C’était le vent d’hiver

image C’étaient les premières notes de « vive le vent » fausses et mal assurées alors que nous étions encore en automne, les gesticulations du chef d’orchestre, madame Boyer, notre professeur de musique, vieille fille disait Maman et moi qui croyais qu’on l’appelait ainsi parce qu’elle était assurément la fille la plus âgée de l’école. C’étaient les odeurs rances et poussiéreuses qu’elle dégageait quand elle nous parlait de trop prés et les rires qui fusaient quand elle postillonnait sur l’assemblée à la reprise du refrain. C’était le canon qu’elle tentait de nous imposer, les garçons qui démarrent, voix qui muent et les filles en crécelles de reprendre après notre premier couplet. C’étaient les minutes de chahut avant de se mettre en place pour la dernière répétition, les grands derrière, les petits accroupis devant, et les tenues imposées, hauts rouges et pantalons blancs.

C’était, le jour venu, sentir l’angoisse monter, les parents affluer dans le réfectoire, les tables poussées au fond, les unes sur les autres, le grand sapin qui clignote, le raclement des chaises d’école sur le carrelage, les manteaux qui s’empilent dans un coin et, nous, petits lutins rouges et blancs, les mains moites, les yeux rivés sur madame Boyer qui sentait trop fort l’eau de Cologne. C’était le radio-cassette qui grésille, la bande à rembobiner au début de l’instrumental, les voix dans du papier cadeau, parasitées par le monde, trop de gens dans cet endroit familier, parcouru d’habitude par des êtres de même taille que nous, des visages qui nous scrutent, sourires pantelants, attendris sur nos minois apeurés. C’était chanter sans s’arrêter, sans suivre la mesure, regard sur Maman, ne plus voir madame Boyer que dans un flou agité, la sueur froide dans le col roulé qui glisse dans le dos.

C’était s’arrêter sur la dernière note, en apnée tout le long, reprendre son souffle, s’étonner des applaudissements nourris, des « bravos » exagérés, de madame Boyer, de sa bise qui pique sur nos joues pourpres et de la fierté vue dans ses yeux. C’était pour certains à nouveau courir dans les allées, pour d’autres se coller dans les jupes de maman, puis se rassembler une dernière fois autour du sapin, monsieur le directeur, en costume gris, cravate bien nouée, de nous féliciter en distribuant à chacun un petit sac plastique avec une mandarine, un carambar, une papillote ou une pâte de fruits et un jus d’orange en brique.

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Un coup de boule

image C’était le début de l’hiver, Noël à fêter au village au profit d’une association, du club de rugby ou de celui du troisième âge. Les trois cafés du village et la salle du foyer rural investis de tables sur tréteaux serrées dans l’espace pour accueillir un maximum de joueurs. Grains de maïs dans la poche ou dans de grands sacs en plastique pour les accros du carton. Trente francs l’un, cinquante les deux ou cent les cinq. C’était le début des lotos. Le grand loto qui réunit tout le monde, de sept à soixante-dix-sept ans.

Entrée libre. Buvette sur place. Nombreux lots à gagner. La foule empoigne les lieux pour gagner le gros lot et se soumettre pour trois bonnes heures à la grande dictée des nombres. A l’entrée, la caisse engrange le paiement des cartons, certains les choisissent avec leurs numéros favoris. Quatorze, l’homme fort. Quatre-vingt, dans le coin. Quatre-vingt-dix le Papé ! La soirée sera rythmée par une litanie de maximes déclamées par le maître de cérémonie au boulier tournant. De la cage sphérique à petite manivelle, sortiront les numéros gagnants, pour autant de grains de maïs sur des cartons multicolores.

Un coup de boule ! Exclamation des joueurs qui attendent le numéro qui formera la quine, une ligne complète sur le carton. Et le nommeur de tourner son boulier prés de son micro pour bien faire entendre le tapage des boules mélangées. La queue en l’air ! Le six ! Quine ! On a crié au deuxième rang mais ne démarquez pas, c’est un enfant. Et la ligne sera vérifiée pour le panier garni de Noël : foie gras, jambon entier, pâtés et vins rouges qui accompagnent. Quelques minutes plus tard, zigzaguant entre les tables, le porteur amènera le lot au gagnant dans un seau de vendanges enguirlandé et repartira aussitôt avec son pourliche.

Un coup de boule ! Et ça « boulègue » avant le lancement des autres parties. A carton plein, l’angoisse sera plus longue, l’énumération de numéros infinie mais au bout, il y a gros. Une semaine de vacances, une télévision ou un magnétoscope dernier cri. La tension est grande et la salle silencieuse jusqu’à la délivrance du grand cri – lààààà !- qui tapent les murs et clouent les autres participants dans une vaste rumeur de mécontentement.

Trente parties pour autant d’heureux gagnants. Les autres bisqueront en remettant leurs manteaux, taperont sur l’épaule des chanceux, tenteront même de leur chiper quelques victuailles sous la table. Mais tous repartiront satisfaits de leur soirée en semant sur leur passage les derniers grains de maïs.

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Quel temps ?

image C’est sûr, il faut avoir le temps. Le temps de digresser sur ce temps imperméable, insaisissable qui fuit et qui pleut. Amusante homonymie qui fait passer le temps comme la pluie passe à l’arrivée du beau temps. Que ce soit l’une ou l’autre, définitions qui nous intéressent, il nous importe de quantifier celui qu’il nous reste ou de qualifier celui qu’il fait. Le matin du jour où il est temps de se lever, pas un pas en avant sans s’aviser du temps, au-dehors mais aussi au-dedans, le ciel et l’heure, le bleu et le blues.

Et toute la journée, il va nous suivre. Quel temps ! Ainsi le voisin nous saluera. Aucune équivoque possible sur celui-ci. On n’imagine pas Léon - c’est mon voisin - s’exclamait de la sorte pour s’haranguer du temps qui passe en impulsant une profonde réflexion philosophique sur les ressorts de l’époque et leur impact sur notre vie quotidienne. Non, Léon parle bel et bien de la météo que ce soient des jours sombres d’hiver pour dénoncer le froid piquant ou des matins déjà saturés de soleil aux belles saisons. Autant se le dire, les deux temps sont rarement mêlés et la principale préoccupation de Léon est majoritaire. Rares sont ceux qui vont nous parler au bureau et d’un air détaché du temps qui s’écoule, de notre relative existence sur cet infini qui se déplie.

Et pourtant, ici et là, c’est bien celui-ci qui fascine, qui déroute et qui nous obsède plus que de raison. Le temps et sa litanie de rythmes qui cadencent nos journées. Courir après, le prendre quand on peut, le laisser filer pour respirer. Et à chaque chaos de reprendre en chœur comme si nous pouvions le maîtriser : il est venu le temps de. Il en va même pour certains l’outrecuidance  de vouloir se l’accaparer et des plus oisifs de déclamer, bravant ainsi une impossibilité notoire : j’ai le temps. Avoir le temps, le posséder, le manipuler, voire l’arrêter tant qu’on y est ! Hérésie ! Nous n’avons pas le temps, jamais. C’est lui qui nous possède comme autant de rouages dans son déploiement, nos vies pour une imperceptible escarbille.

Oui, Léon, quel temps de chien ! Les nuages montent et menacent vers le Sud, vous voyez là bas au loin, je crois qu’il va pleuvoir.

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Les petites choses

image Dans la maison, tout est prétexte au débordement, voix qui portent, pieds qui tapent. Le soir, fatigués, tout est sujet à dispute ou pire encore, à œillades muettes qui en disent long sur le gros qui se pose sur la patate.

Le paillasson devant la porte d’entrée alors que la pluie bat le pavé et le mal - nom de dieu, le mal ! - que j’aurai à nettoyer et faire sécher les crins collés par la boue de tes chaussures ! La salle de bains après ta douche debout dans la baignoire et la pataugeoire – putain, tu peux pas faire attention ! - dans laquelle baignent quelques poils pubiens dévoyés ! Les restes de riz du repas de la veille collés au fond de l’évier et la canalisation bouchée – tu sais combien ça coûte le Destop ? - parce que tu auras omis de fermer la bonde avant de rincer la casserole. Tes chaussures puantes, surtout l’été, que tu ne te résous pas à laisser dehors avant d’entrer – tu les vois pas, tes chaussons là ! - mais juste dans le vestibule à la vue et surtout à l’odorat de tous. Tes chaussettes de la même fragrance – tu peux les garder pour faire l’amour, tu sais ! - qui rôdent un peu partout dans la chambre et que je capture par hasard sous le lit coincées entre deux moutons de poussières. La lunette des toilettes que tu ne rebaisses jamais – tu vois (hop, hop !), ça marche dans les deux sens ! - et la sensation humide sur mes fesses lorsque je m’en aperçois, trop tard.

