Sur le zinc

image Le troquet du coin, le refuge du besogneux, est planqué dans un virage à l’entrée du bourg. Bourgeois, bourgeoises n’y sont pas légion. Ici, règne la ruralité, l’esprit communautaire des terriens, de ceux qui usent leurs godasses sur les hauts coteaux de schiste. C’est dans cet endroit qu’on trouve le repos du juste, qu’on racle la boue et dépose la poussière des vignes. Après avoir travaillé à la fraîche – matinée de cinq à sept – on étanche sa soif, imbibe son gosier séché par le souffre. La bière-pression jaillit sur le zinc. Sur les sous-bock, elle trace un rond parfait et perle le frais des galopins du matin. Trop tôt pour l’apéro, trop tard pour le café, l’envie de griserie est grande mais les contenants petits, comme pudiques. Il faudra les multiplier à l’abri des regards pour satisfaire son intempérance et délier sa langue. Perchés sur des tabourets et arc-boutés sur le bar, on se raconte qu’il fait chaud en exhibant son bronzage agricole et on se félicite de s’être levés avant le soleil pour aller désherber les vivaces.

Dans les mains, le bleu du roundup. Dans les narines, l’odeur des pesticides. Et dans les palais, trémousse l’amertume du houblon.

Les heures et les tournées défilent. A toi, à moi, personne ne partira sur une jambe ni sans celle du patron. Dehors, le gros jaune au plus haut envahit la terrasse, la bâche se baisse et les bocks disparaissent au profit du petit jaune. Caillou de glace dans la liqueur, quatre volumes d’eau et les cœurs se réjouissent de la sieste à venir. L’odeur de terre traitée s’évanouit dans l’anis mélangé à la transpiration des braves. Les habitués se collent au bouchon pour éviter de basculer du tabouret. Sous leur nez, défilent les verres, coupelles de cacahuètes et olives noires. La chaleur et les paroles montent d’un cran, les discussions fusent et les désinhibés deviennent les plus beaux orateurs. Quelques cols blancs rejoignent les prolétaires les moins imbibés et improvisent une partie de belote au comptoir. L’ivresse est sur le zinc et le labeur oublié.

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  • 31.7.10

Route

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Départ, arête sensible d’un début sans cesse renouvelé. La porte tirée, verrouillée, mise en attente du retour, laisse là chat et meubles, une vie immobile, pas plus. Cent mètres, ma traction, qui me porte, invariable, toujours là sous le platane. Pression sur la télécommande, yeux qui clignotent. Ouverture, la clé, sésame de partance, contact, ceinture, je démarre. Les arbres qui s’éloignent en point de mire voilé, je les vois, ne les regarde plus. Marche arrière, zoom éclair, puis en avant défile l’asphalte. Le village qui se réveille, vieux sur la terrasse, café chaud et cendriers fumant. Je tourne et retournerai. La banque, le premier rond-point vert, toujours vert. Le tabac, ne m’arrête pas, pas le temps. Suis les trottoirs des maisons anonymes. Volets qui s’ouvrent, regards en dispersion, qui ne voient pas. Un feu, rouge, agitation de la sortie du village, lieu convergent, les vitres qui se baissent, les cigarettes qui craquent au bec. En face, ça roule et presse pour ne pas perdre le vert. Ronflement des moteurs, odeur de vidange, vies qui accélèrent encore, puis le vide au milieu, deux secondes. C’est à moi de passer, première, embraye, lâche tourne et court. Emprunte la voie la plus rapide : route de la petite Camargue. Seule dans le paysage clair, elle s’échappe de la ville. Talus humide du matin, chaussée déformée, toujours un camion à suivre, à ne pas pouvoir doubler. Ralentissement, agglutination, sur le cul du poids-lourds traînant. Lâche le lent sur les quatre voies qui surgissent, nouveau bitume, sec brillant entouré de garde-fous, rampes métalliques qui trouent quelques bosquets clairsemés. La vitesse augmente, me cale dans un couloir fermé, et pense que derrière, il y a la mer. Ne la vois pas mais la sens, embruns qui remontent dans les aérations, mouettes et flamands roses qui balayent les étangs. Mais toujours la vitesse, et entre déjà dans la ville, la route encore plus large, plus d’espace, plus de voitures, la cité ouvre ses bras. Les voies se démultiplient, quatre puis deux fois trois, grand boulevard qui draine l’afflux des autos comme une aorte se remplirait de sang. Tous dans la même direction, se croisent, s’entrecroisent, se klaxonnent, se doublent et s’ignorent. Toujours la vitesse et les premiers buildings apparaissent au loin. Entrée dans la ville. Nouveau ralentissement, pare-chocs contre pare-chocs, le paysage réapparaît, vitres qui glissent, bras qui sortent nus, qui flottent, qui fument. Avance au pas jusqu’à l’échangeur d’autoroute, un nœud puis l’éparpillement : une file va nourrir la ville, l’autre continue sur les grands axes des zones industrielles. Autos qui détalent, explosion de l’anneau concentrique et m’extirpe sur ma voie, chemin immuable jusqu’à destination. Bordée de bâtiments blancs, tous identiques, avec seul détachement les couleurs de leurs enseignes. Rouge, vert, bleu, balayent mon champ de vision. Dernier rond-point, nouvelle et dernière concentration de tôles, le parking où les chevaux vapeurs dorment. Manœuvre, stationnement, toujours la même place, la clé, pression sur la télécommande, yeux qui clignotent, fermeture. Arrivée, arête sensible d’une fin sans cesse renouvelée.

Texte inspiré par une proposition de l’atelier d’écriture de Pierre Ménard : Décrire un trajet que l’on fait tous les jours (en train par exemple) et noter sur le vif, sur le motif, ce que l’on voit et les réflexions que ce voyage immobile fait surgir en nous, au rythme de son avancée : « Variations de récit sur réel répété à l’identique, et pousser cela à bout, et rien d’autre même au récit que ces images pauvres, rue qui s’en va en tournant, encore ces maisons aux angles trop droits, encore un garage et des immeubles. » Paysage fer, François Bon, Verdier, 2000.

  • 29.7.10

Oh Papé !

Oh Papé ! Il est posé là, comme une évidence, à côté de la Normande vermoulue. Comme elle, il est un meuble, immeuble de sagesse, yeux bleus portés sur le vague, nous regarde comme si nous étions des étrangers. Assis sur une chaise en paille tressée, il dénoue péniblement ses mains sur la table, marmonne à ma grand-mère deux ou trois patoiseries acerbes. Je ne comprends pas mais elle, épouse servile, s’exécute. Maman est penchée sur ses épaules, lui verse la collation matinale : un bol grège rempli de vin rouge où flottent à la surface quelques quignons de pain sec. Mamé déplie une serviette à carreaux, la noue autour de son col, juste assez serrée pour qu’il puisse déglutir. Sa main tremblotante accroche la cuiller qui plonge dans le petit-déjeuner, ressort un morceau de pitance qu’il porte gauchement à la bouche. Quelques gouttes rouges coulent le long des moustaches et dévalent son cou barré par le bavoir à carreaux.

Je suis en face de lui, mon regard planté dans le sien. Je le vois mais lui, ne semble plus rien distinguer, l’esprit déjà fixé sur un ailleurs. Son teint est blafard, ses pommettes saillantes descendent sur des joues incurvées et translucides. une peau usée colle son visage carré, les os dessinent ses traits et la puissance passée de ses maxillaires. Il mastique le pain mouillé et anime ce faciès avec misère. Tout est livide chez Papé, je m’attends à voir couler le vin au travers de sa gorge. Seul ses yeux d’un bleu pénétrant détrompent ce visage cadavérique. C’est grâce à eux qu’il vit encore, qu’il communique avec moi. Les mots ont du mal à sortir, ils se brouillent en paroles décousues ou anachroniques tandis que les rivets de ses prunelles, malgré une beauté figée, me parlent constamment.

La cuiller racle le fond du bol, elle ramène quelques lies de vins mélangées à de la mie rouge. Papé a terminé le repas mais continue à nettoyer son obole comme si c’était la dernière : la peur de manquer comme pendant la guerre ou celle plus simple de mourir. Maman débarrasse la table, passe un coup d’éponge sur la toile cirée. Il repose ses mains tordues sur la place nette et bascule un regard ecchymose très loin par la fenêtre. Mamé s’affaire autour de lui, balaye les résidus de pain tombés sur le sol puis se penche sur l’évier pour récurer bol et cuiller. Maman s’installe dans un fauteuil prés de lui et tombe dans un magazine. Moi, je reste présent devant cette absence mais nos yeux ne se parlent plus.

