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Tout contre moi

Tu entres par le grand portail en bois qu’il faut repeindre. Tu l’as dit plusieurs fois. Il faut le repeindre. La peinture marron est écaillée. Elle laisse entrevoir le bois brut vermoulu. Il faut le repeindre mais d’abord le traiter contre les moisissures. Contre le temps. Tu dis : contre le temps. Tout contre moi.

Tu entres toujours par le grand portail en bois. Tu n’aimes pas passer par la porte. Tu dis : je n’ai qu’une clé, celle du grand portail. Puis derrière le grand portail, c’est vraiment chez toi alors tu entres par là. Derrière le grand portail, il y a la cave. Ta cave. Avec ton bric-à-brac à toi. Tu dis : là c’est vraiment à moi. Contre toi. Tout contre moi.

Tu restes longtemps après être entré. Debout dans ta cave à ranger les outils. A penser qu’il faut repeindre le grand portail en bois. A chercher quelle couleur pourrait remplacer le vieux marron sali par le temps. Tu dis : j’ai pas le temps. Puis dans ta cave tu ne vois plus, tu n’entends plus. Peu importe l’état du portail, tu es entré et l’important est l’instant. Tant de fois. Tout contre moi.

Tu restes trop de temps dans la cave. Face à la barrique en bois. Tu bois. Tu dis : je n’ai pas la force de repeindre le grand portail. De réparer ce qui ne peut plus l’être. Tu râles contre ce travail que tu ne veux pas faire. Tu titubes, tu t’affaisses, tu vieillis. Tu ne repeindras jamais le grand portail en bois. De toute façon derrière il n’y a que toi. Le grand portail en bois, c’est toi. Tout contre moi.

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Il faut ranger le linge

Papa monte se coucher. Maman compte ses pas lourds et lents dans l’escalier. Sent sa main agrippée à la rampe ramenait son corps à la marche suivante. Péniblement. Il feint. Elle souffre. De son corps à l’arrêt, de sa voix en apnée. Elle l’écoute fuir. Peut-être ainsi l’aide-t-elle ?

Il faut ranger le linge.

La porte de la chambre ouvre un courant d’air qui rafraîchit l’instant puis se referme sur lui, sur elle. Il tousse. Elle masque le bruit par un raclement de gorge. Il crache dans un mouchoir en tissu. Elle lève les yeux au ciel. Il allume la vieille télé posée sur la commode. Une voix enjouée sort du poste et crève le silence. Elle ouvre un magazine sans aucune intention de le lire. 

On plie les draps ?

Elle repose le magazine et se saisit de la corbeille à linge. Me tend un drap frais empoisonné de lavande. Un bout pour moi, un bout pour elle. Et on tire pour tendre, pour effacer les plis, les dents serrées avec l’envie que l’autre cède. Parle. Dise. On rabat le voile, plie le drap au plus juste, bord à bord. En deux dans le sens de la longueur et maintenant, il faut se rapprocher pour le finir – le drap, Papa - pour le rabattre une fois de plus, le plier en quatre. Les regards se fanent dans le blanc de nos yeux.  La télé crie.

Il faut ranger le linge.

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Sec et ocre

Dans la vigne déserte, ravalée par l’hiver, la peau morte abandonnée aux frissons du mistral, il fait saigner la terre à grands coups de pioche. La montagne le regarde, impassible, en caressant d’ombres son échine courbée. 

Une vie rêche coule dans ses veines, pas de place pour le rêve. Ici le temps est dur depuis toujours. Sec et ocre. Une toile sépia éternelle.

Il lève l’outil au ciel comme un guerrier en incantation et frappe avec force l’écorce d’argile durcie par la sécheresse et les vents. Trois petits pas dans le rang et la pioche s'envole à nouveau, double sa hauteur, le rend beau, grand et majestueux. Le temps d’apprécier le geste et l’outil disparaît sous son corps. Plié comme un roseau, il reste un temps le souffle court avant de se redresser et recommencer à casser de la terre.

