A l'an qui vient

La mer tourne le matelas côté hiver puis change les draps. Si elle pouvait, elle changerait d’eau aussi pour se vider de la belle saison qui l’a souillée.

Mais les poissons mourraient, se dit-elle, alors tant pis elle ne fait qu’habiller l’écume d'une basse brume comme les pêcheurs se laissent pousser la barbe et enfilent leurs pantoufles.
  • 30.9.17

Au bout de tes pieds

Tu es assis près du poêle à réchauffer ta carcasse, les pieds nus tendus vers le foyer.  Derrière la vitre, les flammes font leur place entre les traces de suie collées à la paroi. Tu joues avec tes orteils en écartant chaque phalange jusqu’à les faire craquer. Le bruit de tes petits os se confond avec le claquement du bois sec. Tu te sens aussi faible qu’une branche de frêne. En toi tout est friable.

Une lumière douce sort du hublot et vient un temps t’apaiser. Elle fixe tes jambes dans un faisceau aussi concentré que le halo d’une lampe. Des ombres s’insinuent entre les plis de ton pantalon retroussé aux chevilles. Guidées par la langue des flammes, elles glissent sur le plancher en dessinant des silhouettes biscornues sur lesquelles ton regard se perd.

Tu es assis près du poêle et tes pensées se font vieilles. Elles tournent sans cesse dans ta tête dans d’infinies remembrances. Tu te sens fatigué. Trop pour vraiment te rendre compte de l’aigreur qui remplit ton cœur. Mais tu sens bien que quelque chose se termine, qu’au bout de tes pieds, ce ne sont plus vraiment tes orteils qui craquent. Que la fin approche à force de ressasser les mêmes marottes, à force de mentir aux pieds qui te portent comme l’ombre ment au sol et les flammes au feu.

  • 29.9.17

Enigme

Qu’attendent les flamants,
patte levée sur l’étang,

suspendus comme si soudain
ils s’étonnaient d’exister ?

Cette énigme en agace
plus d’un figés à la lisière

dans l’espoir d’un envol.
  • 28.9.17

L'étourderie

L’étourderie du merle
qui jase en haut du palmier

de n’y rien trouver à becqueter
fait à la rue lever les yeux au ciel.

Instant bienvenu face à l’homme
qui râle, tête enfouie dans la poubelle.

  • 27.9.17

Plus rien

Ce soir, plus rien ne pousse entre nous
que des lamentations de poussière
à recouvrir nos âmes étranglées.

Lorsque survient sans grâce
l'instant du sourire contrit,
il est l'heure d'en découdre

entre le vil et le vit.
  • 27.9.17

Extrait de Sept variations sur le même thème, à paraître aux éditions La Centaurée

Extrait de "Sept variations sur le même thème" paru en octobre 2017 aux éditions La Centaurée :
« Le soleil sur ta joue donne un contrejour au rêve. Je ne sais pas ce que je vois, si le rêve même n’est pas altéré par la main qui caresse. Est-ce ta peau que je caresse ? Dans le trouble des heures sans prise, dans un lent travelling, je crois sentir sous mes doigts un corps frémir. Un corps qui défie l’harmonie. Un corps que le rêve a oublié. Au fond du puits de lumière, je me lève. Cerné, je suis l’envers du rêve, l’ombre qui passe sur ta joue. »

👉  Pour plus d'infos et commander l'ouvrage, s'adresser à Valérie Ghévart sur Facebook par message privé https://www.facebook.com/valerie.ghevart.7 ou à valghevart@gmail.com.


  • 23.9.17

A la fontaine

Il y a comme un chagrin sur la plage
autour de la fontaine asséchée

d’où s’échappe une dernière goutte
qui tombe sur une feuille piquée

à un platane de la ville au loin
et dont on sait la tête à déplumer.

Une larme très vite lapée
par la langue de ce cabot excité

qui lui se fiche bien de la fin de l’été.
  • 22.9.17

Chair de poule

Ce soir, le trottoir
est la peau où patiente
un homme au regard froid.

Devant lui, septembre dresse
ses poils entre les pavés
et un reste de soleil pelé.

Il frissonne, tire ses manches
sur sa chair nue piquée
et c’est toute la rue qui éternue.

  • 20.9.17

La cage

Tu as roulé sous la table. En position fœtale, tu t’endors ou fais mine de t’endormir. Rien ne peut t’empêcher de faire cette démonstration. L’isolement, c’est ta sauvegarde, ton laisser-passer pour l’autre monde. 

