Fichu gris - Extrait de "Les Gens" paru chez Tarmac Editions

C'est un petit bout de femme au visage bardé d’un fichu gris, été comme hiver, une cape d’invisibilité pour dissimuler une expression assurément mystique. Je la croise, tous les jours. Elle sort de sa grotte, vieille cahute coincée entre deux immeubles rénovés, claque sa porte récalcitrante d’un geste lourd, puis la verrouille avec trois tours d’une grande clé qu’elle pend par une corde à sa robe de bure. Elle longe les murs, la tête basse et les mains crochetées sur le nœud de son fichu. Elle use le même chemin, le même trottoir, chaque pas sur celui de la veille, trajet de jour comme de nuit. Une main se décroche en guide sur les façades. Cahin-caha sur le pavé, elle avance et le bruit de ses souliers élimés aux talons épouse sa démarche boiteuse. Elle entre dans l’église et demeure une heure sur un prie-Dieu, seule ; puis retourne chez elle en répétant le parcours à l’inverse, dans le même sillage : le trottoir au plus près du mur, la tête penchée sur ses Richelieu, les mains crochetées au fichu.

Personne ne connait son nom, on la dit sourde et muette. Certains la croient aveugle, ce qui expliquerait l’application qu’elle met à millimétrer ses trajets, sa foulée précieuse et ses yeux défunts perdus dans le fichu gris.

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Extrait de "Les Gens" paru chez Tarmac Editions Jean-Claude Goiri (photo de couverture : Alain Mouton)


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  • 17.1.19

Vieillesse crue - Extraits de "Rats taupiers", éditions des vanneaux

16 janvier
St Marcel

Tu commences à poser quelques cheveux blancs sur tes tempes comme un impressionniste mettrait la dernière touche à son tableau. Tu les huiles avec tes doigts en faisant le contour de tes oreilles. Grandes oreilles en gouache que nous avons en commun. Souvent je les regarde. Elles sont notre partage, ces oreilles. Des oreilles qui n’ont entendu que peu de mots mais aujourd’hui elles ont le même gris autour et la même mollesse aux lobes. Ce sont deux paires d’esgourdes d’artistes remplies de la cire des paroles oubliées.

Tu commences à t’inquiéter sous les sourcils. Ici aussi, tu as chassé quelques poils gris rebelles. Tu aimes le noir et tiens à le conserver. Alors tu gommes à la gomina. Ton gel encolle les poils, plaque tes cheveux répandus par grappes, efface les blancs, les brouille avec les noirs. Tu grandis encore, tu ne vieillis pas. Ce ne sont pas les quelques ridules qui grêlent ton front qui vont faire plier le Marcel que tu es. Ce ne sont pas quelques blancheurs de tempes qui vont accélérer le temps et faire oublier que tu as un cœur de vingt automnes. Non, tu luttes et tu vieillis bien.

Tu commences à avoir mal au dos, le soir après la vigne. Les coteaux sont de plus en plus raides, de plus en plus hauts. Mon Dieu que la terre est basse, que ta tête est lasse. Tu te courbes et grossis. Tu t’enfonces dans le poids du temps et ta silhouette s’empâte. Tu ressembles à un Botero, ramassé sur toi-même. De petit homme trapu, tu deviens ventripotent, le cou en corolle de graisse meuble. Ton visage en atteste, tu vieillis en bourgeois repu. Tu as du mal à monter les escaliers et quand, arrivé au palier, tu craches tes poumons en râle, c’est tout ton corps de graisse qui tremble.

Tu commences à vraiment vieillir. Tu as désormais besoin d’une canne sur les trottoirs. Ton pas est lent et tes cheveux noirs ne sont plus que de la poudre de souvenirs. Tu portes une casquette de vieux, grise à carreaux verts. Elle est élimée et mitée mais tu y tiens, c’est la seule qui couvre entièrement ton crâne glabre. Tu déambules dans le village à la vitesse d’un mollusque, d’un escargot géant qui laisse des traînées de bave. Tu n’as jamais été aussi visible, imposant petit bonhomme vieux et lent, et pourtant tu es en train de disparaître.

