1601 #VasesCommunicants par @czottele

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D’abord les chiffres. Mille six cent un (jamais su s’il fallait jouer l’union par le trait ou pas) (enfin, jamais su, c’est pas sûr parce que je ne sais plus ce qui est de l’ordre du définitif) bref, je reprends. Le professeur Minne m’a demandé d’arrêter de noyer les poissons. Ça m’a fait sourire, cette expression, mon premier sourire qu’il a dit, et que significatif c’était mais dans quel sens ? Peut-être que ça évoque quelqu’un ou quelque chose de particulier pour moi ? Ou à l’inverse c’est une expression que je n’ai jamais entendue de ma vie ? Il m’a demandé d’y réfléchir et sur la photo aussi bien sûr. D’écrire tout ce qui me venait, comme ça. Essayons.
Palmiers, oasis, désert, cyprès, si loin, serre, effet de serre, j’y serre mes gloses, serre m’en un. Curieux ces associations d’esprit. De toute évidence, on dirait que j’ai déjà fait ça. Je suis peut-être atteint depuis plus longtemps qu’ils ne le pensent. Ce matin, le professeur Minne m’a mis au volant d’une voiture, et de toute évidence, j’ai tous les réflexes d’un conducteur de longue date. D’ailleurs quand les flics m’ont trouvé, hagard, ce 16 janvier, à 16h01, devant la serre, avec cette photo à la main, c’est près d’une berline grise qui ne m’appartenait pas. Volée, de toute évidence. Je dis souvent ça. Apparemment, je suis un homme à évidence. J’étais. Car si cette amnésie se révèle définitive –Minne dit qu’il est trop tôt pour établir un diagnostic définitif- et si personne ne me recherche, je risque de douter longtemps de mes évidences.  Les statistiques de l’ordinateur révèlent que je viens de taper 1601 signes.

Ce texte a été écrit par Christine Czottele dans le cadre des vases communicants. Vous pouvez suivre Christine sur son blog etsansciel pour y lire “du dérisoire, de l'insignifiant ou/et de l' essentiel?” Surtout de l’essentiel dérisoire à mon sens et du nécessaire de le rester (dérisoire).
En réponse à la contrainte des 1601 signes sur un cliché pris par Christine le 16/01 à 16h01, vous lirez si vous le souhaitez mon texte par ici.

Pour connaitre la liste des autres participants aux vases communicants, suivez et cliquez sur TOUS les liens de la liste établie par Brigitte Célérier.

C’est mon banc

imageFlou du matin, les gens autour et le banc, mon banc sur lequel chaque jour je m‘assois. C’est mon banc, il n’est plus public depuis des lustres. Il est à moi, j’y pose mes fesses depuis la fin de la grande guerre, autant dire depuis que le banc existe. Je crois même que j’étais là lorsqu’ils l’ont posé, le banc, scellé dans le béton, arrimé à la rue et à mon cul. J’étais la première à le poser là, j’ai des droits maintenant, le droit inaliénable de poser mon cul sur ce banc tous les jours sans que personne ne me fasse chier.
J’habite en face au 14 du boulevard Rouscaille. Je suis au quatorzième sans ascenseur et j’ai exactement cent quatorze marches à descendre pour rejoindre la rue. J’y suis tous les matins que Dieu fait à huit heures quatorze pétantes, je m’assois là avec mon chien Isidore qui, lui, arrive face au banc à huit heures dix, car, avec ses quatre pattes et son train d’enfer, il dévale plus vite que moi les cent quatorze marches qui nous séparent de mon banc, de notre banc, à mon chien et à moi. Il tourne quatre minutes autour, renifle la vie le temps que je le rejoigne, il dégage l’endroit en quelque sorte, s’assure que personne ne pourra venir nous emmerder lorsque nous serons assis sur le banc, face à l’immeuble, peinards quoi !
Notre banc de toujours. Avec mon chien et moi, on forme la triplette de Rouscaille. On est à peindre et on nous peinturlure parfois lorsque leur prend l’envie aux artistes du haut du boulevard de descendre nous croquer à la gouache. Tous les trois, on est Rouscaille, le reste c’est du décorum pour touristes. Rouscaille, c’est nous ! Et l’autre là aujourd’hui, derrière moi, ce malotru planté comme une colonne Morris sans face, il nous a piqué la place. Il a posé son cul de bourge sur notre banc, à nous, à moi et à Isidore. D’ailleurs, il n’y a qu’à voir la gueule qu’il fait, l’Isidore. Il préfère regarder le boulevard, les gens propres sur eux, bien élevés, les gens qui se contentent de passer en nous souriant et qui ne s’assoient pas sur le banc des autres, EUX !

Murmures aveugles

J'habite un studio dans un immeuble un peu insolite. Étroit et pointu, sorte de Flat Iron petit modèle, il est coincé entre deux rues à angle aigu qui donnent sur une grande place des hauteurs de la ville. Le bâtiment est si étriqué qu'il n'y a qu'un logement par étage, percé de fenêtres sur trois de ses quatre murs. Comment une telle aberration architecturale a-t-elle pu s'élever parmi les standards haussmanniens du coin, je ne peux l'expliquer.

