Barricade de rires

Tu éloignes la pensée de la mort, la pousses hors de nous. Chaque fois qu’elle pointe le bout de sa faux, tu dresses des barricades de rires, véritable barrière de dents blanches rescapées de nos vieillesses. La mort ne passera pas, dis-tu. Tant que nous saurons rire, elle ne passera pas. Nous savons tous les deux qu’il n’en est rien. Qu’on a beau brandir comme des drapeaux blancs nos joies à bout de rêves, la mort est en nous depuis longtemps, paresseuse tant qu’on la tient en respect mais bien présente, machiavélique et silencieuse.
Alors quand au bord d’un sourire forcé, elle nous pousse jusqu’au frisson ou lorsqu’un silence trop long cède la place au grand fond, tu te laisses aller à pleurer, fatiguée par tant de bonheur à opposer. Dans ces moment-là, je me tais et te tends la main, non pas pour que tu la saisisses dans un geste de communion, mais pour que tu vois que, malgré tout, ma main, mon bras, mon corps feront toujours barrage.
  • 22.2.19

Plic, ploc

Les minutes se relâchent ;
dans l’air, forment des gouttes.

Une à une dilatées, un peu
d’eau pour nos bouches sèches.

Plic, ploc sur les claviers usés,
on frappe des mots inconnus.

18h57 #AuBureau
  • 20.2.19

L'heure des cookies

Depuis les algorithmes,
on a perdu notre libre arbitre.

Certains le cherchent encore
dans des tableaux Excel.

La plupart éteignent la lumière,
laissent leur ego battre le rythme.

Pendant ce temps,
les cookies font leur boulot.

15h21 #AuBureau
  • 19.2.19

Va-et-vient

Le temps se fige avant la bascule,
certains arrivent, d’autres partent.

Va-et-vient des places habitées,
chaise roulante pour plusieurs fesses.

Bonjour, bonsoir : on ne sait pas
quoi se souhaiter d’autre.

La nuit tombe avec le courage.

18h25 #AuBureau
  • 18.2.19

Que faire de nos peaux usées ?

Que faire désormais de nos peaux usées ? Je te regarde caresser mon cuir tanné par le soleil. Tu lèves légèrement la main, tu frôles, tu dessines comme si tu refaisais le parcours qui nous a mené jusque-là, jusqu’à ce lit rempli de nos tendres poussières. Tu traces le chemin à l’envers, sur la peau notre carte. A chaque blessure que tes doigts rencontrent, petit renflement après petit renflement, tu dresses ce sourcil qui déclenche le sourire ; le tien d’abord puis le mien en reflet. Nous sommes dans cette lumière partagée plus près de la parole en nous taisant.
Nos peaux se sourient, vois-tu, s’accommodent de nos mains tordues. Nos corps s'élisent, même si le miroir nous fait douter, même s’il faut chaque jour encore tout recommencer.

  • 16.2.19

L'heure de pointe

Le tramway passe sous la fenêtre
et sous le nez d’une vieille dame.

Sa lassitude tranche avec le soleil
étendu sur la façade d’en face.

C'est le début de l’heure de pointe,
des nerfs à vif au klaxon des rames.

Depuis la rue, personne ne voit
nos solitudes briller derrière les vitres.

17h22 #AuBureau
  • 14.2.19

Par lents battements

Les rideaux sont tirés,
les visages aussi.

L’hiver laisse des traces
jusque sous les yeux.

À l’endroit même de
la plus fragile peau.

On ne parle plus que
par lents battements de cils.

19h03 #AuBureau
  • 12.2.19

Avec le même doute

Tu me regardes avec toujours le même doute. Tu me regardes comme tu m’as toujours regardé. Un appel à la rescousse toujours tendu dans les yeux. Mon reflet ridé dans ton iris convole avec ce doute qu’on partage depuis toutes ces années. C’est avec lui qu’on a balancé nos vies jusqu’ici. Un coup parfait, un coup dans l’eau. Mais toujours le doute comme guide, sans jamais se reposer sur l’éclat de nos voix, sans jamais changer une virgule à nos écritures instinctives.
Nous sommes deux vieilles ombres désormais ; mais que nous doutions encore nous maintient ensemble dans une jeunesse irréelle, enroulés chaudement dans une naïveté d’oiseaux.
  • 10.2.19

Oublier

Les mots se soulèvent,
volent au-dessus des têtes.

