La botte secrète

Nous formions un trio à part dans la cour du lycée. Deux garçons et une fille. Deux XY et une XX. Une équation à trois variables qui rarement n’arrive à se résoudre.

Pierre était un beau garçon, très distingué. Grand et élancé, il portait toujours de beaux pantalons bien taillés assortis dans les mêmes tons de chemises au col soigné. Il était sûr de lui et dégageait un charisme indéniable. Intelligent et doté d’un grand sens de l’humour, sa bienveillance envers la belle lui valait son dévouement. Elle, d’une beauté rare, attirait le regard dés la première seconde. Pourvue d’un rire tonitruant et d’une gaieté jamais mise à défaut, elle irradiait la cour du lycée. Ses longs cheveux bruns entouraient un visage rond où naissait un large sourire qui faisait ressortir deux belles pommettes bombées. J’étais la troisième variable du trio. Plus discret que mon camarade, je refermais le triangle. Je me sentais bien avec mes deux camarades. J’avais trouvé en eux un équilibre et une amitié certaine. Bout en train et espiègle, j’amusais la belle. Je compensais mon sentiment d’infériorité par une accumulation de conneries débitées à vive allure. Le but du jeu inconscient qui se tramait entre Pierre et moi était pourtant clair. Nous jouions et rivalisions constamment. La faire rire le premier pour attirer ses faveurs était notre enjeu permanent même si aucun de nous deux ne voulait l’avouer. Elle, belle ingénue ou fausse naïve enjouée, s’amusait de cette situation ou bien simplement se jouait-elle de nous.

Nous étions devenus très proches et indissociables. L’enfièvrement de Pierre était palpable. Le mien même si je tentais de le dissimuler devait être tout aussi éloquent. C’est de lui qu’est venue la première invitation. Il nous proposa de se rencontrer hors du lycée. Pierre avait un ascendant majeur sur moi. Il disposait d’une voiture. Affranchi et libre, il pouvait à tout moment s’emparer de la belle et me laisser sur le carreau. J’en étais conscient. Je m’accrochais. Le jour fut fixé au samedi suivant dans une grande discothèque branchée. Pierre et moi savions que cette soirée était décisive pour l’un ou pour l’autre. Chacun avait mis tous les atouts en sa faveur. Je pénétrai dans l’auto. Le fort parfum musqué de mon camarade ainsi que sa tenue vestimentaire trahissait l’homme en chasse disposé à conclure. J’avais également mis le paquet sur ma présentation, quoi que moins endimanché que mon rival. Elle arriva quelques minutes plus tard. Starlette des années 90, avec toujours le même sourire accroché, elle sentait bien que les deux copains de classe s’étaient brusquement transformés en prétendants affables.

La soirée s’écoulait agréablement au son des rythmes techno qui ne semblaient guère plaire à Pierre. Il ne bougeait pas de son fauteuil et nous regardait, l’œil hagard, danser sur la piste enfiévrée. Collés, serrés, mains jointes ou caressantes, et clins d’œil complices. Je commençais à creuser l’écart avec mon alter-ego. Lui craintif et assourdi par les basses persistantes de la sono nous suivait du regard avec une méfiance croissante aux fils des heures. Elle, certainement gênée, par cette situation délicate décida en milieu de soirée de revenir vers lui s’asseoir à sa table. Je la suivis. Je ne comptais pas lâcher l’affaire.

Elle échangea quelques paroles avec lui, discussion houleuse que je n’entendis pas mais que je pouvais lire sur leurs lèvres. Après cet échange vif, l’ambiance se figea. Tous les trois, pourtant si unis, étions désormais plongés dans un silence embarrassant. Pierre regardait ses chaussures tandis que la belle papillonnait les yeux au ciel, visiblement agacée. Le triangle était entrain de se disloquer. Je sentais que c’était le moment propice pour l’estocade finale. Quelque chose venait de se passer entre la piste de danse et notre tablée d’un soir. Pierre était assis en face de moi sur un pouf et elle venait de se rapprocher de moi sur le large divan. Sur celui-ci, était disposé une dizaine de gros coussins noirs. Quelques instants de stupeur et soudain, pris dans un élan non-calculé, je me saisis de l’un d’entre eux. Je me penchai vers elle le coussin dans la main gauche masquant mon visage. J’empoignai sa tête de l’autre main et lui collai un baiser forcé. Un instant offusquée, elle tenta de se retirer puis prit un autre coussin qui rejoignit le mien pour définitivement calfeutrer notre accolade passionnée.

