Et je parle de têtes

Et alors, tu vois, j’avance ! Pas comme tu aurais voulu, c’est certain. Pas dans ta vie, pas dans ton sens, celui que tu voulais que je prenne, ta trace, ton héritage moral et liant. Non, rien de tout ça : je suis grand et maigre, tu étais petit et trapu - tu fumais des brunes, je fume des blondes - tu te chargeais à l’anisette, je bois volontiers du whisky - tu dansais comme un Dieu, je m’entrave à chaque pas - tu plissais les yeux au soleil, j’écarte toujours mes paupières à la lune. Tu vois, rien de rien. Mais j’ai avancé et j’ai avancé sans toi, dans et par le rejet de toi, un rejet si fort qu’il a fini par me revenir en boomerang. Dans l’odeur âpre de tes goldos, dans ta bonhomie de comptoir, par ta gouaille défunte et dans les effluves mortes de ton parfum de supermarché. Que tout ça me crève de toi aujourd’hui, que tout ça me revient dans la gueule.

Et j’ai grandi sans toi, sans ta lueur de fierté dans les yeux, sans ton hurlement au matin, sans ton rire grêleux de souffreteux. Et j’ai écris sur toi, des pages et des pages, des lettres qui ne te parviendront jamais. J’ai passé du temps à comprendre, à nous comprendre, et tout cela m’a construit, excité, rempli mais aussi blessé, tellement blessé en creux qu’il faudra que je continue toujours à hauteur de petit homme, plein au centre du plexus. Là, exactement là, tu vois ? Tu vois mon geste, tu vois ma main qui tape mon torse, mes yeux qui se voilent ? Et non, tu ne vois pas, as-tu vraiment vu quelque chose de toute façon ? T’es-tu aperçu que j’étais différent, pas comme toi, pas comme toi. Me suis tellement répété que je n’étais pas comme toi que j’ai fini par y croire. Alors que. Alors que. Que je suis si prés en définitive de découvrir, si prés de ce que tu étais, de ce que je voulais que tu aies été. Voilà que ma grammaire s’emballe, je présente au passé des choses qui ne se sont jamais passées, qui n’ont jamais existé, à part dans ma tête, peut-être dans la tienne, mais jamais dans les nôtres, jamais dans l’absolu rassemblant de nos têtes.

Et je parle de têtes parce que je ne sais pas parler de cœur, ou alors sans le nommer, comme toi en fait, encore comme toi qui ne prononçais que peu de choses de cœur. La pudeur en filiation, tu me la refourguais au plus profond de moi, tu as fait germer en moi la tête mais pas le cœur. Ça ne va pas s’arrêter là, je vais continuer à essayer de comprendre vers quoi on a jamais tendu, vers quoi toi, tu ne m’as jamais amené, jamais pris dans le sens que j’aurais aimé être pris. Lorsque bien je ferais, je me réclamerai de toi. Quand mal pâtira dans et autour de moi, je me réclamerai de toi. Car dans les années, longues années qui me séparent et me sépareront encore longtemps de ta fuite vers l’insensible, l’intangible, l’inaccessible, finalement je ne me suis jamais senti autant toi.

Lord bulle

Lord bulleLe gris du monde à la façade de la foule, crémant des yeux dans le lointain, Lord s’évade, bulle autour de lui et s’échappe de nous, gens pourtant si proches. Dans un souffle, il capture l’air du temps, l’invisible légèreté qu’il porte sous son complet noir. Là, présent dans le cœur de la ville, pourchassé par les démons aux hautes cheminées arrogantes, il creuse fossé parmi le petit peuple et surplombe d’insolence les malheureux. Lui, s’en fout : il bulle.

Peter au pays de Pan, Lord baille rond à la vie, écrase misère, souffle jeunesse et s’enroule les idées dans le blond éternel de ses cheveux. Il se moque bien de nos lendemains et savonne léger le sérieux insufflé par le bruissement de nos cours.

Et alors, prenez le temps de la bulle, rejoignez-moi, semble-t-il nous dire, à nous, les gueux échevelés de vies secondes. Regardez-moi, je bulle, entrez, retournez à l’essentiel, les yeux ouverts à la découverte, il y a bien plus dans l’éphémère de mes bulles que dans le soyeux présumé de vos existences protégées. Venez éclater en haut des cheminées, allez répandre tout en haut votre fragilité. Ne restez pas à vous regarder dans le blanc graisseux des yeux, savonnez-vous, vivez-vous ! Et si vous éclatez - plop - bullez à nouveau !

Illustration : Izis Bidermanas

Le lancer franc

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Des années qu’il s’entraine dans le jardin. Des lancers francs, il en a faits, et plus d’un, raconte Madame agenouillée dans le talus qui jouxte le parcours de l’épreuve. Le moment est arrivé, des heures et des heures passées à affiner sa technique, à élever la bête au meilleur grain, des aliments calibrés, sélectionnés avec soin pour leur valeur énergétique, leur taux le plus bas d’acides gras. Le moment est arrivé après plusieurs échecs, plusieurs bêtes sacrifiées : des nerveuses à poils longs, des souples aux pattes rétractables, des ceusses à la pénétration dans l’air facilitée par un pelage ras, des autres à la peur chevillée au bulbe qui glissent entre les doigts, mordent les mollets ou saignent les flancs de leurs crocs acérés. Il en a vues, vous savez, de toutes candeurs, de toutes couleurs, des inertes et des pas sûres, des vertes et des pas mûres, s’exalte Madame mais Monsieur, je vous l’assure, est fin prêt maintenant, le moment est venu.

Planté comme un platane au bord d’un chemin vicinal, Monsieur se concentre tout en serrant contre son corps sa meilleure bête : Jack un fox terrier au regard vide et à la langue dégoulinante. Madame, soyez-en sûre, je ne trahirai pas la confiance que vous avez mise en moi, scande-t-il à son épouse en se frisant la moustache d’une main manucurée de frais et humectée de la bave de sa bête à gagner. Le souffle court, Jack s’époumone sous l’aisselle de Monsieur. Madame prend le rythme du cabot et son air tout aussi ahuri tandis que dans le même temps Monsieur répond au coup de sifflet et s’élance à grand pas sur la berge. Trois grandes enjambées vigoureusement plantées dans l’herbe rase et grâce à cet élan ainsi mille fois parfait, Monsieur lance franc son cabot en direction de l’autre rive.

Le chien oreilles au vent, la rive à atteindre, désespérément à atteindre, la moustache de Monsieur qui rebique, les genoux crottés et la mine déconfite de Madame, l’espace figé, le temps privé de sa course. Une simple seconde pourtant et Jack, le pauvre Jack inexorablement rattrapé par l’attraction terrestre de tomber lourd dans l’eau poisseuse du ruisseau. Madame et Monsieur désormais côte à côte se regardent en chien de faïence. L’odeur de l’échec de Jack qui s’ébroue à leurs pieds leur procure un haut le cœur et dans la complainte aigue de la bête trempée, Madame fixe le cours d‘eau les larmes en bandoulière alors que Monsieur, un bras consolateur enroulé sur l’épaule de Madame, porte sa tête en miroir sur l’eau redevenue calme et entreprend de défriser sa frustration dans les pointes de sa moustache.

illustration : Jacques-Henri Lartigue

Poème-aleph #VasesCommunicants

fut-il un arbre, épaisseur de l’écorce, déploiement de la cime tendue vers le ciel, racines disséminées ramifications tranquilles : fut-il un arbre enraciné, matière qui s’est nouée là entre terre (entre la couleur ocre de la terre, la poussière à sa surface, les conglomérats humides qu’elle fait en profondeur) et horizon - tout tendu, cet arbre entre deux mouvements.

fut-il la terre elle-même, non la terre ronde géographique, non la carte qui la montre, la met à plat : la terre elle-même qu’on épure à la main, qu’on tâte, qu’on caresse, une terre à vue de nez, et à visage humain, une terre qu’on connaît comme on connaît des chemins parcourus dans l’enfance (ici, on construisait des temples antiques, là-bas au coin près de la fontaine, il y avait un animal à trois têtes - dont l’une avait surgi à la faveur d’une faille dans un demi-sommeil) une terre qui se prononce et qui se mâche, une terre qu’on parle et qu'on suit dans ses heurts ses inflexions comme parfois ces accents qui semblent produire dans le langage des éboulis de pierres.

fut-il occupé de poésie, sous l’ombre d’un auvent au patio, ou dans les étincelles de poussière au grenier, occupé d’écrire nul drame trop épais nul secret sinon

(ce secret fut-il)

le charme de la pénombre quand le soir se fait, et que montent en spirales l’odeur de l’été le silence de l’été (où l'eucalyptus invente de nouvelles constellations)

et que ployé vers la terre le ciel se creuse de puits, percées pour la lumière et la forme floue des nuages, où vient couler l'heure lente briller l'heure jaillie : du langage, comme une lave et serrant ciel et terre, venu s'échapper là

ce secret fut-il, insaisissable.

