Jour 11-12-13 – Hägendorf, Fribourg, La Bridoire, Chirens, Valence,Condrieu #TFV #LesVisages

TFV
Je laisse Hägendorf et/ou Teufelsschlucht (je ne sais plus exactement où je suis) derrière moi d’autant qu’on me signale sur Facebook par deux fois que cet endroit est surnommé la gorge du diable. Je me racle la mienne – de gorge – pour nettoyer les scories de tabac que je m’injecte à forte dose, trop souvent. Un coup de coca suisse pour déglutir puis je renfile la route vers la France.
Je vois défiler des panneaux de villes aussi inconnues les unes que les autres au point que je me dis que quelqu’un joue à me faire des blagues, une sorte de jeu à base d’anagrammes bizarres sans jamais que je ne parvienne à trouver la solution. Jusqu’au moment où je vois des noms plus connus : Fribourg et Neuchatel notamment. Fribourg et Neuchatel mais c’est bien dans ce coin que vit Anna Jouy ! A la faveur d’une erreur de parcours (voir billet précédent), je me dis que ce serait très agréable de lui faire la surprise en lui rendant visite. Je m’arrête à l’aire suivante et lui envoie un tweet pour la prévenir. Elle me renvoie son adresse et me voilà parti vers Avry sur Matran près de Fribourg.
Une demi-heure plus tard, Anna m’accueille dans sa maison cossue héritée de son père. Nous nous embrassons tout en découvrant nos visages. Elle est ravie de cette visite impromptue et moi aussi. Le temps m’est compté une fois de plus et je n’ai que quelques poignées de minutes à lui accorder afin ne pas arriver trop en retard ce soir à La Bridoire, près de Chambéry. Elle comprend et la discussion s’amorce sans gêne ni méfiance d’aucune sorte. Nous parlons de sa poésie, de son site, de son vide actuel en écriture. Elle range, me dit-elle, remet en forme des anciens textes, les corrige, les annote pour préparer un ensemble qui bientôt fera recueil. Je l’encourage dans ce sens à dépasser son site « les mots sous l’aube », d’ouvrir son écriture à l’extérieur, d’aller vivre et toucher les gens et les visages comme je viens de le faire pendant dix jours. Cette ouverture lui semble difficile et je lui rappelle combien la démarche m’a coûté, comment moi aussi il aura fallu me faire violence pour me lancer dans un tel pari.
Elle me sert un café, puis deux et une assiette repas bien venue et nous nous quittons tous deux dans la frustration de cette trop rapide entrevue mais heureux d’avoir croisé nos visages.
Merci Ana

Je poursuis ma route sur les petites routes suisses puis l’autoroute vers Lausanne, Genève et retour en France.
J’arrive à la Bridoire vers vingt-et-une heures. Jean-François et son épouse me reçoivent dans leur charmante maison adossée à la colline. On y vient à pied, les gens qui vivent là etc… Je pense à la paix qui règne dans ces lieux tandis que mes hôtes se plaignent du bruit de la route en contrebas. Nous prenons l’apéritif puis Jean-François sert les diots (petites saucisses, spécialités de la région) accompagnés de pommes de terre en lamelles fines. Nous évoquons leurs enfants et tout particulièrement le globe-trotter de la famille parti aux quatre coins du monde et aujourd’hui installé à Shanghaï. Sous la tonnelle, la soirée est douce et les branches d’arbres qui s’entrecroisent sur nos têtes donnent de la fraîcheur et de l’allant à nos discussions diverses.
Nous allons nous coucher vers minuit après avoir gravi les étages et demi-étages de cette maison biscornue et typique d’un temps où les constructions épousaient les contours de la terre comme pour l’habiller.
Je me lève tôt le lendemain 7/08 et après un café, je fausse compagnie à mes hôtes pour errer dans le village. Je croise des chemins en pente, des usines d’un autre temps, des maisons abandonnées, des cabines téléphoniques préhistoriques, des maisons de maitre à l’architecture clinquante : marque d’un temps où les Lyonnais aisés venaient en villégiature dans la région. Je chemine au hasard me laissant guider par l’instinct et je mitraille le petit bourg de photos à instagrammer plus tard lorsque le réseau aura réaffiché ses barres sur mon téléphone.
Jean-François m’amène un peu plus tard faire un peu de tourisme : point de vue magnifique au-dessus des montagnes, visite de la fromagerie et achat de tomes de Savoie, de Dents du chat et du Beaufort pour revenir beau et fort (hum) puis passage près du lac d’Aiguebelle pour prendre quelques clichés du beau bleu régional.
Je laisse Jean-François et son épouse vers onze heures pour rejoindre Valence.
Merci Jean-François.

Je roule vers Marlène d’abord par des routes secondaires avec l’envie rapide de retrouver l’autoroute et ses aires pour pouvoir me poser et reprendre la lecture des « autonautes de la cosmoroute ». La région est belle et verte. Je suis stupéfait d’une telle concentration de chlorophylle tant, dans mon sud, l’été est synonyme de paysage jaune, orange et ocre. Je suis finalement bien ainsi à petite vitesse à négocier chaque virage comme si j’allais m’arrêter sur le terre-plein suivant. Les autochtones me doublent en klaxonnant, certains tendent leur doigt dans le rétroviseur intérieur pour sûrement aller creuser les parois de leur nez.
Plus j’avance et plus la route semble vouloir me parler. Parler à ma mémoire. Je passe sur ces voies pour la première fois et pourtant le paysage qui défile à la vitesse d’une limace rampante me rappelle quelque chose. Une impression de déjà-vu qu’on ressent parfois sans vraiment s’expliquer si cette sensation est issue du rêve ou de la réalité. Je m’aperçois très vite que c’est bien de la réalité dont il est question quand le panneau d’entrée dans Chirens apparaît. Chirens, petite commune d’Isère près de Voiron, me renvoie, dès que Fafnerito pose ses pneus timides sur les premiers mètres de son territoire, vers le souvenir tendre et aussitôt aqueux des grands-parents de mon ex-belle-famille. (Dit-on vraiment d’une belle-famille qu’elle est ex. ?) 
Dés lors chaque hectomètre parcouru dans la ville voit son lot d’émotions augmenter jusqu’à son paroxysme lorsque je m’arrête face au portail de leur ancienne demeure. Je sors de Fafnerito et prends en photos les lieux, la gorge compressée de la remembrance douce d’un Camillo échevelé et d’une Angelotta à la tendresse oursonne. J’envoie deux ou trois photos du lieu à la mère de mes enfants avec un petit mot marquant mon émotion nouée de l’instant. Je dégage ainsi par le partage le dévers d'émoi et continue ma route.

Après une halte petit-déjeuner à Voiron, j’arrive à Valence dégagé du souvenir et décidé à vivre pleinement et dans le présent la rencontre avec Marlène. Je m’installe au bar de la petite vitesse près de la gare en centre-ville. (Le nom du bar me fait sourire, un clin d’oeil au voyage qui n’a eu de cesse de compresser et décompresser le temps dans un esprit de ralentissement des heures et un éloge à la lenteur des aiguilles– Cortazar et Dunlop n’étant pas étranger à cet intellectualisation du périple - fin de la digression)
Depuis le bar de la petite vitesse donc, j’informe Marlène de mon arrivée et dans l’attente, je sirote une bière et mange un sandwich au fromage. Elle arrive dix minutes plus tard, visage solaire et petits yeux bleu timides. Je suis ravi que nous ayons pu caler notre rendez-vous tant il fut incertain jusqu’à quelques heures à peine. Le courant passe très vite malgré les hésitations et balbutiements de Marlène à dire combien elle est timide et que l’exercice n’est pas gagné d’avance pour elle. La discussion sera finalement joyeuse et bruyante. Le choix de la petite vitesse s’est confronté au remue-ménage de la rue jouxtant la gare : bus crachant leur pétrole, scooter braillards et autres klaxons faisant sursauter ma compagne de l’après-midi. Malgré cela, Marlène se détend peu à peu en s’apercevant que l’animal assis à côté d’elle n’a rien de belliqueux et que l’ouverture dans laquelle il se place n’engage rien d’autre qu’à passer un bon moment pour échanger en littérature, en séquence de vie et humanité tout azimuts. Nous passons trois heures ainsi accompagnés de café et d’eau pétillante aussi légers que deux potes se retrouvant après des années de séparation.
Merci Marlène.

