July 21

C’est un jour de juillet. Pas un jour dont on oublie la date : le vingt et un en deux mille un. On n’oublie pas l’année non plus. Cette année-là où quelques mois plus tard, le monde se trouvera bouche bée. C’est trois mois plus tôt donc. Trois mois plus tôt d’avant ce onze maléfique, c’est mon « july 21 ».

Toi, la date, tu t’en moques. Maintenant.

La rue est grisée d’été. Un léger vent balaye les gens rassemblés devant la porte. Les gens. Ces proches et ces inconnus, venus te voir et qui portent la tête basse, cérémonieux. Les regards sont vides et gênés d’être là. Pourtant ils sont venus. Ça se fait de venir dans ces moments-là. On s’habille en strict, on arbore le masque opportun et on vient planter la rue de sa présence. On vient combler le vide.

Toi et le vide que tu me laisses et qu’ils veulent remplir. Tu t’en fous.

Dans la maison, c’est l’été mais il fait froid. Il a toujours fait froid dans cette maison. L’humidité y est maîtresse, elle suinte du salpêtre qui nappe les murs et la tapisserie en vomit des tonnes. Personne ne semble le voir. Pourtant dans les recoins, le noir pourrissant parade. La famille est regroupée dans le couloir, à guetter le dehors par l’entrebâillement de la porte, à compter qui est venu, à fustiger ceux qui ne sont pas là. 

Toi, tu es dans le salon. Allongé et paisible, tu dois te marrer.

La moquette murale verte à gros poils bâille sur toi. L’odeur de ton tabac qui l’imprègne descend dans ma gorge pour y déposer quelques graviers que j’ai peine à déglutir. On entre pour te voir, faire le tour de toi une dernière fois pour que tu partes avec du souvenir. Que tu n’oublies pas les visages contrits mais aussi les regards en faux qui s’apitoient en folklore. Je remets en place le col de ta chemise. On aurait du l’amidonner. Je frotte les manches de ton costume pour le débarrasser des filets de poussière. Cette pièce est un nid d’araignées. Je dépose un baiser sur tes joues fraiches. Ils t’ont maquillé comme un acteur de théâtre. Je pense au dérisoire de mes gestes, je pense à toi, je pense à nous, je pense à l’endroit où tu vas.

Toi, tu t’en moques. Tu es beau.

On a tout dit

On a tout dit sur les matins, les levers de soleil en carte postale et la langueur des corps qui les regardent. On a tout dit sur nos matins chagrins de la veille l’oeil vissé sur la nuit incendiaire. On a tout dit sur nos mots échangés, nos haleines de poneys refoulées, le chewing-gum menthol pour goûter nos langues excitées. On a tout dit sur nos matins suants, les draps en boule au fond du lit, nos corps nus en appel d’eau. On a tout dit sur nos sourires au sortir du rêve, nos angoisses refoulées sous le traversin. On a tout dit sur le cendrier puant qui pleure à nos chevets, la bouteille de vin renversé sur la table et les draps maculés de nos ventres. On a tout dit sur nos têtes coincées dans l’étau de la nuit qui se regardent sans se voir, les pensées défendues sur nos bébés manqués. On a tout dit sur nos mains qui cherchent le chaud dans les plis et qui trouvent des creux dans des madeleines crevées. On a tout dit de l’amour qu’on n’a pas assez fait, des regrets muets que nos yeux s’échangent égarés. On a tout dit des secrets jamais révélés qui saignent entre nos dents de les avoir trop mâchés. On a tout dit de ces couches de suie que nos cœurs ont essuyé pour paraître plus fort et redorer nos blasons en épée. On a tout dit des fringues sur la descente de lit éparpillées, de nos sous-vêtements souillés par le stupre déversé. On a tout dit sur nos paroles d’amour renversées, leur saveur éculée à d’autres que nous mille fois répétées. On a tout dit sur les matins. Même qu’on aimerait recommencer.

