Sous les plumes

C’est dans les jours qui se lèvent devant moi, comme un voile au vent, que je te devine arborant un sourire au coin de la bouche. Une lèvre qui passe par-dessus l’autre peignée par le rouge de ta langue belle. Tu parles juste après, tu parles presque en même temps. Tu as la faculté qu'ont les gens beaux de pouvoir t’exprimer en souriant, la bouche entrouverte et la langue agitée par la fièvre des mots. Tu articules au milieu de tes dents qui, libres dans leur parcelle, claquent la vie tout en la gorgeant d’une salive claire.

C’est dans les jours qui se pâment de l’éclat de ta risée, tel le pépiement des étourneaux au soleil levant, que je te vois pleine bouche dans mes yeux. Tu es dans le cœur des oiseaux aussi bien que dans leur tête. Une mouche se pose sur ton nez et tu es capable d’un coup de langue de la laper, de la garder un instant prisonnière et, voletantes sous ta langue, d'en recracher mille en nuée folle. Tu as la sensibilité d’un sansonnet perdu qui recherche ses frères partis passer l’hiver sous un ciel plus clément. Mais quand tu es seule, tu es gelée sous les plumes, oiseau affolé ; tu le sais et tu n’as de cesse de lécher tes lippes et ta couvée d'oisillons par des arythmies de langue et des bascules de cœur.

Je sais le froid et les coulées de cendres mais dans ta voix au petit matin c’est du sable chaud que tu verses dans mes saignées.



_Palavas, le 02/11/15 

Vous, les visages #TFV #LesVisages #LeLivre

TFV
Chers Visages,

Voilà quatre mois que je suis rentré de mon tour des visages (http://j.mp/_TFV). Assez de temps s’est écoulé pour que je prenne mon clavier et que je raconte comment le projet est né, comment il s’est réalisé, combien il a été beau, dur, vivant, bouleversant, étonnant, dynamisant et autres superlatifs que ma langue encore trop pauvre n’arrive pas à définir.

J’ai fait mon plan avec dans le viseur l’envie d’en faire un livre – un récit de voyage, un récit des visages, un récit à la première personne où le « je » va lentement se transformer en « nous », nous, deux à deux et nous, collectif. Un récit de vous, en somme, avec moi comme pilote et Fafnerito comme témoin. La route, seul dans mon auto et sur les aires de repos, prendra aussi sa place dans le récit. Cortàzar et Dunlop seront les guest-stars bien entendu, fantômes magnifiques qui m’ont accompagné du début jusqu’au la fin, la toute fin du périple lorsque j’ai refermé « les autonautes de la cosmoroute », le 9 août sur la plage, avec dans mes yeux toute la buée de leur vie dans la mort et vos regards en miroir.

Vous, les visages qui, le temps de quelques heures, d’une soirée, d’un après-midi, d’un café sur une terrasse, m’avez tant donné, j’ai pensé que je devais vous laisser la parole. J’ai donc décidé que la dernière partie du livre serait pour vous et formerait la postface, un autre angle de vue, le vôtre, sur notre rencontre et sur le voyage.

Chacun de vous, visages aujourd’hui refermés dans la lucarne, est donc invité, s’il le souhaite, à me donner son ressenti sur l’expérience, sincèrement sans détours ni ambages. Je souhaite un texte de votre part et de votre patte littéraire de maximum 2500 signes, (les plus bavards peuvent déborder, ce n’est à ce jour qu’un projet). Rien ne presse, bien sûr. L’écriture de ce récit va prendre du temps, les mots vont murir encore, s’affiner mais il faut que je vous le demande maintenant avant que le temps ne fasse son travail de sape et disperse le souvenir de cette aventure qui, pour moi, fut, bien au-delà du côté chaleureux et « fun », déterminante dans mon parcours de vie.

Merci d’avance. Je vous embrasse.

Christophe


Envoi à ch.sanchez@fut-il.net - format .docx ou rtf – fichier nommé : nom.prenom titre.ext avec votre nom au début du texte.

