Une après-midi ordinaire

C’est une après-midi à sortir dans le jardin. Le soleil de printemps passe ses mains entre les haies fraîchement taillées. Il fait ni trop chaud, ni trop froid. Les cerisiers ont mis des bourgeons aux branches. Encore calfeutrés dans leur gangue, bientôt ils fleuriront. Pour l’instant, il faut surveiller le pied de l’arbre, le débarrasser des mauvaises herbes. Il faut y aller couvert, un chapeau pour se protéger des premiers soleils et un foulard bien noué au cou pour éviter le grain des vents marins.

C’est une après-midi de dimanche. Après le repas, il a bu d’une seule gorgée son café touillé avec le manche d’une fourchette. Il a regardé dehors à travers la baie vitrée, gardé un instant ses yeux dans le vague et perdu quelques pensées sur les margelles de la piscine. Il a songé au cerisier, à ses enfants, ses petits-enfants, à leur tracas quotidiens et comment, lui, il pouvait les résoudre. Puis il s’est levé, a eu envie d’un cigare. Dix ans qu’il a arrêté de fumer. Il a entrebâillé la baie, s’est tenu là un instant, un pied dehors, un pied dedans, en appui contre le chambranle. Il a soupiré, le visage fermé, puis a touché son ventre rond et tendu du bon repas. 

C’est une après-midi comme une autre. Elle est allée chercher un chapeau, un gilet polaire et un foulard de soie. « Si tu sors, mets ça. N’attrape pas froid… ». Elle lui a dit ça et il est sorti. Il a fait le tour de la piscine. A l’épuisette, il a ramassé les brindilles de pins qui menacent d’engorger les esquimeurs. Sur le chemin qui descend au jardin, il a arraché avec la main quelques herbes folles qui poussent entre les pavés. Il s’est trop baissé, a eu mal au dos. Dans les allées, il a flâné en surveillant que rien ne dépasse. Il s’est senti un peu las de toutes ces années. Près du cerisier, il a rafistolé la balançoire pour le petit dernier, s’est dit qu’il fallait repeindre la cabane, qu’il devait aussi aller voir sa fille qui a un problème de chauffage. Que tout ça c’était du travail. Puis il a pensé à sa peine à lui, à sa jeunesse à la mine et aux jours qui s’écoulent dans le ruisseau près des pins. Il est remonté à la maison, s’est fait couler un autre café qu’il a bu debout devant la machine. Elle lui a demandé si ça allait. Il a opiné du chef en lui souriant, s’est tu un instant mais ne l’a pas embrassée. Une gorgée d’eau prise au robinet pour faire taire l’amertume et il a dénoué son col, découvert sa tête et quitté le gilet. Il a regardé tendrement sa femme et l’a brocardé avec tout le poids d’un amour qui se passe de mots. Elle a souri puis ri à ses sempiternelles plaisanteries, comme tous les jours. Elle lui a demandé s’il allait faire la sieste, car il fallait qu’il se repose maintenant. Il lui a dit que oui, que c’était l’heure, qu’il était fatigué.

JO
Photo : Thomas R. https://www.facebook.com/Thomas-Photographies-1113357818697688/ 


  • 12.3.16

Au bouchon


J’ai ouvert la bouteille, Saint-Chinian en rouge
Ta terre est sortie des crevasses du temps
Sèche et âpre au bouchon, serrée dans le legs
Le liège s’est distendu, toi moi pris dans le goulot
Tu ne viendras plus
Sertir les flacons d’opercules
Porter les litres de mémoires
Vider la cuvée des soupirs
Alléger les humeurs tanniques
Tu ne viendras plus
Vider la bouteille en verres sans fin
Alors je saigne ta vigne, souvenir en coupe
D’une tache de vin séchée au buvard
Je bois de toi ce que je n’ai jamais eu


  • 10.3.16

S08 #BioDuJour – Guénolé, Casimir, Olive, Colette, Félicité, Jean deDieu et Françoise

Semaine 08 #BioDuJour : Biographie rapide et fantasque du personnage qui se cache derrière le prénom fêté du jour. Les courts textes de six lignes postés quotidiennement sur les réseaux sociaux sont repris ici le mercredi et accompagnés d'une historiette rassemblant tous les personnages de la semaine.


03/03 – On fête les Guénolé #BioDuJour

Guénolé vit dans l’ouest de la France
Un exil qu’il porte en souffrance
Guénolé n’est pas breton mais burkinabé
Boit bière de mil et zoom-koom pour oublier
Guénolé travaille pour quelques euros
Qu’il envoie au pays et dans les tripots

04/03 – On fête les Casimir #BioDuJour

Casimir souffre depuis qu’il est petit
D’une indigestion de monstre gentil
Casimir ne vit pas dans une île
Mais d’une vie envahie d’idylles
Casimir n’aime pas ses enfants
Son reflet à qui il ment effrontément

05/03 – On fête les Olive #BioDuJour

Olive boit du thé et de l’Earl Grey
Uniquement le petit doigt levé
Olive est bourgeoise bohème
Fortune héritée lui donne vie blême
Olive s’invente des aubes patinées
Du rouge aux joues et du temps oublié

06/03 – On fête les Colette #BioDuJour

Colette écrit sur un petit cahier
A spirale une vie glorifiée et simulée
Colette fait dans son lit une tente
Enfouie sous les draps elle invente
Colette a vingt ans et un charmant
Prince au tournant de page qui lui ment

07/03 – On fête les Félicité #BioDuJour

Félicité n’a rien à envier à Aimée
Ni à Modeste des semaines passées
Félicité de son prénom doit rigoler
Tout le temps sinon elle est débaptisée
Félicité donnerait cher pour pleurer
Et se plaindre à soupirs de sa destinée


08/03 – On fête les Jean de Dieu #BioDuJour

Jean 2 et c’est pas Dieu une sinécure
voit son prénom comme une injure
Nom de Dieu, oh putain de JDD
Lui assènent les impies écervelés
Jean de Dieu a des amis de qualité
Qu’il compte à l’unité des quolibets