Tu approches les quatre-vingt automnes et quelques hivers. Je ne t’ai jamais connu d’été et peu de printemps. Tu es alité depuis des mois. Tu ne peux plus bouger, ton corps a cédé tout combat inutile. Tu vas mourir tôt ou tard. Peut-être demain ou dans dix ans. J’attends ta mort, j’ai l’âge pour m’y préparer. C’est normal de voir son père devenir très vieux. C’est naturel à cet âge de s’attendre à la mort. Tu ne parles plus du tout. Les mots ne traversent plus ta gorge congestionnée du gras du monde. Tu ne vois plus ton sexe désormais masqué par la masse flasque de ton abdomen. Étendu en permanence sur le dos, ta vue s’arrête devant une montagne de chair, une chair gonflée par des années d’excès. Tu vas décéder. Tu agonises. Tu meurs.

Mais non. Mais non, voilà, tu es parti avant. Tu n’as jamais vieilli. Tu aurais pu vieillir. J’aurai aimé que tu vieillisses. Tu aurais fait un joli vieux, mince et élégant. Tu n’aurais jamais grossi, tes cheveux seraient restés éternellement bruns et gominés. On aurait recollé nos oreilles à la vie. Tu aurais peint des tableaux de la vie rurale, des Courbet, des Van Gogh, et avec les yeux, tu nous aurais conté les vignes et le vent dans les futaies. Tes petits-enfants t’auraient admiré et aimé comme je t’aime. Tu aurais été un merveilleux grand-père, gouailleur et enjoué. Tu aurais porté radieux quatre-vingt, quatre-vingt-dix printemps, cent ! Tu aurais capturé le temps dans un seau à vendanges. Il n’aurait pas pu se rattraper à l’anse. Tu aurais pu le plaquer au fond. Tu aurais pu le crever du dedans, ce temps où je t’ai perdu au lieu de me laisser croire au parricide.

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Extrait de "Rats taupiers" paru aux éditions des vanneaux

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  • 16.1.19

Ritournelle

Je traverse le silence
qui s’étend sur la grève.

Dehors semble écouter
une musique venue d’ailleurs.

Dedans pour moi inaudible
pourtant je la sais au vent,

oubliée de mes émotions,
coincée dans quelque perte,

ritournelle qui pourrait sauver.
  • 6.1.19

Qu’une rue de province

La rue lève les yeux au ciel. Lasse et les cernes lourds, elle semble vouloir en vain chasser ces gros nuages noirs qui lui font de l’ombre. À moins qu’elle ne songe à demain, aux combats qu’il faudra mener pour garder la tête haute. Ses trottoirs se froncent comme des sourcils. Son front se ride de venelles sombres qui viennent encore alourdir son moral.
Elle aimerait, elle aussi, prendre d’assaut les rondpoints où les feux réfléchissants de la colère n’en finissent plus de brûler. Elle souhaiterait, elle aussi, avoir le pouvoir d’achat des belles avenues, scintiller de guirlandes électroniques multicolores, de neige synthétique où glisse le traîneau des plus riches. Mais voilà, elle n’est qu’une rue de province, parée de nains vieux et paresseux qui se balancent mollement en haut de ses réverbères. Elle clignote un peu mais sans joie, juste pour donner le change à cet avenir qui l’aveugle.
  • 29.12.18

Compte à rebours

Le temps étire ses jambes
avant le grand saut.