Dans la maison, tout est prétexte au débordement. Ces petites choses énervantes qui font peu à peu voler en éclat la bonne ambiance des premiers jours insouciants. Accentuées, répétitives, maladives, excessives, elles prennent parfois une dimension ontologique. On en parle tous les jours, on les étudie, les dissèque dans l’espace et dans le temps. On les triture tellement que leur importance gonfle, elles se structurent et deviennent corps abjects comme des spams dans nos esprits. On tente de s’adapter et de faire des compromis. On légifère autour en créant des règles internes sur la vie des chaussures et des chaussettes ou en investissant sur l’achat d’un bon rideau étanche pour la douche. Mais souvent, cela ne suffit pas et insidieuses, ubiquistes, elles finissent par avoir notre peau.

Heureusement, je vis seul.

Lumières vives

image La ville s’empourpre de lumières vives sur le vert pastiche des arbres en plastique. Et comme chaque année, moi, je prends la tangente, je freine, je fixe les petites lampes qui me flouent. J’envoie des sondes au passé retrouver les émotions enfantines. Mais rien, ou si peu, du candide de croire à celui aujourd’hui de feindre. Pourtant, les odeurs de marrons chauds et les rieurs dans les allées me font tant de bien.

Et dans la ville, à la faveur de la nuit, une fois au moins, écouter les chansonnettes en dépit des enseignes qui saignent aux quatre veines ma résistance à consommer. Je ronge mon frein sur la chute inconsciente d’après l’agitation. L’angoisse de la fin et celle du renouveau, le cœur manque au tourment. Confusion. Je rôde, m’agrippe à la foule fardée, puis je lâche, me laisse aller aux sirènes. Il sera assez tôt demain d’atterrir, de me dire que c’est fini jusqu’à l’an prochain.

Du chocolat noir sur mon riz blanc

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Elle me râpe du chocolat noir sur mon riz blanc. Sur l’assiette encore chaude, un halo de lumière et autour rien, le noir. Et elle derrière moi, ses mains ridées par-dessus mes épaules qui pressent le moulin à râper. A l’intérieur, deux carreaux de chocolat noir, du Poulain, du vrai chocolat à 75% de cacao. Elle râpe et fait crépiter de fins copeaux qui tombent sur mon riz. J’aime beaucoup le riz, surtout celui qu’elle me prépare tous les mercredis. C’est du riz au lait, bien chaud, bien cuit qui forme une pâte onctueuse et sucrée.

Je ne vois rien d’autre que cette pluie de chocolat noir qui tombe. Bloqué entre ses bras, je reste figé, ne dis rien. Je ne sais pas pourquoi. Une douce vapeur d’eau s’échappe de ma collation et me chauffe le visage. J’ai chaud. Elle râpe, tourne la petite manivelle sans cesse, progressivement le cacao envahit mon riz, le noircit sur toute sa surface. Il fait noir dedans, il fait noir autour. Rien n’existe à part ce riz qui me fait saliver, ces mains et ces bras qui me cernent, ce chocolat qui tombe et s’étale fatalement.

Elle me râpe du chocolat noir sur mon riz blanc. Je n’aime pas le chocolat noir.

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Tu parlais peu

image Tu assénais quelques mots, toujours les mêmes, les plus faciles, ceux qui tu avais reçus comme un guide éducatif. Fais pas ci, fais pas ça. Des mots droits et tendus que toi, le père, jugeais importants. Tu me les disais, redisais, hurlait. Une rabâche qui masquait l’essentiel : les mots qui savaient soulager, toi, moi, nous. Dans les soupirs, tu aurais pu les glisser, les faire descendre jusqu’à nous. Tu aurais pu nous apaiser. Mais voilà, tu parlais peu.

Toi, le rural, bien installé sur tes épaules carrées reposait le poids de tes mots sourds. Tu les évitais avec tourment lorsqu’ils roulaient jusqu’à ta bouche et allumaient tes yeux d’un rouge de honte. Ils te rongeaient de l’intérieur, jouant à faire des nœuds dans ton ventre. Les mots sont vils quand ils sont tus. Ils torturent bien plus que les colères libératrices. Les tiennes surfaites n’étaient que de simples ponctuations exacerbées reçues en héritage. Jamais, tu ne les auras sortis. Mais voilà, tu parlais peu.

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Par le hublot

image Déplacement de l’intime, dans le tambour, remuent mes peaux textiles. Elles jouent dans l’eau savonneuse, font des bulles, s’enroulent entre elles. Unique endroit où elles se côtoient, se mélangent. Par le hublot, je les vois. Etrange lucarne vitrée, nécessité absurde de distinguer le blanc du noir, les couleurs délicates des irréductibles synthétiques. Dans cet œil concave à effet loupe, elles tournent en macro. Je me surprends à surveiller leurs folles culbutes comme si elles allaient disparaître.

Très vite, les rayures colorées du caleçon l’emportent sur le pâle des autres oripeaux. Elles filent autour des chiffons, se mêlent à la toile bleu-foncé des pantalons, remontent des manches, descendent des cols de chemises. Et dans l’élan les stries accélèrent et quelques chaussettes déjà orphelines s’accrochent désespérées à l’élastique. Le tambour bourdonne, claque et le baquet décroche une salve de lessive, l’émulsion est totale, mousseuse solution qui submerge les rayures de mes chausses. Dans le hublot, un nuage bouillonnant. La cavalcade continue, un ballottage à droite puis à gauche et c’est le retour au calme : l’eau se change, évacue l’écume blanche, et mon roi caleçon réapparaît rasséréné par sa douche.

Eau claire et douce, puis la machine à nouveau s’emballe, encore plus vite. Les circonvolutions autour du hublot se font immatérielles. Essorage. La force centrifuge creuse un trou dans l’œil et projette violemment mes loques sur les parois. La vitesse est telle que je crois mon linge à jamais perdu, disloqué dans le grand vortex mais soudain, la rotation cesse dans un dernier battement sec. Quelques secondes d’une mobilité soûle où les plus légers titubent sur les plus lourds et le silence…

La lessive est terminée. J’ouvre le hublot sur la chaude toupie et récupère mes peaux affolées. Je ne les reconnais plus. Elles sont toutes racornies dans un amas compact, un corps dégingandé qu’il faudra séparer puis étendre, faire sécher et enfin ranger par affinités.

Une honte

image Imprévisible, la honte s’impose souvent à moi par un ami qui, dans une situation donnée, perd pied, se met en danger, par le mensonge ou l’ignorance : spectacle qui m’afflige ou me déçoit même si l’intéressé s’en débrouille sans que son assistance ne décèle la mystification ou l’embarras. Etrange sentiment qui ne m’inspire que la fuite, le laisser là, ne plus voir sa désinvolture à tromper le monde ou son ânonnement d’explications confuses.

Une honte qui peut aussi être plus éloignée, venue d’un inconnu. A la télévision par exemple, questionné par l’animateur, ce candidat de jeux qui bafouille, en panique, ne sait plus où il est, erre face au pouvoir des caméras et s’emmêle lamentablement les pinceaux. Il me met dans un état de déroute, dans un état où lui devrait être, il devrait fuir. Et fuir est ma pulsion de l’instant, je ne peux plus regarder se débattre ce faible parmi les forts. Forcément, je zappe.

Un trouble qui ne m’appartient pas, quelque chose qui passe dans un recoin de mon esprit près de l’inadmissible, de l’impossible à supporter. Une honte, pas en moi, ni venant de moi, mais puisée chez l’autre, une personne mise à mal ou un être apprécié en danger, et qui, dans son déclenchement, devrait provoquer en lui ce qui m’atteint dans l’instant. Une honte qui passe inaperçue et que je vole au passage sans avoir, pour m’en défaire, autre alternative que la fuite.

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Vers l’alcôve

image Ma mobylette rouge et mon casque au bol, je file vers le village voisin, longue montée pénible vers le col, le variateur qui souffre, trente à l’heure maxi puis descente vers elle sans freiner, sensation du motard virile qui penche dans les virages, vitesse record de soixante-dix à l’heure. Je suis pressé. La dernière courbe, juste devant sa maison, et je pénètre son territoire. Pas question de m’arrêter là, ses parents ne doivent pas me voir. J’accélère. La grande route, puis à gauche, je serre et arrive sur la grande place. Large terrain vague de terre jaune qui accueille les manifestations du bourg, fêtes et autres parties de pétanques géantes.

Personne ce jour là sur la place mais je sais où la trouver. La mobylette dévale libérant sous ses pneus crantés un sillon de fumée ocre. Mon palpitant et ma bécane s’emballent. Mes yeux pleurent sous la vitesse. En contre-bas, un bâtiment carré au petit toit de tuile rouge, je ne sais plus vraiment aujourd’hui ce qu’il abritait, un ancien bain-douche peut-être ou bien un local électrique, peu importe. Ce qui est clair dans mon esprit c’est sa face arrière encaissée dans une bordure touffue de troènes. On s’y fraye un chemin entre deux arbustes à la végétation prise dans les murs. Elle est derrière à attendre, à l’abri des regards. Je l’espère.

