Pas d’bras… pas d’bras

La rue tenait son rôle de rue. Celui de faire circuler les gens dans un ordre que l’on aurait pu croire aléatoire alors que la rue calculait tous les déplacements. La preuve en était que les accidents de piétons étaient très rares. Même serrés sur les trottoirs, face à face et en marche avant, chacun savait ce qu’il devait faire : descendre ou monter au bon moment pour éviter son congénère, sans que cela demande de calculs préalables. De la même façon, nous nous croisions sans problème, nos épaules étant téléguidées pour pivoter soit à droite, soit à gauche en fonction du mouvement effectué par notre vis-à-vis. La rue nous guidait et personne jusqu’à présent ne s’en était plaint. On observait bien de temps à autre quelques accrochages mais, sur le nombre de croisements réussis, la proportion d’incidents graves demeurait insignifiante.

Jusqu’au jour où l’on assista à un dérèglement de la circulation piétonnière ou, pour être plus précis, à un dérèglement des piétons eux-mêmes. Ils se mirent soudain à marcher en crabe, de côté mais aussi à reculons et les bras écartés. La rue ne sut plus comment s’y prendre pour réguler un tel trafic. Tourner les épaules, les bras écartés, ne résolvait plus aucun croisement ; pire, cela provoquait des collisions en chaîne qui faisaient chuter chaque personne s’aventurant à croiser quelqu’un sur le trottoir. Monter, descendre n’était pas non plus chose facile tant l’envergure de chaque individu était multipliée par deux, voire par trois. Il en résultait que les bras débordant du trottoir se faisaient embarquer par le flot des véhicules. Ce fut le chaos pendant plusieurs semaines. La rue n’arrivait plus à compter le nombre de chutes mortelles, ni celui des amputations des membres supérieurs.

Bientôt, plus personne en capacité de marcher dans la rue ne possédait de bras. La rue dut s’adapter à cette nouvelle population. La nature reprenant toujours ses droits, peu à peu, elle trouva de nouveaux repères. Monter et descendre du trottoir sans bras se révéla, au début, difficile tant l’équilibre était précaire mais, paradoxalement, débarrassés de l’envergure gênante des individus, les croisements sur les trottoirs s’en trouvèrent facilités. Si bien que chacun se croisa à nouveau comme au bon vieux temps où l’on marchait avec des bras, et en avant.
  • 12.8.26

Pendant ce temps…

Alors que la Terre tourne 
sur elle-même à une vitesse 
qui défie l’entendement,
qu’elle a parcouru des milliers
de kilomètres autour du Soleil
le temps d’écrire ces lignes,
que la Voie lactée se déplace 
dans l’univers avec d’autres
galaxies tout aussi véloces,
eh bien, le pêcheur à la ligne 
près du lac où je me trouve,
lui, n’a pas bougé un cil 
depuis presque deux heures.
  • 9.8.26

Quelque chose

Midi, quelque chose 
se pose sur le balcon. 

Un temps mal défini,
quelque chose 
d’un effort sans récolte, 
d’une perte sans regret,
un calme qui n’a plus peur
ni de la tempête ni du soleil.

Est-ce cela, la paix ?
  • 8.8.26

Tête de l’emploi

Trois garçons en vacances 
consciencieusement bullent
sur les marches de l’école,
pour narguer le temps,
étaler leur été et les clopes à rouler. 

Trois garçons, tout sourire,
pleins de l’ennui qui forme les poètes,
me dévisagent sur mon passage : 
— Eh, vous, vous êtes prof de maths !
— Non, j’aurais aimé.
— Prof de géo, je suis sûr !
— Non plus !
— Prof de quoi ?
— Mais je ne suis pas prof !
— Pourquoi vous êtes là, alors ?
  • 4.8.26

Plein comme un œuf

Dimanche est ovale,
je ne sais pourquoi,
je le vois former un œuf 

Un œuf plein des bruits du dimanche : 
de la vaisselle s’entrechoque
dans un évier ou un placard,
un bavardage dans la rue
s’éteint de lui-même, 
un bébé pleure puis rit,
le ronronnement du frigidaire 
répond au loin à une rumeur d’autos,
— le silence est là pour écaler les vides. 

Le tout se tient bien serré 
dans la tête, comme si j’étais 
le seul à les entendre.
  • 2.8.26

Au bistrot

Au comptoir, un homme seul
devant sa chope de bière
décortique la vie.

Les bulles remontent, 
élargissent ses yeux
et la plaie des remords. 

Chaque seconde tombe 
sur le zinc puis dans son gosier,
comme un espoir qui meurt.
  • 1.8.26