Barrière naturelle

C’est après la vigne la plus haute, au pied de la montagne. Ensuite plus rien n’est accessible. Simplement de la nature qui décolle : des buissons par centaines reliés par une terre rocailleuse, quelques arbres qui s’accrochent à flanc de colline et le bruit déjà sauvage des vents qui se planquent. Et pour délimiter le territoire, le chemin qui mène à la plus haute vigne se termine derrière les dernières rangées de ceps ; un mur de feuillage dense et épineux se dresse et barre tout accès. On est au bout du monde, le silence des voix se recueille et nos respirations se confondent. Une impression de défendu originel, une barrière naturelle qui impose le demi-tour. Mieux que toutes les signalisations, mieux qu’un panneau de sens interdit, la montagne se protège d’elle-même et dresse sa frontière en tricot de ronces dissuasives.

Nombreux sont ceux qui arrivent ici, suivant le chemin de randonnée. On les voit, surtout les premiers dimanches de printemps, se heurter au mur cherchant par ses côtés un passage caché. Surpris et frustrés d’arrêter aussi brutalement leur promenade, ils tournent plusieurs fois, traversent la plus haute vigne, demandent quel chemin ils doivent emprunter, à nous les indigènes, persuadés qu’auréolés de notre statut de terriens nous connaissons un accès secret à la montagne. Forcément déçus par les réponses, voire par notre mutisme renfrogné, ils rebroussent chemin après avoir essayé de franchir le mur en taillant le maquis d’un vulgaire bâton.
  • 24.3.16

S10 #BioDuJour – Patrice, Cyrille, Joseph, Herbert, Clémence, Léa et Victorien

Semaine 10 et dernière semaine - #BioDuJour : Biographie rapide et fantasque du personnage qui se cache derrière le prénom fêté du jour. Les courts textes de six lignes postés quotidiennement sur les réseaux sociaux sont repris ici le mercredi et accompagnés d'une historiette rassemblant tous les personnages de la semaine.



1.       17/03 –  On fête les Patrice #BioDuJour

Patrice a la tête qui enfle depuis
Qu’un éditeur a publié sa poésie
Patrice est un poète qui libère les vers
Chèche autour du cou été comme hiver
Patrice vit des Agessa et du RSA
Mais de ça, il ne se vante pas

2.       18/03 – On fête les Cyrille #BioDuJour

Cyrille a quatre-vingt ans et une maison
D’édition qui ne publie que des oraisons
Cyrille fume des cigares Montecristo
En feuilletant les dernières nécros
Cyrille spécule sur la mort d’auteurs réputés
Et surveille de près la santé de Begbeider

3.       19/03 – On fête les Joseph #BioDuJour

Joseph est imprimeur dans les Hauts-de-France
Il a le doigté, le coup d’œil et l’expérience
Joseph parle bichromie, fond perdu
Dos cousu pour en mettre plein la vue
Joseph est un Artisan du Livre tu comprends
Pas un vendeur à la sauvette ni un charlatan


4.       20/03 -  On fête les Herbert #BioDuJour

Herbert est un lecteur assidu et éprouvé
Il bouquine jour et nuit des livres engagés
Herbert aime la littérature de terrain
Les récits au long cours et plein d’entrain
Herbert aimerait faire un grand livre
Un essai à succès qui le rendrait ivre

5.       21/03 – On fête les Clémence #BioDuJour

Clémence est RP chez un grand éditeur
RP pour relations publiques ou facteur
Clémence fait les cafés pour la rédac
Apporte le courrier et dit toujours : d’ac !
Clémence a dix-huit ans et rêve trop
D’un bureau avec son nom écrit en gros 

6.       22/03 – On fête les Léa #BioDuJour

Léa n’est pas communiste, pas intégriste
N’est pas méchante, pas non plus terroriste
Léa aimerait que l’auteur de cette mouise
Ne se contente pas de pomper Louise
Léa n’est pas moche, ni parisienne
Mais Léa attaque comme une hyène

7.       23/03 – On fête les Victorien #BioDuJour

Victorien ne sait pas qu’il clôt
La série des #BioDuJour, cet idiot
Victorien ne comprend rien du tout
Aux statuts du matin mais s’en fout
Victorien écrit des trucs sans plus
Sur Facebook, Twitter et Google plus




Patrice est un poète contemporain méconnu. Lui se dit maudit comme tout poète qui n’est pas lu. Son ego, il le met dans la poésie. Il rogne les formes, invente des scansions à tout rompre, décapite les vers et fait valser le rythme sur des chevalets de métaphores.  Il est novateur mais il n’y a que lui qui le sait. Patrice vit chichement du RSA et s’en va tous les matins, manuscrit sous le bras, courir les éditeurs.