Dix-sept heures, je posse mes fesses dans Fafnerito qui a fait une bonne sieste bien méritée. Brave bête que celui-là tout de même. Je prends l’autoroute A7 pour remonter vers Condrieu et Lidia. La fatigue s’abat d’un seul coup sur le pare-brise me brouillant la vue. Je m’arrête à la première aire en n’ayant fait que quelques kilomètres vers le nord. Je m’installe à une table, ouvre l’ordinateur pour écrire les derniers jours mais je n’y arrive pas. Les voitures se bousculent autour de moi, il en sort des énergumènes gouailleurs et suants, des mômes en pleurs et des mères hystérisées par la chaleur. Après un et deux et trois cafés, je reprends le volant de la voiture championne du monde de la résistance à l’agression routière. Je ne suis qu’à une heure de Lidia mais le temps, dans sa distorsion maligne, s’allonge sur le macadam en soulevant des volutes de vapeur comme un mirage. Après avoir frôlé de très prés un bus et par là l’accident fatal, j’entre dans Condrieu ou plutôt le GPS me fait entrer dans Condrieu. Je ne suis plus qu’un humanoïde las obéissant à une voix synthétique.
Je gare facilement Fafnerito et me pose devant un portail en attendant Lidia. Je la vois arriver quelques minutes plus tard depuis la rue voisine. Je n’étais pas devant la bonne porte. Preuve, s’il en fallait encore une, que sans GPS je retrouve ma qualité décevante d’humain égaré. 
Nous nous embrassons avec ferveur et cheminons vers la bonne rue. Je suis une nouvelle fois accueilli dans un sourire, coq en pâte et choyé comme un enfant. Un thé glacé puis une bouteille de vin blanc pour dégrossir nos vies à grands coups de serpes douces.  Je fais la connaissance de Darwin, le chien nounours joyeux qui frétille de la queue puis de Laura, belle demoiselle qui s’enfuit très vite rejoindre la meute des autres belles demoiselles.
Je passe une soirée exquise dans une chaleur torride. Nous passons en revue mon voyage et parlons de l’intime dégrossi en émotions dont je parle ici à tour de cœur. Le repas est bon, le vin se réchauffe et nos mots aussi. Je lui fais remarque que nous aussi débordons sur des choses personnelles. Se livrer ainsi à quelqu’un de quasi-inconnu est le fil conducteur de ce voyage, j’en éprouve encore avec Lidia le bonheur et sa vérité. Nous irons nous coucher ensemble mais séparément. Un gars du nord et de bon goût me lit sûrement, d’où la précision ci-avant qui me semble tout à fait nécessaire.
Je me lève vers six heures trente après avoir aperçu entre paupières molles, le visage et le sourire en banane de Lidia. Armés d’un litre et demi de café, nous pousserons nos discussions de la veille jusque dans leur retranchement le cœur ouvert à l’inconnu et la langue bien pendue jusqu’à onze heures. Je suis satisfait que la dernière nuit de ce voyage se soit passée ici, avec elle. Elle fait sens – Lidia dans la dernière nuit. Parce que Lidia va, elle aussi, faire bientôt un long voyage vers l’inconnu, goûter à la vie avec tout ce qu’elle comprend de hasards et de bonheur issu de ces hasards. Elle va aller à la rencontre d’un homme et d’une région. D’un homme qu’elle aime. Cela suffit comme raison pour pousser le bouchon lyonnais jusqu’au froid piquant d’Amiens. 
Bonne route Lidia et merci.

08/08 14h30 – Je suis sur une aire de repos sur la nationale 7 près de St Rambert d’Albon. L’autoroute du soleil est saturée. Je vais continuer par la nationale.
Un convoi de mariage vient de passer – les pauvres. Il fait un vent à décorner les futurs cocus présents dans la voiture de tête.
Je suis en retard. Je devais être chez Isabelle Damotte à 15h00. C’est foutu
C’est le dernier jour du voyage. Ce soir je rejoins des amis à Vauvert. Demain, il faudra gérer l’après…
  • 8.8.15

Jour 10-11 – Mulhouse, Teufelsschlucht, La Bridoire #roadtrip #TFV #LesVisage

TFV
05/08 15h30. La galette de pommes de terre dégustée une heure plus tôt au salon de thé Kougelhoff à Strasbourg me leste par le dedans et mes pas deviennent lourds. J’ai maigri depuis le début du tour. Je m’en suis aperçu ce matin en croisant une balance dans la salle de bains de Franck. Mais à cet instant, je me fais l’effet d’un pachyderme. Je rejoins par hasard un groupe de Chinois dotés d’écrans à matrice active. Ça balaye les pixels sur les couleurs criardes des façades. Ça braille aigu et les suivant, j’ai l’impression d’être un géant au pays des schtroumpfs. L’image n’est pas de moi, elle me revient de Montmartre lorsqu’Astrid m’avait parlé de ce patchwork de couleurs et du pays de Gargamelle. Les chinois me trainent de ponts en arches, de pavés en cascades et je chemine derrière eux comme si j’étais un accompagnateur touristique. Les arrêts intempestifs de ces accros de la mise à point m’agacent et à la faveur d’un SMS de Franck m’invitant à visiter le jardin botanique de l’université, je bifurque à la prochaine intersection et laisse mes Chinois à leur chinoiserie. 
Je retrouve Fafnerito que j’avais stationné au parking souterrain de la gare. Je fouille mon sac, mes poches puis le siège avant et encore le siège arrière. Le ticket de parking a disparu. Je refais mentalement les gestes du matin lorsque je suis entré dans le parking. Ticket, poche, sac, fente de l’autoradio, pare-soleil… Rien. Le monsieur à l’accueil du parking bien que très aimable n’est pas conciliant et je repars avec une note de parking comme si Fafnerito s’était fait un break de vingt-quatre heures. Ma tête, cette masse pesante qui surplombe mes épaules, peut s’avérer tout aussi légère qu’une baudruche. Ça me rassure un peu sur mon impression pachydermique postprandiale.
Je roule au pas vers le jardin botanique et j’y arrive peu avant dix-sept heures. Franck me renvoie un SMS pour m’inviter à boire un verre à la Taverne française. Je décline avec regret mais mon allure désormais légère d’éléphanteau a mis en défaut une fois de plus mon emploi du temps et après une petite heure passée à apprécier le calme du jardin, je reprends le volant pour Mulhouse.
Je m’arrête deux fois sur l’autoroute. La seconde me paraît un acte de survie tant la fatigue écosse des lentilles dans mon corps et bloque les rouages de mon attention routière. Un café, cinquante litres dans le ventre de Fafnerito, un autre café, quelques pages de Cortazar et Dunlop, une photo de cigogne postée sur facebook (c’est toujours mieux que les chats) et comme roué de coups dans le dos, je repars.