Ce texte a été écrit par Carine Perals-Pujol dans le cadre des vases communicants. Vous pouvez suivre Carine sur son blog expériences d’écriture sur lequel vous trouverez aujourd’hui mon texte en échange.

Et voici la liste des autres participants à ces vases communicants de décembre :

François Bon et Didier da Silva
Nicolas Bleusher et Dominique Hasselmann
Cécile Portier et Christopher Sélac
Samuel Dixneuf-Mocozet et François Bonneau
Christine Leininger et Wana Toctoumi
Juliette Mezenc et Jean-Christophe Cros
Laurent Margantin et Robin Hunzinger
Céline Renoux et Guillaume Vissac
Camille Philibert-Rossignol et Christine Jeanney
Ana NB et Benoît Vincent
G@rp et Michel Brosseau
Danielle Masson et Jacques Bon
Justine Neubach et Franck Queyraud
Louise imagine et Piero Cohen-Hadria
Nolwenn Euzen et Christophe Grossi
L Sarah-Dubas et Ernesto Timor
Isabelle Pariente-Butterlin et allerarom
Louise Blau et J.W. Chan
Danielle Grekoff et J.W. Chan
Candice Nguyen et Quentin
Christine Zottele et Xavier Fisselier
Chez Jeanne et Brigitte Célérier

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Racle et frotte

imageIl remonte et redescend la petite rue des Sans-souci, l’air patibulaire, le regard baissé sur le trottoir, la nuque cintrée sur le bout de ses chaussures. Il racle le bitume et semble apprécier le frottement de sa semelle sur le sol granuleux, un bruit de lime qui fait frissonner ses oreilles. On le sent prendre plaisir, il dodeline de la tête, ses yeux s’écartent et il continue, balance l’autre pied, racle et frotte, racle et frotte.

Il rôde ainsi depuis une demi-heure, va et vient en marche exaltée. Au bout de la rue, il tourne comme un automate, stoppe, joint ses pieds comme si on lui ordonnait un garde-à-vous, puis peu à peu, racle et frotte en décalant son corps par petits points vers la gauche. Parfois, il fait le tour du réverbère à l’angle de la rue des Sans-souci et de l’avenue des Martyrs. Il marque alors un temps d’arrêt en sautillant d’un pied sur l’autre puis racle et frotte tout en levant la tête pour vérifier si en haut, perché sur la lanterne, quelqu’un se serait caché pour épier sa déambulation ininterrompue. Ensuite, déçu de n’y voir personne, il retombe sur ses grolles, racle et frotte, redescend la rue sur l’autre trottoir, nuque en équerre et regard plombé.

Dans la rue des Sans-souci, il y a les habitués, commerçants, habitants des lieux et il y a moi, installé à une terrasse du café. Tous semblent habitués, pas un pour s’inquiéter du marcheur qui racle et qui frotte. Sans souci, sauf moi. Ce flâneur fou m’interpelle, cette allure, ces frottements, cette démarche mécanique, cette tête rentrée dans les épaules, tout est bizarre, inquiétant. L’homme ne parait pas fou, il est vêtu comme le commun des passants : un pantalon gris, une chemise blanche, le teint hâlé, des cheveux noirs grisonnants, une allure simple mais élégante. Rien qui me ferait infléchir pour un allumé, un simple d’esprit hanté par un quelconque mal d’être. Non, il y a chez cet homme qui racle et qui frotte un décalage entre son obsession à arpenter la rue et son apparence générale, son intégration dans le monde autour, dans la vie même de la rue.

N’y tenant plus, alors que le marcheur vient de racler et frotter une nouvelle fois devant la terrasse, je décide d’en savoir davantage et questionne le serveur. Ce dernier amusé par ma demande, se tourne vers un client assis à la table voisine et lui décoche un clin d’œil signifiant puis continue son service sans me répondre, un sourire malin au bord des lèvres. Embarrassé, avec l’impression d’avoir mis les pieds sur un terrain miné du secret, je règle ma note, me lève et quitte la café. Tandis que j’arrive en haut de la rue des Sans-souci et m’apprête à prendre l’avenue des Martyrs, mon homme qui racle et qui frotte m’arrête devant le réverbère, jette un regard appuyé vers le luminaire et d’un hochement de tête me dit : « Tu montes ou tu racles et tu frottes ? »

Illustration : Sophie Trenta

Texte publié initialement chez Nicolas Bleusher dans le cadre des vases communicants du mois de novembre. Et pour les vases de décembre, je partagerai ici un texte de Carine Perals-pujol tandis qu’elle me recevra sur son blog “Expériences d’écriture”.

Parle au petit

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Que ne fais-je, que ne suis-je devant le petit, face à ses yeux écartelés, sa tête qui se lève sur moi, m’interroge en permanence de son air pantois, de son œil qui frise ? Que ne ferais-je, que ne serais-je, si je le perdais, si disparaissait cette lumière qui balaie mon sérieux, qui me libère synapses et connexions autres, relations distraites avec le monde. Que n’existai-je, sans lui, sans sa petitesse de taille, sa grandeur ingénue de l’esprit jaillie de ses années de liesse où régnait le plein bonheur d‘y croire ? Que ne vivrais-je libre de penser, maitre de mes réactions face au cassant des réparties, aux pieds dans le plat de ma crédulité ? Que ne serais-je aujourd’hui si je ne savais pas qu’il me suit partout tel un jiminy cricket bondissant, questionnant, taraudant l’adulte pour qu’il redescende, qu’il se rappelle à la vie, aux rires qui éclatent, aux sentiments purs et directs de l’enfance qui transcendent. Que ne ferais-je, que ne serais-je si dans mon dedans, je n’arrivais plus à parler au petit ?

Illustration

Pleine bouche

Il disait et il frisait de l’œil. Il disait et ça sortait plein, rond dans sa bouche, chaud et bienveillant. Je le sais aujourd’hui, soupèse en écho les mots, toujours les mêmes mots, des phrases types, des expressions en boucle, chacune adaptée à l’instant, au vide que nous redoutions tant. Ses mots à lui pour dire, c’était hier – il y a vingt-cinq ans – je les entendais mais ne les écoutais pas. Et aujourd’hui, sa voix qui ne souffle plus le rauque et le chaud me parvient par bribes et plus que le sens des mots, ce sont les intentions qui viennent taper dans le mille, ce qu’il cherchait à me dire maladroit dans le phrasé, ce qu’il disait dans le creux de ses expressions répétées ad libitum par lui, son père, son grand-père certainement aussi.

Ce qu’il disait et dont je ne percevais que la surface, aujourd’hui ressort dans le plein. Je m’approprie cette matière lorsque moi aussi les mots me manquent pour dire mon chaud, ma tendresse à ceux que j’aime. Ce sont des tout petits rien, des patoiseries au sens vague mais aux sonorités qui ronflent, des mots pleine bouche, des intonations à l’accent qui gueule et dans le futile, le suranné de ses tirades rurales, je retrouve, escamotés dans les syllabes qui remplissent l’espace, le sourire facétieux et la tendresse de ses intentions : le petit mot doux maquillé en occitan, le sobriquet de velours en variation murmurée, la galéjade en soupape quand le rouge monte trop aux joues et dans la ruée des autres mots qui grattent les oreilles, l’amour qui se voulait dans la parole de mon père discret et invisible à la pudeur.

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Les jours fériés

image Les jours fériés ont tous la couleur du sommeil, de la léthargie qui s’est enkystée dans les jours passés à travailler, à produire, à étudier, à jouer, à vivre dans le dedans de la machine. Les fériés sont lâches du monde, on dort à l’intérieur, débarrassés du battement des heures. On grise leur contour - quand ils ne s’en chargent pas eux-mêmes - en titubant sur leurs arêtes affilées en pensant au jour d’après et en déplorant le jour d’avant. Les fériés sont hors de tout, magasins fermés ou presque, certains oui, certains non, c’est férié et on doute, on hésite sur la teneur réelle des heures. Ils nous promènent d’une à l’autre nous laissant perplexe sur la traversée. Les féries nous prennent, jouent de nous, balayent nos pas de porte, jouent avec les volets, ouverts, fermés, ouverts, fermés dans un battement d’incertitude, le regard en coin sur le monde et l’insolence du vide sur l’agenda. Les fériés sont des idiots flanqués dans un jour anodin, jamais le même comme pour renforcer leur cruelle absence de pertinence. Ils hantent les jardins traversés de passants hagards, de quidams désaxés dans leur temps, pas dans leur rôle, pas dans leurs habitudes. Embarqués dans un vortex, les gens des fériés tournent, font des ronds dans l’eau autour des bassins mornes, le dos à l’aspiration des jours créateurs et les pensées happées par un jet-lag sans mouvement. Autour les oiseaux, eux-aussi pris dans les fériés, zonent sur les toits, rassérénés par les avenues vides et l’air devenu si pur - trop pur pour que ça dure, semblent-ils nous dire – puis ils se posent sur des fils au temps figé, les ailes repliées sur la lassitude du monde. Non, décidément, les fériés sont beaucoup trop mous du genou, ils s’empêtrent dans les coutumes, commémorations ou louanges au divin, ils sont les marronniers de nos vies heurtées, des havres qui se voudraient de paix mais qui font de bons gros trous fumants dans la semaine, arrogants qu’ils sont à se prendre pour des dimanches.