Toujours est-il qu'installé au dernier étage, je bénéficie pour un loyer relativement modeste d'une vue dont les plus luxueuses villas de la région ne sauraient rêver : la pointe vers le sud, mon logement constamment baigné de soleil surplombe les merveilles alentours, m'en dévoilant chaque matin le spectacle renouvelé.

Délicieux environnement, pour moi qui travaille à domicile, et source inépuisable d'inspiration. J'ai orienté ma table face à la fenêtre centrale, la chaise adossée à l'armoire recouvrant le dernier mur et, ainsi calé, je traverse à la tête de mon vaisseau de pierre les horizons réels et fantasmés du jour.

D'une semaine à l'autre, le paysage change ; la ville évolue. On rénove des usines, déploie des jardins, élève des buildings. La cité respire. Ces temps-ci, c'est notre quartier qu'on fabrique. Les ruines sont ramassées, les artères sont reprises, les façades rajustées.

Un midi, grand fracas : l'immeuble voisin est tombé. Dans mon dos, le lien est coupé avec la chaine d'édifices de la rue ; dans mon esprit, le vaisseau largue les amarres, prêt à franchir de nouveaux caps.

Les journées se poursuivent pourtant sans grand changement, l'essentiel des travaux se déroulant désormais dans la partie de la ville qui m'est invisible. Isolé que je suis du tumulte par la hauteur et l'épaisseur des vitres, l'agitation des rues proches ne m'atteint guère. Ce n'est que le soir, furetant entre chiens et loups, que je fais connaissance des formes modifiées du secteur, qu'un labyrinthe nouveau se laisse entreprendre au gré de flâneries délassantes.

Depuis quelques jours cependant, je sens quelque chose dans mon dos ; comme de légers chuintements, par vagues. Cela semble provenir de l'armoire. Quelque rongeur déplacé par les travaux, me dis-je, qui aura élu domicile à bord du navire rescapé. Pas plus troublé que ça par l'intrusion, j'accueille alors le naufragé d'une bienveillante indifférence et me replace à la barre, aussitôt repris par mon travail.

Mais comme l'étrave sur la grève, la raison échoue sur les nerfs, et l'illusion est éphémère ; malgré tout le détachement auquel je m'efforce, impossible de me concentrer. J'ouvre alors l'armoire, ses tiroirs, ses fermoirs : rien. Je fouille, j'effeuille, j'affole : aucune trace. Si ce n'est pas l'armoire, c'est le mur ; d'un mouvement, le meuble laisse place à la paroi. Je m'approche. C'est bien la pierre qui chuchote. Je tend l'oreille. Il n'y a pas de rongeur, pas même de chat noir ; juste une voix.

Une voix discrète et claire, qui raconte. Je l'écoute. Elle raconte des images, elle décrit des actions, elle dit des tranches de vie, les unes derrière les autres sans qu'aucun sens les relie. Qui parle ? Il n'y a plus personne derrière le mur. J'écoute encore, je m'approche mieux. Et je saisis : la voix détaille ce qui se déroule de l'autre côté de la façade, au fur et à mesure. « une femme en robe rouge et sourire tendu sors de la boulangerie un sachet à la main ; un ballon usé traverse la chaussée au niveau du 26 ; le dernier ouvrier quitte le chantier en crachant au pied de la bétonneuse ; les volets de la deuxième fenêtre du rez-de-chaussée du 19 claquent au vent ... »

C'est un flot interrompu, rythmé d'un souffle doux. Les phrases s'égrènent, les mots s'enrobent, les vies se suivent ; et je reste béant, le nez sur la cloison, embarqué par la mélopée. La lumière décline lorsque je reprends mes esprits. C'est le soir, déjà. La voix s'écoule toujours, annonçant la fermeture progressif des commerces. Je me hâte de descendre faire quelques provisions.

Au bas, pour la première fois, la ville m'apparaît terne. Je retrouve les traces du récit de la journée, mais les couleurs me déçoivent, les gestes semblent factices. Sitôt mes courses faites, je m'empresse de remonter auprès du mur, sans passer par les rues comme à mon habitude. Toute la soirée, je me laisse bercer par la voix. La nuit avançant, les évènements se raréfient, mais le débit ne faiblit pas ; le récit gagne alors en précision, décrivant chaque modification infime du paysage, jusqu'au craquement des poutres et au souffle du vent. Je m'écroule vers les premières heures du matin, enivré de détails.

À l'aube, les premiers rayons de soleil me lèvent. Le mur psalmodie toujours. Je déplace alors complètement l'armoire, recule ma table pour m'adosser directement à la pierre, et me remets au travail. Loin de me distraire, les mots du mur se révèlent un puissant moteur créatif, et j'avance au delà de mes espérances. Mais quelque chose ne va plus : par les fenêtres, la vision de la ville m'est devenue désagréable. Mise en ordre avec sagesse par la voix qui me glisse aux oreilles, la réalité que j'observe à travers les cadres me parvient plate, fade, puérile. Il lui manque le mystère qui reste entre les mots quand ils tentent de décrire, tout ce qu'ils échappent et qui fait leur saveur. L'image martèle son évidence, sur chaque volet du triptyque, mais elle n'a pas le timbre du récit.