Ce jour-là, Patrice pousse la porte cochère d’un grand éditeur parisien. Monsieur Cyrille, vieux directeur de la collection « poésie et proses poétiques métaphysiques et nécrophiles », le reçoit dans un salon cossu. Il invite Patrice à s’asseoir à son bureau dans un confortable Richelieu vert ; confortable mais aussi vieux que le directeur, si bien que Patrice s’enfonce dans le velours comme un caillou dans la vase. Il se retrouve en position inférieure, engoncé dans son fauteuil. Monsieur Cyrille le toise.

Le directeur, l’œil vicieux et le dédain collé aux lèvres, lui propose un cigare, un Montecristo qui fleure bon la poussière d’or, un de ses artifices dont Monsieur Cyrille use à bon et surtout à mauvais escient. Patrice refuse.

Alors, comme ça, vous êtes poète ? Lui assène-t-il. Et il continue sans que Patrice n'ait le temps de répondre. Poète mais jeune. Non, parce que moi je fais dans le poète mature, voyez. Le poète qui a de la bouteille, qui sait de quoi il cause, qui a une vie derrière lui pour en causer et s’il est mort, c’est encore mieux…  Vous comprenez ?

Patrice soupire et pose son manuscrit sur le sous-main en cuir bordé de dorures et de cuivre. Voilà tout est là, dit-il, ma poésie parle d’elle-même.

Monsieur Cyrille sourit largement et dévoile deux rangs de ratiches jaunes et pointues qui lui donnent une allure de seigneur des Carpates. Il presse le bouton d’un antique interphone, le bouton rouge pour joindre Clémence.

Clémence est la secrétaire de Monsieur Cyrille, sa bonne à tout faire : les cafés, le courrier, les sourires de convenance et plus si affinités. Le vieux libidineux voudrait bien un peu plus d’affinités mais Clémence résiste à ses avances licencieuses. 

Clémence rapplique, tailleur chic et petits escarpins qui claquent sur le parquet.

Tenez, mon petit, apportez donc ça à Herbert et Léa et puis faites-en des copies pour Joseph et Victorien aussi, vous serez bien aimables.

Clémence se saisit du manuscrit, glisse un œil vers Patrice qui ne comprend pas très bien qui sont ces gens à qui monsieur Cyrille délègue la lecture de son manuscrit.

Je voudrais que ce soit vous qui lisiez, monsieur Cyrille, lui dit-il, pas vos sbires.

Le directeur se lève et lance, tonitruant : mais pour qui vous prenez-vous, jeune godelureau ! Estimez-vous heureux que je vous aie reçu ! Je ne lis que des auteurs morts, moi ! La littérature d’aujourd’hui est une chaudepisse qui se répand comme une apocalypse apocryphe ! Je ne lis que les rééditions d’auteurs du XIXe ou début XXe ! Depuis la littérature est morte, monsieur Patrice, et vous, vous n’existez pas !

Patrice se lève, salue poliment monsieur Cyrille et sort du salon. Dans le couloir, il croise Clémence en discussion avec un homme à l’accent des hauts-de-France. Distingué et à la voix douce, il présente à Clémence des épreuves d’un livre. Patrice les interrompt et demande à récupérer son manuscrit avant qu’elle ne le donne à lire aux petits yeux de monsieur Cyrille.  

Clémence ne s’étonne pas, lui sourit et lui tend le manuscrit.

« J’irai caresser les colombes », c’est un beau titre, lui dit-elle en mimant de la bouche un roucoulement de séduction. Désignant son interlocuteur, elle enchaine : voyez avec Joseph, c’est un artiste, un artisan du beau livre, il saura vous faire un bel écrin.