09/03 – On fête les Françoise #BioDuJour

Françoise a les jupes troussées
De lundi au dimanche et aussi les fériés
Françoise pourrait être Marie
Couche-toi là si elle n’avait mari
Françoise a quatre-vingt printemps
Un cœur en fifrelin et le reste à l’allant



Guénolé aime la bière. Oh pas de la bière de qualité supérieure. Juste de la bibine pour remplir son godet tous les jours – matin, midi et soir – que Jean de Dieu fait. Jean de Dieu, alias JDD, tient un troquet en face de la mairie de Quimperlé. C’est le bar le plus ancien de la ville. Sa mère en était la propriétaire et elle-même avait essuyé le zinc du temps de la vieille Françoise durant lequel, c’est ce qu’en dit le quand-dira-t-on, cette dernière n’y faisait pas que des pressions mais aussi quelques passes. Bref… Guénolé y perd ses journées en terrasse à siroter sa bière de mil que JDD importe, uniquement pour lui,  de son Burkina Faso natal. Faut dire que c’est un bon client, Guénolé. Il est abonné au JDD. Il y passe plus de temps affalé en terrasse que chez lui ou ailleurs où il pourrait bosser. Mais il ne travaille pas. A Quimperlé, les on-dit (encore eux) répètent que c’est un fainéant. Peut-être que oui, peut-être que non.

Je l’ai rencontré par hasard, un jour où je passais à Quimperlé. J’étais assise à deux tables de lui avec un café à touiller, mon petit cahier à spirales qui ne me quitte jamais et une mélancolie à ramasser sur du papier. J’écrivais quelque chose sur la belle façade de l’hôtel de ville, un truc à la Perec, une tentative d’épuisement du lieu en commençant par son hôtel, donc. J’étais là mais j’aurais très bien pu être ailleurs. Plus rien n’avait d’importance désormais, ni le temps, ni l’endroit. Tandis que je scribouillais sur mon cahier quelque chose d’assez insipide au sujet des hautes gargouilles de la mairie – leur symbolique, leur ardeur, leurs grimaces, leur splendeur dans le ciel –, Guénolé vint m’aborder comme un lourdaud, me demanda du feu avec un regard appuyé sur mon décolleté. Il se présenta. J’en fis de même. Colette, c’est mon prénom. Oui, comme l’écrivaine, c’est ça, et j’écris en plus. Oui, oui Guénolé. Soupir. La conversation ne s’engageait pas sous les meilleurs auspices. Son haleine empestait la bière macérée, ses mains étaient moites et j’avais terriblement peur qu’elles me touchent. Son regard me tournait autour comme un pleure-misère et je vis soudain à la place de son visage noir strié de dents blanches la face mouchetée d’une gargouille prête à me brûler vive sur la place de l’hôtel de ville. Je sursautai d’une peur qui surprit mon charmant lancé dans une parade amoureuse, roulant muscles et muqueuses à chaque déglutition de bière.

Je repris mes esprits et la monnaie restée sur la table puis me levai pour prendre congés quand un grand dadais déboula sur la terrasse. Visiblement ami de Guénolé, tous deux s’enlacèrent comme de vieux camarades de régiment. Guénolé hocha la tête vers le bas pour m’indiquer de me rassoir. Ce que je fis, contrainte par je ne sais quelle convenance sociale qui fait que l’on ne part pas d’une table lorsqu’une autre personne s’y installe. Guénolé me présenta. Colette, Casimir. Casimir, Colette. Enchanté. Enchantée. Et l’air de « l’île aux enfants » envahit ma tête et mes zygomatiques. Comment peut-on se nommer Casimir au vingt-et-unième siècle ? La conversation reprit et mes deux lascars, bien décidés à me coincer ici jusqu’à la nuit, rivalisèrent d’ingéniosité séductrice à grands renforts d’attaques éculées : « ça va, belle mam’zelle ? », « tu es une super poupée » et autres « z’êtes charmante, vous savez » ou « tes yeux sont pleins d’étoiles qui scintillent ».

L’après-midi s’étirait sur la place de l’hôtel de ville et les ombres du grand peuplier ornant le parvis dansaient sur la façade. Je pris de la distance, n’écoutant que d’une oreille discrète la rengaine des dragueurs. Je préférais prendre de la hauteur pour rendre acceptable la situation. Je choisis de m’élever, de mettre mon esprit au-dessus de la table et de les examiner dire et faire. Si bien qu’à force de vertiges et de mentalisation, je décollai de ma chaise comme un spectre sorti de mon corps. Je grimpai en haut du peuplier puis bondis sur une gargouille. Ainsi à cheval sur une tête de pierre, je vis en contrebas deux nabots ventripotents draguer une jeune fille – moi – en s’échangeant sous la table des claques dans les mains, des sortes de « checks de winner » lorsque l’un ou l’autre croyait avancer un peu plus vers la conclusion qui s’affichait clignotante sur leurs visages : embarquer et baiser cette belle Colette perdue.

Je n’étais plus avec eux. Je suivais la scène hors de mon corps lorsque Guénolé posa une main sur ma cuisse et me fit soudain revenir à moi. Je poussai alors un cri long et strident qui retentit sur la place comme un appel de muezzin castré. JDD sortit affolé de son troquet. Les échoppes autour se vidèrent. Les commerçants Quimperlois jaillirent dans les rues, apeurés par ce cri venu des gargouilles. La première à arriver sur les lieux fut Olive la patronne du magasin bio de la rue de la Félicité. Grunge post-MLF, elle saisit les deux zigotos par le collet et les secoua si fort que Guénolé et Casimir pris de panique s’enfuirent à grandes enjambées. JDD les invectiva le bras levé, les traitant de tous les noms de malotrus : d’australopithèques dégénérescents, de bachibouzouk de seconde zone etc. Olive s’assit à mes côtés, s’enquit de mon état et étalant ses jambes sous la table, elle leva le bras pour commander deux thés verts. Son regard se planta dans le mien et son sourire déclencha une ruade dans mon ventre. « Vous êtes très très belle mam’zelle », me dit-elle.