Je l’interpelle d’une voix grave mais enjouée : « Oh Papé ! » D’un mécanisme lent, sa tête pivote, rotation raide pour découvrir l’auteur de cet appel. Il me voit, c’est sûr, mais ne me reconnaît pas. Un instant perdu et son visage soudain s’illumine, ses yeux causent et emportent ses lèvres dans un mouvement presque inaudible. Maman soubresaute, Mamé n’entend pas. Il humecte, bat des papilles puis baragouine dans sa langue colorée : « Marcel, prépare le cheval, l’ai vu dehors. Vais labourer la vigne du haut ! »

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  • 27.7.10

Dans mon super hypermarché

image Petit portique aux ailettes battantes en acier chromé. Nul besoin de pousser, elles se déploient sur mon passage et je pénètre dans l’antre de la consommation. Vers la gauche, en arc sur le sol, des autocollants de pas verts m’indiquent le chemin (obligatoire) pour me rendre vers un stand qui fait la promotion d’une nouvelle bière ultra-rafraîchissante ; tandis qu’à droite, s’offrent à moi les délices du rayon photo, informatique, TV, Hi-fi. Il paraît que tout est calculé dans les super-hypermarchés, que rien n’est laissé au hasard, que tout y est conçu pour accaparer l’esprit du chaland et le guider au mieux dans l’épanchement de son porte-monnaie. Des études démontrent que, dés l’entrée, la majorité des gens se dirige vers la droite, d’où l’intérêt d’installer à cet endroit des articles à forte valeur ajoutée mais aussi des produits dits d’achat impulsif. Et impulsif, je suis et à droite, me dirige malgré les traces vertes houblonnières m’invitant à faire le contraire.

Evidemment, un tour dans le rayon informatique, un œil sur les derniers ordinateurs portables, l’autre sur les étiquettes qui m’indiquent des prix dissuasifs. Je passe et roule mon panier sur les carreaux blancs jusqu’au point librairie. Etrange rayon placé entre celui des CD/DVD et celui de la boulangerie. La nourriture de la tête appelle celle du ventre, sûrement. Deux Nothomb en poche plus tard, je me retrouve au rayon charcuterie et de façon incongrue, voilà qu’Amélie côtoie dans le fond du panier une barquette de jambon découenné. Vision insolite, stupeurs et tremblements. Heureusement, aussitôt recouverts d’un paquet de croque-monsieur, les livres se dissoudront très vite sous l’acide sulfurique des prochains articles.

Je file, évite les rayons moches : ménagers, jardinerie, visserie, automobiles etc. Je me presse, car déjà le souffle me manque, je cours presque et suis le débit fanatique et irritant des annonces promotionnelles claironnées dans les hauts-parleurs du magasin. Maintenant, je fuis, échappe aux rayons cités ; de toute façon les soles ou les perches en solde, c’est pas mon truc. Je m’arrête un instant devant l’étal des céréales, perplexe quant au choix proposé, une gondole de trois mètres sur trois me nargue. Des lions rugissants ou des sylphides au ventre plat s’intercalent sous mes yeux flottants. Je continue, pas de céréales, l’animateur au micro hurlant approche, il faut que je sorte.

J’ai chaud puis très froid dans le rayon des surgelés qui m’amène aux caisses. Tapis perpétuel, je dépose livres, bières ultra-rafraîchissantes, (car retourné sur mes pas et les pas verts du stand aguicheur) jambon, boîtes de conserve en tout genre. Quelques bips plus tard, le sourire inexistant de l’hôtesse, les sacs recyclables aussi chers que Nothomb, la carte bleue dans la fente, le parchemin automatique qui sort de la gueule de la machine, je sors, épuisé, bombardé à mon insu de milliers d’informations sonores et visuelles. Vite, retourner à la maison.

  • 25.7.10

La chienne – par Kwetchou

imageHabituellement, la chienne venait m'accueillir à la porte, frétillant avec une ferveur excessive comme seuls savent le faire nos amis de la race canine. Après l'école, je rentrais la première à la maison, et j'aimais que mon retour soit une fête pour elle, être attendue me rassurait.

Ce soir là, personne derrière la porte, la maison était silencieuse. Tous les volets étaient clos comme d’habitude, mais là je fus remplie par cette sensation, qu'évoquait parfois mon père en ouvrant les volets nerveusement, d'entrer dans un cercueil. Je restai dans la pénombre pour arpenter le couloir d'un pas alourdi par l'angoisse. Le premier fœtus était là, au milieu du couloir, dans cette gelée d'un rouge macabre, un deuxième puis un troisième... La chienne était blottie au fond du couloir, dans un débarras encombré, léchant l'issue ensanglantée de son antre maternel. Elle était vivante, j'étais soulagée.

La veille, mon père avait abusé du seul pansement qu'il avait trouvé pour soulager les souffrances incommensurables que lui avait infligé la vie. Ces souffrances qui, avec le temps, ne faisaient que distiller leur poison immonde de fantômes lancinants. La veille donc, mon père pris par ce grand délire que l'on nomme tremens, avait dérouillé cette chienne au ventre gonflé par le péché. La mort de ses petits me semblait secondaire. Ma priorité était de nettoyer pour protéger la chienne d'une autre colère de mon père. Il y avait un chiot en gelée sur le sol de ma chambre, sur mon lit, deux dans le salon... La bête avait arpenté la maison semant ses cailloux sur son chemin de croix. Sept en tout. Je me surpris même à une pensée d'humour macabre : « Sept d'un coup ! Comme les mouches... ». Prise par ce sentiment urgent de cacher les dégâts occasionnés par la bête, je me saisis d'un sac poubelle et à l'aide de chiffons, je ramassai chaque petit corps, changeai les draps de mon lit et nettoyai les traces de sang dans toute la maison, concentrée sur cette tâche urgente de faire disparaître toute trace de ce crime.

J'entendis la voiture de mon père et vins me poster près de la porte d'entrée de façon à bloquer l'accès au couloir. Mon père entra d'abord ravi de me voir l'accueillir puis inquiet par l'atmosphère ambiante. Et du haut de mes onze ans, de ces yeux noirs dont il m'avait fait héritage, je défiai mon père par ces mots : « La chienne a perdu ses bébés morts dans toute la maison mais j'ai tout nettoyé alors il faut la laisser tranquille maintenant ! ». Mon père devint livide torturé par la vision de sa petite fille ramassant ces petits cadavres, dégâts collatéraux d'une soirée trop imbibée de souffrance. Il me dit d'une voix faible : « Tu n'aurais pas dû, je l'aurais fait en rentrant » esquissant un geste d'approche paternel pour me rassurer. Je fis un pas en arrière et repartis vers la bête pour m'assurer de son état, puis je m'enfermai dans ma chambre. Allongée sur mon lit, les yeux écarquillés, pas une larme ni un cri ne vinrent, juste cette colère violente tétanisante, cette haine féroce pour cet homme que j'aimais plus que tout.

Ma mère rentra à son tour et je fis semblant de dormir. Ils chuchotèrent un peu, je les entendais se relayer auprès de la bête pour la soigner. L'oreille à l'affût du moindre faux pas, l'estomac noué par un mélange de colère, de peur et de tristesse, je restai aux aguets. La maison fut silencieuse ce soir là, pas de dispute, pas de cris... Je m'endormis.

On ne reparla jamais de cette histoire.

Quelques semaines plus tard, mon père partit dans son sommeil emporté par ses démons si cruels. Son cœur cessa de battre, comme le balancier de l'horloge du salon. Sa mort me plongea dans un chaos d'émotions douloureuses et contradictoires : le manque de cet être tant aimé, le refus de croire au côté définitif de son départ, la colère qu'il nous ait quitté, l'abattement. Et toute cette violence se retourna contre moi dans une étreinte de culpabilité aux griffes acérées. Seule, les volets clos, je passai des semaines dans ma chambre à pleurer et à hurler en silence, clouée par une douleur puissante.

Le temps passa, la vie reprit ses droits.

Aujourd'hui j'ai 28 ans, un mari que j'aime et j'ai déjà fait six fausse couches. Ce soir, c'est là, blottie derrière le lit de la chambre conjugale, au fond du couloir, recroquevillée sur mon ventre gonflé par cette présence si douce - enceinte de mon septième enfant - que je meurs, pétrifiée par une colère violente, sans cris, ni pleurs, sous les coups de pieds de mon mari aviné qui me traite de chienne.

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Texte envoyé et rédigé par Kwetchou, contact amie sur facebook.

  • 23.7.10

Me voir dans un abysse.

image M’est venue l’idée grotesque d’un œil, le mien, sorti de son orbite, toujours relié à de supposés longs nerfs optiques pantelants. Juste extrait de sa cavité à l’aide d’une petite cuillère. Le tiendrais pressé du bout de mes doigts - corps spongieux, ovoïde et sanglant - comme une petite caméra directement reliée à mon cerveau. Le manipulerais avec soin, le ferais tourner à 360*. Espion, il fourragerait partout, distinguerait des recoins inattendus, capable de voir l’infiniment petit grâce à un angle de vue jusqu’alors impossible. Zoom au possible, flou novateur. Hormis la vision atroce d’une telle mutilation, quelle image m’offrirait cet œil dégoupillé ? D’autant que son voisin toujours en activité dans son creux, bien en place sur ma face, conserverait son droit optique et me renverrait une image ordinaire, à peine serait-elle tronqué de moitié ; alors que l’autre proposerait mon portrait comme quelconque miroir le refléterait. Mise en abîme effroyable, verrais mes doigts tenir un œil sanglant tandis que, simultanéité de vue, se projetterait dans mes synapses remuées un faciès horrifié par un globule à la pupille dilatée. Miscellanées psychiques inimaginables pour une image gouffre. Et les canaux visuels de s’emmêler les veinettes, l’œil au bout de mes doigts, comme me voir dans un abysse.

