre un bibelot en étain et le portrait sépia de son père. Quelques suées viennent le surprendre et lui donnent un frisson dans le dos. La forêt silencieuse l’abandonne à sa recherche ; ce chêne-là ne sera pas le bon.

Plus loin, à la cagne d’un soleil de septembre qui pointe aux frondaisons, un genévrier lui parle au nez. Planté sur un petit plateau calcaire, la touffe verte luisante attire l’œil du vieux cueilleur. Le buisson dense tombe sa plèbe jusqu’au sol gardant dans son creux et à son pied l’humide nécessaire à la gratte de l’opinel. Il grimpe encore jusqu’à l’atteindre, tombe à genoux comme le chien à l’arrêt devant son gibier. Le couteau taille les branches basses pour découvrir un foyer de terre meuble. Une à deux saignées suffisent pour découvrir le graal : deux belles et grosses truffes greffées de terre ocre, deux beaux champignons du Caroux siamois de tous leurs corps.

Le vieil homme se relève en portant droit au ciel sa victoire en trophée. Le vent d’autan se lève et soulève une poignée de feuilles mortes qui viennent se coller à ses jambes. L’air se fait tournoyant comme si la fête était partagée par la nature. Au mitan de la journée, il redescend au village revigoré par son trésor, dans un sourire figé pleines lèvres d’où goutte l’eau qui emplit sa bouche des saveurs à venir.