Dans le couloir

Derrière toi, je marche dans ce couloir. Un parquet neutre, de fines lamelles recouvertes d’une surface rugueuse antidérapante, des murs saumon sur le bas et gris sur le haut, des rampes de chaque côté pour tenir, tenir les corps qui déambulent. Tenir. Je me dis ça. Tenir. Tu marches lentement, mollement, d’un pas hésitant. Pourtant, tu connais ce couloir. Tu y viens chaque mardi depuis des mois. Les mêmes pas, le même couloir, les mêmes hésitations et lourdeurs sur l’antidérapant. Je te suis. C’est encore toi qui me montres le chemin, c’est encore toi le guide. Au milieu du couloir, tu t’arrêtes, tournes la tête à droite. Toujours. Salle des infirmières. Tu décroches un sourire à la porte entrouverte, cherche ta copine, celle qui te plait, que tu aimes séduire. Encore. Elle sort sa tête dans l’entrebâillement, te décroche un regard pleines dents. Tu réponds de tes yeux jaunes, le cœur en bourdon.

Derrière toi, je te vois dans ce couloir. Elle te prend par le bras pour les derniers mètres. Elle ne me regarde pas. Je n’existe pas. A ses côtés, tu parades, fanfaron de clinique. On approche. Tu tousses pour cacher ta gêne et les mots qui ne glissent plus. Au bout du couloir, une porte vitrée t’attend. Dans son reflet, tu me vois. Je marche derrière toi. Tu me lances un sourire crispé et piques ta tête de père dans mes yeux. De la contenance. Toujours. L’infirmière ouvre la porte, t’installe sur un fauteuil en similicuir rouille et accoudoirs couleur de lait caillé. Tu ne me regardes plus. La honte est sur ton visage. Je m’éloigne un peu, respecte ta pudeur. Ta copine badine sur tes cheveux toujours noirs malgré ton âge. Tu fais encore jeune. Mais il n'y a plus que les liserés verts de sa blouse pour épouser l’espoir. Elle te branche à la chimie, cathéter pleine peau. Une heure à tuer et je sors t’attendre.

Derrière toi, je t’aime dans ce couloir.

Par la tête

Je n’ai pas les mots pour parler. Pour moi, les mots sont du silence, c’est pour ça que je les écris. Ils n’existent que dans ma tête. Et même si aujourd’hui j’essaie de les articuler, ce n’est pas naturel. Alors quand tu parles à l’envi de tes choses, de ta vie, ne m’en veux pas si je décroche, c’est que tout se brouille quand trop de mots abondent.
Tes logorrhées sont douces pourtant. Elles sont une musique à mes oreilles. Des sons jolis qui parcourent la gamme mais, pour que je les aime, il faut que mentalement je les voie s’écrire sur l’écran de ma pensée. Je suis un visuel des mots. Leur écho résonne dans ma tête que lorsqu’ils sont vus, photographiés comme des corps.

Un corps de quatorze en police Times New Roman parce qu’aussi ma vue baisse. Un bloc de lettres qui s’impriment dans ma tête me raccroche au sens et crée ainsi l’espace de la phrase. Un bloc qui organise ma pensée par-delà l’émotion que la suite de mots procure. Sinon je suis aveugle de toi et sourd à toute réaction. Au plus fin de l’entonnoir à mots, je deviens mutique et retranché, figé par un cerveau qui déraille.
Alors ça peut paraître brut - oui. Dépourvu d’affect - d’accord. Froid même - peut-être. Tout ce que tu voudras y mettre comme désobligeances mais je fonctionne comme ça, au décorticage du langage pour le rendre tendre à ma tête. Car, tu sais, ma tête est aussi un corps avec tout ce qu’elle comprend comme articulations et sensibilités : des genoux, des coudes, des plis et recoins, de la peau tendue, des commissures secrètes, des endroits inaccessibles, des aisselles puantes et des sexes mouillés. Pour toucher mon corps, le vrai, il faut toucher ma tête d’abord. Je n’écoute qu’elle. Le reste ne s’exécute que par elle.