A chaque fin de repas, tu cherches la querelle qui va t’animer, toi l’animal qui n’existes plus que prostré dans sa cage. Tout est prétexte à te mettre en position de victime. Ton père, ta mère, ta sœur, un geste de leur part, une parole anodine, un regard qui fuit, et tu éclates en sanglots, distribues des insanités dans un accès de colère effrayant. Ton âme déborde de ton corps, toise les autres, passe de l’autre côté. Tu sembles possédé par le démon. Les mots, les jurons, les râles et très vite des cris primaux jaillissent sans que tu donnes l’impression de te servir de ta bouche pour les articuler, mais plutôt de tous tes membres qui s’agitent à une vitesse folle. Une crise démesurée sans émotion apparente pour mieux te cloîtrer dans un silence glaçant ; d’abord sur ta chaise les bras croisés, le regard vacant, puis sous la table où tu descends pour te mettre à couvert, pour retrouver la cage.

La stupeur des tiens te gargarise, t’emporte loin dans ton mutisme. Tu jubiles intérieurement de savoir qu’en haut, au-dessus de toi, autour de la table, la panique s’est emparée des visages pour les figer comme des stèles.
Tu n’es pas l’enfant qui boude. A cet instant, tu n’es plus l’enfant de personne. Tu t’enfermes pour faire grandir une jouissance connue de toi seul et qui passe à travers ton corps dans un geyser de bien-être. 
Tu as trouvé le moyen de te retrancher du monde. Accroupi, tu joues avec ta serviette, fouettes le sol dans un dernier soubresaut. Tu l’enroules autour de ton cou, la serres jusqu'à presque ne plus pouvoir respirer. Tu tires la langue, tu convulses sans bruit, recroquevillé en chien de fusil pour une mort controuvée.

Tu as roulé sous la table. Plus personne ne te fera sortir, à part la nuit que tu attends comme une amante.

  • 18.9.17

L'éveil

Le bébé s’éveille heureux,

à sa bouche la sucette
du monde accrochée
à un fil de chiffon vieux

qui ballote d’un courant
d’air malicieux de ses lèvres
fines à la joie du areu.

L’enfant revient de l’été

où son corps a surgi de la nuit
dans la moiteur d'un rêve
battu de voix désaccordées. 

Aujourd’hui, l’enfant est prêt 
par le vent  à tirer sa tétée
à tous les seins du passé.
  • 17.9.17

Parution de Sept variations sur le même thème aux éditions La Centaurée

Parution de "Sept variations sur le même thème" aux éditions La Centaurée.
Vous pouvez vous le procurer auprès de l'éditrice Valérie Ghévart en téléchargeant le bon de commande ici > http://bit.ly/7variations


SEPT VARIATIONS SUR LE MÊME THÈME

Ouvrage de 80 pages, illustré de 10 encres de Valérie Ghévart au format 12 cm x 25 cm.
Imprimé à 100 exemplaires. Prix unitaire 14 euros TTC


Un thème, sept variations. Ce recueil de courtes proses est composé de dix séries tirant sept fois sur chaque thème comme pour l’épuiser mais sans y parvenir. Le thème n’est jamais nommé, ainsi chaque variation est libre de s’en éloigner ou de semer le doute pour mieux y retourner. Variations sur deux êtres enroulés dans les encres de Valérie Ghévart, un Je, un Tu, qui se suivent du regard et des mots. 




  • 15.9.17

Mon oeil

Il est vrai que

ce nuage clair attire mon oeil
en lui donnant assez d’intensité
pour recoiffer les zébrures du ciel,

mais rien

n’autorise cette fille
aux cheveux longs et désordonnés
à suivre son sillage

pour me piquer mon paysage

  • 11.9.17

Nos peaux

Nos peaux de la semaine
sèchent sur le balcon.

Une à une décollées
de l'os, blanchies et assouplies,

elles dansent nues au vent
débarrassées de l'ennui

du temps, tambour battant
de nos espoirs déchus.
  • 10.9.17

L'odeur

La cheminée couve des cendres encore chaudes de la veille. Dans la pièce, l’odeur de fumée est vive. Elle se mélange à la poussière qui danse autour des gros rideaux en velours. C’est une odeur lourde, de bois calciné, de petites branches de frêne que tu as fait brûler en premier pour attiser le rondin de chêne un peu vert. Une odeur de forêt après un incendie qui aurait tout décimé, ne laissant plus flotter que des relents de lichens et de champignons moisis. Elle est non seulement incrustée dans les murs devenus jaunes, dans les tapisseries dont les motifs de fleurs ont fané, dans les meubles qui l’accueillent dans leurs interstices vermoulus et dans le sol en tomettes rouges patiné de suie, mais aussi dans ton corps flasque et fatigué, étendu sur ton lit de fortune.
Aujourd’hui, alors que le jour peine à percer les rideaux, il règne une atmosphère de trop-plein comme si cette pièce – ce salon qui est aussi ta salle à manger, ta cuisine et ta chambre – n’en pouvait plus d’être ce réduit de cendres, ce vieux cendrier froid.
Tu te lèves et ouvres la fenêtre. L’air frais du matin s’engouffre dans la pièce. Tu respires à grands poumons. La brume est basse. La campagne encore endormie te fait sentir son haleine fraîche. L’hiver lâche un grand rot dans la forêt qui te fait frémir et refermer la fenêtre.
Le courant d’air a ranimé la cheminée. De fines flammes lèchent l’âtre et embrasent le reste du rondin de chêne. L’odeur est maître de l’espace. Cette odeur, ton odeur que tu ne sens plus.