Le jour a tendu les corps,
désormais la nuit les absorbe.

Oublier
coups cyniques,
verbes hauts et courts,
discours stériles.

Chacun prépare sa sortie,
ronge ses colères enfouies.

La nuit effacera toutes les rancunes.

19h40 #AuBureau
  • 7.2.19

Sous les bureaux

Le réverbère et le néon intérieur
se confondent sur les vitres.

On y voit nos visages déformés
se barbouiller de lumières.

Nos jambes molles s’étalent
sous les bureaux poussiéreux.

Février fouille nos mélancolies.

18h38 #AuBureau
  • 6.2.19

Du bleu au jaune

Une lampe s’allume puis une autre,
l’heure bleue tourne au jaune pâle.

Un cri au loin manifeste la fin
d’un nouveau jour de grève.

Face à moi, l’écran a l’air fatigué
ses pixels jouent avec mes cernes.

18h29 #AuBureau
  • 5.2.19

Peu de la nuit

Peu de la nuit toujours
pour changer les rêves.

L’enfant passe sans bruit,
effleure une peur ancienne.

Les arbres sont trop hauts,
malgré l’âge on y grimpe encore.

Peu du jour pour effacer
les larmes et les écorchures.
  • 3.2.19

Trop vu

J’ai l’impression aveugle
de percevoir dans le noir la brume.

Je prends son voile pour cape,
avance comme rampe l’animal.

Je ressens alors le bois et la neige,
la ville endormie sous les réverbères.

Je me retrouve sur le chemin
où mes yeux vident mille images trop vues.
  • 1.2.19

À leurs oreilles

J'entends les enfants
chahuter depuis la fenêtre

leur voix, dans la rue gelée,
former des ronds de fumée.

Quelque souvenir s’y cogne
comme les années sur mon visage.

Une ride de plus quand la mère
crie à la soupe à leur oreilles rougies.
  • 28.1.19

Dans l'air de la rue

Il y a dans l’air, dans la rue, dans l’air de la rue : de la peur. On ne l’aperçoit pas du premier coup, la peur qui rôde dans la rue. Elle n’a pas l’air d’être de la peur, elle ne ressemble pas à l’idée qu’on se fait de la peur. C’est une peur cachée dont seule la rue connaît l’existence puisqu’elle la retient en elle, jusque sur ses trottoirs, jusque dans les regards des passants.
Comme pour cet homme croisé ce matin, cet homme bien urbain, au sourire franc lorsque nous nous sommes rencontrés du même côté du trottoir. Cet homme propre sur lui, le regard haut, l’allure fière. Cet homme qui a fait un écart pour me laisser la place et qui m’a souri de son plus beau sourire en s’excusant presque d’être sur mon chemin. Son sourire voulait dire : excusez-moi, je ne vous ai pas vu, j’étais dans mes pensées. 
Pourtant, j’y ai lu de la peur. Furtivement, de la peur coincée entre ses lèvres, un regard double dont un œil ne voulait pas croire l’autre ; cet œil qui ne disait pas la même chose que son sourire ou ses gestes convenus. Cet œil comme ce rictus de façade ont contredit la politesse et l’effacement. L’homme, au plus profond de lui, a eu peur. Tout le monde a peur. La rue le sait, l’air de la rue est rempli de pudeur qui couvre les petites peurs.

  • 26.1.19

Sur le vieux pont

Je finis le chemin qui mène
au vieux pont de bois.

Je vois le point d’arrivée,
briller en contrebas la rivière.

Je sens l’odeur des cordes
se mêler à celle du thym.

Je tends l’oreille aux vents,
la main au passage des aïeux.

Puis plus rien ne me retient
sinon mon ombre sur l’eau.
  • 25.1.19

Dérive

L’eau roule sur le pavé,
emporte les mots sous la langue.

Chercher dés lors la phrase qui dira
revient à traverser un fleuve

le long duquel nul ne résiste
à relire chaque souvenir qui dérive,

nous laissant bouée dégonflée
avec trop de syllabes à la bouche.
  • 20.1.19

Fatigue

Je devrais porter ma fatigue
plus loin dans le bois,

l’abandonner aux arbres
au milieu d’une clairière,

au lieu de lui laisser une place
près de nous qui la dévorons.