J’arrive à Mulhouse aux alentours de vingt heures et Eric m’accueille avec les bras écartés et la petite tape dans le dos, visiblement heureux de me voir. Son débit de paroles contraste avec mon silence intérieur et ma fatigue accumulée. Il me somme de déplacer Fafnerito de la place payante de parking (que je n’ai pas payée) pour le stationner à l’arrière de son immeuble où il dispose d’un emplacement privatif. Je m’exécute et il m’accompagne jusqu’à la voiture me détaillant au passage les places, les rues et autres endroits de la ville comme un dépliant touristique. Arrivés à ladite place, je remarque au sol une signalisation de stationnement réservé pour handicapés. Je lui fais la remarque, une fois, deux fois et il me dit que ça n’a pas d’importance, qu’il se gare ici tout le temps. Je suis étonné, gêné même mais je gare Fafnerito à cet emplacement en faisant confiance à Eric.
Nous montons à son appartement où je fais la connaissance de Michèle, sa compagne et Hugo, son fils. Nous prenons l’apéritif sur la terrasse. Le crémant d’Alsace bien frais descend dans ma gorge comme du petit lait et la discussion est tout aussi douce et légère que mes papilles en bulles. Nous évoquons son engagement politique, le blog « Eric Mulhouse » qu’il a tenu pendant de nombreuses années dans lequel il faisait le relai de ses actions militantes. Nous parlons des copains de cette époque, entre 2006 et 2009, (nous ne sommes pas très sûr des années mais nous les évaluons pour se souvenir) de Nicolas du Kremlin-Bicêtre véritable pierre angulaire de la blogosphère politique, du Coucou de Claviers disparu trop tôt écrivain et chroniqueur de talent, de Gaël et son avatar en écureuil de Tours…
Michelle écoute. Eric me dit qu’elle est réservée, que c’est une fille d’Alsace, qu’ici les gens sont moins extravertis que dans le sud. Il est originaire de Saint Raphaël ou de la Ciotat, je ne sais plus. En tout cas, il parle des deux avec les mêmes tendresse et nostalgie.  Je me dis qu’à moi, l’inconnu, cela a du être difficile pour Michèle d’ouvrir les portes de son foyer. Encore plus que les autres visages. Au fil de la soirée, Michèle se détend et je n’y pense plus. 
Eric est au fourneau et fait rissoler les légumes et cuire la barbaque. Soudain j’aperçois dans ses gestes précis de cuisinier-chef de la maisonnée son épaule et son bras désaxés par rapport au reste de son corps. Dans un éclair jaillissant entre deux synapses, l’image de la signalisation pour handicapés s’imprime en transparence sur la porte du four. La honte m’attaque les centres nerveux et je crois qu’Eric le voit dans mon regard. J’hésite à aborder le sujet. Ma maladresse de tout à l’heure me paralyse. Il parle beaucoup et je n’arrive pas à enclencher le sujet. Nous n’en parlerons pas et c’est certainement mieux ainsi.
Nous dînons copieusement dans la bonne humeur : brochettes, légumes farcis et lards grillés à point, le tout accompagné d’un vin rosé bien frais.
Nous allons nous coucher vers minuit en nous disant au revoir car le lendemain, tous les deux se lèvent tôt pour aller travailler. Avant de regagner nos chambres, Eric me donne les consignes pour demain. Michèle me montre la machine à café, met la boîte à sucre en évidence. Ils m’offrent une bouteille de vin blanc que je place à côté de mon bol du lendemain pour ne pas l’oublier. Eric veut faire un selfie et malgré ma tête défoncée de pachyderme désormais éméché, j’accepte. Nous posons les sourires en virgule et les traits tirés devant un beau tableau accroché au mur. Clac dans le réseau.
Je me réveille vers huit heures après un sommeil profond et réparateur. Michèle est déjà partie et Eric se douche. Je prépare mon café sans rien avoir à chercher dans la cuisine. Je prends des photos de leur intérieur et Eric me rejoint. Il me distille à nouveau des conseils pour que mon départ se passe dans les meilleures conditions : attention de ne rien oublié car une fois la porte claquée impossible de rouvrir. Ne pas prendre l’ascenseur car il est sécurisé par une clef qu’il faut glisser à l’intérieur. Prendre les escaliers donc. Descendre et tourner à gauche. Je pense à la voix féminine de mon GPS et je me dis que bien que ses conseils soient d’une précision inquiétante, je les prends volontiers tant au fil du voyage j’ai pu maudire mon côté distrait patenté.
Il me quitte vers neuf heures dans une accolade et deux bises claquantes. Je me trouve à nouveau seul ou presque (Hugo le geek dort encore). Je fais le tour de mes notifications, poste des photos de Mulhouse et de l’appartement où je me trouve. Je me douche et range mes affaires, leur écris un mot de remerciement avec le feutre aimanté trouvé sur le frigo et je claque bien la porte, ne prends pas l’ascenseur, tourne au bon endroit et retrouve Fafnerito affalé sur le bitume. Je regarde un instant la marque au sol entre ses pattes arrières et il me semble que la signalisation s’est un peu effacée depuis hier soir. Le fauteuil roulant n’a plus de roues.
Merci Eric, Michèle et Hugo.

Il est 14h30 – Je suis sur une aire d’autoroute à Teufelsschlucht en Suisse. J’ai mal orienté Fafnerito et me voilà en Suisse. J’ai dû m’acquitter de leur vignette d’autoroute, ce qui avec le parking d’hier, commence à faire des dépenses bien idiotes. J’ai acheté du Toblerone mais il est désormais fondu. Du chocolat à boire pour tout à l’heure. Je vais reprendre cette route aux panneaux vert perturbants pour me diriger vers La Bridoire, près de Chambéry où m’attendent Jean-François et son épouse. Encore trois bonnes heures musicales dans la carcasse de Fafnerito.

  • 6.8.15

Jour 9-10 – Paris, Metz, Nancy, Strasbourg #roadtrip #TFV #LesVisages

TFV
03/08 aux alentours de midi. J’enfourne mes bagages dans le four arrière de Fafnerito tandis qu’Astrid du haut de sa terrasse, toujours à l’affût du bruit des fenêtres, prend une dernière photo de la scène. Je referme le coffre, jette un rapide coup d’oeil vers la terrasse dans un dernier sourire. Je ne la vois pas, en aveugle de la partance. Le départ est toujours un moment délicat dans lequel se mêlent déjà souvenirs et angoisse.

Je sors de Paris et m’engage sur l’autoroute A4. Je roule chargé de vie, de regards, de visages ouverts dans lesquels j’ai lu la tendresse de l’accueil et l’intelligence du cœur.
Je mets Fafnerito en pilote automatique, limiteur de vitesse à minima. 108 km/h pour éviter la contredanse et dans les oreilles, le bourdon de Chet Baker danse sur les vocalises de Billie Holiday. Très vite, j’ai envie d’écrire les trois derniers jours et je me mets à l’affut de la prochaine aire de repos. Je cherche le bel endroit, pas une aire commerçante avec station-service intégrée et Mc Donalds à hamburgers bruyants. Il me faut la zone simple aussi simple que les aires d’autoroutes parcourues par Cortazar et Dunlop en 1982.  Une aire à « autonautes » pour observer « l’autoroute des autres » au pays de « parkingland ». Je trouverai le graal quelques kilomètres plus tard. Fafnerito dans l’herbe et mes fesses sur la pierre, je serai seul ou presque dans la douceur de l’après-midi à convoquer la mémoire des dernières heures. Les faits sont temporellement proches mais ils m’échappent ; la masse d’informations à recueillir et à consigner est si importante que je dois avoir recours aux photos pour retracer correctement la chronologie des évènements.
16h30 et je redémarre Fafnerito rassasié d’avoir brouté l’herbe fraîche pendant quelques heures. (Je goute un instant combien au fil de ma lecture et de mon périple, « les autonautes de la cosmoroute » influence le récit de mon voyage.)

J’arrive en début de soirée chez Cathy, à Metz. Une fois à proximité de son domicile, je me trompe à nouveau de sens dans la dernière rue. Mon orientation est aussi fiable que mon état physique et quand il s’agit de pratiquer mon GPS à pied, cela revient à me balancer dans une quatrième dimension.
L’accueil est chaleureux et impressionné. La jeune femme semble intimidée par ma présence et me remercie vivement de faire étape chez elle. Comment dire sans tomber dans les courbettes que c’est moi qui dois me perdre en remerciement pour l’accueil que chacun des visages me réserve. Je suis fatigué, elle le remarque. Avant le repas, je prends une douche réparatrice tandis que Cathy embaume son charmant appartement d’odeurs culinaires qui me font saliver. Nous dînerons dans sa salle à manger en sirotant un bon vin rouge dont j’ai oublié le nom.
Cathy travaille à Luxembourg, fait le trajet matin et soir, plus d’une heure trente tous les jours. Elle ne s’en plaint pas mais une certaine lassitude se sent entre les mots, fatigue des va-et-vient mais aussi épuisement de son travail actuel. Je pense à mon emploi et à la même lassitude qui m’assaille si souvent. Nous parlons lectures évidemment. Cathy tient un blog de chroniques et critiques depuis plusieurs années. C’est une dévoreuse de livres et sa passion est communicative. Nous évoquons les visages passés, de l’émotion transporté de porte en porte et tout cela nous poussent tard dans la nuit jusqu’au jour prochain.
Je me couche sur son canapé vers une heure du matin, harassé mais heureux.
Le lendemain tôt je fais le tour de l’appartement en compagnie de #lechat qui me suit dans chaque découverte. Je prends des photos tout en faisant attention ne pas tomber dans le vol d’intimité. Cathy me rejoint quelques heures plus tard. Nous avions prévu que je l’accompagne à Luxembourg ce matin mais le gris Messin et la pluie qui redouble nous en dissuade. Je la quitte vers neuf trente en voulant sortir de l’appartement par la porte de sa penderie, ce qui habille mon départ de rires et chaleurs. (Penser à télécharger l’appli. GPS pour appartement inconnu)
Merci Cathy.

Je prends la route pour Nancy à vitesse réduite. Comme Cortazar et Dunlop sur leur autoroute entre Paris et Marseille, je veux convoquer la lenteur, m’arrêter souvent pour lire, boire, manger, regarder, écouter, rêver. J’ai un peu de temps avant de rejoindre Isabelle Flaten. Je n’en fais pas grand-chose et c’est bien.
A quatorze heures, j’arrive dans un quartier au calme qui m’interpelle. Après Paris la bruyante et Metz la pluvieuse, le soleil et l’apaisement sont au rendez-vous. Isabelle m’accueille avec un plaisir non dissimulé. Nous nous connaissons peu sur le réseau. Découverts récemment grâce à la revue FPM dans laquelle nous avons été publiés tous les deux, nos univers se sont croisés et désormais ce sont nos visages qui se parlent. L’entrevue est douce autour de cafés et macarons qui sourient.
Isabelle ne sait pas parler. C’est ce qu’elle dit à chaque fin de phrase. Je la trouve pour ma part éloquente et si, de fait, ses propos sont hésitants ou hachés, son corps et ses gestes se chargent largement de compenser le trouble. La discussion est animée et très agréable. Elle me pose beaucoup de questions sur le tour, s’émerveille de l’idée, me confie l’hésitation, au vu de notre récente connexion facebookienne, qu’elle a éprouvé avant de m’inviter. Elle est ravie d’avoir surpassé ce doute et moi aussi. Nous parlons littérature évidemment, beaucoup. Les auteurs et leur évocation font l’effet d’une douche bienfaitrice et bientôt, Isabelle va jouer le zébulon en bondissant à plusieurs reprises de son fauteuil vers sa bibliothèque pour me faire découvrir plusieurs livres (les siens) et ceux des autres.  Nous abordons aussi comment nous sommes arrivés en littérature, quel est notre parcours de vie qui nous a amené à cette rencontre et très vite nos lectures provoquent des émotions fortes. Le moment est délicieux en bouche comme les macarons que j’enfile goulument. Je repars avec un sachet de congélation plein d’un kilo de livres offerts. Je veux en retour lui offrir Mordre la neige d’Anna de Sandre mais elle refuse catégoriquement, remettant le recueil dans mon sac avec autorité. Elle accepte néanmoins la bouteille de vin que je sors du ventre de fafnerito et l’embrassade est tendre et sincère.
Merci Isabelle.