Je contourne l’appentis et jette ma mobylette contre un mur. Si elle est là, elle a entendu le raffut du pot de détente. J’enlève mon casque, me sèche les yeux et arrange ma coiffure. Alors que je ressens encore les vibrations de ma machine dans les mains, je m’avance vers la haie envahissante et le second troène se met à trembler. C’est le signal. Elle est là. Je me glisse entre deux branches et la rejoins dans notre planque, une alcôve verte rien que pour nous deux.

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La brume bleue

image Il se découpe flou dans la brume du petit matin. Six heures à peine et déjà le vrombissement de l’atomiseur résonne sur les coteaux. Un petit homme trapu, gauloise au bec, arpente les rangées de ceps, les secoue d’un vent pulsé aux enroulements bleutés. C’est la saison des traitements. Une heure plus tôt, blotti dans mon lit, j’avais attendu qu’il me réveille. Comme chaque matin, il était sorti dans la rue humer le temps, rencontrer sa faveur : un ciel dégagé et l’absence de vent était requis. Encore emmitouflé dans mes couvertures, j’avais tendu l’oreille espérant entendre les volets claquer sous les bourrasques ou la pluie battre le trottoir. En vain.

Je suis chargé du ravitaillement de la machine. C’est ma mission. Je l’attends au bout du cinquième rang avec un broc rempli de bouillie bordelaise : mélange d’eau, de produits fongicides et pesticides contre notamment le mildiou. Tel un ectoplasme, il avance vers moi dans un mélange étouffé de poudrins. Seul le bruit mécanique des pistons de l’engin marque une présence, un humanoïde particulièrement bien articulé qui répète sans cesse les mêmes gestes circulaires. La machine est lourde, bruyante et peu maniable. Mais une fois harnachée sur son dos, le bras souffleur en plastique souple permet d’asperger avec efficacité les feuilles de vigne. La bouillie uniformément appliquée les protège ainsi des champignons nuisibles.

Le casque de mon walkman sur les oreilles, je l’attends en fumant des cigarettes assis en tailleur au pied d’une souche pour éviter qu’il ne me voie. A plusieurs reprises, il doit m’appeler en criant soit parce qu’il m’a perdu de vue – il s’inquiète - soit parce qu’il pressent la panne de liquide – appel du ravitailleur en vol. Je vais le rejoindre dans le grand ballet d’air qui l’entoure, il presse alors la manette de sa machine en position ralentie et s’accroupit pour que je recharge le réservoir. Nous échangeons un sourire rapide et il repart.

Je le suis un instant dans le rang en évitant les aspersions puis retourne remplir mon broc de bouillie, repérer la brume bleue, suivre ses pas, compter les cinq rangs, me poster en bout et attendre.

Clin d’œil

image Je me souviens des mercredis après-midis dans la salle du foyer rural. Grande vide et froide, nous venions là, une dizaine d’amis, préparer la soirée du samedi. Une fois par mois, au foyer rural, il y avait LE bal. La mairie prêtait la salle - peut être la louait-elle, je ne sais plus - à l’association « Clin d’œil ». « Clin d’œil » c’était Jean Michel, Thierry et les autres. Et puis, moi, un peu groupie des grands qui étaient aux commandes de l’aventure. Car c’était une aventure dans les années quatre-vingt de monter une association et de la faire vivre. Alors, ils faisaient appel à nous, les bénévoles désœuvrés du mercredi, pour donner mains fortes. Il fallait faire les affiches, les photocopier, puis parcourir les rues et les villages aux alentours pour les coller sur les murs ou les agrafer aux platanes. La tournée terminée, nous passions au troquet du coin pour en parler : « Hey, tu viens toi au bal samedi hein ? Ça va être terrible, tu verras ! ».

Mais « Clin d’œil », c’était avant tout une disco-mobile : la discothèque itinérante de la région. Deux platines, une table de mixage et deux grosses enceintes remplies de watts. Le reste était fait maison, une caisse noire en contre-plaqué pour embarquer le matos qui, coté face, servait de décor pour masquer fils et rallonges, double prises et fatras divers du DJ. Et le Disc-Jockey, c’était Jean-mi, le seul maître à bord, la tête penchée sur les vinyles et le casque autour du cou. Il tapait du pied et enchaînait les tubes du moment, il était fier derrière son micro : « mmmmm, bonsoir et bienvenue ! Ce soir avec l’équipe de la disco-mobile clin d’œil, nous allons vous faire passer une nuit de folie. Est-ce que ça va ? » hurlait-il en ajoutant un peu de réverb. à la fin de chaque phrase. Il était toujours accompagné de son light-jockey qui balayait la piste à coup de spots multicolores et dégingandait les danseurs avec son stroboscope à décoller les rétines. Les débuts de soirée avec « Clin d’œil » étaient composés de grands moments d’émotion avec notamment l’intro de « 2001 l’odyssée de l’espace » pendant que la boule à facettes géante crachait ses mille copeaux de lumière. En suivant et sans un temps de répit, les tubes rocks, new wave et smili-punks se succédaient sur le dance-floor en ébullition. A chaque soirée, il y avait une ou plusieurs découvertes de Jean-mi, les imports comme il les appelait, maxi 45 tours directement venus des states ou d’Angleterre, petites perles qui n’étaient pas encore sortis en France et dont « Clin d’œil » nous donnait la primeur. Il n’était pas rare que nous passions à côté de la super-exclu-lulu, peut être trop vendue par l’animateur, d’un avant-gardisme ricain qui nous dépassait ou simplement parce que le titre n’était pas bon du tout.

La soirée retombait vers une heure du matin avec une série de slows romantiques. Nous tournions une dernière fois arrosés de néons violets qui faisaient ressortir les grains de poussière déposés sur nos vêtements. L’équipe remballait le matériel, nous nettoyions la salle et déjà se préparait la nuit d’enfer du mois suivant.

Bleu de méthylène

image Bleu perçant de ton regard dans le mien. Prunelles intenses qui n’appartiennent qu’à toi, uniques dans une famille d’yeux doux verts marrons. Tu es seule, dans ton cintrage, vision obtuse, regard haut, froid, tu m’épies, me juges, ta façon d’aimer sûrement. Mais ce sentiment, si on peut le nommer ainsi, est circonscrit dans ton regard qui roule puis tranche, il est procureur de tes regrets, messager de tes reproches. Il est le bleu que tu verses sur moi, un méthylène qui me marque et me suit depuis toujours, il est l’oxydant qui nous ronge et nous sépare.

Et les marques perdurent, taches indélébiles de nos absences, traces qui colorent nos silences. J’en suis saturé au point de ne plus te voir, plus la force d'opposer ce regard requérant qui, à la moindre évocation de vie, viendra jeter une nouvelle fronde sur mes défauts. Pourtant, il faudrait que je t’affronte. Il ne tient qu’à moi de contrer ces éclaboussures, de soutenir ton azur planté dans ma tête, de refuser ta manière de répandre sur moi le bleu feutre de mes misères. Je n’ai rien à attendre de toi, tout est en moi, en contre, noir doux de mon regard dans le tien.

Ma voisine

image Ma voisine était aussi ma bonne copine. Une fille pas comme les autres, une petite tête châtain avec des taches de rousseur, des cheveux courts et toujours vêtue de jeans larges et chaussée de baskets. Nous jouions souvent ensemble, aux cowboys et aux indiens, elle aimait aussi parcourir le quai prés de la rivière en skate-board ou en pantins à roulettes. Rien ne lui faisait peur à Brigitte, un vrai garçon manqué.

Je l’invitais souvent à dormir à la maison, le mardi soir ou les weekends. Mais Brigitte ne me conviait jamais chez elle, ses parents ne voulaient pas. Tu peux inviter des filles si tu veux mais pas un garçon, disaient-ils. Pour moi, et mes parents l’avaient compris, Brigitte était un copain, comme un autre, comme un garçon, je ne faisais aucune différence. Jusqu’à ce mardi soir, je me rappelle, c’était en hiver.

Nous étions si proches que nous prenions notre bain ensemble. Mes parents n’étaient pas fortunés mais nous avions le privilège d’avoir une baignoire sabot : la moitié d’une vraie baignoire avec un large rebord en guise d’assise et un rideau à fleurs pour pouvoir aussi prendre des douches. Ce soir là, le froid piquait au dehors. Et dans la salle de bains que mes parents ne chauffaient jamais, on se déshabilla en poussant des cris stridents. A chaque vêtement retiré, le froid nous transperçait davantage. Si bien qu’une fois nus comme des vers, nous n’étions plus que deux congères recroquevillées. Je me glissai le premier derrière le rideau et j’ouvris le robinet.

L’eau coula d’abord comme si elle avait arpenté les couloirs d’un glacier. Brigitte me rejoignit transie et poussa un cri d’horreur dés que son pied effleura le fond gelé de la baignoire. Elle s’enroula rapidement dans le rideau dans l’attente d’une température plus clémente. Quelques secondes de coulée et l’eau se mit à cracher une pluie brûlante. La vapeur nous envahit et nos cris se transformèrent en rires de stupeur.