Nous affamer pour l’oublier.
  • 18.1.19

Fichu gris - Extrait de "Les Gens" paru chez Tarmac Editions

C'est un petit bout de femme au visage bardé d’un fichu gris, été comme hiver, une cape d’invisibilité pour dissimuler une expression assurément mystique. Je la croise, tous les jours. Elle sort de sa grotte, vieille cahute coincée entre deux immeubles rénovés, claque sa porte récalcitrante d’un geste lourd, puis la verrouille avec trois tours d’une grande clé qu’elle pend par une corde à sa robe de bure. Elle longe les murs, la tête basse et les mains crochetées sur le nœud de son fichu. Elle use le même chemin, le même trottoir, chaque pas sur celui de la veille, trajet de jour comme de nuit. Une main se décroche en guide sur les façades. Cahin-caha sur le pavé, elle avance et le bruit de ses souliers élimés aux talons épouse sa démarche boiteuse. Elle entre dans l’église et demeure une heure sur un prie-Dieu, seule ; puis retourne chez elle en répétant le parcours à l’inverse, dans le même sillage : le trottoir au plus près du mur, la tête penchée sur ses Richelieu, les mains crochetées au fichu.

Personne ne connait son nom, on la dit sourde et muette. Certains la croient aveugle, ce qui expliquerait l’application qu’elle met à millimétrer ses trajets, sa foulée précieuse et ses yeux défunts perdus dans le fichu gris.

_
Extrait de "Les Gens" paru chez Tarmac Editions Jean-Claude Goiri (photo de couverture : Alain Mouton)


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  • 17.1.19

Vieillesse crue - Extraits de "Rats taupiers", éditions des vanneaux

16 janvier
St Marcel

Tu commences à poser quelques cheveux blancs sur tes tempes comme un impressionniste mettrait la dernière touche à son tableau. Tu les huiles avec tes doigts en faisant le contour de tes oreilles. Grandes oreilles en gouache que nous avons en commun. Souvent je les regarde. Elles sont notre partage, ces oreilles. Des oreilles qui n’ont entendu que peu de mots mais aujourd’hui elles ont le même gris autour et la même mollesse aux lobes. Ce sont deux paires d’esgourdes d’artistes remplies de la cire des paroles oubliées.

Tu commences à t’inquiéter sous les sourcils. Ici aussi, tu as chassé quelques poils gris rebelles. Tu aimes le noir et tiens à le conserver. Alors tu gommes à la gomina. Ton gel encolle les poils, plaque tes cheveux répandus par grappes, efface les blancs, les brouille avec les noirs. Tu grandis encore, tu ne vieillis pas. Ce ne sont pas les quelques ridules qui grêlent ton front qui vont faire plier le Marcel que tu es. Ce ne sont pas quelques blancheurs de tempes qui vont accélérer le temps et faire oublier que tu as un cœur de vingt automnes. Non, tu luttes et tu vieillis bien.

Tu commences à avoir mal au dos, le soir après la vigne. Les coteaux sont de plus en plus raides, de plus en plus hauts. Mon Dieu que la terre est basse, que ta tête est lasse. Tu te courbes et grossis. Tu t’enfonces dans le poids du temps et ta silhouette s’empâte. Tu ressembles à un Botero, ramassé sur toi-même. De petit homme trapu, tu deviens ventripotent, le cou en corolle de graisse meuble. Ton visage en atteste, tu vieillis en bourgeois repu. Tu as du mal à monter les escaliers et quand, arrivé au palier, tu craches tes poumons en râle, c’est tout ton corps de graisse qui tremble.

Tu commences à vraiment vieillir. Tu as désormais besoin d’une canne sur les trottoirs. Ton pas est lent et tes cheveux noirs ne sont plus que de la poudre de souvenirs. Tu portes une casquette de vieux, grise à carreaux verts. Elle est élimée et mitée mais tu y tiens, c’est la seule qui couvre entièrement ton crâne glabre. Tu déambules dans le village à la vitesse d’un mollusque, d’un escargot géant qui laisse des traînées de bave. Tu n’as jamais été aussi visible, imposant petit bonhomme vieux et lent, et pourtant tu es en train de disparaître.

