L'insoluble image

Ce jour est d’un autre temps,
fragile dans le creux de nos mains,
une saison qui croit à l'infini
d’un ricochet sur les eaux calmes.

Un été sans grande nuit à effacer,
un instant perdu où rien ne compte
sinon la danse autour de nos feux,
petite joie qui oublie les cendres.

L’oeil grandit sous l’étincelle
mais qui nous voit ainsi écarquiller
connaît le souffrir des lendemains,
l’insoluble image au bout de la course.

Oiseau mort

Où que le regard se pose,
l’échange de lumière implose.

Tandis que l’œil va et cherche
la proie à sauver des limbes,

tu tiens au-delà de la fenêtre
l'instant comme un oiseau mort.

Garder plié

Cet éclat apaise la fatigue,
douce matière où le mot frise,

baume à étendre sur le visage,
langue pour effacer le cri.

Garder plié sous la paupière
cet élan pour le battement.

Avant la rue

Je regarde cette nouvelle rue pareille en apparence à toutes les rues. Y trouver une différence avec les autres tient de la gageure. Il faudrait pouvoir y poser une histoire, y mettre du sens, retourner le bitume pour voir l’envers du décor, qu’elle nous raconte son voyage avant le pétrole et les voitures, avant les immeubles autour, avant le trottoir et ses passants figés au feu rouge, avant les passages pour piétons et les pots d’échappement, avant le bruit. Mais rien ne transpire de ce temps révolu. Bien trop longtemps qu’elle est rue. Elle-même a certainement oublié quel était son territoire et de quoi il était fait avant. 
Pourtant, au milieu de l’artère, un cœur bat. Un parc arboré que d’habitude on appelle poumon vert. On y entre par un portique en tourniquet pour éviter que s’y faufilent des engins à moteur et on se fait probablement ici une idée de ce que pouvait être la rue avant d’être rue. Des arbres, de la pelouse, des cabanes pour enfants, des allées de terre ocre, une odeur de jasmin mélangé à celle que la rue crache sans cesse. Les gens sont sortis de la rue pour rentrer ici, se poser une demi-heure sur un banc pour lire ou converser avec le voisin. Une jeune fille déambule sans aucun but sinon celui de fuir la rue d’à côté. Elle marche en souriant à son téléphone qu’elle porte devant ses yeux comme un guide ou plutôt comme l’objet qui l’extrait des trois dimensions de la ville. Elle tourne plusieurs fois autour d’un parterre de fleurs défraîchies, pointe le téléphone vers la rue, sourit toujours, emprunte le tourniquet en enroulant son corps autour. Les pieds sur le trottoir, devant le parc, elle regarde furtivement derrière elle comme si elle venait de passer malgré elle d’un monde à un autre.

Au premier vent

Une lumière jaillit de la fenêtre,
simple reflet d’une pièce de verre.

L’œil la prend pour source – une larme
à laquelle raccrocher un fleuve.

Elle sèchera au premier vent
quand la mer balayera l’estuaire.

Noir absolu

Dans la rue, ce soir, un piège se referme. Une bouche édentée se promène en léchant le trottoir. Un homme vêtu d’un imperméable beige est assis sous l’abribus. Il attend un bus qui ne viendra pas. Une voiture passe rapidement devant lui, ce sera la dernière. On sent que quelque chose se trame derrière les bosquets qui jouxtent la rue. Dans les cours, dans les jardins, sous les porches ou derrière les portails serrés. On ne sait rien à part l’obscurité. Le noir grignote lentement les façades, s’accroche aux baies, défait un à un les rideaux de lierre, parcourt la rue au pas de charge en balayant devant les portes quelques restes de liberté. Tout se ferme, se referme, se piège. La bouche est au bout de la rue. Elle finit un sourire et sa marche sous une plaque d’égout. On entend son cri dévaler les entrailles de la terre. Puis plus rien. Plus rien sous l’abribus, plus rien dans la rue. Le noir absolu dans son costume neuf attaque désormais le silence.  

Dans le blanc de la page

Une brèche dans le temps au galop
où suspendre ses idées haletantes.

Un espace où le calme bouleverse
l’angoisse rencognée au fond du ventre.

Une éclaircie dans le blanc de la page
avant le grand bluff d’un trop long poème.

Schizo

Parfois tu retiens une respiration
dans un verre d’eau bu d’une traite.
Tu penses au chemin, à cette ligne
fixe dans le ciel que tu veux briser.