Colette - 06/03

  • 9.3.16

La valise à roulettes

Je voyage coté fenêtre, collé à la vitre. Le train file le paysage et mes pensées entre mailles. Des valises m’entourent : grosses, larges, maigres, rigides, souples, bleues, rouges, noires ou grandes, petites, fleuries, sans goût, roses à sticker vert, à lanières, sans lanières, avec fermeture éclair, velcro, ou lacets, sans et avec roulettes amovibles ou pas. Une moyenne beige roule seule dans le couloir. A chaque ballant de la voiture, elle tape les sièges, soulève les yeux et les sourcils et rehausse les visages d’interrogation. Personne pourtant ne se lève pour la mettre sur la tranche, roulette en l’air ou de côté de sorte qu’elle ne se ballade plus. Cette valise semble n’appartenir à personne. Elle roule autonome dans le train à contre-sens en changeant de voiture, faisant sa vie de voyageur comme un clandestin qui n’aurait pas pris son billet et qui, de wagon en wagon, tenterait l’entreprise hasardeuse d’échapper au contrôleur. Ou alors, plus simplement (si j’ose dire) elle cherche son propriétaire. Une valise beige moyenne à roulettes attend son papa à l’accueil de ce train. L’annonce est claire : la valise s’est perdue dans les couloirs attirée par quelque gros sac bodybuildé et séduisant. Elle roule vers lui oubliant un instant sa condition d’objet ; volant, roulant, dynamitant chaque parcelle de réalité qui lui intime de rester sagement dans son porte-bagages entre filets et mailles – pareilles mailles dans ma pensée qui déraille et tombe dans le grand fossé de l’absurde. Une valise amoureuse en somme. Une valise prête à tout pour filer le grand amour avec son sac de sport. Un coup de foudre ferroviaire entre un sac de voyage et une belle valise beige, voilà une belle histoire pour un dimanche soir. Ça me va. Je détricote, une maille à l’endroit, une maille à l’envers et la valise file un rêve.



  • 6.3.16

Jour de soleil pauvre

Jour de coupe pleine
De cendres dispersées
Loin de la plainte
Sourde
Loin de la sainte
Lourdes

Jour de sape longue
De veines molles
Près de la nuque
Courbe
Près d’une crue
Sourde

Jour de soleil pauvre
De fix mouillés
Autour des yeux
Mauves
Autour d’un cœur
Torve

Jour et nuit effacés
D’allants déflorés
Au feu d’une femme
Victime
Du rouge des corps
Intimes
  • 3.3.16

S07 #BioDuJour – Roméo, Nestor, Honorine, Romain, Auguste, Aubin et Charles

Semaine 07 #BioDuJour : Biographie rapide et fantasque du personnage qui se cache derrière le prénom fêté du jour. Les courts textes de six lignes postés quotidiennement sur les réseaux sociaux sont repris ici le mercredi et accompagnés d'une historiette rassemblant tous les personnages de la semaine.


25/02 – On fête les Roméo #BioDuJour

Roméo flambe dans les casinos
Dans son auto au matin il est penaud
Roméo sort la nuit dans un bistrot
Triste où sa fille danse sur un tonneau
Roméo a une femme et deux enfants
Trente ans et des maîtresses le serinant

26/02 – On fête les Nestor #BioDuJour

Nestor n’est ni valet ni pingouin
Avec dans le cul la main de Tintin
Nestor vit dans un bouge à salpêtre
Et sue des rêves moisis par la fenêtre
Nestor a besoin du souvenir charmant
De ses vingt ans depuis cinquante ans

27/02 – On fête les Honorine #BioDuJour

Honorine a quarante ans de servitude
Elle fait des ménages par habitude
Honorine passe le plumeau et déloge
Toutes poussières - sauf dans sa loge
Honorine a plusieurs patrons du matin
Au soir elle voit des couches de chagrin

28/02 – On fête les Romain #BioDuJour

Romain a une carrure de petit Apollon
Porte la tête dure et des vœux polissons
Romain a vingt-cinq ans et un rire
Pervers quand il laisse aller ses ires
Romain est monté comme un Lucifer
Diable en rut et reins cabrés, faut s’y faire

29/02 – On fête les Auguste #BioDuJour

Auguste rentre du boulot museau
Bas, paupières tombées sur godillots
Auguste n’a pas confiance en lui
Et la malchance le lui rend bien
Auguste a trente-cinq ans de tuiles
Derrière lui, un tas d’ennuis à reluire

01/03 – On fête les Aubin #BioDuJour

Aubin passe sa vie à la regarder
Passer et fuit tout sans décider
Aubin a un poil dans la main
Qu’il cultive comme un jardin
Aubin part à la retraite, à la bonne heure
Mais touchera misère – il est chômeur

02/03 – On fête les Charles #BioDuJour

Charles a cent ans et la mémoire
Des deux guerres filtrées à l’écumoire
Charles fait des trous, des petits trous
Dans la purée pour y mettre son jus fou
Charles veut la paix et mourir bientôt
Trop longtemps qu’il n’est plus synchro



Il est trois heures du matin. Sur la plage, la mer rabroue des branches de frênes chargées de petits moules. Roméo est assis sur la digue, le regard absent. A l’aide une branche, il trace des barres sur le sable pour compter ce qu’il a dépensé ce soir. Un vrai joueur de casino ne sait jamais combien il a joué. Alors il minimise. Trois barres pour trois cents euros sont effacées par une vague. Il a dépensé bien plus. C’est sûr. Il arrache les coquilles du bois et les disposent sur le tapis vert de la plage. Impair et passe, fait tourner une boule dans sa tête et les moules sont les jetons qui gagnent. Roméo a passé la nuit dans les salles de jeux : craps, roulette et il a fini au bandit manchot. Il est arrivé à l’ouverture, la veille à dix heures. Il a passé quinze heures à rêver du jackpot. Quinze heures pendant lesquelles sa femme, Honorine, a travaillé puis attendu qu’il rentre.

