Pas vraiment

On se reproche des choses
qui n’existent pas vraiment.

On suppose des choses
qui n’existent pas vraiment.

On dit des choses
qui n’existent pas vraiment.

On pense des choses
qui n’existent pas vraiment.

On finit des choses
qui n’existent pas vraiment.

On cherche des choses
qui n’existent pas vraiment.

On écrit des choses
qui n’existent pas vraiment.

On subit des choses
qui n’existent pas vraiment.

En définitive, on sait qu’ici
on n’existe pas vraiment.

17h03 #AuBureau
  • 19.4.19

Rebelles

Aussi bien que moi,
ma collègue de gauche
et mon collègue de droite

savons que nous avons
en commun cette colère
rebelle sur les tâches ratées,

que nos petites frustrations
enfouies sous nos enfances
ne nous quittent jamais

mais, nous n’en dirons rien
trop occupés que nous sommes
à jouer aux adultes responsables.

15h08 #AuBureau
  • 18.4.19

Soupirs

Entre écrans et claviers
passent quelque soupirs,

songe du jour
qui prépare la nuit.

ou

agacement d’un rien
qui détoure les tensions.

Rien ne dit vraiment
ce qui se trame dans nos têtes.

Souffler est un effacement.

17h55 - #AuBureau
  • 17.4.19

Voilà tout

Il fait gris aujourd’hui
autour des bureaux.

Une odeur d’encre
sort des imprimantes
et se mélange à celle
d’un printemps bancal
qu’on aperçoit à peine
à travers nos vitres sales.

Il fait gris aujourd’hui
autour des bureaux.

Et ce gris nous tire
sa moue graisseuse
dont personne n’a envie
de connaître la source
même si on le sait tous :
c’est lundi, voilà tout.

18h12 #AuBureau
  • 15.4.19

Tout amour bu

On verra

tomber
les fruits des arbres
sans que rien
ne les remplace,

s’allonger
la crête des montagnes
pour découvrir
un ciel noir infini.

On verra

disparaître
tous les crépuscules
pour laisser place
aux cendres du monde,

s’étourdir
la stridulation des cigales
évanouie de notre souvenir
comme un mensonge d’enfant.

On verra

défaillir
les plus beaux chants
étouffés par le silence
parcourant les plaines,

mourir
les grands feux de joie
dans les clairières
envahies d’herbes hautes.

On verra

tout ça
et bien plus encore
quand nos étés finissant
tout amour aura été bu.
  • 13.4.19

Aucun son n'en sortira vainqueur

On entend
les murmures
sous le tintement
des téléphones

Des voix graves
qui se battent
avec les plus aiguës
— aucun son n’en sortira vainqueur.

C’est le moment de l’abandon,
l’heure de laisser flotter
les pensées trop vives.

Dans le bourdonnement,
le temps de réinventer
quelque rêve.

15h16 #AuBureau
  • 12.4.19

Proactivité

Il serait bon que
vous soyez proactif.

(c’est-à-dire ?)

Que vous anticipiez
vos réactions pour
être plus efficaces.

(sourires comme pleurs ?)

C’est validé, n’ayez crainte
de prendre les devants

et si vous échouez
nous couvrirons vos arrières.

(ou pas)

16h44 #AuBureau
  • 11.4.19

Un peu de sel

On reçoit
des notes internes,
informations pour tous.

Histoires pauvres
vendues comme
fortes valeurs ajoutées

Parfois, on aimerait
se les arranger
avec une pincée de folie.

Un peu de sel,
un peu de soi
un rien de poésie.

18h25 #AuBureau
  • 10.4.19

Gestion des aléas

Les paysages s’effondrent
sous un ciel menaçant.

Mutations,
regroupements,
transferts,
mutualisation,
gestion des aléas.

Le langage écrase
à chercher des synonymes

pour dire la bienveillance
à ceux qui n’y croient plus.

16h07 #AuBureau
  • 9.4.19

Minimum retraite

On compte
nos chances de survie

comme on compte
nos points retraite.

On cherche
un minimum jeunesse.

Selon nos indices,
le sable ou la pierre.