J’étais assez fier de ma botte secrète. Satisfaction que je n’eus pas l’occasion immédiatement de dévoiler. Le retour de soirée fut évidemment très tendu. Nous savions, Pierre et moi, qu’il en serait ainsi. Il fallait un gagnant et un perdant. Ce soir là, un couple était né et une amitié triangulaire s’était perdue entre deux coussins. C’était le 14 février 1990. Il y a vingt ans. La beauté évanescente, objet de notre convoitise, est devenue six ans plus tard ma femme.

Photo

A noter, le début aujourd’hui du grand concours “billets d’amour” initié par See Mee de BlogExpérience. Pour une fois, je ne participe pas mais suis membre du jury.
Pour tout savoir et participer, c’est ici ! :)

  • 14.2.10

La dolce vita

La dolce vita Je fais désormais partie du clan depuis quelques semaines. Me voilà embarqué dans la « famiglia » la belle à mon bras et en toute impunité, je profite de ses larges avantages : une savoureuse volupté sensuelle d’une part et une délectable insouciance pécuniaire de l’autre. J’ai succombé à la générosité de la famille ; tout en gardant à l’esprit que tout ce qui m’était proposé ne l’était qu’à travers le souci permanent de chérir d’abord leur fille.

Giuseppe et Paolà ne sont pas pour autant les nobles fortunés que j’imaginais. Ces deux italiens pure souche ont francisé leurs prénoms dés leur arrivée en France au début des années soixante. Ils ont traversé les Alpes sans un sou en poche afin de gagner leur vie et se sont installés dans les vallées de l’Isère, s’intégrant rapidement à la population locale.

Joseph a créé son entreprise dans les années 80 et a très vite fait fortune. Son sens des affaires et sa faconde ont rapidement permis d’élever la famille à un rang social envié. Pourtant dans ce foyer, tout est humble. La maison a l’odeur de l’Italie profonde. En hiver, les effluves de la soupe au pistou chatouillent les narines. Les tomates « cœurs de bœuf » du jardin de Joseph donne ses nouvelles couleurs au printemps. En été, La pizza maison cuite au four à bois ravit les papilles et la bonne confiture de la mama réchauffe nos automnes. Au rythmes des saisons, leur ruralité perdure malgré d’ostensibles signes extérieurs de richesse. Fixés au centre comme des socles rassurants, Joseph et Paule forment désormais l’ancrage de ma nouvelle famille.

Notre rêve de virée à deux se concrétise au mois d’août suivant l’examen de passage devant le patriarche. Dans son cabrio, capote baissée et cheveux aux vents, le grand jeu bât son plein. Cap sur St Tropez, capitale mondiale de la frivolité et des apparences. Je découvre un monde fait de paillettes et de strass. Nous profitons des entrées faciles dans les discothèques branchées, avec escorte jusqu’au carré VIP. Nous abusons du voiturier, élevé aux serviles courbettes, qui gare notre auto au plus prés de la plage privée. Nous exultons devant l’extraordinaire privilège de déjeuner à la table des starlettes du moment. Notre déraison est fascinante. Le monde beau et nous en sommes le centre.

L’escapade tropézienne comme la suite de notre vie seront du même type. Légers, aériens, insouciants, arrogants, dédaigneux, nous surfons sur notre belle jeunesse dorée. Seuls les obligatoires week-ends à « la casa di famiglia » nous rappellent d’où nous venons. Seuls Joseph et Paule, malgré leur réussite sociale et leur fortune soudaine, savent encore nous faire retomber sur terre. La « dolve vita » qu’ils sont heureux de nous offrir se heurte souvent à nos habitudes d’enfants gâtés, pourris, tarés qu’ils ont eux-mêmes engendrées. Ce paradoxe mettra en évidence cette ambiguïté au fil des années et cultivera le trouble dans mon esprit jusqu’à la fin de cette histoire.

