Je ne saurais voir

image Il est 9h30. Je suis quelque peu stressé ce matin. Je dois intervenir auprès des managers commerciaux pour leur exposer procédures et autres règles de gestion à adopter pour que nous puissions travailler ensemble dans les meilleures conditions. Je peaufine ma présentation « pauvre point » (Powerpoint pour les non-initiés) et je regarde, sceptique, par la fenêtre en doutant de l’intérêt de celle-ci. Je me ravise très vite en me disant qu’il n’est pas temps à faire de l’existentialisme de pacotille. Il faut que je sois convaincant, enthousiaste, professionnel et « corporate ».

J’insère ma clé USB, copie le document et me dirige prestement vers la salle de réunion. Là, m’attend la troupe complète affairée autour de la table du petit-déjeuner. Cafés, jus d’oranges, viennoiseries d’usage sont présentés, avec un goût improbable, sur une nappe blanche ornée d’une orchidée jaune. Je salue l’assemblée d’un geste papal. N’allez pas penser que je suis un goujat mais nos managers étant exclusivement des manageuses, vingt fois trois bises à 10h00 du matin s’est beaucoup trop pour moi, sauvage des Carpates !

Après quelques bavardages de circonstances sur le temps et sur le dernier éliminé de Koh Lanta, tout ce beau monde s’installe autour des tables positionnées en demi-cercle. Notre vénéré et honorable directeur commercial, coq dans sa basse-cour, prend la parole, présente les petites nouvelles et distille ses bons mots motivants dont il garde jalousement le secret de fabrication. L’ambiance est tendue comme à l’accoutumée et chacune d’elle, vamp exacerbée, s’attache à trouver l’anecdote qui va détendre l’atmosphère. Pendant ce temps, je règle le rétro-projecteur connecté au macbook de notre orateur. L’introduction terminée, la parole m’est donnée.

Tandis que j’endosse progressivement mon habit de gestionnaire dynamique et volubile, je scrute les regards enjôleurs qui parcourent mon corps de la tête au pied. Je sais bien, depuis le temps que je travaille dans des entreprises commerciales, la part de la séduction induite dans nos rapports professionnels ; mais lorsque j’y suis confronté de face comme aujourd’hui, je suis toujours sidéré par l’érotisation rapide des comportements. Solide comme un iceberg prêt à fondre, je débute ma présentation fastidieuse et déroule les « slides » avec dextérité. Mon intervention doit durer maximum une heure et nous avons déjà pris une demi-heure de retard. Je poursuis tout en pestant contre la montre qui va au moins tourner jusqu’à midi avant que je ne sois délivré de la basse-cour.

Le temps s’égrène et sous les tables, les jeux de jambes se font de plus en plus ostensibles. Ma présentation, de toute évidence, n’intéresse personne si ce n’est notre directeur commercial qui m’interrompt largement pour répéter « made in cadres » les mêmes choses que moi. Malgré mon self control légendaire, mes yeux se portent soudain sur un décolleté plongeant qui aurait pu passer inaperçu s’il n’avait pas été déposé généreusement sur la table. Un sourire m’échappe, m’écarte de mes paroles et étonnamment, capte l’assemblée. Ce rictus se propage rapidement et amène l’ensemble des regards à se porter sur les atouts mammaires de notre comparse. Les diapos se mélangent, le notebook ronronne et chauffe, les esprits aussi. Le ballet des longilignes jambes s’accélèrent, le pouls de notre patron également.

Mon professionnalisme jusqu’alors sans faille est maintenant quelque peu ébranlé. Afin de recouvrer ma prestance, je crois bon d’ironiser sur la stupéfiante découverte. Grand mal me fasse, tout le monde me suit et part dans des iconographies des plus graveleuses. « Au secours ! le poulailler s’enflamme ! ». Les détails de l’anatomie débordante de ces dames sont dévoilés ; chacune divulguant les surnoms de leurs attributs à l’assemblée médusée. La franche rigolade bat son plein et le coq, malgré sa gêne non feinte, semble prendre plaisir à satisfaire ce besoin de défoulement sexué. A ce moment là, tout part à vau-l’eau. Les rires fusent. Les interactions sont vives et l’ambiance à milles lieux des conventions de l’entreprise.

« Mademoiselle, cachez ces seins que je ne saurais voir ! ». La poitrine enfin remontée à des altitudes moins visibles, le calme revient peu à peu grâce à l‘intervention athlétique du « maître de cérémonie ». Les œillades coquines s’estompent, les sourires se figent et mon intervention se termine tant bien que mal.

Je repars avec dans l’esprit ces échanges que je ne peux détacher de leur contexte. La tension du résultat, la pression de la hiérarchie, le couperet du chiffre d’affaires mensuel sont autant de points qui amènent notre force commerciale à dériver vers ces sujets hormonaux. L’appétence de l’autre par sa plastique, son charme, sa sensualité reste le meilleur sas de décompression. Et dans ces instants oppressants, cette frivolité me rassure, m’anime, me stimule, et conforte mes pensées et ma foi en l’homo erectus.

Texte publié initialement sur le blog ligne de vie dans le cadre des vases communicants.

  • 15.4.10

Un verre de grenadine

image Lorsque survenait l’heure du crépuscule, je savais où trouver mon paternel. Le tout était de bien identifier le jour de la semaine. Lundi, mardi, c’était le jaune. Mercredi, jeudi, c’était l’orange et vendredi, samedi c’était le rouge. Le dimanche était particulier car toute la journée ou presque étant dévouée à la détente bien méritée, il pouvait donc se trouver indéfiniment dans le jaune, l’orange ou le rouge. Après quelques années, j’ai pu rapprocher sa position à l’évènement du dimanche midi : jour du PMU. Je ne pouvais le trouver que dans le jaune, le seul estaminet à proposer les paris équestres. Le reste de la journée dominicale, sa position demeurait variable, le café du Vernazobre, l’orange ou le bar du balcon, le rouge. J'hésitais, tâtonnais, me trompais mais finissais toujours par le trouver.

Au fond du bistrot, une fesse sur un tabouret et le coude bien scellé sur le comptoir, mon petit bonhomme trapu de papa jacassait, beuglait, plaisantait avec ses amis tout en savourant suivant l’heure un pastis Ricard bien dosé ou un bock de bière. Je me suis toujours demandé pour quelle raison il buvait la bière dans un si petit récipient. Au regard de la quantité qu’il ingurgitait à chaque visite, il aurait été plus simple et certainement moins coûteux de commander son breuvage de prédilection en demi (qui ne fait en définitive que 33cl) voire en grande chope. Bref, pour mon père c’était le bock de Kronenbourg et pour moi, c’était la grenadine de Teisseire.

« Et, Jo, tu mettras une grenadine en plus pour le petit, avec une paille ! ». Mais pourquoi me commandait-il toujours ce sirop au fruit étrange ? Du haut de ma dizaine d’années, j’aurais préféré un Ricqlès, un soda aux extraits de menthe. Cette petite bouteille à l’étiquette esthétique faisait à ce moment là très branché avec ses micro-bulles transparentes qui remontaient à la surface une fois la boisson versée dans son verre. A la rigueur, j’aurais accepté un tang orange ou citron, le bon jus de fruits lyophilisé également très prisé des ados. Et bien non, je n’avais pas mon mot à dire. Pour le petit, c’était grenadine, la boisson dévolue à tout enfant qui, sorti du cadre familial, doit rester à sa place d’enfant en buvant une boisson d’enfant. Et depuis toujours, la boisson d’enfant, c’est la grenadine. Il dut y avoir sans que je m’en rende compte une mercatique bien ancienne qui installa ce sirop dans cette sorte de légende urbaine. La grenadine, le sirop pour les gredines oui ! Puis, franchement, il n’y qu’à regarder deux secondes une grenade, ce n’est pas vraiment le fruit qui fait rêver une génération naissante ! Je ne comprenais pas et n’ai toujours admis cet acharnement à me faire boire ce verre impersonnel de grenadine avec sa paille grotesque !

Un dimanche après son tiercé invariable - le 4-5-15 ma date d’anniversaire jouée tous les dimanches depuis ma venue au monde - papa interpella une nouvelle fois le serveur pour me commander la boisson rouge maligne. Je me dressai alors entre lui et le comptoir et refusai sèchement l’offrande du paternel. Moi-même surpris par cette audace, j’attendais la réaction avec angoisse. Il but d’un trait son bock, en commanda un second sans me regarder et sans mot dire. Il se retourna ensuite vers moi, sembla acquiescer d’un hochement de tête et d’un clin d’œil complice vers le taulier, il ajouta en souriant: « Et le même pour le grand ! ». C’est ce jour là où j’ai arrêté la grenadine enfantine pour le bock du mâle.