15h28 #AuBureau
  • 8.4.19

Junkie

La rue est une junkie. Elle se traîne souvent parterre les soirs de mauvais voyage, snifant les restes de vapeur d’un pot d’échappement. La rue rampe et erre sans fin à la recherche de sa dope. Élevée depuis son jeune âge aux particules fines, elle guette, à chacun de ses coins, le dealer motorisé qui lui fournira sa dose pour la journée ou parfois même que pour une seule heure, quand elle a la malchance de ne trouver sur sa route qu’un de ces nouveaux véhicules hybrides équipés de filtres et gavés d’électricité.
La rue n’est qu’une pauvre droguée. Elle cherche notre énergie fossile comme un chien truffier sa perle. Les murs sont badigeonnés de son haleine carbonée, de son crack qu’elle s’injecte en intra-venelles.
Et nous, on ne voit rien. On continue à l’alimenter jour et nuit. Et lorsque, parfois, on aperçoit son corps endormi, soumis aux soubresauts du manque, on passe notre chemin en appuyant sur l’accélérateur.
  • 6.4.19

La boîte à messages

On aimerait
comprendre
la boîte à messages,

ces mots en copie
cachée
qui ne nous concernent pas,

savoir qui se tait
derrière ces formules :

merci pour votre retour,
bien à vous,
très cordialement.

On aimerait répondre
bisous à toi
mais on n’ose pas.

15h40 #AuBureau
  • 5.4.19

Ronde

Autour des bureaux,
des hommes debout.

Des marcheurs
qui braillent
au bord des sourires,

libres et fiers
de leur position.

Chefs,
petits chefs,
sous-chefs,

ronde des ordres,
          des supervisions,
          des egos,

nous toisent,
nous : les assis
exécutants aveugles.

16h28 #AuBureau
  • 4.4.19

Miroir

On regarde plus l’écran
qu’on ne se regarde.

Miroir de toutes nos craintes,
nouveau sable pour l’autruche.

Parfois on lève la tête,
les yeux rougis par la honte.

Animaux pris dans les phares,
on ne pense plus qu’à nos terriers.

18h40 #AuBureau


  • 3.4.19

Ambitions

On sait nos ambitions
plongées dans du formol.

Bocaux dans nos esprits
où flottent de doux cadavres.

On sait là le souvenir ronger
les derniers os du rêve.

16h10 #AuBureau
  • 2.4.19

L'alerte

Près de nous
les quais de béton
où les trains crissent.

Plus loin,
les annonces en gare
par la voix d’un robot.

Entre deux,
l’attente d’une alerte
qui nous dira quoi écrire.

18h15 #AuBureau
  • 1.4.19

Typex

Tu rehausses un peu le miroir
pour te voir plus haut,

pour oublier le trop long
des années de rides.

Tu effaces au Typex, qu’il reste
un peu de blanc sur le manque,

puis reprises maille
par maille le tissu des rêves.
  • 31.3.19

Grand barnum

Ce matin, la rue pareille à celle d’hier. Aplats d’ombres et de lumières, bruits et scènes se répétant ab libitum. Dans ce grand barnum, une gomme géante efface des silhouettes tandis qu’une main en réinscrit d’autres dans le même jeu.  Apparition, disparition. Nous ne sommes dans la rue que des comédiens évanescents évoluant entre la vie et la mort. Un corps en remplace un autre dans la danse macabre des jours.
Une nuit, peut-être, tout disparaîtra. Une nuit, peut-être, tout a déjà a disparu. Ce que l’on voit aujourd’hui de la rue n’est probablement qu’une copie d’une ancienne rue disparue. Ombres et lumières d’une fiction. Acteurs, actrices sur les trottoirs d’une comédie noire. Seul le décor persiste, immuable densité dans l’air que chacun badigeonne de ses couleurs. 

  • 31.3.19

Si peu

Discussion impromptue
entre deux bureaux.

De celles dont personne
ne retient le contenu

Paroles vides échangées
pour tendre le lien social.

Que l’on relâche vite
fatigués de si peu à dire.

