Glouque

On s’est fait une langue,
dans les livres bien sûr,
à l’école aussi, cette gangue
des plaisirs d’enfant. 

Mais que dire de nos patois aimés,
parents de guingois
qui parlaient mauvais français.

Que retenir aujourd’hui
de cette poire « glouque »
que ma grand-mère désignait 
pour dire le fruit pourri ?

Que c’est joli dans la mémoire 
ces mots inventés pour dire 
tout ce qui disparaît.
  • 29.5.20

On se met un rêve dans le nez

Un vieux réflexe,
ce relent d’insouciance,
on se met un rêve dans le nez,
les pieds sur le canapé. 

Viens,
on réduit
à tout petit 
la distance 
où l’on nous maintient. 

Allez,
avec nos bouches,
on colle des couleurs
à ce gros monde qui vient.
  • 28.5.20

Tout cabossé

Il y a faille de la mémoire,
obscur déni ou amnésie. 

On secoue le grand sac 
pour trouver le bon numéro,
un plaisir d’enfant dans le sourire.

ce que l’on sort alors
de nos emmêlés est souvent 
un petit mensonge tout cabossé.
  • 27.5.20

Ombres anciennes

On porte sur le dos 
des ombres anciennes.

Les nôtres et celles de nos aïeux
déjà courbés de lourds fantômes.   

Il en va de génération 
en génération — poids d’enclume 

sur nos cris d’aujourd’hui.
  • 25.5.20

Chemins d’enfance

Des traces d’avenir sur la chaux,
des rêves coincés entre les murs.

Au bout de ton crayon de bois,
ces lieux intimes mal dessinés

dont il suffit de se souvenir
pour savoir combien ils étaient libres. 

Qu’as-tu fait de tes chemins d’enfance ?
  • 24.5.20

Présent ciel, distant ciel

On hésite à travailler en présenciel ou en distanciel selon le bon vouloir des chefs qui ont pour mission de décider si la distance doit être de mise ou si la présence s’avère indispensable. 
Alors, on se zoome ou se meete ou encore se teame par écran interposé pour statuer sur notre sort, pour savoir si notre corps a la permission de sortir, de s’engager avec d’autres corps sous un ciel clément ou si décidément non, les nuages sont encore trop présents pour envisager un retour incarné dans les bureaux.
Dans le process de décision, une évidence ne dit pas son nom, une question est mise à nue : être présent, être avec et parmi les autres a-t-il encore un sens ?
  • 23.5.20

Sur les tempes de l’après-midi

Un nouvel été se pose sur les tempes de l’après-midi. Au loin une sirène rompt le silence.

Un bruit d’avion, de ceux dont on avait oublié l’existence, fait un bref passage, juste le temps de jouer un duo avec la sirène. 

Il reste un espace de paix, juste entre les deux, dans lequel je disparais.
  • 21.5.20

Il y a ce monde qui rouvre

Il y a ce monde qui va cahin-caha dans les rues, ces boutiques rouvertes sur l’espoir malgré leurs portes barrières devant lesquelles chacun doit se responsabiliser. Des affichettes sont collées là, sur les vitrines, pour nous dire de porter masque et mains propres. Alors, il faut se frictionner avec du gel, montrer pattes blanches avant d’aller consommer à trois ou quatre, pas plus.
Il y a ce monde qui rouvre parce qu’il faut acheter pour que d’autres puissent vivre. Peuple muselé et hagard rompu aux emplettes à emporter, consommateurs figés devant des comptoirs de fortune, à un mètre les uns des autres. Gare à celui qui tousse ou éternue. Il faudra longtemps se serrer les coudes.
  • 16.5.20

Dehors est un meuble qu’on a oublié de lustrer

Dehors est un meuble qu’on a oublié de lustrer.
Son bois craque sous la poussière. Le soleil a beau chercher dans le vent de quoi cirer son visage, dehors est pâle comme une première neige. On y vient tout de même regarder l’oiseau qui fait semblant de voler, le chat maigre qui lance de gros yeux à demain. Mais le passant n’a plus d’adresse pour rêver. Le cœur n’y est plus.
Dehors est un seuil qui a oublié de briller.
  • 8.5.20