C’est fonctionnel, cérébral, physiologique. Je suis monté comme ça. Sujet, verbe, complément ; le trop complexe, la reformulation et les manipulations verbales ne me touchent pas. De la bouche à la tête, il ne doit y avoir qu’une ligne droite. Je ne jouis que de la vue des mots, de leur voix qui pénètre mon cervelet. Tes mots aussi beaux soient-ils ne n’atteignent que lorsqu’ils se vident de leur apparat, qu’ils sont purs au sens cru et charnel du terme. 

La nuit, cette affolante

Encore une nuit où tu glisses du lit par un appel incongru au grand ménage de l’intérieur. La nuit a écrasé cinq heures au fond de ton corps. Tu les sens peser dans tes cuisses et lester tes jambes.  Elles ont coulé comme un poison, suivi un parcours balisé et imprégné chaque parcelle de peau. Des heures mortes pour la conscience, du temps pris sur l’oracle pour saigner quelques veines d’allégresse. La nuit a fait son boulot de sape.

Tu es lourd, il est tôt, trop tôt mais te lever est la seule fin pour alléger le dedans. Le dehors est figé, même couloir où tu rampes interdit, mêmes lumières sales qui t’aveuglent, mêmes toilettes où tu jettes ton coup de grain. Quelque vent persiste dans la cuisine, une bourrasque intérieure aussi remuante que le mistral qui geint sur la mer. Tu remontes les volets roulants et découvre la nuit, cette affolante. Le bruit de la mécanique concasse le fiel du sommeil coincé entre tes oreilles et la machine à café achève le silence d’un couinement de hyène.

Tu bois un café rêche en bouche tandis que ta première clope arrache des glaires à la timidité du jour. Tu racles ta gorge enflammée par de vielles charrues de cendres et craches dans un mouchoir en papier ces miasmes qui t’emporteront. Le temps s’allonge et tu l’accompagnes sur le canapé. Un livre posé là te prend dans ses pages et t’invite une heure à sortir de ton corps. L’horloge bat la chamade, le frigidaire décompense et toi, tu cherches de phrase en phrase une justification à être là, si tôt à renâcler l’insipide.

Bakélite

Tu as raccroché. Comme ça, d’un coup. Tu sais comme avant. Quand le combiné en bakélite faisait un bruit sec en le reposant et que le fil s’enroulait entre les doigts. Ça m’a fait cet effet : un coup de bakélite dans mon oreille et mon ventre s’est mis à rouler.

Tu as raccroché. J’ai patienté et espéré la tonalité. Tu sais comme avant. Quand il y avait cette série de sons graves très rapprochés qui t’indiquaient que le correspondant n’était plus là, qu’il avait posé le combiné d’un coup sec. Mais rien, le vide au bout de notre fil.

Tu as raccroché. Comme on jette l’éponge. Comme on part en retraite après une carrière bien remplie. Tu sais comme avant. On disait ça. On avait bossé quarante ans dans la même boîte. On avait donné tout son soûl. On disait ça : tout son soûl. Nous, on s’est donnés mais on s’est saoulés.
Tu as raccroché. Sans finir ta phrase. Sans même dire Adieu. Tu sais comme avant. On disait Adieu sans vraiment le penser. C’était pour provoquer l’autre, pour qu’il réponde Non pas Adieu, juste un au-revoir, on garde le contact. Plus de contact, juste un souffle, celui du combiné fendant l’air. Tu aurais pu au moins m’envoyer chier.