A force de tâtonnement, je réussis à régler la température. L’eau devenue bonne, je lui tendis la main pour qu’elle me rejoigne. Et là blottis l’un contre l’autre, nous nous laissâmes emporter par la tiédeur. Accroupis dans cet espace réduit, j’entrepris de lui laver le dos, puis les cheveux avec un morceau de savon de Marseille. Elle fit de même après plusieurs retournements périlleux pour ne laisser aucune partie de nos corps sortir à l’air libre et froid. Nous étions trop bien dans cette eau chaude qui emplissait la pièce d’un voile qui masquait jusqu’à nos visages rougeauds. Nous y restâmes des heures, nous ne voulions pas en sortir. Il le fallait pourtant et je me décidai à tirer la bonde de la baignoire. L’eau descendit lentement découvrant nos bouts de pieds et de doigts flétris.

Elle sortit la première, gracile corps laiteux et juvénile, maculé de marques rouges. Elle s’enroula dans une serviette blanche et je la regardai un instant, émerveillé par son geste leste. Elle bleuissait désormais et claquait des dents. Je sortis à mon tour et la frictionnai énergiquement pour la réchauffer. Elle enfila sa longue chemise de nuit blanche et d’un air joueur, m’invita à vite la rejoindre dans la chambre.

Arrivé près du lit, je ne vis que ses cheveux en bataille dépassés de l’édredon moelleux. Je me glissai dans les draps tout contre son corps chaud et encore humide. Ma main sur son ventre, elle frissonna et je me mis à la serrer très fort tout en soufflant lentement de l’air chaud dans son cou.

Ainsi, ce mardi soir d’hiver, dans cette salle de bain exiguë, je pris conscience que Brigitte, mon copain, était une fille. Et pas n’importe quelle fille. La fille qui me donna mes premiers troubles érotiques.

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Fictions et confidences – Nicolas Bleusher

image « Fictions et confidences » ne raconte rien ou si peu mais nous installe dans l’intime de l’auteur sans aucune voyeurisme, tout en pudeur. Des histoires courtes, une dizaine de lignes pour installer une ambiance douce, une tension ou une évocation d’un soir. Plusieurs de ces récits nous attrapent au plus profond et nous roulent paisiblement dans une mélancolie souriante. Que ce soit, une mémoire flash de l’enfance, un songe canaille, une illusion perdue ou un instant de bonheur, l’excitation de l’auteur est palpable, sa sensibilité aussi, il le définit très bien lui-même :

Ecrire, c’est voyager. Je n’écris jamais bien loin. Des souvenirs d’enfance, les mêmes peines, quelques amusements. La musique est cet embarcadère où marche, lente, mon inspiration. J’ai, parfois, la tentation de plaire, souvent le besoin de dire beau. Les soirs de clavier, moments heureux, rares heures, je suis, à l’extrémité du ponton, ce rêveur sous le vent, assis, au bord du sensible…

Nicolas nous propose ainsi un beau prolongement de son blog éponyme, les textes ont été retravaillés, mis en scène aussi, notamment dans l’ordre dans lesquels ils apparaissent, sans trahir la qualité originelle des textes. Les habitués ne seront pas déçus, les nouveaux lecteurs seront, sans aucun doute, emballés par cet agréable moment de lecture.

'Fictions et confidences’ de Nicolas Bleusher – éditeur: Numeriklivres – est disponible sur de nombreuses plateformes numériques et notamment sur feedbooks.

Ronde lumière

image Je reste spectateur du vacarme du monde, lui qui va trop vite, me double, m’oublie, passe dans un trouble sans m’apercevoir. Contre, je lutte, en apnée, souffle intérieur de moi, extérieur des autres, évite le couloir sans fin des vents de l’univers. Point d’exaltation, je me protège, esquive les pluies, démystifie le flou et me drape des ombres qui vacillent. Trop près, trop loin, courte vue, longue distance, je ne suis plus d’eux, me dresse, oppose l'intuition au malaise. Hostilité sous cape, je me crée la paix du dedans.

Le temps expire, il n’est plus, et je respire, me sépare, inspire une autre temporalité. Mouvement plus lent, centré sur l’humain, philanthrope en chiffons, je fais front. Large, regard vers l’ailleurs, derrière moi le combat, la vitesse, le pouvoir, arrière garde de mon histoire. Déploiement du corps, je me libère, accroît les possibles sur des champs nouveaux, affranchi de l’agitation des plus grands. Droit devant, visage intense de la vie, je laisse les fossiles à la nuit, lisse mon crâne et plonge vers la ronde lumière.

Atelier d’écriture #2 de Juliette Mezenc : Ecrire à partir d'une image en s'interdisant de la décrire. Texte publié initialement sur son blog dans le cadre des vases communicants du mois de novembre.

Maille

image A ton endroit ou à ton envers, je voudrais être une maille, me mêler à la bordure jusqu’à perdre pied dans le grand canyon de ton encolure. Là, délié, je filerai tout doux emportant avec moi d’autres mailles. Nous ferions le tour lentement, les unes après les autres, j’éprouverais l’étourdissement de ton paysage.

Je voudrais être cette maille, la première que ton ongle étirerait, que ton doigt entortillerait. Je serais un accroche-cœur de laine dans ton échancrure, tu devrais vite m’enrouler pour ne pas être détricotée.

Inspiration

image S’écrire pour tout dire, quelle belle hérésie ! s’écrie-t-il quand soudain il comprit qu’elle s’était enfuie. Sur son pupitre, deux pages volées, un encrier empli de chimères liquides, ses coudes en contrepoids d’une tête prise par le vertige. Ah la belle ingénue ! Il lui a fait confiance, il l’a cru lorsqu’il s’attela à la tache, certain de tenir la bride de son histoire échevelée, persuadé d’avoir la trame de loin écrire et emballé qu’il fut par ses courbettes vertueuses.

Quelques lignes et remaniements évaporés, boules de papier froissé dans la corbeille, maintenant, il décrie, l’œil contrit, devant une série de pages d’un incorrigible blanc. Blanc et ses pensées noires du dedans, enfermées dans son corps, interdites de mots à retoucher, de synonymes à troquer, de verbes à malaxer.

Ouvrez !

image Me voilà allongé sur ce grand fauteuil blanc dans cette pièce aux murs blancs, devant cette femme à la blouse blanche, tout est blanc et je suis à sa merci. Situation de stress que je tente de contrôler, je décontracte mes doigts, croise mes mains sur mon ventre, déglutit encore une fois cette étonnante et subite sécrétion de salive. Je ne la regarde plus. Elle ajuste ses instruments posés sur une excroissance du fauteuil, une branche automate qui monte, descend. J’entends le cliquetis métallique des ciseaux, extracteurs, spatules et autres lames de bistouris. D’un coup de pédale, elle baisse mon assise, je sens le dossier se dérober sous mon échine, mes pieds se relever, je m’ajuste, tourne des cervicales pour trouver mon aise. Elle avance, pointe sur moi une lumière blafarde sortie d’une articulation haute du fauteuil, décidément machine tentaculaire et infernale. Elle règle, m’aveugle et finit par trouver ma bouche.

Ouvrez ! Mes lèvres sèches se décollent difficilement, j’entrouvre sur un filet de bave qui fait résistance. Encore ! Plus grand ! Mes mâchoires se desserrent, j’obtempère et mon corps se raidit. Détendez-vous ! Les joues paralysées, je suis en position de cri sourd. Ses mains sont désormais dans ma bouche, doigts de caoutchouc blanc qui tâtent mes canines et branlent mes molaires. Elle se met à parler pour faire diversion tandis que s’approche de ma langue une spatule à fils crantés. Elle me questionne sur mes enfants, mon travail. Je ne réponds pas, évidemment, la bouche écartelée, j’éructe des onomatopées ou me contente de hocher de la tête. Ne bougez pas ! Ma nuque se contracte et du fond de ma gorge, je m’entends fulminer et lui crier d’arrêter alors de me parler sans arrêt. Vous pouvez refermer.

Juste un répit de quelques secondes pour me rincer la bouche. Ouvrez ! Mon reste de canine cassée n’en a plus pour longtemps. J’entends bourdonner l’engin qui va la transformer en poussière d’émail. La fraise approche, passe entre mes incisives et retorse, prend ma pauvre dent branlante par derrière. Désormais en apnée, je sens la tête vrillette cisailler jusqu’à la gencive qu’elle frôle parfois provocant une moue électrique sur mon visage. Ma langue bataille pour dégager ma bouche envahie de fins copeaux blancs. Cette torture semble durer des heures. Un temps infini où les vibrations parcourent mon corps de haut en bas.

L’outil pilon s’arrête enfin et sort de ma bouche en friche. Vous pouvez refermer. Un pansement en attendant la couronne, acte qui, après cette désintégration en règle, se passe en douceur. A la semaine prochaine !