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  • 13.4.10

C. et si ce n’était pas elle ? (7)

image [ Alvin, de lui vers C. (6) ] Un matin comme tous les autres, Cassandre se réveille sur le blog d’Alvin. Un billet à nouveau écrit d’une plume emportée trouble un peu plus la perception des évènements. Les mains de C., comme Cassandre. Personnage omnipotent dans ses propos, répété plusieurs fois comme une rengaine, comme une louange à sa déesse. Alvin semble inspiré jusqu’à l'obsession par cette dulcinée qui absorbe ses mots dans l’encre numérique intachable qui les répand. Comme les précédentes publications, l’énigmatique C. se décline sous les yeux médusés de Cassandre. Et si ce n’était pas elle. Tout semble si irréel. Elle lit plusieurs fois ses lignes, suit du regard les mains de C. tout en examinant les siennes. Mes mains ? Pourquoi Alvin écrirait-il sur mes mains ? Décidément, le blogueur la tourmente autant qu’il la séduit. Un charme effronté qu’elle ne parvient plus à ajuster à sa personne tant l’idolâtrie déployée par Alvin s’écarte de sa réalité. Et elle s’interroge encore sur cette propension à célébrer C. Par quel truchement psychique arrive-t-il ainsi à parler d’elle alors qu’il ne connaît rien ? Perturbée par ces déclarations dithyrambiques, il devient urgent qu’elle en sache davantage. Elle veut être sure que sous cette initiale impersonnelle c’est bien d’elle dont il est question, que sous son écriture exaltée se taisent une demande de correspondance, un appel à se dévoiler. Le jeu a assez duré. Il faut savoir maintenant quitte à se tromper sur les intentions de l’inconnu. Ce soir, elle passe à l’action.

Elle referme son notebook en pensant déjà à la manière dont elle fera son entrée en scène. Elle songe un instant à s’infiltrer dans son jeu, à publier un billet éloquent divulguant un A. idéalisé. Mais elle se ravise très vite. Le but est désormais de découvrir la séduction d’Alvin. Elle veut du contact, un vrai échange, un éclaircissement sur ce qu’elle a lu depuis des semaines. Elle désire bousculer l’alchimie présumée naissante pour pourvoir mieux la reconnaître, y donner vie, l’explorer ou la laisser s’évanouir si d'infortune C. n’était qu’un fantasme dévoyé. Toute la journée elle songe à la manière la mieux adaptée. Un commentaire sur son dernier billet gagne au fil des heures une adhésion timide. De toute façon elle ne voit que ce moyen, Alvin ayant verrouillé les autres possibilités de contact. Elle aurait aimé pourtant se livrer plus amplement sur ces ressentis, lui écrire une lettre, missive personnelle à l’abri du regard des autres. Si elle opte pour le commentaire, il sera lu par la troupe divisée qui arpente le blog d’Alvin. Elle témoignera ainsi de son existence réelle. Sur le flux racoleur, elle alimentera les curiosités malsaines qui abondent dans les sentiers battus de l’espace d’Alvin. Dévoiler sa présence tout en avouant que les nobles déclarations du blogueur sont perpétrées à son insu lui paraît d’ores et déjà inenvisageable. L’extimité ne peut pas se conjuguer à deux, c’est beaucoup trop dangereux. Et reporte toujours sa décision la question lancinante qui vient tordre sa raison : si ce n’était pas elle ? Cassandre se perd en atermoiements sans fin, s’épuise en cogitations excessives et finit par renoncer une nouvelle fois.

Le soir venu, devant son écran, elle se retrouve angoissée au milieu des pages insipides qui défilent. Empêtrée dans son indécision, elle fuit le blog d’Alvin, ne veut pas voir si une nouvelle mise à jour est apparue. Elle clique hagarde sur d’autres liens, d’autres espaces sans importance pour déloger le nœud malin qui a lentement mûri dans son ventre. Elle passe ainsi la soirée et une partie de la nuit à naviguer sans attention jusqu’au moment où, sur le point d’éteindre son ordinateur, un email l’informe d’un nouveau commentaire sur son blog. L’auteur du message  a pour pseudo révélateur un A suivant d’un point.

A suivre…
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  • 12.4.10

La maison

image La maison familiale est banale. Une moyenne demeure de village sur trois étages à l’angle d’un pâté d’autres maisons. Mes parents ont laissé en l’état la façade qui tombe peu à peu en décrépitude. Peu importe, un des trois côtés donne sur une maison de retraite qui va, dans quelques temps, être démolie. Cela ne vaut pas la peine de la rénover maintenant. On y rentre par une porte style années soixante-dix décorée de petits et épais carreaux de verre. On peut préférer le large portail en bois qui donne directement dans le garage où s’amoncellent des objets de toutes sortes, aussi inutiles les uns que les autres. Une fois à l’intérieur, un couloir avec une tapisserie jaunie dessert une cave gorgée de vins rouges de qualité ordinaire et un salon à moquette murale verte. A l’étage, une grande cuisine en bois massif trône fièrement et se veut la pièce à vivre. A coté, deux chambres – celle de maman et la mienne - et au troisième étage, une autre chambre – celle de papa -. Sur le même palier, grenier et salle de bain rose rococo terminent l’ascension de l’escalier principal.

Cette maison est toujours là aujourd’hui, inhabitée depuis quelques années. Elle reste l’axe central de mes souvenirs d’enfance et chaque pièce recèle une bribe de ma mémoire. Le garage est toujours sombre et désordonné. Il me rappelle ma première moto rouge feu, une PEUGEOT TXR 50 à variateurs électroniques, cadeau de mes quinze ans. Le salon me lance l’image de mon père fatigué, avachi sur son rocking chair regardant sans attention le vieux poste de TV RADIOLA. L’escalier aux grandes marches tachetées de blancs et sa rampe en fer forgée gainée de pvc rouge me replonge dans mes nuits d’ado où je ratais une marche sur deux en rentrant un rien imbibé d’alcool. La cuisine cossue, elle, reste le témoin de repas interminables où le silence régnait en maître. J’y revois les visages éteints de mes parents en prise avec leurs difficultés de couple. Pour les chambres, chacune préserve le secret de son occupant. Quelques flashs reviennent toutefois. Celle de ma mère, en mémoire, sa garde robe luxuriante et la fragrance de son parfum. Celle de mon père, où je ressens encore les effluves de tabac brun émanant de ses gauloises et la sensation victimaire plus tenue de sa mise à l’écart lorsqu’il en a pris possession définitivement, se coupant ainsi définitivement de son épouse. Quant à mon antre à moi, je n’y vois plus grand chose. Juste un endroit de réclusion solitaire lorsque mes pensées voulaient se couper du monde qui m’entourait.

Voilà l'état de ma mémoire sur une maison chargée de sensations vivaces. Mais il manque un lien entre elles, une faille dans l’histoire. Il ne subsiste que cet amas d’images disparates me laissant l’impression d’en avoir oublié l’ordre de passage, comme si, mon film manquait cruellement de scénario au milieu d’un décor bien planté.

  • 10.4.10

Open-space (2)

open-space convoi des glossolales Jeudi 25 mars 2010
Partir. Je veux partir d’ici. Laissez-moi sortir de cet open-space qui n’a d’ouvert que le nom faussement expansif joyeux de son anglicisme. Ici, c’est fermé, clos, barré, bouché, muré. Ce n’est qu’une geôle moderne sous couvert d’espaces modulables où s’oppressent les esprits, se pressent les pensées, s’échaudent les neurones et finissent par s’écarter du monde réel les moindres civilités naturelles. On ne se salue plus, on se lorgne, s’épie, se suspecte, nous les sujets forçats de sa majesté rentabilité avec, en guise de boulets aux chevilles, des tables disposées en gerberas et des micro-casques greffés sur le lobe de l'oreille. Plus aucune courtoisie. Plus personne n’en veut. Les lieux n’y sont pas opportuns. On vient ici par force, nullement pour s’y faire des amis. Même les termes collègues ou camarades ne sont plus employés. On se dénie, s’évite. Il n’y a guère que le sourire contraint de dix-sept heures qui peut encore témoigner d’une convenue aptitude à se respecter. C’est vide de sens, c’est plein de faux-semblants. On se rend ici pour mieux en repartir et ainsi se sentir vivre à nouveau. Qu’importe, je veux bien être asocial, ermite dans son antre, hyper atrophié de la relation humaine ou misanthrope de circonstance si je peux un jour m’extraire de cette promiscuité malsaine. Je veux partir d’ici. Laissez-moi sortir ou plutôt rentrer. Rentrer chez moi dans ma tanière retrouver quelques synapses cognitives.

Jeudi 1er avril 2010
Mireille, Jocelyne, Aimée et les autres s’évertuent à lâcher par soubresaut un crachin soutenu de senteurs astringentes sous lesquelles, je subodore, sont prisonnières des phéromones puissantes. Mais je ne les perçois pas. Elles ne m’atteignent pas. Loin s'en faut. Loin sent faux. Leur odeur persistante installe la désagréable sensation d’être entouré de volatiles d’une autre espèce. Des poules parfumées, musc androgyne, miettes d'ambre, patchoulis extravagant, extraits de menthe surannée, je ne sais. Peu importe, c’est établi, je ne peux pas, ne veux pas les sentir. Moi, seul représentant de la gente masculine, coq dans sa basse-cour, devrais pourtant m’émoustiller devant leur parade printanière ; au pire provoquer roucoulades hormonales ou babillages salivaires à l’orée de la saison où tout bourgeonne. Que nenni ! Ne subsistent au-delà des frondaisons olfactives que bavardages insipides murant ma tête, ceinturant mon occipital pour me laisser dans un état létal. Rien d’attractif, libido zéro. Voies aiguës sur air parfumé mais monotone, répétitions d'appels et de mots convenus, interactions socialement correctes développent en moi une répulsion profonde, malgré l’effort de certains volatiles, affublés de leurs plus beaux apparats, à paraître à leur avantage. Avantage que je repousse, ne veux pas voir, tant le lieu, les circonstances, les odeurs et l'accablant labeur accaparent mon esprit congestionné, chargent mon corps endormi. Mireille, Jocelyne, Aimée et les autres ne sont malheureusement que des conséquences, des stigmates humains de cet état latent.