Puis tu poses le verre, le chemin, l’eau.
Tu continues la marche schizophrène
avec pour ami le souffe de l’oiseau
et ton apnée suspendue à ses ailes.

Clonckien ou Clonckois

Il y aurait dans la rue, plusieurs rues ; les unes plus ou moins réelles que les autres. Une sorte d’ensemble comme des poupées russes, chacune emboîtée dans la rue de l’autre si bien que l’on se trouverait devant un assemblage de plusieurs réalités, elles-mêmes peut-être aboutées à d’autres réalités. Dès lors, comment regarder la rue que seule notre réalité – celle que nos yeux tiennent pour réalité – peut arriver à décrypter ? Est-on sûr de ce que l’on voit ? Comment s’assurer, par exemple, que cette voiture garée devant notre porte est bien la nôtre et pas une voiture sortie d’une autre rue emboîtée à une autre réalité, une espèce d’avatar de notre propre voiture, le miroir d’une autre vérité ? Non mais il faudrait vraiment que je sache car je dois prendre ma voiture aujourd’hui. Je ne voudrais pas créer un impair et basculer ailleurs au risque de ne pas retrouver ma voiture.

NB (à moi-même) : Arrêter de lire Pierre Barrault. Ses dysfonctionnements influent sur ma réalité. https://docs.wixstatic.com/ugd/e20eec_2f46218205f541e587d31df70b715109.pdf

Éperdue

Un enfant passe dans ton regard,
déploie le souvenir des hontes.

Dans ton œil un vertige immense,
un voyage où la peine bat des cils.

Une ombre passagère vient brasser
ton corps perdu au fond de l'abîme.

Ressac de l’enfant aimé et traqué,
une part de toi aussi lasse qu’éperdue.

Tableau noir

Tu reprends ces morceaux de rêve
griffonnés à la craie dès le lever.

Ces traces sans aucun sens que le jour
grignote déjà pour se moquer de toi.

Tu reprends les ratures où s'effilent
quelques désirs tombés dans l’oubli.

Le tout placé sous un livre dans l’attente
d’une nuit pleine de tableaux noirs.

D'un silence se riant du bruit

La rue a besoin de silence. D’un silence se riant du bruit. Un chat saute sur un autre chat. Le noir sur le blanc. Puis, les deux filent dans une ruelle. On entend comme un bruissement de panier en osier que l’on griffe et ensuite, encore gorgé de la scène, le silence d’après. D’après les chats, l’osier et les cris stridents. La rue a besoin de bruits. Qu’ils soient habituels comme le grincement d’un portillon le soir, de tous les soirs à la même heure quand le voisin rentre du travail, ou qu’ils soient, comme ici, issu du miaulement de deux chats écorchés venu transpercer la voix de la rue pour lui redonner la beauté d’un nouveau silence.

Quoi qu'il en soit

Quoi qu’il en soit du monde
toujours l’oeil revient au rêve.

Une aigrette dans les cheveux
étourdit le bruit des bottes.

Le sourire d’un enfant
allège le poids des valises.

Quoi qu’il en soit du monde,
la légèreté de l’oiseau dans l’oeil.

Réponse

L’ombre tient dans son châle
l’ignorance des lendemains.

Un doigt se lève pour solliciter
une lumière – mais à qui ?

Seul maître le temps dépense,
le doigt retombe, l’ombre se retire.

Il n’y a de réponses qu’à l’aune
des rendez-vous manqués.

Extrait de « Sept variations sur le même thème » paru aux éditions La Centaurée

N’oublie pas la blessure. Le pansement ne cache rien. Dans la plaie résiste une peur que tu ne peux soigner. L’onguent du temps ne soulage rien. La douleur passe à travers la peau malgré l’oubli des peines. Elle est têtue, purulence d’un destin caillé dans notre for intérieur. Sur nos corps affaiblis, au matin des sirènes hurlantes lorsque nous vient l’idée de réformer le monde, elle se gorge de son propre pus. La blessure explose aussi résolue que le regain d’une tumeur – pleine et ardente, à vicier nos vies.

Extrait de Sept variations sur le même thème, recueil accompagné des encres de Valérie Ghévart, paru aux éditions La Centaurée.