Clémence - 21/03

  • 23.3.16

Tape sur le zinc

Il entre vers six heures du matin. C’est l’ouverture. Le patron lève le rideau métallique et il se faufile par la porte entrouverte. Il s’installe sur un tabouret, tape du plat de la main sur le zinc, d’abord lentement puis accélère le mouvement. Il a les yeux ronds, un ventre bedonnant grossi par le houblon, des cheveux clairsemés sur le haut du crâne qu’il peigne en avant. Il tape sur le zinc, métronome du matin, imprime le rythme de sa journée qui sera une syncope jusque tard dans la nuit. Le patron passe derrière le bar, lui sert son café arrosé d’un Calva. Il lape la tasse sans y toucher, suce l’alcool en dépôt sur le petit noir et demande à rajouter un peu de gnôle pour faire passer l’âpreté. 

Le patron s'exécute et verse un dé de Calva dans le café. Il tape sur le zinc, tape sur le zinc. Il en veut encore. Il veut une vraie rasade, pas une goutte. La bouteille reste à côté de la tasse et il lape, verse, lape, verse. Il a de petites jambes emmaillotées dans un jogging bleu électrique à trois bandes, de vieux Stan Smith aux pieds et un polo vert déchiré à la manche. Il tangue, fait danser les pieds du tabouret en va-et-vient comme un culbuto. Il fait des claquettes sur le parquet, bascule en avant puis en arrière. Tape sur le zinc, tape sur le zinc. Le patron ne dit rien, sort son chariot de verres de la machine. Essuie et se tait. Il finit par boire son café froid après avoir vidé la moitié de la bouteille de Calva. 

Il est six heures trente et il va s’installer contre un mur devant le bar. Il fait la manche.


  • 20.3.16

Je vois

Je vois
Dès le matin tes cernes lourds remplis d’une nuit interminable
Ce regard de chien battu que tu lances sur le monde
L’encre jaune que tu retiens

Je vois
Tout le poids des silences porté en valise autour de tes yeux
Tout ce que tu ne dis pas qui s’agglomère au fil du temps comme de la poussière
Il faudrait passer un chiffon humide sur tes yeux
Laver les souvenirs de cendres
Ceux qui enrayent la machine par leur dépôt de nuit.

Je vois
Ton visage éteint
La lave froide qui fixe ton humeur
Tes joues qui tombent sur des lèvres qui n’embrassent plus

Je vois
L’amour qui se planque entre tes dents
Les caries d’affectation qui sourient jaune
Toute l’amertume en peinture sur ton front strié d’un temps trop long
Il faudrait détartrer la machine
Du vinaigre blanc pour désoxyder les rouages de ton aventure
Du baume au cœur pour dérider tes anxiétés

Je vois
Ta vie en miroir
Tu ne dis rien
Tu pars en laissant le poids de ta nuit en cernes lourds sur mon visage

Je vois toujours
Tout ce que tu es sans pouvoir y toucher
  • 19.3.16

B. Devotion

Il n’a pas la peau des tannés de soleil. Né dans du coton, d’un père émigré qui a fait fortune grâce à la force des condamnés à vivre, il n’a pas dans le miroir le reflet du mâle qui aspire les gonzesses.
Lui, il danse dans des boîtes sombres où le disco ne fait plus tourner des boules à facettes mais du popers dans les narines. Il écoute Francky goes to Hollywood et regarde des films pornos le soir tard avec une bouteille de vin rouge et un minitel connecté sur le 3615 TAPETOIUNMEC. Il a écorché ses tympans en écoutant Cher en boucle. Il a pris Sheila des années B. Devotion pour sa muse et Amanda Lear comme mère.

Entre lui et son père, ce n’est pas un monde, ni un fossé, c’est juste le vide des incompris. Lui sait qui est son père : un homme prévisible, aux préceptes bien engoncés. Chaque mot, chaque phrase, chaque expression sont décodables. Il arrive à penser avant lui les archaïsmes qu’il va asséner. Le père, par contre, ne sait rien de sa vie, ne sait pas qui est son fils. Il se réfugie dans le déni. Il préfère inventer pour son fils des conquêtes féminines charmées à coup de cabriolet rutilant et de klaxon qui sonne la tarentelle. Et quand sa progéniture court la nuit un copain autour du bras, il s’étonne des proches amitiés que son fils entretient tout en s’interrogeant sur le sexe du troublant Boy George qui passe en boucle dans son walkman.

