L'autre langue

La rue est vide. Blanche et vide. Seul le vent balaye le trottoir, chasse la neige à grands coups de langue. Pourtant si on tend l’oreille, une voix tremble sous l’assaut des bourrasques. Blottie au fond d’une cour, entre un arbre glacé et le muret d’un barbecue en pierre, elle est recouverte de la bave du vent. Elle voudrait se faire entendre des hommes bien au chaud sous les toits. Mais la voix que le vent lape sans cesse s’égosille sans pouvoir traverser la rue et les murs. Elle se fond dans sa propre haleine givrée, se gèle les lèvres contre le tronc de l’arbre, s’étale comme une larve sur les pavés de la cour. C’est la voix de ceux qui, d’habitude, se taisent. Qui dans la rue sont les parents du bitume. La voix des oubliés qui parle l’autre langue du vent.

Aux quatre vents

Une tasse ébréchée entre deux grands containers. De la porcelaine fine d’un autre âge. Sur le bord, une coulée de marc de café fait de la résistance. Utilisée une dernière fois puis jetée là, la tasse verse une dernière larme noire, cache sa peine d’être ainsi abandonnée à la rue. Que de petits doigts hautains levés au-dessus d’elle tandis que d’autres angoissés entouraient fermement son anse. Que de paroles déterminantes ou de regards d’ennuis échangés après le fromage et avant la poire. Que de repas terminés sur la toile cirée, partageant avec la soucoupe bâillements et battements de paupières. Que de lendemains de fête difficiles, encore ivre des débordements de pousse-cafés. Que de mains affairées à nettoyer les traces de rouge à lèvres, le sucre cristallisé dans son fond, le résidu sec d’un café mal passé. Que de matins clairs dans le vaisselier, toujours surprise de renaître aujourd’hui aussi fragile qu’hier. Pour finalement finir ici, aux quatre vents écorchée, à chercher sa place entre la poubelle verte et la poubelle jaune. 

Trop sûrs

Un trou sur le trottoir qu’on emprunte tous les jours. Un trou de la taille d’un pied. Un piège où se tordre la cheville et le regard. Ici dans la rue, le corps, quelques centimètres plus bas que d’habitude, légèrement enfoncé dans le creux du monde et la lumière change. On en perd la notion de l’espace. On s’accroche à une ombre suspecte ou à un bout de ciel jamais aperçu. On tient une nouvelle vue de la maison voisine, une fenêtre inconnue, un coin de jardin qui se révèle. Comme un arrêt brutal dans l’appréhension même du paysage. Un nouvel axe s’est ouvert et c’est le malaise qui nous saisit. Trop sûrs que nous sommes de nos chemins.

Sans trop se brûler

Un passage entre deux bâtisses au milieu d'une ville semblable à un brasier dans lequel nous serions les flammes. Un couloir étroit qui nous appelle. Sur le panonceau taillé en flèche devant lequel on hésite est inscrit « Sortie de la ville », à l'aide de belles lettres creusées par le feu d'un pyrograveur. Si on suit la direction, on aperçoit un coin de ciel bleu perché sur une maison aux rideaux aériens. Face à elle, un carré de pelouse fraîche. Au-dessus du toit, un nuage craintif. Mais ce n'est qu'un trompe-l'œil qui frôle l'âme. Un mirage qui permet d'imaginer une fuite possible, sans trop se brûler.

Une patte puis l'autre

Dans la rue, un oiseau se prend les pattes sur un trottoir. Petits sautillements qui n'éveillent personne. Une patte puis l'autre. Il frappe le béton pour en éprouver la nature exacte, comme on toucherait du pied l'eau d'un bassin pour en connaître la température. Le bec pique le pavé, claque dans l'air à la recherche d'un souffle. Une patte puis l'autre. L'équilibre est précaire. La chorégraphie inquiète. C'est sur cette danse éphémère que ses ailes l'emportent déjà loin. Quelques secondes auront suffi pour qu'il comprenne : la rue n'est pas pour lui.

Revue La Piscine : Appel à contributions numéro 3

« Mais comme ça, de temps en temps, une chose vulgaire me paraît belle et je voudrais qu’elle fût éternelle. Je voudrais que ce bistrot et cette lampe Mazda poussiéreuse et ce chien qui rêve sur le marbre et cette nuit même — fussent éternels. Et leur qualité essentielle, c’est précisément de ne pas l’être. » Raymond Queneau, Le chiendent, publié en 1933.

