Le mardi soir en suspend

Demain, ils sont de retour. Le mardi soir est MON soir. Les seuls amours incontestables et incontestés de ma vie vont réinvestir la maison. Camille, Clara, Arthur, trois petites âmes montées sur pattes courtes vont à nouveau arpenter les lieux, inspecter les moindres recoins à la recherche du changement. Vont-ils apercevoir les effets féminins oubliés par inadvertance ? Certainement. Pour autant, ils ne m’en parlent jamais.

Le mardi soir suivant les « week-end off », est toujours une soirée de réglage. La semaine a été longue, riche en histoires, en changements, en proximité avec leur mère. Lorsque soudain ils se retrouvent plonger dans leur autre univers, un moment d’adaptation est inévitable. Camille retrouve peu à peu ses marques, débarrasse délicatement son coin de table pour faire ses devoirs. Les endroits de la maison prédisposés pour étaler son sac, son téléphone portable et son attirail de nouvelle collégienne doivent être mentalement replacés dans leur contexte quotidien. Les automatismes sont à reconsidérer. Arthur, lui, se moque de tout ça, toujours bien partout et surtout nulle part. Les années passent et il ne descend toujours pas de sa 4ième dimension. Clara, quant à elle, retrouve avec plaisir sa chatonne, la prend dans les bras à plusieurs reprises et soudain se remémore – choquée - que la féline conserve un coup certain pour la morsure taquine et les griffures espiègles.

Le mardi soir, je suis heureux. Je me pose devant eux, attentif. Accoudé sur la table de la cuisine, les mains sur les joues, je les regarde évoluer dans la pièce. Je les suis du regard et inspecte leurs gestes. J’écoute leurs vies battre, sensible aux mutations de leurs corps et de leurs esprits. Je verse par la suite quelques mots paternels. Je passe de la douceur qu’ils m’intiment, à la fermeté éducative que je me dois d’apporter. Parfois sur des repères essentiels, je sens quelques points d’inflexion entre l’initiation maternelle et la mienne. J’y pense et puis ils se chargent de me faire oublier.

Ils se couchent quelques heures plus tard sur ce mardi en suspend. Le silence se fait dans leur chambre désormais sombre. Je les embrasse. Je suis fier d’eux. Avant de sortir, je leur lance mon amour dans l’entrebâillement de la porte. Je m’assure de la bonne fermeture de la chambre pour ne pas que la chatonne les réveille et je grimpe dans ma tanière, apaisé et satisfait.

Cette soirée va sûrement disparaître cet hiver. Leur maman doit s’éloigner de mon domicile. Une distance supplémentaire va se créer. Peut être est-ce mieux pour eux ? Moins de mouvements, moins de dispersions, plus de calme. Même si parfois ces soirs là j’ai le sentiment de leur compliquer la vie pour mon simple plaisir, il va falloir que je m'accommode de cette perte du mardi.