La rue n’en peut plus de voir si peu de monde

La rue n’en peut plus de voir si peu de monde. Depuis un mois et demi, on l’a quasiment désertée. Seuls quelques pas par jour sur son bitume, petit pas fébriles et lents, sorties de première nécessité, traversées de besoins vitaux. Pas plus d’une heure et les gens s’en retournent.
La rue a peur de ne jamais revoir la foule, de ne plus avoir à gérer les croisements sur les trottoirs, les frottements d’épaules, les montées et les descentes, les « Pardon, excusez-moi » assortis de sourires. 
La rue transpire sous ce nouveau soleil solitaire et sous une angoisse chaque jour plus prégnante. Et s’ils ne revenaient plus jamais. Et si elle se retrouvait un jour complètement seule. Et si elle ne servait plus à rien. Autant de cogitations qui ont remplacé les congestions à ses carrefours. Elle vit sous un éternel feu vert au bord duquel ses passages piétons dépriment. 
La rue ne bouge plus et scrute les portes à l’affût des sorties. Désormais, elle compte les gens qui passent sous les porches, qui osent encore pousser leur nez dehors puis fais un rapport journalier sur une petite fiche Bristol. Le soir, lorsque le couvre-feu lui assure que plus personne ne sortira, elle compile les chiffres, dessine des graphiques à bâtons et de belles courbes. Il paraît que depuis qu’ils ne la foulent plus, les gens font pareils pour compter leurs morts. Elle ne peut pas y croire.
  • 3.5.20

Manuscrit zéro

1er mai, 18h30, les cloches retentissent dans la cour. Je lis Yôko Ogawa et m’arrête un instant pour apprécier la douceur de l’air et la danse des cloches qui déjà se calme. 
À l’étage, j’entends parler italien. Une voix d’homme très forte qui n’en finit plus de parler. 
Les cloches sont remplacées par  les sirènes d’une voiture de police qui, elles aussi, se calment très vite. 1er mai, 18h30, les cloches retentissent dans la cour. Je lis Yôko Ogawa et m’arrête un instant pour apprécier la douceur de l’air et la danse des cloches qui déjà se calme. 
À l’étage, j’entends parler italien. Une voix d’homme très forte qui n’en finit plus de parler. 
Les cloches sont remplacées par  les sirènes d’une voiture de police qui, elles aussi, se calment très vite. 
Yôko parle encore un peu dans ma tête, en italien. Je ne comprends rien. Sinon, qu’elle écrit tout ce qui la traverse pendant l’écriture du manuscrit de son nouvel ouvrage. Manuscrit zéro, c’est le titre du livre. 
Le vent se lève. Je l’entends tourbillonner dans la cour mais ne le sent pas. 
Ogawa, c’est la fuite des idées ou plutôt la fuite du temps comme un vent que l’on ne ressent pas, comme si son écriture n’était guidée que par la pensée de l’instant. Le son des cloches qui très vite s’évanouit : c’est peut-être ça son écriture. Ou bien est-ce la sirène d’une voiture de police qui disparaît rapidement.
Elle capture la durée dans sa langue. C’est sûrement elle qui vient de faire taire l’Italien à l’étage. Elle capture la durée dans sa langue. C’est sûrement elle qui vient de faire taire l’Italien à l’étage.
  • 1.5.20

Éviter la chute

Il était prévu un pic et nous sommes désormais sur un plateau. Mais ici pas de vaches qui paissent tranquillement dans l’attente du passage d’un train. On y trouve encore quelques rongeurs à écailles qui glissent sous les ombres, des moustiques venus de marécages perdus mais surtout de nombreux gens dont les yeux enflent d’impatience, comme pris dans la lumière des phares. Pas de sourires à se glisser sous la langue, une moue d’incertitude devant cette étendue aussi morne que notre salon parcouru des milliers de fois depuis plus de quarante jours. Pas non plus de grands effets du paysage à couper le souffle, pas de soleil au zénith ni de douche de chaleur printanière. Univers plat sans dimension. Pas plus de perspectives que d’horizon à atteindre. D’ailleurs n’est-ce pas le propre de tout horizon : plus on avance vers lui, plus il s’éloigne. Inatteignable horizon, inatteignable paix même sur le plus haut des plateaux. Maintenant, il ne reste plus qu’à espérer la descente, rapide mais douce — éviter la chute.
  • 29.4.20

Derrière le mur des impatiences

Cette flaque dans la cour, fenêtre ouverte sur la terre mais aussi miroir du ciel, me défie de sortir.

Absence qui se fait trop présente, elle est la phrase du manque, la parole qui ne vient pas.

Il ferait beau dans la rue, derrière le mur des impatiences, si seulement on n’y attrapait pas la mort.
  • 25.4.20

Uniquement 5 paquets de farine par passage en caisse

Au petit supermarché, un panneau à l’entrée indique « Uniquement 5 paquets de farine par passage en caisse ». L’idée me vient de faire deux passages, un sans masque et l’autre avec masque pour passer incognito. 