Tu as raccroché. Et je suis resté mon smartphone ballant au bout de mon bras avec cette bakélite dans la tête. J’ai tenu l’appareil serrer dans ma main comme une arme, fier et le regard brûlant. Tu sais comme avant. Dans les films en noir et blanc, de Truffaut ou de Cassavetes, ceux qu’on aimait tant. Je l’ai placé lentement sur ma tempe et j’ai cherché la gâchette pour me tirer une balle. Mais j'ai pas trouvé l’application qui tue.

edit 12/09 : à lire aussi dans la revue métèque #3 sortie en septembre 2015
 

Rouge

On dit rouge couleur de l’hystérie. Le choc visuel et le jus de veine. Les têtes d’ahuris sourdes du cri cochent la supercherie malsaine. On dit rouge la séduction zélée. Les gros sabots maquillés de l’ambre cherchent dans le mou des corps asphyxiés les chairs crues dans la chambre. On dit rouge la bave dans les bouches. Les langues en bataille pour l’ascète allongent sanglantes des escarmouches jusqu’au bonheur des lèvres blettes.

On dit rouge l’intensité mordue. Le cœur arraché à la commissure dissout loin dans le tréfonds la cigüe et sourd la joie perdue dans l’usure. On dit rouge le dessin sur les peaux. Les entailles jolies en flibustières décorent les joues, s’unissent de faux et défient les décors de vie mortifère. On dit rouge l’éclat des mots tendus. Les vies petites à l’écran allongées balancent au coeur petites vertus et tendres odeurs d’aubépines suées. On dit rouge la logorrhée en buées. Les folies défoncées d’adrénaline secouent de chaleur les bouches serrées et délient les corps de ruées canines.

On dit rouge qu’elle est notre couleur. Le phonème d’écrits dégingandés qui hurle au plaisir des corps en douleur et passe sous silence les mots drogués.

L'élégance des louves

Tu as cette démarche vive. Le pas ferme sur le sol, tes pieds embarquent un son mat dans la légèreté de ta silhouette. Tu marches vite, déploies ton corps dans la ville comme pour l’épouser. Le sang dans tes jambes semble circuler plus vite que dans les autres jambes. Elles sont chargées d’énergie, ta peau est tendue de douceur et de vigueur. Un mélange d’air léger à hauteur d’homme et de violence sur le pavé.

Tu as cette prestance, cette élégance des louves. C’est ta ville. Chaussée plat, jean et pull ample, éternelle adolescente à l’allure grunge, tu arpentes le trottoir en conquérante. Tu ne le sais pas. C’est ton corps qui le dit. C’est tout autrement dans ta tête : tu es la bête apeurée, les fêlures en artichaut. C’est ton long cou, c’est ton menton qui porte haut, ce sont tes seins fiers et tes hanches galbées qui marquent la rue. C’est cette force-là qui émane de toi, la guerrière aux mille souffrances. Tu appelles et suintes sur les marches. Pas par la bouche mais par les pores. Tu appelles au corps, à l'attraction des corps.

Tu as ce grain de peau, cette douceur violente. Quand nos cuirs se frôlent en ruelle, jaillit un courant continu, un shoot de plaisir à damner tous les camés. C’est ta peau qui inocule le désir, qui fait monter la température de la ville. Tu marches et c’est ta peau qui réchauffe l’air de la rue, qui plante les phéromones en aiguilles sur mon derme. Tu piques vif dans la chair, effaces des murs le gris de l’hiver et fais disparaître de mes veines les substances malignes.

Tu as cette force de vie des guerrières amazones. Tes bras, tes jambes sont des pattes ambulatoires. Tu pourrais circuler à quatre pattes, animale et arachnide, tu n’en serais pas moins belle. Mais tu es debout dans la vie. Mère de famille et femme libérée. Amante féroce et amoureuse transie. Le sein offert à toutes les âmes en peine mais toujours prête à croiser le fer avec les indésirables. Tu marches dans la vie, le cœur brouillon mais sans cangue. Tu t’es faite toute seule, tu es taillée pour la route. Croqueuse de destins et promise au chantier des amours.

Dans ton lit

Dans ton lit, je trouve la force. Pas la force d’aimer ni même celle de baiser mais simplement j’entends dans ma tête mon corps jouer ton corps. C’est une musique saccadée qui cale mon cœur à la soie de ta peau. Tes mains fouilleuses sont des neurotransmetteurs qui neutralisent ma tête, la rendent à sa musique première. Je joue une partition méconnue faite de notes fantasques. Ton corps est une contrebasse, ses vibrations me traversent et je me rêve maestro. En métronome, le cœur et le corps gravés sur ta peau balancent des ondes vierges sur les draps.