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  • 21.7.10

Sous cette après-midi d’été

image Soleil au zénith, chaleur harassante, sous ton léger chemisier blanc s’impose la moiteur persistante de ta peau violacée. Écume uniforme qui enveloppe ton corps et ton esprit au doux son des cigales. Trop chaud. Tu fermes les baies, abats les volets, ourles sans bruit la paresse des après-midi d’été. Même calfeutrée, l’astre inquisiteur perce les murs et leste de son plomb invisible ta tête fatiguée ; la léthargie t’étreint, tu la laisses entrer. Tes mouvements d’abord résistants sont maintenant saccadés et difficiles, l’inertie s’installe en volutes étouffées et toute action devient impossible. Seuls persistent quelques flottements de poitrine pour expulser la chaleur qui t’oppresse. Tu traînes ton squelette, paupières basses et sueur en corolle sur ton front, tu ne parles plus, tout juste détaches-tu quelques mots pour expliquer cette langueur soudaine. Fantôme ouaté, ton corps se découpe dans le chatoiement des persiennes. Ombre et lumière, tu deviens floue dans les vapeurs évanescentes du carrelage brûlant.

Lentement tu avances, tires sur tes jambes pour arriver à marcher. Lymphatique, tu caresses le sol de tes pieds nus puis t'alanguis sur un fauteuil trop moelleux. Tes cuisses collent au tissu, tu tires sur ton chemisier et recouvre tes genoux pour faire paroi étanche à la désagréable sudation puis remontes tes talons sur l’assise. Ainsi accroupie, un courant d’air léger circule sous ton corps, une douce fraîcheur éphémère, un répit qui apaise ta peau. Tu fermes les yeux, humecte tes lèvres séchées et lasse, tu laisses le sommeil te parcourir. Ta tête dandine, elle se désarticule mollement et tombe sur tes rotules. Tu t’endors. Je te regarde, tu es belle ainsi revenue dans une position fœtale. Tu ne me vois plus, tu dors profondément malgré la situation inconfortable. J’ai chaud. Aussi. Personne ne voudrait te déranger et pourtant j’ai envie de te réveiller.

Je me glisserais derrière toi, poserais mes mains sur ta nuque chaude et appliquerais mes pouces sur tes cervicales contractées. D’un trajet circulaire, je tracerais ton cou, tes épaules puis promènerais mes paumes vers le bas pour découvrir ton dos brillant. J’effleurerais puis remonterais de tes hanches à tes aisselles. Mes mains te sillonneraient, friseraient tes seins et renoueraient avec ton cou pour, de quelques doigtés, le délier. J’alternerais, échine, nuque, épaules, hanches, frôlement de poitrine puis clopinerais sur ta colonne vertébrale, dénombrerais de mon index tes petits os ronds, replierais légèrement ta peau dans leur cavité. Et je recommencerais. Tu serais réveillée mais ne le dirais pas. Juste quelques phonèmes de plaisir sortiraient de ta gorge, soupirs qui me diraient que tu sais, que tu sens, que tu as envie. Tu me laisserais encore un instant parcourir ton corps puis tu te lèverais, aérienne, tu te dirigerais vers la chambre. Un léger regard en arrière pour m’intimer de te suivre et je te suivrais, sous cette après midi d’été.

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Texte publié initialement sur le blog de Kathie DURAND, de minette à ferraille, dans le cadre des vases communicants du mois de juillet.

  • 19.7.10

La lumière brûle

La lumière brûle La lumière brûle et c’est mal. Entendez par-là qu’elle ne brûle pas l’épiderme, pas plus qu’elle ne provoque d’incendie. La lumière brûle, seule, sans danger puisque captive dans une ampoule à incandescence mais son filament se consume lentement, donc brûle. Et par cette expression, il me signifie la consommation électrique provoquée par ce foyer de lumière. Si elle brûle longtemps, la consommation est excessive. Et c’est en cela que c’est mal.

« Bon sang ! Tu laisses toujours brûler la lumière ! » Celle du couloir, en bas. Il s’énerve, toujours, tout le temps, les ampoules qui crépitent sont son obsession. Je ne suis pas encore dans le couloir, je descends et il faut bien que je voie où je mets les pieds dans cet escalier aux marches noires. J’arrive au rez-de-chaussée. L’interrupteur est au bout du couloir, mais le salon vers où je me dirige, lui, est au milieu. Je tourne et oublie d’éteindre. Un bouton prés de la porte du salon aurait été plus commode. Avec le temps, un automatisme se serait créé : avant d’entrer, une pression sur l’interrupteur, machinal, efficace et finie la lumière qui brûle. Au premier étage, il s’agace, crie, peste et jure : « Putain, la lumière brûle encore ! » Je ressors et lui réponds, crispé. Oui, j’ai oublié, pardon. Je presse le bouton, au bout du couloir, retourne au salon et dans mon fauteuil jure à mon tour, mais dans ma barbe. Je me calme, il se calme. La lumière ne brûle plus. Je suis en paix.

Aujourd’hui, chez moi, aucun éclairage ne reste allumé dans une pièce inoccupée. Toujours, tout le temps, j’éteins après mon passage. Et quand je prie instamment mes enfants d’éteindre la lumière, j’ai une pensée émue, comme une petite décharge électrique qui brûle pour lui.

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  • 15.7.10

Attente en gare

Attente en gare Je me pointe comme chaque semaine à la gare de Béziers après demi-heure de voiture. C’est l’hiver, dix-huit heures et déjà la nuit imprègne les murs sourds du hall. Peu de monde, c’est un dimanche nu de janvier, des dimanches où on ne voyage pas. Au centre, suspendu au plafond, l’afficheur des départs et des arrivées diffuse une lumière rouge agressive. La nuque dressée et les yeux plissés, je parcours les lignes fluorescentes, cherche le 18h12, de voies A à D, du quai 1 à 7. Le corail n°4578, c’est celui-là, c’est le mien, celui qu’il ne faut pas que je rate ! Retard annoncé qui clignote comme un avertissement de danger, c’est la seule indication : pas de voie ni de quai, aucune correspondance. Pour l’instant, l’afficheur reste muet, mon train n’existe que par son retard.

J’avance. Aucun banc dans cette grande salle, je cherche un endroit pour poser mes guêtres. Des locataires habituels entourent un pilier. Assis, ils étirent leurs jambes sur le sol crasseux. Ils sont quatre, deux hommes, une femme et un chien. On dirait qu’il n’y a que le chien de libre, eux semblent prisonniers volontaires, attachés en corolle au pylône, greffés par le dos et anesthésiés par les cannettes de bières qui jonchent le sol. Je fais pareil, me trouve un pilier et me tire un coca au distributeur. Mon sac blanc de mataf comme moelleux coussin, je m’adosse au pilier voisin, juste en face des squatters avachis. J’en suis aussi, je suis des leurs, de ceux qui sont souvent dans des endroits de passage, à attendre. J’en suis, enfin presque, je les mime : eux n’attendent plus rien.

Et l’afficheur de bouger ses cristaux liquides, le retard n’est plus annoncé et une voix de crécelle percute les murs après trois notes de musiques monocordes : « le train corail N°4578 entre en gare quai n°1 voie 7, éloignez-vous de la bordure du quai, ce train dessert… ». Narbonne, Carcassonne, Toulouse Matabiau, Bordeaux-St-Jean… Litanie de villes qui m’éloignent déjà de mon pilier. Je ne bouge pas, pas envie. L’annonce est à nouveau diffusée, complétée et dans son impulsion double l’effet de langueur. Le billet, ne pas oublier le compostage obligatoire. Il faut partir seul, l’accès aux quais est réservé aux voyageurs. Une chance, on peut dormir, le train couchette est disponible voiture 6. En face, les squatters ne bronchent pas, ils dorment et le clebs me regarde. Soudain, la voix se tait mais le silence des murs est brisé. Le train se glisse dans la gare dans un grincement de métaux lourds et un ronflement d’air pulsé bat sous mes pieds. Il est 18h25. Je ne bouge toujours pas. Le chien vient vers moi, langue pendante, tourne autour du pilier et s’assoit sur mon sac. Il n’attend rien, moi non plus. Et si je ne partais pas ?

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  • 12.7.10

Et si Rome m’était contée !

image « Et si Rome m’était contée ! » Je venais de lui lancer cette phrase goguenarde et l’avais fait suivre d’un sourire amusé pour détendre l’atmosphère. De toute évidence, j’avais fait un trou dans l’eau. Elle restait impassible, le nez sur son écran à chercher le bon intitulé pour trouver le bon code. Elle tapait sans cesse les même mots, dans un sens puis dans l’autre, avec accent, sans accent, alternant les propositions. Elle retenait les miennes dans un hochement de tête approbateur mais jamais elle ne les proposait à la machine. De temps en temps, elle jetait un coup d’œil sur la feuille A4 que je lui avais remise il y a déjà une demi-heure et sondait les lignes une à une, extirpait un nouveau mot-clé, l’essayait puis fulminait à la vue des non-réponses.