Je suis encore en retard. Une heure à rattraper sur ma feuille de route. Une heure que je ne rattraperai pas et qui plus tard me fera rater la rencontre avec la compagne de Franck Queyraud. Fatalement, il était prévisible que mon absence au temps finisse par avoir des répercussions désolées.
Quelques hectomètres seulement et je rejoins Jean-Claude par les rues de Nancy. Je tourne, vire, laisse tomber le GPS qui ne sert qu’à me perdre encore un peu plus. J’arrive vers dix-sept heures au siège de FPM (Festival Permanent des Mots, jeune revue qu’anime Jean-Claude en enfilant les numéros avec une célérité qui fait plaisir). Nous évoquons la revue et son avenir, ce qu’il y met dedans de lui et de ses lectures en ligne, des recherches d’auteurs qu’il effectue sur les blogs via Google, notre ami à tous. Il a l’air fatigué et d’ailleurs me dit que la période est à la récupération, au repos estival avec sa compagne et ses enfants. Nous passons un peu plus d’une heure ensemble et je repars avec le numéro 6 de la revue qui sort en septembre. Je sors dans la rue, cherche Fafnerito et étonnamment tombe sur lui en quelques minutes alors qu’à l’aller j’avais tourné une demi-heure avant d’arriver à bon port. Décidément, la géographie des villes demeure un grand mystère pour moi. Dans la voiture, je repense à Jean-Claude et combien il est touchant à attacher la littérature par le petit bout des blogs, publications  si décriées dans les milieux littéraires qui se veulent autorité.
Merci Jean-Claude.

J’oriente Fafnerito au sud vers Strasbourg et la route en fin de journée est difficile. La fatigue s’accumule mais elle est bien petite par rapport à la plénitude que ce voyage et vos visages me procurent. Je vais arriver tard et j’en informe Franck. Je m’arrête faire une pause sur une aire déserte comme je les affectionne. Si déserte que la société de l’autoroute a même oublié de construire des toilettes. Je m’installe, ordinateur sur table en pierre face à l’autoroute, pour publier quelques photos mais le faible réseau m’en dissuade. Je reste hagard sur cette aire pendant une demi-heure à lutter contre le faible débit de mon téléphone et de mon cerveau.
J’arrive à Strasbourg vers vingt-et-une heures. Franck m’attend, la table dressée et le pinot noir débouché. Sa compagne qui doit se lever tôt le lendemain est allée se coucher et, me dit-il, est désolée de ne pas avoir pu me rencontrer. Je suis gêné par mon retard et réitère mes excuses dispensées quelques heures plus tôt par SMS, d’autant que cette course à la lenteur me prive d’un visage supplémentaire. Nous prenons le temps, malgré l’heure tardive, de déguster deux bières brunes rafraîchissantes. Elles se diffusent dans nos têtes et amorcent une discussion fluide et passionnée sur le travail et la mission de Franck en bibliothèque puis en large débordement sur la littérature que nous aimons.
Le pinot noir et les Flammekueches cuites à point ++ viennent titiller nos papilles et la transmission du savoir chère à Franck se marie harmonieusement avec ma curiosité. Je note plusieurs recommandations. Il m’offre des livres importants pour lui, notamment de la science-fiction « intelligente » loin du cliché de la guerre des étoiles dans laquelle Franck puisse l’imaginaire nécessaire à sa vie.
Je me couche peu après avoir franchi l’autre jour et franchi l’autre tout court, son visage désormais en mémoire.
Le lendemain vers sept heures, je suis tout près de Florence, la compagne de Franck, elle se douche et je suis aux toilettes attenantes. Pas vraiment l’heure ni l’endroit pour faire connaissance. J’attends que l’eau de la douche coule pour sortir de ma cachette et regagner ma chambre à pas de sioux. Je poste quelques photos et Franck me rejoint pour le petit-déjeuner. Nous reprenons le cours de notre discussion là où nous l’avions laissée la veille. Plusieurs nouvelles évocations de livres, d’engagements littéraires forts dans le travail de Franck. Nous parlons ici de transmissions du savoir, de l’utilité du Lire dans une société qui trop souvent est présentée en perdition culturelle. Il me donne à lire un fascicule « fondateur » de Neil Gaiman. Courte retranscription d’une conférence de l’auteur qui a le mérite en quelques mots simples de poser les enjeux dans le domaine. (« Pourquoi notre futur dépend des bibliothèques, de la lecture et de l’imagination » publié Au Diable Vauvert)
Neuf heures. Il y a quelques heures, je ne connaissais pas Franck et voilà qu’il se prépare à aller travailler en laissant vaquer dans son antre un quasi-inconnu. L’étrangeté de l’instant me laisse perplexe et quand je referme la porte sur Franck, l’irréalité de la scène me saute aux yeux. Je me retrouve seul et hésitant dans cette maison que je découvre pour la première fois à la lumière du jour. Je prends quelques photos et vais me doucher. Je quitte l’appartement vers dix heures. Figé sur le seuil, la main sur la poignée de la porte, une nouvelle émotion me parvient sans vraiment savoir qu’elle en est la teneur. Je claque la porte vivement pour m’assurer qu’elle se ferme bien et dévale les escaliers comme si je fuyais.
Merci Franck
https://naturewriting.wordpress.com/ (Rick Bass et les nature writers)

05/08 Il est quatorze heures et quelques. J’ai faim et la carte du Kougelhoff (pourquoi tant de haine pour la diction dans cette région ?) me propose une galette de pommes de terre au munster chaud. Je crains l’haleine tue-mouches mais je peux me le permettre, je ne croise les prochains visages que ce soir à Mulhouse où Eric et sa compagne m’attendent.
  • 5.8.15

Jour 7-8 – Montreuil, Paris #roadtrip #TFV #LesVisages

TFV
03/08 7h - Je sors d’une nuit à la belle étoile sur une terrasse en plein Paris, tout près de Montmartre. J’aurai voulu fictionner mon parcours, je n’aurai jamais pu inventer un tel moment. L’air est doux et sur les pavés, j’entends des talons qui claquent. Mon hôte toussote et sort de sa nuit comme on hisse un drapeau.

Le week-end une nouvelle fois a été dense. Samedi matin, j’ai déposé Christophe à la gare de l’Est. La partance est toujours délicate. Il va voyager vers Strasbourg, retrouver son fils et ses « Mi Ricordi ». Il écrira d’autres « Je me souviens » dans le train à moins qu’il ne capte en déplacement des grains d’instants pour alimenter la jauge de son instagram. Je l’embrasse devant une grille, Fafnerito en double file. Christophe aussi me double, souvent. Christophe et Christophe, une évidence. Il file. Je ne veux pas le quitter.