Dans ton lit, je trouve la force. Celle qui rend beaux les plus cabossés. Dans les meurtrières je passe les doigts, glisse des syllabes rondes, des mots que j’avais oubliés. Le bouillon de vie est dans nos corps branlants. J’en bois de grosses lampées et de ma langue, j’éprouve le sirop et le sel. Nos peaux sont chargées d’arômes contrastés de peine et de joie, de vie et de mort. Nos corps se goûtent et se parlent de ça. Ils cherchent à se comprendre, à accorder leur soupe et la musique qui les ceint. Tu remplis mon écuelle comme je verse dans la tienne. Ça sent mauvais parfois mais la complainte nous en distrait.

Dans ton lit, je trouve la force. De croire aux corps unis. A l’osmose, dans la vase où nos pieds sont englués comme dans le ciel où nos têtes, yeux écarquillées, sont dressés. Je baise ton corps pour sentir la boue au fond de toi. Tu baises le mien pour te reconnaître dans cette boue. Tu n’es pas seule à patauger et la soupe en partage est l’amour qui nous tient.

Dans ton lit, je trouve la force. Tu as en toi cette électricité qui fait masse, un magnétisme qui donne de vastes refrains à mon corps, une litanie de notes troublantes. Ça malaxe dans le dedans et nos peaux éclatent des plus beaux et vilains souvenirs. Pour nous le dire cabalistique, tu portes à ma bouche ta nuque fine et c’est une hampe griffée de caïeu par quatre étoiles chères à ton cœur que je trouve. Fixées là sur ton corps depuis des lustres, elles savent la tambouille et les cris qui coulent dans nos êtres.

Durant ces années-là

Je ne me rappelle plus des phrases dites. Je ne me rappelle plus les mots exacts prononcés durant ces années-là. Ce que je sais aujourd’hui, c’est qu’ils sont matière dense, glaise dans ma besace. J’essaye de les compter parfois, je défais et refais les liens. Je plonge la main dans la fange, en ressors du mou de cervelle : une sorte de gelée rance, un aggloméré de mots périmés parce qu’oubliés mais dont le poids se mesure en tonnes. C’est comme porter un fardeau de peine dont on ne connaît pas exactement le contenu mais qui lamine l’échine de l’âne bâté. Ignorant du sensible que j’étais durant ces années-là.

Je ne me rappelle plus des coups. Je ne me rappelle plus s’ils ont vraiment été portés. De leur masse cagneuse imprégnée dans mon être, ça, je suis sûr. Il y a eu coups, de mots, de mains, de jeu de vilains durant ces années-là. Le sang a jailli en métaphore, de l’hémoglobine dans les tripes et dans la peau des caillots aux hématomes non résorbés. Je tente d’endiguer les écuelles de purins qui remontent. Je tartine cette purée, la malaxe pour lui donner consistance noble, le passé en faible résilience. C’est comme chanter sur la mort advenue et prochaine sans en connaître la nature exacte ni sa portée mystique et se brûler du dedans pour mieux respirer la vie. Handicapé de l’émotion que j’étais durant ces années-là.

Je ne me rappelle plus du sens à donner à tout cela. L’oubli est le leitmotiv bateau pour continuer à avancer. Le dos courbé mais avancer : axiome vide du conquérant mâle que rien n’arrête. Je ne me rappelle plus des pansements que l’on m’a posés sur le cœur et sur tout le corps durant ces années-là. J’ai été une momie affolée par le temps aux bandelettes jaunes purulentes. Une à une, elles ont séché au soleil. Maintenant je les porte dans ma poche et les ressors quelque fois pour sentir leur odeur de chien crevé. J’en fais des bracelets et des cache-cols. Je m’ébroue de joie avec de la vieille peur. C’est comme danser un menuet dans une fosse sceptique sur un rythme techno-pop des Daft Punk. Aphasique du bonheur que j’étais durant ces années-là.