16h56 #AuBureau
  • 29.3.19

Ennui flagrant

On aurait vite fait
de confondre
notre ennui
avec de la paresse

s’il n’était flagrant
que nos tâches
mal réparties
creusaient des trous

si profonds
dans nos envies
que plus personne
ne pouvait remonter.

14h30 #AuBureau
  • 28.3.19

Trois fois huit

Les jours défilent,
mercredi tient son rang.

Sans trop y croire,
car ici la semaine n’existe pas.

Nos présences, une à une,
défilent sans aspérités.

Trois fois huit, l’horloge
servile ne se plaint jamais.

18h05 #AuBureau
  • 27.3.19

Bâillements

Milieu d’après-midi
autour d’un café noir.

Certains touillent,
les yeux par la fenêtre.

D’autres étendent
leurs jambes sous les bureaux.

Beaucoup tuent l’ennui
par des bâillements chroniques.

Le jour taille du sombre
dans une matière molle.

16h45 - #AuBureau
  • 26.3.19

Issue

Les ombres grimpent sur le mur
tandis que le couloir s’allume.

Les néons ronronnent
comme des tue-mouches.

Des pas pressés sur le lino
couvrent des petites morts.

Face à nous, les écrans bleus
cherchent une issue possible.

17h00 #AuBureau
  • 25.3.19

Les rumeurs

La rue traîne des rumeurs. L’une sur l’autre, s’empilent les mauvaises paroles. Si on observe bien, depuis les trottoirs, on peut voir une brume épaisse divaguer. Une brume de mots vils mêlés, de verbes hauts et au travers, on distingue à peine les hommes et les femmes mutilés par les rumeurs de la rue. 
On serait tentés de ne pas voir. De passer à côté, absents. D’oublier les rumeurs une fois qu’elles sont passées par les gueuloirs, périmées et remplacées par des rumeurs nouvelles. Mais la rue en garde le souvenir indéfiniment, jusque dans ses entrailles : rumeurs vieilles pourrissant dans les boyaux d’autres. Et ainsi de suite. Vases communicants, les unes sur les autres qui s’enfantent.
  • 24.3.19

Bulles

Sur le mur, ces pixels verts
qui tournent autour
du cadran de l’horloge.

Bulles qui naissent
puis s’éclatent
sur nos humeurs.

Ainsi battent les secondes,
du premier regard
à la dernière heure.

Nos soupirs les suivent,
suite lancinante
de signaux faibles.

16h15 #AuBureau
  • 22.3.19

Volets baissés

Les volets sont baissés
pour éviter le reflet sur les écrans.

Nos yeux scrutent les formes
dans le scintillement des blancs.

Qui verra le plus petit point
sous l’injonction de la page qui défile ?

Qui saura dénoncer
les plus mauvais paysages ?

14h55 #AuBureau
  • 21.3.19

Partout ailleurs

On écrit la grève
et l’absence
de trains roulants.

On pense à la plage,
au vent circulant
sur le sable.

On aimerait être
nulle part à parler
de partout ailleurs.

16h00 #AuBureau
  • 19.3.19

Quand ça frotte

Parfois, il y a quelque chose
qui frotte entre nous.

Entre le savoir-être
et l’exaspération.

Entre les sourires convenus
et les pensées de meurtre.

Comme un conseil d’administration
après trop de dettes intimes.

17h50 #AuBureau
  • 18.3.19

Les meilleurs bâtons

Tu marches péniblement. Tu dis toujours que je suis ton bâton, celui qui t’aide à avancer. Bien sûr, je souris à la métaphore, moi qui ne tiens plus debout. Bien que le fil qui nous relie soit aussi fort que le plus robuste des bois, il ne nous aide pas pour autant à marcher droit. C’est une chimère, un décorum de vieux amoureux.
La vie, elle, est bien plus crasse. Elle nous renvoie dans les cordes sans aucun bâton pour se relever. Alors, on invente ces sursis poétiques, bâton de pèlerins intemporels qui nous guide vers des lignes d’horizon nouvelles, au-delà des ciels, au-delà de nous. Mais réellement, nous le savons, c’est bien vers un ciel aussi certain que l’est notre propre mort qu’il nous mène ; vers notre propre petite mort qui patiente sur un banc, près d’un arbre aux racines profondes dont on fait, dit-on, les meilleurs bâtons.
  • 16.3.19

Ces heures-là

Les heures accoudées au bureau
balancent lentement leur vertige.