#Fafnerito (Palavas _25/07/15)

Morning à la fenêtre S03

Un frimas sur l'automne s'installe après un été indien prolongé aux terrasses, le vent dégage le spleen vers le large et emporte ses morts, des matins débitent la gueule de bois, un minet dès potron colle son nez à la vitre, le silence d'hiver joue avec le réverbère et le jasmin agonisant mais fier toise l'hiver.
C'est la troisième semaine du « morning » par la fenêtre. Deux strophes de quatre vers avec la contrainte de terminer par un vers court, un ou deux mots. Chaque « poème » est publié sur les réseaux sociaux. Un par jour. Voici les sept jours de la semaine 3. Ça ira de semaine en semaine, de jour en jour, de matin en matin… et puis une nuit, ça s'arrêtera.


Jeudi 19 novembre

Une bouche à vide
Murmure à l’oreille
Des persiennes l’en-
Vie de nuire au jour
Des vivants

Nuit de jeûne dans
Les rues vides de sens
Un réverbère pleure
Les fleurs mortes pour
Lui plaire


Vendredi 20 novembre

Le silence enrobe la nuit
D’une banne de nues tièdes
En rideau d’ombres étirées
Jusqu’à la mer où fier s’ourdit
Le jour

La terre rit du temps d’au-
Tomne avec une douceur
D’oies blanches à faire pâlir
Les plus beaux printemps
De plumes


Samedi 21 novembre 

Les étangs de cendres
Lampent le vent au goulot
Et tirent dans un couloir
Vers le large les voix tues
De terre

Au tombeau des vagues
Des cris iront se reposer
De la fatigue du monde
A la mémoire des corps
Souillés


Dimanche 22 novembre

Par la lucarne bleue
Un rose nouveau s’étale
Sur un vieux rêve létal
Qui souvent but l’eau
De vie

Le ciel fier en dit long
Sur l’aurore saignante
De vin passé en bouche
Que le jour braye blond
Et oublieux


Lundi 23 novembre

Un minet en robe de moire
Colle ses brins de bacantes
A la vitre voilée d’une nuit
A ne pas laisser un chat noir
Dehors

La fenêtre s’ouvre à l’ani-
Mal félidé aux beaux yeux
Doux dans le cuisant d’une
Veille aux sanglots longs
Du Mali

Mardi 24 novembre 

Un frisson piteux traverse la rue
Dans le silence mordu par la
Morgue d’un vieux réverbère va-
Cillant des paupières comme un
Souverain déchu

Les rats se terrent aux pieds
Du suprême démis tandis
Que deux papillons cuits de
La nuit virent d’ennui sous son
Oeil contrit



Mercredi 25 novembre

Du grésil tient la rampe
Du balcon d’une poigne
Serrée d’ombres grasses
Las de la nuit sans âmes
Ni lune

Le jasmin tend au ciel
Noir profond d’humeur
Sans astres ni fortunes
Un long doigt d’honneur
A l’hiver



Étang de l'or, étang de Mejean, étang du grec de nuages mêlés s'endorment. (Palavas _20/11/15)

Incipit #TFV #LesVisages #LeLivre #WorkInProgress

TFV
Je ne sais pas d’où cette envie m’est venue. Je ne suis pas certain que ce fût une envie, mais plutôt une nécessité. Une nécessité d’être au monde.

A la fin du mois de mars deux mille quinze, après un hiver coton et un début de printemps chahuteur, je décompense. Je perds mes repères, dans ma tête comme dans mon corps. Une asthénie longue me cloue au sol, fixant mes jambes dans une terre grasse, versant dans mes artères une purulente gangue. Une purée envahit mes pensées et bloque mon cerveau. Je suis en dépression, une météo maussade entre les oreilles, une pluie grasse sur les os, une intempérie interne, un débordement profond par lequel toutes les digues lâchent. Les remparts à la grosse fatigue cèdent par la force de trop longues années de maraudage sur place d’une pièce à une autre, à ne vivre que par procuration la vie rêvée des autres. Ces autres, mille visages, qui, comme moi, s’ébrouent dans une vie pleine de contradictions, d’atermoiements livides, d’inexpressions pantelantes.