Tu approches les quatre-vingt automnes et quelques hivers. Je ne t’ai jamais connu d’été et peu de printemps. Tu es alité depuis des mois. Tu ne peux plus bouger, ton corps a cédé tout combat inutile. Tu vas mourir tôt ou tard. Peut-être demain ou dans dix ans. J’attends ta mort, j’ai l’âge pour m’y préparer. C’est normal de voir son père devenir très vieux. C’est naturel à cet âge de s’attendre à la mort. Tu ne parles plus du tout. Les mots ne traversent plus ta gorge congestionnée du gras du monde. Tu ne vois plus ton sexe désormais masqué par la masse flasque de ton abdomen. Étendu en permanence sur le dos, ta vue s’arrête devant une montagne de chair, une chair gonflée par des années d’excès. Tu vas décéder. Tu agonises. Tu meurs.

Mais non. Mais non, voilà, tu es parti avant. Tu n’as jamais vieilli. Tu aurais pu vieillir. J’aurai aimé que tu vieillisses. Tu aurais fait un joli vieux, mince et élégant. Tu n’aurais jamais grossi, tes cheveux seraient restés éternellement bruns et gominés. On aurait recollé nos oreilles à la vie. Tu aurais peint des tableaux de la vie rurale, des Courbet, des Van Gogh, et avec les yeux, tu nous aurais conté les vignes et le vent dans les futaies. Tes petits-enfants t’auraient admiré et aimé comme je t’aime. Tu aurais été un merveilleux grand-père, gouailleur et enjoué. Tu aurais porté radieux quatre-vingt, quatre-vingt-dix printemps, cent ! Tu aurais capturé le temps dans un seau à vendanges. Il n’aurait pas pu se rattraper à l’anse. Tu aurais pu le plaquer au fond. Tu aurais pu le crever du dedans, ce temps où je t’ai perdu au lieu de me laisser croire au parricide.

_
Extrait de "Rats taupiers" paru aux éditions des vanneaux

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  • 16.1.19

Ritournelle

Je traverse le silence
qui s’étend sur la grève.

Dehors semble écouter
une musique venue d’ailleurs.

Dedans pour moi inaudible
pourtant je la sais au vent,

oubliée de mes émotions,
coincée dans quelque perte,

ritournelle qui pourrait sauver.
  • 6.1.19

Qu’une rue de province

La rue lève les yeux au ciel. Lasse et les cernes lourds, elle semble vouloir en vain chasser ces gros nuages noirs qui lui font de l’ombre. À moins qu’elle ne songe à demain, aux combats qu’il faudra mener pour garder la tête haute. Ses trottoirs se froncent comme des sourcils. Son front se ride de venelles sombres qui viennent encore alourdir son moral.
Elle aimerait, elle aussi, prendre d’assaut les rondpoints où les feux réfléchissants de la colère n’en finissent plus de brûler. Elle souhaiterait, elle aussi, avoir le pouvoir d’achat des belles avenues, scintiller de guirlandes électroniques multicolores, de neige synthétique où glisse le traîneau des plus riches. Mais voilà, elle n’est qu’une rue de province, parée de nains vieux et paresseux qui se balancent mollement en haut de ses réverbères. Elle clignote un peu mais sans joie, juste pour donner le change à cet avenir qui l’aveugle.
  • 29.12.18

Compte à rebours

Le temps étire ses jambes
avant le grand saut.