Il fallait se rendre à l’évidence, elle ne trouvait pas de code ROME correspondant à mon métier. Et même si elle avait flatté la rédaction du curriculum de ma vie, nous étions dans une impasse, je n’avais pas de métier. Pas de code, pas de dossier pôle emploi et si pas de dossier, pas d’accès aux annonces donc pas d’emploi. J’étais éberlué par son sens de la déduction. La recherche dura encore quelques minutes et à l’approche de l’heure du déjeuner, elle me proposa finalement un code métier voisin m’invitant à le valider pour qu’il n’y ait pas d'ambiguïté. Elle tapa le code en question, fit pivoter son écran vers moi et la description dudit métier s’afficha : responsable des systèmes d’information. A ma moue dubitative, elle comprit aisément qu’elle faisait une nouvelle fois fausse route. Certainement à cause de la faim qui devait la tirailler, je la vis pâlir puis reculer sur son siège tout en lâchant une expiration digne d’un brontosaure. Elle était irritée, je l’étais aussi. Nous n’allions pas passer deux heures sur ce foutu code métier. Sans dire un mot, elle se leva brusquement, sortit du bureau et du couloir me cria : « Je vais voir avec mon collègue ! ».

Dix minutes plus tard, ma conseillère revint tout sourire, certaine d’avoir trouvé le saint graal. Et pendant une fraction de seconde, je me suis égaré croyant voir revenir la sauvageonne de Fort Boyard qui aurait trouvé le code du trésor rempli de Boyard, code inespéré qui rapporterait beaucoup d’argent à l’association qui œuvre pour soigner les petits-enfants porteurs de cette horrible maladie orpheline. Je repris mes esprits et elle se jeta sur son fauteuil, agrippa le clavier et tapota la lettre suivie des six chiffres qui allaient nous délivrer de l’angoisse. Un grand coup d’index sur la touche « entrée » et elle flanqua une grosse baffe à l’écran pour me présenter le résultat de sa requête : Technicien / Technicienne administration des ventes code : I1103. « Voilà, là, on est bon, hein ? » me dit-elle sur un ton qui ne pouvait supporter la réprobation. Je lus brièvement l’énoncé de la fiche, la définition du métier, ses conditions d’exercice etc. « Là, je crois qu’on l’a trouvé ! » ajouta-t-elle pour ne laisser plus aucune place à l’hésitation. Pressé d’en finir, j’acquiesçai et elle valida ma fiche, sortit une multitude de papiers de son imprimante et me fit signer en marge des dix-huit exemplaires avant que je n’aie le temps de dire ouf.

Je rangeai le dossier dans mon classeur à rabats et la questionnai au sujet de la formation que je voulais faire et sur son éventuelle prise en charge par ses services. Elle se leva, fit un tour sur elle-même, prit son agenda sur une étagère voisine et me dit : « On verra ça au prochain rendez-vous. Le 4 août, ça vous va ? » - « Ah non, j’ai piscine ce jour là ! » lui répondis-je sans qu’elle ne sourcille. Et si pôle emploi m’était conté !

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  • 9.7.10

Le lit-bateau

image Mon antre, ma vie dans une pièce de dix mètres carrés. Dans son ventre, un bouillon, des sempiternelles questions déclinées au pas des saisons, des âges, des joies et des infortunes : ma chambre. Une chambre banale d’adolescent à ceci près que tout était vieux dans cette pièce. De l’armoire au lit, de la tablette de nuit à la commode. Du vieux bois vermoulu, des meubles si vieux que personne ne pouvait les dater. Ils étaient là posés dans la maison, dans cette pièce depuis toujours.

Flanquée sur le mur de droite, trônait la grande Normande au miroir biseauté et travaillée de la moulure comme je l’étais parfois de la tête. Sur les flancs, le haut, le bas, le tiroir et les étagères, partout, des arabesques biscornues creusaient dans son lard. Ornement ésotérique qui m’agaçait quand je voulais m’examiner dans son miroir buriné. Nids à poussières que ces contorsions, j’y glissais parfois mes doigts rêveurs pour tenter de découvrir au toucher de ces courbes une quelconque beauté, un éclat que je n’ai jamais trouvé. Sur le mur opposé, le lit se réfléchissait, un meuble du même acabit, un vieux lit-bateau, deux longs pans de bois, à sa tête et à son pied : une sorte de conque rehaussée par un épais matelas posé sur un autre matelas encore plus épais qui servait de sommier. Et des ressorts, partout des ressorts dans ce pieu flottant, si bien que l’impression de naviguer en eaux troubles en était renforcée. Les rebondissements excessifs qu’il occasionnait me donnait la nausée, certainement le mal du lit-bateau. Très vite, il était devenu trop petit, mes pieds touchaient le bas de la conque empêchant les étirements matinaux et obligeant un repli sur moi-même. Recroquevillé en chien de fusil, je régressais et tapies entre mes jambes, mes mains moites peinaient à stabiliser les remous du matelas. Il était le théâtre branlant de mes naufrages, de la versatile crise d’adolescence aux prémices du mensonge puis de la raison, mais aussi de tous les abordages, succès d’estime, émois liminaires et premiers bonheurs initiatiques. C’est dans son creux instable que finalement, j’avais construit une partie de ma vie.

Alors quand est arrivé le moment de déménager la maison, les vieux meubles sont partis. Pour la première et dernière fois, ils ont changé de lieu. J’ai croisé la Normande et ses vilaines excroissances. En pièces détachées, elle a rejoint le camion du brocanteur. Mais le lit avec ses remous de l’enfance est resté, impossible de m’en séparer. J’ai démonté avec soin les pans coincés par des boulons rouillés puis j’ai dépoussiéré les matelas et enfin une fois contrôlé que les ressorts couinaient encore, je l’ai installé dans une jolie chambre de dix mètres carrés, plaqué contre le mur de gauche. Et pendant quelques années encore, mon fils a dormi dans mon vieux lit-bateau.

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  • 7.7.10

Tous en colo

image L’heure des vacances vient juste de sonner et déjà, vient le temps du départ en colonie. Il est étrange ce terme impérialiste, une colonie : invasion invariable d’écoliers changés en colons à l’assaut d’une plage méditerranéenne ou d’un bout de montagne vosgienne ; ou encore colonne d’enfants fourmis affublés de sacs lourds avec, pour mission, d’atteindre la grande fourmilière, lieu particulier de villégiature où ils déposeront leur camp deux mois durant.

D’abord le bus qui ronronne sur la place du village. Il est tôt, trop tôt pour un premier jour de vacances. Le chauffeur est sur le marche-pied et balaye la fourmilière avec désinvolture. Les moniteurs sont grands, beaux et déjà bronzés, on les reconnaît facilement, ils dépassent de la foule, montrent souvent du doigt et poussent des cris de ralliement. Les parents sont là aussi. Agglutinés sur le trottoir d’en face, déjà un peu loin, ils sourient nerveusement. Puis, sautent de mains en mains les valises qui sont jetées dans les soutes comme autant de maisons sur roulettes lâchées dans un grand trou noir. A l’intérieur de chaque sac, nos mères ont rassemblé le nécessaire vital, tongs, baskets, sandalettes mais aussi tee-shirts, liquettes, marqués à l’encolure de nos noms et prénoms, et shorts, maillots de bain pourvus de la même étiquette qui gratte le bas du dos. Enveloppés avec soin dans du papier aluminium, on y trouvera dés notre arrivée de petites gâteries, confiseries ou gâteaux qu’il faudra vite manger tant soit peu que la collation ait survécu à la chaleur des soutes. Il ne sera pas rare de découvrir un Mars gluant ou des Treets à la cacahuète rabougrie incrustés sur la belle et neuve chemisette blanche précieusement pliée pour ne pas qu’elle se froisse.

La colonne se forme, en rang par deux, l’appel de nos noms peut commencer. L’invasion du bus est proche, nous attendons anxieux l’annonce de nos patronymes. A chaque notification, un petit cœur bat et fissa, il faut monter haut la jambe pour franchir le marche-pied, passer le regard impassible du chauffeur désormais installé à son volant puis foncer droit dans le couloir pour accéder à la place convoitée. Les premiers courent vers les places arrières, la large banquette accueille les gros durs qui chanteront en grand chahut durant tout le trajet, les suivants se contentent des places intermédiaires tandis que les plus timides sont bien heureux d’obtenir les sièges avant, prés des accompagnateurs et des sacs à vomis. Quelques disputes éclatent sur les placements, Manon veut être à côté de Christophe, alors que ce dernier préfère être assis prés de Lola. La température monte, les esprits s’échauffent et le moniteur en chef, maestro à la liste pré-établie dans les mains, tranche et calme la colère éphémère des récalcitrants.

Voilà, nous sommes tous entrés, installés et prêts pour le départ. La porte à crémaillères se referme, son soufflet expire tandis que la climatisation souffle son premier air frais. Le sourire forcé et le cœur contrarié, nos mains lèchent le plexiglas pour saluer nos parents et envoient au travers quelques baisers soufflés. Un ou deux sanglots s'étranglent dans le brouhaha des rires nerveux et des regards perdus scrutent l’extérieur déjà trouble. Les moniteurs parcourent une dernière fois le couloir pour recompter la fourmilière embarquée. Le bus démarre lentement, presque sans bruit. En route pour la colo !

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  • 5.7.10

Écritures - #VasesCommunicants

Peut-être plus que les portraits, les lettres manuscrites me rapprochent du mystère des êtres. Et si je me sépare sans regret de certains objets, jamais je ne jette un courrier qui m'a été adressé, s'il a été écrit avec sincérité, s'il me donne oh même juste un peu une émotion réelle.