Jeudi 8 avril 2010
Un mardi au goût de lundi. Début des vacances pour certains, d’autres restent là dans une atmosphère nonchalante. Le silence se fait presque harmonieux, un délicat intervalle de paix se crée enfin dans cet espace au préfixe ouvert. De l’ouverture née de l’absence. Moins de personnes, plus de vide, plus de silence. Des chaises dactylo inertes, inoccupées, dossiers plaqués sur des bureaux nettoyés. Posé sur le coin de l’écran, le micro-casque semble lui aussi prendre congés mérités. En pause les voix criardes traversant sa mousse protectrice élimée, du répit pour son écouteur souillé par la friction permanente des oreilles gorgées de cérumen poisseux. Les glandes sébacées, les corps, les esprits comme les objets et les meubles prennent du recul, se rangent soigneusement, se reposent enfin. Quelques bredouillements fluctuants rebondissent puis sortent par les fenêtres coulissantes pour échanger leur bruissement par un courant d'air printanier. Les jambes se dénudent, les épaules aussi. Le soleil du week-end a ravivé l’épiderme autant que l’humeur. Un, deux, trois, quatre vies à bout de souffle retrouvées ce matin comme si elles étaient heureuses de venir travailler. Et je caresse du doigt le lobe de mon oreille droite.

Suite et fin de la série open-space publiée sur le blog collectif : le convoi des glossolales.

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  • 8.4.10

Alvin, de lui vers C. (6)

image [ Alvin, de lui vers C. (5) ] Aucune identité véritable ne transparaît sur le blog de Cassandre. Comme pour Alvin, la seule représentation éventuelle de la web-dreameuse est une photo placée discrètement dans l’entête de sa page d’accueil. Un visage féminin et deux mains qui l’entourent. Les mains de Cassandre ? Son visage ? Rien ne le précise. Les avatars représentent rarement l’auteur d’un blog. Certains même affichent la photo de leur star préférée, joueur de foot ou héros préféré de BD, laissant par cette discrétion physique planer le doute sur leur visage, leur âge ou plus largement leur apparence générale. La peur suscitée par l’internet et amplement relayée par les médias traditionnels est certainement la cause première à cet anonymat. Pseudo et avatar sont devenus les garants d’une posture incognito. Chacun se cache, se protège derrière un sobriquet et une image plaisante. Bien que ce phénomène tende à se réduire avec l’arrivée massive des réseaux sociaux sur lesquels la véritable identité a fait une entrée fracassante, les blogs personnels sont encore sous couvert. Malgré l’exposition intime dont ils font souvent l’objet, le nom et le visage de l’auteur sont toujours très peu communiqués. C’est un fait, ces endroits virtuels où « l’extimité » s’étale demeurent l’antre du secret physiologique. Evitant ainsi de se faire démasquer par un proche qui ne verrait là que salamalèques indignes, cet anonymat rassure le blogueur qui peut se livrer sans vergogne à des confidences ou divagations diverses.

C’est bien sous ce voile virtuel qu’Alvin chronique la vie depuis des années mais en est-il de même pour Cassandre ? Comment savoir si c’est bien elle sur cette photo ? Si ce visage juvénile et opalin posé sur deux mains lisses et longues est bien le sien ? Si seulement il osait entrer en contact, il saurait. Mais Alvin de mal en pis persévère dans sa rêverie. L’avatar de Cassandre fait partie du blog au même titre que les textes qu’il contient. Il clique, zoome sur l’image pour en apprécier les détails. C’est elle ! Il s’en persuade avec force. Il surligne avec le pointeur de sa souris les traits de son visage, examine le grain de sa peau. Il sourit. Quelques transparences seront modifiées avec Photoshop, se dit-il. Les yeux rivés sur l’écran, il dézoome et s’attarde désormais sur les mains fines et élancées, parcourt chaque doigt. Observe ses ongles longs légèrement enfoncés dans les arrondis douillets de ses joues. Il rentre en transe devant son clavier. Copie puis colle la photo dans son éditeur, appose plusieurs filtres pour mettre en valeur le cliché. Pose du vermillon sur ses pommettes, ajoute du vert à son col de chemisier. Il joue avec dextérité de la palette graphique pour fabriquer ce qui devient peu à peu sa muse. Une fois satisfait du résultat, il s’avachit sur son fauteuil, allume nerveusement une cigarette et admire sa C. magnifiée par ses coups de pixels. Deux bouffées de fumées et il clique fiévreusement sur son navigateur web, ouvre la fenêtre de publication de son blog et écrit d’un seul trait son billet du jour :

« C. mains prudentes, en flottements, pour nous rapprocher peau contre peau, en apaisements, pour nous purifier de nos quelques maux. C. mains réfléchies, en caresses suggestives pour effleurer nos émotions, en flux ouverts pour reconquérir nos attractions. C. mains actives, pour renouer avec le plaisir et éveiller nos sens assoupis, pour animer nos émois et accomplir nos désirs enfouis. C. mains mutines, pour découvrir les abscisses secrètes de nos plaisirs, pour enfin percevoir en ondulation l’éclat de nos soupirs. »

A suivre…
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  • 6.4.10

Alvin, de lui vers C. (5)

image [ Cassandre la web-dreameuse (4) ] Cassandre consulte plusieurs fois par jour le blog d’Alvin. Elle passe et repasse troublée, fébrile sur ses lignes qui lui sont adressées en catimini. Du moins, le croit-elle. Comment être sûre que C. est bien Cassandre ? Après tout, jamais ils ne se sont écrits, parlés. Aucune interaction, ils ne se connaissent pas. Ils se lisent respectivement depuis des jours mais aucun dialogue direct, aucune séduction directe avérée, aucune discussion par tchat, aucun courriel échangé. Rien qui ne peut justifier une telle délivrance de sentiments aussi emportés. Personne ne connaît C. et le lectorat d’Alvin, surpris, se pose des questions sur ce personnage féminin venu soudain nourrir le blog du web-addict. Finie la philosophie maladroite et touchante du garçon, ses billets sont désormais rédigés comme des déclarations intimes. Un intime dévoilé. Alvin exulte la notion paradoxale qui prévaut implicitement sur les pages des blogs personnels. Il « s’extime » et sans retenue, modifie sa prose en poésie décalée. Il étale son trouble, ses sentiments pour C., qui incarne subitement l’élu de son cœur. Mais il ne répond plus à ses commentateurs, ne partage plus, ne discute plus sur le sens même de ses publications. Il s’enferme ainsi encore un peu plus dans l’anonymat de ses mots.

Alvin, fatigué de ses rengaines virtuelles, se terre désormais derrière son écran. Depuis qu’il a découvert le blog de Cassandre, ses activités cybernétiques ont quasiment cessé. Il ne consulte qu’un seul espace, celui de cette jeune fille de banlieue seule et désespérée. Elle déploie une écriture sincère sur sa vie d’étudiante recluse. Arrachée à sa région natale, coupée de ses liens familiaux, elle distille son spleen, s’épanche sur son isolement d'âme, extrait de sa fièvre une sensibilité touchante et, in fine, démontre sans l’écrire son inadaptation chronique à la société. Elle dilue ses liens numériques, s’accroche à une prose que personne ne semble remarquer. Peu de passage sur son blog. Simplement quelques commentaires de lectrices qui s’identifient, s’amourachent de son verbe et accentuent par leur assentiment la fuite propre à ces univers parallèles. Pour la première fois depuis qu’il parcourt ces espaces personnels, Alvin se reconnaît dans les mots de Cassandre. L’identification est immédiate, quelque chose lui parle comme si cette blogueuse était son pendant féminin, son alter-ego virtuel. Il visite assidûment son blog, remonte le fil du temps et lit chacun de ses billets comme s’ils étaient siens. La similitude est incroyable, leur malaise existentiel, leur vision rêveuse de la vie si ressemblants qu’il perd pied, vacille à chaque phrase et égare sa superbe de Casanova virtuel. Il ne parvient pas à lui dire, lui écrire le sentiment troublant qu’il ressent à la lecture de ses textes.

Otage d’une timidité que lui-même comprend mal, il préfère se taire, fuir, saboter et imaginer une vie à deux avec cette inconnue. Plongé dans son illusion et plutôt que d’aborder Cassandre, il préfère sublimer, édulcorer une hypothétique idylle virtuelle. Il veut faire de C. la compagne idéale, l’archétype du bonheur plutôt que de découvrir réellement son authentique personne. Une peur réelle paralysante de se fourvoyer décuple paradoxalement son écriture, la modifie en profondeur pour créer un texte libéré, une correspondance vive adressée à une aimée encore évanescente. Peut-être, se dit-il, découvrira-t-elle ses passages, viendra-t-elle l’aborder pour casser cette crainte inexpliquée qui s’empare lui ? Le flux pour le sémillant blogueur se transforme alors en un mince filet. Toute son attention est dirigée vers Cassandre. Le web n’est plus ce fourmillement de pensées désordonnées. Pour Alvin, il est désormais unilatéral, de lui vers C. pour lui verser ses pensées vaporeuses. Il n’y a que Cassandre qui compte. Le reste n’a plus d’importance. Les liens acquis et choyés pendant des années éclatent en questionnements divers sur ses nouveaux écrits emplis de romantisme exacerbé. Son lectorat se divise en partisans minoritaires de son lyrisme enflammé et nouveaux détracteurs virulents de ses épanchements inexpliqués. Alvin s’en moque, il continue et lâche tous les soirs sur des billets courts et enthousiastes son histoire singulière, celle qui l’imagine dans les bras encore impalpables de Cassandre.