AUNOIL

Onze heures moins dix et me voilà bloqué sur cet écran. Un email envoyé à une personne pour la première fois et je reçois en retour l’avertissement ci-dessus. Un filtre anti-spam commun mais qui, par cet écran, résume bien des ambigüités et sans le savoir, me pose plus ou moins finement des questions existentielles voire philosophiques.

D’abord, l’opérateur - Futur Telecom - me bascule d’un clic d’un présent que je croyais bien ancré entre moi et l’écran. D’évidence et la suite me le confirmera, je n’y suis plus. Je suis dans le futur comme l’indique le logo en forme de goutte fluide et bondissante. Je suis venu du présent. Je suis parti d’un point incrusté sur la page à la faveur d’un jeu subtil de perspective et j’ai bondi, grossissant le trait au fur et à mesure que j’avançais dans le temps, jusqu’à m’englober tout entier dans la partie grasse de la goutte, celle qui entoure et colore le mot futur. Chemin faisant, j’ai découvert le concept de stimulation des communications. Quand on est goutte qui voyage dans le temps, je peux comprendre que cela stimule et si par fainéantise du voyageur, je ne m’étais pas résolu à la stimulation, l’injonction qui m’est faite en base-line du logo ne me laisse aucune échappatoire.

Les stimulations du futur terminées, je poursuis ma lecture. MailInBlack, le petit nom de ce logiciel anti-spam, me fait sourire évidemment. Comment échapper au jeu de mot facile et à l’image de nos deux héros aux lunettes noires armés de désintégrateurs d’aliens. Je passe, après tout je suis dans le futur. La suite va me plonger dans un chaos métaphysique. Il faut que, sur cette page blanche, dans un formulaire ad-hoc, il faut, si je veux que mon message arrive à destination (ne pas oublier le but final), que je prouve mon existence physique. En arrêt devant la phrase m’énonçant cette directive pour le moins cocasse, je commence par me palper les bras, me pincer les joues, me mordre les lèvres et je prends en suivant une longue respiration, inspire et expire avec force. Autant de tests instinctifs qui doivent me donner des réponses claires : Est-ce que j’existe ? Suis-je physique ? Mais rien ne se passe, rien ne me rassure, je suis au bord d’un abîme de perplexité, renforcé par le fait que je suis dans le futur, que je viens de traverser le temps à la seule force de mes stimulations communicantes. Alors après ce périple comment être tout à fait sûr que j’existe, que je ne me suis pas transformé en créature hybride, mi-homme, mi-goutte ou pire que je ne suis pas devenu un spam, justement la cible du traquenard qui m’est tendu.

Heureusement, dans le formulaire de validation, au dessus de la case où le curseur clignote, il y a la captcha qui s’affiche. Et je la vois, je la lis. AUNOIL ! AUNOIL ! Je cris, j’exulte, vive la captcha ! Je suis vivant, j’existe, je suis physique !


Alerte rouge

Alerte. Pluie, vent, orage. Vigilance, orange, rouge. Il va falloir rentrer, les bus ne roulent plus, les rivières vont déborder, la tempête est là sur nos têtes hébétées et les éléments nous questionnent. Qu’ont-ils à dire sur nous, sur nos basses vies ancrées sur une terre que l’on ne regarde plus ? Ils ont dans leur grondement la puissance éternelle, la rage du ciel contre nos vides de terriens. Et alors ? Plutôt que de rester humble, de prendre la trombe, de l’affronter comme elle vient sans pâlir de notre existence futile, de la regarder passer, protéger par notre intelligence, par notre vaillance et notre force à la surpasser, nous préférons en faire un sujet alimenté d’angoisse, une anxiété à rajouter à la fébrilité de nos organisations.

Ouverture des journaux télévisés, les images crachent la catastrophe qui n’existe pas. Les habitants sont filmés en bottes de caoutchouc, plan serré sur une marre de dix centimètres et derrière le gris d’un jour pluvieux d‘une banalité affligeante. Et le journaliste, envoyé spécial dans le trou du cul du monde, nous distille ses statistiques arguant d’une inondation à venir, d’une marée en prévision qui, si elle s’avérait, serait la seconde plus forte, plus écrasante, plus affolante depuis les calendes grecques. Les prévisionnistes de Météo France sont invités en plateau, ils rangent leur position verticale et gesticulante sur fond vert pour nous faire, assis à côté du présentateur (la consécration sans doute), un cours de pluviométrie appliquée, le sourire pointé sur nos visages intoxiqués.

Il pleuvra demain encore. Protégez vos enfants, n’allez pas travailler, restez chez vous, rendez-vous compte, il est tombé plus de trois cents litres d’eau par mètre carré en une heure, aujourd’hui à Trifouillis-les-Oies dans la basse creuse, soit l’équivalent de trois mois de précipitation. L’information fait plus de dégâts que le ciel, elle sape notre moral, rajoute du noir au gris, nous oblige à focaliser sur le temps, l’air que l’on respire, le soleil qui donne chaud et la pluie qui mouille. Et soudain au générique, après que l’homme tronc nous ait souhaité malgré tout une bonne soirée, le vide nous rattrape, la peur congestionnée dans nos têtes et on ira se coucher en bons gaulois priant Toutatis que le ciel ne nous tombe pas sur la tête.

Le secret #VasesCommunicants

imageDix-sept heures, un jeudi. Ciel gris-doux au-dessus des jardins. Sous les arcades s’allument déjà les suspensions électriques. Au long des promenades frissonnent les bruns tachés, les rouges matures, les jaunes vieillissants.

- Plus tu laisses cuire et mieux c’est !

Galerie Montpensier. Devant moi, le petit gabarit en bottes nerveuses et sac trop grand a raccroché sur ce dernier conseil. Le secret du bœuf miroton, si j’ai bien compris. Elle jette un coup d’œil à la vitrine Marc Jacobs, écharpe nouée, beige, autour du cou. M’y intéresse aussi, pour l’exercice. Elle n'a pas, comme moi, pris le temps de détailler la robe, étendue, simplement, sur un plateau de verre. Satin couleur ivoire, pour le haut, puis large ceinture en vinyle, un peu clinquante. Matière dense et noire, pour le bas, rehaussée de pois, de paillettes, surpiquée de motifs dans le style Art nouveau. Juste le temps, peut-être, de découvrir son prix, sur un bristol, discret, dans un coin du présentoir…

Ce texte a été écrit par Nicolas Bleusher dans le cadre des vases communicants. Vous pouvez suivre Nicolas sur ses carnets blogs: ici & là souvent, ou bien dans le jardin du palais les après-midis ensoleillées ou encore le soir, parfois, pour un fragment.
Nous avons décidé d’échanger sur le thème du secret, autre face dans mon texte qui se trouve ici.