« Je cherche en même temps l’éternel et l’éphémère. » Georges Pérec, Les Revenentes, paru en 1972

C'est sur ces deux citations que s'ouvre le nouvel appel à contributions pour le numéro 3 de la revue La Piscine : L'ÉTERNEL & L'ÉPHÉMÈRE. Vous pouvez le consulter et y répondre en suivant ce lien : https://revuelapiscine.com/2018/02/18/appel-a-contributions-numero-3-leternel-lephemere/

Photo : Alain Mouton, alainmouton.fr/

Colonnes d'ombres

Du haut des toits, s’étire une avenue comme une autre. Une artère où se joue le ballet des voitures et des piétons. Ligne droite jonchée de mouvements rapides, de bruits lancinants, d’odeurs refoulées. Avenue d’illusions et de pylônes comme des rendez-vous sur lesquels, le soir venu, tombent des colonnes d’ombres. La nuit fera taire la rue. Sous l’aire giratoire des réverbères, quelques crimes impossibles tourneront jusqu’au retour du jour. 

Juste avant

Un brin de fleur entre deux pavés. L’image naïve d’une nature qui reprend ses droits. Quelques pétales dans le dédale. Une apparition pour poète. Un penchant pour midinette. On a envie d’inscrire un sourire sur le trottoir, de glisser un mot sous l’oreiller de la rue. Juste avant que le lyrisme pèse sur nous comme le béton sur la vue. Juste avant que le déferlement de la foule piétine l’image et la fleur.

Tempête

Dans la tête une intrigue musclée
dans quelques grammes d’acide enrobés.

Une cour de murènes dans le panier,
un mystère qui ne sera jamais élucidé.

Des bois flottés sur une mer démontée,
personne ne retient ce qui fuit en secret.

Cendres et neiges

Mais dans la rue exister aussi. Entre bâillements et glissements. Dans l’agitation des allées et venues. Clair et obscur, à la fois cendres et neiges. Il ne s’agit pas de fondre. Seulement résister. Insérer le regard là où personne ne va, sans ciller pour ne rien manquer du spectacle du monde. Une fenêtre toujours s’ouvrira pour casser la rectitude de la voie. Dans la perspective, oser s’y risquer entre le battement d’une ombre et l’origine des cris.

À la rue

Dans la rue, de la musique autour. Une ballade à la trompette sort d’une cuisine où s’affaire un homme au corps lourd. Quelques notes flambent dans l’air. Le ciel les prend pour lui et rit sous sa cape d’ombres. Dans la rue, du bruit autour. Un coup de marteau dans un mur. Pendu au clou, le tableau qu’on ne regardera plus dès lors qu’il sera admis qu’il est d’équerre. Droit, le piano remplace la trompette pour une marche sous un brouillard triste que le soleil ignore. L’homme passe la tête à la fenêtre. Ses yeux sont pleins de jazz tandis que son visage semble avoir pris plusieurs coups de marteau. Dans la rue, des espoirs autour.

La main dans le sac

Tu es pris la main dans le sac. A fouiller pour trouver on ne sait quoi. Ta main agite ses doigts dans le sac. Tu aimes ça, le sac agité par ta main qui le fouille. Il en est tout boursouflé. Son cuir, pourtant épais, se tord, se tend, retombe puis souffle. Le sac est déformé par ta main qui le fouille. Tu aimes ça. L’affaire est dans le sac, dis-tu. L’affaire que tu cherches, car tu cherches toujours des affaires. On a même l’habitude de dire que tu cherches des noises. Une drôle d’affaire pour te faire remarquer, avec laquelle tu pourras créer une rupture avec les autres, avec toi.
Tu cherches un objet, un papier important, un stylo précieux, une pièce de monnaie perdue entre deux vieux mouchoirs ou un quelconque autre objet à voler qui va soudain se révéler d’une grande valeur. Alors que ce n’est rien. Juste un petit larcin qui te fera vivre le temps que le ou la propriétaire du sac s’agace, qu’à son tour il cherche, fouille dans le sac, ne trouve pas, s’offusque, t’accuse. Ce temps-là est une parenthèse joyeuse. Tu existes. Tu es le voleur, celui qu’on accuse et que personne ne défend. Tu peux à ton tour te sentir heurté, dire que ce n’est pas toi, que tu n’as jamais touché le sac, que tu n’as rien volé.
Mais voilà aujourd’hui dans ce sac, tu agites, tu tournes la main dans tous les sens, tu désosses les poches intérieures, tu vides tout, éparpilles, renifles, jettes mais ne trouves pas la chose à chaparder. Tu es pris la main dans le sac et tu n’as rien trouvé pour allumer dans tes yeux cette lumière folle qui te rend heureux. Tu n’aimes pas ça.