Mots à lames

A la rondeur des matins se cogne le vif des émotions. Elle parle tôt, dès le réveil. Elle assomme la peur par des mots tranchés, des questions perpétuelles en bouquet de ronces. Elle me cause au dedans, m’enfonce un canif dans le ventre et tourne la lame dans les boyaux.

Mon ventre est un excavation creuse. Il n’y a que déchets de l’âme et pitances non digérées. C’est le creux trop plein où baignent les souffrances. Si tu racles le fonds, tu remonteras et crèvera la plèvre. Le couteau pointera mes poumons, le pu coulera et tu en auras plein la bouche. Ne viens pas chercher ce que je m’évertue à cacher.

Elle pose des questions trop ouvertes. Elle oublie le binaire de l’homme. Le noir, le blanc. Le oui, le non. Le gris est souillon, mixture de l’intellect. Le peut-être est malaise. Le couteau doit trancher sans triturer, tailler le vif plutôt que couper la couenne.

Ma tête est une gourde de mots et son enveloppe une panse de porc. Parle à ma tête, c’est elle qui régit mes émotions. Je contrôle mon cerveau, pas mes boyaux. J’ai dans la parole la dextérité d’une dendrite mais peu de mots sur l’intestin grêle. Si tu parles trop à mon ventre, tu grilleras quelques synapses et il en sera fini de nos matins. 

Dents du bonheur

Tu es étendue nue sur le lit, les bras en croix, les yeux clos. Une légère respiration soulève ta poitrine tandis que je te regarde. Tu es belle à en crever. Je sais que tu me voies. Tu sais que je te regarde. Tu ne dors pas, tu m’épies. Tu fais mine de. Tu minaudes sans bouger. Je le vois à ton sourire pincé qui laisse entrevoir ton diastème. Je vois ta langue qui joue dans le creux, entre tes deux incisives. Elle se glisse à la commissure des lèvres. Je n’en vois que le bout, rouge et humide.

Plus je te regarde et plus tu me souris. Tu as les paupières basses comme si tes yeux étaient fermés mais tu vois à travers. Je pense à l’enfant. La petite fille qui fait semblant de dormir mais qui veille tard le soir, les yeux en persiennes, dans l’attente d’un sommeil qui ne vient pas. Dans le vide entre tes dents c’est l’enfant qui joue. Ta langue c’est l’enfant, la joie du jeu pour le jeu. Tu ne dis rien mais ton sourire me parle - viens, on joue à se désirer. 

Le jeu des dents, le jeu des grands enfants. Tu ne desserres pas la mâchoire. Tu la gardes tendue vers moi, la tête rehaussée par l’oreiller. Tu es fière, et de ton corps, et de l’effet qu’il provoque chez moi. Ta langue va et vient entre tes dents. Elle est un serpent qui veut me marabouter. Un reptile à sonnettes et tambours, un crotale aux dents du bonheur. Tu deviens à la fois docile et vénéneuse. Ta langue veut piquer au vif de l’émotion, au creux de nous. 

Je laisse le temps s’écouler. Le sourire devient carnassier. Je vois toutes tes dents s’aligner dans l’écrin de ta bouche. Le diastème fait loi, central sur ton visage. Il est point de convergence. Le jour fuit d’entre les volets et vient taper ta joue, ton épaule, ton bras puis ta jambe, laissant la moitié de ton corps dans la pénombre. L’autre jambe, une partie de ton sexe, un seul sein et une moitié de ton visage luisent dans la lumière confuse du matin. Le reste est noir de la nuit. Tu es coupée en deux avec pour jonction le creux joli entre tes dents et une demie-langue qui siffle le chaud.

Tu te redresses, t’étires et me verses sur la joue un baiser mouillé du bout de ton dard. J’ouvre en grand les volets. Tu as disparu.


Emoticônes

_Bonjour mon cœur. Emoticône Cœur rouge. Emoticône Poussières d’étoile.