Au rayon Légumes, une jeune femme hésite à se saisir d’un sachet plastique dans le rouleau mis à disposition après que j’en ai déroulé un, à mains nues. Je n’ai pas de gants. Je me dis que j’aurais pu mettre des gants. Je n’ai pas de gants. Finalement, la jeune femme prend une botte de radis et une grappe de tomates sans sachet et les met directement dans son cabas. Je suis rassuré. 

Plus loin, la farine se rappelle à moi avec un nouveau panneau. Toujours cinq paquets, pas plus.

Dans les allées, je croise des gens masqués, d’autres non. Des rebelles, en somme. Tous baissent les yeux à mon approche, à moins que ce soit moi. Oui, je dois aussi baisser les yeux. Je n’ai pas de masque. J’ai pourtant un masque chez moi. Je ne l’ai pas mis. Je suis un peu enrhumé en ce moment, j’ai l’impression de m’étouffer sous un masque. Néanmoins, je culpabilise. 

Rayons Boissons, il n’y a plus de ma bière favorite. Petite frustration. Pour compenser, je prendrais un paquet de farine en plus, même si je n’en ai pas besoin.

Arrivé près des caisses, je remarque que, sur le sol, les bandes jaunes pour délimiter les distances de sécurité commencent à s’effacer. Le temps continue à faire son œuvre. Bizarrement, ça me rassure. Même si je me sens un peu perdu. Suis-je suffisamment éloigné de la personne qui me précède ? Il me semble qu’elle est légèrement décalée par rapport à sa ligne, un peu avant ; si je reste bien placé sur ma marque, elle se trouve donc trop proche. Je recule, un peu. Puis j’avance à nouveau. C’est stupide. J’étais vraiment trop proche de la personne derrière moi. 

La file de clients avance assez rapidement. Consommateurs soldats bien alignés, bien distanciés, bien sagement confinés dans le brouillard de nos pensées. 

Un homme devant moi ronchonne contre la vitre de plexiglass installée pour protéger la caissière. Elle est dressée tout le long du tapis roulant si bien que le monsieur à bras trop courts n’arrive pas à placer ses produits comme il le souhaite. « Voyez, dit-il, d’habitude, je trie sur le tapis : le frais avec le frais, les choses lourdes en premier, les plus fragiles en dernier, de façon à ce que je puisse correctement ranger tout ça dans mon trolley. Là, avec leur truc de poste-frontière, je ne peux pas. »
Tout en continuant à marmonner dans sa barbe, il passe, paye, frictionne ses mains pendant une minute avec du gel hydro-alcoolique fraîchement acheté, puis disparaît.

Lorsqu’arrive mon tour, au moment de régler, la caissière avise une personne plus loin dans le hall : 
- Vous êtes déjà venue cet après-midi ?
- Il me manque de la farine. 
- Pas plus de 5 paquets, madame, lui dit-elle, en lançant un regard vers le vigile. 
La dame rebrousse chemin, l’air dépité.

Vivement que le panneau de l’entrée s’efface.
  • 18.4.20

Sous cloche

Dans la cour, au milieu des immeubles, la journée s’écoule. 
Depuis les fenêtres ouvertes, on entend des pas dans les cuisines, le tintement des verres, une pelle qui racle le sol, un balai qui tombe parterre, des bouteilles qui s’entrechoquent, une télé qui crie des slogans publicitaires mais aussi et surtout sécuritaires puis soudain, Barbara au balcon chante « Dis, quand reviendras-tu ? ». 

Que tout le temps perdu
ne se rattrape plus. 

Le silence qui suit la chanson est une merveille de silence avant que le chahut ne reprenne de plus belle.
Les gens vivent encore — sous cloche, mais vivent encore. La cour est au cœur de la cloche, au milieu des immeubles qui bruissent.
  • 11.4.20

Poésie dérogatoire

Je me suis offert
un bout de poésie dérogatoire. 

J’ai complété mon identité
avec des mots asymptomatiques,

daté ma naissance 
dans un lieu confiné imaginaire, 

adressé une coche noire 
dans le ciel presque bleu,

daté et horodaté
en toussant dans mon coude,

et j’ai terminé en signant l’air,
fier comme un geste-barrière.
  • 8.4.20

Il danse devant la fenêtre

Il danse devant la fenêtre avec dans la tête un compte à rebours.

Au bout : une rumeur de fête. 

Le voisin le regarde loin de comprendre ce qui l’anime à travers sa pluie d’applause. 

Depuis longtemps, la distance avec la joie est abolie. 