La perte

Une ombre pose sa patte sur le mur, griffe éphémère sur le blanc immaculé de la façade. Solitaire entre deux fenêtres aveugles, elle gratte ce qui reste de lumière. Glissant la perte dans ses bras, personne ne remarque les dégâts qu’elle provoque dans le cœur de l’enfant pris entre chien et loup et qui par la fenêtre la regarde.

Dresser une oreille

Un orage ne pourrait rien y changer. Il y a dans l’air cette amertume qu’on ne peut laver. Les hivers sont des témoins extraordinaires du temps qui passe. Lesquels patinent nos peaux de leur éternel retour, rognent nos jours et finiront bien par éteindre nos yeux. 
Un orage ne pourrait rien y changer. De toute façon, on n’en voit guère en hiver éclater les nuages noirs pour dégager le ciel. Ce ne sont pas ces quelques pluies acides qui précédent la neige qui vont déciller nos soupirs. Rien dans la saison morte n’est capable de dresser une oreille au jaillissement d’un espoir. Rien. Si ce n’est peut-être cette mouche collée à la vitre qui rêve déjà de rosée et de mois de mars. 

Extrait de « Les Gens », chroniques ordinaires, paru aux @EditionsTarmac

Elle a une peau pâle et grenelée comme l'est une orange. Une peau épaisse, marquée par le temps et ses ravaudages mais qui continue à avoir peur. Je ne vois qu'un visage, un cou et des mains couverts d'une peau qui a peur, qui a froid, une peau à la chair de poule éternelle.
Elle me regarde avec dans les yeux des pépins de colère. Une marque sombre s'étale sous son menton et ressemble à une flèche qui indiquerait le chemin jusqu'au creux de ses seins. Je crois à un tatouage mais c'est une blessure. La peau a saigné à cet endroit. Elle en garde le souvenir sur les venelles tendues de son cou. Le sang a suivi leur chemin et coulé jusqu'à ses épaules. La plaie a commencé à cicatriser dressant quelques picots de peau à vif mais ces stigmates ne révèlent rien de son origine. Un coup ? A-t-on donné un coup au visage de cette femme ? Elle sent pointer mon regard sur la marque et baisse les yeux, cache la blessure d'une main craintive.
Elle passe son chemin. Je sens la peur nous prendre quand nos corps se croisent – le grain de l'orange qui se partage la douceur et l'affèterie, l'acide de sa peau et la douleur qui tombe sur le trottoir.

Extrait de « Les Gens », chroniques ordinaires, paru aux éditions Tarmac http://www.tarmaceditions.com/les-gens


(photo et illustration de couverture d'Alain Mouton http://alainmouton.berta.me/collaborations/)

Deus ex machina

Tu as peur de sortir de ta chambre. Dans le couloir, tu perçois un danger aussi impressionnant qu’il est invisible. Si tu sors, si tu ouvres la porte qui donne sur le couloir, si tu décides d’affronter l’air qui tourne à l’extérieur de la chambre, une falaise t’attend et à ses pieds, un océan, un vaste océan ; pas une mare, ni même un lac paisible, non, un grand et vaste océan déchaîné et peuplé de vagues infinies, de rouleaux meurtriers, de mammifères marins à grandes dents, d’oiseaux aux ailes tranchantes mais aussi de navires battant pavillon noir et dont le pont est rempli d’hommes édentés, aux ventres ronds et aux rires carnassiers.
Tu as peur de sortir de ta chambre. L’étendue de l’océan dans le couloir, le battement des oiseaux le long des murs, le grain qui peut survenir à tout moment et t’emporter. C’est la tempête entre deux portes et cet escalier au bout du couloir comme la promesse d'une écoutille n’est qu’un leurre pour masquer l’abîme. Il y a hors de ta chambre trop de bruits et d’incertitudes, trop de peurs. Aucune rampe à laquelle s’accrocher pour te sauver des eaux. Personne pour te secourir, le passage est trop étroit, le niveau de l'océan trop haut.
Des flots et un raffut immenses dans un si petit couloir. Quand tu y penses, ce n’est pas possible. Derrière cette porte, il ne peut y avoir que ces murs dont tu connais l’existence. Deux murs parallèles qui forment à l’évidence un couloir tout ce qu’il y a de plus normal, une banale coursive qui dessert ta chambre et les autres pièces. Pas d’océan, ni de précipice, pas plus que de danger à ouvrir la porte qui donne sur ce couloir. Mais voilà, dans ta chambre, une courbure du temps te joue des tours. Un ange dans ta tête attend que s’émeuvent les sirènes : tu ne peux pas sortir.