Absence

image J’arrive et on m’attend, souvent. Dialogues nourris, joyeusetés, entraînante conversation amicale que l’on espère de moi. Et je ne suis pas là, du moins pas à l’endroit où l’on me souhaite. On me patiente, me soupire, me veut au mieux de moi et je l’ignore ou feins de ne pas le percevoir. Corps réellement présent mais idées et pensées diffuses dans un lointain, je survole, me noie dans l’anonymat des relations, perce une nuit dans le jour qu’on m’expose. Détaché, distant et froid, je m’éparpille autour, entend sans trop écouter, écourte l’interaction quand elle se fait trop proche.

Et là, secret et taciturne, je me retrouve trop peu de mots en bouche, insipide compagnie qu’on subjugue. Aucune mauvaise volonté, ni autre dédain ne me côtoie. Bordé de personnes que j’aime, je suis pourtant ailleurs, incapable de maintenir la répartie exigée, je me dérobe sans reproche pour personne et me drape d’un silence incompris. Une absence douce pour moi, être entouré sans déployer la parole inutile, celle qui n’apportera rien de nouveau mais qui, au contraire, pourrait être tentatrice d’en dire trop. Une absence rebelle pour l’autre, le « on » qui me contient, les interlocuteurs surpris de cette langueur étrange déroulent alors paranoïa à leur encontre. Perdus dans mon aphasie inaccessible, ils se sentent coupables d’une rupture morale. Et pourtant, le lien demeure malgré l’absence, je suis simplement entre d’eux.

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Gauloise

image Elle est effluve ancré dans ma mémoire, souffle sur ma joue. Enroulée à un air sec, elle est parfum mêlé de ses terres, âpre, rueuse en bouche, marque de l’autorité qui peut battre, de la voix éraillée que j’écoute, toujours. Elle est prolongement de sa nature, appendice clouée à sa bouche, contenance entre ses doigts jaunes et craquelés, sa main posée sur mon épaule. Elle est combustion, feu sacré à la commissure des lèvres, masque de ses fêlures comme le petit jaune qui coule dans son gosier, balancée sur le zinc, une tape dans mon dos. Elle est repère dans l’assemblée, virilité inculquée, phare rouge de mon errance, l’allumette qui craque dans la cuisine, la lueur dans ses yeux. Elle est fierté, appartenance au groupe, couleur d’un pays rural aussi dur que le casque aux ailes sur le paquet, liberté toujours, la pièce de cinq francs qui roule sur le comptoir. Elle est bleue, sans filtre, volutes du souvenir, brune comme sa peau tannée au soleil, son visage lézardé qui me sourit. Elle est pensée continue, émanation de lui dans ma vie, il me laisse tirer une taffe en paix.

J’écris avec l’ordi sur les genoux #VasesCommunicants

En mémoire : cette espèce de mirador qui se trouve en face de la salle du Sufco, université Paul Valéry, Montpellier. Je l’ai pris en photo il y a deux ou trois semaines. Pris quelques notes aussi, à la va-vite, sur un carnet rouge. Photo et notes à l’origine de ce texte.

Les lieux où j’aurais aimé lire/écrire.
  • Dans la buanderie de ma mère, une pièce qui prolongeait le couloir, étroite et sombre, parfaite pour la table à repasser. Je la convoitais. Je m’y voyais déjà, planquée, incrustée coquillage dans les livres roses, verts, rouge et or. Je me rappelle avoir supplié, fait des pieds et des mains. Mon désir était violent. Ma mère ne voulait pas céder son coin repassage. Entre nous, c’était la guerre. J’ai fini par renoncer. Je me souviens très bien du trouble de ma mère devant mon insistance. Et de son inadmissible et incompréhensible résistance.
  • Dans la cave de ma grand-mère, la tête sous les grands bocaux de prunes, de cerises à l’eau de vie. Avec cette odeur de moellon humide qui me faisait écarquiller les narines. Là aussi j’ai dû insister. Mais je ne m’en souviens pas. Mes parents ont fini par aménager une petite salle attenante avec bibliothèque et fauteuil. Jamais vraiment investie. Trop confortable. Trop faite pour lire/écrire.
  • Dans un film de Bergman et plus précisément dans un bateau échoué dans un film de Bergman dont je ne me souviens pas le titre. Dans la prison, aussi, avec Roberto Begnini mais là je me souviens très bien du titre : Down by Law.
  • Quelque part dans un bâtiment immense et inachevé, posé en promontoire au-dessus de la minuscule baie de Cerbère. Sa forme évoquait un paquebot, il serait arrivé par les terres, il serait encore gris de fatigue.
  • Dans une datcha perdue au milieu de la campagne Russe, enfin l’idée que je m’en fais. C'est-à-dire dans les profondeurs de n’importe quel livre de Dostoïevski.
  • A l’intérieur d’un de ces minuscules coquillages gris qui peuplent jusqu’à la plus petite anfractuosité sur les parois des blocs, brise-lames, Sète.
  • Au creux des plis d’une sculpture de Stéphane Gantelet.
  • Au milieu d’une équipe de nuit – dans ce pli-là, lui-même enfoui dans un pli du Désordre – mais uniquement si Philippe de Jonckeere en fait partie.
  • Dans la partie commune située juste au-dessus de la banquette où souvent je m’installe avec mon ordi. Une pièce tout en longueur. Au bout : trois fenêtres et tu es cerné par le paysage portuaire, la mer et le Mont Saint-Clair. Mon jeune fils s’y installe parfois pour monter et peindre ses Warhammer.
  • Dans cette verrue posée sur le toit d’un bâtiment de la fac. C’est pourtant pas la guerre.
A chaque fois, un maquis.
Ce billet a été rédigé par Juliette Mézenc que vous pouvez lire sur son blog éponyme mais aussi sur publie.net. Je reçois son texte aujourd’hui dans le cadre des vases communicants et elle reçoit le mien ici, billet écrit à partir d’un de ses ateliers d’écriture qu’elle propose depuis quelques semaines à la librairie “l’échappée belle” à Sète.

Et voici la liste des autres participants à ces vases communicants de novembre (encore un grand merci à Brigitte Célérier pour la recension) :

Le roman d’Arnaud (extrait)

image Voici par où tout a commencé...

« Constamment, Arnaud pense à vous. À tout moment, vous êtes dans ses pensées et ses rêves. Mais est-ce vraiment une bonne chose ? »

D'une existence vide, exsangue de tout sens, est-il possible de renaître, différent ? Je ne cesse de m’interroger. Suis-je le seul à ne pas voir mon reflet ? Est-ce seulement possible ? Ne me demandez pas pourquoi et encore moins comment une telle hérésie a pu se produire : je ne connais pas la réponse. D’ailleurs, comment pourrais-je savoir ?

Se pourrait-il que ma propre image ait été confisquée par quelques forces obscures ? Mon berceau, que j’imagine bruyant, aurait-il été enveloppé d’un sort ? Quelles basses œuvres ou esprits torturés se sont attachés à créer cet être difforme nommé : Arnaud ?

Arnaud, c’est mon nom. Mais je vous préviens, ne vous fiez pas à sa douce sonorité. Son étymologie est bien plus évocatrice, bien que légèrement erronée en ce qui me concerne. Du terme germanique « arn », l’aigle, je ne vois vraiment pas où ce majestueux oiseau de proie se retrouve en moi. Car l’être est repoussant. Oh oui, il l’est ! Si Dieu existe, il a bien dû se marrer le jour où ma tendre mère a eu l’idée de me nommer ainsi.

Possible que cela soit lui qui m’empêche de me voir, de m’observer dans ce satané miroir. À moins que cela ne vienne de cet endroit, de cette maison et de ce grenier poussiéreux.

Ce grenier : un bric-à-brac que je hais autant que je l’aime. C’est une vieille dualité entre nous. Il est mon refuge, mon repère. Une prison aussi. Une cellule pour ma conscience, un cachot pour ma laideur. Et la vieille en est le bourreau. La vieille... Je l’exècre autant qu’elle me méprise. Dire que c’est ma grand-mère.

Comment un tel être a-t-il pu enfanter une chose aussi merveilleuse que ma mère ? L’hérédité est parfois sournoise. Ma grand-mère n’a toujours eu qu’un seul rêve : avoir un garçon. Qu’il soit beau ou intelligent n’entrait même pas dans ses critères. Elle était issue d’une vieille, très vieille famille aristocrate. N’étant pas mariée, ce qui n’avait pas manqué de créer la polémique, cette vieille fille sûrement engrossée à l’emporte-pièce n’avait qu’une idée en tête, transmettre son nom. À vrai dire, c’était bien la seule chose qui lui importait.

…/…

Extrait du prologue du Roman d’Arnaud que vous pouvez télécharger gratuitement sur epagine.fr au format pdf ou epub. Sortie du Tome 1 fin novembre chez numeriklivres.