Dès lors, pour l’un, vivre se résume aux chambres noires, dans les sous-sols d’une boîte branchée et pour l’autre, exister sans aucun reflet dans les yeux de son fils équivaut à mourir lentement dans la douleur d’avoir engendré un malade. La lumière du père à jamais éteinte sur les besoins et les envies, l’amour se réfugie dans les ventres et fait gonfler les non-dits en métastases. Il ne reste que le commun et l’argent, le travail et les obligations au mieux-vivre, au plus-vivre dans un microcosme gouverné par l’apparence et les faux-semblants.
Sortir du sommeil affectif par le haut est une gageure. Chacun juché sur ses positions, la porte de la vérité est cadenassée de l’intérieur. Les cœurs demeurent asphyxiés par l’angoisse de révéler au monde que l’enfant est pédé.

La parole agira avec son lot d’imprécisions qui rassure, eux et l’entourage proche, la famille apaisante et les grands-parents qui ne demandent que la clarté. Le temps filera et les années se chargeront d’attendrir les âmes, de faire avec, comme si aucun sentiment contrarié n’avait existé.

Le fils se mettra à écouter du Vian dans des boites de jazz et s’achètera des vinyles de Maria Callas, vivra en couple avec un homme dans un appartement où jamais son père n’ira. On appellera ça une colocation, parce que la langue trouve toujours des chemins. Le père s’achètera des jeans et quittera ses chemises oxford pour des polos de couleurs vives. Les cheveux griseront les paroles enfouies et l’amour fera sa place sans que les choses ne soient dites. Elles ne pouvaient pas être dites. Alors, les rides pointeront sur les deux visages, les bises appuyées et les accolades viriles montreront leur fierté et ils finiront par se ressembler.


  • 17.3.16

S09 #BioDuJour – Vivien, Rosine, Justine, Rodrigue, Mathilde, Louise et Bénédicte

Semaine 09 #BioDuJour : Biographie rapide et fantasque du personnage qui se cache derrière le prénom fêté du jour. Les courts textes de six lignes postés quotidiennement sur les réseaux sociaux sont repris ici le mercredi et accompagnés d'une historiette rassemblant tous les personnages de la semaine.


10/03 – On fête les Vivien #BioDuJour

Vivien vit bien si bien qu’il ne voit
Autour de lui que le bien et s’y noie
Vivien est un positif joyeux et plein
D'ardeur que le malheur n’atteint point
Vivien est un béat quinqua benêt
Beaucoup le dupent sous son nez

11/03 – On fête les Rosine #BioDuJour

Rosine ondine dandine souligne
De satin noir ses jolies lignes
Rosine aimerait avoir une taille
De guêpe, butiner avec gouaille
Rosine vit légère depuis trente ans
Donne son corps au tout venant

12/03 – On fête les Justine #BioDuJour

Justine a un sens aigu de la justice
La veuve et l’orphelin en complices
Justine est avocate au barreau de Paris
Vote à gauche mais n’est d’aucun parti
Justine convole avec des anarchistes
Défend parias et vilains gauchistes

13/03 – On fête les Rodrigue #BioDuJour

Rodrigue en veut à la terre entière
Responsable de sa propre perte
Rodrigue n’aime pas les gens
Et on le lui rend cent pour sang
Rodrigue aime se battre à la sortie des bars
En découdre avec les cons sur le trottoir

14/03 – On fête les Mathilde #BioDuJour

Mathilde a terminé ses trente ans
Dans un estaminet de délinquants
Mathilde a souillé sa robe bleue
Vomi la beuh et passe aux aveux
Mathilde dégrise lointaine de sa vie
Et parie sur la quarantaine assagie

15/03 – On fête les Louise #BioDuJour

Louise a la tête agitée de soucis
Craint les mots en crise et les lazzis
Louise s’affole des jours qui fuient
Et de l’heure qui soulève la nuit
Louise ne sort plus depuis vingt ans
Compte avec la langue et serre les dents

16/03 – On fête les Bénédicte #BioDuJour

Bénédicte épouse les poncifs en fatras
Se fiche de tout, même des poils sous les bras
Bénédicte a un avis sur tout et n’importe quoi
Surtout les sujets qu’elle ne connaît pas
Bénédicte a vingt balais et les dents
Qui rayent le plancher et les intelligents




Vivien mord la vie à pleines dents et cette salope le lui rend bien. Mais il ne voit rien. Vivien vit, danse, boit, joue, aime, sourit et rit comme si, autour de lui, tout n’était que bienveillance. Vivien a un seuil de tolérance si élevé qu’il ne voit chez les pires manipulateurs, affabulateurs et autres mythomanes que la parcelle de bonté qui git en eux sous des tonnes de malveillance.