Je passe la journée à Bastille à écrire les jours 5 et 6 de ce tour, puis Place des Vosges où j’écrase une sieste d’une heure sur la pelouse fraiche. En fin d’après-midi, je trouve la belle Mathilde au bord du Canal de l’Arsenal de Bastille. Nous nous baladons autour du canal et je parle beaucoup de moi. Je fais la remarque à Mathilde en voulant me dégager de mes propos nombrilistes pour en apprendre davantage sur son parcours et je serai surpris qu’elle s’en offusque. Nous parlons littérature bien sûr, web littéraire évidemment mais aussi de ce qui me préoccupe, à savoir de l’intime que je reçois des visages à chaque passage. De l’intime à valeur et intensité variables mais à chaque entrevue prise dans l’étau du temps, apparaissent des confidences diverses qui sont d’habitude réservées, me semble-t-il, au plus proches amis. La question et les enjeux restent ouverts et c’est certainement mieux ainsi.
Nous flânons dans Paris et une vraie présence d’amitié circule entre les murs. Nous atterrissons sans vraiment l’avoir décidé à l’hôtel de Sens où se cache une magnifique bibliothèque. Malgré que l’accès soit réservé aux abonnés, nous obtenons sans rien demander l’autorisation de visiter. Il semble que notre parcours non balisé soit totalement ouvert devant nous, et que rien ne puisse vraiment l’empêcher d’exister. Nous terminons cette entrevue rapide autour d’un Vittel fraise et d’un Perrier tranche (à lire avec l’accent du sud ; veuillez bien appuyer sur le phonème en AN). Le Vittel fraise de Mathilde qui en fait est un Evian nous fait sourire de par son côté enfantin et suranné. Je quitte Mathilde devant le parking où se repose Fafnerito depuis huit heures le matin. Dans les yeux de Mathilde, une émotion perceptible. Je cache la mienne pour ne pas me laisser déborder. Nous nous promettons de se revoir très vite. C’est de l’allant sincère mais nous savons tous deux que l’implacable distance géographique qui nous sépare demeurera un frein.
Merci Mathide

Je roule dans Paris et la place de la Concorde dans son immensité m’angoisse autant qu’elle me ravit. Ce large cercle pavé autour duquel un troupeau de voitures s’apprivoise est aussi beau qu’un ballet équestre. Les sabots pneumatiques claquent sur le pavé et me secoue de l’intérieur alors que dans le coffre de la voiture tintent les bouteilles de vin - offrandes à mes hôtes futurs. Vingt minutes de slalom géant dans les artères de la capitale et me voilà au pied de l’immeuble où habite Astrid. A peine arrivé, je la vois surgir – robe rouge – dans la rue. Elle est étonnée de tomber ainsi sur moi. Premier croisement de regards dans un sourire. Je stationne Fafnerito et la rejoins. Je me trompe d’étage, erre un instant dans l’attente qu’elle m’ouvre la porte. Aucun nom sur les portes pour m’indiquer sa présence et je finis par comprendre qu’elle n’est pas au second étage mais au troisième. 
L’appartement est beau et large, décoré avec goût. Je m’y sens bien dès les premières secondes. Sur la terrasse, je découvre la vue des fenêtres. En exergue, ses textes courts publiés sur facebook, je me rappelle. De ses fulgurances qui vous emportent, l’imaginaire en miroir. C’est excitant de découvrir les lieux où la création se fait, de côtoyer les murs qui ont vu se clore Topolina et d’autres textes de l’auteure. 
« Le vieil homme du premier est parti. Ses beaux et lourds rideaux blancs sont fermés, reste une petite fente ouverte sur le noir. Il n'est pas assez vieux pour que je ne pense pas qu'il est parti en vacances, les gens qui ne travaillent plus s'en vont aussi. Pourquoi alors cette petite angoisse de me dire et s'il ne revenait pas ? Le soleil tape fort, il est blanc, sauvage dès le matin - ça doit être pour ça.
(Vue de ma fenêtre) »
Astrid Waliszek - statut publié le 01/08/2015
Nous faisons connaissance et la parole est fluide, les sourires larges. Elle me présente Ellie, son fils. Je trouve un jeune homme pareil au mien, quinze ans et du rêve plein la tête. Il joue à des jeux en ligne, beaucoup (trop, sûrement) comme nombre de jeunes gens de son âge. Encore une similitude avec mon fils, accroché à ces mondes parallèles, univers paradoxalement très factuels et qui offrent une évasion enviée, celle-là même que l’adolescence peine à trouver dans la réalité. Astrid et Elie sont beaux ensemble. Je redécouvre l’handicap d’Elie que j’avais étonnamment oublié. L’autisme me fait face et je le prends comme il est, sans intellectualisation ni gêne. Elie est mon fils. Mon fils est Elie. La preuve, ils jouent tous les deux à League of legends.
Nous dinons tous les trois puis laissons Elie défoncer sa souris pour rejoindre Montmartre. La nuit et Astrid sont douces. Je suis bien dans ce décor de carte postale. Astrid m’en extirpe en me faisant découvrir SON Montmartre. Les lieux rencontrés et racontés par ceux qui les vivent sont bien plus intéressants. C’est une évidence à laquelle j’accroche une nouvelle fois mes wagons. Le train est rapide, les verres de l’amitié nombreux. Elle aborde les gens avec une telle ferveur que j’aime à me décaler pour l’observer. On lui décoche des sourires amples, des accolades généreuses. C’est la princesse de Montmartre ! Le vin blanc est frais et ma tête chauffe. Nous essayons de compter les verres mais même le lendemain le dénombrement reste flou. Comme les verres, au bar ou attablés, nous enfilons les sujets les uns après les autres sans programmation ni séduction exagérées. Je suis juste bien et heureux avec elle dans un Paris qui d’habitude m’affole par sa pesanteur et la multitude de ses visages. 
Nous rentrons tard dans la nuit et je me couche au côté d’Elie. Il dort à poings fermés. Même s’il ne peut pas m’entendre correctement, je reste à pas feutrés pour ne pas le réveiller jusqu’à atteindre mon lit dans lequel je m’écrase dans un relent aigre doux d’alcool.
Le lendemain, la grasse matinée me tiendra lourd sur ma couche jusqu’à neuf heures. Le soleil a déjà envahi la terrasse et les fenêtres d’en face ne se voient qu’en aveugle, une main au-dessus du front. Il y a toujours un mouvement derrière les rideaux qui appelle Astrid à l’attention. A plusieurs reprises, elle lâche des regards et m’invite à la rejoindre dans sa rêverie. Rêverie qui devient vite fiction, carburant de son écriture. Je repense à Christophe Grossi et son infraordinaire modelé en fragments. Astrid travaille la même matière mais la façonne en mini-romans (vue de ma fenêtre) laissant au lecteur le loisir de les déplier en œuvre imaginaire.
Nous sortons en fin de matinée pour prendre le petit-déjeuner au TERRASS HOTEL. La vue de Paris depuis la terrasse du septième étage est somptueuse. Elle pourrait couper le souffle ou je pourrais l’affubler en métaphore pompeuse comme le toit du monde, mais ces expressions aussi convenues et explicites qu’elles soient ne peuvent pas exprimer toute la splendeur du point de vivre que j’éprouve. Nous avons raté le petit-déjeuner servi uniquement jusqu’à dix heures trente (le temps, cet insaisissable, nous file entre les langues) mais que cela ne tienne nous y reviendrons le lendemain en prenant soin de changer la couleur de la robe d’Astrid - si coquette lady au point d’enchainer les hommes à la terrasse et à la teinte de ses toilettes.

En milieu d’après-midi et après une rapide sieste, j’enfourche Fafnerito pour trouver André et Monique à « l’écritoire », place de la Sorbonne. André arbore un polo jaune qui me fait garder mes lunettes de soleil malgré les ombres douces qui caressent notre table. Nous nous saluons d’une bise confraternelle, avec à nouveau l’impression que nous sommes des inséparables au sens volatile des perroquets du sud de l’Afrique – et rapport aussi certain avec la couleur du polo. 
Monique nous rejoint quelques minutes plus tard, lunettes cerclés de rouge ou d'orange et discrétion quasi-muette tant débrayer la logorrhée d’André apparaît comme un travail de forçat. Cet homme est touchant de sensibilité et de culture, son verbe est haut et haletant. Je l’écoute religieusement même si parfois, à la faveur d’une bière assommante, je le perds dans les interstices subtiles de son raisonnement. J’apprends entre autres choses qu’il va enfin être publié chez publie.net en numérique et impression à la demande (dès septembre me dit-il). J’en suis ravi pour lui qui n’avait de cesse jusqu’alors de se poser des questions existentielles sur son écriture et la publication éditée. Monique est tout aussi heureuse de cette nouvelle et sa complicité ancienne avec André ne semble pas souffrir de cette monopolisation de la parole. J’étais venu pour l’entendre et l’écouter, cela a été amplement le cas. Monique évoque les blogs avant Facebook et Twitter. Elle a arrêté toute publication internet depuis et la nostalgie de cette époque, aussi récente par le temps qu’elle nous semble éloignée au regard des mutations rapides du web et du web littéraire plus particulièrement, cette nostalgie donc, nous renvoie naturellement à parler du regretté Dominique Chaussois, Pluplu du blog Depluloin pour les extimes, artiste et auteur magnifique fort en loufoquerie et présence affable sur le web. http://jamais-de-la-vie.over-blog.com/
Je quitte André et Monique en fin d’après-midi pour retrouver Astrid et Elie. 