Le canapé vert

image J’ai somnolé quelques heures sur le canapé. Un canapé confortable en cuir vert à la large assise mordue et aux accoudoirs renfrognés. Juste quelques heures à attendre son retour et m’est revenu le jour où nous l’avions choisi avec ma future belle-mère, ce devait être notre cadeau de mariage. Un vaste hall chez le commerçant comme si tous les salons bourgeois s’étaient donnés rendez-vous au même endroit. Des univers figés dans un espace parodié, deux fauteuils, un sofa, une table basse et la promesse d’un bonheur infini dans un doux et tranquille foyer. Après avoir testé plusieurs cuirs, nous avions choisi la couleur de l’espoir et la peau retournée au toucher velours : le nubuck vert. Ce cuir déjà élimé au papier de verre allait être le symbole d’un couple et de sa lente érosion.

Allongé, la tête sur l'accotoir noirci, j’ai revu un instant nos deux corps enlacés en chien de fusil, un plaid sur nos jambes à regarder quelques inepties à la télévision. Ces même deux corps dans des prises de fièvre amoureuse pour une « petite vite » dans le salon quand les enfants enfin s’étaient endormis. Ce même canapé déménagé trois fois, raclant les murs du vieil appartement pour s’installer souverain dans la nouvelle maison ensoleillé. Les amis, les rires, les interminables discussions où l’on refait le monde autour d’un copieux apéritif et toujours le canapé pour accueillir les plus imbibés et leur nuit de sommeil éthylique.

Douze ans d’un canapé qui a partagé notre vie, qui a amorti plus d’une fois nos chutes jusqu’au jour où nos trois enfants, sagement assis sur le nubuck vert, nous ont écouté leur annoncer notre séparation. J’avais gardé de ce salon un fauteuil aujourd’hui mis au rebut. Le canapé, lui, est toujours là dans la maison de mes enfants. Il continue sa vie sans moi avec bien d’autres souvenirs enfouis sous les coussins.

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Des vies d’eau

image Et ce débit d’eau. Impressionnant déversement continuel, malingre filet au printemps ou en été, grosse effusion en automne et sous fine couche de glace l’hiver, son cours pourtant jamais ne s’arrête. Permanence de la nature, circuit immuable de l’eau qui s’évapore puis redescend, pleut puis ravine, sans aucune errance, l’eau trace sa route. Elle sait d’où partir, des cimes, elle creuse la haute montagne et par où passer, sinusoïde trouée entre les vallées, elle file sans retenue. Et enfin au bout du chemin, elle n’hésite plus, se jette à cours perdu dans la grande marre, qu’elle soit mer ou océan. Elle était fluide, vierge et pure, tout juste souillée par quelques limons inoffensifs, et la voilà, corrompue, attaquée par un sel rongeur, elle se dissout, perd de sa fluidité, s’oublie dans les profondeurs que d’autres eaux forment avec elle. Elle meurt.

Et si ce cycle de l’eau n’était qu’une piètre allégorie de nos vies, de nos chemins branlants, de nos routes empiriques tracées par nos aïeux ? On use des mêmes canaux, fleuves ou rivières. Le cours d’eau comme cours de l’existence. Certains coulent plus vites que d’autres. D’aucuns ont même leur propre fleuve, aux berges rectilignes en béton armé comme autant de garde-fou à tout débordement. Une eau limpide qui dévale avec un débit puissant que rien n’arrête. Ils sont forts, grands et beaux. Ils filent à grande vitesse avalant avec eux quelques affluents plus faibles, avortons qui n’ont alors d’autre solution que de se jeter dans leur lit. Mais chacun, maigre ruisselets ou grande destinée fluviale, finira par atteindre le grand estuaire et terminera le parcours dans la même mer âcre, anonymes parcours noyés dans un grand tout, noir et silencieux. On meurt.

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Autour du tracteur

image Se souvenir en un éclair de lui : un copain d’enfance, certainement le seul, le vrai dont je garde quelques bribes de mémoires du quotidien intactes et parsemées de refuges incongrus, d’occupations étranges mais aussi de bêtises et forfaits de notre âge.

Et de se rappeler de nos premiers interdits transgressés. Chez sa grand-mère, nous nous retrouvions dans le vaste garage où était entreposé tout un fatras de choses autour du tracteur Massey Ferguson : barriques de vin, comportes en bois pour les vendanges, charrue Brabant aux grandes lames métalliques, et au fond, suspendus sur des clous, bêches, faux, fossoirs, houes, serfouettes tapissaient le vieux mur de chaux. Avec ses multiples recoins, c’était un endroit idéal pour se cacher des adultes et perdus dans ce capharnaüm, nous pouvions jouer et imaginer. Rien n’était interdit.

Boire le vin rouge du papé et le recracher dans les comportes en jouant aux taste-vins.  Monter sur le tracteur, le démarrer, et tourner le volant avec force comme si nous parcourions des chemins tortueux pour atteindre les hauts coteaux. Jouer avec les outils tranchants à Fanfan la tulipe dans un film de capes et d’épée et croiser nos serpettes dans un combat épique. Se faufiler dans les travées en imaginant des parcours héroïques dans des cavernes dangereuses, sous la herse tranchante de la charrue. Imaginer une course poursuite à la Mannix entre les seaux et les comportes munis de nos pistolets à pétards qui claquaient dans le vide.

Le garage était notre plus grand terrain de jeu, mais aussi notre lieu de réflexion et de confession où nos petits secrets s’échangeaient dans le petit cellier au milieu des bouteilles à bouchons mécaniques. Nos amourettes, nos premières fois, nos peurs et nos écorchures d’enfants.

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La cachette à pain

image Nos repas sont toujours des moments très normés. Chacun sa place, papa patriarche en tête de table, maman à droite, et moi à gauche. Du tiroir de la table en formica rouge, je sors les trois serviettes à carreaux roulées dans des ronds de bois. Il y a la verte, la mauve et la bleue entourée d’un rond verni et peinturluré de fioritures réalisées de mes mains d’écolier. Je mets le couvert, le verre à vin pour papa, deux verres à eau, le couteau à pain à grosses dents. Maman sert les frites et la viande, papa tranche le pain pour la famille.

Maman achète toujours de grosses flûtes, long pain qui bien conservé nous fera plusieurs jours. Le pain est sacré à la maison. D’ailleurs, geste évocateur, papa fait toujours avec le grand couteau un signe de croix sur toute la longueur de l’auguste pitance avant de l’entamer. Il faut en manger et surtout ne pas le gâcher. Chaque tranche découpée doit être consommée pendant le repas sous peine d’être sévèrement réprimandé. Mange ! Ce pain sur la table, ce saint morceau qui m’est attribué est pour moi source d’angoisse, vais-je pouvoir le finir ? La rondelle tourne autour de l’assiette et je picore craintif mie et croûte avec parcimonie. Papa veille et me pousse à manger mon pain. D’un coup de couteau, il le rapproche de mon écuelle. Mange ! Lui en ingurgite plusieurs tranches par repas, sauce abondamment dans le jus de la viande, tartine à foison avec du fromage frais et s’il en reste, le termine seul avec les dernières gorgées de son vin. Plus la fin du repas approche, plus la réprobation de papa me panique. Mange ! Je ne peux pas bouffer tout ce pain, il faut que je m’en débarrasse. Je le découpe en petits morceaux et essaie de le faire disparaître sous mon assiette qui, bancale sur les boules de mie, ne dupe pas mon inspecteur de table.

Par chance, à ma place, il y a sous mes jambes le tiroir de la table. Je remonte mes genoux et en les ramenant vers moi lentement, je dégage le compartiment de sa glissière puis tout en provoquant une diversion - une parole haute, un geste soudain, une amorce de sujet charmant - je détourne l’attention et avec mon coude, fais glisser les restes de pain dans le tiroir. Tandis que mes genoux referme la cachette à pain, je peux aller chercher le sourire et la sollicitude de papa en lui annonçant fièrement que j’ai fini tout mon pain.

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Puisqu’il en est ainsi

image Puisqu’il en est ainsi, dit-elle sur l’écran.

Cachée derrière ses lunettes noires, elle se grime, ajuste son maquillage, remet un peu de rouge feu sur ses lèvres, des lèvres que j’ai tant embrassées. Puisqu’il en est ainsi, la laisser s’enfuir, repartir à zéro, retrouver son reflet dans le miroir, séduire pour vaincre les contradictions, contradictions que j’ai tant aimées.  Puisqu’il en est ainsi, se suffire du « en » qui englobe le tout, les années suspendues, ballottées par le souffle de la vie et balayées aujourd’hui par l’inertie, victimes de la nonchalance que je supposais assumée et partagée.

Puisqu’il en est ainsi, dit-elle sur l’écran.