Et voici la liste des autres participants à ces vases communicants de novembre :

Guillaume Vissac et Quentin
Louise Imagine
et François Bon
Camille Philibert-Rossignol
et Florence Noël
Danièle Masson et Timor Rocks
Amel Zmerli
et François Bonneau
Maryse Hache et Fiona Reverdy
Franck Queyraud et Piero Cohen-Hadria
Juliette Mézenc
et Brigitte Célérier
Justine Neubach
et Éric Dubois
Christine Zottele
et Christophe Grossi
Isabelle Pariente-Butterlin
et Samuel Dixneuf
Josée Marcotte
et Michel Brosseau
Anne Savelli
et Xavier Fisselier
G. Balland
et Dominique Hasselmann
Ana nb et Céline Renoux
Urbain trop urbain
et Microtokyo
Jeanne
et Pierre Ménard
Julien Pauthe
et Jean-Baptiste Monat
L'autre-je
et Jacques Bon
David Pontille et Philippe Gargov
J.W. Chan et Danielle Gregov
J.W. Chan bis et Wanatoctoumi

Tu le sais, toi ?

image Tu le sais, toi ? Toi qui as fait des études, tu dois le savoir parce que moi ce truc depuis toujours, je me le retourne dans la tête, que je me mélange les cases du caisson avec cette question, que je me tords les tuyaux du cerveau. Tu sais, chaque fois qu’il faut que j’en attrape une ou même quand je vois ce qu’elles sont capables de pondre ces bestioles, tout le temps, tu sais, tout le temps, je me la pose cette putain de question. Alors tu le sais toi ou pas ? Non parce que là c’est la dernière alors même si je sens que je vais avoir du mal à comprendre, même si j’en crève déjà de la saigner celle-là, va falloir quand même que tu m’expliques le pourquoi du comment. Regarde ! Même le chien, je sens qu’il cogite sec, que pour lui, pour sa race, il se dit que jamais personne ne s’est posé la question, qu’aucun chercheur, trop occupés tous autant qu’ils sont à s’enfoncer le nez dans les livres, ne s’est inquiété de ses origines, jamais, rien, pas un pour se poser la question, de qui est venu le premier, du chiot ou du chien, tu vois. Alors, alors, tu sais ou tu sais pas ? Tu pourrais me répondre quand je te cause, dis ?! Tu pourrais t’exprimer sur le sujet plutôt que de faire comme le chien, plutôt que de rester en arrêt là devant cette poularde… Bon, d’accord, t’as gagné, on la garde.

illustration : Suzanne Opton

Guerres impulsives

Il est des guerres impulsives, des guerres qui ne tuent personne mais dans leur récurrence, entre ego bien dimensionné et octroi d’un dû nécessaire à la survie, font des arabesques électriques dans la vie familiale, des rondes en joutes verbales, provoquent haussements d’épaules et œillades faussement malveillantes. Prenez une maison lambda où vit une famille, deux enfants adolescents, fille et garçon et leur maman. Pensez la vie dedans, les hormones en gestation, la barbe naissante au menton et les ovaires qui jouent des castagnettes. Rajoutez-y une génitrice complice et un observateur pas tout à fait neutre, au regard amusé et à la tendresse camouflée. Secouez le tout et laisser agir.

Prenez position, zoom, un peu de hauteur de l’adulte au regard d’enfant et faites le tour des pièces de la maisonnée pour recueillir en scénettes théâtrales les lieux propices au conflit. D’abord autour du ventre, dans la cuisine, regardez les placards, chacun le sien, les denrées sucrées préférées qui sont cachées à l’intérieur, rangées par préciosité, par genre, par goût, les plus chères en trésor de guerre et les communes - en particulier le fameux soda noir - salivées par l’adversaire lorsque il vient à en manquer dans sa propre planque. - Mon coca ! Tu m’as piqué mon coca ! Accusation franche, début de la belliqueuse discussion. - Dans mon placard, à moi, le mien, MON coca, il en restait douze, il n’y en a plus que onze ! On a fait sécession pour moins que ça. On a tués, éventrés femmes et enfants pour de l’eau, simplement de l’eau plate sans goût et transparente alors pensez donc, pour du coca ! S’en suivent de multiples arguments, des traces de pas, des empreintes digitales sur les plastiques renfermant les canettes desquelles, si elle pouvait, la victime décrypterait l‘origine en agent du NCIS ou expert avisé avec un pinceau plumeté, les mains gantées et l’œil dans un loupe électronique scrutant le placard, scène de crime balisée.

Coca volé, méfait entendu et reconnu, la suspicion se colle aux murs. Chaque parole, chaque acte sont scrutés, les biens les plus convoités sont changés de place. Les cachettes évoluent, chaque recoin de la maison peut devenir lieu de thésaurisation, cadenas dans l’œil et vigilance redoublée. A l’étage, la salle de bain et son étal de produits de beauté forment un champ de bataille idéal pour assouvir la vengeance. Il y a sur le lavabo le déodorant aux senteurs si particulières, à la démarque si précieuse de l’adolescent, sa propre odeur sortie du creux du flacon comme élixir de son identité. Il y a aussi dans la douche, pendu au robinet, l’autre face de l’égotique hygiène des jeunes corps : le gel douche ou le shampoing aux essences de fruits rares, qui donne l’effluve avatar de la propreté, odeur conquérante sans commune mesure avec celle du banal produit bon marché qui sent l’œuf. - Où est passé mon Fructis ? La colère et le dépit s’entendent dans la voix criarde et muée de l’ado blessé, les yeux révulsés sur le flacon vert et vide de son précieux qui flotte dans l’eau du bac de douche.

Puis de guerre lasse, la trêve sera admise, tacite mais sans armistice de prononcé. Simplement, le pas de la vie reprendra sous l’impulsion de la maman médiatrice. Rien ne sera oublié pour autant, le cadavre métallique du coca et l’étiquette décollée du Fructis resteront dans les mémoires, bien harnachés et portés au bilan de l’un et de l’autre, en déduction non négligeable de leur capital confiance. L’écueil sommeillera, la bataille ressurgira un jour pour alimenter une autre lutte. En attendant, ils s’aimeront sans se le dire, mais leurs yeux espiègles dans les regards échangés et les attentions dont autour ils témoigneront ne tromperont personne.

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Dix heures trente précises

Dix heures trente précises. Un point, on va faire un point ensemble, une conference téléphonique, qu'il me dit. C'est bien, j'y serai sans problème, je lui réponds, non sans appréhension. De quoi va-t-on parler ? Je lui demande, avec dans l'idée que ma question est déplacée, que je devrais savoir, que je suis normalement au courant du sujet de la réunion téléphonique. Alors je lui demande mais doucement, dans ma barbe, de façon suffisamment inintelligible pour que par chance il comprenne autre chose ou que dans la foulée de mes mots gauches, il pense à me rappeler l'ordre du jour que j'ignore, le but de la réunion de dix heures trente précises, le pourquoi du comment, quoi.

Et bien, pas du tout, il me comprend bien, entend bien mon interrogation voilée de crainte et son dedans enroulé de pensées embrouillées. Il saisit de suite, me regarde, lâche un sourire d'abord mystérieux puis me fait répéter et c'est là au moment même où il me fait répéter que je sais qu'il a compris. La fameuse tactique qui prévaut sur toutes, le repli pour réfléchir, il fait mine de et pendant ce temps il peut loger dans sa bouche les mots efficaces qui en deux ou trois locutions bien senties vont planter le décor : le sujet de la réunion de dix heures trente précises.

Je reformule en glissant deux sujets qui me viennent en tête et qui pourraient bien former l'ordre du jour. Je les loge de part et d'autre d'un "ou" qui, cette fois-ci, fier de moi, lance dans l'air une putain de question fermée, une de celles qui ne donnent que très peu d'échappatoire. Et là, surprise, la réponse fuse dans l'air dans la vacuité des dix minutes qui nous séparent de dix heures trente précises. Oh tout et rien, il me répond, on va commencer à vouloir parler de tout et on finira sans avoir parler de rien. Mais, rassure-toi, on ne se le dira pas. Et il éclate de rire en composant les premiers numéros.

Chez Jeanne

Chez Jeanne A l’intérieur tout semblait se ramasser dans un fouillis indescriptible. Il y faisait sombre, seul un néon blanc lactescent clignotait rapide au milieu des étalages. Dés l’entrée, le passage s’avérait difficile, on y trouvait entasser des légumes frais à même les cageots qui avaient servi à leur cueillette : tomates difformes, pommes de terres parfois germées et autres poireaux aux joues terreuses. Il n’était pas rare d’y voir quelques bestioles remonter les tiges d’artichauts ou creuser galerie dans le creux des cucurbitacées.

Au fond, une veille armoire réfrigérée chuchotait des phonèmes d’épuisement en battement régulier. Autre point de lumière, ses étagères jaunâtres finissaient de clore la pièce. Souvent très peu approvisionnée, elle présentait les fromages les plus répandus et dans le bas, un assortiment de yaourts natures, du lait en bouteille de verre et quelques restes d’un jambon à la coupe. Derrière, c’était privé qu’on pouvait lire sur un panneau en carton accroché à la poignée d’une vieille porte.

Derrière, c’était chez Jeanne, l’épicière. On restait seul un long instant dans le magasin avant qu’elle ne sorte de son logis. Vieille dame un peu sourde, il fallait toussoter deux à trois fois avant qu’elle ne vous entende. Claudiquant, le dos en trombone, elle faisait glisser sur le vieux carrelage ses pantoufles grises et au milieu de son épicerie, levait la tête vers vous s’enquérant de la personne qu’elle avait en face d’elle, si elle la connaissait et qui elle était. Lentement, elle se dirigeait derrière sa caisse, prenait un sachet plastique et enfilant un à un les articles, elle rédigeait avec minutie votre note au crayon gris sur un calepin à spirale. Souvent, elle se trompait, vous lui disiez et elle marmonnait dans son duvet blanc qu’elle ne vous croyait pas et vous raccompagnait vers la porte la main dans le dos.

