Cahots heureux

Je m’accroche à ces migrations
pendulaires dont les rotations
vont du jour à la nuit.

Mon souffle se cale sur des cahots heureux
entre deux saillies d’ombres
puis la voie reprend sa lumière sale

tant il est rare que
le train du rêve arrive à l’heure.

Vieux silences

Alors que le jour déplie sa fatigue,
l’heure bleue monte et murmure
comme une casserole sur le feu.

Elle convoque
de vieux silences
plongés dans l’eau des pâtes.

Un souvenir aussi bouillonnant
qu’une larme d’enfant
cherchant un cil où se poser.

Entre les dents

Tout semble s’être figé.

Le ciel au-delà des ombres
place la lumière au plus haut.

L’œil oscille entre les mensonges
soutenant le matin et son cœur gros.

Fier d’avoir l’orage entre les dents,
personne ne déchiffre les craintes.

Il faudra tenir tout le jour
la mâchoire serrée.

Charge utile

Je soupèse la régularité des jours
pour en connaître la charge utile,
pour tenter de voir ce qui se trame
derrière ces dates de péremption.

Je n’y trouve que des regards
adressés à un chemin passé
qui cherchent encore ce pays secret
où la mémoire est en train de s’écrire.

Mention

Certains jours j’attends
qu’on trace un contour
autour des choses.

Qu’un étranger dessine
un récit sur le paysage
où chaque arbre flâne.

Que tout ombre raconte
l’envers du décor
comme une seconde peau.

Une histoire simple,
sans intrigue
ni dénouement.

Pourvu qu’à la fin
on y trouve une page vide
avec mention de tous les silences.

Ein ballon

Un gros ballon rebondit. Rebondit comme s’il n’avait jamais cessé de faire autre chose que de rebondir. Je le vois arriver, rebondissant, rebondissant, d’une autre rue vers ma rue. Je le vois traverser en dehors des passages cloutés, sans regarder ni à droite ni à gauche. Une voiture l’évite de justesse. Le voilà maintenant qui rebondit sur le muret du jardin voisin. Une fois, deux fois puis se stabilise, rebondit sur place de plus en plus haut, de plus en plus vite. Les piétons descendent du trottoir pour le laisser libre à son rebond, à ses rebonds qui le font désormais ressembler à un de ses mobiles artistiques mus par une force cinétique, de cette énergie qu’on a du mal à appréhender parce qu’elle n’est pas issue de quelque chose qui nous est immédiatement reconnaissable, comme peut l’être le carburant quand on voit circuler un véhicule à moteur, ou le pédalage lorsqu’on aperçoit un cycliste sur son vélo.
Non, ici, le ballon agit seul sans stratagème ingénieux de balancier qui le ferait se mouvoir par l’action des seules lois physiques et le génie de quelque créateur. C’est un simple et gros ballon en plastique de ce qu’il y a de plus répandu, arborant les couleurs de l’arc-en-ciel qui se partagent sa surface en segments égaux. Il rebondit sans cesse et il ne vient à l’idée de personne de taper dedans ou même simplement de le toucher, à la faveur d’un rebond à hauteur d’homme, afin de le dévier de sa trajectoire et d’enfin l’arrêter, quitte à ce qu’il finisse sa vie écrabouillé sous les roues d’une voiture.
Non, on le laisse à son perpétuel rebondissement comme si tout ça était normal. Ça me rend dingue, si dingue que je n’y tiens plus et me décide à descendre dans la rue pour aller voir de plus près de quoi il en retourne, bien déterminé à bouter ce ballon loin de ma vue, loin de la rue. Une fois le ballon et moi face à face, une musique tout droit sortie d’un film de Sergio Leone retentit tandis que quelques virevoltants traversent la rue devenue déserte et recouverte d’une terre ocre. De la sueur perle sur mon front, ma bouche se fait pâteuse, une soif terrible m’étrangle et le ballon rebondit toujours mais au ralenti, comme s’il me défiait. Je tente un coup de pied mais je le rate et me fracasse les orteils contre le muret. À cet instant, sort du jardinet un homme grand et blanc qui ressemble à s’y méprendre à Vladimir Poutine et, d’un accent que je ne saurais reproduire ici, me dit : « Tu laisses le ballon rebondir, OK ? C’est MA coupe du monde ! ». Juste le temps de lui répondre d’un timide « Da… » qu’enfin le réveil sonne.