Il est presque quatre heures et Roméo ne veut pas rentrer. Il va se coucher sur la plage et attendre la réouverture du casino. S’il n’arrive pas à dormir, il ira chez Nestor qui tient un bouge au bout de la jetée. Il ouvre à six heures. Un endroit tranquille où boire son café. A midi, souvent, il y rejoint les pêcheurs pour le pastis et pour parler de ses boires et déboires. Il s’est même fait un ami dans ce troquet qui sent la sardine et le salpêtre : Auguste, un gars de son âge, la trentaine blasée. Auguste n’est pas beau, du moins c’est ce qu’il croit. Faut dire qu’il n’a pas eu un bon départ dans la vie. Chômage, quelques petits boulots, puis à nouveau chômage. La conséquence est souvent le bistrot où ils traînent ses jours comme des chaluts. Chez Nestor, personne ne le juge. Il y rencontre des gars qui le comprennent. Comme Roméo qui l’amène au casino. Ces soirs-là, il se sent un peu plus beau, parce qu’il s’est habillé chic, parce qu’il a mis du parfum qui masque les relents de bouche, parce qu’il a fait la raie sur le côté et mis un peu de gel dans ses cheveux. Roméo aime bien quand Auguste l’accompagne. Il se dit que, finalement, il y a pire que lui.

Honorine a fini tôt ce soir. Aujourd’hui, elle a fait des ménages. Comme tous les jours. D’abord, chez Monsieur Aubin, un jeune retraité aigri, qui ressemble beaucoup à Roméo. Un raté, se dit-elle. Un gars qui a bossé quand il voulait, qui a passé sa vie à la regarder passer, qui s’est contenté de ce qu’il lui arrivait, sans rechigner. Mais maintenant, il se plaint de tout. Bref, il est triste et sans un sou. Ce sont les aides à domicile qui payent les ménages depuis que le médecin a dit qu’il perdait la tête. Après Monsieur Aubin, elle a sauté sur son vélo et fini la journée chez Monsieur Charles. Elle aime bien Monsieur Charles. Il lui parle des deux guerres et de l’entre-deux. Il raconte toujours les mêmes histoires mais Honorine se réjouit de voir l’éclair dans son regard quand il évoque ses jeunes années de trouffion ou quand il parle de ses conquêtes passées en reluquant son derrière. Il va mourir bientôt. C’est ce qu’il veut. Que la faucheuse le prenne. Même si à Honorine ça lui ferait deux heures en moins dans la semaine. Qu’est-ce qu’elle ferait de ces deux heures de libres ? Elle ressasserait sa vie avec Roméo, ce vaurien qui dilapide tout son argent aux jeux. Qui est incapable de tenir un boulot plus d’une semaine. Qui ne lui fait même plus l’amour. Ah pour ça, heureusement qu’il y a Romain pour la satisfaire ! Ce n’est pas qu’il vaut plus que Roméo, le Romain, mais au moins, lui, il est jeune et fort, beau comme un dieu et il ramone sec ! Elle sourit à la télévision en reprenant quelques olives vertes. A quelle heure il va rentrer encore ? Il est déjà minuit et Honorine regarde un documentaire animalier, le regard perdu sur des cerfs qui copulent. Elle envoie un SMS à Romain. Tu viens ? La réponse est instantanée : j’arrive…

29/02 - Auguste

  • 2.3.16

Lectures de février 2016 #SlowReading

Le mois de février a beau avoir vingt-neuf jours cette année, il n'en reste pas moins le plus court de l'année. Et paradoxe, j'ai lu plus long : cinq romans et peu de poésie. 

Pour les romans : Allegra de Philippe Ralhmy m'a tenu en haleine de bout en bout. Retrouvé le style tant aimé dans Béton Armé, son précédent roman avec une meilleure maîtrise de son histoire et un dénouement que je n'ai pas du tout vu arriver. Réparer les vivants de Maylis de Kerangal, lu après tout le monde et les éloges passés. Style surprenant, tout en digressions, qui donne une tension à l'histoire ; histoire qu'il ne faut pas lire si vous êtes un peu dépressif et que votre enfant est de sortie. Un soir au club de Christian Gailly : Gailly, une découverte pour moi, m'a emballé. Phrases courtes et rythme, errance du personnage, jazz à fond et ici aussi un glissement vers le drame bien amené. Madame Diogène d'Aurélien Delsaux : crade à souhait, pas encore fini mais on se surprend à aimer la nausée qu'il procure comme on aime à se faire peur devant un film d'horreur

Pour la poésie :  Eluard et Man Ray, juste beau et puis beau aussi. Plaisir de relire Thierry Metz et ses lettres à la fois rudes, désespérées et follement amoureuses. Découverte de Doina Ionid avec sa poésie narrative pleine d'évocations et de finesse où elle nous sert des personnages qui n'en sont pas vraiment tant le sentiment autobiographique ne nous quitte pas. 

Deux récits : L'autre Verlaine, avec sa couverture de France football, pourrait faire fuir. Eh bien, je n'ai pas fui puisque il s'agit bien du Verlaine poète et du chemin tortueux que Goffette a emprunté pour en arriver jusqu'à lui et ne plus le quitter. Un récit de Maurice Betz sur la relation de Rainer Maria Rilke avec Rodin alors assistant du maître. Livre parfait pour apprécier encore plus la visite du musée Rodin que j'ai effectuée en milieu de mois.

