Réveil en beauté

La nuit venue il cherche
À défaut d’un toit un abri
Où reposer sa carcasse fatiguée
La largeur d’un mur et la longueur d’un homme
Face à la vitrine d’un magasin
Fera son lit d’infortune

Au petit matin après le bruit
Du grand rideau de fer
On verra juste au-dessus de son corps
La vitrine s’éveiller et de lumière
Clignoter le slogan publicitaire
« Mérinos, le matelas des réveils en beauté »

  • 13.4.21

De l’enfance, je retiens le bouquet de fleurs du vendredi soir

De l’enfance, je retiens le bouquet de fleurs du vendredi soir. Mon père s’arrêtait au marché local et achetait son bouquet au stand tenu par une amie. Elle lui composait un gros ensemble de fleurs à hautes tiges, multicolores et très odorantes.
Lorsqu’il passait la porte en rentrant du travail, les fragrances qui piquaient le nez et les yeux le précédaient. Maman faisait mine d’être surprise. Elle avait déjà nettoyé le vase pour accueillir le bouquet. Couper un peu les tiges en biseau, ajouter de l’eau puis sourire à papa. Le rituel s’arrêtait là. Comme chaque vendredi.
Les fleurs et leur odeur finissaient sur un napperon blanc tricoté aux crochets et posé sur le grand bahut qui faisait office de vaisselier. Le vase, coulé dans un verre imitation cristal, était constellé de petits carreaux qui donnaient à l’eau et aux tiges une couleur trouble. Dès lors, les fleurs mourraient. Un jour ou deux ou au plus tard le lundi suivant, elles ne ressemblaient plus à rien : perches sèches plantées dans de l’eau croupie. Maman versait le tout dans l’évier dans un grand geste de lassitude ; les fragrances de patchoulis se transformant alors en une odeur putride spécifique à la décomposition.
Les bouquets se sont succédé durant des années. Toujours les mêmes fleurs, la même amie fleuriste (dont certains jaloux disaient qu’elle fut la maîtresse de mon père), les mêmes odeurs, le même vase pour le même emplacement et un vendredi soir, il faisait froid et papa est entré sans fleurs. Maman l’a embrassé.

  • 7.4.21

L'homme est laid et triste

L’homme est laid et triste
Son corps est plein de larmes sèches
Aussi lourdes que ses sacoches
Face à son air de chien fripé
Les autres écartent le visage
Leurs yeux plient sous son ombre
Vers des pensées au ras du sol
Muettes et honteuses
Mais lui les entend fuser
Comme des cognées tranchantes
Mais lui les voit percer le peu d’avenir
Goutte à goutte qui tombe
Au fond de sa trachée.

  • 5.4.21