Elles pourraient tomber à tout moment,
précipiter le temps ailleurs.

Dans un champ de blé
ou sous un arbre un jour d’été.

Mais rien n’y fait, ces heures-là
sont trop peureuses pour exister.

17h05 #AuBureau
  • 14.3.19

La disparition #JourSansE

Il savait la disparition
sans chagrin ni sanglots.

Sa main brodait un mot
aussi fin qu’un courant d’air.

Chuchotis sur son billot,
la nuit travaillait l’oubli.

-

(Tous les 13/03, hommage à Georges Perec et à son livre « La disparition »)

  • 13.3.19

Sans voix

Tu parles toujours dans ma tête. Seulement dans ma tête. Ta voix rauque à l’accent chantant d’ici, je ne l’entends plus. Tu peux toujours crier dans quelques rêves, je ne comprends pas les mots. J’ai oublié le timbre de ta voix. Seule ta bouche remue la poussière d’entre les murs qui nous séparent. Une bouche vociférant des mots que je n’entends pas. Un appel sans bruit mais avec l’expression de ton corps que je vois et garde précise. Une scène qui se répète ab libitum. Muette.
Et plus tu t’époumones, plus se tend le piège de la nostalgie : voir sans entendre. Savoir sans comprendre et combler le vide par le souvenir. Un souvenir en miroir, toi dans moi, moi dans toi. Le fils, le père et nos ressemblances de silence. Ton visage se coule dans le mien, trait pour trait. Il balance les mêmes lèvres nourries de ce qui ressemble à nous : un monde de taiseux.
Pourtant, tu veux raconter. à moins que ce soit moi qui aie besoin de dire combien je te reconnais en moi. Projection de l’un sur l’autre, je vieillis et te rejoins. Le gris qui nous rassemble désormais fait que ma vie rattrape la tienne dans un même cœur lourd. Bientôt, nous accorderons nos bouches pour nous souvenir. Sans voix.

_

Extrait de « Rats taupiers », éditions des vanneaux > https://www.sauramps.com/livre/9782371290686-rats-taupiers-christophe-sanchez/
  • 12.3.19

Marronniers

On va comme les saisons,
marronniers à réciter.

On dit le temps qu’il fait,
on retient le temps qui va.

Sur nos écrans, un mouvement
de paupières plisse les rêves.

16h42 #AuBureau
  • 11.3.19

Tout à nos cendres

Au bord du feu, un large cercle de cendres dans lequel s’éteignent nos espoirs. Que nous formions encore un brasier au creux de nos mémoires nous dit combien il reste de souffle. Douce joie d’être assis l’un à côté de l’autre pour toujours fournir le feu, bien malgré nous. Un espoir meurt, un autre naît. On sait que la vie ne parle qu’à nous. Ta main l’attise, tu jettes des brides de mots, sans articuler, alors que je t’observe toute à ton travail d’exister. Tu fais de même quand j’empile le bois, que mes paroles ressemblent à ces bûches prêtes à brûler.
On mêle nos corps au feu depuis si longtemps qu’on a la certitude d’avoir des ressources éternelles. Dans nos yeux, brillent des pièces d’un métal brûlant et inconnu ; tison sans aucune valeur sinon celle qu’on lui donne. Jetons les espoirs un à un, renouvelons les cendres – nourrissons sans cesse le feu, il nous régénère.