Photos/extraits :  http://j.mp/SlowReading_fevrier_16

DateTitreAuteurGenreEditeurVidéo
03/02/2016Les mains libresPaul Eluard/Man RayPoésieGallimard
03/02/2016135 cartes postales de la Chine ancienneAnh MatRomanéditions QazaQ
04/02/2016AllegraPhilippe RalhmyRomanLa table rondehttps://youtu.be/2qBAyZb1nGM
06/02/2016BlackBox Jean GenetJean GenetCitationsEditions derrière la salle de bains
07/02/2016Réparer les vivantsMaylis de KerangalRomanFolio / Gallimardhttps://youtu.be/ouimmiUg6sM
09/02/2016Le livre de TimothéIsabelle DamottePoésieEditions Potentille
14/02/2016Rilke à Paris Maurice BetzRécitObsidiane
17/02/2016Un soir au clubChristian GaillyRomanLes éditions de miniuithttps://youtu.be/3sv5XeLMwP8
22/02/2016Entrer dans l'illégalitéFerdinand GouzonRécitEditions derrière la salle de bains
23/02/2016Lettre à la bien-aiméeThierry MetzPoésieL'arpenteurhttps://youtu.be/91QdGNJ3LrE
25/02/2016Boucles d'oreilles, ventres et solitudeDoina Ioanid PoésieD'une voix l'autre - Cheynehttps://youtu.be/8fqu6AuDCKM
28/02/2016L'autre VerlaineGuy GoffetteRécitFolio / Gallimard
29/02/2016Madame DiogèneAurélien DelsauxRomanAlbin Michel

  • 1.3.16

Des oublis désirés

Tu as laissé un espace entre le temps et l’oubli. Un interstice où s’achoppent les sentiments et la peur. Aussi légère qu’un moineau, tu as posé un récit dans le coin de ma peau. Sur la grève, laissé un récif porter ton nom. Depuis, une trace de ta patte s’amuse avec les vagues et ma joue. Au grand vent et contre toute marée, tu as baissé mon col, sucé quelque veine, donné un coup de bec à mes lèvres pour allaiter le désir. Sur le miroir aux alouettes, tu as glissé un espoir comme on sème des cailloux pour retrouver le carmin. Une écharpe de laine grise, une barrette à cheveux, deux boules Quies dans une petite boîte carrée. Des oublis désirés. Puis tu as volé vers le silence.
  • 27.2.16

Les mots qui jaillissent

Tu ne transiges pas. Tu es là plantée dans tes bottes, à guetter l’instant, à fureter l’espoir. Tu bois pour te donner le courage, une clairvoyance en paradoxe. L’alcool défait les couloirs de brume aussi bien qu’il exsude des pensées confuses. Tu isoles les parasites qui font retourner l’esprit sur lui-même. La tête vacille, l’acuité redouble. Chaque mot est pesé, chaque parole enregistrée. C’est du mensonge dont tu as peur. Tu scrutes, empiles, dissèques, mémorises les mots qui jaillissent. Ma parole est fuite, faite pour aimer et s’envoler mais le mot pour le mot t’échappe. Tu construis quelque château en Espagne. Tu évoques des anecdotes et un bruissement de fougères éveille un cataclysme. Tu t’ouvres et chantes sur les frondaisons - belle, la fossette en cœur. Et moi, en mélopées sur un gazon désiré, je rêve de ta tête de panda repu.
  • 24.2.16

S06 #BioDuJour – Bernadette, Gabin, Aimée, Damien, Isabelle, Lazare et Modeste

Semaine 06 #BioDuJour : Biographie rapide et fantasque du personnage qui se cache derrière le prénom fêté du jour. Les courts textes de six lignes postés quotidiennement sur les réseaux sociaux sont repris ici le mercredi et accompagnés d'une historiette rassemblant tous les personnages de la semaine.


1.       18/02 – On fête les Bernadette #BioDuJour

Bernadette n’est pas la soubrette de Bernard
Pas non plus une suffragette, mais un buvard
Bernadette boit du Chivas et du chagrin
Qu’elle vomit le soir pour garder le teint
Bernadette est experte en soulographie
Trente-huit ans de beuverie sans un baby

2.       19/02 – On fête les Gabin #BioDuJour

Gabin ne sort jamais de sa gueule de brume
Il erre la nuit avec un chapeau à plumes
Gabin est transformiste ; la nuit il mène
Le jour, il n’est qu’une bête humaine
Gabin a vingt ans et une bouche enflée
Qui passe en revue les plus beaux tatoués

3.       20/02 – On fête les Aimée #BioDuJour

Aimée est l’ex de Valentin de la semaine cinq
Faut suivre sinon tu comprendras rien
Aimée l’a plaqué un dimanche matin
Jour de sa fête – c’est une sale catin
Aimée a quatre-vingt balais et des poussiers
De romarin dans le souterrain de sa pensée

4.       21/02 – On fête les Damien #BioDuJour

Damien n’est aise que dans les coins
Tête front entre les murs, il est bien
Damien n’aime pas les sans arêtes
Il vire et tourne sans fin – c’est bête
Damien grandit trop vite dans ce siècle
Seize ans à subir la quadrature du cercle

5.       22/02 – On fête les Isabelle #BioDuJour

Isabelle a vu passer du monde depuis
Qu’elle vit dans ce cloaque à sucer du bruit
Isabelle tient une maison close
Clandestine mutine – chacun ose
Isabelle n’a plus d’âge à présenter
Les années ont filé dans des regrets

6.       23/02 – On fête les Lazare #BioDuJour

Lazare a brulé des cierges toute sa vie
Qu’il compte au milieu du vide des pâquis
Lazare vit à Genève dans une sacristie
Les épaules nues à huer le saint esprit
Lazare a trente-six ans et une folie
Douce qui file de mélancolie en mépris

7.       24/02 – On fête les Modeste #BioDuJour

Modeste s’en est pris à Parfait
S’en est suivi un conflit d’intérêt
Modeste s’est retiré dans un abri
Dérobé dans la forêt des mélancolies
Modeste n’en veut pas à Parfait
D’arrogance et méfaits il est exaucé



Bernadette titube, titube de moi. Part dans un sens, puis dans un autre. Six heures, un matin de noirceur à la fenêtre, elle cuve son vin après une fête de la Saint-Valentin passée seule à se saouler. Elle sort sur le balcon et s'affale sur la rampe, la moitié du corps dans le vide à essayer de vomir ce que je ne lui donne plus.

