Morning

Chaque jour, je cueille une image du matin, je légende « morning » qui veut dire bonjour, qui veut dire matin, qui veut dire bonjour et matin. Bonne venue au jour et tous les jours, le jour vient.
Chaque jour, je poste l’image sur instagram, l’attache à d’autres qui peuplent les jours, qui hersent les bons jours comme les mauvais.
Chaque jour, la lumière est bleue de ciel ou ocre de sable, mordorée d’hésitation ou satinée de vanité. Sale ou propre, elle se plaît nue au jour sans filtre. Elle s’allonge entre mon oeil et l’objectif, fixe un instant du trop tôt, un instant où je suis si peu né à la vie.
Chaque jour, la mer me tend un bras, toujours le même comme si elle voulait que je m’enroule autour, qu’on descende ainsi embrassés les rues pavées et glissantes des jours de pluie.  Sous les toits qui masquent, je sens la force de sa marée tranquille, le sang de sel qui m’irrigue aussi bien que la fureur qui sourd de son grand large.
Chaque jour, je fixe la ligne, la dernière avant l’eau, avant la plage et ses apprêts, avant l’inconnu des profonds. Je ne vois pas, je ne sais pas le mystère qui pointe au-delà de l’horizon. Un jour peut-être, un oeil me le délivrera.

Une photo publiée par Christophe Sanchez (@chsanchez) le

Absynthe my mind

Dans la maison de mon enfance, prés du salon, il y a une cave. Singularité de ces vieilles demeures villageoises, les pièces sont agencées en dépit de bon sens. Juste un couloir sépare les deux pièces ; si bien qu’il est facile de passer d’un endroit chaleureux à une atmosphère froide et humide. A elles seules, ces deux pièces résume l’ambiance des lieux.
Le salon est, comme il se doit, l’endroit dévolu à la détente. Du moins le laisse-t-il croire. Les soirs d’hiver, s’y joue le ballet familial traditionnel. Maman se pose devant la télévision confortablement installée dans un moelleux fauteuil en cuir fauve. Elle prend toujours la précaution de glisser sous l’accoudoir le dernier télé7jeux ; solution de repli au cas où les trois chaînes lui feraient l’affront de ne présenter que des programmes inintéressants. Papa effectue des va-et-vient incessants entre son rocking-chair toujours en mouvement et sa cheminée qu’il alimente, plus que de raison, avec de grosses bûches fraîchement coupées. Le feuilleton télé du soir ne l’intéresse pas. Il préfère admirer les abondantes flammes qui chauffent et éclairent la pièce en lui donnant un aspect mystérieux. Dans son regard, je peux lire la satisfaction du bûcheron qui, des heures durant, s’est tué à la tâche amassant des stères en rondins et autres ceps de vigne bien secs. Un véritable trésor. Butin qui crépite maintenant dans le foyer pour délivrer un bien-être que lui seul parvient à apprécier. 
Quant à moi, sur une chaise inconfortable, je suis d’un œil les épisodes de « Châteauvallon » tandis que de l’autre, j’accompagne les mouvements de l’attiseur de feu. Chantal Nobel est belle, Maman impassible. Papa toussote en tirant sur sa gauloise brune aussi grassement que la cheminée tire la fumée de son conduit vers l’extérieur. La soirée s’écoule silencieuse et impassible, immuable et ennuyeuse. « Puissance et gloire dans l’eau trouble d’un regard ! » hurle Herbert Léonard sonnant ainsi la fin de la soirée télé. Tandis que le générique déroule ses fadaises, Papa se lève péniblement du siège patriarcal. Après un dernier coup de tisonnier pour étaler la braise, il nous souhaite une bonne nuit de manière concise et sans chaleur. Le couloir, un détour par la cave pour se rincer la bouche d’un coup de rouge somnifère et il disparaît. 
La cave. Le salon. Le silence. Maman suit la sortie traditionnelle de papa en levant les yeux au ciel. Entre deux œillades implorant le divin de lui expliquer les agissements dédaigneux de son mari, elle me regarde avec insistance dans le secret espoir que je cautionne son agacement. Je fais mine de ne rien voir. Je lui tourne le dos et m’avachit sur la table du salon avec hâte qu’elle déguerpisse. 
La cheminée ne flambe plus. Les publicités criardes s’enchaînent à grand renfort de slogans affligeants. Pour chacune d’entre elles, elle souligne encore un peu plus sa contrariété en grommelant d’indignation. Je souhaiterais un geste, un mot, une discussion. Mais, rien ne vient.
La tirade publicitaire se termine. D’un appui lourd de ses mains sur les accoudoirs, elle soulève son corps flasque et repus d’anxiété. Elle décide enfin de sortir de sa torpeur pour parfaire son fiel dans le creux de son lit.