Toujours, on commence nos sms par Bonjour. Le Mon amour n’est pas loin, varie sur Mon cœur. Ajustée de tendresse, douce en bouche, c’est l’écriture intuitive des mots : le téléphone écrit tout seul, il suffit de glisser les doigts sur le clavier. On continue par le temps, celui qu’il fait dans le ciel, celui qui nous sépare. Les jours sans nous sur l’écran se déplient, gris moche ou lumineux selon la pression atmosphérique du manque. On remplit le vide. On écrit l’absence. On la dit pleine de nous, on s’aime en quelques caractères sur fond bleu et en répétitions d’émoticônes : des cœurs aux contours parfaits, des lèvres nourries en silicone pixélisé. Encore des cœurs, des rouges en enfilades – juste des cœurs alignés par dizaines qui remplissent des séries de messages sans mots, des cœurs d’amoureux qui traversent la distance, s’installent dans nos vrais cœurs, dans nos têtes, dans nos corps, dans nos âmes en vertige.

_Bonjour. J’ai envie de toi. Emoticône Cœur rouge. Emoticône Clin d’oeil
_Moi aussi. Emoticône Cœur rouge. Emoticône Langue pendante et mutine. Emoticône Désir. 

Toujours l’envie de nous qui enroule nos vies séparées. Le clavier s’affole, les mots s’attachent aux photos envoyées à l’adrénaline, prises sur le vif ou léchées et muries par le désir. Nos corps – l’absence de nos corps : on écrit la chair, on dit le sexe, doux et cru. On se fait l’amour à l’écran. Pas d’émoticônes suffisantes pour s’exciter, la bluette s’évapore et animaux les mots imitent les voix, singent les corps, les sexes qui se boivent – infiniment plus que tout. On se dit durs et mouillés. Plein de nous. La passion gicle en râles sur l’écran, nos corps en ébullition. Nos doigts deviennent malhabiles, ripent sur l’écran tant ils sont occupés à braver la distance sur nos sexes. Emoticône Diablesse et Emoticône Cœur rouge pour étreindre la frustration. 

_Bonjour Emoticône Cœur rouge.
_J-5 Emoticône Sourire. Emoticône Clin d’oeil. Emoticône Désir.

Toujours, on compte les jours. On se le dit. On écrit le compte à rebours. Il faut compter, se dire le retour des corps, se fixer la date des retrouvailles lumineuses. On s’habille de mots pour panser les ventres qui grondent du manque, pour soulager nos entrailles brisées par l’absence des bouches. Emoticône Baiser qui envoie un cœur rouge. Les mots crient, s’écrivent en capitales, hurlent au stupre en crevant l’écran. On se prépare avec dans la tête les nuits de souffre, nos téléphones éteints sur la table de nuit. On s’ouvre au lendemain du lendemain du lendemain, le jour J en ligne de mire. On reflète sur l’écran nos corps entrelacés, nos bouches jointes et nos sexes encollés à la sueur des mots. 

_Bonjour Emoticône Cœur rouge. Demain. Demain. Demain. Emoticône Grand sourire. 
_J-1 Emoticône Sourire. Oui. Oui. Oui. Emoticône Clin d’oeil. Emoticône Désir. Emoticône Grand sourire.

Le temps bavasse entre les messages, se traîne et on le maudit d’être aussi lent que ce que le réseau accélère en nous – particules qui filent entre les ondes aussi vite que la lumière alors que lui nous nargue de sa précision, nous tanne d’exister à son rythme. On se répète les mots, litanie de désir sur fond bleu. La parole nait entre les messages. Le silence est mort à ainsi traverser le temps. La voix s'approche, chaque mot, chaque Coeur rouge, chaque langue pendante, envoyés ad libitum chargent nos libidos d'électricité. Emoticônes à l’unisson. On crève l’écran. Putain ! On est beaux et on se le dit. Le temps n’a qu’à aller se faire foutre avec nous.

Jour J. En mode avion.