À qui sourire

Une rasade de soleil dans le café
et toute la parole s’exile.

Peu de mots viennent à moi
pour espérer la rejoindre.

Un courant d’air me surprend,
une onde plate au niveau du sourcil.

Je cherche dans le ciel trop bleu
une insouciance à qui sourire.

Le cri

Aujourd’hui, il me semble que la rue me répond. Que mon cri jusqu’alors passé sous silence resurgit du bitume par l’intermédiaire d’une voix qui me ressemble mais qui reste étrangère. Il s’agit d’un cri que j’ai vraiment lancé mais qui retombe maintenant comme s’il ne m’appartenait plus. La rue l’a rendu anonyme, lisse, impersonnel ou plutôt l’a recraché sans vergogne après l’avoir mâché des années dans sa bouche. Ce cri avec d’autres ont donné naissance à la langue de la rue, rugueuse comme celle d’un chat de gouttière ; bien pendue, baragouinée par tout le monde, criée si fort et depuis si longtemps que plus personne ne la reconnaît comme la sienne.
Mon cri s’est tordu à force d’être rabattu. Il n’en reste qu’un borborygme qui s’insinue dans chaque poche de la rue. Combiné à des sons gutturaux aussi indigestes que des bruits de tuyauterie, il fait partie d’une nouvelle langue nauséabonde pareille à l’eau usée des caniveaux. Pétri par la voix de multiples individus, il est ce filet de mots sans saveur, sans caractère qui, par les tuyaux, rejoint d’autres cris parmi d’autres eaux usées parmi d’autres rues.

Dans le revers du silence

Une faim s’installe sur un nuage
en forme de plat de résistance.

Je me range dans le revers du silence,
dans ses plis où rien n’assiège le ventre.

Une goutte de pluie s’épuise sur la fenêtre,
lentement avale le trop de poussière.

J’entends les gargouillis du temps,
il faudrait arrêter d’écrire seul.

De son soleil fragile

Un ciel bas promène un chagrin,
longe les bords d’une mélancolie

sans jamais la toucher de peur
d’en apercevoir l’épaisseur.

Une brume lumineuse se débat,
apaise l’œil de son soleil fragile.

L’espace est mince pour en tirer
une joie sans se sentir redevable.

Sinon ce ciel

Une ouverture dans le regard
où quelque souvenir affleure.

Sous la peau fine de la paupière
crépite une mémoire rouillée,

un vertige qui est vite battu
par la moisson du jour.

Rien d’important sinon ce ciel
où se dessine encore ton visage. 

Tâcheron

Il pourrait y avoir de l’eau
à la place des mots

que je n’en serais pas plus sec
face au trop à disperser.

Pourtant sous l’arbre où je m’abrite,
je sens venir un à un

une brigade au garde-à-vous
talons creusant la terre.

Écris fixe, semblent-ils me dire,
au tâcheron viendra le flot.

Ce qui ronge

Des murs se dressent contre le vent
alors qu’un chien aboie mollement
aux premières gouttes de pluie.

Au bout du ciel tu entends l’écho
filer sur l'embarras des nuages,
tu sais ce qui ronge l’orage.

Une onde remplace le vent
par une pierre au fond d’un puits,
tu sens l’eau éroder la margelle.

Tu n’as plus l’âge de sauter
pieds joints dans les flaques,
seulement l’œil qui l’invente.