Derrière le filtre, elle se rassure, tient la barre haut, refuse tous les dévers, pentes nécessaires qu’elle croyait piège. Puisqu’il en est ainsi, me protéger de l’image charme, retenir nos discours si précieux et dans d’autres eaux larguer les amarres, attaches qu’il serait vain de vouloir renouer. Puisqu’il en est ainsi, réapprendre à rêver, s’offrir au temps dans des parenthèses enjouées, lunaire comme j’aimais l’être avec elle. Puisqu’il en est ainsi, savoir que le sentiment était partagé, qu’il l’est toujours peut-être, ces peut-être que j’ai trop prolongés. Puisqu’il en est ainsi, respirer encore les fragrances de son absence, un instant, pour se dire que c’est arrivé, puis se résigner à continuer seul vers des états meilleurs, le meilleur de moi, d’un nous futur équilibré qu’un jour avec elle j’ai touché. Puisqu’il en est ainsi, l’envelopper déjà du souvenir, persistances à paraître dans le futile, fut-il, furent-ils.

Vers le métro

image Débarqué à la gare de Lyon, le grand souffle de la ville m’a pris dans ses tentacules invisibles dès la descente du train. Quelques pas sur les quais et je suis déjà happé par un débordement grouillant, aspiré par la houle du grand hall où des centaines d’hommes fourmis forment des vagues autour des panneaux puis filent dans leur cavité respective. Incertitude des pas, hésitations timides, j’ai l’impression d’être le seul à ne pas savoir où je suis, où aller. Je monte, descends des escaliers mécaniques froids, garnis de spécimens bondissants qui veulent rouler plus vite que l’automatisme et franchissent les marches deux par deux. Ils se déplacent tels des robots. Ils pourraient avancer yeux fermés, eux connaissent leur chemin. Moi, je suis perdu et les regarde anxieux me dépasser, me bousculer au lieu de lever la tête. Car c’est dans les hauteurs que tout se passe, que tout s’éclaire. Perchés sur des poutrelles métalliques, mon chemin se trace, il suffit de me laisser guider par les indications, flèches et contours à emprunter. Je cherche et identifie les symboles. Il me faut trouver le M entouré d’un cercle et suivi d’un numéro, trouver la bonne voie pour m’engouffrer dans le métro.

Le cou en extension, je ne vois plus personne. Moi aussi désormais j’avance mécaniquement, guidé par les M successifs. Je suis excité à l’idée d’accéder à ces ramifications souterraines qui, pour un provincial, font partie du « Paris typique » au même titre que ses monuments historiques. On visite le métro comme on entre dans la tour Eiffel, les voies tortueuses plongées dans un creux obscur sont aussi longues et intrigantes que la hauteur et la majesté de la dame de fer. Finalement, je parviens à l’entrée avec plusieurs options qui s’offrent à moi pour autant de lignes différentes à choisir. J’en choisis une au hasard et m’enfonce pour la première fois dans les trous de la ville. En apnée, je fonds dans la foule qui s’agglutine dans le rétrécissement de l’espace. Un goulet d’étranglement puis les portiques d’entrée que certains sautent à pieds joints et je me retrouve sur un quai aux néons livides. Tout est allé très vite comme si j’avais un temps survolé le sol, porté par un appel d’air brutal. De part et d’autre, deux arches noires et un silence étrange monte de la voie. Sur le bord, les robots se sont arrêtés net et attendent la rame, le regard désert.

Un souffle arrive de la gauche, perce la voûte dans un coup de sirène bref et le métro apparaît, ouvre ses portes coulissantes et avale l’ensemble du quai. Je me retrouve comme les autres englouti dans son ventre, malaxé dans ses entrailles. Et la vitesse nous déplace comme une seule entité, convoi d’humanoïdes à éclater dans les quatre coins de la capitale. Dans les vitres, mon reflet, qui s’étale en transparence d’une station à l’autre, affiche une tête inadaptée aux vibrations, aux lumières blafardes, à l’heure de la cohue. Je reste debout ahuri comme transposé dans un autre univers, en décalage chronobiologique. Je ne serai jamais parisien.

Texte publié initialement sur le blog de Christophe Grossi dans le cadre des vases communicants du mois d’octobre.

Je retourne là-bas

Saint Chinian Souvent, je retourne là-bas, dans le village où j’ai grandi. Généralement, je ne fais que passer, n’emprunte que la grand-rue qui me mène chez maman, puis ce jour là, j’ai eu envie de faire le tour des rues dans lesquelles je traînais enfant.

Plus de vingt ans et je retrouve la « promenade » comme je l’avais laissée, longue place au centre du bourg bordée de platanes plusieurs fois centenaires. Ce n’est rien vingt ans pour un arbre, même pas une ride d’écorce, rien de la vie d’un homme ne peut marquer un arbre. Ils se dressent encore, fière nature, pour abriter du soleil les joueurs de pétanque. Sur le terrain de poudre jaune, les règles et les coutumes ont échappé au temps et aux jeux électroniques : tu tires ou tu pointes - « fanny » paye à boire - allez, on fait la belle… Bien sûr, certains joueurs ont vieilli, des nouveaux inconnus se sont ajoutés, fondus dans les habitudes et les logorrhées méridionales : mesure ! Tu verras que j’ai le point, ça se voit comme un nez au milieu de la figure, con !

Rien n’a changé. Etonnante permanence alors que tant de choses se sont passées depuis mon départ, est-ce que mon village me reconnaît ?

Je passe entre les rangs, mon visage ne leur est pas inconnu, vaguement, mais aucun nom ne vient. Je les salue et un sourire les étreint quand ils reconnaissent le fils Sanchez, oui, le fils de Marcel. Quelques politesses et je continue mon chemin, allées Gaubert et ses marchands de matériaux, briques et grandes palettes de sacs de ciment, notre lieu de prédilection pour jouer à cache-cache. Je flâne, remonte l’avenue d’Assignan, tourne dans les rues des Rosiers, m’arrête un instant devant l’ancienne maison éternelle de mes parents où deux grands-mères sur le perron me regardent d’un œil étranger. Je lance un bonjour sans réponse. Je poursuis et quelques mètres plus tard je les entends dans un murmure se questionner sur mon identité.

Rien n’a changé mais je ne suis plus des leurs.

Rue du canal de l’Abbé, fin cours d’eau qui la longe, branchages et boules de platane qui flottent comme auparavant lorsque nous faisions des courses de bateaux, les playmobils à califourchon sur les morceaux de bois. Je redescends au cœur du village par les ruelles, rue Droite puis la place Barbacane et le banc du club où encore tous les soirs se retrouventpour refaire le monde les voisins gouailleurs. Je saute le pont du Vernazobres et remonte le quai de la Trivalle, premiers coups de pédales sur cette rive avec mon tricycle rouge, premier flirt assis sur le parapet main dans la main avec ma fiancée. Rue de l’Hospice, le numéro six, la maison où j’ai vécu, souvenirs qui abondent dans le désordre, brouillés par leur nombre et leur densité, ils se dessinent décrépis sur la façade, je ne vais pas les chercher, ceux-là m’accompagnent toujours.

Je repars vers la ville, route nationale qui file du village. J’ai fait le tour en quelques heures de mon passé, rien de précis, rien d’exceptionnel mais une impression de temps décalé dans ces rues, lieu et espace suspendu à des vies rangées qui défient le changement. Sans moi.

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Volutes naissantes

image Elle prend dés le matin, l’envie coincée dans le gosier, puis grimpe, s’insinue partout, le corps, la tête, se crispe dans les doigts, passe par le nez, détache ses ferveurs dans les muqueuses, repasse par l’air, tourne autour, lancinante, provocante, aliénante. Avant que le pied ne touche le sol, avant que la pensée n’ait perçu le matin, avant que je ne sache qui je suis, où, quelle heure, quel jour, elle rôde, s’échappe de ses sœurs défuntes de la veille, racle mes synapses, éponge mes souvenirs, tronque mes rêves en volutes naissantes. Le café coule, odeur de l’aube masquée par son arrogance olfactive, elle descend de la chambre, imprègne les murs encore un peu plus, encore une couche sur les tissus, encore du jaunâtre, saumâtre. Assortie d’un grondement que l’organisme rejette, elle sort d’un réflexe programmé, d’une proximité toujours égale, elle est là, permanence de la vie mais ne promet que trépas par lentes combustions . Diablesse qui prend le corps, s’empare du fluide qui coule dans les veines, de l’air pur elle désagrège particules et oxygène, pourrit l’atmosphère, décrépît la peau, obstrue les pores, altère le souffle, tue.

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En blanc

En blanc La robe est prête depuis des mois, rangée dans l’armoire de la chambre d’en haut. Recouverte d’une housse transparente, elle attend le grand jour, le plus beau jour d’une vie, le jour blanc où ma sœur Julie va la revêtir. Maman s’occupe des derniers préparatifs, cérémonie, traiteur, faire-part puis, avec un soin particulier, choisit et accompagne ma sœur chez un grand coiffeur, qui lui monte une choucroute sur la tête en ramenant tous ses longs cheveux bruns au sommet pour dévoiler son visage immaculé de jeune fiancée.