Il lui suffit de penser à un visage près du sien pour dissiper sa peine.
  • 8.4.20

Aujourd’hui, j’ai traversé le champ aux herbes hautes

Aujourd’hui, j’ai traversé le champ aux herbes hautes. Malgré le remuement des bêtes, j’ai avancé d’un pas sûr. Malgré tout, je ne sais pas pourquoi. Je ne sais pourquoi j’ai mis tant de temps à venir te rejoindre, toi qui ici t’es perdu pour toujours.
J’ai traversé le champ avec assurance comme si rien désormais ne pouvait changer le cours des choses, comme si mes années d’errance autour du champ n’avaient jamais existé.
J’ai entendu un appel de la montagne, un cri strident venu du sommet, un sifflement du vent ou bien était-ce ta voix.
J’ai traversé le champ glissant parmi la lumière et les herbes hautes. J’étais des leurs, j’étais de leur mouvement lent jusqu’à la brise du soir. Là, je me suis assis en pliant quelques-unes des plus hautes tiges. Et la mort est tombée en même temps que la nuit.
  • 27.3.20

Le ciel a changé de couleur

Le ciel a changé de couleur. Le bleu a diminué pour laisser la place à un blanc transparent. Le ciel s’est perdu. Subitement, la montagne a disparu, laissant au champ toute la place au centre de mon esprit.
La forêt regarde le champ. Le champ, la forêt. Je suis au milieu la clairière, l’arbitre des jours. Seul à t’attendre, à scruter les mouvements du champ. Les herbes hautes me parlent de toi et des bêtes alentour. Je les écoute balancer les épis du temps. Parfois, je m’enfonce dans le bois, m’habille de ronces pour ne plus penser à toi. Rien ne dit ce qui manque. Tout se fige dans une éternité sans toi.
Le ciel a changé de couleur. C’est toi, le peintre qui tient la palette. Rends-moi la montagne.
  • 21.3.20

Car l’endroit où je t’ai perdu devient un rendez-vous

Car l’endroit où je t’ai perdu devient un rendez-vous. Je m’y rends chaque matin pour trouver le début du jour. J’y vois les traces de tes pas, même si le vent et les pluies les ont depuis longtemps effacées.
J’y sais ta présence, ton saut dans les herbes hautes. J’y sais la perte et le retour, l’absence de ton corps et l’aura de ton âme.
Rien ici ne tient de Dieu. J’ai trop de mémoire et peu de foi. Mais, l’endroit a revêtu tes habits. Je peux y sentir ton odeur, presque y toucher ta peau : peau de terre, sable de tes mains, herbes rases de tes cheveux sous un ciel haché de nuages comme une couronne d’épines.
  • 15.3.20

La lune est froide

La lune est froide. Je la vois au-dessus de la montagne dessiner les premières ombres. Il est l’heure où le jour s’endort et lâche ses derniers bâillements sur le champ.
Le vent tombe. Les herbes hautes soudain se taisent. Au loin, j’écoute le reste de la lumière descendre les cols. Elle se confond avec le bruit du ruisseau qui, débarrassé du vacarme des hommes, devient ronflement de fleuve.
Il faudrait que tu sortes pour écouter et voir ça avec moi. Tu verrais combien la lune me ressemble à ce moment-là. Combien j’ai froid à l’intérieur. Ma propre ombre en vacille. Mon cœur explose à l’appel des loups. Tu verrais les longues jambes qui parcourent la forêt, entendrais les cris des bêtes affolées, sentirais ton corps comme je sens le mien devenir une pierre creuse face à l’immensité de la solitude.
  • 11.3.20

Les heures s’agglutinent dans le champ

Les heures s’agglutinent dans le champ. Elles forment des groupes hétérogènes parmi les animaux qui furètent à la recherche de ton corps ; parfois je m’assieds sous l’arbre pour mêler leurs larmes à toutes les pluies passées et à venir.
J’ai l’impression de lancer le temps dans les herbes hautes comme un chien de chasse chargé de me rapporter un gibier insolite. Mais rien ne me revient de ses aboiements : du bruit pour rien dans la tension des choses qui partent.
Je me perds à compter tout ce qui ne cesse de nous séparer : le vol des oiseaux, l’empreinte des bêtes sur le sol boueux, le passage amoureux des saisons, l’étrangeté de la lumière sans toi.
  • 9.3.20

Les nuits d’été, je reste assis aux abords du champ

Les nuits d’été, je reste assis aux abords du champ. Je regarde les herbes frémir. Je respire à leur rythme qui est aussi celui des bêtes. J’attends le lever du soleil qui réveillera le souvenir.
D’abord, une couche de brume puis les premiers rayons viendront raser l’horizon et formeront sur le champ la coiffe d’un nouveau jour.
Je reste là pour le charme de la mélancolie. Ce moment où la joie rejoint la fatigue, où mon cœur oscille entre chagrin et bonheur.
Je ne sais plus si j’ai dormi.
Les heures me paraissent comptées comme si être là, à l’affût sur la plaine comme un loup attend sa proie, était désormais ma seule raison d’exister.
Lorsque le soleil a fini de peigner les herbes les plus hautes, alors je m’endors.
  • 4.3.20