  • 9.9.17

Révélation

Sous le porche,
entre plage et terre,
deux jeunes filles échangent
quelques mots susurrés,
têtes perdues sur leurs pieds nus.

L’une s’exaspère du sable vide
alors que l’autre révèle
au vent d’automne
la beauté des confidences.
  • 9.9.17

Curation

L’arbre a baissé ses branches,
un regret de saison.

A qui veut l’entendre,
il soigne sa désolation
de n’être qu’un arbre
sans foi ni raison

planté dans le cul de la rue,
entre une poubelle et l’église

où le cureton fait son sermon.
  • 7.9.17

Refrain

Le rideau danse
sur un refrain de Chet Baker.

Un courant d'air trainaille
sans se soucier de la mélancolie
qui se love entre le balcon
et ce dimanche soir

où le ciel blanc
rêve de jouer de la trompette.
  • 3.9.17

Inéquations

Tu repasses dans ta tête tous les théorèmes du monde. Tout ce qui régit l’existence et que tu ne comprends pas.
Ce soir, une fois de plus, il y a un ciel d’orage qui étouffe toute réflexion et ranime des équations électriques pour lesquelles tu ne trouveras jamais de solution.
Alors, tu sors dans le soir plein de lourdes constantes. D’abord, le vieux chien du voisin qui te grogne dès qu’il te voit. Dix ans que tu le croises ce clebs à poils ras. Il te connaît mais continue à vouloir sauter le grillage pour te mordre. Ensuite, il y a le trottoir et son pavé manquant que tu évites en descendant sur la route. Ce trou sur ton passage que personne ne veut remplir. 
Tu descends la rue vers le parc où tu as tes habitudes. Tu franchis le portail pour y accéder, haut et lourd avec son immuable grincement de ferrailles lorsque tu le pousses d’un même effort, d'une même lassitude, sans comprendre pourquoi on ne le laisse pas grand ouvert en permanence. Puis, tu rejoins la mare au centre du jardin à la française et ton banc où tu t’assoies pour ruminer quelque algèbre de la vie. Tu regardes les buissons autour taillés en forme de points d’interrogations et dans l’eau traversée de carpes, le reflet noir de ton visage et de toutes tes questions.

  • 2.9.17

Adieu

Un bras de mer clignote
lentement sous l’œil
rieur d’une mouette

tandis qu’un vieux touriste
tout ridé verse dans une poubelle
les restes d’un séjour de fatigue

à roupiller sous les palmiers
de son loft avec jardin
dont l’herbe rase a la couleur

d’un adieu
  • 28.8.17

Au bout de la cibiche

Tu es là depuis des heures à regarder le ciel, sans qu’aucune pensée n’effleure ton esprit. Le rougeoiement de ta cigarette est le seul foyer de lumière dans l’obscurité profonde qui s’abat sur la terrasse et dans ta tête. Tu ne sais plus ce qui se passe, ni pourquoi tu es assis depuis si longtemps sur cette marche en béton inconfortable. Tu tires sur ta cibiche, lentement. Le noir du ciel te réconforte. Tu peux y laisser vagabonder ton regard sans qu’il n’accroche rien de sensible, rien qui pourrait te faire revenir à toi, provoquer un raisonnement que tu sais dérisoire.

Mais peut-on vraiment ne penser à rien ?

Le noir de la nuit est la plus vaste des prairies. Un lieu qui t’enlace et dont tu te sens soudain le centre, comme si plus rien n’existait que ton petit nombril perdu dans la complexité du monde. Finalement, tu penses plus que ce que tu crois. A ne vouloir plus rien examiner, le cerveau sécrète des échappatoires, se met à inventer plutôt qu’à rationaliser, saute d’une idée à une autre dans un désordre tel qu’il devient sa propre drogue.