Un rendez-vous prévu le soir sera annulé et nous passerons une seconde soirée tout aussi agréable que la première en évitant de remonter à Montmartre où, il faut se l’avouer, il pleut du vin blanc comme s’abattent les rayons du soleil sur cet été magnifique. Après un verre rapide en ville, nous retournons sur la terrasse, sur MA terrasse. MA terrasse : Quand j’aime, je vire vite les pronoms indéfinis pour les rendre possessifs. D’ailleurs, l’évocation de dormir à ciel ouvert en face des fenêtres passe vite de son état hypothétique et enfantin à la réalité grâce à deux coups de mains habiles d’Astrid qui transforment le canapé en lit douillet. Un oreiller et une couette compléteront le théâtre de ma nuit.
Quelques lignes des « autonautes » et je m’endors aussi vite que la veille malgré le bruit des véhicules sur les pavés et l’air frais qui s’engouffre entre mes orteils. La nuit sera néanmoins peu agitée malgré un réveil bien avant le soleil. Je retrouve alors mes habitudes matinales à fortes doses de café et de Twitter par la tête #parlatete. https://twitter.com/hashtag/parlatete
J’apprécie la maison hôte endormie. L’intime affleure mais ne me blesse pas. Je suis de passage, en dedans quelques heures pour juste en effleurer l’instant.
Astrid me rejoint vers huit heures, réveillée comme un seul homme. Je sais pas là, je sais pas là à ce moment précis, combien cette femme est femme. Nous reprenons notre discussion toujours en inspiration et observation des fenêtres : le petit chat noir malingre qui glisse sur les bordures, l’homme torse nu qui fait lâcher un petit cru aigu à Astrid, les jeunes tourtereaux qui quittent la fenêtre pour s’embarquer dans un beau et ancien cabriolet pour une semaine de route et cabrioles folles.
Fin de matinée, nous réussissons au quart d’heure prés à ne pas louper la fin du service au TERRASS HOTEL. Un petit-déjeuner continental pris entre deux paroles qui s’intiment et l’envie de ne plus partir me reprend. Rester à Paris dans un tel cadre tient du rêve. Le tirer à soi trop longtemps pourrait le casser. 
Je salue Elie réfugié dans sa chambre. Il se tourne vers moi avec son sourire à lui et ses mots ceignant l’air: « Salut. Ferme bien la porte s’il te plait. » Mes sacs sont prêts. Je tourne un instant dans l’appartement pour voir si je n’ai rien oublié mais je sais que c’est simplement pour retarder le départ de quelques minutes.
Astrid m’offre une belle accolade comme celles qu’elles dispensent aux gouailleurs de Montmartre. Nous échangeons nos gentillesses et nos solitudes heureuses et je prends l’ascenseur le cœur lourd d’une nouvelle amitié.
Merci Astrid.
Merci Elie.


03/08 - Il est 16h00 sur l’autoroute A4 comme ailleurs mais depuis le départ, il me semble que les aires d’autoroute sont des espace-temps définis, des îlots de réalité où je retrouve le rythme des journées et que, le reste de ce temps parcellaire, les visages et les lieux que je rencontre sont ailleurs, plantés dans l’emballement et l’émotion d’une humanité fantasmée.
Je suis attendu à Metz chez Cathy pour la fin de la journée

  • 3.8.15

Jour 5-6 – Lacanau, Saintes, Nantes, Orléans, Paris #roadtrip #TFV #LesVisages

TFV
La pluie fine à Lacanau Océan dès le réveil, un dix-huit degrés qui réveille et une nuit seul à apprécier les rencontres passées ces quatre premiers jours. De l’émotion aussi à la lecture du billet de Dominique Boudou. Elle me tire au matin un sourire avec quelques sanglots dans la gorge quand je relis les mots bienveillants de cet auteur qui me touche tant. Je remballe ma sensibilité dans la trousse de toilettes et reprends la route à treize heures après avoir pris quelques embruns d’océan près du Kayok, restaurant surplombant la plage. 
Arrivée à Saintes en milieu d’après-midi où je rejoins Rose dans son charmant appartement lumineux. Un café et la discussion s’anime, légère et insouciante. Au mur, une photo de mains en noir et blanc attire mon oeil. Un artiste que connaît bien Rose, de ces artistes d’un autre temps, amis des stars des années cinquante et soixante. Rose me parle avec émotion de Gérald Bloncourt, me montre ses livres de photos, me dit combien l’amitié de ce désormais vieux monsieur compte pour elle. Comme moi, elle semble (re)découvrir ces années-là par des clichés surannés. Cette mémoire en noir et blanc, ces personnages célèbres ou anonymes qui par le talent du metteur en boîte argentique, nous font revivre des instants magiques. Nous n’éviterons pas le sujet qui la touche en ce moment, au plus près de son intimité. La maladie doit être un sujet dont on parle, avec simplicité et sans emphase. Elle m’écrira quelques heures plus tard qu’elle m’a trouvé les traits tirés, fatigué. Que dire de cette bienveillance quand on sait ce qu’elle a traversé et traverse encore. Rien mais avec plein de cœurs enrobés de rhubarbe. 

Fin de soirée sur la route, j’ai des crampes au mollet droit comme un sportif qui ne se serait pas assez échauffé. Pourtant je suis chaud, bouillonnant de bonheur mais aussi empli de l’intime que les visages et leur histoire me laissent dans tout le corps. J’arrive au Pallet près de Nantes vers  vingt-et-une heures. Pas besoin de sonner à la porte, deux molosses au jappement affolé se chargent d’annoncer mon arrivée. Jany vient m’ouvrir et parque les chiens dans son salon pour éviter qu’ils ne me bouffent. Je ne le montre pas mais les crocs pointus et pointés vers moi me flanquent une trouille qui me sort rapidement de la léthargie de la route. 
Les chiens me sentent partout, lèchent mes mains et nous faisons connaissance tranquillement. Très vite, ils m’acceptent comme Jany et Jean-Michel qui à coup de Grinbergen et de Muscadet brisent une glace qui n’a même pas eu le temps de prendre. Nous devisons sur nos vies, nos parcours professionnels et rapidement la Bretagne s’invite à notre table. Par la grand-mère bigoudène dont la présence est palpable dans leurs têtes comme dans leurs cœurs. Elle s’invite à notre table par l’entremise d’une photo que va chercher Jany dans, j’imagine, sa chambre à coucher. Elle me montre cette vieille dame qui me rappelle ma Mamé Marie. Même posture droite et même austérité qu’un sourire ouvert contredit. Elle passera le restant de la soirée avec nous comme une vigie, un aïeul en veille. Les verres de muscadet s’enfilent dans les gosiers et en guise d’entrée un bol de bigorneaux vient faire de l’oeil à la grand-mère. Je suis d’une maladresse grotesque pour dépiauter ces bestiaux, ce qui provoque l’alacrité et la moquerie de Jany. Une photo publiée sur facebook se chargera d’immortaliser cet instant de communion dans le rire. Nous nous couchons très tard, après une tisane somnifère qui me fera embrasser Morphée du bout de lèvres sans que je n’en goûte le plaisir. 
Merci Jean-Michel http://almacorda.com/ (joueur de mandoline qui fera l'objet certainement d'un billet, plus tard)

Après un réveil difficile et une matinée douce à papoter avec Jany de son écriture et de son recueil (Avec dessus dessous chez Gros Textes), je taille la route vers Nantes à la rencontre d’Anne. Nous déjeunons à la cantine du voyage (ça ne s’invente pas !) en échangeant nos vies comme une balle dans une partie de tennis. Le temps compressé qui m’est imposé par ce périple fou nous pousse à la synthèse et par là-même à l’important. Je fais à nouveau un plein de vie entre une bière et une cuisse de poulet. Je raccompagne Anne sur le quai des Antilles sur l’île de Nantes, l’aide à mettre son sac lourd d’une unité centrale d’ordinateur qu’elle vient d’acheter et la regarde s’enfuir à vélo à un train d’enfer. 

Il est quinze heures et j’ai encore prés de quatre heures de route à faire pour rejoindre Orléans et Michel Brosseau. J’essaie de l’appeler deux ou trois fois mais je n’arrive pas à le joindre. Un instant, je pense à l’incertitude de la nuit à venir. Il m’a oublié, peut-être. Je devrais réserver un hôtel au cas où il me ferait faux bond. Puis je m’aperçois que le numéro que m’a donné Michel est un numéro de téléphone fixe et qu’il n’est certainement et tout simplement pas chez lui. Je prends la route vers lui en me disant que je rappellerai en début de soirée, heure où tout un chacun rentre chez lui. 
L’autoroute est longue et je m’arrête fréquemment. J’essaie d’imposer de la lenteur à l’autoroute mais elle n’en fait qu’à sa tête en me poussant toujours plus loin, en m’empressant de quitter chaque lieu que je voudrai investir. J’arrive néanmoins à lire Cortazar et Dunlop sur une aire de repos et j’entrouvre des portes passerelles avec ma fafnerito, petite sœur de fafner le combi Volkswagen avec lequel Julio et Carol ont traversé de long et surtout en large l’autoroute qui mène de Paris à Marseille. Je suis un autonaute plus de trente après le périple de la cosmoroute et cette lecture me ravit. Au revers d’une page, Cortazar tente de sortir de l’aire, de ce lieu fermé sans autre issue que le sens de la route. Il y parvient mais à pied et il évoque la transgression enfantine, celle là-même que je sens en moi depuis le début du voyage. Une maison fermière au bout de mon aire invite à cette même infraction : la rejoindre en enjambant les petites haies d’arbustes malades de la pollution est chose facile. Ce sont les seules barrières entre ce lieu soi-disant clos et moi. Je ne le ferai pas, je préfère que ce soit plus tard, plus loin sur une autre aire quand Julio et Carol décideront de m’y inviter.