Vivien est marié à Rosine. Rosine est une pute. Je n’ai aucun scrupule à le dire : tout le monde y est passé dessus, même moi. Moi, je m’appelle Mathilde. J’ai trente ans que je traine dans les rues de Paris comme une paillasse à trous. Alors quand je peux la poser quelque part, je ne me gêne pas. Et avec Rosine, elle a beau être une sacrée trainée, c’est toujours de la belle baise. Même le grand tordu de Rodrique se l’est tapée, la Rosine. Par devant et par derrière. Mais ce connard n’aime personne. Le Rodrigue, ce qu’il aime, c’est cogner ! Et c’est là que ça a commencé à se gâter.

Ce soir-là, je sortais du troquet avec une envie de baiser qui me crevait le ventre. Je me suis dit que Rosine, pour cette nuit, ferait l’affaire. Besoin de légèreté et de tendresse. Je préfère les hommes en temps normal. Mais longtemps que la normalité m’a quittée et les hommes avec. De toute façon, les mecs, je ne peux plus les blairer. Et comme je n’ai que des pochtrons du troquet comme étalon, ce n’est pas prêt de s’arranger. Je marchais d’un pas décidé après avoir textoté à Rosine qui m’attendait deux rues plus loin, près de l’hôtel où elle a ses habitudes, lorsque je croise le Rodrigue remonté comme une normande. Il me bouscule sans me calculer et trace sa route en mâchonnant sa colère dans sa barbe. J’arrive sur le perron du bouge et je trouve Rosine allongée en larmes. Je lui demande si ça va. Normal. Mais dans ma tête, je me suis dit direct : ce n’est pas encore ce soir que tu vas baiser, ma vieille…

Rosine se relève la gueule en vrac avec une estafilade qui dégouline de son arcade droite jusqu’à la lèvre. Putain, il l’a encore tabassée. Je l’aide à se redresser. Et vas-y que je te pleure sur ma veste qui m’a coûté une blinde, et vas-y que je me frotte et que cette salope me fout du sang partout sur le futal. Ni une ni deux, j’appelle Vivien qui rapplique illico avec sa gueule d’enfant de chœur. Samu et tout le bordel et me voilà seule avec l’autre benêt qui sourit à la nuit comme si rien ne s’était passé. On cause deux minutes de Rosine et de l’autre empafé de Rodrigue. Et lui, il excuse tout. Rodrigue a eu une enfance malheureuse, Rodrigue est malade, Rodrigue suit un traitement et ça va aller mieux, Rodrigue n’est pas un mauvais bougre. Puis, Rosine, ce n’’est pas grave. Deux points de suture et il n’y paraitra plus rien. Non mais c’est incroyable comme ce mec est une lavette !

La nuit gesticule dans le quartier. Des chats, des chiens, quelques poivrots qui se cherchent des noises et Vivien et moi sur le perron de l’hôtel à se regarder dans le blanc des yeux. Et là, je ne sais pas ce qui m’a pris, je lui lance tout de go : on monte ! Confusion, blablabla de mon Vivien qui pointe ses chaussures du regard comme si elles étaient neuves. Et puis merde, je t’emmanche le bras du bonhomme et on grimpe au second. Dans la chambre, je lui saute dessus et ce con me repousse. Recroquevillé sur le plumard, voilà qu’il se met à couiner dans les draps. Décidément, ce n’est pas ce soir que je jouirai. Il se calme, s’assoit sur un pouf près du lit. On dirait un enfant de CM2 qui a fait une connerie et qui va l’annoncer à sa mère. Mine de chien battu, les yeux boursouflés et les joues rouges pompier, il m’annonce qu’il ne peut plus. Qu’il ne peut plus faire ça. Que ce n’est pas correct vis-à-vis de Rosine. Que si elle venait à l’apprendre, ce serait une catastrophe pour lui. Que Rosine ne lui pardonnerait plus cette fois.
Qu’il ne peut plus ? Plus cette fois ? Les bras m’en tombent et je cherche une confirmation. Et il me répond que oui, qu’il a déjà trompé Rosine, à plusieurs reprises avec Justine, Louise et Bénédicte ! Non mais ça me troue le cul ! Lui, le benêt, le simplet, le pierrot de la lune ! Non mais je suis sciée. Et moi ? Il ne veut pas me baiser, moi !