A suivre…
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  • 4.4.10

De petites étoiles #VasesCommunicants

De petites étoiles - Crédits photo – Marylahulott
Le samedi, le quartier semble déserté.
Dans cette partie de la ville, tout tourne au ralenti.
L’épicerie est fermée, de rares enfants trainaillent, quelques ados empêchent les poteaux de tomber. Les hommes regardent les filles, les invectivent parfois, trompent leur ennui en dictant leur loi.
La maison de quartier, la pharmacie, le commissariat… tout est vide.
Rien ne bouge.
Ceux qui restent englués ici se voient à peine, ils se fondent dans les murs.
On entend juste le silence s’épancher dans les moindres recoins.
La bibliothèque seule reste ouverte.
Rosalie se dirige rapidement vers le bâtiment.
C’est une enclave ou une trace… Dans quoi ? De quoi ? La jeune femme n’en sait rien.
Mais quand elle lève les yeux sur les murs gris, elle entend comme une petite respiration.
Elle est en retard aujourd’hui encore ; quelques personnes sont déjà installées. Elle voit à travers la large baie vitrée, les corps pulser et se heurter aux livres bien sagement alignés.
C’est son deuxième week-end travaillé, sa quatrième semaine de stage. Elle a enfin réussi à calmer les visions parasites, à se détendre, à pénétrer le quartier sans angoisses…
Ses élucubrations, petites formes évanescentes qui flottent autour d’elle, s’invitent de loin en loin.
Elle n’a pas été victime d’agression.
Personne ne lui a arraché son sac.
Aucun voyou ne l’a importuné.
Elle trouve ici aussi matière à rêves.
Dès le début et malgré la peur, elle a aimé la bibliothèque.
Pour sa nature hybride. Papier et chair.
Les gens du dehors, les gens du dedans. Les vieux, les enfants. Les autres, les mêmes.
Ce nuancier d’individus donne une luminosité très particulière à l’endroit. Cela dessille les yeux.
En même temps, Rosalie n’en revient pas : des lecteurs viennent d’ailleurs. Le nom du quartier, agité régulièrement comme un chiffon rouge, ne leur fait pas peur…
Elle les regarde admirative, car malgré ses craintes maintenant maîtrisées, elle ne viendrait jamais ici sans y être obligée.
Elle est lucide. Ce n’est pas en deux mois qu’elle prendra le pouls de ces rues malmenées. Ce n’est pas en deux mois qu’elle apprivoisera sa nature timorée.
Et Moussa, l’agent d’entretien le lui a dit.
« C’est facile de se sentir bien, quand on ne connait presque rien de la vie des gens d’ici, quand à 17h on retrouve son appart en ville, sans le bruit des sirènes, des voitures qui brûlent et des rodéos… »
C’est samedi.
Il est onze heures.
Leïla est là.
Rosalie aime cette fille.
C’est une enfant sage peu intéressée par les livres. Elle est rondelette, a la peau mate et brillante. Toujours de bonne humeur, toujours souriante et toujours silencieuse.
Elle renvoie les regards sans se laisser pénétrer.
Elle est là, le soir après l’école, le samedi, pendant les vacances scolaires…
C’est ce qu’on appelle une habituée. Mais plutôt une habituée du mobilier, car elle n’emprunte rien, et ne feuillette aucun livre : elle rêve assise.
Comme elle parle très peu, Rosalie n’a pas réussi à savoir grand-chose de sa vie. A-t-elle des frères et sœurs ? Que font ses parents ? Quelle est son histoire ?Le mystère qui plane sur une si petite fille la fascine…

Difficile de savoir ce qui se passe derrière sa frange, derrière son front, dans son cerveau.
Derrière la banque de prêt, Danielle, une des employées marmonne
« Elle est encore là, celle là, tu vas voir qu’elle va rester à la bibliothèque jusqu’à la fermeture »
Leïla sourit, elle a l’habitude de ses petites remarques.
Rosalie commence à ranger les albums, en la regardant du coin de l’œil.
L’enfant dessine des volutes sur le sol avec son doigt.
Elle aimerait bien savoir quoi.
Quand Nathanaël, un garçonnet de trois ans entre avec sa mère, Leïla fond littéralement.
Tout le monde aime Nathanaël. Ses boucles blondes, ses mimiques, ses rires, son zézaiement
Et Leïla, plus que les autres, apprécie sa couleur de blé, elle qui a les cheveux noirs et raides…
Elle aime les tout petits, et les inonde d’une attention maternelle.
La fillette s’incruste entre la mère et son fils. Elle devance le moindre de ses désirs, lui apporte des livres, le regarde jouer…
La mère ne dit rien jusqu’à ce qu’elle le caresse.
« Non, je préfèrerais que tu ne lui touches pas le visage… tes mains ne sont pas propres et Nathanaël est petit »
Leïla regarde ses mains, et sourit encore.
Rosalie se demande quelles significations peuvent avoir les sourires perpétuels de l’enfant. A quoi pense-t-elle ?
C’est étrange tout de même cette capacité à rester hermétique. Comment entrer en contact alors que ses yeux noirs sont deux puits profonds où les regards ricochent.
Danielle s’indigne
« Franchement c’est scandaleux, je suis sûre qu’elle ne s’est pas lavée. Si c’est pas malheureux des enfants livrés à eux mêmes comme ça »
L’autre employée, Faustine, soupire
« Oui… mais que veux tu, c’est leur culture. Ils n’ont pas le même rapport que nous aux enfants… J’ai déjà vu sa mère, tu sais… Elle ne travaille pas, je crois… je ne comprends pas pourquoi elle ne s’en occupe pas davantage … comment veux-tu que cette gosse s’en sorte… Enfin, au lieu de traîner dehors, elle est ici, c’est déjà ça » « Si tu veux travailler dans les quartiers, Rosalie, il faut que tu t’habitues à ça… »
Elle regarde ça, sa jupe verte à l’ourlet décousu, ses ongles sales et son sourire édenté. Leïla a sept ans et deux incisives manquent.
Rosalie ne connaît pas la mère de Leïla et elle ne sait pas si elle doit réellement la plaindre. L’enfant n’a pas l’air malheureux, mais une mère absente, c’est forcément douloureux, non ?… Le règlement dit que les enfants de moins de six ans ne peuvent rester seuls dans la bibliothèque… et Leïla a sept ans. D’un côté on peut dire que la mère respecte le règlement, mais ce n’est tout de même pas très normal qu’elle soit là tout le temps.
Vers une heure, Faustine intervient
« Tu ne peux pas rester là toute la journée… il faut que tu manges, tu es petite… rentre chez toi et reviens après si tu veux »
Leïla sagement obéit, elle prend le sac en plastique qu’elle traîne depuis son arrivée et sort.
Les trois femmes se réjouissent du devoir accompli.
Mais à travers la vitre, elles voient la fillette sortir un paquet de chips de son sac.
Elle s’assoit sur le bord du trottoir et mange.
Lorsque le paquet est presque vide, elle renverse la tête en arrière, la bouche ouverte, et reçoit une constellation de miettes sur le visage.
Puis elle attend.
Elle rentre dans la bibliothèque à peine quelques minutes plus tard, et fait mine de prendre un livre.
Danielle se précipite.
« Mais tu es folle ! Tes doigts sont gras… tu ne dois pas toucher les livres. Mais qu’est-ce qu’on vous apprend chez vous, vous n’avez donc aucun respect… Va te laver les mains ! » Rosalie se sent devenir rouge ; pendant un bref instant, c’est elle qui est dans la tête de Leïla…
Mais la fillette ne répond pas, elle se dirige en sautillant vers les toilettes.
Quand elle croise Rosalie, elle lui fait un imperceptible signe : le bout de sa langue moqueuse se fraie un chemin entre ses lèvres…
Non, Leïla n’est pas stupide. Les paroles glissent sur sa peau.
Sa peau tannée par les mots…
Rosalie voudrait dire quelque chose ou faire un geste, mais elle se tait.
Les miettes sur sa joue sont de petites étoiles.
Elles diluent de leur lumière les phrases assassines.
Les grandes convictions, les petites lâchetés se ratatinent dans les pas dansants de la gamine.
Ce billet a été rédigé par Murièle Laborde Modély que je reçois aujourd’hui dans le cadre des vases communicants. Vous pouvez suivre ce chemin pour aller lire mon billet publié chez elle.
Voici la liste des autres participants à ces vases communicants d’avril :
Encore ce mois-ci, un grand merci à Brigitte Célérier, la recenseuse des vases !
  • 1.4.10

Cassandre la web-dreameuse (4)

442591Cassandre la web-dreameuse (3) ] Un clic et la voilà ailleurs, dans un espace bien agencé, accueillant, elle sent presque de la chaleur dans ces pages. L’auteur de ce blog soigne son écriture. Les mises à jour sont fréquentes, les compositions abouties et les histoires racontées touchantes. Son cœur de midinette commence à s’affoler. Elle décèle une sensibilité hors du commun dans les textes de ce jeune homme. Jeune ? Elle ne connaît pas l’âge du blogueur, ni même son visage ou son parcours. Etrangement, le profil reste muet. Un pseudo et une photo représentant une ombre en haut d’un escalier renforce le mystère. Les billets sont nombreux et très commentés. Une kyrielle de blogueurs l’accompagne tous les soirs et de nombreuses conversations fournies jaillissent des commentaires. Alvin parle de la vie avec philosophie tout en restant secret sur ses propres expériences. Personne n’a l’air vraiment de savoir qui il est, à part peut-être quelques-uns qui, au fil du temps, ont fabriqué leur propre image.