Parce qu’ici plus rien ne s’oppose

Parce qu’ici plus rien ne s’oppose. Le courage ne défie plus la peur. La joie ne toise plus le malheur. Le bien ne combat plus le mal. Ton temps s’est fini ici après la traversée du champ, le mien l’allonge à tout ailleurs.
On part maintenant tous les deux lavés de toute lutte. Toi, à l’intérieur du champ. Moi, autour. Je t’encercle pour ne pas manquer ton retour.
Je sais que tu reviendras chaque nuit dans un rêve à plusieurs étages. J’en suis l’architecte, tu en es la pierre fondatrice.
Parfois, sous l’arbre, je sens la terre avec une densité inédite. Poussées de racines profondes comme radicelles qui nous attachent. Ronflement du monde puis musique légère. Chaque tremblement est le tien. Chaque ondulation sous le vent vient de tes bras.
Je sais que ceux qui me voient ainsi embrasser l’air, enrouler mon corps dans le vide ou me traîner dans la boue me croient fou. Ils ont certainement raison.
Vagabonds avinés tombés sous l’arbre, promeneurs du dimanche sur le chemin de la montagne, voix qui m’interdisent ou oiseaux au regard inquiet : vous avez raison et je l’ai perdue.
  • 1.3.20

Je n’ai plus peur puisque je t’attends

Désormais, je n’ai plus peur d’être seul puisque je te retrouve partout. La montagne baigne dans un sommeil si profond qu’elle me permet de rêver éveillé. Je suis son long cou qui toujours me ramène à toi.
L’été, le champ scintille comme des milliers d’yeux rouges. Ils semblent porter ta joie jusqu’à moi. Battements après battements, une danse électrique, une transe dans la douleur.
J’entends encore, à l’automne, dans le bruissement des herbes hautes, cette chanson dans laquelle tu parles du vent et des bêtes que tu as apprivoisées.
Je sens aussi, l’hiver venu, dans la friche gelée tes doigts qui œuvrent à recoudre le passé, à faire des manches longues à mon corps saisi par le froid.
Je sais enfin qu’au printemps, tu disparaîtras à nouveau dans le champ, que l’arbre devenu ma maison saura me faire tenir jusqu’au prochain cycle.
Je n’ai plus peur puisque je t’attends.
  • 29.2.20

Je gravis chaque jour la montagne qui enserre le champ

Je gravis chaque jour la montagne qui enserre le champ. Comme on remonte le cours d’une histoire. À chaque pas, je t’aperçois sur le chemin qui serpente dans la mémoire et entaille la vue ; dans un fossé, dans un ruisseau ou même sous un caillou avant que mon pied ne se pose sur lui, sur toi.
Les images passent et s’écrasent, à l’envers. Tu reviens des herbes hautes, marche arrière puis marche avant. Tu es la fuite sans cesse renouvelée.
Un jour sans fin.
Pourtant, je m’endors toujours à la même heure. Je subis le temps comme tout un chacun. Sous l’arbre, mes nuits sont sans partage. Seuls les oiseaux viennent me raconter ce qu’ils voient lors de leur survol du champ. Il paraît qu’ils t’ont vu brasser la friche, donner à manger à ma peine.
  • 26.2.20

Pourtant, toi, tu as bien franchi le champ

Pourtant, toi, tu as bien franchi le champ. Malgré les herbes hautes, malgré les bêtes dont on entend le râle sous les taillis.
Tu es bien passé de l’autre côté et n'es jamais revenu.
Pourquoi n’ai-je jamais trouvé ta trace, ton élan ? Pourquoi n’ai-je jamais eu ni l’envie ni le besoin de te rejoindre ?
Toi, la bravoure et la brûlure.
Est-ce ici le courage qui s’enfuit quand trop de nuits sont tombées ?
Est-ce là le manque qui me prend dans ses bras, si proche qu’il me fait du bien, bien loin ?
Ou est-ce simplement l’histoire qui doit s’écrire sans toi, avec le souvenir comme personnage principal ?
Je ne traverse pas.
L’herbe est trop haute sous le cœur, trop de bêtes dans le ventre. Mon ombre est devenue une forêt.
Je garde la ligne sous l’arbre, j’attends le vagabond qui, pris dans le chant des oiseaux, voudrait te rejoindre. Je dois lui montrer la voie, faire toujours le tour du champ, continuer jusqu’à devenir le chemin.
  • 24.2.20