D'un coup, elle m'est insupportable. Il faut qu'elle disparaisse, je ne peux plus la voir.Mais il n'y a rien pour l'obstruer, pas même de rideaux pour en atténuer l'appel. Je tente alors de l'isoler en lui tournant le dos, la table contre le mur. Mais les murmures du coup m'esquivent ; trop loin pour les saisir, trop frontal pour leurs charmes. La situation devient critique, je me sens perdre le contrôle du navire. Mon esprit s'échauffe ; en un instant, je suis dans la rue.

Là, le malaise s'accentue. Je regarde tout autour de moi. Quel est ce monde sans relief soudain ? J'avise l'image du magasin recherché, y puise le matériel nécessaire et remonte à toute vitesse dans mon bâtiment, plus perturbé que jamais. Vite, vite, je comble les béances traîtresses. La ville disparaît derrière les planches, colmatée dans sa candeur. Je respire à nouveau. Dans l'obscurité, le mur me parle toujours, et lui seul désormais porte la voix du monde. C'est ainsi que je suis bien, enfin. Avec lui. Dans notre intimité. Je ne veux plus que ça.

Je vis au pied du mur, désormais.

Tout le jour – ou toute la nuit parfois, il m'est impossible de savoir – je l'écoute me narrer le détail de cette existence qu'il déplie sans violence, sans caprice, au battement de son souffle apaisant. Quand le moment viendra, je parlerai à mon tour. C'est trop tôt, pour l'instant. Nous nous connaissons à peine. Mais nous avons le temps, tout le temps. Qu'il rêve ou qu'il mente, peu importe. C'est notre histoire, et elle ne fait que commencer. Bientôt, nous serons vraiment frères ; il me reste juste une étape à franchir.

Lorsqu'il faut descendre pour s'approvisionner, je garde les yeux fermés quasiment tout le trajet. C'est chaque fois la même liste, les commerçants se sont habitués. Au retour, je passe près du chantier voisin, qui semble abandonné. Derrière les balustrades, je m'arrête un instant et j'ouvre les yeux. Je suis devant la façade extérieure de l'immeuble, à l'emplacement de l'édifice détruit. Je regarde le grand pan de pierre gris, un couteau à la main.

Et je sens bien, face à mon mur aveugle, qu'il est injuste qu'un seul de nous deux soit infirme.

Ce texte a été écrit par Franck Thomas dans le cadre des vases communicants. Vous pouvez suivre Franck sur son blog www.frth.fr  où il pousse de beaux Crire, écrits, rires, cris et sur lequel aujourd’hui vous trouverez mon texte en échange.

Pour connaitre la liste des autres participants aux vases communicants, suivez et cliquez sur TOUS les liens de la liste établie par Brigitte Célérier.

Et je parle de têtes

Et alors, tu vois, j’avance ! Pas comme tu aurais voulu, c’est certain. Pas dans ta vie, pas dans ton sens, celui que tu voulais que je prenne, ta trace, ton héritage moral et liant. Non, rien de tout ça : je suis grand et maigre, tu étais petit et trapu - tu fumais des brunes, je fume des blondes - tu te chargeais à l’anisette, je bois volontiers du whisky - tu dansais comme un Dieu, je m’entrave à chaque pas - tu plissais les yeux au soleil, j’écarte toujours mes paupières à la lune. Tu vois, rien de rien. Mais j’ai avancé et j’ai avancé sans toi, dans et par le rejet de toi, un rejet si fort qu’il a fini par me revenir en boomerang. Dans l’odeur âpre de tes goldos, dans ta bonhomie de comptoir, par ta gouaille défunte et dans les effluves mortes de ton parfum de supermarché. Que tout ça me crève de toi aujourd’hui, que tout ça me revient dans la gueule.

Et j’ai grandi sans toi, sans ta lueur de fierté dans les yeux, sans ton hurlement au matin, sans ton rire grêleux de souffreteux. Et j’ai écris sur toi, des pages et des pages, des lettres qui ne te parviendront jamais. J’ai passé du temps à comprendre, à nous comprendre, et tout cela m’a construit, excité, rempli mais aussi blessé, tellement blessé en creux qu’il faudra que je continue toujours à hauteur de petit homme, plein au centre du plexus. Là, exactement là, tu vois ? Tu vois mon geste, tu vois ma main qui tape mon torse, mes yeux qui se voilent ? Et non, tu ne vois pas, as-tu vraiment vu quelque chose de toute façon ? T’es-tu aperçu que j’étais différent, pas comme toi, pas comme toi. Me suis tellement répété que je n’étais pas comme toi que j’ai fini par y croire. Alors que. Alors que. Que je suis si prés en définitive de découvrir, si prés de ce que tu étais, de ce que je voulais que tu aies été. Voilà que ma grammaire s’emballe, je présente au passé des choses qui ne se sont jamais passées, qui n’ont jamais existé, à part dans ma tête, peut-être dans la tienne, mais jamais dans les nôtres, jamais dans l’absolu rassemblant de nos têtes.