Encore jouer avec les jours
pour se rassurer que ce qui part,

impalpable désillusion,
invisible lumière promise,
insaisissable tremblement,

ravit toujours nos envies
de passage vers l’inconnu.
  • 27.12.18

Prendre le soleil

La rue prend le soleil, les orteils écartés sur la mer, une brume matinale en guise de chapeau. D’aucuns qui la traversent disent qu’elle fait une belle fainéante ainsi allongée au bord de l’eau, nue comme un vers, aussi longue qu’un mille-pattes à qui on aurait coupé l’herbe sous les pieds. Or, elle en a gros la rue, gros sur son moral car se laisser aller de la sorte, alors que tout le monde s’ébroue ailleurs dans les usines, les bureaux, les écoles, lui pose tout de même des problèmes de conscience. 
On la croit détendue, toute à sa vacuité de rue mais en définitive elle rumine, seule, complètement épuisée par une année de doutes et de colères rentrés. Si les gens ne faisaient pas que passer avec leur jugement hâtif, ils verraient au bord de ses trottoirs couler quelques larmes de désespoir, des larmes de décembre comme une neige de saison ; ils sentiraient ce froid humide sortir de sa bouche, son asthénie chronique qui paralyse tout son corps. La rue prend le soleil, oui, mais parce que c’est tout ce qu’il lui reste.
  • 20.12.18

Attendre la nuit

Les mots se rouillent sous la pluie,
leurs sens premiers se grippent.

Il faudrait décoller les joints,
huiler les rouages du jour.

Ou bien attendre la nuit
que cessent les averses.

Sécher le tout et espérer
que leurs cris me recouvrent.
  • 16.12.18

À tous les vents

On sent le vent violent
siffler dans les oreilles,

le ciel en chef d’orchestre
battre la mesure du temps.

Et moi qui marche contre
à la recherche d’une mélodie,

d’un coup de sang dans les tempes
qui rendrait la musique supportable.
  • 14.12.18

Dans un repli

Je garde dans un repli de l’esprit
la raison blottie dans un linge.

Pas que j’aime la folie mais sa branche
où se balancer me fait oublier la vie.

Je conserve tout près du cœur
la violence des sentiments tordus.

Pas que je ressasse d’anciennes rancœurs
mais il me plait d’y trouver une tendresse.

  • 8.12.18

Paresse

Je traîne à bout de bras
des années de paresse

comme si le monde
allait tout seul me guérir

de mes erreurs,
de mes rêves écartelés,
de mes monstres dans la nuit.

L’enfant a peur depuis long
mais derrière se cache l’immortel.
  • 6.12.18

Tête folle

Je prends part au grand brouillard
dans lequel nous sommes tous.

Je sais l’absurdité du monde
dans lequel on cherche une lumière.

Pourtant, tête folle, je fredonne
encore de vieux airs désuets.

Chansons légères pour garder
une insouciance sous la langue.
  • 2.12.18

Rien d’autre

De cet instant-là, rien d’autre à retenir que le flottement du rideau, que ce doute se balançant par la fenêtre entrouverte sur un ciel aussi blanc et ambigu qu’un drap étendu entre deux étoiles, rien d’autre que ce souffle perdu par où le temps se faufile et s’étale hagard dans le lit du soir.
  • 1.12.18

Rhume

Le vide vient de l’intérieur,
quelque politesse le masque.

La pudeur charrie ses miasmes,
spleen ouvert aux quatre vents.

Alors que novembre tousse,
je retiens des larmes inconnues.
  • 24.11.18

La dispute

J’éteins la lumière
comme si je soufflais
sur un reste de bougie.

Avec la même perte,
la même fumée noire
qui prend à la gorge.

La nuit dans la bouche
et dans mon regard,
le souvenir de la flamme.

C’est là que se tiennent
deux trois mots obscurs
qui se disputent un poème. 

  • 17.11.18

La rue est à la rue

La rue sait désormais que les fins de mois difficiles commencent dès le cinq. Je le vois à ses fenêtres basses. A ce vent en fin de compte qui l’abrutit mais aussi à son trottoir triste et miné de petites bombes en forme de rejets. La rue est à la rue. Criblée de dettes envers l’homme qui la traverse. Elle boucle ses affaires avec peine. Elle a beau s’agiter, elle ne s’en sort pas. La vie de la rue est trop rude, trop bétonnée, rêche et pauvre. Dans son for intérieur, elle sait qu’elle n’a plus que ses agios pour pleurer.
  • 16.11.18

L’essentielle mélancolie

L’œil s’use à trop fixer
les choses quotidiennes.