La Dolce Vita - Trevi Fountain Scene

La dolce vita postée par Mr M.


  • 10.11.09

La petite cuillère

image [ L'arena di bella ragazza ] Je suis là, planté, intimidé dans cet immense hall. Sur le sol, un marbre massif et éclatant, quelques marches devant moi et un large couloir agrémenté d’un long tapis d’Orient s’ouvre comme un chemin de fer. La « mamma Paola » m’invite à entrer et tente de me mettre à l’aise. Ma belle s’est enfuie dans une des pièces du dédale familial. Je suis le mouvement et me retrouve dans la cuisine. Sont présents ma future belle sœur Marie, mon futur beau-frère Paul et le « parrain du clan » au bout de la table de la cuisine. Il lève les yeux vers moi, son regard froid contraste avec la chaleur immédiate de son épouse.

Paola me prie de m’asseoir et me propose un café. J’accepte et m’installe timidement à la table familiale. La belle a disparu et je suis désemparé. J’aurais aimé qu’en pareil moment, elle soit à mes côtés. Paul prend la parole et à son tour tente de me rassurer. Il me parle de choses futiles, de la pluie et du beau temps. A cet instant, l’assemblée sent mon angoisse. Pour eux, l’épreuve s’avère tout aussi délicate. Lui, le patriarche Guiseppe, ne bronche pas. Les yeux fixés sur la table, les mains jointes, le visage impassible, il est aussi glacial et beau que le magnifique marbre qui l’entoure. La cafetière italienne en inox siffle et indique à la maîtresse de maison que le nectar est prêt à servir. Nous sommes désormais têtes basses sur nos tasses à remuer notre petite cuillère pour dissoudre le sucre et par la même cette ambiance suffocante. La belle rapplique, faussement joyeuse et détendue. Son expression change rapidement devant le tableau. Elle s’assoit et rejoint le cérémonial du touillage de café. Les cliquetis des cuillères en argent dans les tasses en porcelaine forment un concert minimaliste. La situation est tout aussi minime en paroles qu’elle est forte en émotions sourdes.

Il est l’heure du déjeuner. Nous n’avons pas bougé. Il n’y a que la « mamma » qui s’active à débarrasser les tasses et mettre le couvert. Je suis là depuis une heure, une éternité et il n’a toujours pas décroché un mot. Les marmites frémissent, les odeurs sont alléchantes et la discussion s’enclenche enfin sur nos goûts culinaires respectifs. Chacun y va de son plat favori détaillant avec plaisir le mets qui ravit le plus nos papilles. Le repas commence. Quelque peu embarrassé, je fais attention à mes gestes et à ma tenue à table. Je repense à ma bonne éducation et m’efforce de toujours commencer mes phrases par « s’il vous plait » et les finir par « merci ». Dans mon excitation de l’instant, la fourchette m’échappe, ripe sur mon assiette et tombe au sol. Elle rebondit dans un bruit strident insoutenable. Je suis confus, m’excuse à plates coutures alors que la fratrie s’élance sous la table pour rattraper au vol l’objet de ma bévue. Le silence qui suit est interminable.
Guiseppe lève la tête de son assiette fumante et esquisse un sourire dans ma direction, premier signe direct qu’il m’adresse. Je croise son regard austère.

Le repas se termine de façon plus conviviale. Il ne me parle jamais directement mais m’écoute attentivement. Je passe mon examen d'admission, j'en suis conscient. La « mamma » est adorable d’attention et d’empathie. Paul et Marie sont également au petit soin. La belle oscille, elle, entre l’emprise de son père et la décontraction feinte du reste de sa famille. Entre le fromage et le dessert, il allume un long cigare en forme de barreau de chaise. Il se tient désormais debout prés de la fenêtre soufflant vers l'extérieur ses volutes de fumées. Il est de taille moyenne, légèrement bedonnant mais se dégage de cet homme un charisme exceptionnel. Il fait taire la discussion désormais animée et prend, solennellement la parole de sa voix grave et nasillarde :

