Saleté de février

Février est un mois diabolique. Il tourne sur lui-même, la tête dans un sac, pour ne pas voir ses jours aux grosses bouches sortir leur langue effrayante.

Février est un monstre à qui l’on a coupé la queue. Deux ou trois jours de queue que l’on a réussi à dérober au gris du ciel. Amputé, il s’étire, haletant, puis tombe.

Continuons à couper la queue de février. Un jour, on l’aura. Il ne fera plus que vingt jours, puis quinze, dix, huit, six… et disparaîtra. Il ne sera plus que quelques lignes dans un livre de contes qui fait peur aux enfants.
  • 28.2.26

Léger

Il est léger, le petit homme,
avec son sourire en coin
et ses joues de mousse.

Le jour est haut pour son mètre
douze et ses yeux grands ouverts,
à la recherche de la tête du ciel.

Il est aussi léger que pèse
l’homme qui le regarde depuis
le coin d’enfance qui lui reste.
  • 27.2.26

Notre refuge

Seul et le monde autour,
l’allée tremble sous la lumière,
pleine de silhouettes pressées
de marcher sur leurs ombres. 

Un homme sur un banc fredonne
un air aux notes de printemps ;
il semble être à la fois le temps,
l’allée et le monde : notre refuge.
  • 22.2.26

Rêve de bête

Un bois près d’un lac
d’où vient une bête à cornes ;
elle s’approche avec grâce,
pour s’abreuver d’une eau noire. 

On doute des présences :
du lac, de la bête, de soi
sur l’autre rive qui regarde,
du monde tel qu’on le sait. 

On en vient à espérer
un jaillissement, quelque chose,
on ne sait quoi, quand tout
s’éteint dans un grand brame.
  • 20.2.26

Le jeu de l’arbre

Entre le lit, le café et le reste du jour, les tensions redeviennent bourrasques, pareilles à un vent qui se serait endormi de fatigue contre un arbre au milieu d’une clairière ; et qui aurait rêvé, toute la nuit durant, de s’échapper de cette léthargie. 
Dès le lever, c’est l’heure du jeu de l’arbre. Lire, écrire, écrire, lire : contenir le vent, tenter de retrouver une place dans la clairière.
  • 15.2.26

À la rue

Dans la rue, j’existe aussi. Entre bâillements et glissements. Dans l’agitation des allées et venues. Clair et obscur, à la fois cendres et neiges. Il ne s’agit pas de fondre. Seulement résister. Insérer le regard là où personne ne va, sans ciller pour ne rien manquer du spectacle du monde. Une fenêtre toujours s’ouvrira pour casser la rectitude de la voie. Dans la perspective, oser s’y risquer entre le battement d’une ombre et l’origine des cris.

🔘 Extrait de À la rue, in La Femme au balcon, Tarmac Éditions, 2024
  • 14.2.26

Misèèère

Tu as des misères
à te faire pardonner, disait ma mère,
quand je rentrais tard le samedi soir.

(Les misères, pour elle,
signifiaient des bêtises)

Petite nuit dans le couloir,
au bout : sa chambre 
avec la lumière sous la porte,
mon haleine sur les murs,
ma barbe de tabac et d’alcool, 

j'avais des misères, oui,
quelques fleurs dans la tête :
m’a-t-elle pardonné ?
  • 13.2.26

Un rire lourd

Le rideau laisse passer la lumière.
De la rue, un rire en profite
pour se glisser dans la pièce 
et dissiper l’amertume du matin. 

Le café est passé dans le gosier 
comme dans une chaussette sale. 
Rien n’est venu perturber les ombres
qui creusent les joues sous le rire. 

Rire qui redouble, lumière qui diminue. 
Il est midi, maintenant presque nuit.
Il reste un peu du repas d’hier 
sous un couvercle en fonte.
  • 10.2.26

À mémoire de forme

Je vais céder ma mémoire ; la nuit
m’a parlé d’obsolescence programmée.
Passe la main, m’a t-elle dit,
comme si on pouvait y échapper :
appuyer sur retour, nettoyer
les chevilles grippées et repartir. 

Non, je ne garde que le geste, le pli, 
l’élégance de celui qui sait se retirer
avant l’éclat qui tombe à l’eau. 
Je cède ma mémoire pour presque rien ;
de toute façon quelque messagerie
intelligente a déjà toutes les réponses.

Que vaut à la fin l’expérience sensible ?
Rien, rien qu’une mémoire pour la forme.
  • 7.2.26

Hoquet

L’enfance boit la tasse,
c’est souvent le soir
que revient le hoquet
au souvenir des crépuscules ratés. 

Le besoin d’amour boude
dans la soupe, la cuillère 
remue au fond les peurs 
séchées comme des algues. 

Le soleil descend
avec moi sous la table,  
voudrais l’eau qui enveloppe,
ne jamais avoir bu la tasse. 

2023
  • 3.2.26