Vieux ticket

Peu à peu, la rue était devenue excessivement uniforme. Les trottoirs luisant aussi forts que les néons des lampadaires les éclairaient, plus aucune ombre n’apparaissait, plus aucun halo de lumière ne tombait dans la rue. Une couleur jaune et linéaire se répandait tout le long des pâtés de maisons. On aurait dit qu’un grand linceul usé recouvrait le corps de la rue pour en masquer le moindre défaut de nivellement et faire disparaitre toute obstruction qui aurait pu se glisser entre ses arcanes et le regard qu’on lui portait. Pourtant, les habitations bien rangées étaient toujours là. On les distinguait grâce à leurs toits qui se détachaient du paysage homogénéisé de la rue. Ils faisaient office de repères afin que l'on puisse retrouver son adresse. C’étaient des toitures aux couleurs criardes arrachées à un jeu de Lego dont une des tuiles rectangulaires arborait un numéro qui, par un système de rétro-éclairage ingénieux, se répercutait sur le pas des portes. La rue était devenue une large bande d’un jaune passé sur laquelle on avait affiché des nombres dans un ordre décimal impeccable. Finalement, la rue ressemblait à un gigantesque vieux ticket de loto où chacun tentait encore sa chance.

On pourrait encore avoir faim

La nuit à peine dégagée
que déjà le ciel flamboie.

Où sont passés les chiens galeux
qui hurlaient nos petites morts ?

Les voisins pleins de sommeil
écartent le soleil des balcons.

On pourrait encore avoir faim
que personne ne le remarquerait.

Trop court

Il suffirait d’un pas plus long
pour dépasser les limites,

sortir de la logique torturée,
dégager la part de misère aimée.

Il suffirait d’un rien pour qu’enfin
explose la joie neuve de l’enjambée,

s’échappe la foulée ordinaire
mais le sursaut a des jambes trop courtes.

Éphélides

La rue est un corps auquel s’agrippe le tumulte de la ville. Un corps couvert d’ombres aussi fines que des particules de fumée. On déambule en croisant ces points microscopiques et sombres qui s’arriment à nos peaux comme des éphélides. Au loin, on sait quelqu’un souffler des mots en forme de comptines salaces qui traversent la rousseur du ciel, qui flottent au-dessus des arbres le long desquels on chemine sans crainte. Rien ne nous protège de ses attaques continuelles, de ses chants fusant dans l’air comme des balles et étalant à grands jets invisibles la souillure originelle. La rue est un corps atteint d’une maladie d’enfance incurable.

Retourner au rêve

Du sable sous les yeux,
un reste de nuit crisse
en rabattant le drap du jour.

On entend le ciel monter
sur son échafaudage
la voix serrée d’un enfant

Un linge humide passé
sur les paupières suffirait
pour retourner au rêve.

Enfants de la rue

Il y a encore dans la rue des histoires d’enfants que l’on se raconte entre grandes personnes. Des légendes qui traversent le temps et la rue. On les voit courir parfois comme des feux follets entre les pavés disposés là comme des tombes. Elles changent de peau, grossissent ou font semblant de mourir pour mieux renaître. Des histoires qui se disent millénaires, bombant leur torse dans la bouche de certains, perdant leur jus et leur sens pour d’autres qui les passent au moulin à paroles. Chacun y va de la sienne : du voisin bizarre à l’étranger dangereux, du passant au regard de meurtrier au chien maigre et inquiétant qui rôde sur les trottoirs, de la vieille dame acariâtre avec son missel de malheurs au poivrot détraqué assis en tailleur près d’une porte cochère. Des histoires et des fables que l’on se transmet de génération en génération, dont les personnages semblent interchangeables, dont les chutes sont tour à tour défaites et reconstruites par la langue qui évolue. Une langue bien pendue qui dans la rue ressasse et plie des anecdotes pour en faire des contes qu’une fois rentrés dans leur maison, les gens s’efforceront de rendre vivants, comme si nous étions encore des enfants de la rue.

Clown triste

Il faudrait tendre un fil
entre les épaules du ciel,
s’y suspendre par les pieds.

Pouvoir y jouer funambule,
clown triste en goguette,
dessoûler de ses idées noires.

Mais pas de ligne disponible,
toutes encombrées qu’elles sont
par des oiseaux sans âme.

Rabattre

Une peur s’ouvre se ferme,
paupière sur l’œil de la mer.

À cette idée dans le vent,
rabattre vite le caquet.

Avant que ne fore la vague,
il faudra cligner des yeux.

Accident de mouches

On attend qu’un oiseau s’étourdisse
d’un accident de mouches pour en faire

le constat à l’amiable entre soi et soi,
sans jugement de valeur sur le drame.