L'autorue

Une jeune femme à côté d’un chien. Le trottoir les promène dans un sens puis dans l’autre. Ils glissent sans bruit. Le chien parfois espère s’arrêter pour un besoin élémentaire mais il est emporté par le sol qui défile sous ses pattes. La jeune femme, elle, ne tente même pas de résister.
Je ne sais pour quelles raisons la rue est devenue autonome comme un tapis roulant. Déjà plusieurs semaines que je constate cela. La rue roule seule. Qu’elle porte sur son dos une jeune femme avec son chien ou toute autre personne ou animal. Même les automobiles sont devenues de simples mobiles sur une autorue. La mainmise que désormais la rue détient sur tout déplacement pose tout de même un sérieux problème de liberté. Par exemple, lorsque je sors dans la rue, inexorablement, du lundi au vendredi, elle me transporte vers mon lieu de travail, que je le veuille ou non, tandis que le week-end, elle marque toujours un temps d’hésitation ; elle doute de la destination vers laquelle elle veut me rendre puis essaye toutes les directions, droite, gauche, revient sur ses pas, semble avoir perdu tout sens de l’orientation. Exactement comme elle balade en ce moment cette pauvre jeune femme et son chien d’un trottoir à un autre.

Ricanement

Ce vol stationnaire
sur la vitre entrouverte
que le vent bouscule.

Cette danse sans filet
sous un ciel où le bleu
veut prendre des ailes.

Cet oiseau à l’œil froid
à l’envers du monde
qui ricane de nos réalités.

Vous avez un message en attente

La rue se brouille. Un obstacle sur la voie empêche la circulation de vos automobiles. Nos équipes sont sur place pour résoudre l’incident. Comptez quelques retards aux abords de la ville. L’entrée principale est déjà saturée. Nous vous rappelons qu’une rue brouillée risque à tout moment de se couper en son milieu. Prenez garde aux enfants, aux personnes à mobilité réduite, aux personnes âgées. Des cordes sont à votre disposition aux bornes automatiques pour, le cas échéant, retenir les plus faibles sur le flanc de la rue. Attention : ne pas utiliser les trottoirs. Un préavis de grève des services de la voirie municipale court toujours sans qu’on puisse pour l’instant l’arrêter, ce qui entraîne également une instabilité des immeubles attenants aux dits trottoirs. 
L’équipe #InfoTrafic de votre rue reste à votre écoute jusqu’à 20h.

Au prochain cillement


Tout est question de regards
lorsque la fatigue t’étreint.

Sous le langage des yeux,
se cache la poigne des jours.

Un silence cligne pour toi
sous les paupières du rêve.

Tout est réponse sur son chemin
– au prochain cillement, la paix.

L'insoluble image

Ce jour est d’un autre temps,
fragile dans le creux de nos mains,
une saison qui croit à l'infini
d’un ricochet sur les eaux calmes.

Un été sans grande nuit à effacer,
un instant perdu où rien ne compte
sinon la danse autour de nos feux,
petite joie qui oublie les cendres.

L’oeil grandit sous l’étincelle
mais qui nous voit ainsi écarquiller
connaît le souffrir des lendemains,
l’insoluble image au bout de la course.

Oiseau mort

Où que le regard se pose,
l’échange de lumière implose.

Tandis que l’œil va et cherche
la proie à sauver des limbes,

tu tiens au-delà de la fenêtre
l'instant comme un oiseau mort.

Garder plié

Cet éclat apaise la fatigue,
douce matière où le mot frise,

baume à étendre sur le visage,
langue pour effacer le cri.

Garder plié sous la paupière
cet élan pour le battement.

Avant la rue

Je regarde cette nouvelle rue pareille en apparence à toutes les rues. Y trouver une différence avec les autres tient de la gageure. Il faudrait pouvoir y poser une histoire, y mettre du sens, retourner le bitume pour voir l’envers du décor, qu’elle nous raconte son voyage avant le pétrole et les voitures, avant les immeubles autour, avant le trottoir et ses passants figés au feu rouge, avant les passages pour piétons et les pots d’échappement, avant le bruit. Mais rien ne transpire de ce temps révolu. Bien trop longtemps qu’elle est rue. Elle-même a certainement oublié quel était son territoire et de quoi il était fait avant. 
Pourtant, au milieu de l’artère, un cœur bat. Un parc arboré que d’habitude on appelle poumon vert. On y entre par un portique en tourniquet pour éviter que s’y faufilent des engins à moteur et on se fait probablement ici une idée de ce que pouvait être la rue avant d’être rue. Des arbres, de la pelouse, des cabanes pour enfants, des allées de terre ocre, une odeur de jasmin mélangé à celle que la rue crache sans cesse. Les gens sont sortis de la rue pour rentrer ici, se poser une demi-heure sur un banc pour lire ou converser avec le voisin. Une jeune fille déambule sans aucun but sinon celui de fuir la rue d’à côté. Elle marche en souriant à son téléphone qu’elle porte devant ses yeux comme un guide ou plutôt comme l’objet qui l’extrait des trois dimensions de la ville. Elle tourne plusieurs fois autour d’un parterre de fleurs défraîchies, pointe le téléphone vers la rue, sourit toujours, emprunte le tourniquet en enroulant son corps autour. Les pieds sur le trottoir, devant le parc, elle regarde furtivement derrière elle comme si elle venait de passer malgré elle d’un monde à un autre.