Encore jouer avec les jours
pour se rassurer que ce qui part,

impalpable désillusion,
invisible lumière promise,
insaisissable tremblement,

ravit toujours nos envies
de passage vers l’inconnu.
  • 27.12.18

Prendre le soleil

La rue prend le soleil, les orteils écartés sur la mer, une brume matinale en guise de chapeau. D’aucuns qui la traversent disent qu’elle fait une belle fainéante ainsi allongée au bord de l’eau, nue comme un vers, aussi longue qu’un mille-pattes à qui on aurait coupé l’herbe sous les pieds. Or, elle en a gros la rue, gros sur son moral car se laisser aller de la sorte, alors que tout le monde s’ébroue ailleurs dans les usines, les bureaux, les écoles, lui pose tout de même des problèmes de conscience. 
On la croit détendue, toute à sa vacuité de rue mais en définitive elle rumine, seule, complètement épuisée par une année de doutes et de colères rentrés. Si les gens ne faisaient pas que passer avec leur jugement hâtif, ils verraient au bord de ses trottoirs couler quelques larmes de désespoir, des larmes de décembre comme une neige de saison ; ils sentiraient ce froid humide sortir de sa bouche, son asthénie chronique qui paralyse tout son corps. La rue prend le soleil, oui, mais parce que c’est tout ce qu’il lui reste.
  • 20.12.18

Attendre la nuit

Les mots se rouillent sous la pluie,
leurs sens premiers se grippent.

Il faudrait décoller les joints,
huiler les rouages du jour.

Ou bien attendre la nuit
que cessent les averses.

Sécher le tout et espérer
que leurs cris me recouvrent.
  • 16.12.18

À tous les vents

On sent le vent violent
siffler dans les oreilles,

le ciel en chef d’orchestre
battre la mesure du temps.

Et moi qui marche contre
à la recherche d’une mélodie,

d’un coup de sang dans les tempes
qui rendrait la musique supportable.
  • 14.12.18

Dans un repli

Je garde dans un repli de l’esprit
la raison blottie dans un linge.

Pas que j’aime la folie mais sa branche
où se balancer me fait oublier la vie.

Je conserve tout près du cœur
la violence des sentiments tordus.

Pas que je ressasse d’anciennes rancœurs
mais il me plait d’y trouver une tendresse.

  • 8.12.18

Paresse

Je traîne à bout de bras
des années de paresse

comme si le monde
allait tout seul me guérir

de mes erreurs,
de mes rêves écartelés,
de mes monstres dans la nuit.

L’enfant a peur depuis long
mais derrière se cache l’immortel.
  • 6.12.18

Tête folle

Je prends part au grand brouillard
dans lequel nous sommes tous.

Je sais l’absurdité du monde
dans lequel on cherche une lumière.

Pourtant, tête folle, je fredonne
encore de vieux airs désuets.

Chansons légères pour garder
une insouciance sous la langue.
  • 2.12.18

Rien d’autre

De cet instant-là, rien d’autre à retenir que le flottement du rideau, que ce doute se balançant par la fenêtre entrouverte sur un ciel aussi blanc et ambigu qu’un drap étendu entre deux étoiles, rien d’autre que ce souffle perdu par où le temps se faufile et s’étale hagard dans le lit du soir.
  • 1.12.18

Rhume

Le vide vient de l’intérieur,
quelque politesse le masque.

La pudeur charrie ses miasmes,
spleen ouvert aux quatre vents.

Alors que novembre tousse,
je retiens des larmes inconnues.
  • 24.11.18

La dispute

J’éteins la lumière
comme si je soufflais
sur un reste de bougie.

Avec la même perte,
la même fumée noire
qui prend à la gorge.

La nuit dans la bouche
et dans mon regard,
le souvenir de la flamme.

C’est là que se tiennent
deux trois mots obscurs
qui se disputent un poème. 

  • 17.11.18

La rue est à la rue

La rue sait désormais que les fins de mois difficiles commencent dès le cinq. Je le vois à ses fenêtres basses. A ce vent en fin de compte qui l’abrutit mais aussi à son trottoir triste et miné de petites bombes en forme de rejets. La rue est à la rue. Criblée de dettes envers l’homme qui la traverse. Elle boucle ses affaires avec peine. Elle a beau s’agiter, elle ne s’en sort pas. La vie de la rue est trop rude, trop bétonnée, rêche et pauvre. Dans son for intérieur, elle sait qu’elle n’a plus que ses agios pour pleurer.
  • 16.11.18

L’essentielle mélancolie

L’œil s’use à trop fixer
les choses quotidiennes.

Il n’y trouve plus rien à allumer
sans cligner la réalité.

Deux battements de cils,
paupière en persienne,

le jour alors se décante
sous le voile de l’image.

Il ne reste qu’une écume
entre lui et le monde.