Il n’y trouve plus rien à allumer
sans cligner la réalité.

Deux battements de cils,
paupière en persienne,

le jour alors se décante
sous le voile de l’image.

Il ne reste qu’une écume
entre lui et le monde.

L’essentielle mélancolie.
  • 8.11.18

Terre brûlée

Ce matin, la chambre ressemble
au désordre que j’ai dans la tête.

Un drap froissé entre mes oreilles
laisse les pensées partir en coton.

Un rêve brodé de cheveux blancs
finit sa nuit dans un sillon du lit.

Seul rempart à cette terre brûlée
où le sommeil ne suffit plus.
  • 3.11.18

Une ombre sur le mur

Une fenêtre se ferme
dans le bâillement du soir.

J’entends glisser
une ombre sur le mur,

monter dans l’air
l’angoisse des nouveaux nés.

Puis plus rien,

sinon cette voix en moi
qui veut empêcher la nuit de tomber.

  • 27.10.18

Avouer aux oiseaux

L’œil agacé par le soleil
tourne autour d’une idée folle.

La pensée parle trop haut,
divague puis perd l’écume.

Bien que les apparences
et mon corps soient contre moi,

il faut bien avouer aux oiseaux
qu’ici je travaille à m’oublier.
  • 21.10.18

On le dit

La rue garde des mystères enfouis dans son creux. On le dit.
Mais que dire de cet homme grattant le sol de la pointe de son pied ? On le dit. Enfin non, on ne le dit pas, on se demande ce qu’il fait penché sur le bitume. On dit qu’on se demande ce qu’il cherche. Une tache à effacer, un mégot à écraser, un toc à assouvir ? On le dit. Mais on ne sait pas. Aussi bien cherche-t-il un de ses mystères qui se cache précisément là où sa chaussure pointe, bien que l’endroit lui soit connu, bien que ce lieu, cet endroit précis du trottoir soit terrain intime pour lui comme pour toutes les autres personnes qui l’arpentent en long et en large, tous les jours ?
On le dit. Mais faut-il se mettre nous aussi à gratter le sol pour comprendre ? Pour savoir ce qui se masque à notre entendement, ce qui échappe à nos déplacements, à l’appropriation même que nous faisons de cette rue soi-disant nôtre ? 
On le dit. À moins que ce soit une erreur. À moins que cet homme ne soit qu’une erreur dans la rue, qu’un schisme dans le décor, qu’un halluciné qui cherche des mystères là où il n’y en a pas. Seule la rue sait ce qu’elle renferme d’histoires non résolues, d’énigmes indéchiffrables, de soleils dans l’amertume, de turpitudes dans le lisse, d’affolantes douleurs dans les plus belles couleurs comme dans les petites taches ineffaçables. Mais, elle, ne le dit pas.
  • 20.10.18

Tremblements

Le chemin est long
pour qui doute de son enfance.

On marche longtemps
dans les silences d’une mère,

la misère du cœur attachée
à chacun de ses tremblements.

Et dans l’escalier des manques
toujours l’oeil du père se lève.

Avec lui, la douleur d’après
qu’on pensait oubliée.

Le chemin est long
pour apaiser la mémoire.
  • 14.10.18

Girouettes

Je vois partout
le monde s’époumoner,

tourner sur lui-même
sans prendre garde aux vautours,

ces girouettes aux grandes ailes
qui s’arrogent l’impunité des dieux.

Arrêtons de lécher leurs ombres
avant que le cauchemar n’éclate.
  • 12.10.18

Évacuation

Je laisse passer les orages,
sur leur chemin la colère.

Pourtant dans les rigoles,
toujours une eau qui appelle.

À accélérer les passages
où les plaintes obsèdent.

À confier au ruissèlement
l’évacuation des peines.
  • 9.10.18

Intimité

Je regarde le soir
retirer ses guenilles.