Cassandre consulte toutes les pages du blog, à la recherche d’un indice, d’un contact, d’une biographie détaillée qu’elle n’ose espérer. Aucune adresse mail n’est mentionnée, pas de profil facebook, ni de compte twitter ne sont présentés. Elle lance des recherches sur Google. Avec un pseudo comme seul critère, elle déroule des centaines de pages mais ne trouve pas de correspondance. Elle obtient inlassablement les mêmes résultats composés des billets déjà lus du blog d’Alvin ou des invariables chroniques d'alvin le faiseur. Le plus simple serait de laisser un commentaire pour l’inviter à prendre contact ou l’inciter à déposer en retour un mot sur son espace. Mais Cassandre n’y arrive pas. Bizarrement, elle qui habituellement fait preuve d’une large spontanéité dans ses échanges virtuels bloque sur cet énigmatique blogueur. Quelque chose d’irrépressible, comme une torpeur momentanée, comme si sa vie dépendait des quelques mots glissés sous un de ses billets. Elle décide finalement de lâcher prise et de laisser faire le cours des choses. Le petit réseau qu’elle a réussi à se forger en quelques mois lui suffit amplement. Elle trouve réconfort, amitié virtuelle auprès de personnes bien identifiées et ce n’est pas un visiteur muet, aussi séduisant soit-il, qui va déranger et bouleverser sa vie numérique. C’est en ses termes qu’elle essaye de s’en persuader.

Malgré cette tentative de renoncement, Alvin demeure présent dans la vie de Cassandre comme un trublion qui s’immisce constamment dans ses pensées. Il est désormais lourdement installé dans sa tête, excitant ses sens par sa paradoxale inconsistance. Lui, le chimérique, l’impalpable, le furtif soulève inlassablement son cœur comme le ferait une idole inaccessible. Il imprègne ses mouvements, ses paroles et envahit peu à peu son esprit embué. Dés son retour de la fac, Cassandre ne pense plus qu’à une seule chose. Allumer son notebook et le rejoindre. Retrouver le flux de ses mots comme s’ils représentaient des bras puissants capables de l’apaiser. Cet attachement s’est définitivement scellé lorsqu’elle a découvert que la tournure de son blog avait changé. Les billets ont subitement fait référence à un nouveau personnage alors qu’Alvin se contentait jusqu’alors d’une prose généraliste sur nos flottaisons existentielles. Ce personnage appelé C. s’est installé insidieusement dans la trame du blog d’Alvin. C. comme Cassandre.

A suivre…
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  • 29.3.10

Cassandre la web-dreameuse (3)

image [ Alvin le web-addict (2) ] Le même matin à quelques centaines de kilomètres d’Alvin, une barre d’immeubles perdue dans la brume matinale voit ses première fenêtres s’éclairer. Une à une, les vies renaissent de cette banlieue lyonnaise sinistre. Au onzième étage, une d’entre elles dessine une silhouette en ombre chinoise. Zoom sur la salle de bains de Cassandre. Elle s’apprête, s’examine dans le miroir, traque le bouton obscur, déboucle la mèche rebelle et sur la pointe des pieds, finit son tour narcissique en vérifiant son tour de taille et la fermeté de son ventre. A peine vingt-deux ans et livrée à elle-même dans cette ville qu’elle ne connaît pas. C’est mieux la ville pour tes études ma chérie, lui avaient intimée ses parents, soucieux de sa réussite. Voilà, deux ans qu’elle habite ce studio exigu. Solitaire et fragilisée, elle n’a jamais réussi à lier contact avec les habitants, pas plus qu’avec ses camarades de cours. Alors ce matin encore, elle se demande ce qu’elle fait ici, sans ami, sans sa famille. Cassandre est triste.

Un lien, un seul qui se démultiplie au-delà de son existence silencieuse lui permet de ne pas sombrer et  garder contact avec le monde. Un lien entre elle et une machine froide et insignifiante, du moins à première vue. Elle est rose avec un liseré blanc qui l’entoure. Quand elle l’ouvre, son reflet fugace sur l’écran noir tire les traits de son visage ; mais Cassandre se réjouit très vite de n’être qu’à quelques encablures de son eldorado, juste quelques secondes, le temps que son ordinateur démarre et affiche son Eden de pixels. Au travers de l’écran qui s’illumine, le web se promet à elle. Ses pensées s’édulcorent. Ses tracas quotidiens, sa tristesse récurrente disparaissent. Là, dans ses pages, dans son blog ou sur les réseaux sociaux, elle explore, parle, dicte à ses fervents admirateurs la vie qu’elle n’a jamais osée rêver. Regards de petites filles encore présents dans la mémoire de cette jeune adulte, ces compositions sont touchantes de fausses naïvetés. Les couleurs sont vives et chaleureuses. Le monde est beau dans cet univers fabriqué. Le gris et la brume de dehors, sa chambre exiguë, tout cela n’existe plus. Elle est sur la toile. Elle exulte dans le flux.

Cassandre fait partie de ses filles tisseuses du web. Elle en a fait son élément, son canevas de vie. Des centaines de contacts, copines virtuelles mais aussi des garçons complices. Elle alimente sa page facebook de statuts, mises à jour futiles mais toujours teintés d’esprit. Elle lit beaucoup, blogs et articles de webzines, traque les notes et commentaires les plus croustillants et s’amuse de cette communication agile, en fuite effrénée de son quotidien. Elle s’appuie pourtant sur une matière bien tangible. Son terreau se compose et s'appuie sur sa vie d’étudiante, ses amies IRL (In Real Life = dans la vraie vie), la télévision et ses stars éphémères, les magazines « people » ou toutes autres moqueries faciles à extraire d’un contexte ou de l’actualité journalière. Elle ironise, plaisante, dégaine du cynisme inoffensif sur les travers de son époque.

Mais Cassandre, du haut de ses vingt-deux ans, cherche aussi à séduire, à conquérir la gente masculine. Si ce n’est pas dans son lycée ou au sein de son groupe d’ami que l’âme sœur se trouve, il n’y a bien que dans ce fourmillement de profils qu’elle peut l’entrevoir. Elle est intimement persuadée que le garçon qui la touchera d’une répartie cinglante, la fera palpiter et s’émouvoir, se trouve ici, de l’autre côté de l’écran. Le couleurs chatoyantes typiquement féminines de son blog n’affichent pas les mœurs dissolues d’une étudiante de banlieue. Elles forment le reflet de son rêve, de ce qu’elle veut projeter aux autres, renvoyer à l’élu prochain de son cœur et s’accompagnent de texte courts, ciselés où Cassandre interpelle le sexe opposé avec talent. Les réactions et discussions qui découlent sont légères mais toujours dans l’ambigüité d’une séduction facilitée par la distance. Elle prend du temps pour interpréter chaque interaction et traque les visites pour comprendre les silences de ceux qui ne participent pas. Chaque visiteur est étudié, scruté, épié à l’aide de sa page de statistiques. Cette liste de liens indiscrets lui dévoile les adresses web depuis lesquelles ses visiteurs parviennent dans son antre numérique. Autant de marqueurs singuliers qui identifient chaque passage sur ses pages, son intérieur, son intime dévoilé. Elle attache bien sûr une attention particulière à tous les liens provenant d’internautes potentiellement dotés de la testostérone adéquate. L’adresse IP qui régulièrement ferait des allées-venues chez elle, s’intéresserait de plus prés que les autres à sa vie romancée, est traquée, notée soigneusement, horodatée dans ses favoris. Rien ne lui échappe.

La web-dreameuse compose en secret la liste de ses prétendants muets, somme de contacts potentiels, de blogs masculins dans lesquels elle pourrait facilement dénicher l’auteur. Auteur, blogueur ou internaute volatile susceptible de combler le vide de sa vie réelle. A partir d’un croisement savant des données extraites, elle établit un classement des visites, du temps passé sur son blog, des retours et des commentaires déposés. Elle se contraint à établir ces statistiques une fois par semaine jusqu’au jour où, de son palmarès, elle extrait un lien particulier, une récurrence inhabituelle. Cassandre ne comprend pas, un inconnu a surgi. Une nouvelle adresse, un nouveau visiteur régulier passe et repasse sur ses pages avec un régularité de métronome. Chaque article est visité, chaque texte est lu, longuement. Ce visiteur étrange s’attarde, a l’air de disséquer chaque ligne, chaque mot, chaque photo. Il reste beaucoup plus de temps que les autres mais ne laisse aucune trace, aucun commentaire. Interloquée, Cassandre s’empresse de suivre le lien. Un clic et elle se retrouve chez l’étrange inquisiteur. Un blog sobre, noir avec un titre soigné en police times new roman élégante : Alvin, le blog d’un web-addict.

A suivre…
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  • 27.3.10

Alvin le web-addict (2)

image[ Alvin le web-addict (1) ] D’un revers de la main, il frappe le buzzer de l’appareil. Il est midi et dans son petit village, le clocher sonne les douze coups. Encore une demi-journée de perdue à défaire sa nuit de veille cybernétique. Il se lève péniblement, enfile rapidement un caleçon qui traîne au pied de son lit. Premier réflexe matinal, il tapote le touchpad de son netbook posé sur sa couverture. Une fenêtre ouverte sur son monde s’éclaire. Litanie du matin, il vérifie ses mails, dépose un statut facebook et un « good morning Twitter » sur le site de micro-blogging. Un temps hagard, il lit en diagonale les publications des heures passées sans lui. Il cherche, consulte les profils des habitués et descend enfin dans la cuisine pour prendre son petit déjeuner. La journée peut débuter. Il va rejoindre son petit travail à mi-temps, job alimentaire qui permet à ses nuits numériques d’exister.