  • 9.3.19

Nouvelle grammaire

Nous nous connaissons tellement, désormais. Tant et tant que nous anticipons nos fins de phrases. Nos souffles forment des points de suspension qu’on laisse à l’autre le soin de relever d’un sourire ou d’effacer d’un regard. Après toutes ces décennies, notre vieillesse a su créer sa propre grammaire, s’affranchir des carcans du langage pour en créer un nouveau, le nôtre. Souvent à l’écart des autres pour qui cette alchimie de signes reste inconnue. On les laisse volontiers étrangers à nos codes, absents à nos mots, interdits face à nos silences. Malin plaisir ainsi de se croire uniques, débarrassés du jugement, dans une différence opaque, si insondables que personne n’ose venir nous chercher derrière ces petits riens aux contours de forteresse.
Pourtant, nous vivons les mêmes levers de soleil que tout le monde, les mêmes heures à jouer à la vie éternelle, les mêmes nuits où dans notre sommeil se greffe tant d’angoisse existentielle. Mais, notre idiome amoureux nous sauve de la barbarie des autres. Leur incompréhension nous laisse libres. Une place à part pour inventer et réinventer tous les jours notre histoire. 

  • 5.3.19

Belle robe

La rue a mis sa belle robe. On la voit briller de mille feux. Les oiseaux reviennent. Le printemps les attache à la chaleur du bitume. Rase-motte puis remontée vers un ciel qui nous éclaire, ils tournoient tels des anges qui retrouvent la cour de récréation. La rue sourit enfin après des mois de tensions hivernales. La voilà en parade amoureuse, voulant nous faire oublier son côté sombre. Personne n’est dupe. Sous sa capeline qui sent la violette, sous le bleu de l’horizon, au bord des lilas fleuris, on sait la violence imprévisible. On connaît cette armée d’ombre qui rôde toujours, camouflée sous une cape de soleil.
La rue a mis sa belle robe. Oui, mais. Dans ses cheveux, pullulent encore les perfides poux de l’enfance. Sous son bel apparat, des blessures qui jamais ne se referment. Dans les replis de son ventre, voraces, couvent inlassablement les mêmes mauvais rêves. 

  • 3.3.19

Langue nouvelle

À défaut de sens, on écrit
sur nos écrans des mots clés.

Formules, éléments de langage,
qui engagent peu nos mémoires.

Langue nouvelle pour performer,
griffe pour masquer les fragilités.

On a pourtant envie de crier
la complexité de nos mélancolies.

16h29 #AuBureau
  • 1.3.19

Points de côté

L’après-midi craque des doigts
tandis que je lève les yeux au ciel.

La fatigue s’abat sur les bureaux
comme la chaleur sur mon corps.

Une ritournelle tourne dans ma tête,
rien à portée de main pour l’extirper.

Il faudra redescendre le regard,
éviter de parler des points de côté.

15h02 #AuBureau
  • 27.2.19

Sous les routines

Parfois quelque chose remue
dans l’anodin des jours.

Un mot plus léger que les autres
apparaît dans un courant d’air.

Dans le bâillement d’un rideau,
une douceur caresse un désir.

Juste le temps d’en sourire
que tout disparaît sous les routines.

16h44 #AuBureau
  • 25.2.19

Barricade de rires

Tu éloignes la pensée de la mort, la pousses hors de nous. Chaque fois qu’elle pointe le bout de sa faux, tu dresses des barricades de rires, véritable barrière de dents blanches rescapées de nos vieillesses. La mort ne passera pas, dis-tu. Tant que nous saurons rire, elle ne passera pas. Nous savons tous les deux qu’il n’en est rien. Qu’on a beau brandir comme des drapeaux blancs nos joies à bout de rêves, la mort est en nous depuis longtemps, paresseuse tant qu’on la tient en respect mais bien présente, machiavélique et silencieuse.
Alors quand au bord d’un sourire forcé, elle nous pousse jusqu’au frisson ou lorsqu’un silence trop long cède la place au grand fond, tu te laisses aller à pleurer, fatiguée par tant de bonheur à opposer. Dans ces moment-là, je me tais et te tends la main, non pas pour que tu la saisisses dans un geste de communion, mais pour que tu vois que, malgré tout, ma main, mon bras, mon corps feront toujours barrage.
  • 22.2.19

Plic, ploc

Les minutes se relâchent ;
dans l’air, forment des gouttes.

Une à une dilatées, un peu
d’eau pour nos bouches sèches.