Au bout du rang, il fait une pause, les mains en compresse sur ses reins brisés, le regard haut et fier. Petit homme au visage buriné de sueur fraîche, il contemple le labeur accompli puis lève les yeux vers la montagne comme pour lui demander son avis, comme si elle était la seule capable d’apprécier sa bravoure et sa joie d’être là.

Un coup de vent sèche son visage, dévale les coteaux et fait frissonner le tapis de pins sur les flancs de la montagne. Elle s’ébroue. Elle l’a entendu. Il remonte son pantalon, ajuste sur ses oreilles son bonnet de laine et lance la pioche au vent, un air satisfait collé aux lèvres. 

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A la fenêtre

Il se lève tôt, s’arrache à la nuit d’un café noir puis se dresse à la fenêtre devant le petit jour encore nu.  Là, il respire profondément l’air concentré sur le bâillement de la rue. Mains sur les hanches, il guette les mouvements du matin. De la voisine qui sort ses poubelles, de la voiture qui toussote dans le froid, de la lueur inutile d’un réverbère qui tarde à s’éteindre. Des riens qu’il inspire et qu’il recrache d’une toux grasse.

La première cigarette est tirée contre la vitre fixant la buée par bouffées successives. La fumée l’enveloppe et voile ses pensées. Elle se confond avec la brume du matin et l’élixir qu’elle provoque tord son ventre vide. Il vacille et ses mains tombent le long de son corps tandis que son regard vaporeux retourne à la rue et à sa vacuité. Un vieux passant promène son chien ou bien est-ce l’inverse. Sa vue se trouble alors que la vie s’agite. Des collégiens chahutent autour d’un téléphone dérobé qui passe de mains en mains au grand désarroi du dépouillé qui saute tel un cabri pour le récupérer. Il titube, il a de plus en plus de mal à tenir en équilibre. La fenêtre semble instable. Son embrasure se tord et la vitre se voile sur la dernière taffe. 

Il écrase son mégot sur le rebord. Une vingtaine de ses mégots obstruent l’ouverture. Il tire le rideau. La chambre est plongée dans la pénombre. Dehors, la voisine part travailler, le vieux monsieur et son chien retournent chez eux. Dehors, le réverbère s’éteint et la sonnerie du collège retentit. Il va se coucher tôt.


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Au bout de cette impasse

C’est un creux, une vasque sans eau au bout du chemin. A quelques enjambées de la maison, un endroit secret. A débouler essoufflé et délivré de la famille qui oppresse, celle qui parle haut, qui dicte et assène les jugements sur la vie comme on enfile des perles. Là sur le chemin à boire le vent, un petit bout de liberté entre les dents. 

C’est un havre, juste reculé, un cran à peine, à l’écart d’eux, des grands qui psalmodient leur couplet de vérité. Sur le chemin s’élancer. Et tout au bout, atteindre l’impasse salutaire, une butée pour mieux se retrouver. Ici, rien ne pousse : c’est un plein de vieux béton et de fer rouillé entouré de murs délabrés bâtis en briques oranges et moellons poreux assemblés de bric et de broc comme si déjà à la construction, on avait voulu l’endroit de guingois.

C’est un théâtre qui sauve, du foutraque qui réjouit face aux litanies des parents, à leurs interdits cognés et leur propreté d’esprit assommante. Un gros bordel qui s’arrange avec le temps et se polit sur des sédiments de vies d’enfants : une poupée énucléé dans un landeau jauni, un tricycle rouge au pneus crevés, des jeux de cartes dispersés aux quatre vents, des boîtes de toutes sortes et de toutes couleurs qui débordent de cartons ramollis par les pluies. Un fatras immense au milieu des gravats et au pied d’une vieille fontaine sèche. Ce robinet tari. L’absence d’eau. C’est la seule chose qui manque ici pour redonner la vie.

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