Le bus et quelques minutes de marche puis il rejoint son bureau. Posé là sur son plan de travail, une lucarne sur sa vie. L’écran de son ordinateur professionnel fait le lien avec son univers. Le clavier constitue le prolongement naturel de son appétence numérique. Jamais coupé, toujours connecté, Alvin vit sa virtualité nuit et jour. Son emploi monotone lui laisse de longs moments libres où il peut entretenir le jeu de ses dialogues incessants. Du plus futile bavardage au plus sérieux commentaire, il compose et réunit autour de lui une force décuplant ses élans. Il s’est forgé au fil du temps une image reconnue mais évanescente et imperceptible pour le non-connecté. L’avatar d’Alvin est devenu plus fort que sa personnalité réelle. Son être se confond et se complait dans cette schizophrénie virtuelle et son identité numérique exacerbée a pris le pas sur ses activités quotidiennes. Il vit dans le nuage, le « cloud », absorbé par les pixels comme autant d’élixir de jouvence. Rien ne lui résiste. Il est précepteur de son destin. Il maîtrise le flux.

Le flux. C’est ainsi que les geeks l’ont baptisé. Cet immense flot d’informations perpétuel que l’internet génère sans répit. L’allégorie maritime est bien avérée au regard des indénombrables contributions qui voguent telles des bateaux ivres à la recherche d’un port d’attache inconnu. Certes les participations d’Alvin ne sont que quelques gouttes d’eau perdues dans cet océan d’informations. Informations produites, relayées, malaxées par des milliers d’individus connectés en quête de partage et d’exposition. Mais il est dans la place, il est de cette tribu des propulseurs, se réclame et se reconnaît de cette population hyper-connectée. Des virtuels vertueux. De ceux qui font le flux.

La journée passe entre menues tâches rapidement effectuées et connexion permanente dans l’agitation pernicieuse du web. Alvin connaît ses limites et la fatigue qu’engendre cet acharnement à exister au-delà du réel. Mais il continue à consommer à outrance de la matière numérique comme un alcoolique penche sur sa bouteille à toute heure de la journée. Seul et pourtant si proche de tout le monde. Tellement présent dans cet abîme digital et absent pour les autres, les ignorants non-connectés. Il n’y a rien qui puisse le faire revenir en arrière. Il est englué, pris au piège de cette addiction galopante. S’en rend-t-il vraiment compte ? Veux-t-il vraiment sortir de cet antre qui le maintient et qui donne sens à sa vie ? Il ne sait pas. Il ne sait rien. Mais quelqu’un parmi ces innombrables contacts sait et va faire basculer sa vie.

A suivre…
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  • 25.3.10

Alvin le web-addict (1)

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« Alvin connaît ses limites et la fatigue qu’engendre cet acharnement à vouloir exister au-delà du réel. Mais il continue à consommer à outrance de la matière numérique comme un alcoolique penche sur sa bouteille à toute heure de la journée. »

[ Autant en emporte le flux ] Un mince rayon de soleil s’insinue en délicat filet au travers des vieux volets. Il est déjà dix heures. Dense journée à l’extérieur tandis que dans cette chambre plane encore quelques volutes de fumée de cigarettes, émanation toxique des frétillants échanges de la veille. Le rai de lumière brumeux traverse la pièce et vient mourir prés du lit où repose Alvin. Yeux clos, son visage a les traits collants du surmenage. Il dort d’un sommeil agité simplement éclairé par le led vert clignotant de l’ordinateur qui ronronne prés de ses oreilles. Tout est calme. Le petit village du Sud a été déserté par ses habitants maintenant affairés à leurs emplois urbains. A peine quatre heures qu’Alvin est couché et tandis que la journée des actifs bat son plein, lui vide sa nuit.

Une nuit comme toutes les autres. Des heures passées les yeux rivés sur son écran. Des heures à écumer le web. Publier, commenter, tchater, lire, écrire, partager, soumettre, mailer. Une dépendance à l’Internet qu’Alvin ne nie plus depuis que ses journées ne sont plus que répit à ses soirées de geek. Anglicisme barbare que longtemps il a réfuté tant les étiquettes trop collantes exaspèrent sa liberté d’éternel rebelle. Puis, il a fini par adopter cette dénomination en se disant que la société s’évertue à placer les êtres dans des cases et que celle-ci finalement lui convient plutôt. Philosophe rêveur, il s’accommode de sa vie de solitaire en liant et déliant des relations multiples. Des centaines de contacts virtuels chaque soir viennent le rejoindre sur la toile. L’immense manne potentiellement mondiale afflue de toute part. Il navigue avec aisance dans cette société conceptualisée. Facebook, twitter, blogs et autres sites collaboratifs connaissent son pseudo. Il inonde ces pages d’articles et de pensées diverses.

Dans cette grande marée humaine désincarnée, Alvin est décomplexé. Lui, le jeune trentenaire timide peut s’exprimer. Ecrire ce qu’il ne peut pas dire. Partager avec les autres ce qu’il n’ose pas exposer dans sa vie. Lancer au monde sa vision de la vie et peut-être, pense-t-il, trouver dans ses échanges un sens en retour à sa propre existence. Alors il se lâche, met toute son ardeur à convaincre, à séduire aussi. Les rapports virtuels apparaissent pour lui comme une réalité. Ce sont bien des hommes et des femmes comme moi derrière l’écran, se dit-il constamment. Je ne suis pas seul. Je suis lié au monde par le plus extraordinaire moyen de communication jamais inventé. C’est certainement ce doux rêve qu’Alvin est entrain de faire lorsque son réveil vient l’arracher à sa nuit.

A suivre…
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  • 23.3.10

Open-space (1)

imagejeudi 25 février 2010
Je suis et reste figé là, au milieu de nulle part. Absent. Et pourtant… Tout déborde autour de moi. Des personnes, des mots, des sonneries de téléphones stridentes. Bientôt comme une rumeur qui se formalise auditive, le bourdonnement des paroles sourdes se mêle à mes pensées comme des accélérateurs de fuite. Ailleurs. Je n’écoute rien mais à mon insu j’entends tout. Lancinantes, les litanies aimables envoyées à une population de chalands m’accablent de leurs sirupeuses rengaines. Le sourire s’entend au téléphone. Le cynisme aussi. Le client est roi. Courbettes et bassesses aussi. Sacro-saints individus sur lesquels on transfère le pouvoir, élevés au rang du divin, tous souverains d’une royauté consumériste nauséabonde. Et les téléphones raccrochés, s’abattent sur eux les pires railleries générées par leur préciosité projetée. Je suis et reste figé là, au milieu de l’espace ouvert. Pris dans mon open-space, je regagne ma bulle.

jeudi 4 mars 2010
Et ça se calme enfin. Depuis quelques heures que je me gomme, le silence vient enfin s’affirmer, à ma rescousse, moi, l’intrus de cet espace. Je retrouve mes contours, prends une bouffée d’air. Quelle heureuse idée d’avoir entrouvert cette fenêtre ! Sur ma nuque, un léger souffle et je me redessine lentement. Quelques notes graves puis aiguës, graves puis aiguës. Encore une sonnerie, une de plus mais celle-ci est isolée. Elles ne sont plus que parcimonieuses à cette heure ci. Il est midi. Un ou deux tintements en échos élevés. Mais la mélodie outrageante ne dure pas. L’ambiance survoltée est retombée. Tranquillité. Je me plonge à nouveau dans mes éprouvés. Un collègue approche, je tabule sur mon clavier et réaffiche un écran professionnel. Le tableur empli de ses colonnes factices donnent l’allure d’une tâche en cours, complexe et alignée sur mes missions. Me demande une cigarette. Je lui donne d’un geste vif et automatique. Qu’il parte ! J’ai besoin de dessiner sur l’écran de petites courbes régulières, repères de ma sérénité retrouvée.

jeudi 11 mars 2010
Lundi, mardi, mercredi. Dénombrement des jours. Le lundi est le jour le plus bruyant. Déborde en sirènes douloureuses un flot d’appels de vendeuses avides d’informations, de contacts, d’interrogations, de validations, d’atermoiements passés et futurs. Tel se répand dans cette grande salle le résultat d’un amas boulimique de demandes farfelues qui, digérées durant le week-end, vomissent leur fil saumâtre sur les opératrices assommées, dés le matin. Bourdon, bourdonnement. Les coups de fils, opérés pourtant à partir de terminaux qui en sont dépourvus, me fouettent les oreilles, ajournent mes possibles et finissent par m’imposer digressions et évasions incontrôlables. Ma mission, mes travaux sont retardés. Ils ne recouvreront leur essence qu’au prochain répit, qu’au prochain rare silence qu’il faudra saisir. Peut être mardi. Et de cette fuite, s’impose l’asthénie volontaire, le malaise assourdissant comme alibi.

jeudi 18 mars 2010
Les jours, les heures, semblables, immuables s'écoulent sans saveur. Mardi quatorze heures. Estomacs repus, le temps plane sur le rien. Dans quelques minutes reprendront les bavardages, clavardages, cliquetis plastiques montés sur mini-ressorts rebondis. Voix monocordes de l'autosatisfaction ou branlantes du mensonge, elles incarneront la cacophonique activité, recel de l'omission organisée pour gagner, vendre, fourguer sans vergogne une flopée d’articles inutiles outrageusement chers.. Toute cette clameur pour ça ! Les sons aliénants à nouveau se mêlent, s'entrecroisent dans mes tympans pour composer une musique organique cruellement dépourvue de mélodie. Des plus aigus au plus graves, faussement suaves, explicitement mièvres, condescendants jusqu’au dédain, ils s’assortissent au roulis des machines, nos alter-ego robotisés. Leurs ronronnements sont analogues. Humains mécanisés et outils ne font qu’un ; un tout aggloméré sans discernement qui forme notre capital de production. Le tambour du télécopieur se cale sur le tempo des clics d'impression. Les fax affluent et, d'un signal long et grave, annoncent leur arrivée comme les bateaux à bon port. Sommation pour l’opératrice destinataire de se lever pour aller recueillir dans le bac ad hoc la feuille encrée : une missive officielle, une confirmation d’envoi réussi ou pire, une publicité vantant les mérites d’un casque audio mains-libres aux douillets coussinets protecteurs. Mardi quatorze heures quinze minutes et trente secondes, horodatage faisant foi.