Je suis Lazare. J’ai trente-six ans et j’ai quitté Bernadette au début du mois de février. Quitté pour la chandeleur, quelle dérision ! Je l’ai retournée comme une crêpe lorsque je lui ai annoncé que je partais. Je me suis installé à Genève dans un couvent, un endroit posé au milieu de rien, dans le vide des pâquis suisses. Ici, je vis reclus dans ma cellule, la plupart du temps, torse nu. Je me recueille, m’inflige une ascèse dure et soutenue. Le matin, au réveil, je pense encore un peu à Bernadette et à son haleine marbrée d’alcool ; alors, je prends un sarment et me fouette le dos.
Mon frère, Modeste, m’a soutenu quand j’ai décidé de quitter Bernadette. Voilà plusieurs années que lui a franchi le pas, qu'il a coupé tout lien avec le monde en se retirant dans une forêt perdue où il tance sa mélancolie. J’ai réussi à le contacter grâce à une vieille dame que j’ai rencontrée à l’abbaye. Aimée a bien connu mon frère. Quand nos visages se sont avoués, elle a cru que j’étais Modeste alors que je lui étais parfaitement inconnu. Je lui ressemble, paraît-il. Elle m’a guidé jusqu’à lui, les yeux bandés, pour ne pas que je reconnaisse les lieux. Je n’ai même pas vu son visage. Simplement entendu sa voix chaude et apaisée qui m’a guidée jusqu’ici, dans cette cellule où j'oublie. Mère Aimée est la doyenne du couvent. Elle aussi, il y a de nombreuses années, a quitté son mari pour venir se recueillir ici. Ensemble, nous parlons avec peu de mots et beaucoup de silence autour. Nous nous comprenons. Nous échangeons sur mon frère et ma femme, ressassons de vieux souvenirs et déplorons nos deuils. Nous parlons de l’isolement, de la peur qui nous ceint et de la folie qui nous tient.

Bernadette se redresse péniblement en s’appuyant sur la rampe, s’essuie la bouche du revers de la main puis ferme la fenêtre et sèche les larmes qui ont raviné ses joues. Elle se rince le visage dans l’évier de la cuisine et saisit une nouvelle bouteille de whisky dans le placard du haut. Elle se sert un verre bien tassé qu’elle boit cul-sec. Un verre qui va lui donner la force d’appeler son frère Gabin, qui, à cette heure-ci, doit rentrer de sa nuit.
Gabin est transformiste dans un club de province, un bordel maquillé en cabaret. Depuis que je suis parti, Gabin est le dernier lien social qu’il reste à Bernadette. Je suis rassuré qu’il soit auprès d’elle. Je l’aime encore, je le sens, mais je ne pouvais plus la supporter, elle et ses souleries, elle et ses pleurnicheries de pochtronne. Dix ans que ça durait, dix longues années où j’ai cru que le seigneur lui viendrait en aide. Des années de prières à solliciter la clémence du ciel, à sermonner Dieu de libérer Bernadette de ses démons. Rien n’y a fait. Aujourd’hui, je suis dans la maison de Dieu pour me punir – la maison d’un dieu auquel je ne crois plus. Je suis ici uniquement pour ne plus avoir à subir les reproches et les lamentations de Bernadette. Je ne veux plus entendre que les coups de sarment sur ma peau et la voix pure et délicate de mère Aimée.

Gabin voit apparaître le nom et la photo de Bernadette sur l’écran de son téléphone. Encore elle, se dit-il. Je suis fatigué. Que me veut-elle, encore ? Elle a bu, c’est certain. Je ne décroche pas. Il hésite. Puis, n’y tenant plus, il glisse son doigt sur l’écran.

_ Allo, Bernadette…
_ Hello mon Gabin, ça va ? (voix fripée, voix gorgée de glaire, voix saccadée)
_ Non, ça ne va pas… Mais je suppose que toi non plus ? (Voix lassée, voix enfumée)
_ … (silence de cendres)
_ Je ne suis pris la tête avec Isabelle, une fois de plus…

Isabelle est la patronne du bordel où Gabin se donne en spectacle toutes les nuits. Isabelle n’a pas d’âge. Elle est liftée jusqu'aux oreilles, la peau tendue comme la couenne d’un tambourin. Gabin ne connaît rien à la vie d’Isabelle. Il en essuie pourtant les dévers. Acariâtre et autoritaire, elle malmène Gabin, le traite de sale paumé et autres noms d’oiseaux et le paye chaque trente-six du mois. Elle lui en veut ne n’avoir rien fait.

_ Mon pauvre Gabin, raconte à ta sœur… Qu'y a t-il ?
_ Non, Bernadette, je n’ai pas envie d’en parler. Dis-moi plutôt pourquoi tu m’appelles ?
_ Lazare me manque…
_ Mets une croix dessus, ma chérie… Il ne reviendra plus.
_ Un croix dessus… Tu es drôle. Mais qu’est-ce qu’il est allé foutre en Suisse, dans ce couvent ? Franchement ? Pourquoi ?
_ Tourne la page, ce n’est qu’un malade, il est mieux là-bas. Après tout ce qu’il t’a fait, après tout ce qu’il a dit sur toi, je t’assure : maintenant, il te faut lâcher… Je viendrai te voir avant le boulot, ce soir. On en reparle. Là, je dois dormir.

Je suis rassuré. Gabin veille sur Bernadette. Je suis rassuré même si je ne comprends toujours pas ce qui nous est arrivé. Nous avions tout pour être heureux. Tout. Jusqu’à ce jour. Ce jour où tout a basculé. Ce jour où soudain Bernadette a fait comme si nous n’avions jamais eu d’enfant. Ce jour où, prise de folie, elle a décidé que nous n’avions pas eu de fils. Ce jour où, droit dans les yeux, elle m’a dit, déjà un verre à la main, qu’elle n’avait pas été enceinte. Que nous n’avions pas eu Damien. Que Damien était une invention. Que jamais elle ne s’était levée la nuit pour lui donner le sein. Que jamais il n’avait été à l’école. Que jamais il n’avait grandi. Que jamais dans la chambre près de la nôtre n’avait habité un adolescent boutonneux constamment en train de jouer à je-ne-sais quel jeu sur console. Que jamais Damien n’avait pris trop de médicaments, ce soir-là, où je m’étais fâché pour une raison obscure, une raison pour laquelle un père a le devoir de se fâcher ! Que jamais cette date n’avait existé. Que jamais Damien n’avait existé. Que jamais il ne s’était suicidé.