Puis, une mouche chassant l’autre,
lentement on passe à un autre oiseau.

Inconsolés

Derrière l’horizon, la rue approche avec son lot d’inconsolés, têtes basses. La rue, cet espace non protégé où l’homme, toujours aux aguets, tire sur le quotidien comme on souffle sur des braises. Sans cesse il alimente le feu de la marche. Parie sur son équilibre précaire, défie la peur de tomber. Prie pour que ce qui lui permet d’être debout, lui l’étrange bipède, tienne encore un peu tandis que la rue avance avec son convoi d’imprévus, de masques sous l’ombre, de lumières trop crues, de vertiges aux épaules larges, de pensées bizarres, de craintes irraisonnées face à tous ses voyages aléatoires. Il marche sans trêve dans la rue qui approche, vers ce véritable monstre aux dents rentrées, au corps irrigué de pulsions imprévisibles. Il continue de croire que la rue nous maintient ensemble, nous les passants anonymes, nous les marcheurs invétérés, nous les éternels inconsolés, qu’elle nous contient dans un groupe qu’il nomme encore société. 

L'écume du soir

La main du vent secoue le rideau
comme une page tendue vers toi.

Une ombre et son souffle passent
un baume sur les plaies vives.

Tu vides un corps de trop de soif ;
malgré l’usure, voilà l’écume du soir.

Trop de lumière

La voix des voiles sur le port
n’arrive plus à faire écho.

Une rumeur d’un drap blanc
recouvre le baratin des artimons.

Trop de lumière hache le ciel
pour comprendre sa langue.

À droite puis à gauche

Un homme traverse rapidement la rue. D’un trottoir à un autre, une poignée de secondes pendant lesquelles il regarde, à droite puis à gauche. Une poignée de secondes où il s’avise, en même temps qu’il traverse, de la longueur puis de la largeur de la rue, de sa position sur le trottoir puis très vite de celle, nouvelle, où il se trouve au milieu de la chaussée. Il s’est engagé pendant qu’il vérifiait si aucune voiture n’était à portée de lui, ni à droite, ni à gauche. L’homme savait qu’il pouvait faire les deux actions de façon concomitante – vérifier et s’engager – car, depuis le premier trottoir d’où il est descendu, son angle de vision d’approximativement cent quatre-vingts degrés lui permettait facilement d’anticiper le fait qu’il n’y avait aucun danger, que ce soit à droite ou à gauche, qu’aucune voiture n’était assez près de lui pour qu’il ne craignît quoi que ce soit et dès lors, pouvait s’engager. Cependant, à l’instant où il est arrivé sur le trottoir d’en face ou peut-être juste peu de temps après – les choses se sont tellement vite enchaînées –, un autre homme a crié. Un autre homme qui face à lui s’apprêtait comme son vis-à-vis à regarder à droite et à gauche puis à traverser la rue, mais dans l’autre sens. Cet homme qui lui, visiblement, voulait prendre son temps pour regagner l’autre trottoir. Cet homme qu’on peut caractériser de prudent et pour lequel on est en droit de penser que rien ne pouvait lui arriver, a pourtant crié comme s’il voulait nous avertir d’un danger immédiat que le premier homme manifestement n’avait pas vu. Il a crié si fort que tout le quartier fut alerté. Il n’a fallu attendre que l’équivalent du temps que le premier homme a mis pour traverser la rue, c’est-à-dire très peu de temps puisque ces mouvements comme dit plus haut se sont déroulés à très grande vitesse, pour comprendre que l’autre homme avait crié non pas pour alerter d’un danger quelconque mais parce que le premier homme, tellement absorbé par son engagement précipité dans la rue et sa vérification à droite et à gauche, était arrivé sur lui en trombe et lui avait rudement écrasé les pieds.

On a cessé de croire

L’histoire dénoue une boucle
dans le buisson de tes cheveux.

Un herbier entre les pages
raconte la fronde des amours.

Le reste est taillé dans le réel
auquel on a cessé de croire.

Un mensonge

Un regard par la fenêtre et la rue déplie un mensonge. Une courbe bat de l’œil. Quelque chose se maquille au loin. Une part de vérité disparaît pour briser l’immuable. Elle laisse la place à une autre rue, celle qu’hier encore le regard n’osait pas rêver. La rue n’est plus rue mais théâtre à l’amorce d’un nouvel acte. Changement de décor, la scène tourne dans le silence de ses engrenages bien huilés. Une volte-face et des panneaux de ciel remplacent les murs gris. Une mer de synthèse par quelques vagues élastiques contredit la régularité du bitume. Un regard par la fenêtre et la rue se replie. Seul l’œil perpétue le mensonge.