Enfin seul. Je reste un instant à l’écoute de la maison, guettant ses pas feutrés dans l’escalier qui la mène à sa chambre, Quelques crépitements de braises. Un claquement de porte. Je baisse le son de la télévision pour m’assurer que la maison est bien endormie. 
Je remonte légèrement le volume du poste pour masquer mon déplacement et feindre ma présence dans le salon. La porte franchie, je me retrouve dans le couloir plongé dans le noir absolu. Je reste quelques secondes suspendues à scruter l’espace comme un cambrioleur, mes oreilles et tous mes sens à l’affût du moindre bruissement. Aucun son incongru, aucune lumière ou déplacement ne peut m’échapper. Mon cœur accélère sa cadence, mes tempes bourdonnent. Je m’apprête à braver l’interdit. J’ai peur. J’entre dans la cave.
A gauche, un vieux buffet dont papa a escamoté la partie haute. Posée sur le bahut, une armoire métallique plus haute que large. Sur sa porte, un vieux miroir piqué et voilé reflète mon visage de façon convexe. Ma tête s’élance brusquement vers le haut et me donne l’impression d’avoir l’occiput déformé. Je souris nerveusement et assortis cette image de grimaces malicieuses. Passé ce jeu espiègle, je m’apprête à ouvrir l’armoire des secrets de Papa.
La clé de l’armoire est dissimulée dans le premier tiroir du meuble porteur. Je la trouve enveloppée dans un vieux chiffon au milieu de ciseaux rouillés. Après m’en être saisie, je range l'attirail du vendangeur dans son écrin de fortune en prenant soin de reposer l’ensemble à l’exacte place où je l’ai trouvé. Je repousse le vieux tiroir en bois vermoulu. Je veux ouvrir l’armoire, curieux et excité des découvertes que je vais y faire, mais la poignée de fer blanc me reste dans les mains. Je la remets avec soin dans son encoche écaillée en m’assurant de sa bonne tenue. La petite clé, sésame aux dentures rouillées, tourne alors dans ma main deux ou trois fois. Expression de ma crainte et de mon hésitation. Puis dans une prise de décision soudaine, elle s’enfile dans la serrure pour enfin me faire franchir le pas de l’acte interdit.
La porte-miroir s’ouvre sur les élégances de papa dans un crissement métallique aigu. Un regard dans le couloir pour m’assurer que personne ne bouge et je me trouve face à mon méfait. A l’intérieur, tout est parfaitement rangé. Trois étagères en fer froid. Sur la plus haute, deux petits cartons sont découpés pour tenir sur la hauteur de leur emplacement. Aucune inscription sur leur tranche. Sur l’étagère du milieu, une cartouche de gauloises brunes déjà ouverte partage la place avec quelques minuscules fioles contenant un liquide verdâtre. Je dévisse le bouchon d’une d’entre elles pour humer son parfum. Cette fragrance d’anis fortement alcoolisée que dégage l’absinthe me donne un haut-le-coeur. 
Mes yeux balayent l’armoire, à la recherche du secret. Savoir et comprendre pourquoi papa s’évertue à tenir ce placard constamment fermé, à l’abri du regard de sa propre famille. Mais rien. La dernière étagère contient deux vulgaires briquets usagés, une boîte de cigare et deux bouteilles en verre à bouchons mécaniques. Je suis frustré. Tant de prises de risques inutiles, d’angoisses et de craintes de représailles pour finalement ne rien trouver. Je décide de poursuivre mes investigations et je sors tout ce fourbi pour vérifier chaque recoin.
Une fois mise à nue, la petite armoire est plus légère, si bien que je peux aisément la descendre de son buffet porteur. Mais à peine saisie, elle ripe contre le bahut, m’échappe des mains et choque fortement le sol en béton de la cave. Un bruit métallique en écho court mais puissant crève la nuit. Je suis transi de peur. Mon coeur s’emballe troublé par le sang qui afflue en jets puissants de tout mon corps. Ma tête bourdonne et il me semble que le vacarme produit résonne encore dans tout le quartier. Quelques secondes, le souffle coupé, je reste à l’écoute de la réaction. Puis, le silence. Moi et l’armoire au sol.
Un instant dégluti et je reprends mes esprits.
Dans son cœur éventré où gît l’amoncellement des étagères démontées, je vois dépasser le bout d’une enveloppe verte. Je tiens ma découverte. Celle qui, peut-être, explique tout. Je tire et extirpe le Graal d’un double fond malicieux. En guise d’adresse postale et en caractères soignés, est calligraphiée à la plume une mention évocatrice : « Pour toi, mon Marcel. »