Lisant et relisant alors lentement ces paroles dessinées sur papier, soudain j'entends la voix qui pourtant ne me lira pas ces phrases.

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Écriture fine qui marche droite et claire avec ses boucles et ses courbes sur l'invisible ligne,
Écriture trop sage qui déchaîna l'orage,
Écriture vive et sensible ouverte sur l'infini, le a qui se balance donne un côté lunaire à l'arobase, ou bien glissant par jeu sur la hampe la plus proche voilà mon a qui se retrouve à terre,
Écriture désordre les lettres se cognent dans tous les sens.

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Elles me racontent, ces voix inimitables, les petits riens du quotidien, en fait extrêmement importants, ce qui occupe leur temps de vivre, un ballet de feuilles tourbillonnantes, les hirondelles, les lilas penchés au-dessus de la rivière, la machine à textes, les silences et les blancs sur l'espace clos d'une feuille. Secrètement déposées à la main, elles parfument bienveillantes mon propre temps de vie et pour certaines parfois au-delà même du leur.

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(…) et lorsque nous tracions des caractères sur le papier, ils semblaient prendre les mouvements de la main qui écrivait pour des signes de magie (…)
Voyage de La Pérouse, Tome troisième, page 70, 1797 (cité dans le Trésor de la Langue Française Informatisé, ECRIRE )

Ce billet a été rédigé par Kathie Durand que je reçois aujourd’hui dans le cadre des vases communicants. Vous pouvez suivre ce chemin pour aller lire mon billet publié sur son blog.

Voici la courte liste des autres participants à ces vases communicants de juillet :

Loran Bart  et Christine Jeanney
Anna de Sandre  et Jonavin
Pierre Ménard  et Arnaud Maïsetti
Landry Jutier  et Brigitte Célérier
France Burghelle-Rey  et Florence Noël

  • 2.7.10

La boussole

Nouveau jeu d’écriture proposé par Frédérique Martin sur son billet Dix petits négres. Il s’agit comme les quatre mots de Samir de placer des mots imposés dans un court texte. Mais ici, ce n’est pas n’importe quels mots puisque ce sont dix titres de nouvelles, textes finalistes du concours 2005 de la nouvelle francophone éditée. Les dix titres imposés sont donc :
  • Intérieur Nord
  • Trouvé dans une poche
  • L’entracte
  • L’écharde du silence
  • Un clown s’est échappé du cirque
  • Carbowaterstoemp et autres spécialités (coriace, celui là !)
  • Les citées perdues
  • Le bleu des voix
  • L’angoisse des premières phrases.
  • La neige gelée ne permettait que de tous petits pas

image Très étonné, je roulais dans mes doigts une boussole trouvée dans une poche. Sur sa tranche, était inscrit la mention « Carbowaterstoemp et autres spécialités », objet publicitaire d’un restaurant flamand, me disais-je. Je ne suis jamais allé dans un tel établissement, ce qui renforçait fortement mon effarement. Je continuais à la rouler dans ma paume cherchant dans ma mémoire une odeur de carbonates belges. Plus je vrillais plus son aiguille tournait, à une vitesse vertigineuse, ne se posant sur aucun des pôles. J’arrêtais, elle continuait. Déclinatoire de mon intérieur nord, sud, est ou ouest : elle aurait été placée là pour guider mes errements intimes. Géographie imprécise, s’il en est. J’en oubliais la recherche de sa provenance. Mes yeux, pupilles dilatés, suivaient ses mouvements frénétiques tandis que la rotation de l’aiguille provoquait un aliénant murmure strident. Plusieurs tours vers la droite puis vers la gauche, je tournais la tête comme un clown qui s’est échappé d’un cirque.
Elle s’arrêta brusquement entre deux marques, entre l’ouest et le sud. J’étais happé par son magnétisme et sous l’écharde du silence, je me frayai un chemin imaginaire à la faveur de l’entracte qu’elle voulut bien m’accorder. Comme pour l’angoisse des premières phrases ou celle des premières fois, j’étais pétrifié mais je sentais que de cette direction, allaient s’ouvrir pour moi le champ des possibles, une carte nouvelle me permettant une réorientation, hors de toutes les citées perdues que j’avais tant parcourues. L’aiguille m’indiquait simplement le sens de la vie, de ma vie hors de toute notation scientifique cartésienne. La neige gelée ne permettait que de tous petits pas, avec cette indication, elle réchauffait ma route et me permettait des enjambées de géant. J’étais excité par cette découverte et même si le bleu des voix qui enflait ma tête d’azur limpide n’était que pure folie, j’étais transporté de bonheur.

  • 30.6.10

Quatre mots dans le bois de Jade

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Invité par l’ami Samir dans son atelier d’écriture du bois de Jade, j’ai répondu à son jeu des quatre mots dont voici la règle :

Le 4 mots est simple, il suffit de commencer un texte court par le premier mot (un article à la limite devant) et de placer les 3 autres dans les phrases qui suivent. Pas forcément dans l'ordre.

Les groupes de mots sont les suivants :

  1. Abréger, célébrer, sidérer, lacérer (la serrer ?)
  2. Babyfoot, bypass, bluejean, week-end
  3. Osso bucco, niocmam, torero, nénuphar.

Ci-dessous ma participation que vous pouvez retrouver avec les autres (pour l’instant je suis le premier) sur le blog de l’atelier :

  1. « Abrégez ! » avait-il crié, vindicatif. Voilà qu’il fallait tout à coup que je me censure. Que je ne célèbre plus ma logorrhée, que je la circonscrive à son plus simple énoncé. « Brève, concise, laconique, éthérée, sans artifice ! » répétait-il. En somme, il me demandait de lacérer mon écriture, de l’écarteler du dedans, de l’amputer de l’adverbe, de la rogner du complément, de la désincarner de son objet. Tout ça, rien que ça, et pourquoi ? Pour qu’elle soit lue ! J’étais sidéré.

  2. Babyboot, c’est avec ce sobriquet ridicule que tout le monde appelait ce garçon attachant. Il jouait sans cesse, toute la journée, avec les petits bonhommes de plomb articulés. Au bout des barres qu’il tirait et repoussait avec véhémence, s’alignait l’équipe parfaite et babyfoot donnait à ces répliques rouges ou bleues l’adresse des Dieux, la magnificence des grands, des vrais, ceux dont il rêvait d’être. On apercevait son jeu, son adresse lorsque pris dans l’action, il frottait nerveusement les cuisses de son bluejean pour éponger la sueur maligne qui faisait glisser la poignée de ses mains. Ses mains si adroites alors qu’il aurait voulu jouer du pied, crocheter, dribler, jongler et marquer des buts, de véritables buts, pas des points marqués avec une balle en liège dans une cage de fer. Mais Babyfoot n’a jamais pu fouler les stades, handicapé depuis ce dramatique week-end de septembre où il perdit l’usage de sa jambe droite. Sanglant accident de la route où malgré l’intervention rapide des secours et la pause d’un by-pass pour irriguer son corps, son rêve d’enfant s’envola à jamais pour se réincarner en miniature.

  3. Osso-buco ou niocnam. Pedro hésitait devant la carte de ce restaurant particulier, si particulier qu’il avait comme spécialité de proposer justement TOUTES les spécialités de TOUS les pays du monde. Grill du torero ou paella Sévillane. Etonné par la formule – comment pouvait-on savoir cuisiner et proposer autant de plats différents - il avait invité Nina à découvrir l’établissement. Tous deux attablés dans une salle vide, l’épais menu sur les jambes, ils restaient absents et dubitatifs. Rouleaux de printemps dans son nénuphar ou bouillabaisse à la Provençale. Cuisses de grenouilles persillées ou encornets farcis à l’Armoricaine. Il était impossible de consulter tous les mets proposés, de se faire une idée, une envie, trop de recettes différentes, d’accompagnement divers, de plats inconnus pour décider d’une commande pertinente. Le couple ahuri se regardait bouches excitées entre deux choix impossibles, puis ils tournaient de nouveau les pages de ce qui ressemblait plus à un dictionnaire culinaire qu’à une carte de restaurant.
    Soudain, Pedro sentit une odeur de poisson frais lui parvenir dans les narines, une moiteur incommodante sur le cou, les joues puis sur tout le visage. Il ouvrit un œil, puis l’autre. Il était cinq heures de l’après midi, un samedi d’été sur son transat, Pedro, cent-dix kilos à la dernière pesée, s’était endormi. « Chéri, je sors ! Je vais acheter des yaourts allégés pour ton régime. » lui lança Nina depuis la cuisine.
  • 28.6.10

La fête des écoles

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Oh le doux mois de juin pour tous les écoliers qui partent à vau-l’eau dans les couloirs de l’école ! De la pièce de théâtre à la remise des prix d’excellence en passant par les jeux de société admis dans la classe d’ordinaire si studieuse, les langues se délient et les esprits vagabondent. Arrivés à la moitié de ce mois sacrifié, pointent les vacances bien méritées et le rythme ralentit. Chaleur aidant, les cours s’effilochent en fin de programme ou révisions légères. La fatigue étreint les petites têtes et les grosses qui enseignent, si elles ne sont pas engluées dans la correction des examens, soufflent sur ce beau monde clairsemé. Déliquescence programmée, les jours s’alanguissent jusqu’au cérémonial perpétuel de la fête des écoles.