L’essentielle mélancolie.
  • 8.11.18

Terre brûlée

Ce matin, la chambre ressemble
au désordre que j’ai dans la tête.

Un drap froissé entre mes oreilles
laisse les pensées partir en coton.

Un rêve brodé de cheveux blancs
finit sa nuit dans un sillon du lit.

Seul rempart à cette terre brûlée
où le sommeil ne suffit plus.
  • 3.11.18

Une ombre sur le mur

Une fenêtre se ferme
dans le bâillement du soir.

J’entends glisser
une ombre sur le mur,

monter dans l’air
l’angoisse des nouveaux nés.

Puis plus rien,

sinon cette voix en moi
qui veut empêcher la nuit de tomber.

  • 27.10.18

Avouer aux oiseaux

L’œil agacé par le soleil
tourne autour d’une idée folle.

La pensée parle trop haut,
divague puis perd l’écume.

Bien que les apparences
et mon corps soient contre moi,

il faut bien avouer aux oiseaux
qu’ici je travaille à m’oublier.
  • 21.10.18

On le dit

La rue garde des mystères enfouis dans son creux. On le dit.
Mais que dire de cet homme grattant le sol de la pointe de son pied ? On le dit. Enfin non, on ne le dit pas, on se demande ce qu’il fait penché sur le bitume. On dit qu’on se demande ce qu’il cherche. Une tache à effacer, un mégot à écraser, un toc à assouvir ? On le dit. Mais on ne sait pas. Aussi bien cherche-t-il un de ses mystères qui se cache précisément là où sa chaussure pointe, bien que l’endroit lui soit connu, bien que ce lieu, cet endroit précis du trottoir soit terrain intime pour lui comme pour toutes les autres personnes qui l’arpentent en long et en large, tous les jours ?
On le dit. Mais faut-il se mettre nous aussi à gratter le sol pour comprendre ? Pour savoir ce qui se masque à notre entendement, ce qui échappe à nos déplacements, à l’appropriation même que nous faisons de cette rue soi-disant nôtre ? 
On le dit. À moins que ce soit une erreur. À moins que cet homme ne soit qu’une erreur dans la rue, qu’un schisme dans le décor, qu’un halluciné qui cherche des mystères là où il n’y en a pas. Seule la rue sait ce qu’elle renferme d’histoires non résolues, d’énigmes indéchiffrables, de soleils dans l’amertume, de turpitudes dans le lisse, d’affolantes douleurs dans les plus belles couleurs comme dans les petites taches ineffaçables. Mais, elle, ne le dit pas.
  • 20.10.18

Tremblements

Le chemin est long
pour qui doute de son enfance.

On marche longtemps
dans les silences d’une mère,

la misère du cœur attachée
à chacun de ses tremblements.

Et dans l’escalier des manques
toujours l’oeil du père se lève.

Avec lui, la douleur d’après
qu’on pensait oubliée.

Le chemin est long
pour apaiser la mémoire.
  • 14.10.18

Girouettes

Je vois partout
le monde s’époumoner,

tourner sur lui-même
sans prendre garde aux vautours,

ces girouettes aux grandes ailes
qui s’arrogent l’impunité des dieux.

Arrêtons de lécher leurs ombres
avant que le cauchemar n’éclate.
  • 12.10.18

Évacuation

Je laisse passer les orages,
sur leur chemin la colère.

Pourtant dans les rigoles,
toujours une eau qui appelle.

À accélérer les passages
où les plaintes obsèdent.

À confier au ruissèlement
l’évacuation des peines.
  • 9.10.18

Intimité

Je regarde le soir
retirer ses guenilles.

Comme il se défroque
laissant la peau du ciel nue.

Sans honte le voilà
par-dessus un nuage,

comme un diable agrippé
aux cheveux de la nuit.

Le reste appartient aux ombres
qu’il vaut mieux laisser seules.
  • 6.10.18

Extrait de L'instant à côté - Éditions du Cygne

Derrière la naïveté des nuages,
une pâle douleur se contient
entre deux brassées de ciel
aux couleurs surmenées.

Elle cache un visage inconnu
à la peau flétrie par les âges
qui ressemble à cette pomme
sur la table restée à l’air libre.

Avec un rien d’acide en plus
quand on y plante les dents,
un relent de sucs mal digérés
par l’estomac du monde.