C’était au coin de la rue, souvent à cet endroit qu’on les trouvait, dans un angle, visible de tous, à l’intersection de tous les chemins, c’était là que se dressait de guingois une petite échoppe de quelques mètres carrés, l’épicerie du quartier « Chez Jeanne », et à cette époque-là, c’était la dernière à tenir encore résistance face à l’invasion des supermarchés.

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Texte publié initialement chez Camille Philibert-Rossignol dans le cadre des vases communicants du mois de septembre.

Retour dans la machine

Une parenthèse, rêverie et plan non tiré, rien, vraiment rien, à part ici quelques successions de mots empilés, compilés, avec un peu de vacuité mais avec un plaisir permanent. Voilà ce qu’il reste de ces instants volés à la société. Un plaisir d’être autrement que dans la machine, parti un instant comme si fuir le monde était une solution. Plus d’un an et aujourd’hui je la retrouve, comme je l’ai quittée, égale à l’idée que je m’en faisais avant, pareille à ce qu’elle a toujours été. Codée, socialisée, bornée, entourée de faux-semblants mais aussi, ouverte, dans le rythme autour, en adéquation avec les envies, en corrélation avec le devoir de consommer pour être, persuadée de performer dans l’assouvissement du soi, campée au travers de tableurs sur ses positions capitalistes, dans le dépassement, le développement et l’ambition, tout une litanie qui établit le fondement d’une société dans laquelle il faut croire, croître et réussir.

Alors, bien sûr, j’y retourne plein de l’espérance des gagnants, empli de bonnes intentions, de l’envie de m’épanouir, dans et par elle, de s’intégrer dans ses rouages, de la faire grandir, de me faire grandir dans son dedans, de toucher un instant la reconnaissance de mes pairs dans lesquels je mettrai confiance et par lesquels la même confiance me sera admise. Retour dans la vie, la vraie vie qu’ils disent, la vraie vie qui se dématérialise dans une économie iconoclaste, je rentre à nouveau dans la machine grandi des expériences, l’amertume cachée dans les entrailles, l’avatar du succès en étendard.

Votre justice

Moi, votre justice m’en balance complètement, complètement, je la jette aux murs, en fais des décors en tapisserie. J’y pisse dessus moi à votre justice, tu la vois où toi, la justice ? Nulle part, personne, nada, oualou, on se fout de nous, on nous noue dans le dedans des choses, on nous pollue de mots, de bonnes intentions, justice, justice, qu’ils disent à tour de bras. Et l’innocence, ils en parlent dans le poste de l‘innocence, présumés innocents qu’on serait, nous, tous, toi, moi et les autres, égaux devant la loi. Bien sûr, causaient toujours bandes d’incapables, présomptueux que vous êtes, la présomption n‘est que mascarade pour mieux nous affaiblir, pour nous faire croire qu’on nous protège. Mais moi j’entends coupable chaque fois dans vos bassesses d’intellos ! Moi la justice, je me la carre au… Je la placarde au mur en petits motifs, je la duplique et suis plus dupe. Me la suis trop prise dans les dents votre justice à deux balles, trop dans le lard, trop remuée dans le bide, à m’écœurer de vivre. Maintenant, j’en rigole de tout ça et depuis qu’ils m’ont foutu dans la merde avec leur justice d’opérette, depuis que je suis seule et que l’autre, il est en tôle et bien, moi, moi, je me la fais toute seule la justice. Celui qui m’emmerde désormais, et bien, il prend un pruneau dans le coffre, et puis c’est tout.

illustration : Larry Fink

Contre-bas #VasesCommunicants

Raclements répétés, échos de pas incertains, des êtres arrivent. Planqués dans un trou dans la roche, Vautour et moi retenons notre souffre. C'était interdit de venir ici, mais plus morts que vifs, on t'a suivi. Vautour m'avait fait miroiter l'idée de dénicher un trésor caché dans les entrailles de cette grotte. Depuis nos sanglants triomphes, je brûlais d'envie d'un retour victorieux dans mon île, on avait gagné et mes mains sont vides. La gloire sans or, c'est de la merde. Donc on t'a suivi dans cette grotte. Noir, (noir), le molosse qui garde l'entrée a failli nous gnaquer. On a échappé à ses crocs infernaux. A pas de loup, longeant un fleuve vaseux, on est descendu derrière toi et les moutons emmenés pour les offrandes. Tu les as égorgés sans un bruit. Vautour a désigné une ombre assombrissant tout, précédant l'apparition d'êtres aux corps flous, créatures muettes, silhouettes désincarnées, une procession impalpable qui lentement te rejoint. Une odeur de souffre manque de nous faire tousser. D'où sortent-ils, d'où, de quelle galerie ?

Galerie, ah la galerie ! Pour l'épater, tu es prêt à tout comme d'habitude, là tu remplis des coupes du sang des moutons, les tends aux ombres flottantes. Les moins-qu’humains les portent à leurs lèvres bleuies. Plus ils boivent, plus leur apathie se dissout, l'air est moins âcre. D'autres encore boivent avidement. Ils se densifient, leurs (corps) se précisent, leurs contours gagnent en netteté. Le sang qui descend dans les gorges teinte leurs peaux livides. Les mains blanchâtres se déploient comme pour tirer des démons par la queue. Les visages s'animent, des sourires, de petites flammes allument leurs orbites creuses. Ça va vite, la vie, dans leurs veines à nouveau, palpitante.

Raclements internes qui mettent le feu à mes oreilles. Jusqu'à cette descente au fond de la terre, elles étaient en bonne santé et j'entendais bien. Vautour lâche que tu es le responsable qui empêche notre retour, que tu nous as dupé. Les êtres te parlent avec des voix caverneuses qui foutent les foies : - éclaire notre lanterne et les (vers), tire-les nous du nez ! Mais ils n'ont aucune lanterne et c'est bien de la vermine qui grouille dans leurs narines... Leurs phrases à double sens me désorientent. Vautour s'impatiente :- l'or, les émeraudes, les rubis nous attendent. Il pousse pour qu'on continue notre recherche sans que tu nous repères. Quelle errance de non-dupes !

Noir, le flux du fleuve qu'on longe. Vautour étouffe des ricanements, indique un trou qui débouche sur un gouffre plus infernal. Ce lieu est pavé de bonnes intentions et l'esprit de Vautour de mauvaises, je l'envoie au diable. Des reflets brillent au fond d'un gouffre, il les prend pour argent comptant, se penche, je frappe son dos. (Fort). Comme une pierre il tombe, je n'entends pas son cri. Ni le bruit de son crash, pas même un soupir final. C'est malin dans le fond qu'il meurt ici, son âme n'errera pas, vu qu'ici c'est bien sa place. Du gouffre, encore luminescent, un ectoplasme s'élève, frémit, flotte vers les ressuscités. Ceux qui t'entourent et discutent avec toi.



musique composition originale Michel Gaspérin, tous droits réservés.

François Bon Tiers Livre et Jérôme Denis Scriptopolis sont à l’initiative d’un projet de vases communicants : Le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. Beau programme qui a démarré le 3 juillet 2009 entre les deux sites, ainsi qu’entre Fenêtres / open space d’Anne Savelli et Liminaire de Pierre Ménard.

Si vous êtes tentés par l’aventure, faîtes le savoir sur le mur du groupe Facebook des vases communicants, que chacun puisse relayer les autres...

Aujourd'hui, je reçois le texte ci-dessus rédigé par Camille Philibert Rossignol. Mon texte en échange sur camillephi.blogspot.com

Les autres vases communicants d'octobre :

Naomi Fontaine et François Bon
Martine Sonnet
et Cécile Potier
Guillaume Vissac
et Benoît Vincent
Anne Savelli et Christopher Sélac
Danielle Masson et Justine Neubach
Jeanne et G@rp
Elise et Ana Nb
Flo H et Franck Queyraud
Céline Renoux et Christophe Grossi
Dominique Hassemann
et Piero Cohen-Hadria
Pierre Ménard
et Jacques Bon
Radio Marelle et Starsky
Candice Nguyen et Daniel Bourrion
Juliette Mezenc et Nicolas Bleusher
Isabelle Pariente-Butterlin et Laurent Margantin
Mahigan Lepage
et François Bonneau
l'autre je et G Balland
Christine Jeanney et Maryse Hache
Frédérique Martin et Francesco Pittau
Christine Zottele et Xavier Fisselier
Marie-Anne Paveau
et Jérôme Denis de Scriptopolis
Marlene Teyssedou Tissot
et Vincent
Christine Leininger
et Anne-Charlotte
Mu LM et Perrine Le Querrec
Pierre Chantelois et Brigitte Célérier