Et je parle de têtes parce que je ne sais pas parler de cœur, ou alors sans le nommer, comme toi en fait, encore comme toi qui ne prononçais que peu de choses de cœur. La pudeur en filiation, tu me la refourguais au plus profond de moi, tu as fait germer en moi la tête mais pas le cœur. Ça ne va pas s’arrêter là, je vais continuer à essayer de comprendre vers quoi on a jamais tendu, vers quoi toi, tu ne m’as jamais amené, jamais pris dans le sens que j’aurais aimé être pris. Lorsque bien je ferais, je me réclamerai de toi. Quand mal pâtira dans et autour de moi, je me réclamerai de toi. Car dans les années, longues années qui me séparent et me sépareront encore longtemps de ta fuite vers l’insensible, l’intangible, l’inaccessible, finalement je ne me suis jamais senti autant toi.

Lord bulle

Lord bulleLe gris du monde à la façade de la foule, crémant des yeux dans le lointain, Lord s’évade, bulle autour de lui et s’échappe de nous, gens pourtant si proches. Dans un souffle, il capture l’air du temps, l’invisible légèreté qu’il porte sous son complet noir. Là, présent dans le cœur de la ville, pourchassé par les démons aux hautes cheminées arrogantes, il creuse fossé parmi le petit peuple et surplombe d’insolence les malheureux. Lui, s’en fout : il bulle.

Peter au pays de Pan, Lord baille rond à la vie, écrase misère, souffle jeunesse et s’enroule les idées dans le blond éternel de ses cheveux. Il se moque bien de nos lendemains et savonne léger le sérieux insufflé par le bruissement de nos cours.

Et alors, prenez le temps de la bulle, rejoignez-moi, semble-t-il nous dire, à nous, les gueux échevelés de vies secondes. Regardez-moi, je bulle, entrez, retournez à l’essentiel, les yeux ouverts à la découverte, il y a bien plus dans l’éphémère de mes bulles que dans le soyeux présumé de vos existences protégées. Venez éclater en haut des cheminées, allez répandre tout en haut votre fragilité. Ne restez pas à vous regarder dans le blanc graisseux des yeux, savonnez-vous, vivez-vous ! Et si vous éclatez - plop - bullez à nouveau !

Illustration : Izis Bidermanas

Le lancer franc

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Des années qu’il s’entraine dans le jardin. Des lancers francs, il en a faits, et plus d’un, raconte Madame agenouillée dans le talus qui jouxte le parcours de l’épreuve. Le moment est arrivé, des heures et des heures passées à affiner sa technique, à élever la bête au meilleur grain, des aliments calibrés, sélectionnés avec soin pour leur valeur énergétique, leur taux le plus bas d’acides gras. Le moment est arrivé après plusieurs échecs, plusieurs bêtes sacrifiées : des nerveuses à poils longs, des souples aux pattes rétractables, des ceusses à la pénétration dans l’air facilitée par un pelage ras, des autres à la peur chevillée au bulbe qui glissent entre les doigts, mordent les mollets ou saignent les flancs de leurs crocs acérés. Il en a vues, vous savez, de toutes candeurs, de toutes couleurs, des inertes et des pas sûres, des vertes et des pas mûres, s’exalte Madame mais Monsieur, je vous l’assure, est fin prêt maintenant, le moment est venu.

Planté comme un platane au bord d’un chemin vicinal, Monsieur se concentre tout en serrant contre son corps sa meilleure bête : Jack un fox terrier au regard vide et à la langue dégoulinante. Madame, soyez-en sûre, je ne trahirai pas la confiance que vous avez mise en moi, scande-t-il à son épouse en se frisant la moustache d’une main manucurée de frais et humectée de la bave de sa bête à gagner. Le souffle court, Jack s’époumone sous l’aisselle de Monsieur. Madame prend le rythme du cabot et son air tout aussi ahuri tandis que dans le même temps Monsieur répond au coup de sifflet et s’élance à grand pas sur la berge. Trois grandes enjambées vigoureusement plantées dans l’herbe rase et grâce à cet élan ainsi mille fois parfait, Monsieur lance franc son cabot en direction de l’autre rive.

Le chien oreilles au vent, la rive à atteindre, désespérément à atteindre, la moustache de Monsieur qui rebique, les genoux crottés et la mine déconfite de Madame, l’espace figé, le temps privé de sa course. Une simple seconde pourtant et Jack, le pauvre Jack inexorablement rattrapé par l’attraction terrestre de tomber lourd dans l’eau poisseuse du ruisseau. Madame et Monsieur désormais côte à côte se regardent en chien de faïence. L’odeur de l’échec de Jack qui s’ébroue à leurs pieds leur procure un haut le cœur et dans la complainte aigue de la bête trempée, Madame fixe le cours d‘eau les larmes en bandoulière alors que Monsieur, un bras consolateur enroulé sur l’épaule de Madame, porte sa tête en miroir sur l’eau redevenue calme et entreprend de défriser sa frustration dans les pointes de sa moustache.