L’herbe est trop haute pour traverser le champ

L’herbe est désormais trop haute pour pouvoir traverser le champ. Vaste champ que tu as décidé un beau jour de laisser à l’abandon. Friche devenue interdite, il faut la contourner pour éviter les pièges qu’elle nous tend. Bestioles cachées à l’affût de nos mollets, insectes avides aux pattes velues ou au dard aiguisé.
On prend alors le chemin qui ceinture la montagne, celui qui rallonge notre parcours de plusieurs kilomètres. Ça monte et vire, longe d’autres champs tout aussi touffus.
Soudain, tu t’arrêtes, la tête dodelinant comme un mante religieuse et plonges dans les hautes herbes, me laissant en plan au milieu de nulle part.
Le temps passe, des oiseaux au regard noir me surveillent du haut d’un arbre sous lequel je me suis décidé à t’attendre.
Cela fait aujourd’hui vingt ans que je suis là, vingt ans que je refais le chemin, contourne la friche et te perds. L’herbe est toujours trop haute pour traverser le champ.
  • 22.2.20

J’éponge le soleil qui traverse la rue

J’éponge le soleil qui traverse la rue. Un ciel blanc se dresse comme une ardoise pour à nouveau écrire. Encore faut-il trouver la bonne craie.

Encore faut-il comprendre ce qui se passe quand s’effacent les nuages. À quoi ou à qui ils laissent la place.

En attendant, je tends mon visage à son invite, prends la rue en maîtresse et mon bloc-notes en confident.
  • 20.2.20

Je retiens un peu de la nuit

Je retiens un peu de la nuit
sous mes yeux en persiennes.

Un nuage gros du rêve
coincé dans la gorge du temps,
des mouvements de coupe
dans la forêt des pensées,
une entaille dans le contrat
entre le jour et ses affaires.

Rien finalement qui ne se voit
sur mon visage de coton,
juste une brume vieille
qui parfois revient de la fièvre.
  • 18.2.20

Survivre au chemin

Le trottoir soudain s’allonge
sous un soleil nouveau.

Dans la rue, les cols s’ouvrent
et les visages se relèvent.

Mon pas est lent pour suivre
la direction des sourires.

Rien de mieux qu’un sourire
pour survivre au chemin.
  • 15.2.20

Franchir le pas

De la haute fenêtre tombant sur la rue, des ombres sous un ciel de traîne tirent des chevaux.

Mon grand-père au collier d’une bête de trait va le corps penché creuser des sillons.

Je suis trop petit pour atteindre la fenêtre mais j’entends clairement sa fatigue franchir le pas.
  • 12.2.20

Sous un couvercle en fonte

Le rideau entrouvert laisse passer la lumière.
Un rire de la rue en profite pour se glisser dans la pièce et dissiper l’amertume du matin.
Le café est passé dans le gosier comme dans une chaussette sale. Rien n’est venu perturber les ombres qui creusent les joues.
Le rire redouble tandis que la lumière diminue. Il est midi, presque nuit. Il reste un peu du repas d’hier sous un couvercle en fonte.
  • 9.2.20

Parution de « La ligne sous l’œil » aux éditions Gros Textes

Plaisir de vous annoncer la parution de mon nouveau recueil « La ligne sous l’œil » dans la collection La petite porte aux éditions Gros Textes, avec une illustration de couverture d’Olivier Sada.

Le livre est disponible sur le site de l'éditeur ou par courrier postal à Gros Textes, Fontfourane, 05380 Châteauroux-les-Alpes (chèques à l’ordre de Gros Textes).

Extrait en quatrième de couverture :

Une peur s’ouvre se ferme,
paupière sur l’œil de la mer.

A cette idée dans le vent,
rabattre vite le caquet.

Avant que ne fore la vague,
il me faudra cligner des yeux.



ISBN : 978-2-35082-440-6
ISSN : 2645-9469

102 pages au format 10 x 15, 8 € 
  • 7.2.20

Ces heures de bête

J’ai ouvert la nuit au couteau,
sorti du ventre des rêves
quelques regrets entêtants.

Et ce matin a l’odeur
du sang mêlé à trop de sueur.

