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On a tout dit

On a tout dit sur les matins, les levers de soleil en carte postale et la langueur des corps qui les regardent. On a tout dit sur nos matins chagrins de la veille l’oeil vissé sur la nuit incendiaire. On a tout dit sur nos mots échangés, nos haleines de poneys refoulées, le chewing-gum menthol pour goûter nos langues excitées. On a tout dit sur nos matins suants, les draps en boule au fond du lit, nos corps nus en appel d’eau. On a tout dit sur nos sourires au sortir du rêve, nos angoisses refoulées sous le traversin. On a tout dit sur le cendrier puant qui pleure à nos chevets, la bouteille de vin renversé sur la table et les draps maculés de nos ventres. On a tout dit sur nos têtes coincées dans l’étau de la nuit qui se regardent sans se voir, les pensées défendues sur nos bébés manqués. On a tout dit sur nos mains qui cherchent le chaud dans les plis et qui trouvent des creux dans des madeleines crevées. On a tout dit de l’amour qu’on n’a pas assez fait, des regrets muets que nos yeux s’échangent égarés. On a tout dit des secrets jamais révélés qui saignent entre nos dents de les avoir trop mâchés. On a tout dit de ces couches de suie que nos cœurs ont essuyé pour paraître plus fort et redorer nos blasons en épée. On a tout dit des fringues sur la descente de lit éparpillées, de nos sous-vêtements souillés par le stupre déversé. On a tout dit sur nos paroles d’amour renversées, leur saveur éculée à d’autres que nous mille fois répétées. On a tout dit sur les matins. Même qu’on aimerait recommencer.

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Dans le couloir

Derrière toi, je marche dans ce couloir. Un parquet neutre, de fines lamelles recouvertes d’une surface rugueuse antidérapante, des murs saumon sur le bas et gris sur le haut, des rampes de chaque côté pour tenir, tenir les corps qui déambulent. Tenir. Je me dis ça. Tenir. Tu marches lentement, mollement, d’un pas hésitant. Pourtant, tu connais ce couloir. Tu y viens chaque mardi depuis des mois. Les mêmes pas, le même couloir, les mêmes hésitations et lourdeurs sur l’antidérapant. Je te suis. C’est encore toi qui me montres le chemin, c’est encore toi le guide. Au milieu du couloir, tu t’arrêtes, tournes la tête à droite. Toujours. Salle des infirmières. Tu décroches un sourire à la porte entrouverte, cherche ta copine, celle qui te plait, que tu aimes séduire. Encore. Elle sort sa tête dans l’entrebâillement, te décroche un regard pleines dents. Tu réponds de tes yeux jaunes, le cœur en bourdon.

Derrière toi, je te vois dans ce couloir. Elle te prend par le bras pour les derniers mètres. Elle ne me regarde pas. Je n’existe pas. A ses côtés, tu parades, fanfaron de clinique. On approche. Tu tousses pour cacher ta gêne et les mots qui ne glissent plus. Au bout du couloir, une porte vitrée t’attend. Dans son reflet, tu me vois. Je marche derrière toi. Tu me lances un sourire crispé et piques ta tête de père dans mes yeux. De la contenance. Toujours. L’infirmière ouvre la porte, t’installe sur un fauteuil en similicuir rouille et accoudoirs couleur de lait caillé. Tu ne me regardes plus. La honte est sur ton visage. Je m’éloigne un peu, respecte ta pudeur. Ta copine badine sur tes cheveux toujours noirs malgré ton âge. Tu fais encore jeune. Mais il n'y a plus que les liserés verts de sa blouse pour épouser l’espoir. Elle te branche à la chimie, cathéter pleine peau. Une heure à tuer et je sors t’attendre.

Derrière toi, je t’aime dans ce couloir.

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Par la tête

Je n’ai pas les mots pour parler. Pour moi, les mots sont du silence, c’est pour ça que je les écris. Ils n’existent que dans ma tête. Et même si aujourd’hui j’essaie de les articuler, ce n’est pas naturel. Alors quand tu parles à l’envi de tes choses, de ta vie, ne m’en veux pas si je décroche, c’est que tout se brouille quand trop de mots abondent.
Tes logorrhées sont douces pourtant. Elles sont une musique à mes oreilles. Des sons jolis qui parcourent la gamme mais, pour que je les aime, il faut que mentalement je les voie s’écrire sur l’écran de ma pensée. Je suis un visuel des mots. Leur écho résonne dans ma tête que lorsqu’ils sont vus, photographiés comme des corps.