illustration : Jacques-Henri Lartigue

Poème-aleph #VasesCommunicants

fut-il un arbre, épaisseur de l’écorce, déploiement de la cime tendue vers le ciel, racines disséminées ramifications tranquilles : fut-il un arbre enraciné, matière qui s’est nouée là entre terre (entre la couleur ocre de la terre, la poussière à sa surface, les conglomérats humides qu’elle fait en profondeur) et horizon - tout tendu, cet arbre entre deux mouvements.

fut-il la terre elle-même, non la terre ronde géographique, non la carte qui la montre, la met à plat : la terre elle-même qu’on épure à la main, qu’on tâte, qu’on caresse, une terre à vue de nez, et à visage humain, une terre qu’on connaît comme on connaît des chemins parcourus dans l’enfance (ici, on construisait des temples antiques, là-bas au coin près de la fontaine, il y avait un animal à trois têtes - dont l’une avait surgi à la faveur d’une faille dans un demi-sommeil) une terre qui se prononce et qui se mâche, une terre qu’on parle et qu'on suit dans ses heurts ses inflexions comme parfois ces accents qui semblent produire dans le langage des éboulis de pierres.

fut-il occupé de poésie, sous l’ombre d’un auvent au patio, ou dans les étincelles de poussière au grenier, occupé d’écrire nul drame trop épais nul secret sinon

(ce secret fut-il)

le charme de la pénombre quand le soir se fait, et que montent en spirales l’odeur de l’été le silence de l’été (où l'eucalyptus invente de nouvelles constellations)

et que ployé vers la terre le ciel se creuse de puits, percées pour la lumière et la forme floue des nuages, où vient couler l'heure lente briller l'heure jaillie : du langage, comme une lave et serrant ciel et terre, venu s'échapper là

ce secret fut-il, insaisissable.

Ce texte a été écrit par Carine Perals-Pujol dans le cadre des vases communicants. Vous pouvez suivre Carine sur son blog expériences d’écriture sur lequel vous trouverez aujourd’hui mon texte en échange.

Et voici la liste des autres participants à ces vases communicants de décembre :

François Bon et Didier da Silva
Nicolas Bleusher et Dominique Hasselmann
Cécile Portier et Christopher Sélac
Samuel Dixneuf-Mocozet et François Bonneau
Christine Leininger et Wana Toctoumi
Juliette Mezenc et Jean-Christophe Cros
Laurent Margantin et Robin Hunzinger
Céline Renoux et Guillaume Vissac
Camille Philibert-Rossignol et Christine Jeanney
Ana NB et Benoît Vincent
G@rp et Michel Brosseau
Danielle Masson et Jacques Bon
Justine Neubach et Franck Queyraud
Louise imagine et Piero Cohen-Hadria
Nolwenn Euzen et Christophe Grossi
L Sarah-Dubas et Ernesto Timor
Isabelle Pariente-Butterlin et allerarom
Louise Blau et J.W. Chan
Danielle Grekoff et J.W. Chan
Candice Nguyen et Quentin
Christine Zottele et Xavier Fisselier
Chez Jeanne et Brigitte Célérier

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Racle et frotte

imageIl remonte et redescend la petite rue des Sans-souci, l’air patibulaire, le regard baissé sur le trottoir, la nuque cintrée sur le bout de ses chaussures. Il racle le bitume et semble apprécier le frottement de sa semelle sur le sol granuleux, un bruit de lime qui fait frissonner ses oreilles. On le sent prendre plaisir, il dodeline de la tête, ses yeux s’écartent et il continue, balance l’autre pied, racle et frotte, racle et frotte.

Il rôde ainsi depuis une demi-heure, va et vient en marche exaltée. Au bout de la rue, il tourne comme un automate, stoppe, joint ses pieds comme si on lui ordonnait un garde-à-vous, puis peu à peu, racle et frotte en décalant son corps par petits points vers la gauche. Parfois, il fait le tour du réverbère à l’angle de la rue des Sans-souci et de l’avenue des Martyrs. Il marque alors un temps d’arrêt en sautillant d’un pied sur l’autre puis racle et frotte tout en levant la tête pour vérifier si en haut, perché sur la lanterne, quelqu’un se serait caché pour épier sa déambulation ininterrompue. Ensuite, déçu de n’y voir personne, il retombe sur ses grolles, racle et frotte, redescend la rue sur l’autre trottoir, nuque en équerre et regard plombé.

Dans la rue des Sans-souci, il y a les habitués, commerçants, habitants des lieux et il y a moi, installé à une terrasse du café. Tous semblent habitués, pas un pour s’inquiéter du marcheur qui racle et qui frotte. Sans souci, sauf moi. Ce flâneur fou m’interpelle, cette allure, ces frottements, cette démarche mécanique, cette tête rentrée dans les épaules, tout est bizarre, inquiétant. L’homme ne parait pas fou, il est vêtu comme le commun des passants : un pantalon gris, une chemise blanche, le teint hâlé, des cheveux noirs grisonnants, une allure simple mais élégante. Rien qui me ferait infléchir pour un allumé, un simple d’esprit hanté par un quelconque mal d’être. Non, il y a chez cet homme qui racle et qui frotte un décalage entre son obsession à arpenter la rue et son apparence générale, son intégration dans le monde autour, dans la vie même de la rue.

