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A l'heure

A l’heure de partir, des trains fuyants et des quais engorgés, tu regardes le jour mourir sur les rails et le soleil - déjà - devenir souvenir. Le souffle des wagons strie la voie d’un voile gris et balaye tes chevilles comme un crochepied aux rêves. Ton regard s’égare sur la dernière voiture. Un clap de fin résonne entre tes tempes. Tu marches à côté du train à la même vitesse mais le temps joue contre toi. La machine s’emballe et te laisse immobile les yeux roulants sur les caténaires hurlantes.

A l’heure de rentrer, des voitures grouillantes et des routes saturées, tu sens la ciguë envahir ton corps. Le bitume déroule son fiel et t’éloigne des quais. Ça suinte sous les essieux et des pensées saumâtres envahissent ta tête. Tu accélères, ouvres la vitre pour respirer et ventiler le dedans du dedans. La voie se dégage mais sème des trappes sur le chemin. Tu le sais. Ta conduite devient gauche et nerveuse. A chaque virage, tu penches ton corps, retiens ton souffle mais les voiles gris t’emportent.

Le train est secoué par la vitesse et sa fuite devient inexorable. La vie, ce grand lacet tordu, a semé le soleil sous les rails.


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Ombre de moi

Tu n’es plus qu’une ombre. Une tache noire sur le sol, à l’abri du figuier. Ta silhouette se découpe et flotte dans le soleil. Ectoplasme aux doux contours, tu épouses la terre. Ton corps déformé par la lumière se joint à l’ombre de l’arbre perchée sur tes épaules. Tu es trapu et court  sur pattes mais là au sol, rampant sous mes yeux, tu es une forme obscure et oblongue qui s’allonge sur l’ocre comme une coulée de peinture noire pénétrant la terre.

Je te regarde longtemps toi l’ombre de mes jeunes années. Le figuier en totem et la bouche gorgée du vieux fruit aigre-doux, je te goûte au plus près, à ressentir sous mes papilles l’enfance perdue. Tu flottes évanescent sur mon paysage. Au passage d’un nuage, tu te divises en deux flaques molles pour revenir entier te caler sur l’arbre, une joue collée à la sève. Je te vois près de ton figuier t’endormir. Et le soleil de descendre derrière la colline en coulant une flambée rouge sur le jardin et toi, feu mon père, tu apparais rouge sang, ombre de moi, puis disparait comme si le souvenir voulait se coucher.

Tu n’es plus qu’une ombre. Tu seras là tant que le soleil et le figuier.

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Tu as peur bien sûr

Tu as peur bien sûr. Mais tu ne le montres pas. Chaque souffle te prend de court mais jamais tes yeux ne trahissent l’angoisse. Ta main comme un palimpseste réécrit la mémoire en balayant tes cheveux clairsemés. La gomina encore sur tes doigts colle sur ton crâne le souvenir des disparus. Ta fierté, c’est de les avoir encore noirs et fins, poivres sans sel. Seule une ombre sur chaque tempe donne de la gravité à ton regard. 
Car l’instant est grave. Tu le sais. Tu es passé sous les rayons, toi le discret qui fuis la lumière. Et voilà qu’on s’apprête à t’atomiser de l’intérieur. Que d’autres se permettent de te garder en vie semble te perturber. Que de jeunes médecins décident de tirer à coups d’armes chimiques dans ton sang provoque en toi un mutisme révolté. Ton visage peu à peu s’englue dans la cire. Rien ne peut désormais te sortir de la torpeur.

Tu as peur bien sûr. De partir. Ta main renvoie sans arrêt une maigre mèche sur ton front pour cacher ton inquiétude qui fronce. Le peigne mouillé racle ton crâne et rabote peaux mortes et pensées noires. Celles-là mêmes que tu tais. Ton sourire ne laisse plus passer qu’un jaune sale au travers duquel il faut déchiffrer tes pensées. Tes gestes deviennent lents et inconsistants. Tu gravites uniquement autour de ta tête comme pour nous indiquer vers où tout cela voyage désormais. Tu te recoiffes sans cesse, plante tes ongles dans ta chevelure, arrache chaque cheveu blanc revêche. 

Tu as peur bien sûr. De les perdre. De te retrouver crâne nu, malade aux yeux de tous. Vraiment mort.

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Je vois

Je vois dès le matin tes cernes lourds remplis d’une nuit interminable. Ce regard de chien battu que tu lances sur le monde, l’encre jaune que tu retiens. Je vois. Tout le poids des silences porté en valise autour de tes yeux. Tout ce que tu ne dis pas qui s’agglomère au fil du temps comme de la poussière.
Il faudrait passer un chiffon humide sur tes yeux, laver les souvenirs de cendres, ceux qui enrayent la machine par leur dépôt de nuit. 
Je vois. Ton visage éteint, la lave froide qui fixe ton humeur. Tes joues qui tombent sur des lèvres qui n’embrassent plus. Je vois. L’amour qui se planque entre tes dents, les carries d’affectation qui sourient jaune. Toute l’amertume en peinture sur ton front strié d’un temps trop long. 
Il faudrait détartrer la machine, du vinaigre blanc pour désoxyder les rouages de ton aventure, du baume au cœur pour dérider tes anxiétés. 
Je vois. Ta vie en miroir. Tu ne dis rien, tu pars en laissant le poids de ta nuit en cernes lourds sur mon visage. Je vois toujours. Tout ce que tu es sans pouvoir y toucher.

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Sans voix

Tu parles toujours dans ma tête. Seulement dans ma tête. Ta voix rauque à l’accent chantant d’ici, je ne l’entends plus. Tu peux toujours crier dans quelque rêve ; je ne comprends pas tes mots. J’ai oublié le timbre de ta voix. Seule ta bouche remue la poussière d’entre les murs qui nous séparent. Une bouche vociférant des mots que je n’entends pas. Un appel sans bruit mais avec l’expression de ton corps que je vois et garde précise. Une scène qui se répète ab libitum. Muette.

Et plus tu t’époumones, plus se tend le piège de la nostalgie : voir sans entendre. Savoir sans comprendre et combler le vide par le souvenir. Un souvenir en miroir, toi dans moi, moi dans toi. Le fils, le père et nos ressemblances de silence. Ton visage se coule dans le mien, trait pour trait. Il balance les mêmes lèvres nourries de ce qui ressemble à nous : un monde de taiseux. 

Pourtant, tu veux raconter. A moins que ce soit moi qui ai besoin de dire combien je te reconnais en moi. Projection de l’un sur l’autre, je vieillis et te rejoins. Le gris qui nous rassemble désormais fait que ma vie rattrape la tienne dans un même cœur lourd. Bientôt, nous accorderons nos bouches pour nous souvenir. Sans voix.

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