Et très vite, elles se retrouvent toutes les deux, pour les derniers instants, devant ce placard ouvert sur la robe blanche, symbole de l’union à venir mais aussi du départ de la maison, d’une histoire qui finit, d’une autre qui commence. Alors, maman est émue, ma sœur aussi. Dans l’embrasure de la porte, je les épie, petit louveteau endimanché d’un pantalon de flanelle gris et d’une chemise blanche à jabot d’un autre siècle. Maman décroche la robe de son cintre, la roule précieusement entre ses doigts et la passe dans la tête de Julie en prenant soin de ne pas la décoiffer. Elle fait descendre quelques mèches sur son visage, pique deux petites roses rouges sur le côté, puis parcourt son corps pour lisser les faux plis.

Elle finit cet apprêt maternel à s’attardant d’une caresse sur son ventre. Julie pose ses mains sur les siennes et elles restent un instant figées sur son abdomen jusqu’à ce que des larmes coulent sur le visage de la jeune mariée. Elles se chuchotent quelques mots, maman la prend dans ses bras, la réconforte, lui dit que ça ira, que ce n’est pas grave, qu’à part elle, personne ne le sait et, encore, que c’est courant aujourd’hui, plus personne n’est vierge avant le mariage alors un accident peut arriver. Puis franchement, qui va décompter les mois exacts avant l’arrivée du bébé ?

Au beffroi de l’église, les cloches sonnent l’éminence de la cérémonie. Je rejoins papa au rez-de-chaussée et nous attendons la descente de la mariée. Personne ne l’a vue encore, à part maman et moi. Je suis très excité par cette journée, la couronne sur la porte, mon père en costume, le monde qui se rassemble devant la maison, les cloches et mon jabot qui me gratte le torse. Elles arrivent, d’abord ma mère puis, Julie, belle et majestueuse qui descend les marches avec prudence pour ne pas se prendre les pieds dans la robe. Elle se tient encore le ventre, elle a mal peut être. Elle hésite, sourit nerveusement, croise le regard de papa qui se tourne brusquement vers maman, puis, devenu blême comme la robe, pointe à nouveau les yeux de Julie et lui décoche devant l’assemblée médusée : « Et tu n’as pas honte de te marier en blanc ?! »

Pattemouille

image Je m’assois à la table rouge de la cuisine, il est dix-sept heures trente et comme tous les jours après le goûter, les devoirs m’attendent. Je racle avec mon crayon les interstices du damier en formica, rêveur sur mon cahier de brouillon et résistant à commencer.

Elle, elle s’installe tout en marmonnant quelques mots pour que je me mette au travail et que j’arrête de sortir les miettes de pain piégées dans les rainures. Elle traîne sur le sol sa table à elle, rien qu’à elle : la table à repasser encore pliée dans sa housse en plastique. Devant moi, afin de bien me surveiller, elle prépare sa séance, fer à vapeur, corbeille à linge, dépliage, rangement par type et couleur puis s’affaire à créer sa pattemouille.

Faussement studieux, je me penche sur mon cahier et observe du coin de l’œil le savoir-faire maternel. Elle découpe dans un vieux drap - à moins que ce soit une taie d’oreiller - un morceau de tissu d’environ quarante centimètres. Les ciseaux en action, elle lève la tête et s’aperçoit de mon intérêt. Prise par un excès de pédagogie, elle se met à m’expliquer la confection de la pattemouille.

Vois-tu, dit-elle, il faut toujours un morceau de tissu mouillé pour bien repasser. On le place entre la pièce à repasser et le fer, continue-t-elle joignant le geste à l’explication. La pattemouille permet de repasser à la vapeur les tissus fragiles, comme tes sous-pulls en matière synthétique ou les tricots de corps de ton père par exemple, sans risquer de les brûler ni de faire des marques.

J’ai pris un drap mais j’aurai très bien pu prendre un torchon, c’aurait fait l’affaire. L’essentiel est que ce soit du coton lisse sans nid d’abeille sinon ça accroche, comprends-tu ? Sans attendre ma réponse, elle trempe la pattemouille dans l’eau de l’évier, l’essore puis se retourne vers moi et en levant l’index : attention, elle doit être mouillée mais ne pas dégouliner ! Bien sûr.

J’ai rangé mon cahier dans mon cartable et l’écoute désormais dévotement les coudes sur la table et les mains sur les joues. Je règle ensuite le fer sur la température correspondant à la pièce à repasser. Tu vois ici avec ce petit curseur : soie, laine, etc. Ensuite, je place la pattemouille sur la pièce à repasser et passe le fer dessus, sans l’immobiliser : la vapeur se dégage. Voilà et maintenant je peux enlever la pattemouille. C’est simple non ?

Je la regarde éberlué par sa démonstration : c’est très bien mais, maman, je suis un garçon, je ne repasse pas, moi ! Et avec ses yeux bleus froncés, elle me réplique : tu sais, il vaut mieux que tu saches tout faire dans une maison. Tu sais, avec les femmes d’aujourd’hui…

Une saloperie déterminée

C’est ma sœur qui m’appelle, la voix anxieuse. Le médecin de famille veut nous voir, le plus vite possible. Je ne pose pas de questions et la retrouve quelques heures plus tard. Nos yeux se croisent, savent déjà je crois. Nous entrons dans le cabinet, la salle d’attente, et seuls, sans plus de conversation que la pluie et le beau temps, nous patientons la tête basse sur les plinthes grises des murs.

Docteur B. entre, sacoche en cuir élimé, la tête ébouriffée, il revient de sa tournée matinale. Il nous salue le regard fuyant. Ses pas qui claquent sur le carrelage noir moucheté de blanc - le même qu’à la maison - et il entre dans son bureau, referme la porte pour quelques minutes. Ce n’est pas l’attente qui nous gêne, si nous pouvions repartir et oublier. C’est la confirmation de nos pensées que nous redoutons.

Dans son bureau, il nous fait asseoir, regarde un instant nos visages défaits, ouvre un dossier, tourne quelques feuilles puis esquisse un sourire de médecin. Il l’a vu hier, nous dit-il en enfilant sa blouse blanche. Il s’est plaint de maux de ventre, de vertiges et mon diagnostic est clair. Aussi clair que nos visages s’assombrissent, papa a le cancer. LE cancer pas UN cancer, pas une maladie bénigne dont on se remet le lendemain, non une saloperie aussi déterminée que son pronom l’indique.

Nous saluons le docteur B. Etrangement, nous le remercions. Sur le trottoir, abasourdis, nous nous séparons après avoir convenu des choses à préparer pour l’hospitalisation. Puis plus rien jusqu’à la fin, autant lui que nous, nous ne prononcerons plus le nom de la maladie.


Campagne ARC 2009 - Le bureau

Dans la 404

image Dans la vieille 404 à benne, sur la banquette couleur chocolat éventrée par les ciseaux de taille, je tourne le large volant en bakélite, si grand que je peux mettre ma tête dedans. Autour de moi, l’odeur fauve du vigneron, un relent de vinasse aussi me coulent sur les épaules. Je suis entre ses cuisses, mes petites fesses calées, les bras tendus sur le lion au centre, je klaxonne.

Fier de conduire l’engin sur les chemins de terre, ceux qui nous conduisent aux vignes hautes. Piste caillouteuse, la direction ripe, ses mains déjà craquelées rattrapent la direction d’un coup sec qui fait lever les miennes. Il me rattrape, me serre la tête dans ses avant-bras, mon guide. La route avec lui, l’aventure, nous partons à l’assaut des coteaux. Débrayage, patinage, le pédalier est à lui, il dompte les chevaux-vapeurs qui vrombissent. La côte à deux, à moi le volant qui braque, à lui les manettes qui grincent, levier de vitesse au volant, il pilote, descend, monte les rapports, arbre à cames qui coince et mes palpitations d’enfant qui débrayent. Jubilation.

Dévers important, le danger et l’interdit en impression, le fossé en contre-bas, je tends les bras encore plus fort, tétanise des coudes et serre les dents sur ma posture : tenir droit le volant, ne pas lâcher, un faux mouvement et on dévale. Un petit pont branlant en pierres romaines, passage difficile, en dessous un cours d’eau asséché, il faut passer en première, viser juste entre les parapets sinon... Et lui fanfaron, Indiana Jones d’opérette, en fait des tonnes, brode des paroles périlleuses pour m'enrichir l’aventure. Je me dandine sur le cuir, me tiens droit parfois pour voir la route, et lui rit de mes gesticulations, exulte de voir mon bonheur de conduire.

Fin du voyage, la 404 chaude toussote et s’arrête près du grand figuier. Tandis qu’il loue mes talents de chauffeur, je le bombarde d’encore en lui tapant frénétiquement les cuisses. Et les yeux gorgés de fierté, il me promet, en tirant le frein à mains, le chemin retour et la descente encore plus belle.