*

Extrait de L'instant à côté paru le mois dernier aux Editions du Cygne
http://www.editionsducygne.com/editions-du-cygne-instant-a-cote.html
  • 4.10.18

Avant le redoux

Je cherche toujours

la fenêtre qui apaise,
le coin bleu où ranger ma peine,

la forêt qui protège,
sa clairière et son feu de bois,

ce supplément de chaleur
que seul ton corps peut donner,

simplement pour garder
l’équilibre entre deux fatigues

avant le redoux
et la grande coulée de neige.
  • 29.9.18

Petite lune oubliée

La nuit a mâché quelques rêves
et le matin a la bouche pleine.

L’envie de mordre se perd
dans l’œilleton du ciel,

cette petite lune oubliée
dans le fatras de la mémoire.

Il faudra tout le jour garder
la langue dans la brume.
  • 27.9.18

Amnésie

La rue perd la mémoire. On la voit se gratter la tête. Sur les toits des nouveaux immeubles, les terrasses fleuries sont hirsutes. Les tuiles des plus anciennes maisons regardent ailleurs à travers le vert de gris. La rue perd la boule. Elle roule dans les caniveaux à la recherche de son passé. 
Un homme passe. Un vieil homme qui ne reconnaît plus rien de la rue aseptisée. De vieux chars tournent dans ses souvenirs. Des chenilles tracent encore la route dans ses pensées ; surtout le soir lorsqu’en un éclair, il croit encore entendre les sirènes du couvre-feu dans le battement de quelques artilleries. Mais la rue ne se souvient de rien. Le bruit des bottes pourtant résonne encore dans la tête du vieux monsieur. Le souvenir gratte les toits. Gravé sur les murs des venelles ou planqué dans les caves sourdes au fracas des canons, le passé doit se taire. Il ne faut pas que la rue se souvienne. 
  • 20.9.18

Contrecœur


Je tiens le jour entre mes mains,
un regret un peu flou dans le creux.

Un air de violon échappé d’une fenêtre
lui joue une mélancolie douce.

Je serre les poings pour le retenir,
ressentir un instant ce qui fuit.

Entre les doigts et sous l’archet,
à contrecœur bât le tambour.

  • 15.9.18

Premier goût

Je vois passer les heures
dans la soupe du soir.

La cuillère plonge lasse
dans les grumeaux du ciel.

Mon absence se dispute
quelques mots sur la table.

Un oiseau glisse lentement
dans l’assiette du monde.

Dans son sillon un peu de sel
pour retrouver le premier goût.
  • 14.9.18

Parution de « L'instant à côté » aux Éditions du Cygne

Parution de « L'instant à côté » aux Éditions du Cygne. Le recueil est désormais disponible en ligne auprès de l’éditeur > http://www.editionsducygne.com/editions-du-cygne-instant-a-cote.html

Extrait de la préface rédigée par Dominique Boudou :

Des rumeurs passent, venues de la ville. Voitures et motos dans les mirages. Cigales ou grillons au cœur des fatigues. Lampadaires comme des promontoires pour les mouettes égarées. Les trottoirs mêmes sont en sueur quand la rosée perle mal.
Puis la mélancolie rabat les vagues en lisière du chagrin. Les oiseaux sont pris en tenaille entre le ciel haut et le ciel bas. Il faudrait vivre pourtant. [La fenêtre même a envie de lumière]. Il faudrait saisir la langue étrangère de l’instant tout en répudiant [les joues du crépuscule] et [les peurs enfantines à l’heure du coupe-gorge].
Mais comment s’y prendre avec les plis et les déplis du visible, ses envers et ses revers ? Comment venir à bout du rouleau des questions ? Se croire poète suffira-t-il ?



  • 10.9.18

Rions


Dehors tourne à vide
sur un homme dans la rue.

Il rit tout seul assis
sur un banc de fer blanc.

Il rit bouche ouverte
pour que sorte la douleur.

Il rit sur une plaie aussi rouge
que le banc est blanc.

Jusqu’au moment où son oeil
retourne vers toi le malaise.

Jusqu’à cet instant où tu sais
qu’à ton tour il faudrait rire.
  • 8.9.18