Je voudrais aussi qu’il soit court

Je voudrais écrire un poème qui perd l’équilibre. Il se trouverait dans une cuisine, sur une table en formica rouge, entre un bol de chicorée et une tartine beurrée avec juste un filet de confiture ; ou bien, au-dessus de cette grande armoire, sous quelques moutons de poussières, un peu pâle, comme à l’agonie mais heureux d’être là.
Il pourrait aussi être dans l’entrée, dans cette jatte plate dans laquelle on trouve dans le désordre : une pile usagée, un lacet orphelin, tout un tas de pièces en cuivre rongées par le temps, une pince à linge vert pomme, un trousseau de clés qui n’ouvrent plus rien et un petit calendrier à trois volets de 1988.
Il serait perdu, légèrement désuet, avec un soupçon de nostalgie assumé, un rien désinvolte mais avec un sourire sérieux de jeune fille. Il serait joli mais inclassable, pas très académique mais émouvant, en bonne santé mais hoquetant face au sens de la vie.
  • 3.4.26

Ça me tend

Il ne se passe pas
grand-chose à l’œil nu
entre cette manche de chemise
qui flotte au vent sur le balcon
d’en face et moi qui la regarde. 
Pourtant, je suis persuadé  
qu’elle m’appelle au secours.
  • 2.4.26

On oublie

On oublie souvent que l’on a aimé
un être, un arbre, un silence.
Puis vient un sourire, le vent,
une résonance — et l’on revoit

le visage dans le sourire,
l’arbre dans le vent, le silence
que la résonance partage avec nous ;
tous ces atours qui nous font aimer.
  • 28.3.26

À voté

La lumière arrose
un vieux pot de fleurs.

Patiemment,
l’encercle de son halo. 

Autour, la grisaille
barbouille le ciel. 

Au centre le pot,
mon élu du jour.
  • 22.3.26

Mal soigné

Le sourire descend
pour se coller à la table. 
On range vite les jouets
dans la caisse en bois.

On cherche dans l’air
quelques fils à dénouer,
des mots d’apaisement,
des formes pour continuer.

Les regards n’osent plus
passer les paupières ;
on aimerait lui pardonner
ses hérédités mal soignées,

quand papa gronde.
  • 20.3.26

Toute à sa danse

Une ombre bouge sur le mur,
heureuse d’être une ombre,
anonyme silhouette sans âme. 

Un rien l’affole pourtant,
dans ses contours incertains :
quelque fantôme de lumière 

ou bien, est-ce moi qui l’effraie,
âme absente qui la contemple
toute à sa danse sur la chaux.
  • 16.3.26

Le retour de l’oiseau

Revient l’oiseau 
sur le bord de la fenêtre :

son bec sur les carreaux
pour s’inviter à la table,
ses plumes fières  
dans son smoking blanc. 

De quel monde sommes-nous 
dans son œil moqueur ?

On cherche ce qu’il pourrait
nous dire  de sa faim, 
de sa liberté — mais en vain.
  • 7.3.26

Fragile

Une nuée de moucherons 
dans un rayon de soleil,

un courant d’air
sur de jeunes feuilles,

vus avec une tache dans l’œil,
ballerine de l’éblouissement. 

Rien que du fragile – grâce 
à quoi tout tient solidement. 
  • 1.3.26

Saleté de février

Février est un mois diabolique. Il tourne sur lui-même, la tête dans un sac, pour ne pas voir ses jours aux grosses bouches sortir leur langue effrayante.

Février est un monstre à qui l’on a coupé la queue. Deux ou trois jours de queue que l’on a réussi à dérober au gris du ciel. Amputé, il s’étire, haletant, puis tombe.

Continuons à couper la queue de février. Un jour, on l’aura. Il ne fera plus que vingt jours, puis quinze, dix, huit, six… et disparaîtra. Il ne sera plus que quelques lignes dans un livre de contes qui fait peur aux enfants.
  • 28.2.26

Léger

Il est léger, le petit homme,
avec son sourire en coin
et ses joues de mousse.

Le jour est haut pour son mètre
douze et ses yeux grands ouverts,
à la recherche de la tête du ciel.

Il est aussi léger que pèse
l’homme qui le regarde depuis
le coin d’enfance qui lui reste.
  • 27.2.26

Notre refuge

Seul et le monde autour,
l’allée tremble sous la lumière,
pleine de silhouettes pressées
de marcher sur leurs ombres. 

Un homme sur un banc fredonne
un air aux notes de printemps ;
il semble être à la fois le temps,
l’allée et le monde : notre refuge.
  • 22.2.26

Rêve de bête

Un bois près d’un lac
d’où vient une bête à cornes ;
elle s’approche avec grâce,
pour s’abreuver d’une eau noire. 

On doute des présences :
du lac, de la bête, de soi
sur l’autre rive qui regarde,
du monde tel qu’on le sait. 

On en vient à espérer
un jaillissement, quelque chose,
on ne sait quoi, quand tout
s’éteint dans un grand brame.
  • 20.2.26

Le jeu de l’arbre

Entre le lit, le café et le reste du jour, les tensions redeviennent bourrasques, pareilles à un vent qui se serait endormi de fatigue contre un arbre au milieu d’une clairière ; et qui aurait rêvé, toute la nuit durant, de s’échapper de cette léthargie. 
Dès le lever, c’est l’heure du jeu de l’arbre. Lire, écrire, écrire, lire : contenir le vent, tenter de retrouver une place dans la clairière.
  • 15.2.26

À la rue

Dans la rue, j’existe aussi. Entre bâillements et glissements. Dans l’agitation des allées et venues. Clair et obscur, à la fois cendres et neiges. Il ne s’agit pas de fondre. Seulement résister. Insérer le regard là où personne ne va, sans ciller pour ne rien manquer du spectacle du monde. Une fenêtre toujours s’ouvrira pour casser la rectitude de la voie. Dans la perspective, oser s’y risquer entre le battement d’une ombre et l’origine des cris.