Dans la langueur de mes jours, j’en connais plusieurs qui oeuvrent dans le clair-obscur des chambres chaudes. Des visages à mille couleurs qui, dans le silence des claviers, distribuent sur le réseau du beau, du laid, du dégagé, de l’hautain ou du puérile - mais du vrai. Le grand réseau interconnecté des gens. Mes seuls et réels contacts sont dits virtuels, parce qu’ils ne sont que des pages-écran plates sans consistance physique, sans chair ni os, que de la matière intérieure, que de la substance intellectuelle et stomacale, le tout mixé et projeté à mes yeux par la technologie folle de la publication en ligne. Chaque visage se colle à des vignettes, petits carrés de pixels qui enferment l’âme et figent les traits. Derrière, c’est l’inconnu des expressions, des gestes, des allures, des pleurs, des rires, des rictus nerveux, des voix et de leur sinusoïdale.

Qui sont-ils ? Sont-ils vraiment là où je les crois ? Entendent-ils ma voix ? Qui vit comme moi l’inéquation d’être EN vie et DANS la vie ? Qui tire sur la corde chaque jour pour trouver le chemin qui réconcilie la tête et le corps ?  Qui se cache derrière ces visages que je reçois chaque jour dans la lucarne de mon ordinateur ? Qui sont ces gens qui me raccordent à la vie au travers d’un écran blanc ?

Voilà la série de questions qui m’assaille aux premiers rayons de soleil d’un printemps de pagaille. Il faut que je sorte, que j’aille souffrir leurs mots dans mes oreilles. M’offrir un voyage à leur rencontre, vérifier leur existence pleine et belle. Pour ceux qui partagent avec moi l’écran depuis des années, me mettre en face, yeux dans les yeux, les écouter, les retrouver pareils à leur état connecté. Ils écrivent, ils lisent, ils vivent et ils le disent, partout. Je veux les vérifier, je veux me vérifier, je veux découvrir que je suis en ligne comme en vie. Que je suis les autres.


#fafnerito au repos


Quand j'en viens aux mains

quand j’en viens à maudire la mère et la race de l’autre,
quand j’en viens à l’animal qui gronde, l’adrénaline en faconde,
quand j’en viens à ne plus me respecter car je sais la blessure intérieure,
quand j’en viens aux mains, que les mots ont épuisé leur sens dans des excès d’insultes,
quand j’en viens à me faire mal, à scarifier les émotions veules pour les donner à voir en fierté,
quand j’en viens aux poings serrés, que les ongles creusent la peau et que les dents cimentent la bouche,
quand j’en viens à défier mon corps contre plus fort que moi, que la peur tenaille dans des regards de haine,
quand j’en viens à sentir la poudre remplacer les fourmis dans les jambes, que chaque membre veut frapper,
quand j’en viens à ne plus comprendre l’autre, à ne plus m’aimer, que le corps n’obéit plus qu’à la violence du dedans,
quand j’en viens à la guerre contre moi, que l’autre n’est plus qu’un ennemi à abattre, qu’il suinte l’amer des grandes peines,
quand j’en viens à ne plus savoir d’où viennent les gestes, comment percent les borborygmes primitifs et que ça fait des saignées dans le ventre,
quand j’en viens à suer de grosses gouttes de fiel, que le sang circule sur une voie trop rapide, que les veines compriment jusqu'au cerveau les envies de paix,
quand j’en viens à m’afficher comme une bête assoiffée de sang, que le corps est animé de pulsions diaboliques, qu’il s’empare de l’esprit dans un nuage de grêle,
quand j’en viens encerclé de suie, à devenir barbelé de colère,
quand j’en viens aux mains qui ne doivent être que caresses,
quand j’en viens sans aucun retour possible,
quand j’en viens abandonné de moi,
quand j’en viens sans vouloir,
quand j’en viens sans savoir,
quand j’en viens sans penser,
quand j’en viens,
je ne suis plus Homme
mais supplicié
sur le bûcher des vanités.

Texte intialement publié sur peut(-)être, le blog de Julien Boutonnier lors des vases communicants de novembre 2015. http://j.mp/CSchezJB

Morning à la fenêtre S02

Un petit tour bordelais des visages, la brume d'automne à la fenêtre, une nuit avec tout un bataclan d'horreur, les matins suivants qui décollent la rétine de la vitre, un retour au beau et au doux à se prélasser en terrasse.
C'est la deuxième semaine du « morning » par la fenêtre. Deux strophes de quatre vers avec la contrainte de terminer par un vers court, un ou deux mots. Chaque « poème » est publié sur les réseaux sociaux. Un par jour. Voici les sept jours de la semaine 2. Ça ira de semaine en semaine, de jour en jour, de matin en matin… et puis une nuit, ça s'arrêtera. 