Elle revient à mon esprit par l’odeur du barbecue installé près du portail de l’entrée de l’établissement. Le fin fumet parcourt la cour en alléchant les babines et s’enfuit en ronde sous le préau transformé en banquet éphémère. Une population hybride s’y retrouve autour de boissons fraîches, pâtisseries, tartes salées et oreillettes grassement sucrées. Nos parents se mêlent aux professeurs qui eux même se frottent aux endimanchés élus municipaux, venus rendre ici leur devoir politique. Des mondes si étrangers qui s’échangent politesses déférentes et fadaises habituelles sur nos réussites extraordinaires ou nos échecs cuisants. Et nous enfants, à la fois heureux et troublés qu’ils foulent ainsi notre territoire, crions à hauteur de leur taille notre joie d’être délivrés du joug de l’oppresseur au savoir infini. Débarrassés de la règle et de la réserve qu’impose l’école de la république, nous fêtons notre libération.

Dés le crépuscule, l’orchestre monté sur une estrade de fortune près du terrain de sport lance le bal populaire. La musique aux basses saturées se répand, fait frémir les anciens et les baies vitrées de nos salles de cours. Les projecteurs balayent l’assemblée qui s’agite dans des pas de danse approximatifs puis inondent les murs gris de l’école, les colorient de rouge, vert ou jaune stroboscopiques. Il est temps de cracher tout cela dans une joie singulière, les gens se coagulent et se noient dans une foule compacte et mouvante. La cravate côtoie le short, le petit, le grand, le jeune, le vieux. Aux sons entêtants de la chenille, ils se séparent et les mains sur les hanches serpentent longuement entre les allées. Puis, fourbus, s’agglutinent à nouveau autour de la buvette pour étancher leur soif avec des canettes en fer et se remettre du parcours en canard imposé par les rythmes de Bézu. Se succèdent alors le bal masqué de la compagnie créole avec autant de Colombine que d’Arlequin, les démons de minuit pour une nuit de folie, la cucaracha, la lambada, la socca, et autres danses en « a » qui transforment le bitume froid de la cour en discothèque endiablée.

Au fil de la soirée, la dispersion redonne son aspect ordinaire à l’école. Les lumières finissent par s’éteindre et les murs redeviennent gris, le fumet disparaît dans les braises à l’agonie et la buvette vide ses canettes dans des comportes en plastique. Les politiques sont partis depuis longtemps, restent quelques parents pour aider au rangement et nous qui errons dans les toilettes ou sous l’estrade de l’orchestre. La fête est finie mais peu importe : oubliés devoirs et contrôles, colles et bulletins trimestriels, professeurs et pions ! Nous sommes désormais en vacances.

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  • 25.6.10

Les Platanettes

image Un creux au milieu de la rivière bordée de platanes, un gouffre, un dangereux gouffre: les Platanettes. Pourtant avec un tel nom amusant, cet endroit privilégié pour la baignade ne faisait pas peur, il n’impressionnait personne. Bien que lisse, avec peu de dévers et d’apparence inoffensive, le cours d’eau était pourtant bien dangereux. Les années de fortes pluies, les eaux dévalaient du Caroux à vive allure et choquaient les gros rochers pour plonger dans de profonds gouffres dans lesquels tournoyaient, en spirales aspirantes, de mortelles vis sans fin. Un piètre nageur, comme je l’étais, pouvait vite se faire happer vers le fonds et se noyer dans d’horribles souffrances, oublié à jamais dans la vase opaque. C’est pourquoi mes parents s’avisaient en premier lieu de la pluviométrie des six derniers mois et si celle-ci avait été abondante, il n’était pas question que j’aille me baigner. Dans le cas contraire, la rivière ne courant pas la vallée, il fallait s’enquérir de l’indice de pollution des eaux stagnantes afin que je n’attrape quelconque maladie cutanée.

Bref, aller aux Planettes pour simplement se baigner était toujours compliqué. Heureusement, cette vérification systématique n’avait lieu qu’au début de l’été et, une fois l’autorisation acquise, elle l’était pour le reste de la saison. Permission en poche, je pouvais revêtir mon short de bains flottant, prendre ma serviette éponge, parcourir quelques centaines de mètres sur les quais du Vernazobres et enfin rejoindre le gouffre. Mes camarades du village étaient soumis à la même règle, et c’est le même jour, celui qui marquait vraiment le début de l’été, que nous nous retrouvions sur les plus hauts rochers. Les plus téméraires sautaient les premiers, en bombes ou en plongeons d’esthètes ; les autres, plus timides, descendaient d’une marche pour rejoindre l’enclave rocailleuse plus basse. Il n’était pas question de rater son coup et de s’éclater durement dans l’eau sur le plat du ventre ou pis, jambes écartées sur les adducteurs ; les regards braqués et charmeurs des filles spectatrices en contrebas nous en alertaient.

Car c’est bien cela qui nous emportait : attirer le regard des filles. Il fallait être le plus beau aux Platanettes, en jeter plein la vue aux demoiselles tout juste formées. La rivalité des mâles pouvait éclater au soleil et reluire sur la rivière pour aveugler nos proies. Douces proies que ces filles aux frêles jambes couvertes de crèmes bronzantes. Elles étrennaient leurs bikinis et enlevaient même parfois le haut, laissant la chaleur piquer leurs jeunes et fermes citrons blancs. Nous salivions sur ces saillies naissantes et elles, rêvaient de se troubler sur nos torses encore imberbes. Malgré l’eau fraîche et vivifiante, il faisait chaud sur nos corps et dans nos têtes mais l’endroit se prêtait à merveille pour satisfaire nos velléités de séduction et nos lignes de désir. Les cachettes étaient nombreuses et propices à l’échappée romantique, dans les buissons en amont de la rivière ou plus bas dans le sous-bois où perçaient quelques clairières accueillantes. Après le spectacle des sauts de testostérones sur pattes, les plus chanceux main dans la main s’écartaient du banc de terre ocre qui nous servait de plage pour regagner ces alcôves naturelles. Et se jouaient les premiers sentiments exaltés, premiers frottements de corps à moitié nus aux effluves savoureux de la rivière, union d’algues vertes et de schistes rouges. Saison propice à l’amour, les gorges se voulaient friandes et de langoureuses pelles s’échangeaient à grands coups de langues dans des bouches trop petites. Mais dans le blanc des yeux des filles, aucune impureté, aucun danger, nos parents étaient rassurés, nous pouvions nous noyer paisiblement.

  • 23.6.10

Reflet

Tiens, me suis aperçu ce matin, barbe hirsute d’une semaine et yeux pantois de quatre décennies. C’est le miroir de la salle de bains qui m’a dit que j’étais là, avais oublié mon visage, il l’a découvert. Critique mes poils trop peu poivre et beaucoup trop sel, gratte ma peau d’hérisson et mes mains automatiques de masquer les plaques rouges qui pointent sur mon cou. Premières marques cutanées de la vieillesse, paraît-il. Flexion des cervicales, extension des orteils. Zoom sur le miroir, déniche une pelure morte glissée dans le coin d’un œil, l’ai vue, touchée, puis elle a disparu. Sourire crispé, dents tabagiques. Ouvre la bouche. Aaaaah ! Même les molaires ! Mastique dans le vide et clapote ma langue pâteuse dans mon cendrier. Expulse un grognement éraillé puis pense et oublie dans la seconde d’arrêter de fumer. Tête qui roule, balance que l’esprit. Vite un coup d’eau sur mon cliché trop matinal. Rasage ? Non, plus tard. Me douche sous eau tiède juste pour embuer le miroir. Plus de reflet, redeviens transparent comme le temps. Pas celui qui passe mais celui qu’il fait.

  • 21.6.10

Un bruit immuable

Jeux d'enfants - http://sportiello.artblog.fr/347559/Jeux-d-enfants/ C’est la récré et le bruit d’abord sourd comme un grondement de tonnerre explose rapidement, avant même que la sonnerie stridente ne cesse de retentir.

Matin, midi et soir toujours le même bruit.

Des cris acérés d’enfants comme autant d’exhortations à la liberté se mélangent à la cadence rapide des pas qui foulent l’escalier. Les cartables cognent les rampes en fer et se fripent sur les murs des coursives. Les disputes grondent à chaque étage emportant les faibles bousculés dans des colères éphémères tandis que les gouailleurs filent sans les regarder. Les plus intrépides sautent quatre marches d’une seule enjambée et les rebonds des baskets frappant le palier résonnent comme les percussions de la parade.

Toujours les mêmes sons des plus vifs ou plus doux, une gamme complète, identique, quelle que soit la cour d’école.

Et puis le désordre ronflant déborde en grande coulée. Il envahit le préau, se faufile entre les poteaux, se cogne aux voûtes, s’arrondit et lâche son écho qui remonte l’escalier titiller les oreilles des professeurs restés en classe. Il se propage et continue sa course dans la cour où il se divise dans chaque recoin en petits cercles malicieux.