« Bienvinou christopho, mainténant tou fé partie dé la famiglia ! »

Mon beau père et moi

  • 9.11.09

L’arena di bella ragazza

image [ Une virée à deux ] Nous roulons depuis vingt minutes sur la route des plages. Une grande ligne droite limitée à 90 km/h. Fendant l’air, nous approchons de la maison familiale. Plus que quelques virages, droite, gauche, et nous voilà dans un chemin de terre cabossé. Étrange ! Je n'imaginais pas le décor comme cela. Des terrains vagues tout autour, nous roulons au pas pour ne pas abîmer le carénage trop bas de l’auto. Quelques centaines de mètres et nous stoppons devant un portail blanc orné de deux grands poteaux en pierres sur lesquels deux tourterelles statufiées semblent nous guetter d’un mauvais œil.

Elle fouille dans le vide-poches et sort une mini-télécommande pour ouvrir le portail. Une pression sur le bouton rouge et les battants s’ouvre sur « l’arena ». La classe ! Là, je découvre une allée carrelée de pavés ocres et bordée de petits buis taillés étonnement à la Française. Nous avançons et je découvre le jardin luxuriant, que dis-je, le parc aux milles couleurs. Le vert épais de la pelouse fraîchement tondue côtoie le rouge foncé des cerisiers gorgés de fruits. Les massifs de fleurs orangés et roses ostentatoires tranchent vivement sur le simple bleu du ciel. Mais où suis-je ? Cette allée n’en finit plus. Je la regarde sans mots. L’angoisse me gagne peu à peu.

Pour me décontracter, elle pose sa main sur ma cuisse et cherche la mienne. Je garde mes mains serrées entre mes jambes ; elles sont moites et le reste inadéquat. Prêt à accepter son soutien, je les délie et viens rejoindre la sienne errante désormais sur le boîtier de vitesse. Une boule dans la gorge comprime ma respiration. Nous arrivons enfin sur une large place parée d’une grande fontaine en galets sur laquelle ne manque qu’un rond point à priorité à gauche. Elle tourne brusquement à droite et s’engouffre dans un garage. Dans l’obscurité de l’écurie de la bête, je la prends dans mes bras et la serre très fort. J’évoque pour l’énième fois mon appréhension. Elle me rassure à nouveau sur l’amabilité de tous ses parents présents ce dimanche. Elle omet toutefois de mentionner la mansuétude de son père…

Nous descendons de l’auto. Elle ferme d'un coup de pied le portail du garage. J’aperçois alors en haut de la place, perchée sur une colline artificielle, la « casa di bella ragazza ». C’est une battisse énorme contemporaine avec toit terrasse d’environ trois cent mètres carrés au sol. Entourée d’une multitude de baies vitrées scintillantes, elles renvoient l’image du soleil à son zénith. Époustouflant spectacle ! Nous gravissons la vingtaine de marches du large escalier extérieur pour atteindre la porte d’entrée. Sur le palier, ma main se contracte dans la sienne. La chaleur est étouffante, ma glotte gonfle et je déglutis difficilement. Il faut que je me reprenne. Je redresse mon torse, arrange mes cheveux, époussète mon jean et frotte mes mocassins contre mes mollets afin qu’autant moi que les glands, nous soyons les plus convenables possibles. Elle me prend par la taille, me caresse le visage ruisselant de transpiration et nous pénétrons dans le hall.

« Christophe !!! Ciao, piacere di fare la vostra conoscenza, sono la mamma! ». Gloups !

  • 8.11.09

Une virée à deux ?

Une virée à deux [ Le cabriolet ] Et parce que je l’aime, mon sentiment de victime s’estompe très vite. Elle vient me rejoindre, me roule des yeux et m’emporte à nouveau vers des contrées inexplorées. Sa simplicité, sa douceur et son sourire émanant de toute son être ont raison de mon dépit de l’instant.

Elle m’aime aussi, je le crois. De roucoulade romantique au bord de l’eau, de frissons enivrants en virée à deux sous le soleil dans son automobile tels des « lilicub », nous sommes en route pour notre voyage périlleux en Italie. En définitive, de la célèbre botte, nous n’avons vu aucun détour mais le périple a bien eu lieu, au cœur de sa famille bergamasque d'un côté et sicilienne de l’autre.