Comme il se défroque
laissant la peau du ciel nue.

Sans honte le voilà
par-dessus un nuage,

comme un diable agrippé
aux cheveux de la nuit.

Le reste appartient aux ombres
qu’il vaut mieux laisser seules.
  • 6.10.18

Extrait de L'instant à côté - Éditions du Cygne

Derrière la naïveté des nuages,
une pâle douleur se contient
entre deux brassées de ciel
aux couleurs surmenées.

Elle cache un visage inconnu
à la peau flétrie par les âges
qui ressemble à cette pomme
sur la table restée à l’air libre.

Avec un rien d’acide en plus
quand on y plante les dents,
un relent de sucs mal digérés
par l’estomac du monde.

*

Extrait de L'instant à côté paru le mois dernier aux Editions du Cygne
http://www.editionsducygne.com/editions-du-cygne-instant-a-cote.html
  • 4.10.18

Avant le redoux

Je cherche toujours

la fenêtre qui apaise,
le coin bleu où ranger ma peine,

la forêt qui protège,
sa clairière et son feu de bois,

ce supplément de chaleur
que seul ton corps peut donner,

simplement pour garder
l’équilibre entre deux fatigues

avant le redoux
et la grande coulée de neige.
  • 29.9.18

Petite lune oubliée

La nuit a mâché quelques rêves
et le matin a la bouche pleine.

L’envie de mordre se perd
dans l’œilleton du ciel,

cette petite lune oubliée
dans le fatras de la mémoire.

Il faudra tout le jour garder
la langue dans la brume.
  • 27.9.18

Amnésie

La rue perd la mémoire. On la voit se gratter la tête. Sur les toits des nouveaux immeubles, les terrasses fleuries sont hirsutes. Les tuiles des plus anciennes maisons regardent ailleurs à travers le vert de gris. La rue perd la boule. Elle roule dans les caniveaux à la recherche de son passé. 
Un homme passe. Un vieil homme qui ne reconnaît plus rien de la rue aseptisée. De vieux chars tournent dans ses souvenirs. Des chenilles tracent encore la route dans ses pensées ; surtout le soir lorsqu’en un éclair, il croit encore entendre les sirènes du couvre-feu dans le battement de quelques artilleries. Mais la rue ne se souvient de rien. Le bruit des bottes pourtant résonne encore dans la tête du vieux monsieur. Le souvenir gratte les toits. Gravé sur les murs des venelles ou planqué dans les caves sourdes au fracas des canons, le passé doit se taire. Il ne faut pas que la rue se souvienne. 
  • 20.9.18

Contrecœur


Je tiens le jour entre mes mains,
un regret un peu flou dans le creux.

Un air de violon échappé d’une fenêtre
lui joue une mélancolie douce.

Je serre les poings pour le retenir,
ressentir un instant ce qui fuit.

Entre les doigts et sous l’archet,
à contrecœur bât le tambour.

  • 15.9.18

Premier goût

Je vois passer les heures
dans la soupe du soir.

La cuillère plonge lasse
dans les grumeaux du ciel.

Mon absence se dispute
quelques mots sur la table.

Un oiseau glisse lentement
dans l’assiette du monde.

Dans son sillon un peu de sel
pour retrouver le premier goût.
  • 14.9.18

Parution de « L'instant à côté » aux Éditions du Cygne

Parution de « L'instant à côté » aux Éditions du Cygne. Le recueil est désormais disponible en ligne auprès de l’éditeur > http://www.editionsducygne.com/editions-du-cygne-instant-a-cote.html

Extrait de la préface rédigée par Dominique Boudou :

Des rumeurs passent, venues de la ville. Voitures et motos dans les mirages. Cigales ou grillons au cœur des fatigues. Lampadaires comme des promontoires pour les mouettes égarées. Les trottoirs mêmes sont en sueur quand la rosée perle mal.
Puis la mélancolie rabat les vagues en lisière du chagrin. Les oiseaux sont pris en tenaille entre le ciel haut et le ciel bas. Il faudrait vivre pourtant. [La fenêtre même a envie de lumière]. Il faudrait saisir la langue étrangère de l’instant tout en répudiant [les joues du crépuscule] et [les peurs enfantines à l’heure du coupe-gorge].
Mais comment s’y prendre avec les plis et les déplis du visible, ses envers et ses revers ? Comment venir à bout du rouleau des questions ? Se croire poète suffira-t-il ?