Jeudi 12 novembre

Un tour bleue dans un bocal
De neige suspend au temps
Dans une parenthèse tendre
Le réveil au passé des amours
Vives

Un regard a suffi pour tailler
La brume d’un souvenir d’hiver
D’un rai de bronze sur les peaux
Libérées de la longue absence
Blanche


Vendredi 13 novembre

La rumeur du jour sème au
Vent des pièces de bigaille
Dans le crissement bleuté
D’une égoïne ravie du ciel
En coupe

Deux grands cirrus caressent
Un ciel fâché de la brume
Qui le colle à la terre comme
Une éponge sale sur une nappe
Cirée


Samedi 14 novembre

L’aube a battu la brume
Dans un regain de liesse
Qui laisse à la nuit d'effroi
Un chagrin grêlé de pavés
Froids

Un soleil triste charge les
Couleurs de réveiller en
Nous l’espoir de lumière
Dans les obscurs couloirs
Insanes


Dimanche 15 novembre

La voix de la gare babille
Son carillon intime dans
Le matin tourné en bouche
Et sa langue lèche une nuit
De poussières

Les particules s’étalent en
Gouttes fines d’une pluie
Qui ne veut pas arroser le
Temps en suspension de
Pierre


Lundi 16 novembre

La mer a tué le calme
Sur la grève souillée
Où l’Homme saturé de
Cruauté a vidé son sac
Et ressac

Le jour nouveau paît
En silence avant les
Heures à mordre dans
L’herbe grasse des peurs
A saquer

Mardi 17 novembre

Des lames rouge sang
Trempent dans la mer
Du pain perdu de nuit
Que le jour cuit, tourne
Et retourne

Le ciel à crête de coq
Invite un soleil plein
Comme un œuf à s’em-
Parer de la vie par la
Mie


Mercredi 18 novembre

La lampe donne un halo
Rond à la vitre froide
Qui se souvient de la nuit
Des terrasses de sang lié
En déraison

A la fenêtre clignent des
Yeux de feu, un regard de
Fièvre sur des corps tombés
Pour trop de liberté passée
A aimer




Petit matin dans la vie

Je me lève avec, dans la tête, le frimas ouateux des nuits de soie. La studette derrière la gare Bordeaux Saint-Jean - petit bouge où je viens de passer un premier sommeil - est enrobée d’une chaleur dense qui pose sur mes épaules la tendresse du jour, tout en m’appelant à sortir respirer l’air frais du matin. La cuisine est sous une terrasse partiellement ouverte au ciel. Je cherche de quoi remettre mes yeux à jour ; il me faut un café qui désembrume et une cigarette qui réembrume. Les deux mixés doivent chaque matin me donner au monde comme une nouvelle naissance à mes sens. 

Une cigarette accrochée à la bouche se fixe depuis le noir de ma couche alors que le café peine à s’offrir. Le garde-manger sous l’évier ne m’offre que des pâtes sèches, un assortiment de condiments qui me donnent, par leur odeur âcre de poussière, une envie de vomir. Pas de café. Et l’aube s’agace. Il faut  que je sorte dans la rue grise, foulé le pavé humide pour aller chercher mon breuvage du réveil. Je descends l’escalier, tombe dans le matin au bord de la voie ferrée et depuis le trottoir, à quelques pas, un bar me fait de l’oeil de son enseigne verte et vacillante.

J’entre dans l’estaminet encore vide. Seule la taulière donne à manger à son caniche avachi sur le zinc. Le cabot se pourlèche les babines de céréales sucrées et sa maîtresse, fière de son bébé, lui colle des bises amoureuses sous la moustache baveuse. Je commande un grand café bien serré, un double expresso qu’elle fait couler dans un fort jacassement gouailleur. Elle parle de son chien comme d’un enfant, lui secoue les babines à grand renfort de sourires niais et l’animal s’ébroue dans ses mains en éclatant le comptoir de chiques dégoutantes. Un haut-le-cœur puis, la tête hirsute dans mon café, je pense à autre chose secoué par les phonèmes hauts et lourds de l’accent pied noir de la patronne. 