Absence de durée

On abolit le temps dans la faille
où l’on se tient ensemble serrés.

On abolit en marge de la peine
la mort étendue sur nos ventres.

Seul le diable semble à même
de contrarier notre absence de durée.

Inapaisable

Tout se tient dans la fatigue du vent,
une averse en prend la mesure.

La pensée vagabonde d’eau en eau
balayée par l'inapaisable voix.

Celle du doute que la bourrasque
ramène à soi comme un réveil d’exil.

La matineuse

Ce matin, la rue a fait sa toilette avant tout le monde, mis du rouge au trottoir, quelques fards aux joues du jour. Ce matin, la rue s’est habillée avant les autres. Chaussée de soleil sous nos yeux encore embrumés, on dirait que c’est elle, la matineuse, qui avance sous les rares gens qui l’empruntent et non pas l’inverse. On se laisse conduire ainsi de l’aube au grand jour, nous les voyageurs immobiles sur son tapis roulant. On suit son axe ordonné, sa ligne claire sous ses cheveux lissés, séduits que nous sommes par sa belle gueule d’enfant. Mais où nous emmène-t-elle comme ça avec tant d’apprêts ?

Traverse

On traverse l’heure, l’éclair,
nos pas perdus derrière.

Une image remue pour dire
le monde en train d’oublier.

Et le temps, et la lumière,
de nos visages se détachent.

Le temps et l'image

La rue débouche sur un terrain vague. Une friche où l’œil écarte les hautes herbes pour retrouver l’équilibre. Des cartes imaginaires foisonnent sous l’ovale, dans la forme ouverte d’un nouveau paysage. Un lieu sauvage entre deux crépuscules. On rêve à peine la nuit tandis qu’un champ s’ouvre au-delà de l’esprit présent. On oublie la rue qui continue à crier dans le courant d’air. Les traits violents du visage s’adoucissent. Un baume sous cage avec juste la place du regard. Plus loin, une palissade retient le temps et l’image.

Une autre aube

Les contours du trottoir s’amollissent sous la fatigue du temps. Un chat maigre dans un recoin joue avec une toile d’araignée. Une gouttière épuise une flaque d’eau. Deux rayons de soleil efflanqués se croisent sans un mot l’un pour l’autre. Sur l’arête fine d’un toit, une sterne s’interroge. Par-delà les toits, toujours la même ligne vide s’évade vers l’horizon. On aimerait qu’elle défie la perspective. Qu’elle brasse un rêve en route. Qu’elle ait juste le courage d’aller chercher le courage. Quelques graines pour l’oiseau. Un bol de lait à laper au soleil. Une dernière larme à sécher. Que la rue attrape la faim d’une autre aube.

Nuage

Une parole s’éteint sous la lampe,
plus aucun mot pour dire l’ombre.

La soif abonde sous tes lèvres
mais personne pour la diluer.

Pas même ce nuage de lait
qui cherche sa tasse de thé.

À vide

L’œil roule sur lui-même,
au plus près du souvenir.

Mais la clé tourne à vide
dans la serrure du temps.

Une pensée s’échappe
sous la nappe des détails.

Alors on continue à mentir,
une huile rance sous la paupière.

Sans l'ombre d'un doute

Ce soir, la rue est figée. Aucune voiture, aucun passant, aucun souffle. Entre les silences qui déambulent sur le trottoir, on croit pourtant apercevoir une ombre, on pense entendre une voix, une voix qui parlerait tout bas, qui dirait à l'ombre de ne pas oublier qu'elle n'existe que par la lumière. Bien sûr, on sait combien on se trompe. Qu'il n'y a pas plus de voix que d'ombre ce soir dans la rue figée. Que la voix n'existe que par le corps qui l'expulse. Que la lumière et le corps n'ont pas grand chose à voir entre eux. On sait tout ça dans la rue figée que l'on voit ce soir par la fenêtre, que d'autres voient aussi bien que nous depuis leur balcon, depuis l'oeilleton de leur porte, depuis simplement leurs pensées, bien installés dans leur fauteuil, plongés dans un livre rempli d'ombres ou devant une télévision diffusant une trop forte lumière. On sait tout ça puisque, mis à part notre propre ombre qui pourrait s'étaler dans la rue figée, si tant est qu'on décide de sortir pour la dégourdir, mise à part la lumière qui dans quelques minutes va peut-être jaillir de la rue par une porte entrebâillée, mise à part notre voix intérieure qui, par définition, jamais ne sort, il n'y a rien ni personne dans la rue figée ce soir. Que du vide. Sans l'ombre d'un doute.

