Le jeu de l’arbre

Entre le lit, le café et le reste du jour, les tensions redeviennent bourrasques, pareilles à un vent qui se serait endormi de fatigue contre un arbre au milieu d’une clairière ; et qui aurait rêvé, toute la nuit durant, de s’échapper de cette léthargie. 
Dès le lever, c’est l’heure du jeu de l’arbre. Lire, écrire, écrire, lire : contenir le vent, tenter de retrouver une place dans la clairière.
  • 15.2.26

À la rue

Dans la rue, j’existe aussi. Entre bâillements et glissements. Dans l’agitation des allées et venues. Clair et obscur, à la fois cendres et neiges. Il ne s’agit pas de fondre. Seulement résister. Insérer le regard là où personne ne va, sans ciller pour ne rien manquer du spectacle du monde. Une fenêtre toujours s’ouvrira pour casser la rectitude de la voie. Dans la perspective, oser s’y risquer entre le battement d’une ombre et l’origine des cris.

🔘 Extrait de À la rue, in La Femme au balcon, Tarmac Éditions, 2024
  • 14.2.26

Misèèère

Tu as des misères
à te faire pardonner, disait ma mère,
quand je rentrais tard le samedi soir.

(Les misères, pour elle,
signifiaient des bêtises)

Petite nuit dans le couloir,
au bout : sa chambre 
avec la lumière sous la porte,
mon haleine sur les murs,
ma barbe de tabac et d’alcool, 

j'avais des misères, oui,
quelques fleurs dans la tête :
m’a-t-elle pardonné ?
  • 13.2.26

Un rire lourd

Le rideau laisse passer la lumière.
De la rue, un rire en profite
pour se glisser dans la pièce 
et dissiper l’amertume du matin. 

Le café est passé dans le gosier 
comme dans une chaussette sale. 
Rien n’est venu perturber les ombres
qui creusent les joues sous le rire. 

Rire qui redouble, lumière qui diminue. 
Il est midi, maintenant presque nuit.
Il reste un peu du repas d’hier 
sous un couvercle en fonte.
  • 10.2.26

À mémoire de forme

Je vais céder ma mémoire ; la nuit
m’a parlé d’obsolescence programmée.
Passe la main, m’a t-elle dit,
comme si on pouvait y échapper :
appuyer sur retour, nettoyer
les chevilles grippées et repartir. 

Non, je ne garde que le geste, le pli, 
l’élégance de celui qui sait se retirer
avant l’éclat qui tombe à l’eau. 
Je cède ma mémoire pour presque rien ;
de toute façon quelque messagerie
intelligente a déjà toutes les réponses.

Que vaut à la fin l’expérience sensible ?
Rien, rien qu’une mémoire pour la forme.
  • 7.2.26

Hoquet

L’enfance boit la tasse,
c’est souvent le soir
que revient le hoquet
au souvenir des crépuscules ratés. 

Le besoin d’amour boude
dans la soupe, la cuillère 
remue au fond les peurs 
séchées comme des algues. 

Le soleil descend
avec moi sous la table,  
voudrais l’eau qui enveloppe,
ne jamais avoir bu la tasse. 

2023
  • 3.2.26

Mamé au corps qui tombe

Tu œuvres dans la souillarde
à dégager le fatras
amassé par le temps.

Sur la table se posent
ta voix, ta colère,
ta vie de gabatch. 

Mamé au corps qui tombe
à la peau élastique,
au cœur de tombe. 

Tu ranges des siècles,
des casseroles sans queue,
des marmites et poêles de rouille.

— tu souffres de tant de poids.

2020
  • 29.1.26

Vue sur mer

Tracer un trait à la verticale de l’horizon,

pour couper ciel et mer en quatre.



Laisser l’œil s’agiter dans un des carrés,

entre l’oiseau et son ombre.



Goûter le sel sur le bord de la fenêtre

en regardant le vent jouer avec les rideaux.



Vouloir saisir les ailes d’un papillon

puis s’endormir entre deux vagues.
  • 26.1.26

J’ai une personne dans le couloir

J’ai une personne dans le couloir. Le couloir est très long. La personne est loin au bout du couloir. Elle marche vers moi qui marche vers elle. Je connais la personne, la personne me connaît. Elle me sourit. Je lui souris. Elle lève la tête au plafond. Elle accélère légèrement son pas. Je regarde à droite puis à gauche. Les cloisons n’ont rien de particulier sur quoi appuyer le regard. J’accélère légèrement mon pas. Je sautille. Elle met les mains dans les poches. Je passe ma main dans les cheveux. Elle se pince les lèvres. Je toussote. Elle sifflote. Le couloir est très long. Nous marchons. 

Calculer la probabilité de collision au moment du croisement. Hésiterai-je à droite ou bien à gauche ? Elle dira Bonjour alors que je dirai Salut, ou bien l’inverse ?
  • 17.1.26

De loin en loin

Je cherche toujours la fenêtre qui apaise, un coin bleu où ranger ma peine ;
j’y vois de loin en loin la forêt qui protège, sa clairière et son feu de bois, ce supplément de chaleur que seul ton corps accompagne, simplement pour garder un équilibre entre deux fatigues, avant le redoux et la grande coulée de neige.

2018
  • 11.1.26

Mantra de janvier

S’astreindre à regarder
autrement ce qui se présente
pour tenir à distance le quotidien. 

Ajouter une humeur badine
sur l’hiver derrière la vitre ;
sourire au vieil homme qui vient,
à la chaleur d’une poignée de main. 

Maintenir le clown en soi pour éviter
la surchauffe des sentiments,
se lever et vivre autrement.
  • 7.1.26

Je pose la question

Un reflet passe sur l’étang
l’image de soi, en soi tremble.

Ondulation vers le large
et le passé lentement s’efface.

Que garde de nous
la mémoire de l’eau ?

2018
  • 3.1.26