L’air est doux, caressant une fin d’été qui, pour toi, aura duré plus d’une année. Tu voudrais que cette nuit l’efface, que cette seule pensée écrase le passé et te laisse rêver.

Tu écrases ta cigarette et en allumes une autre.

  • 26.8.17

Fondu

L’instant passe au-delà des côtes.
Un silence que le vent recouvre.
Une poussière de secondes dans nos yeux

pour pleurer les paroles tues,
les sentiments fondus,
qui flotteront à jamais

entre toi et moi
la mer
et cet horizon inconnu.
  • 25.8.17

Sur ta voix

La grand-voile qui barre l'horizon,
le voile sur le soleil et sur ta voix
chevrotante savent bien que l'été
saute à la mer pour s'y noyer.

On n'est pas obligés de le suivre.
On peut aussi se gratter la gorge,
laisser le vent dans tes cheveux
décider de notre ligne de fuite.

  • 19.8.17

Pluie de mouches

Il pleut. Les gouttes viennent s’écraser sur la vitre comme des grosses mouches. Tu les regardes éclater et tu imagines leurs abdomens glissant lentement sur le verre. Tu prends le fracas de la pluie pour une nuée sauvage, un suicide collectif. A cette pensée, tu esquisses un sourire et viens poser tes lèvres sur l’intérieur de la vitre. Tu embrasses à travers le verre chaque goutte qui glisse, chaque mouche qui meurt.

Il pleut. De plus en plus fort. Tu n’arrives plus à saisir de ta bouche chaque impact. Tes lèvres font l’effet d’une ventouse sur la vitre. Tu veux attraper toutes les mouches, qu’aucune n’en réchappe, les embrasser puis les avaler une à une pour mettre fin à leur souffrance. Tu t’énerves. Désormais, dans la précipitation, c’est avec ta tête que tu cognes la vitre : ça provoque un bruit lourd qui fait vibrer la fenêtre comme lorsque sonne le glas au beffroi du village et que les murs de la maison s’en font l’écho. 

Il pleut. Et tu n’en peux plus de chasser les mouches toujours plus nombreuses, toujours plus ruisselantes avec leurs abdomens putrides. Tu lèches la vitre. Ton front devenu rouge glisse de haut en bas et de bas en haut, frénétiquement. Tu deviens fou, ne veux plus voir, ne plus savoir cette hécatombe.

Il pleut. Tu t’allonges sur le rebord de la fenêtre, les yeux errant sur le plafond. Tu fermes les yeux. Ta respiration diminue. Tu t’apaises, laisses entrer en toi la musique de la pluie qui fouette la vitre. Une mouche, une seule, une vraie, se pose sur ton front. Tu t’endors. A moins que tu ne t’éveilles.

*

Lecture impromptue de Claude Enuset :

  • 13.8.17

Barnum

j'ai lu des coupes
dans le ciel ouvert

des tables et des couverts

un barnum terrible
autour du banquet

musique
ripailles
et vin à gogo

des cris stridents
à l'arrivée des invités

un ange zélé
qui maquillait les nuages

des élus perdus
dans une grande fosse

puis le livre refermé
plus rien

que le vide d'un ciel
troué
  • 12.8.17

L'heure bleue

Ne prêter aucune oreille au cri du monde. 

Quand le ciel d'été se froisse, se serrer dans ses plis comme l'enfant serre son drap pendant l'orage.

Égrener l'heure bleue pour qu'elle passe et trépasse.
  • 9.8.17

Génocide

Près de l'étang, une fourmi proteste contre le génocide de ses congénères perpétré chaque année au mois d'août. 

Sur un petit promontoire fait de mousse encore humide, elle accuse haut et fort l'orage de la nuit dernière d'avoir voulu sciemment effacer les traces de tongs sur le chemin qui borde l'étang ; empreintes qui, selon elle, en plus des photos d'un charnier découvert sous une motte de terre fraîche, constituent les preuves irréfutables de cette extermination massive.

Au nom de toutes les fourmis assassinées, elle comptait verser, dès ce mois de septembre, ces pièces au dossier qu'elle constitue auprès du tribunal pénal international de La Haye, et ce afin, d'une part, de dénoncer cet horrible drame qui ne peut plus demeurer impuni et, d'autre part, de lever, une bonne fois pour toutes, l'omerta fomentée par les lobbies politico-météorologiques actuels menaçant largement la survie de son espèce.