C’est le torchon du matin, le petit journal de l’arrière de la gare qui m’est conté dans le détail.
« Les ouvriers espagnols, qui travaillent à la construction d’un immeuble voisin, viennent tous les midis manger ici. Mais ils apportent leur déjeuner, ces sagouins ! Ils consomment un café puis restent deux heures attablés, ces pingres ! C’est plus possible, vous comprenez… »
Je comprends : sales espagnols ! Je souris à l’idée de lui dévoiler mon nom mais je préfère écouter la suite.
« Hier soir, j’ai vu sur France 3 un pauvre homme à la retraite qui a travaillé toute sa vie pour construire sa petite maison, joli pavillon dans la banlieue bordelaise, se faire squatter par ces bougnoules d’espagnols (encore eux !). Ils sont rentrés à son domicile par effraction pendant ses vacances à Mimizan. Vous vous rendez compte, quand même ! Ils sont quinze comme un troupeau de bêtes ! Et impossible de les déloger, ils ont la loi avec eux ! Je te les tirerais de là à coup de fusil moi ! Ca ne se passerait pas comme ça ! »
J’hoche la tête, effaré et enfermé dans mon café trop chaud. Trop chaud pour que je puisse le boire d’un trait et filer pour ne plus entendre ces inepties. 

Une dame entre, blonde peroxydée, le visage buriné par la vie et l’alcool. Elle embrasse le chien sur la bouche. Le caniche lui fait la fête et, de sa queue frétillante, débarrasse le comptoir des miettes de croissants. Il lui jappe à la figure son bonheur d’être choyé ainsi par sa patronne furibarde qui ne décolère plus du culot des espingouins squatteurs. La cliente préférée du cabot surenchérit en me parlant de son immeuble, également occupé par des portugais revêches depuis des mois sans qu’on puisse les déloger.
« C’est une honte, on n’est plus chez nous ! » et autres joyeusetés xénophobes s’enfilent comme des perles tandis que mon café enfin buvable a désormais le goût d’un « américano » espagnol cuit par le temps et ne passe plus dans mon gosier.
Je règle ma consommation sans la terminer, trois euros soixante pour une demi-heure au petit théâtre de la vie, et je quitte les lieux en saluant poliment les deux pimbêches et leur chien idiot.


Morning à la fenêtre S01

L’aube douceur ou le jour tordu, le bruit apaisant ou le silence assourdissant, les cris d’un rêve ou les pleurs stimulants d’un chien errant, le pépiement bleu d’un étourneau ou la longue plainte d’un goéland.
Depuis une semaine, tous les matins, c’est « morning » par la fenêtre. Deux strophes de quatre vers avec la contrainte de terminer par un vers court, un ou deux mots. Chaque « poème » est publié sur les réseaux sociaux. Un par jour. Voici les sept premiers jours. Ça ira de jour en jour, de matin en matin… ou pas. 


Jeudi 5 novembre

Un goéland geint au jour naissant
Un nuage bas masque son soupir
Qui souffle dans le palmier sec
Le bruissement d’un étourneau
Perdu

La nuée noire a oublié un enfant
Son babillage est une détresse
Qui fait lever une lumière sale
Une asthénie dans le p’tit matin
Gris

Vendredi 6 novembre

La pendule cadence à petits tics
Le silence qui nappe les murs
Sa rumeur s’abime dans la
Terre souple comme une mine
D'espoir

Une empreinte douce suinte à
Ses pieds l’humidité perdue
D’un mois de novembre dans
Le murmure arpège d’un écho
De désir

Samedi 7 novembre

Au matin des nuits crues
Le jour endormi sur sa taie
Tire des traits au visage
Et pile les rêves au moulin
A rides

La figure à la lumière jaune
Des pâles trouées artificielles
Drague des canaux trop irrigués
La saveur amère des songes
A venir

Dimanche 8 novembre

Un ciel repu ceint les toits
De nuages en masse soûle
Seul, le goéland dégrisé vole
A la mer le chagrin des jours
Nus

Il épand au-dessus des visages
Un parfum de printemps indu
Comme un douceur sale sur
L’encre fraîche d’une nuit à
Trous