  • 10.9.18

Rions


Dehors tourne à vide
sur un homme dans la rue.

Il rit tout seul assis
sur un banc de fer blanc.

Il rit bouche ouverte
pour que sorte la douleur.

Il rit sur une plaie aussi rouge
que le banc est blanc.

Jusqu’au moment où son oeil
retourne vers toi le malaise.

Jusqu’à cet instant où tu sais
qu’à ton tour il faudrait rire.
  • 8.9.18

Çà et là

Un regard se pose çà et là,
le long des accidents de l’âme.

Il accroche un espoir
au bout d’une ligne brisée,

construit un pont pour relier
quelques errances passées.

Rien de tout cela n’a de sens
sinon celui du chemin

où chaque blessure s’ajoute au vivant.
  • 7.9.18

Vieux chewing-gum

Une femme et son fils dans la rue. Ils marchent lentement. La mère traîne l’enfant à bout de bras. Elle voudrait accélérer le pas. Lui, il s’en fiche malgré l’angoisse blottie au fond du regard. Tous les deux ou trois mètres, il tape le sol avec la pointe de ses souliers. Il veut freiner l’allure imposée. Il se penche, ramasse un caillou, le porte à la bouche. La mère agacée tire sur son bras comme sur une corde. Ce qui a pour effet de faire basculer son petit corps mal assuré vers l’avant. Immanquablement, il tombe, crie, et cette fois, saisit un vieux chewing-gum dur comme une pierre et se met à le lécher. Une dizaine de minutes d’un tel manège et excédée, la femme lâche la main de son fils et le gifle.
Les visages échangent un long silence avant l’éclatement des pleurs.
La rue semble mal digérer l’agression. Le ciel se noie dans de longs draps d’ombres, le trottoir vacille, les voitures passent sans un bruit. L’enfant gémit. La mère reste figée à proximité d’un arbre, se laisse tomber finalement contre le tronc, baisse la tête. Le garçon se roule parterre, tape des pieds, hurle tandis que la rue souffre d’un léger tremblement. Les lumières aux fenêtres frémissent puis s’éteignent, le vent se tait, le ciel est désormais planqué derrière la honte. Rien ne sera plus pareil. Le souvenir de l’enfant gravé contre un tronc d’arbre. Chaque fois qu’il sera convoqué, il aura le goût poussiéreux d’un vieux chewing-gum. 

  • 1.9.18

Qui de sa main glisse

J’écoute le vacarme du monde
que l’on jette à tous les balcons,

le bruit incessant des voix
comme des bottes sur le pavé

mais j’entends aussi l’enfant,
la bille qui de sa main glisse,

ce petit rebond sur les carreaux,
cette harmonie infinie dans le chaos.
  • 30.8.18

De ce qui part

Il faudrait détendre les fils
où sont posés les entêtements.

S’accorder la patience sous la fatigue,
tirer un trait sur les ratés, recommencer.

Facile à dire tant on sait
ce qu’il y a de fierté sous la souffrance,

ce qui en nous ne lâche rien de ce qui part.

  • 25.8.18

Marche funèbre

Sur le dos d’un corbillard,
un éclat de lumière traverse la rue,

comme une mouche dans l’œil
après trop avoir regardé le soleil,

comme un regret flottant à la surface
d’une coupe de champagne,

comme un refrain entre soi et le monde
quand la nuit rentre bourrée de chagrin.
  • 24.8.18

Perdre la vue

Le regard file vers l’ombre,
suivant le vent sa marche libre.