Affaire à suivre.
  • 7.8.17

Que dire

Que dire de cette bouée échouée sur le sable, dégonflée, éventrée, égorgée, le col vert du canard en plastique traînant informe dans l'eau.
Que dire de ce garçon fatigué, aux larmes chaudes qui roulent comme l'écume, qui se blottit inconsolable dans les bras de sa mère.
Que dire de cette mère excédée par les braillements de sa progéniture et gonflée par la chaleur qui acquiesce, avec autant de bonté que de lassitude, lorsque son fils bien aimé lui demande s'il peut avoir une autre bouée — une autre bouée à éventrer avec le petit Opinel piqué dans la poche du short du grand-père pendant que celui-ci faisait son brin de sieste, innocent sous son parasol.
Que dire.
  • 5.8.17

Par la souillarde

Devant la maison, une montagne blanche dressée jusqu’à la moitié de la fenêtre. Il a neigé toute la nuit et au petit matin, impossible de sortir. La porte est bloquée. Il va falloir pelleter.

Tu sors par l’arrière de la maison. Par la souillarde, l’accès est dégagé.

Tu enfiles tes bottes fourrées, une paire de gants et ta vieille canadienne en cuir et te voilà, petit homme des neiges, à déblayer à grands coups de pelles. D’abord, redécouvrir le chemin qui traverse le jardin en créant une tranchée entre les congères, quasiment à hauteur d’un garçon ; ensuite, pour permettre d’accéder à la porte d’entrée, déneiger la terrasse où tout le mobilier a été recouvert. On ne sait plus où se trouvent la table et ses chaises, ton rocking-chair et même la niche du chien. Tout ploie sous plus d’un mètre de mélasse blanche et épaisse.

Il faudra bien la matinée pour arriver à tout dégager, s’il ne se remet pas à neiger. Le ciel est encore blanc comme du lait, le vent a molli mais il va se réveiller. Il va encore neiger, c’est sûr. La température est négative mais dans quelques minutes, elle atteindra le zéro pour encore recouvrir un peu plus la terrasse. Tu voudrais connaître la température exacte mais ne retrouves pas le thermomètre posé habituellement sur le rebord de la fenêtre. Tes mains malgré les gants commencent à geler. Tu as du mal à lancer la pelle dans la neige compacte. Tu la plantes souvent dans de la glace qui se forme plus vite que tu ne travailles.

Au bout de deux heures, le jour timide se lève et tu abandonnes. Tu retournes au chaud  par la souillarde que tu fermes à double tour.

Il est huit heures. La maisonnée s’éveille dans un relent givré qui pique le nez. Le chien, truffe chaude, vient renifler tes bottes et surpris par le froid, retourne s’allonger sur la carpette près de la cheminée.
Puis enfin elle descend lentement de votre chambre par le grand escalier en colimaçon. Le visage balayé d’un sommeil agité, elle réclame son café que tu lui sers sans un mot. Tu la regardes tendrement sans qu’elle ne lève les yeux de son bol. Tu serres la clé de la souillarde dans ton poing. Finalement, tu es heureux. Elle n’ira pas travailler aujourd’hui.
  • 5.8.17

Pas très pro

À la plage, le brouillard triste de ce matin a disparu pour laisser place à un soleil aussi gai et clinquant qu'un petit cirque de province.
Sur la piste de ciel crème, il joue tous les rôles ; à la fois acrobate entre les digues, clown de douche et jongleur avec quelques nuages abandonnés par le brouillard triste.
C'est pas très professionnel mais il fait rire les enfants lassés des vagues qui font toujours le même numéro.
  • 30.7.17

Avant la lune

Tu aimes par-dessus tout t’asseoir à la table de la terrasse, le soir quand le vent se calme et que les cyprès autour retrouvent leur droiture. Tu prends la toile cirée enroulée sur elle-même dans le dernier tiroir du petit meuble du vestibule. Tu sors, la déplies avec un soupir d’aise. Tu as auparavant enlevé ta tenue de boulot ; quitter le costume comme tu dis. Te voilà paré pour la soirée en short, t-shirt évasé et sandales. Tu décroches quelques pinces à linge de la corde tendue au fond du jardin et disposes la toile sur la table, correctement épinglée à ses quatre coins. Il vaut mieux être prudent ; on n’est pas à l’abri d’une bourrasque avant que la lune ne se pointe.

Assis confortablement sur ta chaise, la seule possédant un petit coussin assorti à la toile cirée, avec de gros motifs de fleurs orangés – enfin, un coussin, du moins ce qu’il en reste : plusieurs fois mastiqué par le chien, il garde la trace de sa bave et de ses crocs mais tu ne te résous pas à le changer – tu fumes lentement en dénouant tes doigts de pieds qui craquent comme des pignes de pin.