Au premier vent

Une lumière jaillit de la fenêtre,
simple reflet d’une pièce de verre.

L’œil la prend pour source – une larme
à laquelle raccrocher un fleuve.

Elle sèchera au premier vent
quand la mer balayera l’estuaire.

Noir absolu

Dans la rue, ce soir, un piège se referme. Une bouche édentée se promène en léchant le trottoir. Un homme vêtu d’un imperméable beige est assis sous l’abribus. Il attend un bus qui ne viendra pas. Une voiture passe rapidement devant lui, ce sera la dernière. On sent que quelque chose se trame derrière les bosquets qui jouxtent la rue. Dans les cours, dans les jardins, sous les porches ou derrière les portails serrés. On ne sait rien à part l’obscurité. Le noir grignote lentement les façades, s’accroche aux baies, défait un à un les rideaux de lierre, parcourt la rue au pas de charge en balayant devant les portes quelques restes de liberté. Tout se ferme, se referme, se piège. La bouche est au bout de la rue. Elle finit un sourire et sa marche sous une plaque d’égout. On entend son cri dévaler les entrailles de la terre. Puis plus rien. Plus rien sous l’abribus, plus rien dans la rue. Le noir absolu dans son costume neuf attaque désormais le silence.  

Dans le blanc de la page

Une brèche dans le temps au galop
où suspendre ses idées haletantes.

Un espace où le calme bouleverse
l’angoisse rencognée au fond du ventre.

Une éclaircie dans le blanc de la page
avant le grand bluff d’un trop long poème.

Schizo

Parfois tu retiens une respiration
dans un verre d’eau bu d’une traite.
Tu penses au chemin, à cette ligne
fixe dans le ciel que tu veux briser.

Puis tu poses le verre, le chemin, l’eau.
Tu continues la marche schizophrène
avec pour ami le souffe de l’oiseau
et ton apnée suspendue à ses ailes.

Clonckien ou Clonckois

Il y aurait dans la rue, plusieurs rues ; les unes plus ou moins réelles que les autres. Une sorte d’ensemble comme des poupées russes, chacune emboîtée dans la rue de l’autre si bien que l’on se trouverait devant un assemblage de plusieurs réalités, elles-mêmes peut-être aboutées à d’autres réalités. Dès lors, comment regarder la rue que seule notre réalité – celle que nos yeux tiennent pour réalité – peut arriver à décrypter ? Est-on sûr de ce que l’on voit ? Comment s’assurer, par exemple, que cette voiture garée devant notre porte est bien la nôtre et pas une voiture sortie d’une autre rue emboîtée à une autre réalité, une espèce d’avatar de notre propre voiture, le miroir d’une autre vérité ? Non mais il faudrait vraiment que je sache car je dois prendre ma voiture aujourd’hui. Je ne voudrais pas créer un impair et basculer ailleurs au risque de ne pas retrouver ma voiture.

NB (à moi-même) : Arrêter de lire Pierre Barrault. Ses dysfonctionnements influent sur ma réalité. https://docs.wixstatic.com/ugd/e20eec_2f46218205f541e587d31df70b715109.pdf

Éperdue

Un enfant passe dans ton regard,
déploie le souvenir des hontes.

Dans ton œil un vertige immense,
un voyage où la peine bat des cils.

Une ombre passagère vient brasser
ton corps perdu au fond de l'abîme.