Dans le balancement de l’arbre,
un vieux berceau apaise les peurs.

Mais sans répit la lumière revient
opérer de nouvelles saillies.

Elle est ce guide dans les limbes
– pourtant, je pourrais perdre la vue.
  • 22.8.18

Coup de rabot

Je bute sur une phrase
qui déplierait les angoisses,

qui opèrerait à cœur ouvert
les pensées les plus sombres.

Mais toujours l’œil regarde
ailleurs où la réalité domine.

Chaque jour un peu plus,
la ligne du temps rabote le verbe.

Chaque nuit un peu plus,
l’espace de la phrase se réduit.
  • 17.8.18

Entre deux tasseaux

Je regarde un coin de ciel
se découper entre les rideaux.

Un nuage qui s'effiloche
dessine une herse sur son dos.

Il faudrait caler cette déchirure
entre deux tasseaux

pour éviter qu’elle ne tremble
sans cesse au-dessus de ma tête.
  • 12.8.18

Mauvaise fille

Après la baignade, la rue se change dans un de ses coins sombres. Elle laisse tomber sa serviette entre ses jambes. Dévoilant ses courbes, elle enfile rapidement une culotte de rechange. On la voit plus tard, entre chien et loup, longer la plage en tordant son maillot de bain pour l’essorer. Elle a de l’allure notre rue à ainsi déambuler en petite culotte, les seins à l’air. Elle s’en fout du qu’en dira-t-on. De toute façon, tout le monde dit déjà que c’est une mauvaise fille, notre rue. À toujours se faire rôder par la nuit, à tourner avec des voyous autour des lampadaires, maquillée comme un faubourg bobo, aguichant tous les chemins qui passent avec son air de grande avenue. Mais on lui pardonne tout. On sait d’où elle vient. Sans père ni mère, elle a été adoptée par une sale ruelle qui l’a très vite laissé tomber pour partir avec un boulevard bourgeois de la ville. Elle s’est faite toute seule, comme on dit. Elle en a mordu du bitume. Alors, elle peut bien montrer son cul. Ici, on ne lui en veut pas.
  • 11.8.18

Rendez-vous

L’oeil cherche un refuge
dans le décompte des heures.

Avant le repic, l’aiguille hésite
sur l’horloge du clocher.

Ce moment ne compte pas,
laisse croire à une éternité

que déjà la paupière sursaute
au dernier coup de midi

comme un rendez-vous raté.
  • 11.8.18

Rempart

Je garde encore près de moi
les gestes maladroits de l’enfance.

Un doigt ripe sur le cuir
et la boucle des lacets file.

Un chemin pris à l’envers
et le monde fuit sous les pieds.

Un baiser manque une joue
et la caresse fait mal.

Mais pour rien je n’en changerai.