Lundi 9 novembre

Une cheminée à chapeau plat
Dresse au ciel une fumée bleue
Qui découpe le ciel aux ciseaux
Dans un silence rompu au jour
De traine

L’antenne râteau s’en prend au
Corbeau qui baye aux mouettes
Et prend la place et la fumée pour
Son piège à idées noires et lasses
De tout
Mardi 10 novembre

Par la fenêtre haute en brume
Le réverbère détruit d’un oeil
Plaintif l’épouvante des ombres
Sous le sable grêle des paupières
Molles

La nuit s’est couchée à front de
Grève pour un sommeil de paille
Et ce matin, le jour a une gueule
De croquemitaine à ronger des os
Jaunes

Mercredi 11 novembre

Une voix court sur le sable
Crie à la langueur des jours
Dans une clarté fade de bé-
Ton qui peint l’horizon de
Fiel

La fenêtre amollit son cœur
Étendu sur la rive souillée
Elle ira se manquer dans le
Poudrin parme qui voile la
Peine 



Toits, avenue saint Maurice _Palavas 11/11/15

Je décroche

Elle m’appelle. Une sonnerie, deux sonneries. Je ne sais pas si je peux répondre. Je ne sais pas si je veux répondre. J’hésite, mets le téléphone en mode silencieux. Je fais comme si l’appel n’existait pas. Dans son oreille, ça continue à sonner, plus dans la mienne. Reste l’identification sur l’écran qui clignote, le bouton vert qui m’exhorte à décrocher. Et je décroche mais pas le téléphone. D’ailleurs on ne décroche plus un téléphone, on le touche, on l’effleure, on glisse son doigt mais on ne décroche plus. Et là maintenant,  l’appel ne me touche pas, rien ne m’effleure. Alors je glisse dans la torpeur.

A l’autre bout du fil, j’imagine la tension dans sa bouche, ses oreilles qui bourdonnent. Je pense aux mots, toujours les mêmes mots qui surgissent du combiné. J’entends sa voix molle rebondir dans les travées qui nous séparent. Elle aime à me demander si je suis mort, parce que, tout de même, depuis tout ce temps que tu n’as pas appelé, depuis tout ce temps où tu me délaisses, moi, seule, loin, perdue, triste et malheureuse ! Je lui réponds cynique que, non, je ne suis pas mort puisque je te parle. Elle sourit, elle pouffe, elle ahane souffreteuse du cœur et ses dents blanches bien alignées collent à ses lèvres tordues un rictus nerveux qu’elle veut complaisant. Sa litanie en fange me fait mourir à chaque décroché. 

Les mots de la mort enfouis dans nos retenues, l’appel file court d’une conversation blanche à une discussion pauvre, d’un verbiage indigent sur le quotidien au temps qu’il fait aujourd’hui et qu’il fera demain, sur le soleil, le vent et la pluie, - il n’y a plus de saisons, ma pauvre dame -, de la santé des enfants jeunes, beaux, chauds et bien portants à ses rhumatismes qui la tuent et qu’il faut soigner par de grands aplats de froid – la masse lourde et aphasique des mots glacés dans nos voix. Pour finir, à court d’envie, gênée aux emmanchures de l’amour, elle remet sur les ondes l’absence et jappe au loup que je suis, qui ne dit rien de plus que ce qu’elle propose. Elle pense entre deux mots ronds et formatés que c’est moi qui suis austère et distant. Elle sait qu’elle me dérange, qu’elle ferait mieux d’écourter, de vite raccrocher, de glisser le doigt et l’oeil ailleurs, d’effleurer d’autres âmes que celle de son fils. 

Et je décroche mais pas le téléphone. Je glisse, je fuis. Elle ne me caresse plus. Je décroche mon regard de la photo affichée sur la petite dalle brillante. Elle est belle, maman. Je jette le téléphone sur le canapé, il rebondit et se pose face écran. Il vibre encore trente secondes puis se tait.