Gabin - 19/02

  • 24.2.16

Matin bas

Un cri dans le matin au visage blême comme s’il était soulé et flapi de la nuit. Un cri de goéland tel un appel au ciel à sortir le jour de la torpeur. C’est un potron-minet à terre et ciel boudeurs. L’air de ne pas y toucher et l’oiseau saisit le vol, soulève les toits pour réveiller les paresseux, maraude puis rebondit sur une flaque de brume, franchit la première ligne de toits, pique sur la plage et remonte dans le ciel enfumé. Du haut de son trône à pattes, le grand frère toise et met des vents. A la croisée, les cris racontent la mer, la houle et la douleur – ou bien est-ce la tristesse des nuages qui les prend et les jette au jour pour espérer en sortir.
Quoi qu’ils braillent, la brume gagne. Ils disparaissent sous la ligne d’horizon, descendent à la mer rase et montent et planent pareils à des suspensions végétales sur un fil invisible, un trait parallèle à la tension des ombres. Ils flânent le bec prêt à happer la lumière et se perchent sur d’autres lampadaires où le cri en dispute continuera leur monde. Il en sera ainsi toute la journée à traverser la mer par le large, à lui tailler des bavettes d’écume en espérant la nuit et ses toits en terrasses où, cachés sous les faîtes, ils se taperont les rires des mouettes qui jouissent.

Matin Palavas 21/02

  • 22.2.16

Nuit de Juillet #LaPiscine

D’un champ d’herbes hautes d’où une piscine sort sa parole – clapotis de l’eau, vent léger en métronome – une femme et deux hommes fixent la surface qu’aucun cillement ne vient perturber. La lumière du bassin éclaire les visages, passe l’eau en reflet sur les joues. Une étincelle de lune dressée sur deux cyprès vient serrer les mains, se mélange aux lampes noyées qui oscillent du vert au mauve, du jaune au rouge. 
La douceur de l’air déverse une odeur d’herbes chaudes, brûlées du soleil d’été. Derrière eux, un abri en bois craque sous un toit noir et ronronne en paix sous la mécanique du moteur qui épure le bassin.
Mécanique du cœur, ils ventilent les idées sur la margelle, soudoient le temps qui disparaît, s'embobinent aux colonnes qui entourent la piscine. La nuit est noire mais dans une clarté venue des eaux, les esprits sans mots conversent. Un mot puis un autre, une image puis une autre. Du graphique des arêtes et de la ligne de flottaison se tend le trait de leur rencontre. Du littéraire convoqué par la majesté des cyprès les soulève soudain de terre. Perchés dans un tableau de Monnet, perdus dans un poème de Rimbaud, ils imaginent passer en revue leur envie d’été, passer en revue le beauté du lieu, passer en revue la parole contemporaine, passer en revue la poésie, ses auteurs et ses artistes, la littérature et les arts qu’ils aiment.
C’était une nuit de juillet, une femme et deux hommes ont imaginé rassembler et créer. Aujourd’hui, au sortir de l'hiver, sous la patte douce et talentueuse d’un troisième homme, la revue La Piscine naît. 

Les trois hommes : Philippe Castelneau, Christophe Sanchez, Alain Mouton
La femme : Louise Imagine
La revue : revuelapiscine.com


  • 20.2.16

Loin par-dessus l'horizon

Il est des voyages comme des espoirs qui affolent, font battre le sang dans les veines et deviennent en retour des flèches pointées dans les nerfs. Ce sont des traversées immobiles, de celles qu’on dit qu’elles partent avec la tête ; déshérence psychique qui emporte le corps loin par-dessus l’horizon. On en revient sans en sortir, harnachés aux lianes putrides d’un rêve déguenillé. Les dendrites s’allongent dans une forêt de mots qui se disputent la place des désespérés, des plus doux aux plus ardents, des plus veules aux plus excités. Les valvules en redemandent, invoquent la passion comme un Christ dégagé de sa croix. Mais comme la raison est une putain qui gagne toujours à la fin, elle efface toute licence poétique et laisse mourir quelque allégorie magique d’un amour au-dessus de toute souffrance. En dix mots comme en cent, ça vous laisse sur le carreau sans jamais vous toucher le fond.

  • 18.2.16

S05 #BioDuJour – Héloïse, Félix, Béatrice, Valentin, Claude, Julienne et Alexis

Semaine 05 #BioDuJour : Biographie rapide et fantasque du personnage qui se cache derrière le prénom fêté du jour. Les courts textes de six lignes postés quotidiennement sur les réseaux sociaux sont repris ici le mercredi et accompagnés d'une historiette rassemblant tous les personnages de la semaine.