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Sens dessus-dessous


Sur des cordes au soleil, sur des branches trop hautes ou près des radiateurs, à la vue, à la première vue de celui qui découvre, qui entrevoit inédites ces lingeries intimes, ces lignes en décoration de dessous chics. L’imagination part en vrille, d’un coup, dans la gêne des autres, de maman qu’on n’a jamais vue ainsi sous-vêtue. Et les amis autour qui ne peuvent se contenir de pouffer, un rire écrasé sur le corps qui accueille ces effets, petite culotte et soutien-gorge qui font rougir. Sens dessus-dessous. Comment ne pas voir sous-tendus des seins enrobés sous les bonnets, des mamelles nourricières qui soudain par la dentelle deviennent appareils sexués et comment ne pas lier leur rondeur maternelle où se lovaient jadis nos joues de bébé aux poitrines à peine saillantes de nos jeunes copines. Oui, en rire, de peur de trop en découvrir, trop tôt le corps pour en débusquer les essences, vaut mieux s’en amuser, les tirer en décroché pour, innocents garnements, jouer au lance-pierres. Sera bien temps de connaître les premiers émois les yeux rêveurs sur l’immaculé des déshabillées.
illustrations : Koomi Kim

Mon Gégé

Mon GégéRevenir ? Vous me demandez si je veux qu’il revienne, l’autre là ? C’est ça ? J’ai bien compris ? Mais vous vous foutez de ma gueule ou quoi ? Vous voulez que je vire jobarde ou bien ? Qu’il reste où il est ce malotru, serai capable de le renvoyer à coup de tatane moi, j’vous le dis comme j’le pense ! Et puis des années qu’il est parti, alors pourquoi donc qu’il reviendrait aujourd’hui, hein, j’vous le demande ?

Ah vous ne savez pas, vous non plus, voyez, aucune raison qu’il revienne. Va-t-en savoir où il est rendu aujourd’hui, dans un sale état en tout cas qu’il doit être ; pour sûr, ce doit pas être beau à voir, déjà qu’il avait une gueule qu’on avait pas envie de faire revenir en court-bouillon alors pensez, aujourd’hui, vingt ans après, doit être buriné de partout, mon Gégé.

Non, laissez-moi tranquille. Gégé c’est plus Gégé maintenant. C’est foutu, râpé, il a laissé passer le coche, comme on dit. M’a ratatiné le palpitant cette andouille, vous savez, avec sa donzelle là, de trente ans son aîné qu’il était. Pensez ! Elle a dû s’enfuir depuis des lustres, qu’est-ce qu’elle allait foutre avec un baltringue pareil ? Pschitt, ça a dû faire pschitt dés la première occase cette histoire. Ni une, ni deux, ni vu, ni connu j’t’embrouille, elle a dû me le retourner façon blinis le Gégé. Non, non, veux plus le voir, veux plus en attendre parler de cui-là.

Sinon, pourquoi vous êtes là, vous ? Vous avez des nouvelles de mon Gégé, il est pas mort au moins ?

illustration : Mario Giacomelli

L’animal – par Kwetchou

J'entendis le crissement des pneus du camion de cette ordure de Ben. Je reconnus incontinent ce visage aux traits tirés et ce teint de drap de lin jauni par le temps.

Il ne m'avait pas vu, pas reconnu. Moi je n'avais pas oublié.

Il descendit de son bahut avec l’allure de celui qui a toujours raison inscrite au plus profond de sa folie. Je le vis marcher droit comme un « i », la droiture même, tenu par ce corset de haine dont il serrait les liens un peu plus chaque jour.

Il boitait encore un peu, un peu moins. Sans doute la seule amputation dont il semblait pouvoir guérir, un peu.

Pour le reste il n'avait pas bougé, pas changé d'un poil, l'animal !

Même loin à l'abri, sous un porche, les effluves bestiales de son véhicule et de son corps imprégné arrivaient jusqu'à moi.

Il ne m'avait pas vu, pas reconnu. Moi je n'avais pas oublié.

Ses mains gigantesques et musclées, démesurées pour cet être grand certes mais si mince, ces mains rougies par le labeur, la guerre et le sang poussèrent la porte de son fief.

Il entra fier dans ce troquet où tout le monde à coup sûr irait le saluer, non par politesse mais pour obtenir qu’il paye sa tournée.

Je l'imaginais accoudé au bar avec ce sourire enfantin qu'il se colle au bec, et après quelques verres, je voyais exploser ses éclats de rire et ses blagues de potaches. Couronné roi de l'assemblée pour sa verve et ses histoires fantasques, encouragé par l'alcool et son public admiratif et imbibé, ses yeux et son visage se rempliraient d'un bonheur utopique et éphémère.image

Et puis je repensais au reste, à l'envers du décor.

Je restais assise sous le porche, encore submergée par ces cauchemars exhumés, de façon si soudaine et incongrue.

Je n'étais qu'une enfant alors.
J'étais une femme maintenant.

Je repris un souffle d'air frais et avant de tourner les talons et de continuer mon chemin, je déposais ce gros sac de souvenirs nauséabonds près de ce fourgon qui irait finir sa journée à l'abattoir.

Il ne m'avait pas vu, pas reconnu. Moi je pouvais enfin oublier.

Texte envoyé et rédigé par Kwetchou, contact amie sur facebook.

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Mère

MèreLes mains serrées contre son corps, elle attend. Elle est mère et attend. Quoi ? Qu’il revienne, qu’il soit à l’heure, qu’il soit heureux. Elle attend et plus elle attend, plus elle s’angoisse, plus son corps s’agite et plus elle essaye de le bloquer, de maîtriser ses soubresauts de l’intérieur, de cadenasser cette angoisse naissante. Il est arrivé quelque chose, quelque chose qui l’empêche de rentrer, car il devrait être rentré à cette heure-ci, ce n’est pas normal qu’il ne soit pas rentré, et cette danse des boyaux continue, elle la maintient dans l’état, ne desserre pas les dents, fait parcourir son corps de sombre litanie, sa tête gorgée de toutes les horreurs possibles, tout est imaginé, un accident, il est blessé, il est mort et personne pour prévenir, et la culpabilisation s’enfonce dans les doigts qui se contractent, dans la gorge qui se noue. C’est sa faute, son entière faute, et la responsabilité sienne se serre dans les yeux, se pleure dans le dedans. Elle souffre de, elle souffre dans, elle souffre de ne pas pouvoir faire, de ne pas pouvoir agir, aller vers, rescousse, mère, jupe, protection, filiation, aliénation. Et finalement tombé du jour, il rentrera le sourire ingénu.

illustration : David Godblatt

Les éléments

Les éléments Une nuit comme camouflée. Il se réveille chaud du bas ventre entre un radiateur tiède et un canapé en nubuck marron glacé. Les oreilles en bourdons et l’haleine d’un hareng saur, il regarde tourner en sifflement métronome les lames poussiéreuses d’un ventilateur accroché au plafond. La nuit est passée sans lui, sans qu’il sache ce qu’elle a fait de lui. Une nuit comme escamotée de sa mémoire. Il tente de se redresser sur ses jambes qu’il a tordues sur les accoudoirs du canapé, il ripe en s’appuyant sur le radiateur, frappe sa gueule de bois sur les rondins en fonte et s’ouvre le menton qui pisse aussi sec un sang verni sur les gros coussins en nubuck.

Il laisse échapper un renfrognement en assorti de consonnes lourdes, quelque chose de l’ordre du cri primal en moins sauvage, puis empoigne fermement le dossier du canapé décidé à comprendre quel désordre l’a emmené ici, dans cet appartement qu’il découvre sordide et dans lequel, semble-t-il, les éléments ont choisi d’être belliqueux. Péniblement relevé sur ses jambes, il chancelle un instant et tout en éructant un souffle d’alcool la main devant la bouche, il se barbouille le visage du sang giclé de son menton. Il se retourne la tête en portefeuille, crispé par une force centrifuge qui semble le coller au parquet et découvre flanqué au mur un miroir biseauté et buriné d’éclat noir dans lequel il aperçoit son image écornée, joues purpurines pour une face grêlée d’acné.