La bagarre #VasesCo @boutonnierj

Premier vendredi du mois, jour de vases communicants. Je reçois Julien Boutonnier pour la deuxième fois. En juin 2013, nous avions déjà eu le plaisir d'échanger autour de photos. (http://www.fut-il.net/2013/06/vasescommunicants-boutonnierj.html) Aujourd'hui, Julien et moi vous proposons deux textes avec pour thème La bagarre. Ci-dessous son texte, et ici http://j.mp/CSchezJB le mien.
Liste des autres vases communicants désormais orchestrée par Marie-Noëlle Bertrand est à cette adresse : http://j.mp/vasesco



 La bagarre


Je suis tombé du tabouret. Je me suis levé. Le type s’est levé aussi. Je lui ai mis mon poing dans la gueule. Il est tombé. Je lui ai donné des coups de pied dans la gueule. J’ai vu il y a eu du sang. J’ai pris une chaise sur le crâne. Ça m’a fait m’écrouler. J’ai ouvert les yeux. J’ai vu des types, beaucoup de types, se foutre dessus. Je me suis levé en me tenant la tête. Je suis allé au comptoir. J’ai chopé une bouteille. J’ai bu une rasade du whisky. Je me suis retourné. J’ai foncé dans le tas. J’ai attrapé un type par les cheveux. Je lui ai foutu mon genou dans les dents. Et puis dans le nez. J’ai lâché. Il s’est écroulé. Sa gueule c’était plus grand chose. On m’a foutu un coup de poing dans l’oreille. J’ai valdingué sur deux types. On est tombé. Je me suis relevé. J’avais des sons dans l’oreille. des sons aigus. J’ai pas su qui avait tapé. J’ai foncé sur un gars qui cognait un type au sol. Je l’ai plaqué. J’ai tenu son crâne à deux mains. J’ai mordu l’oreille. il m’a repoussé. L’oreille est restée dans ma bouche. J’ai craché. Le type m’a sauté dessus. Il avait des poings comme des bûches. Il m’a coincé. Il m’a roué de coups dans la gueule. Un type a valdingué. Il a emporté le gars qui me tabassait. Je me suis levé. J’ai trouvé un fond de bouteille. Je l’ai pris. Je l’ai foutu dans la gueule du mec. Il a crié. Il a crié. Je lui ai donné un coup de pied dans la gueule. Il a plus moufté. Je me suis retourné. Il y a eu des types qui tenaient un seul mec. Et un qui lui bourrait le ventre de coups. J’ai foncé sur les types en ouvrant les bras. On est tous tombé. J’ai donné des coups au hasard. J’ai senti deux mains qui m’ont tenu au crâne. Elles ont cogné contre le sol. Ça m’a écrasé le front. J’ai plus vu. J’ai plus entendu. Les mains m’ont lâché. J’ai senti une lame se planter entre mes omoplates. J’ai crié. J’ai crié. Je me suis levé. J’ai pas réussi à enlever la lame. Il y a eu un type qui s’est planté juste devant moi. Un petit type tout sec. Il a eu la gueule en sang. Il a crié. Il a eu les yeux qui brillaient. J’ai vu ses dents elles étaient rouges. Je lui ai mis mon poing dans la gueule. Il s’est écroulé. Je me suis jeté sur lui. Je lui ai démonté la gueule. J’ai senti qu’on remuait le couteau dans mon dos. Ça m’a fait mal. J’ai crié. J’ai crié. Je me suis retourné. Ça a été une femme. Elle a hurlé que j’arrête de taper sur le type. Je l’ai attrapé par les cheveux. Je lui ai éclaté la tronche contre une table. Elle s’est écroulée par terre. Le type il a plus bougé. Il y a eu des détonations. Mon genou a explosé. Je suis tombé. J’ai regardé. C’était un enfant il avait un flingue. Je l’ai insulté. J’ai vu un gars qui lui a pris l’arme. Il a pointé l’arme sur la tête de l’enfant. Il a tiré. Le môme est tombé. J’ai rampé sous une table. Il y a eu d’autres coups de feu et puis une grosse explosion. Je me suis réveillé dans le jour. Il y a eu d’autres types allongés à côté de moi. On a été sur des lits dans un champ. C’était un hôpital qu’on avait installé à la va vite à côté. Il y a eu un gars. Il s’est levé. Il est venu vers moi. Il m’a foutu un coup de poing dans la gueule. Je l’ai attrapé au couilles. J’ai serré de toutes mes forces. Il a crié. J’ai arraché un barreau de la tête de lit. J’allais lui enfoncer dans le ventre quand un type s’est jeté sur nous. Je suis tombé du lit. J’ai distribué les coups au hasard