Il est dix-neuf heures, l’air est frais pour une mi-juin. C’est ce à quoi tu penses quand elle arrive sans un mot avec son plateau où tiennent en équilibre précaire, la bouteille de pastis, un verre haut avec deux gros glaçons, un broc d’eau et une assiette de cochonnailles. Elle a sur son avant-bras ton gilet retombant comme une serviette de serveur. Ton gilet blanc à grosses mailles que tu traînes depuis des années.

Elle dépose le plateau sur la table. Te sert une rasade : un quart de pastis, trois quarts d’eau. Tu lui souris, elle t’embrasse sur la joue, dépose le gilet sur tes épaules et retourne à la maison.
Tu resteras jusqu’à vingt-et-une heures ainsi attablé entre vapeur d’anisette, jambon ibérique et toile cirée, les fesses posées sur le coussin et toutes tes angoisses tapies derrière les cyprès.

  • 30.7.17

Les yeux du bois

Tu as rentré le bois pour l’hiver. Sous la tonnelle, tu découpes les grosses bûches en rondins afin qu’elles puissent facilement s’insérer dans l’âtre. Tu élagues les petites branches, ça fera du petit bois pour allumer le feu. Avec un couteau, tu retires ce que tu appelles les yeux du bois, petites saillies qui peuvent blesser lorsqu’on se saisit de la bûche. Tu dis qu’il faut que le bois rentré soit propre, la bûche lisse, le rondin parfait. Tu t'actives à la tâche avec une application sans pareille.

Elle, elle te regarde depuis la fenêtre d’en face, derrière son rideau blanc brodé. Tes gestes prennent alors de l’amplitude. Ton dos se voute exagérément puis soudain tu te cabres comme un pur-sang. Ton front se strie sous l’effort, quelques ridules de force qui disparaissent dès que tu souris. Entre deux cognées, tu remontes les manches de ta chemise pratiquement jusqu’aux épaules pour laisser luire au soleil tes muscles renflés.

Tu sais qu’elle t’attend chaque jour, à la même heure. Ainsi tu en rajoutes, tu crânes avec ta hache que, de temps à autre, tu poses ostensiblement sur ton épaule en admirant le tas de bûches découpées. Jambes écartées, tu fais rouler tes hanches comme si le besoin de décontracter ton corps se faisait sentir. Tu sais qu’elle regarde ton petit cul moulé dans ton jean alors tu chaloupes encore un peu, pour le plaisir. Puis tu reprends le boulot parce que, dis-tu, il ne va pas se débiter tout seul, ce bois. Tu parles seul, fort, de façon à ce que, derrière sa fenêtre, elle t’entende. Tu jacasses, sifflotes, gesticules et râles quand une bûche te résiste – fort, très fort. 
Cette année, tu as « fait » du bois pour au moins trois hivers. Tu es fier de toi et, secrètement, tu attends les premières gelées pour traverser la rue et aller lui offrir deux ou trois beaux rondins.

  • 29.7.17

Vieille dame

Aujourd'hui est une vielle dame en peignoir, bigoudis sur la tête, qui se traîne d'heures en petites peurs.
Son araignée au plafond se fiche du dicton comme de son premier caleçon.
En avant, glissement de babouches jusqu'au soir — espoir !
  • 28.7.17

Une forêt à disposition

Il faudrait que j'aie une forêt à disposition. Oh pas immense, juste une petite futaie avec une clairière !
J'y ferais du feu par vent doux, gratterais les cailloux autour, l'un avec l'autre j'écrirais des mots stupides en me faisant croire que c'est comme ça qu'on a inventé la craie, que les tableaux noirs de mon enfance ne sont en fait que de grands arbres auxquels on a enlevé l'écorce ; oui, j'y serais bien au creux de ce bois, à poser mon cul où je veux, sur l'herbe fraîche ou sur les branches les plus hautes, sûr que je ferais des jaloux dans ma cabane dans la forêt que j'aurais à disposition rien que pour moi et quand j'en aurais marre de tout ce vert paisible autour, je m'en irais en claquant la porte qui me sépare de ce rêve. Voilà.

  • 27.7.17

La daube

Tu as crocheté les volets pour t’abriter de la lumière. Sur le feu bouillonne une daube de bœuf, pour ce soir. Tu as ajouté avant de la couvrir un peu de ce vin passé. Tu dis qu’il est passé mais pas encore vinaigre, suffisamment aigrelet pour relever le bouillon. 
C’est une journée de début d’automne gorgée d’heures lentes où le soleil écrase la maison avant de la laisser reposer dans un soir plus doux, presque bon. Un peu comme la daube qui va cuire mollement durant trois heures pour donner au dîner son goût si tendre.
Tu prends un livre délaissé depuis plusieurs semaines et assise devant la fenêtre, ton regard fait des allers-retours entre les lignes de la page et celles de lumière qui traversent les volets. Le clapotis du bouillon te berce lentement. Chaque bulle éclate et résonne dans ta tête à la recherche d’un écho lointain. Le fumet de la viande mijotée parvient à tes narines et ranime le souvenir. Tu revois ta mère aux fourneaux touillant la daube d’une cuillère en bois tandis que ton père mutique lit à la fenêtre.
Tu finis par t’assoupir sur ton livre.
Sur tes genoux l’ouvrage lourd, resté ouvert à la même page, glisse sur la toile de ton tablier, tombe au sol et se referme.
Tu respires en reniflant un vieux sanglot, la bouche ouverte. Une mouche vole autour de toi. Le jus de la daube déborde de la casserole.
On jurerait que tu meurs.