Au bout de la rue grise

La rue a remis sa robe grise. Elle bâille parfois s'ébroue contre le vent mais rien n'arrête le gris qui la recouvre. Il en faudrait du temps pour écrire ce qu'elle souffle au visage du passant. L'odeur est indescriptible, nappée de fuel et de boules de pollens venues des maigres mimosas qui la bordent. Fuel jaune à l'arôme d'un rendez-vous derrière la station-service, au bout de la rue grise. Mélange de parfum délicat et de danse macabre dans le tableau de ces deux jeunes gens glissant à travers les pompes pour aller s'en griller une en douce, sans peur de voir s'embraser leurs bouches d'un bouquet d'étincelles. Il en faudrait du temps pour savoir ce qu'elle a dans la tête, la rue grise, pour ainsi laisser libre deux adolescents grisés par la découverte du feu. Mais peut-être est-ce mieux qu'ils découvrent eux-mêmes le danger, et du gris, et des flammes qui peuvent sortir à tout moment de leurs corps et les calciner sur place. Peut-être est-ce mieux qu'il faille du temps pour savoir qu'un baiser peut prendre feu, au bout d'une rue grise.

Partir d'ici #JourSansE

Tout à sa transpiration,
il sarclait son lopin à cailloux
sachant qu’un jour il partirait.

Partir d’ici
où un mauvais plant habitait sa chair,
où tout buisson ourdissait son chagrin.

Là-bas, il irait la voir dans son pays,
là où un flux divin incitait l’outil,
là où au travail l’amour s’unirait.

#JourSansE

Dans un grand halo #JourSansE

Au loin, un point brillant dans un grand halo l’attirait. Son corps par l’attraction chuta dans un trou sans fin. Il filait sans bruit fixant son pouls sur sa vision. Son parcours fut long mais il finit par aboutir aux abords d’un lac où un point plus grand, mais toujours aussi brillant, donnait au pays un noir si profond qu’à sa chair à jamais la nuit s’attacha.

#JourSansE : Les utilisateurs du réseau social sont invités à tweeter sans utiliser la lettre « e », en hommage au roman de Georges Perec « La Disparition ». Un défi à l’initiative du réseau d’éducation Canopé. En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/big-browser/article/2018/03/13/joursanse-twitter-joue-a-georges-perec_5270222_4832693.html#DOTuusjH4Q6czur6.99

!

Un nuage pas plus gros qu’un point passe sous un ciel fragmenté de virgules comme des soupirs ininterrompus. Toi, tu poses ton ombre entre deux rochers. Pour une heure, seul avec la pauvreté du relief, ta langue joue à former des mots inconnus, des mots comme des ballons qui prendraient de l’altitude. Mais la phrase manque d’air, se plante telle l’autruche dans le sable sans que tu parviennes à en extraire le sens. Une vague, quelque inertie plus loin et le poème crie toujours famine. Une virgule attend l’envolée, le nuage pas plus gros qu’un point une exclamation.  

De nous

Un reflet passe sur l’étang,
l’image tremble de soi.

Ondulation vers le large
et le passé lentement s’efface.

Que garde de nous
la mémoire de l’eau ?

Sous la caresse

Dans le geste un mot se cache,
sauras-tu le découvrir ?

Il dit le contraire de la main
sur la main qui réconforte,

comme une vérité dissimulée
dans la paume d’une caresse.

Sur nos fatigues

Le sommeil nous surprend
à ainsi écouter la vague.

On se noie à trop vouloir
ériger son chant en vérité.

Un rêve perdu et l’ombre
déroule sur nos fatigues.

Relier les lignes

On pointe souvent un sourcil
pour évaser la ligne sous l’œil,

pour masquer la poche gonflée
de longs voyages immobiles,

pour relier les lignes du front
avec les manqués du cœur.

Quel qu'en soit

De l’angle où rien n’a été vu,
chercher un corps derrière l’œil.

Le corps de l’histoire que cache
l’image ruminée dans le miroir.

Quel qu’en soit son poids,
on devrait lever le doute.