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Je vois

Je vois dès le matin tes cernes lourds remplis d’une nuit interminable. Ce regard de chien battu que tu lances sur le monde, l’encre jaune que tu retiens. Je vois. Tout le poids des silences porté en valise autour de tes yeux. Tout ce que tu ne dis pas qui s’agglomère au fil du temps comme de la poussière.
Il faudrait passer un chiffon humide sur tes yeux, laver les souvenirs de cendres, ceux qui enrayent la machine par leur dépôt de nuit. 
Je vois. Ton visage éteint, la lave froide qui fixe ton humeur. Tes joues qui tombent sur des lèvres qui n’embrassent plus. Je vois. L’amour qui se planque entre tes dents, les carries d’affectation qui sourient jaune. Toute l’amertume en peinture sur ton front strié d’un temps trop long. 
Il faudrait détartrer la machine, du vinaigre blanc pour désoxyder les rouages de ton aventure, du baume au cœur pour dérider tes anxiétés. 
Je vois. Ta vie en miroir. Tu ne dis rien, tu pars en laissant le poids de ta nuit en cernes lourds sur mon visage. Je vois toujours. Tout ce que tu es sans pouvoir y toucher.

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Sans voix

Tu parles toujours dans ma tête. Seulement dans ma tête. Ta voix rauque à l’accent chantant d’ici, je ne l’entends plus. Tu peux toujours crier dans quelque rêve ; je ne comprends pas tes mots. J’ai oublié le timbre de ta voix. Seule ta bouche remue la poussière d’entre les murs qui nous séparent. Une bouche vociférant des mots que je n’entends pas. Un appel sans bruit mais avec l’expression de ton corps que je vois et garde précise. Une scène qui se répète ab libitum. Muette.

Et plus tu t’époumones, plus se tend le piège de la nostalgie : voir sans entendre. Savoir sans comprendre et combler le vide par le souvenir. Un souvenir en miroir, toi dans moi, moi dans toi. Le fils, le père et nos ressemblances de silence. Ton visage se coule dans le mien, trait pour trait. Il balance les mêmes lèvres nourries de ce qui ressemble à nous : un monde de taiseux. 

Pourtant, tu veux raconter. A moins que ce soit moi qui ai besoin de dire combien je te reconnais en moi. Projection de l’un sur l’autre, je vieillis et te rejoins. Le gris qui nous rassemble désormais fait que ma vie rattrape la tienne dans un même cœur lourd. Bientôt, nous accorderons nos bouches pour nous souvenir. Sans voix.

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Comme l'eau du puits

Entre deux orages d’été, par un temps au goût de serpillère mouillée, tu rinces le trottoir d’une eau claire tirée d’un puits imaginaire. Tu redresses les géraniums ébouriffés par le vent, jettes sur eux un regard de compassion. Le rouge fané des fleurs, délavé par l’essorage a chamboulé tes rêves. Le ciel en colère a renversé l’horizon. Te voilà le cœur javel, les pieds dans l’eau et un grêlon coincé dans la gorge, à ressasser le beau temps d’hier et les armories du ciel.

Un voile dans tes yeux, tu fixes l’arc-en-ciel dans le caniveau. Tu balaies les scories d’un passé persistant à fixer des couleurs identiques, fourbies d’un filtre sépia. Le trottoir bientôt sera sec et ne reflètera plus rien que le vide de tes idées désordonnées. Le grêlon dans ton ventre en sourdine fixera le fiel. Jusqu’au prochain grondement où l’espoir reviendra clair comme l’eau du puits.

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Encore plus bleu

Lorsque d’une étincelle il allume son regard, il relâche ses vieux os dans le vif de son enfance. Le bleu de ses yeux s’intensifie pour devenir encore plus bleu. Une lueur interne le flatte - douce tension dans sa tête qui le fait tanguer dans son fauteuil - et d’un tour de manivelle le replace trente ans plus tôt, aux abords fragiles des années d’insouciance.

Ses paroles naissent péniblement dans son regard, les mots affluent en chahut dans les nervures rouges qui éclatent son iris. Perdu dans de nébuleux souvenirs, il tente de débusquer l’histoire en amassant le plus de bleu possible. Puis d’un seul trait, jaillissent des mots bruts et des phrases mal agencées qui éclatent dans l’air comme des ritournelles échappées d’un soixante-dix-huit tours rayé. Il suffit d’attraper au vol un groupe de mots et d’assembler les pièces du discours en puzzle pour rétablir le sens.

Le jeu est simple tant les histoires ont été rabâchées. Toujours les mêmes avec leur même rondeur en bouche, même bleu à l’âme, même désordre dans l’énoncé, même redite, même chute. Après la litanie, il attend de voir nos réactions, persuadé de nous avoir servi une histoire inédite et que sa primeur va provoquer l’enthousiasme dans nos âmes hébétées de jeunes gens. Nous feignons, bien sûr, pour relancer son cœur suspendu à nos lèvres. Des étonnements bien sentis, des rires exagérés, des exclamations trop hautes et quelques dévotions à son époque bénie assorties de lamentations sur ce paradis perdu et nous le sentons déjà revigoré, en paix au moins pour quelques jours.

Ses yeux reprennent alors le bleu neutre de la vieillesse jusqu’au prochain chapelet de souvenirs qui nous le donnera à vivre une fois de plus.


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Tout contre moi

Tu entres par le grand portail en bois qu’il faut repeindre. Tu l’as dit plusieurs fois. Il faut le repeindre. La peinture marron est écaillée. Elle laisse entrevoir le bois brut vermoulu. Il faut le repeindre mais d’abord le traiter contre les moisissures. Contre le temps. Tu dis : contre le temps. Tout contre moi.

Tu entres toujours par le grand portail en bois. Tu n’aimes pas passer par la porte. Tu dis : je n’ai qu’une clé, celle du grand portail. Puis derrière le grand portail, c’est vraiment chez toi alors tu entres par là. Derrière le grand portail, il y a la cave. Ta cave. Avec ton bric-à-brac à toi. Tu dis : là c’est vraiment à moi. Contre toi. Tout contre moi.

Tu restes longtemps après être entré. Debout dans ta cave à ranger les outils. A penser qu’il faut repeindre le grand portail en bois. A chercher quelle couleur pourrait remplacer le vieux marron sali par le temps. Tu dis : j’ai pas le temps. Puis dans ta cave tu ne vois plus, tu n’entends plus. Peu importe l’état du portail, tu es entré et l’important est l’instant. Tant de fois. Tout contre moi.

Tu restes trop de temps dans la cave. Face à la barrique en bois. Tu bois. Tu dis : je n’ai pas la force de repeindre le grand portail. De réparer ce qui ne peut plus l’être. Tu râles contre ce travail que tu ne veux pas faire. Tu titubes, tu t’affaisses, tu vieillis. Tu ne repeindras jamais le grand portail en bois. De toute façon derrière il n’y a que toi. Le grand portail en bois, c’est toi. Tout contre moi.

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