Textes publiés sur le convoi des glossolales blog collectif d'écriture à fréquence contrainte, ouvert aux contributions volontaires créé par Anthony Poiraudeau. Il s'agit de publier des textes ne comprenant qu'un unique paragraphe, sans limites minimale ni maximale de longueur. Les contenu, style, sujet, ton, point de vue théorique et mode narratif des textes sont, dans les limites légales, tout à fait libres (il n'y a pas d'incitation à illustrer le titre du blog). L'enjeu cependant est littéraire, au sens large (ce n'est pas un forum, ni une tribune, ni un journal de petites annonces). Ceci étant énoncé en sachant bien que le littéraire est un champ aux frontières floues et mouvantes, qui n'exclut pas certaines formes de production théorique.
Chaque auteur peut décider d'intervenir ponctuellement, une ou plusieurs fois, sans fréquence régulière (pas plus d'un texte par jour cependant). L'auteur est dans ce cas crédité dans la catégorie "auteur affranchi". Chaque auteur peut également décider - il est même encouragé à le faire - de s'imposer une contrainte de fréquence dans la publication des textes. Celle de son choix, valable pour la durée de son choix. L'auteur est alors crédité dans la catégorie "auteur contraint". Aucun texte n'est attribué à un auteur en particulier, l'ensemble des auteurs est crédité sur la droite de la page, selon deux catégories : "auteurs contraints" et "auteurs affranchis".

Auteurs contraints

Auteurs affranchis

C’est donc en « auteur contraint » que j’ai choisi de publier tous les jeudis (billet daté de la veille) jusqu’à fin mai 2010.

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  • 20.3.10

Capture

Capture - Crédit : Robert LubanskiGrand, vaste, majestueux, j’aime me balader dans les lieux publics. Surtout les halls de gare. Toujours une multitude de gens fourmille dans ces endroits de transition. Lents d’un pas hésitant ou agités par une marche véloce, la foule interchangeable circule sur un plateau vivant où chacun se croise sans jamais se rencontrer et repart ensuite jouer son rôle ailleurs. Forme concentrique d’une société qui se côtoie mais ne se connaît pas, la diversité humaine est présente, visible, olfactive et pourtant si muette.

Moi, j’aime regarder ce ballet en quête de capture.

Les badauds aux allures absentes contemplent les vitrines. Madame est séduite par le dernier tailleur Dior tandis que monsieur lorgne sur les derniers mocassins Weston. Puis tous deux, têtes baissées, repartent frustrés par les affichettes mentionnant des sommes prohibitives. D’autres me dépassent rapidement. L’un d’entre eux me bouscule. Col blanc et attaché-case, il se retourne brièvement et, d’un rictus serré, marmonne une excuse que je n’entends pas. Il continue sa course, la tête empêtrée dans je ne sais quel dossier urgent qu’il va inévitablement bâcler lors de son prochain voyage.

Moi, je continue en quête de capture.

Plus loin un groupe d’adolescents de retour d’une classe verte chahute prés du bar. Foule dans la foule, ils sont unis ou du moins le semble-t-il. Une tribu homogène dans la masse impersonnelle et anonyme des voyageurs. Je les frôle, vais jusqu’à pénétrer dans leur bulle mais ils ne me remarquent pas. Tout juste me regardent-ils d’un air méfiant. Je ne fais pas partie de leur clan mais du décor. Un passager inconvenant comme les autres. Somme des inconvenances qui ne forme finalement que la banalité des lieux. Une jeune fille sourit puis glousse à l’écoute des blagues salaces de son ami pour terminer en éclats bruyants qui résonnent dans l’enceinte. Rire tonitruant qui ne transmet rien, qui ne touche personne. Les passants s’écartent du groupe, filent les yeux révulsés dans les couloirs perpendiculaires pour éviter la contagion d’un rire au risque communicatif.

Moi, je continue en quête de capture.

Je m’écarte et m’extraie du groupe puis je la vois arriver. Démarche féline, dandinement de top-model, elle regarde droit devant, les yeux fixes et le sourire glossy. Semblant compter ses pas, elle lance ses jambes en avant avec une grâce désinvolte. Chevelure blonde sur talons hauts, nulle part ailleurs, elle aurait été assaillie de regards indiscrets, avides voire passionnés. Ici, rien. Dans ces lieux, même une telle beauté surnaturelle passe inaperçue. D’un geste élégant, elle remonte son sac à main sur son épaule avant de rafraîchir sa coiffure du revers de la main. Elle dégage son trolley pour faciliter le passage entre deux rainures du carrelage et s’avance vers moi. Bon sang, personne ne la voit ! Je la contourne au plus large pour qu’elle ne me remarque pas. Fais mine de partir dans le sens inverse et me retourne…

Et là, dans son dos, moi, je la capture.

Ce texte répond à l'invitation du Coucou et de Dedalus à participer au Jeu d'écriture n°3 initié par Madame Kevin.

  • 17.3.10

Au fond de mon lit

image Ce matin, calé au fond de mon lit, j’ai dix-huit ans. Hier soir et jusqu’à tard dans la nuit, je suis sorti pour fêter dignement cet événement. Il est déjà midi et les cloches de l’église résonnent. C’est dimanche et comme tous les dimanches le carillonneur tire avec peine l’épaisse corde reliée aux battants de la charpente. J’imagine ce vieil homme usé décoller du sol à chaque coup qui retentit dans ma tête endolorie.

Midi et je n’arrive pas à me lever. Ma mère cuisine. J’entends le souffle de la hotte aspirante. C’est fort et lancinant mais masque le silence. Elle doit être pensive, absente et seule comme toujours devant sa table de cuisson. Absorbés par la soufflerie, j’imagine s’évanouir ses rêves, pont des soupirs et amant transi envolés par le conduit. J’ai mal aux cheveux. Je repense à cette fille qui m’a pris la main hier soir attisant le feu sous mon bas ventre. Elle m’a fixé de ses yeux lumineux comme pour me signifier son analogue incandescence. Les cloches se taisent.

Midi passée et j’ai une sensation de vertige. Mon père entre du bistrot. J’entends ses pas lourds fouler l’escalier. Il s’assoit à la table de la cuisine. Je ne vois rien mais je le sais aphasique et enivré. Je le devine tirer sur sa cigarette qui de son feu cramoisi désillusionne son visage.

Les images s’empilent mais les couleurs restent ternes. Il n’y a guère que la fille émoustillante rencontrée hier qui pourrait me tirer de ma léthargie éthylique.

C’est déjà l’après-midi et j’ai soif. J’ai la bouche pâteuse et certainement l’haleine fétide. Si je pose un pied sur le sol, un théâtre silencieux et pernicieux m’attend. Pic et repic. Les cloches reprennent. J’ouvre les yeux et les referme aussitôt. J’avale ma salive pour humidifier ma gorge nouée. J’ai dix-huit ans. Je n’arrive pas à me lever alors je préfère dormir. Je préfère rêver.

  • 14.3.10

Une force tranquille

C’était un tout petit bout de femme. Un mètre cinquante, soixante tout au plus. Discrète, elle menait sa vie, comme souvent pour les femmes de sa génération, dans l’ombre d’un mari bourru et autoritaire. Elle ne faisait pas d’éclats, assumait ses tâches sans jamais rechigner. De ses travaux pénibles exemptés de reconnaissance, jamais elle ne se lamentait. L’ego que l’on prend plaisir à faire reluire aujourd’hui n’avait aucun sens pour elle. Famille, travail, tradition étaient ses raisons de vivre, son plaisir quotidien. Seul le service rendu aux êtres aimés comptait et expliquait sa présence ici bas.

Et d’ici bas, elle a subitement disparue. Même son décès est passé inaperçu tant il semblait inéluctable au regard de ses quatre-vingt-quatorze ans d’existence. Cette femme dont on a aujourd’hui perdu le modèle, c’était ma grand-mère. Mamé, disparue depuis vingt ans, a fait partie de ma vie sans que vraiment je ne la remarque. Elle était là, près de moi, près de nous comme une évidence. Déjà vieille alors que je n’étais qu’un jeune enfant boutonneux, elle a accompagné mes mercredi après midi sans que je ne sente vraiment sa présence. Des pas légers, une parole réduite au minimum, elle était aérienne, semblait être détachée de tout problème. Toute difficulté était d’ailleurs reléguée au genre métaphysique, nettoyée par son pragmatisme. Elle avait une ligne de vie et n’y dérogeait pas. Elle représentait pour moi la stabilité, l’expérience et la bienveillance faite femme.

Mamé Marie était un pilier, un exemple qui, par son humilité, m’intimait à ne pas me plaindre de ma condition, bien meilleure que la sienne. Je ne savais pas ce qu’elle avait enduré, quelle avait été sa vie dans sa jeunesse, ni quel chemin l’avait porté ainsi aux nues de mon admiration. Je n’avais de toute façon pas besoin de comprendre. Elle était et cela suffisait.