Les aiguës filent prés des toilettes et les portes qui claquent, puis les chasses d’eau qui soufflent viennent couvrir pour un temps le piaffement pointu des filles. Les graves, qui n’en sont pas encore, muent vers le terrain de jeu et les coups de pieds dans les ballons oubliés rejoignent la chorale criarde des mauvais garçons. Dans l’éparpillement, une partition élastique s’échappe de l’enceinte et se verse en traînée gazouillante dans les rues adjacentes. Les oiseaux apeurés sont délogés du creux des platanes de la cour et rejoignent le cortège ajoutant leur pépiement à la gamme fuyante.

Et les passants, les voisins de profiter alors du meilleur du bruit ainsi élimé, passé au crible de l’espace et de la distance. Ils n’en recueillent que le nectar, un seul babillage enveloppé de la nostalgie de l’enfance, le même toujours le même, immuable mélopée du bruit exquis des enfants dans la vie.

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  • 18.6.10

L’alliance

image Il m’a fallu plus d’un an après mon divorce pour que je m’en débarrasse, pour qu’elle ne me serre plus l’annulaire gauche, ne trompe plus l’œil, le mien, celui des autres et plus particulièrement celui de mes prétendantes qui me croyaient alors toujours marier. Mais cette alliance, un anneau fin et doré du plus bel effet, même si j’ai fini par ne plus l'afficher, je l’ai gardée près de moi sans vraiment savoir qu’en faire.
Depuis qu’à l’aide d’un demi-litre de savon noir elle a glissé de mon doigt, elle rode autour de moi comme un rappel sournois d’une époque fortunée. Un objet aussi lourd de sens, même si celui-ci a perdu de son poids sous la pression de la séparation, ne se jette pas d’un coup de tête. Hormis la valeur financière de l’objet, or pur poinçonné qui prouve son précieux, il faut bien considérer que ce symbole a scellé en son temps une union amoureuse devant l’éternel. Une éternité certes abrégée mais qui s’est prononcée sincèrement devant Dieu et incidemment devant un représentant local de l’Etat donc de la société, c’est à dire, vous !
Alors, lorsque de ma main encore baignée de savon, je l’ai vue s’échapper et se réfugier dans le lavabo, tout prés de la bonde, je l’ai trouvée stupide, perdue qu’elle était dans sa cuvette blanche, entre une trace de dentifrice et un poil de barbe. Mais touché par sa nouvelle condition, je ne l’ai pas laissée caboter autour du trou ne voulant pas courir le risque de la voir disparaître dans les canalisations et rejoindre les égouts puants. Je l’ai donc sauvée de cet abîme, en le pressant entre deux ongles pour éviter qu’elle ne m’échappe, puis l’ai rangée dans le premier tiroir du petit meuble blanc de la salle de bains, entre les cotons-tiges et une boîte de préservatifs.
Elle est restée longtemps planquée dans ce tiroir sans vraiment se faire oublier. Elle a même laissé sur mon doigt une trace blanche en forme de petite couronne clonée semblable à une ombre en négatif qui me rappelait sans cesse son existence cachée. Cette marque que j’ai crue longtemps indélébile s’est évanouie l’été suivant à la faveur d’un bronzage réussi sans toutefois faire disparaître de mon esprit l’anneau sauvé des eaux. Et à chaque ouverture de tiroir, pour un nettoyage en règle de mes oreilles ou pour me protéger de toute grossesse ou maladie inopinée, elle me faisait un clin d’œil, un scintillement doré qui perçait chaque fois l’opercule du souvenir. Il en est allé ainsi jusqu’au déménagement.
Changement de maison, meubles remisés, cartons scotchés et valises bouclées, la salle de bains est toujours la dernière pièce à être débarrassée. Ce n’est donc que le jour du départ après une dernière ablution que j’ai vidé le petit meuble blanc et naturellement, rangé l’alliance dans la trousse de toilettes, avec ses deux complices de tiroir. Dans le nouvel appartement, point de meuble ad hoc, pas plus que de casier intime et j’ai à nouveau été embarrassé par cet objet incongru, témoin d’un temps révolu mais résolu à ne pas disparaître de ma vie. J’ai cherché un autre emplacement, une nouvelle alvéole discrète où je pourrais conserver intacte l’histoire qu’elle remémore et m’adonner quand bon semble à une ouverture mélancolique sur le passé. C’est ainsi qu’elle a sauté sans transition dans la corbeille du vestibule, entre clés inutiles, cartes postales oubliées, tracts publicitaires et coques jaunes des kinder-surprises de mes enfants. Joyeux cocktail bigarré dans lequel elle a perdu peu à peu sa raison, se confondant avec les bagues fantaisies en plastiques et les anneaux en toc des porte-clefs. J’ai fini un jour par l’inclure dans cette armada anonyme, lui conférant une place modeste, l’oubliant dans la multitude des choses qui croupissent sans qu’on y prête attention. De temps à autre, grâce à un rayon de soleil fuyant de la porte d’entrée, elle perce encore ma rétine pour me rappeler que dans son creux, est gravée pour toujours, comme nous le faisions enfants sur les platanes centenaires, la mention d’un amour célébré : C.A. pour C.S. 01/06/96.
Texte publié initialement sur le blog d’Anne Charlotte Chéron EN MARGE(S) dans le cadre des vases communicants du mois de juin.
  • 16.6.10

A la Bernina

 Colombine à la Bernina

A la Bernina, elle cousait du fil noir pour une histoire qui, elle, était cousue de fil blanc. Une fête était donnée le soir et une jupe écossaise elle promettait de confectionner dans l’après midi. Coudre elle maîtrisait, disait-elle, mais face à la machine revêche, elle savait aussi moudre de sa langue de vilains mots putassiers. Elle disposait, à ne pas en douter, des aptitudes nécessaires pour coudre et de quelques entrechats de phalanges, disposition à résoudre le problème complexe de l’entrée dans le chas, mais ne parvenait pas à dissoudre pour autant la poudre d’escampette que la sale bobine de fil s’évertuait à prendre. Tire sur la chevillette et la bobinette cherra ! Et pour tomber, elle tombait. Fil tendu de la piqueuse à la bobine, support branlant de la vieille machine, dés la mise en fonction, les premiers martèlements vrillaient la bobine qui chutait inexorablement. Et la jupe, encore vulgaire étole tartan, attendait patiemment les surpiqûres qui lui donneraient vie.

Et la machine de toussoter par moments puis de se taire, laissant la place à l’agacement verbal de la roturière couturière. Caler la bobine sur son support, fil supérieur à enfiler dans l'aiguille, fil inférieur à remettre dans sa canette et actionner à nouveau. La table vibre, la machine éructe quelques mouvements sporadiques, le temps de deux ou trois miraculeux points arrachés à ses velléités contrariantes. Et ainsi de suite, par salves désordonnées, les coutures se sont frayées un chemin entre les carreaux du tissu. Improbable mission qui, au fil de sa réalisation, a effacé les bougonnements de la couturière pour lui octroyer sourire conquérant et jupe écossaise parfaitement taillée pour aller danser.

  • 14.6.10

La belle aux citrons blancs

image Juillet. Le mois des vacances, du soleil, de la flânerie et surtout des estivantes qui débarquent au village. J’ai quinze ans, l’acné pubère bien installé et les hormones joyeuses qui titillent avec insistance mon corps d’adolescent. Premiers émois en vue, j’observe avec attention les jolies étrangères fraîchement arrivées et que le soleil du Sud a encore épargnées. Visages diaphanes et corps laiteux, elles se promènent dans le village en mission de reconnaissance. Nous, les villageois attablés à la terrasse du café tels des animaux en rut, les regardons passer et se pavaner en roucoulades estivales. Quelques-unes ont déjà rosi et petites écrevisses sous leurs lunettes noires nous dévisagent de leurs mirettes avides. C’est le signal du début de la saison. La pêche est ouverte et bien que celle de l’écrevisse soit interdite dans nos rivières, nous sommes bien décidés à « pêcho » notre première Parisienne, Marseillaise voire Nantaise. Aucun de nous n’est vraiment sectaire.

Elles logent pour la plupart sous des tentes, dans le camping perché sur la colline qui surplombe le petit bourg. La nuit venue, munis de nos lampes-torches, c’est une armée de mobylettes hurlantes qui monte épier les demoiselles. Nous arrêtons nos engins à quelques centaines de mètres pour ne pas éveiller l’attention et nous terminons notre approche en file indienne silencieuse. Planqués derrière un talus de terre aux abords du camping, nous éteignons nos lampes et scrutons les tentes éclairées à la recherche d’une ombre chinoise affriolante. Les chuchotements de l’un emportent la colère de l’autre et les voix qui se voulaient discrètes finissent inévitablement par attirer l’attention. Mais sommes-nous vraiment venus jusqu’ici pour ne pas se faire remarquer ? A l’évidence non et le réveil de la demoiselle va en ravir quelques-uns.

