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Tu as peur bien sûr

Tu as peur bien sûr. Mais tu ne le montres pas. Chaque souffle te prend de court mais jamais tes yeux ne trahissent l’angoisse. Ta main comme un palimpseste réécrit la mémoire en balayant tes cheveux clairsemés. La gomina encore sur tes doigts colle sur ton crâne le souvenir des disparus. Ta fierté, c’est de les avoir encore noirs et fins, poivres sans sel. Seule une ombre sur chaque tempe donne de la gravité à ton regard. 
Car l’instant est grave. Tu le sais. Tu es passé sous les rayons, toi le discret qui fuis la lumière. Et voilà qu’on s’apprête à t’atomiser de l’intérieur. Que d’autres se permettent de te garder en vie semble te perturber. Que de jeunes médecins décident de tirer à coups d’armes chimiques dans ton sang provoque en toi un mutisme révolté. Ton visage peu à peu s’englue dans la cire. Rien ne peut désormais te sortir de la torpeur.

Tu as peur bien sûr. De partir. Ta main renvoie sans arrêt une maigre mèche sur ton front pour cacher ton inquiétude qui fronce. Le peigne mouillé racle ton crâne et rabote peaux mortes et pensées noires. Celles-là mêmes que tu tais. Ton sourire ne laisse plus passer qu’un jaune sale au travers duquel il faut déchiffrer tes pensées. Tes gestes deviennent lents et inconsistants. Tu gravites uniquement autour de ta tête comme pour nous indiquer vers où tout cela voyage désormais. Tu te recoiffes sans cesse, plante tes ongles dans ta chevelure, arrache chaque cheveu blanc revêche. 

Tu as peur bien sûr. De les perdre. De te retrouver crâne nu, malade aux yeux de tous. Vraiment mort.

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Je vois

Je vois dès le matin tes cernes lourds remplis d’une nuit interminable. Ce regard de chien battu que tu lances sur le monde, l’encre jaune que tu retiens. Je vois. Tout le poids des silences porté en valise autour de tes yeux. Tout ce que tu ne dis pas qui s’agglomère au fil du temps comme de la poussière.
Il faudrait passer un chiffon humide sur tes yeux, laver les souvenirs de cendres, ceux qui enrayent la machine par leur dépôt de nuit. 
Je vois. Ton visage éteint, la lave froide qui fixe ton humeur. Tes joues qui tombent sur des lèvres qui n’embrassent plus. Je vois. L’amour qui se planque entre tes dents, les carries d’affectation qui sourient jaune. Toute l’amertume en peinture sur ton front strié d’un temps trop long. 
Il faudrait détartrer la machine, du vinaigre blanc pour désoxyder les rouages de ton aventure, du baume au cœur pour dérider tes anxiétés. 
Je vois. Ta vie en miroir. Tu ne dis rien, tu pars en laissant le poids de ta nuit en cernes lourds sur mon visage. Je vois toujours. Tout ce que tu es sans pouvoir y toucher.

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Sans voix

Tu parles toujours dans ma tête. Seulement dans ma tête. Ta voix rauque à l’accent chantant d’ici, je ne l’entends plus. Tu peux toujours crier dans quelque rêve ; je ne comprends pas tes mots. J’ai oublié le timbre de ta voix. Seule ta bouche remue la poussière d’entre les murs qui nous séparent. Une bouche vociférant des mots que je n’entends pas. Un appel sans bruit mais avec l’expression de ton corps que je vois et garde précise. Une scène qui se répète ab libitum. Muette.

Et plus tu t’époumones, plus se tend le piège de la nostalgie : voir sans entendre. Savoir sans comprendre et combler le vide par le souvenir. Un souvenir en miroir, toi dans moi, moi dans toi. Le fils, le père et nos ressemblances de silence. Ton visage se coule dans le mien, trait pour trait. Il balance les mêmes lèvres nourries de ce qui ressemble à nous : un monde de taiseux. 

Pourtant, tu veux raconter. A moins que ce soit moi qui ai besoin de dire combien je te reconnais en moi. Projection de l’un sur l’autre, je vieillis et te rejoins. Le gris qui nous rassemble désormais fait que ma vie rattrape la tienne dans un même cœur lourd. Bientôt, nous accorderons nos bouches pour nous souvenir. Sans voix.

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Comme l'eau du puits

Entre deux orages d’été, par un temps au goût de serpillère mouillée, tu rinces le trottoir d’une eau claire tirée d’un puits imaginaire. Tu redresses les géraniums ébouriffés par le vent, jettes sur eux un regard de compassion. Le rouge fané des fleurs, délavé par l’essorage a chamboulé tes rêves. Le ciel en colère a renversé l’horizon. Te voilà le cœur javel, les pieds dans l’eau et un grêlon coincé dans la gorge, à ressasser le beau temps d’hier et les armories du ciel.

Un voile dans tes yeux, tu fixes l’arc-en-ciel dans le caniveau. Tu balaies les scories d’un passé persistant à fixer des couleurs identiques, fourbies d’un filtre sépia. Le trottoir bientôt sera sec et ne reflètera plus rien que le vide de tes idées désordonnées. Le grêlon dans ton ventre en sourdine fixera le fiel. Jusqu’au prochain grondement où l’espoir reviendra clair comme l’eau du puits.

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Encore plus bleu

Lorsque d’une étincelle il allume son regard, il relâche ses vieux os dans le vif de son enfance. Le bleu de ses yeux s’intensifie pour devenir encore plus bleu. Une lueur interne le flatte - douce tension dans sa tête qui le fait tanguer dans son fauteuil - et d’un tour de manivelle le replace trente ans plus tôt, aux abords fragiles des années d’insouciance.

Ses paroles naissent péniblement dans son regard, les mots affluent en chahut dans les nervures rouges qui éclatent son iris. Perdu dans de nébuleux souvenirs, il tente de débusquer l’histoire en amassant le plus de bleu possible. Puis d’un seul trait, jaillissent des mots bruts et des phrases mal agencées qui éclatent dans l’air comme des ritournelles échappées d’un soixante-dix-huit tours rayé. Il suffit d’attraper au vol un groupe de mots et d’assembler les pièces du discours en puzzle pour rétablir le sens.

Le jeu est simple tant les histoires ont été rabâchées. Toujours les mêmes avec leur même rondeur en bouche, même bleu à l’âme, même désordre dans l’énoncé, même redite, même chute. Après la litanie, il attend de voir nos réactions, persuadé de nous avoir servi une histoire inédite et que sa primeur va provoquer l’enthousiasme dans nos âmes hébétées de jeunes gens. Nous feignons, bien sûr, pour relancer son cœur suspendu à nos lèvres. Des étonnements bien sentis, des rires exagérés, des exclamations trop hautes et quelques dévotions à son époque bénie assorties de lamentations sur ce paradis perdu et nous le sentons déjà revigoré, en paix au moins pour quelques jours.

Ses yeux reprennent alors le bleu neutre de la vieillesse jusqu’au prochain chapelet de souvenirs qui nous le donnera à vivre une fois de plus.


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