Etonnamment, personne ne la couvrait de louanges qu’elle aurait pourtant amplement méritées. Comme toute la famille, je préférais la brocarder sur ses comportements surannés. Comme les preuves d’affection n’étaient pas légions dans notre cercle, c’était ma façon de lui rendre hommage. Il y avait son phrasé inimitable dans lequel elle mélangeait savamment le français et l’occitan de ses montagnes, allant même jusqu’à inventer des mots. La poire n’était pas pourrie, elle était « clouque ». Mes vêtements n’étaient pas froissés mais « faougnés ». Chaque expression était l’occasion de moquerie qu’elle prenait avec humour et légèreté. J’avais même décidé de compiler tous ses mots et formules dans un dictionnaire intitulé « le petit Marie illustré ».

Elle raccommodait les chaussettes avec un œuf à coudre en bois. Objet incongru que je prenais un malin plaisir à dissimuler dans le bac à œufs du frigo. Je riais en la voyant rapiécer l’infime trou dans la laine élimée alors que quatre sous auraient suffi pour acheter une paire neuve. Je la traitais de tortionnaire quand le dimanche, elle pendait le lapin à un crochet et d’un coup sec l’assommait pour ensuite le dépecer. Avec chaque goutte de sang qui tombait sur le sol, j’aurais pu, pour venger la pauvre bête, écrire avec mon doigt « Mamé m’a tuER ».

Mais à chaque taquinerie, un rictus espiègle venait couvrir son visage creusant encore plus ses grandes rides, sillons profonds de sa tendresse.

L’image de ma Mamé floutée par toutes ces années d’absence reste pour moi aussi difficile à recoudre que de vieilles chaussettes. Quand je pense à elle, seules quelques lueurs surviennent. La seule représentation persistante est celle d’un personnage robuste, tendre et effacé, voué aux autres et à son travail. Je pense souvent à cette photo perdue où elle posait, de retour de ses vignes avec deux épais fagots de sarments sous chaque bras et un autre sur la tête solidement harnaché par une corde serrant son menton carré et rugueux. C’est l'effigie rassurante qu’il me reste de ma Mamé : une force tranquille au suintement d’une vie rude et qui, par son abnégation, a collaboré à ma construction d’homme.

  • 7.3.10

Un espace l'attend #VasesCommunicants

Me voilà assise, au milieu d'inconnus. L'espace s'ouvre sans point de repères. Je remarque une place qui vient de se libérer dans la rangée de fauteuils, tous semblables, alignés perpendiculairement à la fenêtre, dans la lumière diffuse d'un jour gris. Elle rentre à flots et les yeux fatigués s'abritent des lunettes de soleil. L'homme s'éloigne. Je la saisis au vol, et j'anticipe le délassement du corps, transitoire mais précieux. Mon sac glisse de mon épaule, à terre, je m'installe dans une parenthèse immobile qui annonce l'attente diluée.

Certains lisent, d'autres demeurent résolument silencieux, certains passent d'un pas nonchalant. Par petits groupes qui se détachent, se recomposent, s'égrènent le long de l'allée. Deux hommes d'affaires. Une famille dont l'enfant dort dans sa poussette, provisoirement. Un couple amoureux et enlacé.

Les minutes se détachent, tombent dans le néant.

Un enfant court, revient près de sa mère, essaie quelques jeux désinvoltes, ne s'y arrête pas. Ses mains à elle l'accueillent, et le laissent repartir.

Dans l'allée, s'écoule un flot incessant et calme d'inconnus. Dans lesquels je me sais aussi inconnue, pour moi seule point fixe de mon espace. Je indexical semblable à tous les autres.

Je tente sans y croire de sortir un livre, d'y accrocher mon esprit. Il se pourrait qu'il y ait quelques lignes pour retenir, mes yeux, ma rêverie, mes pensées. Quelqu'un pourrait parler à ma place et mettre fin, pour un moment, au flux des mots qui se détachent de mon esprit, parviennent à ma conscience, m'empêchent de dormir. Pourquoi l'attente remplit-elle ainsi le temps, et referme tout autre possible ?

Je repasse mentalement le contenu de mon sac — ouvre une poche, vérifie une énième fois que je n'ai rien oublié, gestes répétés plusieurs fois, j'envisage un instant de les recommencer, petite conjuration, oublie la vérification en cours, regarde ce groupe qui semble hésitant et soudé, abandonne le rituel minuscule, observe sans intérêt particulier — seulement, il passe en faisant un peu plus de bruit que nous, qui restons assis, silencieux presque, et attire les regards.

La voix distanciée et calme, presque traînante, égrène dans l'espace des annonces dans plusieurs langues, certaines inconnues dans lesquelles je tente de saisir quelques mots, d'autres qui me sont plus compréhensibles mais les phrases ne me concernent pas. Et retombent au loin vers d'autres voyageurs, qui concluent et se lèvent.

Assis en face moi, en quinquonce, un homme un peu las, aux cheveux blancs, baisse la tête ; il referme une courbe vers l'étui de son violon, l'effleure de la main. Je remarque que, même quand il ne le regarde plus, il conserve du bout des doigts un contact lointain et léger avec lui. Comme si ce geste seul l'empêchait de sentir la solitude du voyage. J'imagine comme dans un halo autour de lui l'inquiétude tendre du bois précieux, les heures passées avec lui, les heures à venir, les concerts vers lesquels il s'envole, la vibration des cordes sous l'archet, les gestes répétés, néanmoins uniques.

Par la baie vitrée ouverte sur le ciel, à intervalles réguliers, d'immenses avions s'arrachent au sol et partent au loin.

Ce billet a été rédigé par Isabelle Butterlin que je reçois aujourd’hui dans le cadre des vases communicants. Vous pouvez suivre ce chemin pour aller lire mon billet publié chez elle.

Voici la liste des autres participants à ces vases communicants de mars :

Mariane Jaeglé et Gilles Bertin
Eric Dubois et Patricia Laranco
lignes électriques et chroniques d'une avatar
Luc Lamy et Anna de Sandre
futiles et graves et Kill that Marquise
Christine Jeanney et Arnaud Maïsetti
Michel Brosseau et Juliette Mezenc
Frédérique Martin et Denis Sigur
Pierre Ménard et Anne Savelli
Juliette Zara et Kouki Rossi
Nathanaël Gobenceaux et Jean Prod'hom
Florence Noël et Lambert Savigneux
Hublots et Petite racine
Pendant le week-end et quelque(s) chose(s)
François Bon et commettre
Scriptopolis et Kill Me Sarah
RV.Jeanney et Paumée
Anita Navarrete Berbel et Anna Angeles

  • 5.3.10

Une si belle famille

image Je suis souvent de passage dans cette grande maison. En coup de vent, je dépose ou récupère mes enfants lors de leur séjour d’une ou deux semaines. Je ne veux jamais m’attarder dans ces lieux qui ont pourtant beaucoup compté. Lorsque j’ai découvert cette demeure contemporaine, je ne m’y suis pas senti à l’aise. Trop clinquante, bourgeoise, riche, en décalage avec mon univers et mon niveau social. Et pourtant, quel endroit familier elle deviendrait plus tard !

Car dans ses murs, d’extraordinaires personnes animent les éléments. Dans le creux de cet ostentatoire assumé, se trame l’authenticité qui crée la vraie vie, celle que j’ai pu apprécier pendant douze années. Dans cet antre protectrice, j’ai vécu trois ans puis j’ai participé tous les week-ends au rassemblement invariable de la famille au grand complet. Mais voilà, les choses évoluent, le temps passe, les plus beaux feuilletons se terminent et le divorce se prononce. Je me suis éloigné de ce cercle, de ce clan, de mon ex-belle famille. Dit-on vraiment « ex » pour une si belle famille ? Non pas que j’aie été chassé, loin de là, mais c’est moi qui n’aie pu accepter que les choses restent ainsi figées. J’étais sorti de mon mariage. La romance terminée, il fallait que je sorte de cette famille malgré l’évidente déchirure qui en résultait.

Alors, depuis six ans, je passe discrètement dans la grande allée bordée de pins. Je stationne ma voiture prés de la baie vitrée, fais rapidement les salutations d’usage puis enfourne mes enfants et tente l’échappée sournoise. Je suis poursuivi les bras ouverts avant que je ne referme la portière et m’en aille tout en esquivant l’invitation à déjeuner. L’entrevue est ardente, fugace, et teintée d’un plaisir frustrant pour tous.

Au fil du temps et fort de mon entêtement, ma famille de cœur s’est accordée sur ma fuite. Je ne suis pas certain qu’ils aient perçu le sens de mon embarras mais à défaut de le comprendre, ils l’ont accepté.

Néanmoins, ce samedi, une nouvelle invitation est arrivée par l’intermédiaire de la mère de mes enfants et j’ai accepté. Le temps d’un déjeuner, j’ai retrouvé les choses à leur place, les habitants inchangés. Ma belle-mère au fourneau qui régale la maisonnée d’odeurs séduisantes, mon beau-père dans son jardin qui répare la balançoire et attend avec impatience le printemps qui élèvera ses semis en œuvres d’art. Mon beau-frère et ma belle-sœur se soumettant leur dernière trouvaille diététique pour perdre du poids. Rien n’a changé. Légèreté et chaleur. Ils sont tels que je les ai laissés. Leur amour immuable, leur présence bienveillante m’ont offert une sérénité plaisante tout en déplaçant un petit nuage mélancolique sur les années passées.

  • 1.3.10