Ressac de l’enfant aimé et traqué,
une part de toi aussi lasse qu’éperdue.

Tableau noir

Tu reprends ces morceaux de rêve
griffonnés à la craie dès le lever.

Ces traces sans aucun sens que le jour
grignote déjà pour se moquer de toi.

Tu reprends les ratures où s'effilent
quelques désirs tombés dans l’oubli.

Le tout placé sous un livre dans l’attente
d’une nuit pleine de tableaux noirs.

D'un silence se riant du bruit

La rue a besoin de silence. D’un silence se riant du bruit. Un chat saute sur un autre chat. Le noir sur le blanc. Puis, les deux filent dans une ruelle. On entend comme un bruissement de panier en osier que l’on griffe et ensuite, encore gorgé de la scène, le silence d’après. D’après les chats, l’osier et les cris stridents. La rue a besoin de bruits. Qu’ils soient habituels comme le grincement d’un portillon le soir, de tous les soirs à la même heure quand le voisin rentre du travail, ou qu’ils soient, comme ici, issu du miaulement de deux chats écorchés venu transpercer la voix de la rue pour lui redonner la beauté d’un nouveau silence.

Quoi qu'il en soit

Quoi qu’il en soit du monde
toujours l’oeil revient au rêve.

Une aigrette dans les cheveux
étourdit le bruit des bottes.

Le sourire d’un enfant
allège le poids des valises.

Quoi qu’il en soit du monde,
la légèreté de l’oiseau dans l’oeil.

Réponse

L’ombre tient dans son châle
l’ignorance des lendemains.

Un doigt se lève pour solliciter
une lumière – mais à qui ?

Seul maître le temps dépense,
le doigt retombe, l’ombre se retire.

Il n’y a de réponses qu’à l’aune
des rendez-vous manqués.

Extrait de « Sept variations sur le même thème » paru aux éditions La Centaurée

N’oublie pas la blessure. Le pansement ne cache rien. Dans la plaie résiste une peur que tu ne peux soigner. L’onguent du temps ne soulage rien. La douleur passe à travers la peau malgré l’oubli des peines. Elle est têtue, purulence d’un destin caillé dans notre for intérieur. Sur nos corps affaiblis, au matin des sirènes hurlantes lorsque nous vient l’idée de réformer le monde, elle se gorge de son propre pus. La blessure explose aussi résolue que le regain d’une tumeur – pleine et ardente, à vicier nos vies.

Extrait de Sept variations sur le même thème, recueil accompagné des encres de Valérie Ghévart, paru aux éditions La Centaurée.

Vieux ticket

Peu à peu, la rue était devenue excessivement uniforme. Les trottoirs luisant aussi forts que les néons des lampadaires les éclairaient, plus aucune ombre n’apparaissait, plus aucun halo de lumière ne tombait dans la rue. Une couleur jaune et linéaire se répandait tout le long des pâtés de maisons. On aurait dit qu’un grand linceul usé recouvrait le corps de la rue pour en masquer le moindre défaut de nivellement et faire disparaitre toute obstruction qui aurait pu se glisser entre ses arcanes et le regard qu’on lui portait. Pourtant, les habitations bien rangées étaient toujours là. On les distinguait grâce à leurs toits qui se détachaient du paysage homogénéisé de la rue. Ils faisaient office de repères afin que l'on puisse retrouver son adresse. C’étaient des toitures aux couleurs criardes arrachées à un jeu de Lego dont une des tuiles rectangulaires arborait un numéro qui, par un système de rétro-éclairage ingénieux, se répercutait sur le pas des portes. La rue était devenue une large bande d’un jaune passé sur laquelle on avait affiché des nombres dans un ordre décimal impeccable. Finalement, la rue ressemblait à un gigantesque vieux ticket de loto où chacun tentait encore sa chance.

On pourrait encore avoir faim

La nuit à peine dégagée
que déjà le ciel flamboie.

Où sont passés les chiens galeux
qui hurlaient nos petites morts ?

Les voisins pleins de sommeil
écartent le soleil des balcons.

On pourrait encore avoir faim
que personne ne le remarquerait.