N’y tenant plus, alors que le marcheur vient de racler et frotter une nouvelle fois devant la terrasse, je décide d’en savoir davantage et questionne le serveur. Ce dernier amusé par ma demande, se tourne vers un client assis à la table voisine et lui décoche un clin d’œil signifiant puis continue son service sans me répondre, un sourire malin au bord des lèvres. Embarrassé, avec l’impression d’avoir mis les pieds sur un terrain miné du secret, je règle ma note, me lève et quitte la café. Tandis que j’arrive en haut de la rue des Sans-souci et m’apprête à prendre l’avenue des Martyrs, mon homme qui racle et qui frotte m’arrête devant le réverbère, jette un regard appuyé vers le luminaire et d’un hochement de tête me dit : « Tu montes ou tu racles et tu frottes ? »

Illustration : Sophie Trenta

Texte publié initialement chez Nicolas Bleusher dans le cadre des vases communicants du mois de novembre. Et pour les vases de décembre, je partagerai ici un texte de Carine Perals-pujol tandis qu’elle me recevra sur son blog “Expériences d’écriture”.

Parle au petit

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Que ne fais-je, que ne suis-je devant le petit, face à ses yeux écartelés, sa tête qui se lève sur moi, m’interroge en permanence de son air pantois, de son œil qui frise ? Que ne ferais-je, que ne serais-je, si je le perdais, si disparaissait cette lumière qui balaie mon sérieux, qui me libère synapses et connexions autres, relations distraites avec le monde. Que n’existai-je, sans lui, sans sa petitesse de taille, sa grandeur ingénue de l’esprit jaillie de ses années de liesse où régnait le plein bonheur d‘y croire ? Que ne vivrais-je libre de penser, maitre de mes réactions face au cassant des réparties, aux pieds dans le plat de ma crédulité ? Que ne serais-je aujourd’hui si je ne savais pas qu’il me suit partout tel un jiminy cricket bondissant, questionnant, taraudant l’adulte pour qu’il redescende, qu’il se rappelle à la vie, aux rires qui éclatent, aux sentiments purs et directs de l’enfance qui transcendent. Que ne ferais-je, que ne serais-je si dans mon dedans, je n’arrivais plus à parler au petit ?

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Pleine bouche

Il disait et il frisait de l’œil. Il disait et ça sortait plein, rond dans sa bouche, chaud et bienveillant. Je le sais aujourd’hui, soupèse en écho les mots, toujours les mêmes mots, des phrases types, des expressions en boucle, chacune adaptée à l’instant, au vide que nous redoutions tant. Ses mots à lui pour dire, c’était hier – il y a vingt-cinq ans – je les entendais mais ne les écoutais pas. Et aujourd’hui, sa voix qui ne souffle plus le rauque et le chaud me parvient par bribes et plus que le sens des mots, ce sont les intentions qui viennent taper dans le mille, ce qu’il cherchait à me dire maladroit dans le phrasé, ce qu’il disait dans le creux de ses expressions répétées ad libitum par lui, son père, son grand-père certainement aussi.

Ce qu’il disait et dont je ne percevais que la surface, aujourd’hui ressort dans le plein. Je m’approprie cette matière lorsque moi aussi les mots me manquent pour dire mon chaud, ma tendresse à ceux que j’aime. Ce sont des tout petits rien, des patoiseries au sens vague mais aux sonorités qui ronflent, des mots pleine bouche, des intonations à l’accent qui gueule et dans le futile, le suranné de ses tirades rurales, je retrouve, escamotés dans les syllabes qui remplissent l’espace, le sourire facétieux et la tendresse de ses intentions : le petit mot doux maquillé en occitan, le sobriquet de velours en variation murmurée, la galéjade en soupape quand le rouge monte trop aux joues et dans la ruée des autres mots qui grattent les oreilles, l’amour qui se voulait dans la parole de mon père discret et invisible à la pudeur.

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Les jours fériés

image Les jours fériés ont tous la couleur du sommeil, de la léthargie qui s’est enkystée dans les jours passés à travailler, à produire, à étudier, à jouer, à vivre dans le dedans de la machine. Les fériés sont lâches du monde, on dort à l’intérieur, débarrassés du battement des heures. On grise leur contour - quand ils ne s’en chargent pas eux-mêmes - en titubant sur leurs arêtes affilées en pensant au jour d’après et en déplorant le jour d’avant. Les fériés sont hors de tout, magasins fermés ou presque, certains oui, certains non, c’est férié et on doute, on hésite sur la teneur réelle des heures. Ils nous promènent d’une à l’autre nous laissant perplexe sur la traversée. Les féries nous prennent, jouent de nous, balayent nos pas de porte, jouent avec les volets, ouverts, fermés, ouverts, fermés dans un battement d’incertitude, le regard en coin sur le monde et l’insolence du vide sur l’agenda. Les fériés sont des idiots flanqués dans un jour anodin, jamais le même comme pour renforcer leur cruelle absence de pertinence. Ils hantent les jardins traversés de passants hagards, de quidams désaxés dans leur temps, pas dans leur rôle, pas dans leurs habitudes. Embarqués dans un vortex, les gens des fériés tournent, font des ronds dans l’eau autour des bassins mornes, le dos à l’aspiration des jours créateurs et les pensées happées par un jet-lag sans mouvement. Autour les oiseaux, eux-aussi pris dans les fériés, zonent sur les toits, rassérénés par les avenues vides et l’air devenu si pur - trop pur pour que ça dure, semblent-ils nous dire – puis ils se posent sur des fils au temps figé, les ailes repliées sur la lassitude du monde. Non, décidément, les fériés sont beaucoup trop mous du genou, ils s’empêtrent dans les coutumes, commémorations ou louanges au divin, ils sont les marronniers de nos vies heurtées, des havres qui se voudraient de paix mais qui font de bons gros trous fumants dans la semaine, arrogants qu’ils sont à se prendre pour des dimanches.