  • 27.7.17

Midi trente

La nuit a chopé une mélancolie, l'a serrée au cou sans arriver à s'en défaire.
Depuis, la matinée a des allures de marin qui ne rentrera jamais au port.

Heureusement, à midi trente, le voisin a entonné La belle de Cadix.
L'après-midi n'a plus qu'à se faire des yeux de velours.

  • 26.7.17

Manège

Le manège tourne.

Un camion de pompiers,
un oiseau à hélice,
une voiture de police,
une odeur de poussière,
un pompon à franges.

Un œil suit le mouvement.

Une pomme d'amour
un rouge aux joues,
un peu de sucre,
un sourire perdu,
un rien de vent.

La tête tourne.

Est-ce une fuite
de chevaucher l'enfance ?
  • 25.7.17

De si longs cils

La mer a de si longs cils
qu'elle ne voit rien.

Rien
de ce qui
se crie,
se noie,
s'oublie,
se disperse
sous ses battements longs.

Si elle ouvrait les yeux,
elle ferait de nous
de vulgaires bois flottés.
  • 24.7.17

Tout au plus

Ce matin a la couleur du chagrin
sans la houle des larmes.

Et pourtant,
dans le creux de la vague,
j'ai vu une méduse pleurer.

Un centilitre de tristesse,
tout au plus.

  • 22.7.17

Les casseroles

Avant l’aube, la cuisine plongée dans l’ombre laisse entrevoir sur le mur deux casseroles en cuivre suspendues l’une au-dessus de l’autre. Léchées par la lumière du couloir qui taille son chemin à travers le rideau en corde, elles font office de phares à la nuit qui traînaille.
Tu descends de la chambre par l’étroit escalier en colimaçon. Encore dans ton sommeil, ton premier geste est de passer le doigt sur le cul de la casserole la plus basse, pour vérifier s’il y a de la poussière. Le frottement émet un bruit comme un râle qui fait se lever l’oreille du chat.
Ton doigt laisse une marque sur le cuivre. Le chat monté sur la table pour t’accueillir attendra sa gamelle. Tu saisis le premier chiffon qui sèche sur le dos d’une chaise et tu frottes la casserole avec énergie. Tu la briques à fond jusqu’à voir ton reflet dans les courbes de cuivre puis la reposes sur son crochet en ajustant la queue de façon qu’elle soit bien alignée sur la casserole du haut.
Tu lèves la tête, d’un air insatisfait. Tu repasses ton index pour t’assurer qu’aucune poussière ne subsiste, le frottes à ton pouce pour éprouver la coulée d’air propre entre les pulpes et finis par porter tes deux doigts à la bouche. 
Le jour se lève en même temps qu’une odeur de cire d’abeilles.
Le chat saute de la table et vient miauler entre tes jambes.
Tu t'assieds, jettes un oeil à la fenêtre qui s’éclaire puis aux deux casseroles. 
Demain, tu feras la poussière sur la plus haute.

  • 21.7.17

Sur la plage arrière

Tout au long de la route,
il y avait ce chien
qui rongeait son frein.
Un cabot pelé par le soleil
qui hochait la tête
sur la plage arrière.
Une peluche qui dit oui.
Une peluche qui dit non.
Aux places avant,
nos pensées étaient fièvres,
nos futurs contondants.

  • 20.7.17

Folie verte

La cime des arbres longs se balance dans le reflet de la vitre. 
La folie arrive à la fenêtre dépeignée d'un vert anxieux.
Y voir la couleur des hommes aux frondaisons.
Têtes secouées sans repos,
agitation permanente,
cheveux ébouriffés.

Tout à leur soif d'être plus longs que les arbres.
  • 18.7.17

En joue

La table dressée pour eux
dans un restaurant désert. 
Un peu de rouge aux joues.
Deux verres de vin d'Anjou.

Le reste s'imagine
entre un ciel poreux
et une parole qui s'émeut.