Un corps de quatorze en police Times New Roman parce qu’aussi ma vue baisse. Un bloc de lettres qui s’impriment dans ma tête me raccroche au sens et crée ainsi l’espace de la phrase. Un bloc qui organise ma pensée par-delà l’émotion que la suite de mots procure. Sinon je suis aveugle de toi et sourd à toute réaction. Au plus fin de l’entonnoir à mots, je deviens mutique et retranché, figé par un cerveau qui déraille.
Alors ça peut paraître brut - oui. Dépourvu d’affect - d’accord. Froid même - peut-être. Tout ce que tu voudras y mettre comme désobligeances mais je fonctionne comme ça, au décorticage du langage pour le rendre tendre à ma tête. Car, tu sais, ma tête est aussi un corps avec tout ce qu’elle comprend comme articulations et sensibilités : des genoux, des coudes, des plis et recoins, de la peau tendue, des commissures secrètes, des endroits inaccessibles, des aisselles puantes et des sexes mouillés. Pour toucher mon corps, le vrai, il faut toucher ma tête d’abord. Je n’écoute qu’elle. Le reste ne s’exécute que par elle.

C’est fonctionnel, cérébral, physiologique. Je suis monté comme ça. Sujet, verbe, complément ; le trop complexe, la reformulation et les manipulations verbales ne me touchent pas. De la bouche à la tête, il ne doit y avoir qu’une ligne droite. Je ne jouis que de la vue des mots, de leur voix qui pénètre mon cervelet. Tes mots aussi beaux soient-ils ne n’atteignent que lorsqu’ils se vident de leur apparat, qu’ils sont purs au sens cru et charnel du terme. 

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La nuit, cette affolante

Encore une nuit où tu glisses du lit par un appel incongru au grand ménage de l’intérieur. La nuit a écrasé cinq heures au fond de ton corps. Tu les sens peser dans tes cuisses et lester tes jambes.  Elles ont coulé comme un poison, suivi un parcours balisé et imprégné chaque parcelle de peau. Des heures mortes pour la conscience, du temps pris sur l’oracle pour saigner quelques veines d’allégresse. La nuit a fait son boulot de sape.

Tu es lourd, il est tôt, trop tôt mais te lever est la seule fin pour alléger le dedans. Le dehors est figé, même couloir où tu rampes interdit, mêmes lumières sales qui t’aveuglent, mêmes toilettes où tu jettes ton coup de grain. Quelque vent persiste dans la cuisine, une bourrasque intérieure aussi remuante que le mistral qui geint sur la mer. Tu remontes les volets roulants et découvre la nuit, cette affolante. Le bruit de la mécanique concasse le fiel du sommeil coincé entre tes oreilles et la machine à café achève le silence d’un couinement de hyène.

Tu bois un café rêche en bouche tandis que ta première clope arrache des glaires à la timidité du jour. Tu racles ta gorge enflammée par de vielles charrues de cendres et craches dans un mouchoir en papier ces miasmes qui t’emporteront. Le temps s’allonge et tu l’accompagnes sur le canapé. Un livre posé là te prend dans ses pages et t’invite une heure à sortir de ton corps. L’horloge bat la chamade, le frigidaire décompense et toi, tu cherches de phrase en phrase une justification à être là, si tôt à renâcler l’insipide.

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Bakélite

Tu as raccroché. Comme ça, d’un coup. Tu sais comme avant. Quand le combiné en bakélite faisait un bruit sec en le reposant et que le fil s’enroulait entre les doigts. Ça m’a fait cet effet : un coup de bakélite dans mon oreille et mon ventre s’est mis à rouler.

Tu as raccroché. J’ai patienté et espéré la tonalité. Tu sais comme avant. Quand il y avait cette série de sons graves très rapprochés qui t’indiquaient que le correspondant n’était plus là, qu’il avait posé le combiné d’un coup sec. Mais rien, le vide au bout de notre fil.

Tu as raccroché. Comme on jette l’éponge. Comme on part en retraite après une carrière bien remplie. Tu sais comme avant. On disait ça. On avait bossé quarante ans dans la même boîte. On avait donné tout son soûl. On disait ça : tout son soûl. Nous, on s’est donnés mais on s’est saoulés.
Tu as raccroché. Sans finir ta phrase. Sans même dire Adieu. Tu sais comme avant. On disait Adieu sans vraiment le penser. C’était pour provoquer l’autre, pour qu’il réponde Non pas Adieu, juste un au-revoir, on garde le contact. Plus de contact, juste un souffle, celui du combiné fendant l’air. Tu aurais pu au moins m’envoyer chier.

Tu as raccroché. Et je suis resté mon smartphone ballant au bout de mon bras avec cette bakélite dans la tête. J’ai tenu l’appareil serrer dans ma main comme une arme, fier et le regard brûlant. Tu sais comme avant. Dans les films en noir et blanc, de Truffaut ou de Cassavetes, ceux qu’on aimait tant. Je l’ai placé lentement sur ma tempe et j’ai cherché la gâchette pour me tirer une balle. Mais j'ai pas trouvé l’application qui tue.
 

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