La chute de la petite armoire du haut de son bahut jusqu’au sol dur de la cave a révélé une indiscrétion de taille. Je reste un instant songeur et partagé. Elle recèlait bien un trésor enfoui. De ceux qui animent la curiosité, qui permettent la découverte de l’autre à son insu et dévoile l’intime impudent. Excitant. Mais voilà, il s’agit des secrets de mon père, et la main mise sur cette enveloppe verte au parfum de romance sème en moi le trouble. Le bien ou le mal. Seul dans la nuit, assis en tailleur, les étagères désossées à mes pieds, j’ai dans les mains une prise et un dilemme. 
J’ouvre l’enveloppe au risque de modifier à jamais la vision de mon géniteur ou bien je remonte l’armoire, replace la missive secrète dans le double fond et garde le silence sur cette péripétie. Il me faut prendre une décision. Ma réflexion de gamin ne m’apporte pas de réponse satisfaisante. L’enfant sage interpelle l’adolescent rebelle et réciproquement. Tiraillé de toute part, je remonte les étagères dans l’armoire et la repose sur le buffet. Son contenu revenu en bonne place, la lettre sur le sol n’attend que ma décision.

Il est tard. Mes yeux clignotent dans la pénombre de la cave et le sommeil m’arrache de ma piètre réflexion. Devant moi, la petite armoire remise de sa chute. Dans son creux, paradent à nouveau l’absinthe et les Gauloises brunes comme autant de béquilles affectives. A mes pieds, dans cette enveloppe verte, se blottit peut être l’amour, le vrai, celui que maman et papa ont oublié. J’ai à cet instant une vision sommaire mais cohérente de la vie de mon père. Une partie réelle et obscure faite de paradis artificiels, l’autre imaginaire racontée dans une lettre que j’hésite à lire.

Au fond de la cave, un verre posé sur l’évier en granit et dans un vieux carton sur la dernière étagère, quelques vieux briquets abandonnés. Mon regard tourbillonne pris dans les volutes électriques d’une envie irrépressible. De la fiole d’absinthe au verre, des briquets à la Gauloise, il n’y avait plus que quelques gestes automatiques. Et c’est avec une liqueur verdâtre dans la main et une cigarette à la bouche que je retourne dans le salon. Après avoir réanimé le feu endormi dans la cheminée, je m’installe dans le rocking-chair patriarcal. Je sirote  en grimaçant le breuvage à l’anis fortement alcoolisé tandis que chaque bouffée nerveuse manque de m’étouffer. A sa place, à ma place, je bascule amplement sur le fauteuil et tout aussi largement dans l’ivresse. 
Je m’endors. 

Texte écrit en janvier 2010 et publié ici en plusieurs parties. Légèrement retouché et "amélioré"

Nouveau monde

Je suis entré par le soleil, une voie large pour tes yeux contrits de lumières. L’aveuglement n’est pas sourd des sensations. Dans le voile, se tient une mèche humectée des meilleurs parfums. Une simple allumette peut la faire flamber.
Entends-tu disparaître les frimas de l’automne par le souffre dégagé ?
Ressens-tu la gelée des matins fondre sous le feu de nos jambes ? 
Imagines-tu la chaleur de nos corps sous les plaids en hiver ?

