Le temps n'existe pas

A foin de démesure, j’engorge la trainée du temps dans un entonnoir à cou très fin. Les images passées dans le sablier coulent dans mes veines comme un alambic de mots. Je distille du temps enfoui, de la mélasse au ventre sur une ligne de temps imaginaire. De la tête au corps, du souvenir à la projection, du passé au futur, je ne m’écrie plus qu’au présent ! A égosiller le temps.

Les lignes ne sont que des points, infiniment petites au regard des galaxies. Les courbes et les tourments ne peuvent lutter contre le ramassement du temps dans le point d’une mine de crayon ou dans le creux d’une fossette. Le trait n’existe pas. La courbe n’existe pas. Le temps n’existe pas.

Le passé est déjà passé et l’avenir n’a qu’à venir, je l’attends maintenant. Ici, masqué d’entre les phrases, sourde à mes appels de tête, se cache une tempête en forme de constellation. Une nuée onirique, une gangue spatiale, une urée sur le temps. Asphyxié par l’infini, le temps n’existe pas.

Je m’aligne terre et ciel sur des années de trop de mémoires, vide sidéral et sidérant. La seconde est passée, je l’ai vue s’éclater en mille étoiles distinctes. Là-haut, trop loin pour un port de tête, trop grand pour l’extension de mon cou, vit un guide intemporel, un souffre laiteux, une ombre bienveillante dans l’incarnation du vide et du trépas. Il a laissé sur moi du temps suspendu à jamais perdu. Depuis, le temps n’existe plus.


« L’écrivain n’a pas pour tâche de créer du nouveau de l’original, mais d’être expert dans l’art de l’imitation. Imiter, c’est, avons-nous dit, mimer un affrontement pour combler le manque, l’écart, afin de faire advenir de la présence. Savoir imiter le futur toujours déjà là, toujours d’une certaine façon présent, contre le passé qui ne demande qu’à céder pour le réaliser, tel est le pouvoir de celui qui aime. »
La méprise, Vladimir Nabokov, Gallimard, Collection Folio n°2295, 1991, pp.31-32.
« Le présent n’est que la crête du passé et l’avenir n’existe pas » Vladimir Nabokov, Partis pris.

Source : revue d'ci-là #7 http://librairie.publie.net/fr/ebook/9782814504660/d-ici-la-ndeg7

  • 23.9.15

Temps élastique #dicila7

image Il marmonne dans sa barbe en fouillis. Plusieurs jours que sa vie d’ermite épouse son corps sale. Il ne parle plus, reste en boule, expie le temps, ce temps qu’il voudrait élastique. Un élastique, il en tient un dans ses mains, un de ceux dont il se sert pour rassembler son courrier en paquet ligoté. Il le tourne entre ses doigts, le fait circuler, l’enroule en alliance. Un élastique qu’il faudrait bander au maximum pour qu’il sorte de sa bouillie intérieure. Il songe alors à une ligne imaginaire du temps qui s’accélérerait au gré de l’allongement du ruban de caoutchouc. Il le tend au-dessus de sa tête, le pointe vers le ciel, droit vers un avenir serein, le relâche et en serpentin, l’élastique se débine, se rétracte sur lui-même dans une figure molle sans direction, dans un présent pesant qui ne s’anime que du passé, encore.

Il marmonne dans sa barbe en fouillis, se gratte le menton de la réflexion et dans cette jungle luxuriante n’extrait que le passé encore présent. Dans son for intérieur, quelque chose le retient à l’instant, inextensible. Moudre le passé pour s’inventer un présent, il en est là, toujours, à ressasser les revers, à laisser filer le temps comme l’élastique de ses doigts, dans un champ impossible, dans l'incapacité de tirer un trait, de tendre une ligne vers l’avenir. Il veut avancer, envisager un ailleurs, un incertain lendemain, ne pas en avoir peur. Il bande plusieurs fois l’élastique entre ses mains, écarte au maximum sa ligne de vie, tend avec vigueur pour passer outre le point de rupture. Il écarte ses bras en croix jusqu’à atteindre la tension la plus forte. Les bouts de l’élastique s’effritent, glissent de ses doigts cireux : il doit lâcher, la ligne file et claque violemment sur son visage. L’avenir n’existe pas, encore.

Texte initialement paru dans la revue d’ici là n°7 dirigée par Pierre Ménard et publiée chez publie.net.

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  • 14.8.11