Louise 15/03

  • 16.3.16

Une après-midi ordinaire

C’est une après-midi à sortir dans le jardin. Le soleil de printemps passe ses mains entre les haies fraîchement taillées. Il fait ni trop chaud, ni trop froid. Les cerisiers ont mis des bourgeons aux branches. Encore calfeutrés dans leur gangue, bientôt ils fleuriront. Pour l’instant, il faut surveiller le pied de l’arbre, le débarrasser des mauvaises herbes. Il faut y aller couvert, un chapeau pour se protéger des premiers soleils et un foulard bien noué au cou pour éviter le grain des vents marins.

C’est une après-midi de dimanche. Après le repas, il a bu d’une seule gorgée son café touillé avec le manche d’une fourchette. Il a regardé dehors à travers la baie vitrée, gardé un instant ses yeux dans le vague et perdu quelques pensées sur les margelles de la piscine. Il a songé au cerisier, à ses enfants, ses petits-enfants, à leur tracas quotidiens et comment, lui, il pouvait les résoudre. Puis il s’est levé, a eu envie d’un cigare. Dix ans qu’il a arrêté de fumer. Il a entrebâillé la baie, s’est tenu là un instant, un pied dehors, un pied dedans, en appui contre le chambranle. Il a soupiré, le visage fermé, puis a touché son ventre rond et tendu du bon repas. 

C’est une après-midi comme une autre. Elle est allée chercher un chapeau, un gilet polaire et un foulard de soie. « Si tu sors, mets ça. N’attrape pas froid… ». Elle lui a dit ça et il est sorti. Il a fait le tour de la piscine. A l’épuisette, il a ramassé les brindilles de pins qui menacent d’engorger les esquimeurs. Sur le chemin qui descend au jardin, il a arraché avec la main quelques herbes folles qui poussent entre les pavés. Il s’est trop baissé, a eu mal au dos. Dans les allées, il a flâné en surveillant que rien ne dépasse. Il s’est senti un peu las de toutes ces années. Près du cerisier, il a rafistolé la balançoire pour le petit dernier, s’est dit qu’il fallait repeindre la cabane, qu’il devait aussi aller voir sa fille qui a un problème de chauffage. Que tout ça c’était du travail. Puis il a pensé à sa peine à lui, à sa jeunesse à la mine et aux jours qui s’écoulent dans le ruisseau près des pins. Il est remonté à la maison, s’est fait couler un autre café qu’il a bu debout devant la machine. Elle lui a demandé si ça allait. Il a opiné du chef en lui souriant, s’est tu un instant mais ne l’a pas embrassée. Une gorgée d’eau prise au robinet pour faire taire l’amertume et il a dénoué son col, découvert sa tête et quitté le gilet. Il a regardé tendrement sa femme et l’a brocardé avec tout le poids d’un amour qui se passe de mots. Elle a souri puis ri à ses sempiternelles plaisanteries, comme tous les jours. Elle lui a demandé s’il allait faire la sieste, car il fallait qu’il se repose maintenant. Il lui a dit que oui, que c’était l’heure, qu’il était fatigué.

JO
Photo : Thomas R. https://www.facebook.com/Thomas-Photographies-1113357818697688/ 


  • 12.3.16

Au bouchon


J’ai ouvert la bouteille, Saint-Chinian en rouge
Ta terre est sortie des crevasses du temps
Sèche et âpre au bouchon, serrée dans le legs
Le liège s’est distendu, toi moi pris dans le goulot
Tu ne viendras plus
Sertir les flacons d’opercules
Porter les litres de mémoires
Vider la cuvée des soupirs
Alléger les humeurs tanniques
Tu ne viendras plus
Vider la bouteille en verres sans fin
Alors je saigne ta vigne, souvenir en coupe
D’une tache de vin séchée au buvard
Je bois de toi ce que je n’ai jamais eu


  • 10.3.16

S08 #BioDuJour – Guénolé, Casimir, Olive, Colette, Félicité, Jean deDieu et Françoise

Semaine 08 #BioDuJour : Biographie rapide et fantasque du personnage qui se cache derrière le prénom fêté du jour. Les courts textes de six lignes postés quotidiennement sur les réseaux sociaux sont repris ici le mercredi et accompagnés d'une historiette rassemblant tous les personnages de la semaine.