Je suis entré sous ta paupière lourde de l’évanouissement, un chemin étroit qu’un seul rai m’a laissé. J’y ai chassé quelques perles de rosée, assez pour ne plus pleurer. Bouche ouverte, j’ai soufflé pour ôter le grain qui détourne de la lumière.
Sens-tu à nouveau l’air circuler de l’iris à la pupille, du noir au blanc ?
Ressens-tu le vide qui, sous tes pieds, a disparu ?
Entends-tu l’appel de mes épaules à venir te poser dans le creux d’un nouveau monde ?


Sourires fougères

Nous n’avons pas gravi toutes les prières, pas exhaussé tous nos creux ni traversé nos jalons si longs que, déjà, tu te carapates par un sentier tordu - hors de nous.
Pourtant, j’ai aperçu une clairière. Une fine lumière sous les frondaisons perçait un ciel ouvert.
Pourtant, j’ai vu des regards clairs et des sourires fougères. La forêt était dense et les buissons mordants mais brillaient dans la rosée deux serpes d’or aiguisées, prêtes à tailler le chemin.
Pourtant, j’ai aperçu nos silhouettes se détacher dans le reflet de la mare. Quelques nénuphars échoués là guidaient nos pas timides.
Pourtant, sur la terre meuble, allongés sur la mousse, j’ai entendu l’écho des bouches et les baisers toucher. Le soleil éclatait et inondait la plaine, au-delà du maquis de nos années passées.



Moi la poésie, je ne sais pas ce que c’est

Moi la poésie, je ne sais pas ce que c’est*. Si c’est de l’offrande à mon esprit ou si elle est conçue pour me garnir le cœur. Elle est là, c’est tout. En plein dans ma vie, une présence qui vient chaque matin dans mes yeux s’invertir. Invertir car elle dénonce le reste. Ce reste qui pollue, ce reste qui pleut sur les joues et grêle les intestins. Ça tord dans le dedans et la poésie est le remède à cette inéquation que c'est que d’exister.

Moi la poésie, je ne sais pas ce que c’est. Je n’ai pas les bras pour la porter, ni l’intellect pour la juger. Je ne suis pas un puriste, ni un frimeur de la rime. La scansion n’est pas attention mais musique qui me meut. Je prends du Char ou du Miron au petit-déjeuner, du Malek Haddad entre les dents pour le goûter, les trempe dans le café sans les leurrer et j’ai le goût sucré des mots pour la journée. Elle me rend suffisamment existant et animé pour aimer la vie.

Moi la poésie, je ne sais pas ce que c’est. Elle traverse les interstices, se colle à mes synapses pour faire danser quelques renoncules en bulles dans mon cerveau. Le corps fleuri comme un gardénia au printemps, je prends la journée dans un sourire ou dans un fracas. Car du sourire se tire le beau à afficher et dans le chaos d’un Char ou la noirceur d’un Chessex, se crée le décalage entre l’être vivant que je suis et celui que je voudrais être mort. Elle porte mon visage haut de la douleur en héritage comme de la beauté des sauts de mots légers.

Moi la poésie, je ne sais pas ce que c’est. Elle me le rend bien. Elle ne sait pas qui je suis. Je ne suis qu’une paire d’yeux posée sur elle, une attention à la faire vivre. Elle, ne me voit pas. Rien de moi n’est poésie. Tout à faire pour le devenir. Je ne suis pas poète, elle le sait bien, elle qui tient en peu de vers toute la tension de mon corps et du monde qui le porte.

* « Moi la poésie, je ne sais pas ce que c’est. » Phrase volée dans Conversation 1 de Babx dans l’album Cristal automatique #1. A écouter à la fin de la vidéo ci-dessous.