Vingt heures trente et j’entre dans St Jean de Braye. La voix féminine du GPS est poussive à moins que ce ne soit mes oreilles qui ne supportent plus cette parole lancinante sans aucune modulation de fatigue. J’aimerais parfois qu’elle épouse mon état du moment, ma plénitude comme ma lassitude. Je me gare dans la rue de Michel. Je chercher le 82 mais il n’existe pas. Je saute du 80 au 84, laissant le 82 dans un trou noir. J’appelle au secours avant de tomber dans une faille temporelle et, Ô miracle, Michel apparaît pour combler la numération manquante et le vide qui commençaient à s’emparer de ma tête. J’entre et fait connaissance des lieux et d’Isabelle, sa compagne. Je reconnais Michel comme un des miens, un de ses taiseux qui timidement se font à l’autre et à la parole. La soirée passe à une vitesse vertigineuse si bien que je décroche un bâillement gênant à minuit passée pensant être un inconvenant invité qui affiche sa lassitude dès l’apéritif. De la musique, des disques vinyle, de la littérature qui se fait et l’évocation touchante de la rencontre de Michel avec Julien Gracq, tout cela et encore plus nous mènent jusqu’au repas fait de bonne barbaque bienvenue et, la nuit déjà bien allongée, je me couche avec elle dans un esprit remué d’amitié.  
Le lendemain, nous passons un moment agréable et bucolique au bord de la Loire. Isabelle nous observe comme des écrivains que Michel et moi ne voulons pas être. Elle s’interroge sur nos humilités renversées, sur le « taire » de nos travaux respectifs. Nous évoquons une nouvelle fois la mémoire, le souvenir que le lieu distille dans les frondaisons et sur le souffle sourd qui balaye les herbes hautes. Revenus chez Michel, il m’offre son livre Entre-deux édité chez La Gidouille tandis qu’Isabelle me montre un de ses dessins-portraits d’hommes noirs aux lèvres gonflés et parfaitement réussies. Je suis touché par le cadeau et par le talent caché d’Isabelle. Je prends congés vers treize heures. J’ai envie d’écrire et de rejoindre Julio et Carol dans leur aire de repos.
Merci Michel et Isabelle. http://www.xn--chatperch-p1a2i.net/spip/

Je roule vite, trop vite. Je suis pressé de me poser, pressé d’écrire de peur d’oublier l’essentiel. J’ai faim aussi. Je m’arrête à la première aire. Elle est bondée de gens qui zigzaguent dans tous les sens. Ça me donne le vertige. Je fais la queue une vingtaine de minutes pour un pauvre sandwich et une bouteille d’eau. Je n’ai qu’une hâte : sortir de ce bouillon de gens trop bavards, trop touristes. La prochaine aire sera la bonne. De ces aires sans aucun commerce, simplement le nécessaire, des toilettes et des bancs sous les pins. Je suis bien et m’installe à une table en pierre pour déjeuner et écrire. C’est sans compter sur une intruse qui, alléchée par la mayonnaise, s’est planquée dans mon sandwich pour sortir juste au moment où je croque dedans. Piqure d’abeille ou de guêpe - je ne sais - à l’intérieur de la lèvre et gonflement instantané m’ont obligé à quitter l’autoroute pour gagner la pharmacie la plus proche à Artenay.  Un antistaminique et un relent d’hypocondrie plus tard, je reprends la route vers Montreuil et Christophe Grossi, frustré de ne pas avoir écrit. 

J’arrive chez Christophe vers dix-sept heures, la lèvre en dégonflement et un léger mal au ventre. Il me trouve fatigué par la voix qui l’appelle au téléphone pour chercher son chemin. Je le suis, fatigué, mais heureux de revoir Christophe trois ans après notre première rencontre lors de l’édition du salon du livre de Paris. Christophe et Christophe réunis. Souvent je pense à lui comme à un frère d’écriture et bien que nos inspirations soient différentes, avec lui aussi, est présent ce qui nous lie : l’impérieux besoin de saisir les strates du temps et de la mémoire. Il a désormais la même barbe blanche que moi bien qu’elle soit mieux coupée. Ma coquetterie est jalouse. Je le trouve agenouillé derrière sa fille à lui faire de petites couettes et un chignon d’amour dans les cheveux. Ils sont émouvants tous les deux, là, à toucher l’infra-ordinaire comme le nomme Christophe. Christophe est beau jusque dans ses gestes et ses paroles qu’il me distille avec douceur. Nous sortons au parc près de chez lui, ce même parc où il va tous les jours avec sa fille et dans lequel il cueille des instantanés postés sur Instagram. C’est sa matière à écrire, sa pâte à dire. Il reprend régulièrement ces clichés ordinaires, sous-ordinaires, pour les publier sur son site deboitements.net mais avec un an voire un an et demi de décalage pour rapport à la capture initiale. Ce que donne à voir Christophe pour lui et le lecteur forme un kaléidoscope du temps qui s’écoule dans le sous-bassement de nos vies. 
En fin de journée, nous retrouvons Catherine, sa compagne, tout sourire, parisienne enjouée que je suis ravi de rencontrer. Je mesure l’accueil car je sais pour Christophe l’intime précieux et à préserver. Après un Tchaooo tonitruant du petit bout qui rythme leur vie, le rosé s’impose en pourvoyeur des langues et précède le dos de cabillaud savoureux. La soirée coule dans nos têtes aussi bien que le vin en partage amical. Les évocations sont nombreuses, la date importante, à la croisée des chemins entre Christophe et Christophe. Nous voyons des signes, la fin de de son congés parental, son départ précipité le lendemain vers Strasbourg, son roadtrip conté dans Va-t’en va-t’en c’est mieux pour tout le monde sorti chez Publie.net en 2011. http://deboitements.net/spip.php?article17
Le lien avec Christophe se conforte plus que jamais et pour clore cette première semaine, il ne pouvait être que lui.
Merci Christophe, Catherine et Bianca.

01/08 11h00 – Je suis attablé à un bistrot face à la place de la Bastille. C’est bruyant mais il est fait doux. J’ai trop bu de café et trop fumé. Mathilde Roux me rejoindra cet après-midi j’irai dormir ce soir chez Astrid. Beaucoup de gens à voir sur Paris. Le tour continue… 

  

  • 1.8.15

Jour 3-4 – Mézin, Bordeaux, Bruges, Lacanau #roadtrip #TFV #LesVisages

TFV
Dimanche 26/7 en fin de journée, j’entre dans Mézin, petit village où seules les voitures stationnées dans les rues étroites attestent de la présence de vies planquées derrière les rideaux. Je toque au 19 sur une petite porte en bois. Un grand et longiligne garçon, cheveu brun et petite barbiche, me décoche un grand sourire. William Mathieu m’accueille dans son atelier de peintre. Odeur de gouache dans le foutraque de ses peintures, des tableaux partout sur des étagères et sur les murs des mots en liste qui prouvent qu’à l’étage se trouve une écrivaine. Marianne dévale les escaliers et l’ouverture entre nous trois s’opèrent naturellement. Une soirée de discussions, de sourires et de plaisir végétarien (j’ai cherché la barbaque pour mordre mon plaisir d’être ici mais en vain), une visite nocturne pour voir l’installation de William dans une église désacralisée – un choc artistique entre l’architecture du XIIe ou XIIIe siècle et l’art contemporain dispensé par William, un art en mouvance empli de questionnement et de rêveries - puis une nuit dans l’atelier à capturer dans ma boîte à mémoire les portraits peints par William, des auteurs invités au dernier festival organisé par Marianne : Muriéle, Jean-Jacques, Marlène et les autres, des visages connus ou à connaître. A côte de moi comme un gardien du temple, gribouille le chat prend possession de mon sac de voyage et s’endort avec moi. Le lendemain matin tôt, je sors seul et j’arpente Mézin et ses tocsins matinaux. Le village désert est apaisant, propice au vagabondage, je me perds dans les ruelles entre la place de l’hôtel de ville, une bibliothèque aux allures de supérette et un café concert aux portes barricadées comme si ce lieu à tapages n’avait pas résisté à la quiétude du lieu.
pour votre accueil chaleureux.