AUNOIL

Onze heures moins dix et me voilà bloqué sur cet écran. Un email envoyé à une personne pour la première fois et je reçois en retour l’avertissement ci-dessus. Un filtre anti-spam commun mais qui, par cet écran, résume bien des ambigüités et sans le savoir, me pose plus ou moins finement des questions existentielles voire philosophiques.

D’abord, l’opérateur - Futur Telecom - me bascule d’un clic d’un présent que je croyais bien ancré entre moi et l’écran. D’évidence et la suite me le confirmera, je n’y suis plus. Je suis dans le futur comme l’indique le logo en forme de goutte fluide et bondissante. Je suis venu du présent. Je suis parti d’un point incrusté sur la page à la faveur d’un jeu subtil de perspective et j’ai bondi, grossissant le trait au fur et à mesure que j’avançais dans le temps, jusqu’à m’englober tout entier dans la partie grasse de la goutte, celle qui entoure et colore le mot futur. Chemin faisant, j’ai découvert le concept de stimulation des communications. Quand on est goutte qui voyage dans le temps, je peux comprendre que cela stimule et si par fainéantise du voyageur, je ne m’étais pas résolu à la stimulation, l’injonction qui m’est faite en base-line du logo ne me laisse aucune échappatoire.

Les stimulations du futur terminées, je poursuis ma lecture. MailInBlack, le petit nom de ce logiciel anti-spam, me fait sourire évidemment. Comment échapper au jeu de mot facile et à l’image de nos deux héros aux lunettes noires armés de désintégrateurs d’aliens. Je passe, après tout je suis dans le futur. La suite va me plonger dans un chaos métaphysique. Il faut que, sur cette page blanche, dans un formulaire ad-hoc, il faut, si je veux que mon message arrive à destination (ne pas oublier le but final), que je prouve mon existence physique. En arrêt devant la phrase m’énonçant cette directive pour le moins cocasse, je commence par me palper les bras, me pincer les joues, me mordre les lèvres et je prends en suivant une longue respiration, inspire et expire avec force. Autant de tests instinctifs qui doivent me donner des réponses claires : Est-ce que j’existe ? Suis-je physique ? Mais rien ne se passe, rien ne me rassure, je suis au bord d’un abîme de perplexité, renforcé par le fait que je suis dans le futur, que je viens de traverser le temps à la seule force de mes stimulations communicantes. Alors après ce périple comment être tout à fait sûr que j’existe, que je ne me suis pas transformé en créature hybride, mi-homme, mi-goutte ou pire que je ne suis pas devenu un spam, justement la cible du traquenard qui m’est tendu.

Heureusement, dans le formulaire de validation, au dessus de la case où le curseur clignote, il y a la captcha qui s’affiche. Et je la vois, je la lis. AUNOIL ! AUNOIL ! Je cris, j’exulte, vive la captcha ! Je suis vivant, j’existe, je suis physique !


Alerte rouge

Alerte. Pluie, vent, orage. Vigilance, orange, rouge. Il va falloir rentrer, les bus ne roulent plus, les rivières vont déborder, la tempête est là sur nos têtes hébétées et les éléments nous questionnent. Qu’ont-ils à dire sur nous, sur nos basses vies ancrées sur une terre que l’on ne regarde plus ? Ils ont dans leur grondement la puissance éternelle, la rage du ciel contre nos vides de terriens. Et alors ? Plutôt que de rester humble, de prendre la trombe, de l’affronter comme elle vient sans pâlir de notre existence futile, de la regarder passer, protéger par notre intelligence, par notre vaillance et notre force à la surpasser, nous préférons en faire un sujet alimenté d’angoisse, une anxiété à rajouter à la fébrilité de nos organisations.

Ouverture des journaux télévisés, les images crachent la catastrophe qui n’existe pas. Les habitants sont filmés en bottes de caoutchouc, plan serré sur une marre de dix centimètres et derrière le gris d’un jour pluvieux d‘une banalité affligeante. Et le journaliste, envoyé spécial dans le trou du cul du monde, nous distille ses statistiques arguant d’une inondation à venir, d’une marée en prévision qui, si elle s’avérait, serait la seconde plus forte, plus écrasante, plus affolante depuis les calendes grecques. Les prévisionnistes de Météo France sont invités en plateau, ils rangent leur position verticale et gesticulante sur fond vert pour nous faire, assis à côté du présentateur (la consécration sans doute), un cours de pluviométrie appliquée, le sourire pointé sur nos visages intoxiqués.