Appel à contributions – Revue la Piscine numéro zéro #h2Ø #LaPiscine

Louise imagine pour http://revuelapiscine.com/

L’eau de la Piscine, surface plane à reflets inspirants. L’eau de nos corps, l’eau de la vie. L’hydrogène et l’oxygène, mélange aqueux, mélange gazeux. Formule chimique qui peut vous faire nager en eaux troubles comme voler au-dessus du plongeoir, en tête piquée ou à tête bêche : h2Ø c’est le thème du numéro zéro de la revue La Piscine.
Le numéro #h2zéro sortira pour noël 2015. Ce thème est aussi large que le bassin dans lequel nous vous invitons à plonger. Un bassin presque sans limite, une piscine olympique où vous pourrez faire le nombre de longueurs que vous voulez, roulades en bout de course et ruades dans l’eau. Lorsque vous aurez le bout des doigts fripé, vous pourrez nous envoyer vos baignades. Nous vous conseillons toutefois de ne pas dépasser les 2 500 signes d’ablutions et nous n’accepterons que les longueurs au format texte dans un fichier Word/Open Office .doc ou .docx (pas de .pdf) ou un fichier texte .rtf. Notre bassin attend également vos créations graphiques, vos plus beaux revêtements pour habiller nos eaux : photographies en .jpg (mini 1000x1000 px. - nous serons amené à vous demander le fichier HD pour une éventuelle parution dans la revue) ; gravures ou dessins (.eps - .ai  [CS6 maxi] avec texte vectorisé ou .jpg.
Surprenez-nous, plonger ou sortez de la Piscine, passez sous les cyprès, buvez à la fontaine ou amenez-nous dans vos baquets intérieurs. Jetez-vous à l’eau !
Les maîtres-nageurs de La Piscine
La revue La Piscine publie tout genre de littérature et d’arts visuels sans restriction ni dictat. De façon non-exhaustive, il y a de la place pour de la poésie contemporaine, de la prose poétique, de la fiction ou de la non-fiction autant que pour les arts graphiques au sens large (dessins, photographies, gravures, BD, street-art, etc.) Nous nous réservons le droit de ne publier que ce que nous trouvons cohérent dans un ensemble. Il se peut donc qu’un ou plusieurs genres mentionnés plus haut ne soient pas inclus dans tel ou tel numéro.
  • Date butoir pour la mise en eau : 30/11/2015
  • Sortie de bain : mars 2016
  • Mail pour envoi de vos baignades : revuelapiscine@gmail.com (veuillez nommer vos fichiers selon le modèle suivant : - Merci de ne pas envoyer de liens vers vos œuvres mais les œuvres elle-même en pièces jointes à vos mails. Elles ne seront jamais diffusées ou utilisées sans votre accord. 
  • Les auteurs gardent les droits et la propriété intellectuelle des textes publiés dans La Piscine.
  • Les auteurs ne sont pas rémunérés pour leur parution. Ils recevront un exemplaire gratuit du numéro dans lequel ils ont publié une contribution. Ils bénéficient également d’une remise sur chaque numéro acheté (jusqu’à dix exemplaires par auteur).
  • Pour découvrir le Pool-house, le pédiluve, le petit et le grand bain, les maîtres-nageurs ou encore le jacuzzi, c'est ici http://revuelapiscine.com/

Le grand plongeon #LaPiscine


De la nasse où le poison s’épand
ou de l’envie de dissoudre le temps,
du siège ou de l’oubli, tu reviendras
dans les hautes montagnes
regarder couler l’eau de ta sève.

Personne ne pourra plus jamais
t’interdire d’être toi, à fleur de mer
sur la jetée ou sur les têtes
crêtes en gorgées de soleil,
tu seras l’amoureux du levant.



Philippe Castelneau : http://philippe-castelneau.com/

– Appel à contributions #LaPiscine, on attend vos oeuvres jusqu’au 30/11 :  http://j.mp/H2zero

Osez défier les aubépines #parlatete

Il y a des lueurs et des fantasmes, des acrostiches comme des boulets de mots qui plombent les dendrites. Mais au sortir d’un sommeil long, s’aperçoivent les chevaux du désir. Osez, osez, défier les aubépines. Même si les mots ne s’adressent plus qu’à d’éphémères Joséphine.
Il y a des parfums de vie qui emballent le plaisir d’être ici-bas à se brûler le dedans pour mieux vivre le dehors. Et alors. Personne n’est mentor. Mais j’ai peut-être tort. L’excès s’affiche puis se tord en métaphore, en poésie hachée menue pour que la tête soit au mieux et le corps en parabole. Fuis le cœur à qui personne ne parle et monte au-dessus des veines caves voir le jour en ascète.
Il y des émulsions au vin blanc et des brassages en bière. Des passages à cru et des syllabes haletantes dans la plaine. Le train d’enfer n’a rien d’un voyage, gravir la montagne ne fait plus peine. Même si la nuit, je rends.