Un autre cri, plus rauque et plus profond, un cri d’effroi mélangé à de la répulsion résonne, tape les murs, rebondit dans le moelleux des coussins et finit sa course en boomerang dans ses oreilles activant une pression insoutenable sur ses tempes. Il recule d’un pas et en levant les bras en incantation à je-ne-sais quel dieu des débauchés, les pales du ventilateur lui sectionnent le bout des doigts et diluent des bouts d’ongles et de chair aux quatre coins de la pièce. Il s’écroule à nouveau entre le radiateur et le canapé et s’évanouit. Une porte s’ouvre à l’autre bout de l’appartement, une lumière douce glisse sur le parquet maculé de sang, le thermostat se déclenche et le ventilateur s’arrête. Par la fenêtre, le jour se lève.

illustration : Loftboutik

L'oiseau de jour

Oiseau de jour, il errait de rue en rue, à la lumière, toujours la lumière, il déployait tout son beau, le nez comme un bec pointé sur les gens mineurs, les gens d’en bas qu’il croisait, les petits qui voulaient voir les grands. Déshabillé, envié, jalousé par un parterre d’admirateurs, il fallait qu’il soit vu, au milieu de, parmi le monde médiocre pour que sa majestueuse prestance soit mise en valeur. Il arpentait les grands boulevards, les quartiers chics, les huppés comme il disait, je ne vais que dans les lieux où je peux être vu, apprécié, où je peux montrer mon rang, voyez. Et son rang il était haut, aussi haut que lui, aussi grand que ses presque deux mètres, aussi large que ses épaules, envergure d’aigle bâtisseur, charpente de bucheron montée sur une allure de dandy. Et il roulait des mécaniques, s’installait aux terrasses fleuries, sur une chaise où il pouvait étendre ses jambes sur la rue, ses longues jambes chaussées de mocassins chics cirés par la lumière du jour et sous ses lunettes noires, tirant sa mèche gominé sur chaque œillade appuyée, il regardait les passants, raillait les têtes, moquait les allures. Voyez, il disait, ils viennent admirer les gens comme moi, ils viennent toucher ce qu’ils n’ont pas, ils n’ont rien à faire ici, ils n’y travaillent pas, ils n’y consomment pas, les lieux sont trop chers pour eux, et pourtant, ils sont là, ils sont là pour moi, pour bavasser sur ma réussite, pour rêver à ce qu’ils n’auront jamais, les gueux. Il disait, il disait beaucoup, l’oiseau de jour, il paradait, roucoulait, jacassait trop et tout le monde dans la ville le savait : il était vraiment le roi des cons.

Le temps des comptes

Le temps des comptes Fin septembre, c’était le temps des comptes, moment de tirer des traits à la règle. Fin septembre, c’était le temps de rassembler les tickets papier carbone. Au stylo bien appuyé, étaient inscrits une masse en tonne, un degré approximatif d’alcool, une date, un nom, un code : 2,2 tonnes, 12.5°, Sanchez, 1151. Fin septembre, fallait maintenant tous les retrouver, les classer chronologiquement, les additionner et poser les chiffres sur un petit cahier à spirales bleu.

Il s'installait à la table de la cuisine, ouvrait son registre et feuilletait les années passées avec un sourire mécanique sur les saisons aux récoltes abondantes et quelques raclements de gorge devant celles génératrices de mauvais crus. Il tournait les pages avec une grande préciosité. Il humectait d’abord son index à la bouche puis prenait chaque feuille par la marge haute, lisait et glissait lentement son doigt sur la tranche avant de la faire basculer d’une pichenette. Il caressait ensuite le verso comme pour apaiser les chiffres définitivement enfermés dans le papier et l’oubli.

Nouvelle page et en haut en cursives majuscules, il inscrivait le mois et l’année de la récolte, changeait de stylo et tirait son premier trait de soulignement à bille rouge. Il alignait alors tous les chiffres face aux noms de chacune de ses vignes, tournait et retournait chaque ticket, les inspectait une, deux, trois fois. Puis, à chaque levée de stylo, à chaque effet retour, ses yeux roulaient sur la journée passée, le temps et la pénibilité affrontés, les gens autour, sa fierté et la satisfaction du travail bien accompli.

Les additions étaient parfaites, chiffres alignés au cordeau des marges, bien calés sur les petits carreaux de la feuille, recomptés et comparés à leurs équivalents de la saison passée. Chaque kilogramme de raisins notifié était soigneusement courbé sans aucune biffure autorisée. Chaque pensée qui accompagnait ce travail semblait couler sur la feuille et se fondre dans la propreté et l’alignement obsessionnel de chaque nombre. Il passait ainsi dans sa cuisine plusieurs heures de silence à calligraphier sa vie de vigneron avec toute la solennité de l’ultime étape qui signifierait bientôt la bonne ou mauvaise année, la bonne ou mauvaise humeur pour l’hiver à venir.

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La couleur du souvenir

image Alors on recrée des lieux, des fantasmes en cartes postales, un bar, quelques breloques et c’est tout un monde qui revit, se tamise dans le neuf, s’oublie du contemporain et festoie de nos mémoires. Dans le creux, entre deux piliers de plâtre blanc, on redessine la vie d’avant, celle des zincs en bois, de leur dorure qu’il faut raviver, chiffon doux et humide, on s’y colle au plus prés pour retrouver le beau de nos jours égarés. Et on mime à l’excès les apostrophes d’alors, les cantates des troquets et le juke-box de vinyles. Clin d’œil au soleil dans la carafe jaune, les petits bocks de bières et les ballons de pastis, on se vide la tête de nos modernités et on gratte le cuir rouge des tabourets si élimé qu’il en émeut. On théâtralise le décor dans un refuge de quelques mètres carrés et le reste de la maison se vide de sens, tout nous concentre autour, on prendrait presque la gouaille des titis parisiens si Pagnol n’était pas si prés de nous. Comment oublier ? On la voit la table bistrot, quatre chaises et la partie de belote qui claque, pas besoin de pellicules, pas la peine de se saccader la vision en restauration THX 3D, ici, là, nous, on a la couleur du souvenir.

Il est

Il est des anxiétés modernes, des conserves ouvertes dans la gorge qui empêchent de déglutir, qui collent la salive sur les dentelures, qui saignent à blanc le dedans. Il est des toxiques qui ne se voient pas, des métaux étrangers et lourds dans des corps qui ne devraient pas les supporter. Il est des substances illicites auto-fabriquées, des croisillons de plomb qui assèchent les mots et lestent les silences. Il est des récurrences qui coincent aux encoignures, qui heurtent l’ego et renfrognent l’orgueil. Il est des boites ouvertes, pandore violée, qui sécrètent discrètes des acides ferreux que ne se déglutissent pas, qui collent aux parois en vert de gris dans le sang et dissolvent ce qui reste de sel de vie. Il est des petites pourritures rouillées qui, à force de cisailler la glotte, font s’évanouir la vérité, dénier les blessures et incorporent des cicatrices purulentes dans l’avalement des choses.

Chiendent

ChiendentIl se baisse, flexion tout juste et échine pliée, dos équerre il arrache les mauvaises herbes, jaunes et violacées, à têtes de plumets, à larges éventails gras, à gros points noirs et rouges, aux filetages douillets et sournois, il arrache toutes les mauvaises de ses mains rongées comme bouffées de sel, il arrache, tire sur les tiges doigts ramassés en poing crispé, phalanges explosions, bosses craquelées aux intersections, il arrache, toute la journée, il arrache chiendents, crevures odorantes viciant la terre, sa terre, qu’il bouscule et détache, il arrache par motte molle, boule de schiste pendue aux oignons de l’herbe envahissante, il arrache sans relâche, fait des trous courbé terre, nez dans la nature, bruyante de végétaux, obstructifs organiques, il nettoie, vide, purifie, soulage de l’étouffement, endigue la montée de sève asphyxiante, il arrache le poison à la vie, sépare le bien du mal, coupe, ratisse, bouche, brûle tout et se redresse.

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Par les mouches

image Il est allongé sur son lit. Depuis une heure ou deux, il ne sait plus vraiment. La fenêtre de la chambre est ouverte sur le jour pâle et le rideau joue avec un vent doux qui vient de temps à autre lui lécher le visage. Un visage émacié qui ne tient qu’à quelques os saillants au creux de pommettes disparues. Il a le regard fixe et inhabité, un regard plafond des jours de haute culpabilité, où on a tout perdu, de soi, et des autres. Dans la pièce voisine, la cuisine, un bruit de trancheuse à jambon tourne en boucle, un timbre lancinant qui zèbre le vide de l’appartement. Il ne semble pas embarrasser, au contraire, le son en cercle aigu le berce et ses paupières plombées clignotent. Dehors tout est calme, excepté les clameurs ordinaires : voitures qui démarrent, claquement sourd des portières, voix étouffées du petit matin et quelques sirènes de police égarées. Deux mouches entrent dans la pièce. D’abord cachées dans les voilages, elles se dirigent de concert sur le pas de la porte d’où coule un jus gras qui macule la moquette par vagues lentes. Elles volètent en duo harmonisé en lâchant leur bourdonnement par saccades puis se posent et tètent goulûment le liquide qui se répand en tache noire. Un lourd silence et elles réamorcent leur vol autour du lit, quelques secondes suspendues à son regard et elles replongent. Toujours étendu, ses yeux roulent sur le manège tandis qu’une odeur âcre vient lui exciter le nez, il suit les mouches, balayent l’air d’un revers de main et sent soudain remonter la douleur en lui. Les mouches sont rejointes par une autre siffleuse, puis deux, puis trois… Une nuée de mouches s’abat sur la chambre, elles s’agglutinent une à une sur la flaque comme abeilles sur pot de miel. Elles couvrent désormais l’ensemble de la tache et leurs ailes collées au sol laineux se colorent d’un rouge écrasé. Il se lève enfin, résolu à se débarrasser des fâcheuses, s’arme d’une chaussure et tandis qu’il jette sa main en arrière, la porte s’ouvre brusquement et le cadavre sanguinolent de sa femme, gorge tranchée, s'écrase à ses pieds.