Plic, ploc sur les claviers usés,
on frappe des mots inconnus.

18h57 #AuBureau
  • 20.2.19

L'heure des cookies

Depuis les algorithmes,
on a perdu notre libre arbitre.

Certains le cherchent encore
dans des tableaux Excel.

La plupart éteignent la lumière,
laissent leur ego battre le rythme.

Pendant ce temps,
les cookies font leur boulot.

15h21 #AuBureau
  • 19.2.19

Va-et-vient

Le temps se fige avant la bascule,
certains arrivent, d’autres partent.

Va-et-vient des places habitées,
chaise roulante pour plusieurs fesses.

Bonjour, bonsoir : on ne sait pas
quoi se souhaiter d’autre.

La nuit tombe avec le courage.

18h25 #AuBureau
  • 18.2.19

Que faire de nos peaux usées ?

Que faire désormais de nos peaux usées ? Je te regarde caresser mon cuir tanné par le soleil. Tu lèves légèrement la main, tu frôles, tu dessines comme si tu refaisais le parcours qui nous a mené jusque-là, jusqu’à ce lit rempli de nos tendres poussières. Tu traces le chemin à l’envers, sur la peau notre carte. A chaque blessure que tes doigts rencontrent, petit renflement après petit renflement, tu dresses ce sourcil qui déclenche le sourire ; le tien d’abord puis le mien en reflet. Nous sommes dans cette lumière partagée plus près de la parole en nous taisant.
Nos peaux se sourient, vois-tu, s’accommodent de nos mains tordues. Nos corps s'élisent, même si le miroir nous fait douter, même s’il faut chaque jour encore tout recommencer.

  • 16.2.19

L'heure de pointe

Le tramway passe sous la fenêtre
et sous le nez d’une vieille dame.

Sa lassitude tranche avec le soleil
étendu sur la façade d’en face.

C'est le début de l’heure de pointe,
des nerfs à vif au klaxon des rames.

Depuis la rue, personne ne voit
nos solitudes briller derrière les vitres.

17h22 #AuBureau
  • 14.2.19

Par lents battements

Les rideaux sont tirés,
les visages aussi.

L’hiver laisse des traces
jusque sous les yeux.

À l’endroit même de
la plus fragile peau.

On ne parle plus que
par lents battements de cils.

19h03 #AuBureau
  • 12.2.19

Avec le même doute

Tu me regardes avec toujours le même doute. Tu me regardes comme tu m’as toujours regardé. Un appel à la rescousse toujours tendu dans les yeux. Mon reflet ridé dans ton iris convole avec ce doute qu’on partage depuis toutes ces années. C’est avec lui qu’on a balancé nos vies jusqu’ici. Un coup parfait, un coup dans l’eau. Mais toujours le doute comme guide, sans jamais se reposer sur l’éclat de nos voix, sans jamais changer une virgule à nos écritures instinctives.
Nous sommes deux vieilles ombres désormais ; mais que nous doutions encore nous maintient ensemble dans une jeunesse irréelle, enroulés chaudement dans une naïveté d’oiseaux.
  • 10.2.19

Oublier

Les mots se soulèvent,
volent au-dessus des têtes.

Le jour a tendu les corps,
désormais la nuit les absorbe.

Oublier
coups cyniques,
verbes hauts et courts,
discours stériles.

Chacun prépare sa sortie,
ronge ses colères enfouies.

La nuit effacera toutes les rancunes.

19h40 #AuBureau
  • 7.2.19

Sous les bureaux

Le réverbère et le néon intérieur
se confondent sur les vitres.

On y voit nos visages déformés
se barbouiller de lumières.

Nos jambes molles s’étalent
sous les bureaux poussiéreux.

Février fouille nos mélancolies.

18h38 #AuBureau
  • 6.2.19

Du bleu au jaune

Une lampe s’allume puis une autre,
l’heure bleue tourne au jaune pâle.

Un cri au loin manifeste la fin
d’un nouveau jour de grève.

Face à moi, l’écran a l’air fatigué
ses pixels jouent avec mes cernes.

18h29 #AuBureau
  • 5.2.19