D’abord un cri dans l’obscurité nous interpelle. Une voix aiguë monte d’une des tentes cherchant la cause à ce dérangement soudain. Nous baissons tous nos têtes sous le talus et le silence dans nos rangs est total. Seuls quelques rires contenus se partagent dans nos regards gentiment apeurés. Mon pouls s’accélère et je sens près de moi que l’adrénaline de mes camarades est semblable à la mienne, en forte progression face à la transgression. Puis la tente s’ouvre et se referme aussitôt dans un double sifflement rapide du zip de sa fermeture. Des pas moelleux glissent sur la terre glaise et se rapprochent de nous avec de petits claquements caractéristiques de la paire de tongs brésiliens. Personne n’ose lever la tête puis les tongs se taisent et une tête ronde tout sourire passe au-dessus du talus et nous surprend accroupis, tenaillés par l'angoisse. Honteux, nous sortons de notre cachette, le rouge aux joues bien heureusement masqué par la pénombre. Devant nous, fière de sa découverte, une grande perche aux longs cheveux noirs, une fille, une vraie, d’au moins vingt ans, nous toise d’un regard malicieux.

Ne pouvant pas tenir devant le malaise, certains se carapatent et rejoignent leurs mobylettes qui très vite crachent leur pétarade dans la vallée. Nous restons seulement trois garnements dépités devant elle, beauté divine qui nous dévisage. Penauds, nous exprimons maladroitement nos excuses tandis que nos pieds se rejoignent à leurs extrémités nous conférant une posture idiote accentuée par nos mains qui batifolent sans savoir où se poser sur nos corps. Elle, superbe, sourit toujours de satisfaction et tarde à nous adresser la parole, comme si elle savourait sa prise et la gêne dans laquelle elle nous a installés. Mais bon dieu qu’elle est belle ! Nos lampes-torches l’éclairent maintenant parfaitement. Entre les tongs, sont calés deux magnifiques pieds grecs aux doigts peints de rouge foncé et si l’on remonte longuement ses fines jambes qui n’en finissent pas d’être des jambes, nous tombons sur un bassin (certainement parisien) dont la largeur parfaite laisse entrevoir, en son arrière, une paire de fesses bombées à damner tous les garçons du village. Plus haut, parce qu’inévitablement nos regards montent plus hauts, deux merveilleux petits seins ovales surplombent l’ensemble et le t-shirt blanc qui les plaquent a du mal à masquer les petits tétons excités par la douceur de la nuit ; à moins que cette érection ne soit provoquée par notre présence.

Nous restons encore quelques minutes plantés là devant elle, hagards, déconfits comme des puceaux peuvent l’être. Une douce éternité durant laquelle le sang et nos sens virevoltent dans nos corps, pressant nos bas ventres de libérer la bête qui sommeille en nous depuis toujours. Et soudain sans crier gare, sans dire un mot, la voilà qui lève son t-shirt et dévoile l’objet de notre commune attention. Ils sont devant nous, deux gros citrons blancs, fermes et dressés dans la nuit comme d’improbables friandises bénies des dieux. « Allez-y, touchez si vous voulez ! » nous invite-t-elle d’un air mutin. Nous regardons nos mains folles qui rejoignent dans un croisement de doigts l’arrière de nos têtes comme pour mieux appuyer notre surprise. Puis elle se rapproche lentement de nos visages et d’une ondulation gracieuse du torse, frotte lascivement sa poitrine sur nos visages confondus. Pétrifiés, nous fermons nos yeux pour apprécier l’offrande alors que l’entrecuisse de nos shorts se tend au passage doux des mamelles sur nos bouches. Ses yeux exorbités nous fixent pour mieux nous happer et tandis que sa langue glisse sur ses lèvres pulpeuses, elle jette un dernier regard sur nos parties intimes, baisse son t-shirt et s’enfuit en éclatant de rire nous laissant pauvres et jeunes cons dégoulinant d’excitation.

Illustration

  • 11.6.10

Il marche

enmarcheIl marche dans la rue, foule la ville sinistre. Elle apparaît comme un immuable dédale. Un asphalte noir abîmé couvre de grandes allées bordées de platanes aux têtes maigres et dégarnis. Au bout de chaque artère grêle, dominent de longs et vieux immeubles cendrés au pied desquels, de leurs portes battantes rafistolées de ferrailles de quincaillerie, se dévoilent les accès violés par le temps. Aucune envie d’entrer, il marche, tourne raide sur les arêtes des carrefours. Linéaire, perpendiculaire, parallèle, autant de bifurcations, de ruptures vives qui contraignent la ville à la rigidité de l’ennui. Et le soleil pâle ne parvient pas à transpercer la brume opaque qui coiffe la cité.

Il marche, invariable flâneur à la recherche d’une lueur. A chaque angle, la même allée, les mêmes arbres, la même envie de tourner au prochain carrefour pour oublier le précédent virage. Et le gris permanent survole la ville. Le décor, l'atmosphère reste uniforme, tendue et froide. Alors il ferme les yeux, aveugle urbain, et le soleil grandissant sous ses paupières, il réinvente l’espace. L’immensité de la ville se réduit sous le vernis des portes des bâtiments qu’il repeint de couleurs rassurantes, de l’orange chaud protecteur au vert de la confiance. Les avenues se resserrent autour de bosquets généreux et d’une ellipse, il brosse les murs d’un apprêt bordeaux chaleureux puis en arrondit les angles pour adoucir la rue. Plus haut, il garnit les platanes de feuilles persistantes, têtes cheveux aux vents pour recouvrir son souffle. Il chemine et sous ses pas, couvre le bitume d’une terre ocre onctueuse. Cette terre sur laquelle désormais il peut enfin déposer des traces comme les preuves de son existence.

Sa vision de la ville ainsi redorée le conserve en vie, lui rend l’espérance. Maintenant, il marche les yeux fermés.

  • 9.6.10

Non, non et non, je ne veux pas y aller !

Je venais d’avoir vingt et un ans et je revenais de mon service militaire. Douze mois dans la Base Aéronavale de Rochefort-sur-mer. Errant et adolescent attardé, je peinais à prendre des initiatives pour m’insérer dans une vie professionnelle pour laquelle tout le monde autour de moi semblait s’intéresser au plus haut point. Pourtant, j’étais armé d’une place que beaucoup m’enviaient. Un poste à La Poste ! Avant d’aller servir ma patrie, j’avais réussi avec brio le concours de contrôleur d’exploitation. Je m’étais frappé l’ensemble des capitales et des villes de plus de vingt-mille habitants du monde entier. Je connaissais par cœur, préfectures, sous-préfectures, départements et communes les plus reculées du territoire et tous les codes postaux exotiques des villes importantes de la planète. Comment avais-je pu assimiler autant de choses insipides ? Bref, j’étais à cette époque promis à une grande carrière administrative et mes parents étaient fiers d’avoir casé leur fils dans une entreprise aussi pérenne.

Mais voilà, le rebelle passif que je suis ne voyait pas les choses du même œil. Rien que l’idée de me retrouver à Trifouillies-les-oies dans un bureau de Poste gris et miteux à calibrer la machine à affranchir me donnait la nausée. On m’expliqua à grands renforts de lourdes et longues litanies que le métier était stable, sans crainte de licenciement, que la poste représentait la tranquillisante sécurité de l’emploi, que je ne pouvais pas refuser un tel travail et qu’en cas de refus, j’allais dépérir dans un monde sauvagement capitaliste qui allait me broyer puis me mastiquer avant que ma retraite ne sonne, si un jour encore elle devait retentir. Je tenais bon devant mes contradicteurs et n’adhérais nullement à leur laïus, fuyant le conformisme et la monotonie rassurante qu’ils voulaient m’imposer. Non, la Poste n’était pas compatible avec les soirées acid-house et les whiskies coca. Non, la célèbre administration, aussi protectrice et stabilisante qu’elle soit, ne pouvait concurrencer la formidable chance et incroyable liberté que j’avais de me trouver à vingt minutes des paillotes de plage surchauffées le samedi soir. Non, la Poste, anciennement appelée P.T.T. brocardés en Petits Travaux Tranquilles, ne parviendrait jamais à me faire oublier que je ne voulais pas être petit et tranquille mais grand et emmerdé par une vie trépidante. « Ah la jeunesse ! » s’exclamaient de dépit mon entourage et j’entendais dans cette interjection la clameur induite de leur renoncement à me convaincre.

Je ne voulais pas être contrôleur d’exploitation à la Poste. D’ailleurs, l’intitulé du poste m’était totalement étranger armé de sa connotation de contrôle, de pointage, d’épiage et pis, de son esprit d’exploitation, de production à vérifier et d’asservissement des masses ouvrières. Et mes parents de voir que je ne me pressais pas pour obtenir des renseignements sur St Quentin en Yvelines, lieu de ma première affectation. Je lisais dans leurs regards comme une hébétude. Mon père ne me parlait plus de la capitale du Burkina fasso, de son nombre d’habitants ou de sa situation géographique. Ma mère ne me vantait plus les bienfaits formateurs de son stage de standardiste aux P.T.T. dans les années cinquante et désormais se cachait pour coller ses timbres de collection sur son grand cahier à spirales. Il fallait que je trouve LA vraie raison pour faire admettre mon refus « d’expatriation » vers le grand Nord. Les arguments avancés ne faisant pas mouche auprès de mes géniteurs, je décidai de les prendre par les sentiments.

« Maman, Papa, je ne peux pas quitter ma chérie que je viens de rencontrer, il y a à peine un an. Si je pars, je lui brise le cœur ! Vous comprenez, n’est ce pas ? » Vil garçon que je fus. Mon excuse romantique fit mouche et je restai dans mon Midi adoré entre montagne et mer, entre soleil et « fiesta caliente ».

  • 7.6.10