Le jour a éclaté lentement,
bulle de buée sur la bataille
pour cicatriser ces heures de bête.
  • 6.2.20

Tu as peur de sortir

Tu as peur de sortir de ta chambre. Dans le couloir, tu perçois un danger aussi impressionnant qu’il est invisible. Si tu sors, si tu ouvres la porte qui donne sur le couloir, si tu décides d’affronter l’air qui tourne à l’extérieur de la chambre, une falaise t’attend et à ses pieds, un océan, un vaste océan ; pas une mare, ni même un lac paisible, non, un grand et vaste océan déchaîné et peuplé de vagues infinies, de rouleaux meurtriers, de mammifères marins à grandes dents, d’oiseaux aux ailes tranchantes mais aussi de navires battant pavillon noir et dont le pont est rempli d’hommes édentés, aux ventres ronds et aux rires carnassiers.
Tu as peur de sortir de ta chambre. L’étendue de l’océan dans le couloir, le battement des oiseaux le long des murs, le grain qui peut survenir à tout moment et t’emporter. C’est la tempête entre deux portes et cet escalier au bout du couloir comme la promesse d'une écoutille n’est qu’un leurre pour masquer l’abîme. Il y a hors de ta chambre trop de bruits et d’incertitudes, trop de peurs. Aucune rampe à laquelle s’accrocher pour te sauver des eaux. Personne pour te secourir, le passage est trop étroit, le niveau de l'océan trop haut.
Des flots et un raffut immenses dans un si petit couloir. Quand tu y penses, ce n’est pas possible. Derrière cette porte, il ne peut y avoir que ces murs dont tu connais l’existence. Deux murs parallèles qui forment à l’évidence un couloir tout ce qu’il y a de plus normal, une banale coursive qui dessert ta chambre et les autres pièces. Pas d’océan, ni de précipice, pas plus que de danger à ouvrir la porte qui donne sur ce couloir. Mais voilà, dans ta chambre, une courbure du temps te joue des tours. Un ange dans ta tête attend que s’émeuvent les sirènes : tu ne peux pas sortir.

01/02/2018
  • 1.2.20

Vieilles habitudes

De vieilles habitudes rôdent dans le couloir. Elles battent dans le corps, accrochent l’attention quand on voudrait se distraire de la vie.
Pareilles à de vieilles chaussures rongées par l’humidité qui, depuis longtemps, ne nous aident plus à marcher. Mais qu’on chausse pour se rassurer.
Toujours dans ce couloir de fausses lumières à contrer quelque peur tenace.
  • 30.1.20

Têtes-brumes

La ville est cernée par un ciel bas.
Nos têtes-brumes forment un ruisseau
— je le vois du haut de l’étage de cet immeuble
qui en serait le moulin —
Il serpente, vire et tourne à la recherche de son estuaire.
Aveugle de sa source,
il mourra de la houle qui nous chavire tous.
  • 27.1.20

Il y a toujours ce cercle de rouille

Il y a toujours ce cercle de rouille sur la toile cirée, trace du vieux vase en étain qui trônait constamment sur la table de la cuisine.
Il y a toujours ce cercle de rouille parce que l’eau du vase débordait toujours légèrement, coulait le long, tombait sur la toile cirée, entourait le vase.
Il y a toujours ce cercle de rouille.
Même si on ne veut plus de la mauvaise odeur de l’eau des fleurs, la mémoire s’enroule. Le vase s’est éteint, table et toile sont remisées mais la rouille demeure.
  • 24.1.20

Ce qui nous brûle au fond

On entend des sirènes par-dessus les toits.
Nos regards tremblent un peu par la fenêtre.
La brume du matin ne s’est pas levée.
Il est dix-sept heures, les sirènes passent.
Il faudrait ouvrir l’horizon avec un ciseau pour apercevoir
ce qui nous brûle au fond.
  • 21.1.20

Tu n’es plus qu’une ombre

16 janvier
St Marcel

Tu n’es plus qu’une ombre. Une tache noire sur le sol, à l’abri du figuier. Ta silhouette se découpe et flotte dans le soleil. Ectoplasme aux doux contours, tu épouses la terre. Ton corps déformé par la lumière se joint à l’ombre de l’arbre perchée sur tes épaules. Tu es trapu et court sur pattes mais là au sol, rampant sous mes yeux, tu es une forme obscure et oblongue qui s’allonge sur l’ocre comme une coulée de peinture noire pénétrant la terre.
Je te regarde longtemps, toi, l’ombre de mes jeunes années. Le figuier en totem et la bouche gorgée du vieux fruit aigre-doux, je te goûte au plus près, à ressentir sous mes papilles l’enfance perdue. Tu flottes évanescent sur mon paysage. Au passage d’un nuage, tu te divises en deux flaques molles pour revenir entier te caler sur l’arbre, une joue collée à la sève. Je te vois près de ton figuier t’endormir. Et le soleil de descendre derrière la colline en coulant une flambée rouge sur le jardin, et toi, feu mon père, tu apparais rouge sang, ombre de moi, puis disparais comme si le souvenir voulait se coucher.
Tu n’es plus qu’une ombre. Tu seras là tant que le soleil et le figuier.

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Extrait de "Rats taupiers" paru en 2016 aux éditions des vanneaux.