Julien Boutonnier, oct.2015

Nouvelle aube

Quand vient la couverture de feu, aux aplats de l’étang et que dans la nuit traînante, le reflet fait voir à mon ombre combien elle est seule, je fixe l’instant dans l’eau obscure d’un tourment. La beauté secoue le dedans, rend humble l’orgueil qui ceint le corps du jour dans le monde. D’un paysage qui s’endort comme d’un autre qui naît, les tapis de lumière sont brossés et font voler une poussière fine pour oublier, le temps d’une nuit, la vie du jour et sa cacophonie. Parce que la nuit chuchote au jour, lui dit qu’il parle trop et ment. Elle le retient dans ses bras. Pour elle, demain n’existe pas tant que l’ombre résiste. Et même quand l’horizon disparaît, qu’elle se fait noire comme une éternité, elle ne fabrique pas le jour prochain, elle mange l’ancien, lape les souvenirs, se pourlèche les babines des scories du jour qui aveugle. Elle boit la lumière, prend à grandes lampées des rasades d’oxyde de mon ombre qui crie en déraison de vouloir vivre du jour au jour suivant. La nuit dévore, la nuit embarque le jour dans son lit, l’étreint et, démise, le passe au tamis d’une nouvelle aube qu’elle ne croit pas. 

Etang de Palavas - 02/11/2015 - 18h45


C'est gris

C’est gris. Perchés sur une colline, il y a ici des bouts de terre délimités par des pierres disposées en rectangle et habillées solennellement par de larges rangs de granit noir granulé de blanc. Ces lopins secs sont disposés en terrasses étagées et dans leur empilement, ils forment des strates de temps comme les sillons d’un tronc coupé. Au centre de ces sombres agencements, on a posé des constructions, toutes identiques, des petites maisons calmes où reposent des images évanescentes de chers ou de moins chers arrachés à l’oubli par ces portraits noirs et blancs qu’on a collés au fronton.

Nous sommes souvent passés devant le grand portail de fer travaillé de cercles et de courbes entortillées mais sans jamais évoquer la possibilité d’entrer pour voir, pénétrer et déambuler dans les allées, se recueillir et évoquer les images, se souvenir du temps où elles n’étaient pas de simples portraits fanés sur le granit froid mais des âmes bien vivantes de chair et d’esprit.

Puis un jour, poussés par la présence d’un tiers, quelqu’un de cher mais étranger à notre retenue, à notre oubli, à nos non-dits, nous avons traversé le portail comme on rentre dans un musée, faussement légers avec dans le cœur un bourdon d’étonnement de ne pas l’avoir fait plus tôt.

C’est gris, on le savait. Nous sommes entrés voir les vieilles photos encadrées dans des médaillons désuets, cerclés de dorures patinées et souillées par le temps. Il y avait les grands-pères et les grands-mères, du côté de la mère et du côté du père, à quelques rangées de granits enfermés à mort. Deux petites maisons étagées rien que pour eux à deux terrasses d’écart, plantées là pour l’éternité des concessions. Plus loin, nous avons retrouvé un oncle puis un grand-oncle et plusieurs empilements plus bas, de lointains aïeux pour lesquels il fut plus difficile d’identifier les noms et la descendance. 

C’est gris, définitif gris, gris fatal et en quelques minutes, nous nous sommes grisés, drapés d’une étrange joie à parcourir nos mémoires. Au bout du labyrinthe, nous sommes arrivés jusqu’à toi, toi le souvenir le plus vif, perché sur le plus haut étage, au dernier rang des disparus. Toi, mon père et dernier trépassé, toi et ta petite case entourée de jeunes et propres graviers qui craquent sur nos pas. Nous avons regardé ton visage dans le médaillon, nous avons tourné autour de ton ultime prison, pleins de nos vies et de nos regrets. Nous nous sommes tenus sans se toucher, sans nous recueillir. Nous avons convoqué en silence les plaques grises qui flottent encore dans nos corps et nous avons tu l’absence de fleurs qui gèle nos intérieurs, sans te pleurer.

Cimetière de Saint-Chinian (Hérault) - Vue google earth 2015