Ils restent le rempart
à trop de certitudes.
  • 8.8.18

En crabe

La rue tenait son rôle de rue quoi qu’il advienne. Celui de faire circuler les gens dans un ordre que l’on aurait pu croire aléatoire alors qu’en définitive, la rue calculait tous les déplacements. La preuve en était que les accidents, du moins pour les piétons, étaient très rares. Même serrés sur les trottoirs, face à face et en marche avant, chacun savait ce qu’il devait faire. Descendre ou monter au bon moment sans que cela ne demande de calculs préalables. De la même façon, nous nous croisions sans problème, nos épaules étant téléguidées pour se tourner soit à droite, soit à gauche en fonction du mouvement effectué par notre vis-à-vis. La rue nous guidait et c’était chose commune de dire que personne jusqu’à présent ne s’en était plaint. On observait bien de temps à autre quelques accrochages mais sur le nombre de croisements réussis, la proportion d’incidents graves demeurait insignifiante. 
Tout cela était très bien jusqu’au jour où l’on assista à un dérèglement de la circulation piétonnière inédit. Ou pour être plus précis, un dérèglement des piétons eux-mêmes. Ils se mirent soudain à marcher en crabe. Non seulement de côté donc mais aussi à reculons et les bras écartés. La rue ne sut plus comment s’y prendre pour réguler un tel trafic. Tourner les épaules, les bras ainsi écartés, ne résolvait plus aucun croisement, pire, cela provoquait des collisions en chaîne qui faisaient chuter une à une chaque personne s’aventurant à croiser quelqu’un sur le trottoir. Monter, descendre n’était pas non plus chose facile tant l’envergure de chaque individu s’était multiplié par deux voire par trois. Il en résultait que les bras débordant du trottoir se faisaient embarquer par le flot des véhicules. Ce fut le chaos pendant plusieurs semaines où la rue n’arrivait plus à compter le nombre de chutes mortelles ni celui des amputations des membres supérieurs. 
Bientôt, plus personne en capacité de marcher dans la rue ne possédait de bras. Manchote, circulant de côté et à reculons, la rue dut s’adapter à cette nouvelle population. La nature toujours reprenant ses droits, peu à peu, elle trouva de nouveaux repères. Monter et descendre du trottoir sans bras fut au début un peu difficile tant l’équilibre était précaire mais, paradoxalement, débarrassés de l’envergure gênante des individus, les croisements sur les trottoirs s’en trouvèrent facilités. Si bien que chacun à nouveau se croisa comme au bon vieux temps où l’on marchait de face et en marche avant.
  • 5.8.18

Dans le miroir

Face à ce visage d’automne,
au plus près d’un instant choisi,
mon oeil fixe sa mémoire dans le miroir.

Le chemin a jeté tant d’orties sur sa peau,
de boutons de neige dans ses cheveux,
de silences profonds sur ses lèvres,

tant de pièces du puzzle éparpillées
sur la surface du souvenir,
de pensées prisonnières
d’un indémêlable écheveau,

qu’il est devenu impossible d’en raconter
l’histoire sans inventer un monde
où les miroirs n’existent pas.
  • 4.8.18

Tambour battant

Parfois ce sont de vieux visages
qui viennent trembler à la fenêtre.

Sans prévenir une autre image
remplace le cadre du réel.

Un soleil pour ces autres
sous un mirage qui les brouille.

Des anciens, des oubliés
revenus de l’œil de la machine,

tambour battant la mémoire.
  • 29.7.18

Tout est (presque) réuni

Tandis que mon regard
s’ennuie du ciel,

un homme sur le toit
regarde passer un oiseau
entre deux antennes râteaux,

un avion à hélices
dégomme le silence
en dévissant une étoile oubliée,

une cheminée à col haut
sort de la brume
pour vidanger la nuit.

Tout est réuni pour iriser l’oeil
hormis ce grand nuage gris
en forme de hangar à soucis.
  • 27.7.18

Rorschach

J’étale les couleurs sur la toile cirée,
comme un enfant en mal d’inspiration.

Un dessin dégouline.
Une tache de Rorschach ?

Une ombre sous les yeux
mange un visage vert et bleu.

Au milieu un sourire
me la fait à l’envers.

Il manque le ciel
la maison, les fenêtres parfaites
et la porte avec pelouse allongée sur le seuil.

Tant mieux.
  • 26.7.18

Dimanche

Tracer un trait à la verticale de l’horizon,
pour couper ciel et mer en quatre.

Laisser l’œil s’agiter dans un des carrés,
entre l’oiseau et son ombre sur le mur d’en face.

Goûter le sel sur le bord de la fenêtre
en regardant le vent jouer avec les rideaux.

Vouloir saisir les ailes d’un papillon
puis finalement s’endormir entre deux vagues.

  • 22.7.18

Un détail

Je retiens du jour au moins un détail,
un rien dans un courant d’air
qui aura la prétention de n’être
que d’aujourd’hui.

Un bol ébréché contre un coin de table,
un voile noir dans ton regard,
une pensée de mort mal digérée,
un beau poème à peine entamé.

Pas grand chose en somme
mais qui mis bout à bout
sonne comme un aveu coincé
entre deux portes.
  • 21.7.18