03/03 – On fête les Guénolé #BioDuJour

Guénolé vit dans l’ouest de la France
Un exil qu’il porte en souffrance
Guénolé n’est pas breton mais burkinabé
Boit bière de mil et zoom-koom pour oublier
Guénolé travaille pour quelques euros
Qu’il envoie au pays et dans les tripots

04/03 – On fête les Casimir #BioDuJour

Casimir souffre depuis qu’il est petit
D’une indigestion de monstre gentil
Casimir ne vit pas dans une île
Mais d’une vie envahie d’idylles
Casimir n’aime pas ses enfants
Son reflet à qui il ment effrontément

05/03 – On fête les Olive #BioDuJour

Olive boit du thé et de l’Earl Grey
Uniquement le petit doigt levé
Olive est bourgeoise bohème
Fortune héritée lui donne vie blême
Olive s’invente des aubes patinées
Du rouge aux joues et du temps oublié

06/03 – On fête les Colette #BioDuJour

Colette écrit sur un petit cahier
A spirale une vie glorifiée et simulée
Colette fait dans son lit une tente
Enfouie sous les draps elle invente
Colette a vingt ans et un charmant
Prince au tournant de page qui lui ment

07/03 – On fête les Félicité #BioDuJour

Félicité n’a rien à envier à Aimée
Ni à Modeste des semaines passées
Félicité de son prénom doit rigoler
Tout le temps sinon elle est débaptisée
Félicité donnerait cher pour pleurer
Et se plaindre à soupirs de sa destinée


08/03 – On fête les Jean de Dieu #BioDuJour

Jean 2 et c’est pas Dieu une sinécure
voit son prénom comme une injure
Nom de Dieu, oh putain de JDD
Lui assènent les impies écervelés
Jean de Dieu a des amis de qualité
Qu’il compte à l’unité des quolibets

09/03 – On fête les Françoise #BioDuJour

Françoise a les jupes troussées
De lundi au dimanche et aussi les fériés
Françoise pourrait être Marie
Couche-toi là si elle n’avait mari
Françoise a quatre-vingt printemps
Un cœur en fifrelin et le reste à l’allant



Guénolé aime la bière. Oh pas de la bière de qualité supérieure. Juste de la bibine pour remplir son godet tous les jours – matin, midi et soir – que Jean de Dieu fait. Jean de Dieu, alias JDD, tient un troquet en face de la mairie de Quimperlé. C’est le bar le plus ancien de la ville. Sa mère en était la propriétaire et elle-même avait essuyé le zinc du temps de la vieille Françoise durant lequel, c’est ce qu’en dit le quand-dira-t-on, cette dernière n’y faisait pas que des pressions mais aussi quelques passes. Bref… Guénolé y perd ses journées en terrasse à siroter sa bière de mil que JDD importe, uniquement pour lui,  de son Burkina Faso natal. Faut dire que c’est un bon client, Guénolé. Il est abonné au JDD. Il y passe plus de temps affalé en terrasse que chez lui ou ailleurs où il pourrait bosser. Mais il ne travaille pas. A Quimperlé, les on-dit (encore eux) répètent que c’est un fainéant. Peut-être que oui, peut-être que non.