Trop court

Il suffirait d’un pas plus long
pour dépasser les limites,

sortir de la logique torturée,
dégager la part de misère aimée.

Il suffirait d’un rien pour qu’enfin
explose la joie neuve de l’enjambée,

s’échappe la foulée ordinaire
mais le sursaut a des jambes trop courtes.

Éphélides

La rue est un corps auquel s’agrippe le tumulte de la ville. Un corps couvert d’ombres aussi fines que des particules de fumée. On déambule en croisant ces points microscopiques et sombres qui s’arriment à nos peaux comme des éphélides. Au loin, on sait quelqu’un souffler des mots en forme de comptines salaces qui traversent la rousseur du ciel, qui flottent au-dessus des arbres le long desquels on chemine sans crainte. Rien ne nous protège de ses attaques continuelles, de ses chants fusant dans l’air comme des balles et étalant à grands jets invisibles la souillure originelle. La rue est un corps atteint d’une maladie d’enfance incurable.

Retourner au rêve

Du sable sous les yeux,
un reste de nuit crisse
en rabattant le drap du jour.

On entend le ciel monter
sur son échafaudage
la voix serrée d’un enfant

Un linge humide passé
sur les paupières suffirait
pour retourner au rêve.

Enfants de la rue

Il y a encore dans la rue des histoires d’enfants que l’on se raconte entre grandes personnes. Des légendes qui traversent le temps et la rue. On les voit courir parfois comme des feux follets entre les pavés disposés là comme des tombes. Elles changent de peau, grossissent ou font semblant de mourir pour mieux renaître. Des histoires qui se disent millénaires, bombant leur torse dans la bouche de certains, perdant leur jus et leur sens pour d’autres qui les passent au moulin à paroles. Chacun y va de la sienne : du voisin bizarre à l’étranger dangereux, du passant au regard de meurtrier au chien maigre et inquiétant qui rôde sur les trottoirs, de la vieille dame acariâtre avec son missel de malheurs au poivrot détraqué assis en tailleur près d’une porte cochère. Des histoires et des fables que l’on se transmet de génération en génération, dont les personnages semblent interchangeables, dont les chutes sont tour à tour défaites et reconstruites par la langue qui évolue. Une langue bien pendue qui dans la rue ressasse et plie des anecdotes pour en faire des contes qu’une fois rentrés dans leur maison, les gens s’efforceront de rendre vivants, comme si nous étions encore des enfants de la rue.

Clown triste

Il faudrait tendre un fil
entre les épaules du ciel,
s’y suspendre par les pieds.

Pouvoir y jouer funambule,
clown triste en goguette,
dessoûler de ses idées noires.

Mais pas de ligne disponible,
toutes encombrées qu’elles sont
par des oiseaux sans âme.

Rabattre

Une peur s’ouvre se ferme,
paupière sur l’œil de la mer.

À cette idée dans le vent,
rabattre vite le caquet.

Avant que ne fore la vague,
il faudra cligner des yeux.

Accident de mouches

On attend qu’un oiseau s’étourdisse
d’un accident de mouches pour en faire

le constat à l’amiable entre soi et soi,
sans jugement de valeur sur le drame.

Puis, une mouche chassant l’autre,
lentement on passe à un autre oiseau.

Inconsolés

Derrière l’horizon, la rue approche avec son lot d’inconsolés, têtes basses. La rue, cet espace non protégé où l’homme, toujours aux aguets, tire sur le quotidien comme on souffle sur des braises. Sans cesse il alimente le feu de la marche. Parie sur son équilibre précaire, défie la peur de tomber. Prie pour que ce qui lui permet d’être debout, lui l’étrange bipède, tienne encore un peu tandis que la rue avance avec son convoi d’imprévus, de masques sous l’ombre, de lumières trop crues, de vertiges aux épaules larges, de pensées bizarres, de craintes irraisonnées face à tous ses voyages aléatoires. Il marche sans trêve dans la rue qui approche, vers ce véritable monstre aux dents rentrées, au corps irrigué de pulsions imprévisibles. Il continue de croire que la rue nous maintient ensemble, nous les passants anonymes, nous les marcheurs invétérés, nous les éternels inconsolés, qu’elle nous contient dans un groupe qu’il nomme encore société. 