Nous avons maintenant atteint un degré d’intimité suffisant pour parler de projets à long terme. Nous rêvons de voyages vers des lieux à la mode où nous pourrions exercer notre charme de jeune couple crédule. Impatient de passer du rêve à la réalité, je provoque des plans, les mets en place, pose des dates, des lieux. Tout un roman. Elle reste enthousiaste mais les choses évoluent peu.

Ce soir là, au clair de lune,  nous sommes allongés  dans son cabriolet. Une fois la chose accomplie, je l’interroge sur sa réticence. Son visage d’habitude si radieux se voile et elle m’avoue éprouver des difficultés avec sa famille. Elle me brosse le portrait de son pater familias : rustre, protecteur à l’excès, vindicatif et colérique. Je l’écoute s’énerver. Je suis étonné par les termes qu’elle emploie. Elle finit par se calmer et les yeux humides, conclue en me disant qu’avec tout ça, elle n’est pas prête à partir en idylle estivale avec moi.

Je reste perplexe sur ses révélations. Je trouve un décalage flagrant entre l'idée que je me fais de ses parents et  l’univers familial qu'elle me présente. Nous en restons là pour l’instant. Arrive le début de l’été et errer pendant deux mois entre mon village et le sien ne m’intéresse guère. Il faut que je bouge et si je bouge, c’est évidemment avec elle. Je relance alors la discussion et lui demande d'insister auprès de son père, quitte à le rencontrer pour lui prouver que sa fille n’est pas dans les mains d’un voyou ou autre animal lubrique. Attendrie par ma proposition, elle accepte ma démarche. Certainement, n’attendait-elle que cela.

Nous avons choisi un dimanche pour faire les présentations d’usage. Le rendez-vous plusieurs fois reporté est enfin arrivé. Ses parents attendaient le bon moment et, surtout, voulaient-ils s’assurer de la solidité de notre couple. Je me prépare depuis tellement de temps que la pression de l’événement réussit à me déstabiliser. J’appréhende le tête-à-tête avec « le parrain sicilien » diabolisé par sa fille. Elle vient me chercher chez moi et me découvre endimanché pour la circonstance. Les cheveux  courts, collés de gel extra-strong, le polo imitation Lacoste, le jean 501 tout neuf, et mes fameux mocassins à glands. Le look du gendre parfait. Je suis fin prêt pour l’entrée dans « l’aréna di bella ragazza ».

  • 6.11.09

Le cabriolet

[ Bella ragazza ] Quelques semaines se sont écoulées et je nage dans un bonheur absolu. Et c’est alors que des idées saugrenues m’envahissent. Des filles, une fille, une femme, ma femme : une progression évidente me mène jusqu’au tapis rouge déroulé devant l’autel. J’entends même la célèbre marche nuptiale. Cette pensée me réjouit autant qu’elle m’affole. « Doucement, garçon ! », semble me dire ma voix off. Je freine mon entrain et revient à une attitude plus raisonnée. « Le cœur a ses raisons que la raison ignore ». Va de retro Blaise ! C’est trop tôt.

Entre temps, la vielle guimbarde de « future-peut-être-belle-maman » a fini sa vie tristement dans une casse au bord de la méditerranée. Je retrouve ma dulcinée, belle et enjouée comme à l’accoutumée, au pied du grand escalier, Elle me prend la main et m’intime de la suivre sur le parking face au lycée. Là, elle me fait découvrir sa nouvelle voiture, une rutilante cabriolet blanche à capote crème. Je suis estomaqué ! Elle, est ivre de joie. Elle me fait pénétrer dans l’auto, encense la couleur des sièges en cuir blanc, passe passionnément sa main sur le volant gainée de la même peau de vache mais noire. Elle met le contact, fait vrombir les chevaux et éclate de rire en laissant échapper quelques cris stridents. Hystérique, la bella ! Je la découvre excitée comme une bête, à rendre jalouses mes phéromones pourtant irrésistibles.