Je l’ai rencontré par hasard, un jour où je passais à Quimperlé. J’étais assise à deux tables de lui avec un café à touiller, mon petit cahier à spirales qui ne me quitte jamais et une mélancolie à ramasser sur du papier. J’écrivais quelque chose sur la belle façade de l’hôtel de ville, un truc à la Perec, une tentative d’épuisement du lieu en commençant par son hôtel, donc. J’étais là mais j’aurais très bien pu être ailleurs. Plus rien n’avait d’importance désormais, ni le temps, ni l’endroit. Tandis que je scribouillais sur mon cahier quelque chose d’assez insipide au sujet des hautes gargouilles de la mairie – leur symbolique, leur ardeur, leurs grimaces, leur splendeur dans le ciel –, Guénolé vint m’aborder comme un lourdaud, me demanda du feu avec un regard appuyé sur mon décolleté. Il se présenta. J’en fis de même. Colette, c’est mon prénom. Oui, comme l’écrivaine, c’est ça, et j’écris en plus. Oui, oui Guénolé. Soupir. La conversation ne s’engageait pas sous les meilleurs auspices. Son haleine empestait la bière macérée, ses mains étaient moites et j’avais terriblement peur qu’elles me touchent. Son regard me tournait autour comme un pleure-misère et je vis soudain à la place de son visage noir strié de dents blanches la face mouchetée d’une gargouille prête à me brûler vive sur la place de l’hôtel de ville. Je sursautai d’une peur qui surprit mon charmant lancé dans une parade amoureuse, roulant muscles et muqueuses à chaque déglutition de bière.

Je repris mes esprits et la monnaie restée sur la table puis me levai pour prendre congés quand un grand dadais déboula sur la terrasse. Visiblement ami de Guénolé, tous deux s’enlacèrent comme de vieux camarades de régiment. Guénolé hocha la tête vers le bas pour m’indiquer de me rassoir. Ce que je fis, contrainte par je ne sais quelle convenance sociale qui fait que l’on ne part pas d’une table lorsqu’une autre personne s’y installe. Guénolé me présenta. Colette, Casimir. Casimir, Colette. Enchanté. Enchantée. Et l’air de « l’île aux enfants » envahit ma tête et mes zygomatiques. Comment peut-on se nommer Casimir au vingt-et-unième siècle ? La conversation reprit et mes deux lascars, bien décidés à me coincer ici jusqu’à la nuit, rivalisèrent d’ingéniosité séductrice à grands renforts d’attaques éculées : « ça va, belle mam’zelle ? », « tu es une super poupée » et autres « z’êtes charmante, vous savez » ou « tes yeux sont pleins d’étoiles qui scintillent ».

L’après-midi s’étirait sur la place de l’hôtel de ville et les ombres du grand peuplier ornant le parvis dansaient sur la façade. Je pris de la distance, n’écoutant que d’une oreille discrète la rengaine des dragueurs. Je préférais prendre de la hauteur pour rendre acceptable la situation. Je choisis de m’élever, de mettre mon esprit au-dessus de la table et de les examiner dire et faire. Si bien qu’à force de vertiges et de mentalisation, je décollai de ma chaise comme un spectre sorti de mon corps. Je grimpai en haut du peuplier puis bondis sur une gargouille. Ainsi à cheval sur une tête de pierre, je vis en contrebas deux nabots ventripotents draguer une jeune fille – moi – en s’échangeant sous la table des claques dans les mains, des sortes de « checks de winner » lorsque l’un ou l’autre croyait avancer un peu plus vers la conclusion qui s’affichait clignotante sur leurs visages : embarquer et baiser cette belle Colette perdue.

Je n’étais plus avec eux. Je suivais la scène hors de mon corps lorsque Guénolé posa une main sur ma cuisse et me fit soudain revenir à moi. Je poussai alors un cri long et strident qui retentit sur la place comme un appel de muezzin castré. JDD sortit affolé de son troquet. Les échoppes autour se vidèrent. Les commerçants Quimperlois jaillirent dans les rues, apeurés par ce cri venu des gargouilles. La première à arriver sur les lieux fut Olive la patronne du magasin bio de la rue de la Félicité. Grunge post-MLF, elle saisit les deux zigotos par le collet et les secoua si fort que Guénolé et Casimir pris de panique s’enfuirent à grandes enjambées. JDD les invectiva le bras levé, les traitant de tous les noms de malotrus : d’australopithèques dégénérescents, de bachibouzouk de seconde zone etc. Olive s’assit à mes côtés, s’enquit de mon état et étalant ses jambes sous la table, elle leva le bras pour commander deux thés verts. Son regard se planta dans le mien et son sourire déclencha une ruade dans mon ventre. « Vous êtes très très belle mam’zelle », me dit-elle.


Colette - 06/03

  • 9.3.16