L'écume du soir

La main du vent secoue le rideau
comme une page tendue vers toi.

Une ombre et son souffle passent
un baume sur les plaies vives.

Tu vides un corps de trop de soif ;
malgré l’usure, voilà l’écume du soir.

Trop de lumière

La voix des voiles sur le port
n’arrive plus à faire écho.

Une rumeur d’un drap blanc
recouvre le baratin des artimons.

Trop de lumière hache le ciel
pour comprendre sa langue.

À droite puis à gauche

Un homme traverse rapidement la rue. D’un trottoir à un autre, une poignée de secondes pendant lesquelles il regarde, à droite puis à gauche. Une poignée de secondes où il s’avise, en même temps qu’il traverse, de la longueur puis de la largeur de la rue, de sa position sur le trottoir puis très vite de celle, nouvelle, où il se trouve au milieu de la chaussée. Il s’est engagé pendant qu’il vérifiait si aucune voiture n’était à portée de lui, ni à droite, ni à gauche. L’homme savait qu’il pouvait faire les deux actions de façon concomitante – vérifier et s’engager – car, depuis le premier trottoir d’où il est descendu, son angle de vision d’approximativement cent quatre-vingts degrés lui permettait facilement d’anticiper le fait qu’il n’y avait aucun danger, que ce soit à droite ou à gauche, qu’aucune voiture n’était assez près de lui pour qu’il ne craignît quoi que ce soit et dès lors, pouvait s’engager. Cependant, à l’instant où il est arrivé sur le trottoir d’en face ou peut-être juste peu de temps après – les choses se sont tellement vite enchaînées –, un autre homme a crié. Un autre homme qui face à lui s’apprêtait comme son vis-à-vis à regarder à droite et à gauche puis à traverser la rue, mais dans l’autre sens. Cet homme qui lui, visiblement, voulait prendre son temps pour regagner l’autre trottoir. Cet homme qu’on peut caractériser de prudent et pour lequel on est en droit de penser que rien ne pouvait lui arriver, a pourtant crié comme s’il voulait nous avertir d’un danger immédiat que le premier homme manifestement n’avait pas vu. Il a crié si fort que tout le quartier fut alerté. Il n’a fallu attendre que l’équivalent du temps que le premier homme a mis pour traverser la rue, c’est-à-dire très peu de temps puisque ces mouvements comme dit plus haut se sont déroulés à très grande vitesse, pour comprendre que l’autre homme avait crié non pas pour alerter d’un danger quelconque mais parce que le premier homme, tellement absorbé par son engagement précipité dans la rue et sa vérification à droite et à gauche, était arrivé sur lui en trombe et lui avait rudement écrasé les pieds.

On a cessé de croire

L’histoire dénoue une boucle
dans le buisson de tes cheveux.

Un herbier entre les pages
raconte la fronde des amours.

Le reste est taillé dans le réel
auquel on a cessé de croire.

Un mensonge

Un regard par la fenêtre et la rue déplie un mensonge. Une courbe bat de l’œil. Quelque chose se maquille au loin. Une part de vérité disparaît pour briser l’immuable. Elle laisse la place à une autre rue, celle qu’hier encore le regard n’osait pas rêver. La rue n’est plus rue mais théâtre à l’amorce d’un nouvel acte. Changement de décor, la scène tourne dans le silence de ses engrenages bien huilés. Une volte-face et des panneaux de ciel remplacent les murs gris. Une mer de synthèse par quelques vagues élastiques contredit la régularité du bitume. Un regard par la fenêtre et la rue se replie. Seul l’œil perpétue le mensonge.

Absence de durée

On abolit le temps dans la faille
où l’on se tient ensemble serrés.

On abolit en marge de la peine
la mort étendue sur nos ventres.

Seul le diable semble à même
de contrarier notre absence de durée.

Inapaisable

Tout se tient dans la fatigue du vent,
une averse en prend la mesure.

La pensée vagabonde d’eau en eau
balayée par l'inapaisable voix.

Celle du doute que la bourrasque
ramène à soi comme un réveil d’exil.