Bref, un peu éberlué, je partage sa joie et nous partons faire un tour, toute capote baissée. Cheveux aux vents, je profite de la situation pour frimer largement sous mes lunettes noires. Elle enchaîne les rond-points, frôle les trottoirs et pousse les vitesses à leur maximum. Le bolide file sur la voie rapide et sa crinière brune aérienne lui donne une allure hollywoodienne. Elle jubile, monte le son de l’autoradio et se met à chanter à tue-tête le dernier titre des Innocents, « un homme extraordinaire ». Nous sommes bien dans l’instant des innocents extraordinaires.

De retour devant le lycée, les yeux se braquent sur le couple « hype » du moment. La honte m’assaille tandis que la belle se pavane devant un parterre de fans transis. Un attroupement d’une dizaine de personnes scrute l’engin sous toutes ses coutures et chacun place son éloge suprême, gargarisant de bonheur ma compagne. Je m’écarte discrètement et regarde le manège assis sur les marches de l’entrée principale. A ne pas en douter, je suis jaloux. Je la toise du regard mais rien n’y fait, elle ne me calcule plus. Frustré, je grimpe les marches deux par deux et me réfugie seul dans la salle d’études.

Je découvre ce jour là une sensation assez étrange que je contrôle mal. Je me sens inférieur, socialement amoindri. Je suis meurtri dans mon amour propre, mon ego est froissé. Il va falloir que je compose finement entre un amour certain et un orgueil mal placé, entre une admiration profonde et un sentiment d’infériorité tenace.

  • 4.11.09

bella ragazza


J'ai vingt et un ans. Elle, dix-neuf. Je suis amoureux, c’est indéniable. Je la regarde tout le temps, l’admire même. Elle est vive, souriante, intelligente, raffinée, légère, gentille, attentionnée. Je ne taris pas d’éloges sur elle et toutes les épithètes flatteuses se jettent de ma bouche, de mes yeux et allez - soyons fous - de mon cœur. Dithyrambique !

Nous sortons ensembles désormais, et son rayonnement n’a d’égal que l’ensoleillement qu’elle provoque dans ma vie. On se retrouve tous les matins devant le lycée, fébriles et heureux. Je l’attends sur les premières marches de l’entrée et j’imagine la tenue qu’elle va porter. Je me souviens de ce fin chemisier blanc légèrement dégrafé flottant au-dessus du vallon de sa poitrine. Je vois encore ce pantalon stretch arrondir ses courbes et galber ses fesses. Je sens encore l’odeur de son parfum délicat et sophistiqué titiller mes narines. J’entends toujours le cliquetis de ses escarpins beiges et marrons qui lui dessinent un démarche gracile aux pieds pudiquement découverts. Les sensations sont vives et chaudes. La retrouver chaque jour ajoute un nouveau lot d’émotions.

Elle arrive. A cinquante mètres des marches, son visage esquisse un sourire . Et plus elle se rapproche, plus ses pommettes se gonflent pour, une fois plantée devant mon nez; me laisser découvrir ses dents blanches éclatantes. Je saisis alors ses lèvres pulpeuses, les entrecroise au miennes et salive le premier baiser du matin. Nous passons la journée ensemble, voisins de pupitre à chaque cours. Les professeurs, au début méfiants, s’attendrissent désormais, sur ce qu’il faut bien nommer, le couple de l’année, voire de la décennie !

Le week-end, nous nous voyons peu. Trente satanés kilomètres nous séparent. Je n’ai pas encore de voiture. Alors, elle emprunte de temps à autres la vieille guimbarde de sa mère et viens me rejoindre. Elle déboule dans mon village et attise tous les regards. La citadine débarque et les têtes tournent. Je n’en suis pas peu fier. Pourtant, cette immersion soudaine dans ce monde de brutes épaisses la gêne. Elle ne se sent pas dans son élément et je fustige quelques-uns de mes camarades afin qu’ils reviennent à des postures de gentilshommes. Une fois la glace brisée, elle s’insère rapidement dans notre groupe. La « bella ragazza » entre dans ma vie pour de vrai, pour de bon.

  • 2.11.09