Lundi 27/7 et la route qui défile dans le Lot-et-Garonne pour se payer l’aquitaine après une poignée de kilomètres. L’autoroute bruyante me crée un chaud-froid, contraste avec les ruelles posées de Mézin. Je suis alangui dans la voiture et glisse tranquillement, fenêtres fermées, Clementine dans les oreilles me rassure tandis que Chet baker lui fait écho par intermittence comme pour lui dire et - je souris – peut-être me dire à moi aussi : vas-y mon gars, continue ! Sur la première aire d’autoroute, je m’arrête pour déjeuner et incroyable hasard ou est-ce un autre un autre coup du destin, je croise une ancienne collègue de travail, chère à mon cœur. Dix ans de vie à se raconter ne tiennent pas sur une aire d’autoroute et malgré la discussion convenue, nous échangeons nos nouveaux numéros avant une accolade affable et trois bises appuyées.
Bordeaux pointe ses panneaux routiers bleu et blanc sur le bord de la route et bientôt les signalisations deviennent marrons encadrés de blanc et se parent de bouteilles de vins rouges stylisées. Le pays rêvé de Bacchus m’accueille en grande pompe, ville chauffée au rouge et architecture tape à l’oeil. Le GPS lui aussi surchauffe et la voix féminine qui m’accompagne depuis le début du périple bégaye, se marche sur les phonèmes, balbutie des noms de rues incompréhensibles mais tant bien que mal j’arrive chez Edith. Un petit couloir m’amène dans son refuge et à nouveau les sourires inondent les visages et délient les langues. Sur sa terrasse, ça cause littérature, cinéma. Ça suinte de nos vies entremêlées, de nos failles et de nos escarmouches, et tout ce qu’on ne dit pas transpire de deux chopes de bières. On est bien, on s’intensifie sous un léger soleil alors qu’un papillon aux ailes malades vient me percuter le visage. Comme apprivoisé il s’invite à notre table, donne une poésie particulière à cette rencontre. Une heure trop courte nous dépasse et je laisse Edith à ses obligations en promettant que la prochaine fois on ne laisserait pas notre discussion se faire couper les ailes par le temps.

Je m’arrête boire un Perrier citron au Napoléon III près de l’hôtel de 4 sœurs où l’hiver fut romantique. J’écrase le souvenir dans un cendrier et tape un rapide SMS pour prévenir Christine de mon arrivée.
Bruges en fin d’après-midi, une belle femme longiligne, cheveux poivre et sel bouffants, me raccorde au sourire permanent qui longe le parcours depuis le début. Dans sa maison aux souvenirs, Christine me loge comme un invité de prestige. Tout un appartement au rez-de-chaussée rien que pour moi. Chaque pièce emporte ma tête dans un autre temps, son temps à elle et les réminiscences miennes. D’emblée la discussion est large, les centres d’intérêts littéraires mais aussi autres s’impriment sur nos visages, des palimpsestes modernes où les émotions n’enfilent pas des perles mais les manipulent en experts humbles de la matière qui nous déborde. Autour d’un rafraîchissement, nous évoquons les âmes chères qui plus tard nous rejoindront. La première que nous allons cueillir dans son refuge et fidèle au visage qui occupait mon esprit durant toutes ces années cybernétiques. Son écriture en filigrane planquée sous ses cheveux en bataille me fait battre le corps. Je ne montre pas mon admiration, elle serait convenue et midinette mais mon cœur et ma tête tombent dans un univers surréaliste. Dominique dodeline avec une humilité qui me tirerait des larmes si j’abandonnais mon corps aux sentiments qui m’assaillent. Je coupe ici le flux des mots, me laisse porter par Christine en chef d’orchestre. J’écoute, j’observe, me remplis de cet instant tous les trois réunis dans sa petite voiture où la découverte de nos visages fait le plein de nos inconnus comme de nos disparus. La soirée s’installe, le haut-médoc se hume, le whisky sorti de la mémoire fraiche se déguste. La discussion à la fois légère et profonde, l’écoute bienveillante et les paroles douces, les stries du temps sur les visages, la culture simple et accessible, l’alacrité déliée, tout cela me ravit et renvoie dans les cordes tout ce que j’avais mis d’incongru, de folie, d’impossible dans ce voyage. Nous sommes rejoints par Brigitte, qui trouve sur nos visages l’apaisement nécessaire à la fin de sa journée mouvementée. Elle s’intègre à notre groupe comme si elle avait été avec nous depuis le début. Une évidence de plus quand je m’attarde sur les corps de Dominique et Brigitte assis côte à côte. Une évidence du lien, solide et jonché de péripéties qui fusionnent. Malgré leur différence d’apparence, ils sont là devant moi à deviser, en écoute, en accueil. Nous passons à table. Dans la salle à manger chargée de mémoire, nous savons qu’un convive de plus s’est assis à notre table. Nous n’en parlerons pas, ce sont des choses qui se passent de mots. Le repas et les échanges sont divins et élégants. Je suis sur un nuage sans savoir si c’est vraiment moi assis à cette table ou un ersatz de moi, un double sorti de mon corps.  Un coup de téléphone de mes enfants surexcités en milieu de soirée me rassurera sur la réalité qui se déroule sous mes yeux. Ils me questionneront sur ce qui se passe, sur ce que je fais et je serai incapable de leur dire tant les mots articulés sont pauvres pour exprimer ce que je vis.  L’heure tardive et les bâillements de Dominique apporteront la nuit à mes yeux. Un dernier verre de whisky madérisé et hors d’âge avec Christine alanguis sur son canapé et c’est un plein d’émotions exacerbé par l’alcool qui me traverse mais la fatigue l’emporte loin de toute évocation intellectuelle. Je regagne mon appartement d’invité, touche à chaque pas la mémoire en stèle. Je suis extrêmement touché et je prends quelques photos pour ne jamais oublier.  Je m’endors dans des draps souples, sur un lit tout aussi hors d’âge que le breuvage bu quelques minutes plus tôt. Je suis dans le présent comme dans le souvenir, un entre-deux, un passage en paix.
7h30 le lendemain, 28/07, la matinée est tout aussi dense que la veille, le tête-à-tête avec Christine est d’une richesse extraordinaire et nous amène à tomber quelques masques, le voile est levé, l’amitié posée sur la table, nous tournons autour heureux de nous. Avec la collation pour midi faite des restes de la veille, c’est comme si Brigitte et Dominique nous rejoignaient. Une nouvelle fois, perdus dans nos paroles, le temps nous rattrape. Déjà 13h30, l’heure de rejoindre Vincent en ville.

Retour au Napoléon III, l’attente est agréable, je feuillette Cortazar puis Anna de Sandre m’emporte en poésie avec le vent qui sèche mon émotion. Puis Vincent apparaît, gaillard solide, tête ronde et fatiguée. Je le regarde comme si je le connaissais depuis toujours. Je m’émerveille de cette proximité soudaine alors que, comme pour tous les autres, ce visage il y a quelques minutes m’était totalement inconnu. Les titres de recueil, les auteurs, les évocations, les vers libres et décousus que nous échangeons s’échappent et montent au ciel comme des signaux de fumées. Ça se tend dans les dendrites, ça secoue les corps dans l’immobilité apparente de nos membres, ça mixe des mots dans ma bouche pour atteindre à nouveau le trop plein à dire. Je sens en Vincent la même adrénaline l’assaillir et l’envie de bouger cette incandescence nous pousse à marcher dans la ville, à aller cueillir ce que nous fait lien. La librairie olympique sera le lieu de l’apaisement. Nous tairons tout ce qui nous bouscule dans le rayon poésie. Chaque livre fait sens, chaque couverture est une ouverture. Chaque titre, chaque écrivain nous rassemblent, créent la passerelle entre nous et le garde-fou pour nous préserver ensemble encore un peu plus. Encore prolonger ce moment semble être cause commune. Après la culture en bouillon et au delà de toute littérature, les ombres de nos disparus feront à nouveau sens. Le travail de la mémoire, l’exigence du souvenir installe dans nos corps une omniprésence sans lourdeur ni pathos et forment dans nos ventres un ciment d’amitié à prise rapide.
Je quitte Vincent avec l’envie de l’embrasser quand il me dit qu’il ne veut pas me laisser partir. L’abandon était à nos bouches.
Merci Vincent :

29/07 11h15, je me suis réfugié dans un hôtel à Lacanau océan pour digérer ces intenses quatre premiers jours et embrasser les embruns. Je suis rincé par une pluie fine et une émotion intense affleure à mes yeux. Je suis sorti de mon corps, cette prison qui s’entrouvre.
(prochaines étapes : Saintes avec Rose et Nantes avec Jany)


  • 29.7.15