Je griffe

Je suis derrière toi à griffer tes cheveux. Mes ongles ont durci avec les années. A force, ils sont devenus de véritables peignes à chasser les angoisses. Je griffe, masse et biffe le temps sur ta crinière folle. J’ai les doigts enroulés dans un poème. J’en tisse quelques vers tandis que s’allonge ta nuque au fur et à mesure que ma main traverse ton crâne. Je peigne et tu es le métronome. Chaque passage donne la note et la cadence, de la fourche à la pointe. Gestes maintes fois repris, gestes imprimés dans nos mémoires, gestes de retrouvailles quand les mots s’épuisent à trop vouloir dire. Je griffe, tu tends le cou. Je griffe, tu lèves les épaules. Jamais compris comment ces gestes sont venus à moi, pourquoi ils sont devenus rituel. Ils sont là spontanés, descendus de l’instinct animal, besoin primaire que personne ne pourra plus jamais nous retirer. 
  • 22.4.19

Les meilleurs bâtons

Tu marches péniblement. Tu dis toujours que je suis ton bâton, celui qui t’aide à avancer. Bien sûr, je souris à la métaphore, moi qui ne tiens plus debout. Bien que le fil qui nous relie soit aussi fort que le plus robuste des bois, il ne nous aide pas pour autant à marcher droit. C’est une chimère, un décorum de vieux amoureux.
La vie, elle, est bien plus crasse. Elle nous renvoie dans les cordes sans aucun bâton pour se relever. Alors, on invente ces sursis poétiques, bâton de pèlerins intemporels qui nous guide vers des lignes d’horizon nouvelles, au-delà des ciels, au-delà de nous. Mais réellement, nous le savons, c’est bien vers un ciel aussi certain que l’est notre propre mort qu’il nous mène ; vers notre propre petite mort qui patiente sur un banc, près d’un arbre aux racines profondes dont on fait, dit-on, les meilleurs bâtons.
  • 16.3.19

Tout à nos cendres

Au bord du feu, un large cercle de cendres dans lequel s’éteignent nos espoirs. Que nous formions encore un brasier au creux de nos mémoires nous dit combien il reste de souffle. Douce joie d’être assis l’un à côté de l’autre pour toujours fournir le feu, bien malgré nous. Un espoir meurt, un autre naît. On sait que la vie ne parle qu’à nous. Ta main l’attise, tu jettes des brides de mots, sans articuler, alors que je t’observe toute à ton travail d’exister. Tu fais de même quand j’empile le bois, que mes paroles ressemblent à ces bûches prêtes à brûler.
On mêle nos corps au feu depuis si longtemps qu’on a la certitude d’avoir des ressources éternelles. Dans nos yeux, brillent des pièces d’un métal brûlant et inconnu ; tison sans aucune valeur sinon celle qu’on lui donne. Jetons les espoirs un à un, renouvelons les cendres – nourrissons sans cesse le feu, il nous régénère.

  • 9.3.19

Nouvelle grammaire

Nous nous connaissons tellement, désormais. Tant et tant que nous anticipons nos fins de phrases. Nos souffles forment des points de suspension qu’on laisse à l’autre le soin de relever d’un sourire ou d’effacer d’un regard. Après toutes ces décennies, notre vieillesse a su créer sa propre grammaire, s’affranchir des carcans du langage pour en créer un nouveau, le nôtre. Souvent à l’écart des autres pour qui cette alchimie de signes reste inconnue. On les laisse volontiers étrangers à nos codes, absents à nos mots, interdits face à nos silences. Malin plaisir ainsi de se croire uniques, débarrassés du jugement, dans une différence opaque, si insondables que personne n’ose venir nous chercher derrière ces petits riens aux contours de forteresse.
Pourtant, nous vivons les mêmes levers de soleil que tout le monde, les mêmes heures à jouer à la vie éternelle, les mêmes nuits où dans notre sommeil se greffe tant d’angoisse existentielle. Mais, notre idiome amoureux nous sauve de la barbarie des autres. Leur incompréhension nous laisse libres. Une place à part pour inventer et réinventer tous les jours notre histoire. 

  • 5.3.19

Barricade de rires

Tu éloignes la pensée de la mort, la pousses hors de nous. Chaque fois qu’elle pointe le bout de sa faux, tu dresses des barricades de rires, véritable barrière de dents blanches rescapées de nos vieillesses. La mort ne passera pas, dis-tu. Tant que nous saurons rire, elle ne passera pas. Nous savons tous les deux qu’il n’en est rien. Qu’on a beau brandir comme des drapeaux blancs nos joies à bout de rêves, la mort est en nous depuis longtemps, paresseuse tant qu’on la tient en respect mais bien présente, machiavélique et silencieuse.
Alors quand au bord d’un sourire forcé, elle nous pousse jusqu’au frisson ou lorsqu’un silence trop long cède la place au grand fond, tu te laisses aller à pleurer, fatiguée par tant de bonheur à opposer. Dans ces moment-là, je me tais et te tends la main, non pas pour que tu la saisisses dans un geste de communion, mais pour que tu vois que, malgré tout, ma main, mon bras, mon corps feront toujours barrage.
  • 22.2.19

Que faire de nos peaux usées ?

Que faire désormais de nos peaux usées ? Je te regarde caresser mon cuir tanné par le soleil. Tu lèves légèrement la main, tu frôles, tu dessines comme si tu refaisais le parcours qui nous a mené jusque-là, jusqu’à ce lit rempli de nos tendres poussières. Tu traces le chemin à l’envers, sur la peau notre carte. A chaque blessure que tes doigts rencontrent, petit renflement après petit renflement, tu dresses ce sourcil qui déclenche le sourire ; le tien d’abord puis le mien en reflet. Nous sommes dans cette lumière partagée plus près de la parole en nous taisant.
Nos peaux se sourient, vois-tu, s’accommodent de nos mains tordues. Nos corps s'élisent, même si le miroir nous fait douter, même s’il faut chaque jour encore tout recommencer.

  • 16.2.19

Avec le même doute

Tu me regardes avec toujours le même doute. Tu me regardes comme tu m’as toujours regardé. Un appel à la rescousse toujours tendu dans les yeux. Mon reflet ridé dans ton iris convole avec ce doute qu’on partage depuis toutes ces années. C’est avec lui qu’on a balancé nos vies jusqu’ici. Un coup parfait, un coup dans l’eau. Mais toujours le doute comme guide, sans jamais se reposer sur l’éclat de nos voix, sans jamais changer une virgule à nos écritures instinctives.
Nous sommes deux vieilles ombres désormais ; mais que nous doutions encore nous maintient ensemble dans une jeunesse irréelle, enroulés chaudement dans une naïveté d’oiseaux.
  • 10.2.19