🔘 Extrait de À la rue, in La Femme au balcon, Tarmac Éditions, 2024
  • 14.2.26

Misèèère

Tu as des misères
à te faire pardonner, disait ma mère,
quand je rentrais tard le samedi soir.

(Les misères, pour elle,
signifiaient des bêtises)

Petite nuit dans le couloir,
au bout : sa chambre 
avec la lumière sous la porte,
mon haleine sur les murs,
ma barbe de tabac et d’alcool, 

j'avais des misères, oui,
quelques fleurs dans la tête :
m’a-t-elle pardonné ?
  • 13.2.26

Un rire lourd

Le rideau laisse passer la lumière.
De la rue, un rire en profite
pour se glisser dans la pièce 
et dissiper l’amertume du matin. 

Le café est passé dans le gosier 
comme dans une chaussette sale. 
Rien n’est venu perturber les ombres
qui creusent les joues sous le rire. 

Rire qui redouble, lumière qui diminue. 
Il est midi, maintenant presque nuit.
Il reste un peu du repas d’hier 
sous un couvercle en fonte.
  • 10.2.26

À mémoire de forme

Je vais céder ma mémoire ; la nuit
m’a parlé d’obsolescence programmée.
Passe la main, m’a t-elle dit,
comme si on pouvait y échapper :
appuyer sur retour, nettoyer
les chevilles grippées et repartir. 

Non, je ne garde que le geste, le pli, 
l’élégance de celui qui sait se retirer
avant l’éclat qui tombe à l’eau. 
Je cède ma mémoire pour presque rien ;
de toute façon quelque messagerie
intelligente a déjà toutes les réponses.

Que vaut à la fin l’expérience sensible ?
Rien, rien qu’une mémoire pour la forme.
  • 7.2.26

Hoquet

L’enfance boit la tasse,
c’est souvent le soir
que revient le hoquet
au souvenir des crépuscules ratés. 

Le besoin d’amour boude
dans la soupe, la cuillère 
remue au fond les peurs 
séchées comme des algues. 

Le soleil descend
avec moi sous la table,  
voudrais l’eau qui enveloppe,
ne jamais avoir bu la tasse. 

2023
  • 3.2.26

Mamé au corps qui tombe

Tu œuvres dans la souillarde
à dégager le fatras
amassé par le temps.

Sur la table se posent
ta voix, ta colère,
ta vie de gabatch. 

Mamé au corps qui tombe
à la peau élastique,
au cœur de tombe. 

Tu ranges des siècles,
des casseroles sans queue,
des marmites et poêles de rouille.

— tu souffres de tant de poids.

2020
  • 29.1.26

Vue sur mer

Tracer un trait à la verticale de l’horizon,

pour couper ciel et mer en quatre.



Laisser l’œil s’agiter dans un des carrés,

entre l’oiseau et son ombre.



Goûter le sel sur le bord de la fenêtre

en regardant le vent jouer avec les rideaux.



Vouloir saisir les ailes d’un papillon

puis s’endormir entre deux vagues.
  • 26.1.26

J’ai une personne dans le couloir

J’ai une personne dans le couloir. Le couloir est très long. La personne est loin au bout du couloir. Elle marche vers moi qui marche vers elle. Je connais la personne, la personne me connaît. Elle me sourit. Je lui souris. Elle lève la tête au plafond. Elle accélère légèrement son pas. Je regarde à droite puis à gauche. Les cloisons n’ont rien de particulier sur quoi appuyer le regard. J’accélère légèrement mon pas. Je sautille. Elle met les mains dans les poches. Je passe ma main dans les cheveux. Elle se pince les lèvres. Je toussote. Elle sifflote. Le couloir est très long. Nous marchons. 

Calculer la probabilité de collision au moment du croisement. Hésiterai-je à droite ou bien à gauche ? Elle dira Bonjour alors que je dirai Salut, ou bien l’inverse ?
  • 17.1.26

De loin en loin

Je cherche toujours la fenêtre qui apaise, un coin bleu où ranger ma peine ;
j’y vois de loin en loin la forêt qui protège, sa clairière et son feu de bois, ce supplément de chaleur que seul ton corps accompagne, simplement pour garder un équilibre entre deux fatigues, avant le redoux et la grande coulée de neige.

2018
  • 11.1.26

Mantra de janvier

S’astreindre à regarder
autrement ce qui se présente
pour tenir à distance le quotidien. 

Ajouter une humeur badine
sur l’hiver derrière la vitre ;
sourire au vieil homme qui vient,
à la chaleur d’une poignée de main. 

Maintenir le clown en soi pour éviter
la surchauffe des sentiments,
se lever et vivre autrement.
  • 7.1.26

Je pose la question

Un reflet passe sur l’étang
l’image de soi, en soi tremble.

Ondulation vers le large
et le passé lentement s’efface.

Que garde de nous
la mémoire de l’eau ?

2018
  • 3.1.26