  • 16.1.20

On ne s'attend à rien

La plupart du temps,
on ne s’attend à rien
quand on ouvre
les volets sur le jour.

Un ciel pareil à celui d’hier,
d’une constance incroyable,
nous regarde de haut
de ses couleurs souveraines.

On ne s’attend à rien
et pourtant toujours
cette surprise d’être ici
les yeux de l’ombre.
  • 15.1.20

Il fait un jour à cueillir des ronces

Il fait un jour à cueillir des ronces.
Juste pour le plaisir de l’égratignure. La peau éraflée pour à nouveau se sentir vivre. On pourrait couper à travers bois, piétiner fourrés et bauges avec la crainte d’un sanglier tapi sous les hautes herbes. On serait heureux de sentir nos corps réagir à l’approche d’une clairière. Nos mains en sang mais nos cœurs feux de joie.
Il fait un jour à cueillir des ronces.
  • 11.1.20

Traverser la rue

Traverser la rue alors que le feu piétons est rouge.
Sentir le vent d’une auto furibonde.
Continuer à marcher sans rien voir de la ville,
de sa fureur, de son battement de fer et de pierre.
Chercher l’humeur du jour
dans un vieille rumeur de terre.
Le ciel me regarde balancer
d’un pied sur l’autre, bipède sans envergure
qui regarde ses jambes battre le trottoir.
Le feu est passé au vert
sans moi.
  • 9.1.20

C’est peut-être la nuit que tout s’invente

C’est peut-être la nuit que tout s’invente. Cette route que l’on va emprunter le jour venu, ces mots que l’on va lancer à l’être aimé dès le lever ou bien encore ces silences lestés à nos glottes que l’on aura lentement dessinés dans l’obscurité d’un rêve.
La nuit, c’est peut-être là, dans ce creux inconnu, que tout se décide. Sans aucun libre arbitre, notre existence se construit. Notre conscience au repos fabrique sans nous ce qui deviendra nos habitudes, nos sourires feints, nos joies et nos peurs, nos douleurs exagérées, nos chagrins trop propres et notre intime et universelle solitude.
  • 5.1.20

Bout d’an

C’est un bout d’an, pas plus long qu’un soupir. On se le souhaite bon, entouré d’un ciel clément, d’une lune rieuse et de quelques feux de lumière. S’il le faut, on creusera nos joues pour accueillir le jour nouveau. On fera des cercles autour de l’attente. Incantation pour mieux vivre, on lèvera nos coudes pour trouver l’or dans un sourire.
  • 31.12.19

Il fait un jour à renouer avec le ressac

Il fait un jour à renouer avec le ressac.
Ce paquet lourd jeté à la mer qu’est le corps parfois. Malmené par la tête qui dodeline au vent, part et redresse sans cesse. Jour de tempête entre les oreilles où rien ne s’efface mais où tout bouscule. Des douleurs d’enfant cognent à la porte avec leur masque en forme de sourire. Ça va, ça vient et quand ça vient, ça va. On se dit ça quand la vague passe, la langue pleine de sel.
Il fait un jour à renouer avec le ressac.
  • 28.12.19

Pic de douceur

Il fait doux aujourd’hui. Le journal a même titré « Pic de douceur dans la région ».
Les gens n’ont pas conscience de traverser ce pic — certains continuent d’avoir froid.
Un chat longiligne traverse la rue si vite qu’il forme un long trait noir (un pic ?) dans la douceur du jour.
Plus loin, des enfants s’ennuient. Il doit faire trop doux pour jouer.
Un pic de manque, à chercher l’épaisseur pour exister que seuls le froid et la neige enchantent.
Nous en sommes là.
  • 18.12.19

Il fait un jour à renverser le ciel

Il fait un jour à renverser le ciel.
Un silence inhabituel habite nos pas comme si l’on marchait sur une vieille neige. Rien ne nous affole. Pourtant nos pieds foulent les nuages. Oubliés horizon et lignes de fuite. Nos mémoires suivent les bottes. Un soupçon d’ivresse dans le vide de nos regards.
Il fait un jour à renverser le ciel.
  • 12.12.19

La nuit revient encore top tôt

On a laissé pousser des ailes au jour qui dégorge. Le voilà qui plane sur nos têtes comme une nuée de corbeaux.

L’hiver a les jambes engourdies. Je vois son corps sombre accoudé au zinc du ciel, fatigué de voir l’automne parader.

Les gens relèvent leur col et leur tête. Il disent : il va pleuvoir, la bouche ouverte comme s’ils avaient soif. L’air se rafraîchit sous les soupirs du soir.

La nuit revient encore trop tôt avec ses gros souliers crottés d’angoisse.
  • 7.12.19