Ce texte paraphrase honteusement Alain Bashung et Jean Fauque. Alors pour me faire pardonner, je vous colle un fragment de « Fureur et mystère » de René Char : « Par un travail physique intense on se maintient au niveau du froid extérieur et, ce faisant, on supprime le risque d’être annexé par lui : ainsi, à l’heure du retour au réel non suscité par notre désir, lorsque le temps est venu de confier à son destin le vaisseau du poème, nous nous trouvons dans une situation analogue. Les roues – ces gravats – de notre moulin pétrifié s’élancent, raclant des eaux basses et difficiles. Notre effort réapprend des sueurs proportionnelles. Et nous allons, lutteurs à terre mais jamais mourants, au milieu de témoins qui nous exaspèrent et de vertus indifférentes. » _fragment XXIV – partage formel, in fureur et mystère, René Char - Poésie/Gallimard

Porte Maillot

Elle a dix-sept ans depuis trente ans et sur le parvis, ses pieds sont tournés en dedans, ses mains serrées sous son ventre et les doigts emmêlés de pensées juvéniles. Elle attend, le cœur serré de retrouver dans un instant l’ami tant aimé, elle parle des souvenirs enfouis, de l’adolescent qu’il était, de l’homme qu’elle espère. 

Le soleil rasant ondule ses cheveux noirs et les garnit de reflets blancs tout en posant une ombre sur son visage. L’écran de son téléphone s’éclaire. Il va arriver. Le sourire se fait plein et rallume un bonheur qu’elle croyait oublié. Il va arriver et c’est elle qu’elle espère retrouver.
La circulation est dense ce soir porte maillot comme dans sa tête prise dans l’embouteillage du souvenir. L’ami qu’elle n’a pas revu depuis trente ans va surgir à nouveau dans sa vie et faire miroir des plaies et rides. Pour l’instant, il suspend par son retard quelques apnées de temps. Son souffle est court, les épaules rentrées et l’oeil masqué derrière des lunettes noires. Les minutes sont longues, aussi longues que les trente années à s’oublier.

Crâne glabre, costume sombre et chemise blanche, un homme beau et élégant franchit la bulle du passé. Ils se rapprochent dans une émotion partagée. Les mots s’interpellent, font tête-bêche et toisent quelques poncifs mais très vite, le temps est convoqué et la parole de jeunes années diffuse du bonheur à emporter. Les années, les décennies défilent dans un cortège de détails et d’euphorie. Le rire est en partage, les enfants respectifs passés au crible de l’amour, leurs amours à la machine de l’adolescence retardée, les amis à la toise du changement ou de la constance.

Du tenant au corps à la plus légère des futilités, les amis de lycée se sont retrouvés comme si le temps n’avait jamais existé, jurant de se revoir pour que les images ne soient jamais plus oubliées.
 Porte Maillot_(c)_Nicolas-BOREL_Nuit 03

Aube au goût d’orge

Derrière les rideaux au soleil caché, la rue fraîche et piquante dort de son plus beau pavé. Quelques gouttes d’eau, perles des chenaux, adoucissent le zinc des fenêtres et curent l’air découenné des pollutions d’hier. 
J’ai la vue en persienne des matins trop tôt mais dans la bouche un goût d’orge quand le soleil timide vient percer une goutte et étaler un champ de millet sur les toits. Une lumière chaude vient danser avec les fenêtres et les ampoules filtrées des bannes viennent d’un jaune paille se conjuguer avec le miracle du jour nouveau.
Le pavé se lève, luisant des rosées d’octobre. L’air matutinal gonfle l’atmosphère d’une froideur aux pieds à vite réchauffer et ceint les toits froids de métal d’une auréole bleue. Le haut et fin mur de cheminées suffoque quelques nuages comme si c’était lui qui faisait la combustion du jour.
Je tire une taffe sur ce théâtre de couleurs et écrase le mégot sur le rebord d’une aube calme et douce. J’enferme la fenêtre aux miroirs dans ma boîte, clos le store bleu par la tirette plastique et ma bobinette cherra. Je répète le noir de la nuit et retourne me coucher.

Une photo publiée par Christophe Sanchez (@chsanchez) le