Il pleuvra demain encore. Protégez vos enfants, n’allez pas travailler, restez chez vous, rendez-vous compte, il est tombé plus de trois cents litres d’eau par mètre carré en une heure, aujourd’hui à Trifouillis-les-Oies dans la basse creuse, soit l’équivalent de trois mois de précipitation. L’information fait plus de dégâts que le ciel, elle sape notre moral, rajoute du noir au gris, nous oblige à focaliser sur le temps, l’air que l’on respire, le soleil qui donne chaud et la pluie qui mouille. Et soudain au générique, après que l’homme tronc nous ait souhaité malgré tout une bonne soirée, le vide nous rattrape, la peur congestionnée dans nos têtes et on ira se coucher en bons gaulois priant Toutatis que le ciel ne nous tombe pas sur la tête.

Le secret #VasesCommunicants

imageDix-sept heures, un jeudi. Ciel gris-doux au-dessus des jardins. Sous les arcades s’allument déjà les suspensions électriques. Au long des promenades frissonnent les bruns tachés, les rouges matures, les jaunes vieillissants.

- Plus tu laisses cuire et mieux c’est !

Galerie Montpensier. Devant moi, le petit gabarit en bottes nerveuses et sac trop grand a raccroché sur ce dernier conseil. Le secret du bœuf miroton, si j’ai bien compris. Elle jette un coup d’œil à la vitrine Marc Jacobs, écharpe nouée, beige, autour du cou. M’y intéresse aussi, pour l’exercice. Elle n'a pas, comme moi, pris le temps de détailler la robe, étendue, simplement, sur un plateau de verre. Satin couleur ivoire, pour le haut, puis large ceinture en vinyle, un peu clinquante. Matière dense et noire, pour le bas, rehaussée de pois, de paillettes, surpiquée de motifs dans le style Art nouveau. Juste le temps, peut-être, de découvrir son prix, sur un bristol, discret, dans un coin du présentoir…

Ce texte a été écrit par Nicolas Bleusher dans le cadre des vases communicants. Vous pouvez suivre Nicolas sur ses carnets blogs: ici & là souvent, ou bien dans le jardin du palais les après-midis ensoleillées ou encore le soir, parfois, pour un fragment.
Nous avons décidé d’échanger sur le thème du secret, autre face dans mon texte qui se trouve ici.

Et voici la liste des autres participants à ces vases communicants de novembre :

Guillaume Vissac et Quentin
Louise Imagine
et François Bon
Camille Philibert-Rossignol
et Florence Noël
Danièle Masson et Timor Rocks
Amel Zmerli
et François Bonneau
Maryse Hache et Fiona Reverdy
Franck Queyraud et Piero Cohen-Hadria
Juliette Mézenc
et Brigitte Célérier
Justine Neubach
et Éric Dubois
Christine Zottele
et Christophe Grossi
Isabelle Pariente-Butterlin
et Samuel Dixneuf
Josée Marcotte
et Michel Brosseau
Anne Savelli
et Xavier Fisselier
G. Balland
et Dominique Hasselmann
Ana nb et Céline Renoux
Urbain trop urbain
et Microtokyo
Jeanne
et Pierre Ménard
Julien Pauthe
et Jean-Baptiste Monat
L'autre-je
et Jacques Bon
David Pontille et Philippe Gargov
J.W. Chan et Danielle Gregov
J.W. Chan bis et Wanatoctoumi

Tu le sais, toi ?

image Tu le sais, toi ? Toi qui as fait des études, tu dois le savoir parce que moi ce truc depuis toujours, je me le retourne dans la tête, que je me mélange les cases du caisson avec cette question, que je me tords les tuyaux du cerveau. Tu sais, chaque fois qu’il faut que j’en attrape une ou même quand je vois ce qu’elles sont capables de pondre ces bestioles, tout le temps, tu sais, tout le temps, je me la pose cette putain de question. Alors tu le sais toi ou pas ? Non parce que là c’est la dernière alors même si je sens que je vais avoir du mal à comprendre, même si j’en crève déjà de la saigner celle-là, va falloir quand même que tu m’expliques le pourquoi du comment. Regarde ! Même le chien, je sens qu’il cogite sec, que pour lui, pour sa race, il se dit que jamais personne ne s’est posé la question, qu’aucun chercheur, trop occupés tous autant qu’ils sont à s’enfoncer le nez dans les livres, ne s’est inquiété de ses origines, jamais, rien, pas un pour se poser la question, de qui est venu le premier, du chiot ou du chien, tu vois. Alors, alors, tu sais ou tu sais pas ? Tu pourrais me répondre quand je te cause, dis ?! Tu pourrais t’exprimer sur le sujet plutôt que de faire comme le chien, plutôt que de rester en arrêt là devant cette poularde… Bon, d’accord, t’as gagné, on la garde.

illustration : Suzanne Opton