  • 17.7.17

Hygiène

L'après-midi se brosse les dents avec un filet d'eau claire.
Le soir veut l'embrasser sur la bouche, sentir son haleine devenue fraîche.

Mais le ciel indisposé n'a pas fait son dernier rot.
Cracheur de feu sur la berge, il est bien décidé à leur pourrir la nuit.
  • 16.7.17

Un ange passe

Toujours ce moment étrange où la discussion déborde.
Au bout d'un fil tiède, un silence traverse les voix, change l'air en plomb.
On dit : un ange passe.
Il accroche un sourire à nos lèvres avec un soupçon de menace.
Toujours cet instant à coté où du malaise surgit le verbe plein.
Mais c'est avec le vide qu'il doit se conjuguer.
  • 15.7.17

La trace blanche

La trace blanche
laissée par le sel
de la mer sur ta peau.
Un reste de meringue ?
Une ligne de poudre ?
Une note à la craie ?
Une flèche étêtée ?

Je lèche entre les signes,
donne au soleil mes vertiges.
  • 14.7.17

Mercurochrome

L'enfant sur l'épi de rochers,
pieds nus à sauter,
d'un équilibre à un autre,
pour arriver au bout
et retourner.

Éternelle quête d'un risque
qu'il faut dompter,
même si le genou
Mercurochrome
a toujours fait rêver
les cours de récré.
  • 13.7.17

Marcher dans l'eau

Marcher dans l'eau,
à petits pas sur le matin neuf.

La lumière irrite le bleu du ciel.
Rien ne bouge
si ce n'est l'onde
de quelques vagues molles.

Aveuglé,
j'y cherche une insouciance.
  • 12.7.17

Au bal de l'usine

Ce soir, je sors danser sans vraiment en avoir envie. J’ai passé une semaine assommante, prolongement de plusieurs années de fatigue. Le week-end venu, la routine bien grasse m’enfonce la tête la première dans le canapé. Une lassitude qui au fil du temps m’a tenu distante des jours heureux.

Je travaille à l’usine de retraitement de déchets, à l’entrée de la ville. Je passe ma vie sur la chaîne de tri : scruter le tapis roulant, saisir un objet, juger de sa matière, trier et recommencer. Je répète inlassablement les mêmes gestes depuis vingt ans. 

Ce soir, ma mère a insisté pour que je l’accompagne au bal donné pour le départ à la retraite de Will, le contremaître. Je me suis laissée entraîner. Retourner à l’usine un samedi ne m’enchante guère. Mais j’aime beaucoup Will. C’est un vieil homme désormais, un des premiers à avoir travaillé à l’usine. Un honnête homme qui a beaucoup fait pour ma mère et moi, lorsque nous sommes arrivées en ville sans un sou. Il nous a hébergées quelques temps dans sa modeste baraque au bord de la route menant à l’usine. Il nous a embauchées, ma mère d’abord puis moi lorsque j’ai eu seize ans. 

Pour l'occasion, on a poussé les armoires métalliques qui servent de vestiaires, plié les rangs de tables hautes où glissent les tapis, nettoyé les sols, récuré puis décoré les murs. On a fermé les portes qui donnent sur les containers de déchets. L’odeur persiste mais on y est tous habitués. On a tout fait pour que la grande salle poussiéreuse de l’usine ressemble à une vraie salle de bal. 

Will est sapé comme un prince. Il trône au milieu de la piste de danse en invité d’honneur et c’est lui qui ouvre le bal en invitant ma mère. Je suis fatiguée mais émue de voir ces deux-là réunis, dansant joue contre joue. Ma mère a toujours nié avoir eu une relation avec Will. Je n’ai jamais cherché à la contredire. C’est sa vie. 
Le contremaître est à la fête. Tous ses employés sont présents autour de lui pour rendre hommage à cet homme qui a eu la lourde tâche de motiver une équipe chargée d’un travail qu’il sait des plus ingrats. Il en garde une certaine honte planquée sous des cernes noirs, un peu de la crasse accumulée durant toutes ces années. Mais aujourd’hui son sourire est plus fort ; il nous éclaire, nous les ouvriers qui resterons dans la chaîne, rivés à nos tapis roulants.

Je les regarde danser dans ce lieu où nous avons passé tant d’heures à trimer. Je suis assise au fond de la salle, une légère mélancolie pliée dans mes yeux. Ma mère et Will tournoient, timides comme au premier jour. Le doute et la beauté mêlés dans leur allure faussement princière de petites gens, ils sont soudain les plus jeunes de l’assemblée, les plus beaux pour aller ensemble trier des souvenirs.

Young couple dancing, New York, 1960 (William Gedney)

  • 11.7.17