1.       11/02 – On fête les Héloïse #BioDuJour

Héloïse ne sait pas qu’on la fête aujourd’hui
C’est l’autre dame un peu lourde qui luit
Héloïse a deux ans et des parents fauchés
Qui sont heureux mais dans la mouise
Héloïse a un bec de lièvre et une mouche
Sur la joue qui tait les bruits de bouche

2.       12/02 – On fête les Félix #BioDuJour

Félix a quinze ans et un faim de loup
Mais des filles il n’y connaît walou
Félix rêve de galbes et au matin vit
S’essuie la main des pertes de nuit
Félix a des boutons et un minois joli
Quand il sera plus grand et défleuri

3.       13/02 – On fête les Béatrice #BioDuJour

Béatrice a dix-huit ans et un rire enjôleur
Elle balade les neuneus en chaleur
Béatrice n’est pas une fille facile
Elle ne juge pas qu’à l’érectile
Béatrice croit tout savoir de la nuit
A une peluche, confie ses amours démis

4.       14/02 – On fête les Valentin #BioDuJour

Valentin évite de sortir le quatorze
De février, jour de déplaisir où il dort
Valentin a soixante-dix ans et autant
De défaites d’amour à mettre dedans
Valentin sent le romarin la farigoulette
Les herbes hautes et la tête, ô oubliettes

5.       15/02 – On fête les Claude #BioDuJour

Claude est un vieux beau aux cheveux gris
Il cache sous sa kippa une jolie calvitie
Claude recolle des lambeaux de vie
en s’habillant jeune et dernier cri
Claude roule en cabrio et des mécaniques
Ce n’est pas pour autant qu’il nique

6.       16/02 – On fête les Julienne #BioDuJour

Julienne pleure des misères en salades
Toujours un maux de travers qui s’ballade
Julienne entre dans son trentième été
Et sous les ordres avant la fin de l’année
Julienne est sœur mais n’a aucun frère
Ni père pour vider sa rancoeur en prières

7.       17/02 – On fête les Alexis #BioDuJour

Alexis vit sous un toit où il lit
Matin soir et aussi à midi
Alexis sombre dans les livres et la peur
Oublie que dehors la peau affleure
Alexis n’a pas notion de vie ni d’heures
Il enfile reclus les légendes en leurre




Héloïse est arrivé un beau jour de juillet dans une famille fauchée. Ses parents, Alexis et Julienne, d’angoisse étranglés par sa bouche déformée, ont tenu à la garder. Dès la seconde échographie, ils ont su pour le bec de lièvre qu’Héloïse portait comme une balafre sur l’écran scintillant et ont très vite compris qu’ils étaient à l’orée d’une vie à couteau tiré.

Héloïse est née. Deux ans que ça dure et à cette allure, ils vont terminer leur vie de soulerie en biture. Sans surprise, c’est Alexis qui, le premier, a lâché prise. Il s’est enfermé dans une chambre, sous les toits de la maisonnée. A bu et boit, et boira pour oublier. Dans cette mansarde, engoncé dans son lit, il tire la lie du bec et lit. Lit, lit et relit des livres d’héroïc fantasy, des histoires légendaires de femmes-monstres à grande bouche pulpeuse combattant de preux chevaliers aux lèvres ourlées.
Félix, quinze ans, le neveu de Julienne, se moque d’eux et surtout d’Héloïse et de son bec. Il vient à la maison et pousse des cris stupides de canard en rut en tournant autour de la poussette de sa pauvre cousine. Julienne, maman éplorée, le chasse à grands coups de balai en le traitant de tous les noms d’animaux à bec. Une fois qu’elle a renvoyé le garnement dans ses pénates, elle culpabilise et se réfugie en prières. Julienne, la belle trentaine, est très pieuse mais ne croit plus à la vie, ainsi affublée d’un mari reclus et d’une fille aussi laide que débecquetante. D’ici la fin de l’année, c’est décidé, elle entrera dans les ordres. Sœur Julienne priera pour Alexis, pour Héloïse mais aussi pour Félix.

Claude, soixante-dix ans, est le père de Julienne. C’est un homme très affairé et versatile pour son âge. Il court après les demoiselles et, centré sur son nombril caché sous son gros ventre, ne se soucie guère de la vie de sa fille, pas plus que celle de sa petite fille. Il parade sur les quais de la ville en voiture décapotée, avec à ses côtés les plus belles filles du comté. Actuellement, c’est vers Béatrice qu’il a lancé son dévolu. Jeune princesse de dix-huit ans lassée des garçons de son âge qu’elle trouve débiles et carrément trop immatures, quoi (sic). Béa découvre la vie des oublis en compagnie de ce vieux beau chic et argenté, si argenté qu’elle brille de mille parures offertes comme un éclat de soleil sur le pare-brise de la Vanquish.

Julienne priera pour elle comme pour Claude, son vieux père perdu, dans son couvent de bénédictins qu’elle compte intégrer au mois de décembre prochain.
Elle suit actuellement une retraite et un jeûne à la grande cathédrale des Capucins. Père Valentin, vieil homme sénile, lui indique la voie du seigneur en laissant le droit à ses mains de s’égarer sur les parties charnues de Julienne. Elle ne s’en offusque point et même si la lubricité du prêtre lui rappelle des souvenirs douloureux, son chemin vers Dieu est tracé et rien ne la fera plus dévier.

Héloïse sera placée en institution spécialisée où les bruits de bouche se mélangent à la sonate des couverts lors de repas taiseux. Alexis se laissera pousser les oreilles et trouvera peut-être un rôle de Hobbit dans une série Z, un improbable remake du Seigneur des anneaux. Claude sera de plus en plus vieux, de moins en moins beau et Béatrice le quittera pour un acteur de cinéma au sourire enjôleur et au nez poudré. Félix se calmera et s’en voudra d’avoir ainsi maltraité sa petite cousine, ce sera trop tard. Il entretiendra sa névrose et assurera la richesse de plusieurs psys. Le père Valentin mourra dans une douleur atroce d’un priapisme sévère tandis que sœur Julienne courra plusieurs lièvres à la fois pour enfin trouver le chemin de la foi et s’y épanouir.


Béatrice 13/02

  • 17.2.16

T'amie

Le soleil tend ses bras
Par la fenêtre et vient
Fendre le voile en deux
Sur la table en formica
Rouge où des miettes
De pains sautent telles
Des puces à ton visage
Couperosé

Le schlass signe le pain
D’une croix d’athée
Griffe le bois méla-
Miné et ta paluche
Happe la large miche
Qui doute craque
Se fend et la mie colle
Tes yeux

L’ombre étire le temps
Loin du pain réparti
Loin des années salies
Loin du repas où t’amie
Coule un rêve éveillé
Rivée sur la miette nue
Au centre d’une flaque
Rouge mal équarrie
  • 12.2.16