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Glisser sur la rampe

clip_image002Glisser sur la rampe. Ben tiens, bien sûr qu’on aimait ça, glisser sur la rampe ! Du troisième qu’on partait, sans s’arrêter, et on dévalait les étages comme des fusées. Moi j’avais la technique, jamais de short bien sûr, ni de sandalettes, un tu risquais de te brûler les cuisses, deux tu pouvais être sûr de t’embroncher les semelles dans les barreaux. Oui, moi je savais m’y prendre pour la descente sur la rampe, je grimpais puis basculais de quelques centimètres sur la gauche, de façon à glisser sur la cuisse, pas sur l’entrejambe parce que bon, tu comprends. Mais surtout fallait pas se pencher à droite, cause il y avait le vide à droite, que même quand tu commençais ça te filait le vertige le vide d’en haut, les trois étages que tu voyais en colimaçon. Un trou noir, qu’on disait, un trou noir en étoile, parce que ça faisait des étoiles à chaque palier, une sorte d’hélice d’hélicoptère, et qu’on s’encourageait tous avant de filer dans le trou noir : ne regarde pas en bas sinon tu vas pas le faire ! On a longtemps fait ces folles descentes, usé des pantalons et des cris à chaque étage, même grands encore on faisait, jusqu’au jour où Madame Clotilde, c’est la concierge, elle a eu la fâcheuse idée, tu vois, de mettre une boule en verre au bout de la rampe d’escalier. On s’est laissés avoir une fois mais pas deux.

illustration : Robert Doisneau

Sur un air de Chet Baker

Ce soir il fait un froid qui gifle les joues, un vent lent mais transperçant. Il est sorti sur le trottoir pour s‘aérer les neurones, quatre heures au moins qu’il est enfermé dans ce cloaque à respirer l’alcool fermenté et la transpiration chaudement suintée. Maintenant, il se les caille ferme et pour se réchauffer, il fourre les mains dans ses poches et tire nerveusement sur une tige coincée entre ses lèvres. La tête en bandoulière, il traine godasses et cadence mal son pas sur le reste d‘un morceau de Chet Baker qui s‘échappe d‘un taxi stationné à quelques mètres. C’est nuit noire et sous le réverbère, seul halo dans la rue, un chien pisse son chaud soulevant des vapeurs qui se mélangent direct à ses volutes de fumée. L’odeur d’urine lui traverse les naseaux alors qu’il tire la dernière taffe et la bouille dégoutée, il balance son mégot incandescent sur le cabot qui se tire comme une balle en couinant sa mère.

Il rit fort, si fort qu’il s’étonne lui-même d’un tel éclat. La main devant la bouche, il souffle son haleine qui forme un petit nuage augmenté de whisky rance et de tabac tiède. Il en tient une bonne, une sévère qu’il n’a pas vu venir. Il se renfrogne, cherche dans ses chausses un restant de monnaie et avise le taxi d’un bras lourd. La voiture démarre et s’arrête à ses pieds. Par la fenêtre, Chet Baker lui vocalise à la tronche, il titube un instant en singeant un tour de claquettes puis trébuche sur le bord du trottoir et s’étale copieux sur le capot. Pendant quelques secondes il est bien là, dans le tiède de la tôle, la gueule à cinq centimètres du radiateur. Le chauffeur, le genre patibulaire (mais presque), descend, le décolle rapide par les épaules et le repose sec sur le trottoir. Couché dans le caniveau, il sent le vent redoubler ses percées glaciales et les yeux sur le bout de ses pompes mouillées de pisse, il entend le refrain de « The More I See You » se tailler dans la brume. Au loin, un chien hurle à la mort.

illustration : Francis Keller

Renard sur tête

Je l’ai croisée, enfin croisée pas tout à fait, je crois que je l’ai épiée un instant, un court instant. Il me semble que c’est cela qu’elle a du ressentir à ce moment là, une agression de l’œil, un vertige persécuteur quand passant sur ce pont, j’ai été surpris par ce renard sur tête, à moins que ce ne soit ses yeux bleus qui m‘aient fait stopper net. Des yeux d’un bleu triste et cet air qu’elle a pris, levant le regard sur moi, me toisant moi l’intrus qui lui portait mauvaise attention. Offensée, elle m’a demandé ce que je lui voulais, du genre tu veux ma photo ou quoi ? Alors, je lui ai dit que oui je voulais bien la prendre en photo si ça ne la dérangeait pas, que je la trouvais belle malgré l’accoutrement, enfin je n’ai pas dit accoutrement mais c’est ce que j’ai pensé. Elle a continué à me regarder un peu surprise, le renard qui flotte au vent, ses lèvres sèches sans mot. Sa tache en haut de la joue, j’ai cru qu’elle allait tenter de la masquer, de poser une main dessus quand elle m’a vu sortir mon appareil et viser. Mais non, elle m’a juste dit de ne pas prendre ses jambes.

illustration : Mike Brodie

Echo à #vaten de @christogrossi @publienet

Va-t’en, va-t’en… Et bien je suis parti, revenu, j’ai erré comme lui, dans des villes inconnues qu’on aimerait connaître mais pas maintenant, pas dans ce contexte professionnel. Pas le moment, sans la solitude et le gris du temps, on sent qu’on pourrait aimer, flâner, mais le cœur n’y est pas parce qu’on a une mission et que cette mission bouffe tout. Il y a la ville et ses dédales, parkings, rondpoints, souterrains, lignes de tram, où il s’égare où je m’égare. Chercher et ne pas trouver puis à un coin de rue, faire des rencontres incongrues, qui font, pour un instant, sourire. Mais pour le reste, c’est départ et retour incessants, longue route mais heureusement la musique est là - Bashung, Noir dés et bien d’autres - une permanence pour se rattacher au connu, pour se souvenir, pour se sortir du temps, et du bitume collant. Et quand enfin, on est revenu, autour les gens, le trop de mots où le silence manque, les voix sourdes, bref le malaise s’installe et pointe déjà l’envie de repartir… c’est mieux pour tout le monde.

Extraits :

Reprendre le volant, choisir un autre disque pour sortir de Mâcon, se laisser griser par le Cantique des cantiques, suave, troublant, sensuel – Alain Bashung et Chloé Mons, voix à voix, suivre leur union, leur déclaration, leur étreinte.

J’aimerais tant revenir vers un geste d’amour pur. Mais à force de nous côtoyer huit heures par jour dans vingt mètres carrés, comment faire pour ne pas ressembler à la plante verte, à l’halogène, à cette sonnerie de téléphone ? Je suis un corps-éponge. Des centaines de phrases se cognent dedans, des foules de mots. Bousculades, amorces de dialogues, voix sourdes. Je ne suis plus un corps-montgolfière.

Je suis fou de cette ville. Dans un café je poursuis les aventures de Kwak, Zak, Shelle et Melancolio. Les brasseries continuent de brusseler, Jacques Brel de chanter, Rimbaud au Saint-Germain de verlainer. Envie d’écrire, encore, de raconter aussi, de revenir. La première libraire que je vois est enrhumée. L’endroit est magnifique, il ressemble plus à une bibliothèque qu’à une librairie. Quand je sors, une passante me demande quelque chose dans une langue qui m’est inconnue ; je crois reconnaître le flamand mais n’en suis pas certain. L’accent de Bruxelles et ses façades – chantants.

Plus tard j’entre dans la salle d’étude de la bibliothèque. Depuis combien de temps ne suis-je pas entré dans un lieu comme celui-là ? Je traverse ce silence stéréotypé qu’on retrouve dans toute bibliothèque universitaire et les attitudes qui vont avec : derrière les feuilles étalées et les trousses éventrées, les mines sont défaites, concentrées, studieuses, rêveuses. On a placé de grandes tables au centre de la salle, les rayonnages sont bien là, sur tous les murs et les manuels reliés, épais, lourds, absorbent silence et savoir, secrets et mensonges.

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Donner la pièce

Nés dans une société de biens, pas le choix c’est ainsi, il fallait, il faut toujours, de l’argent pour posséder, pour se sentir libre, pour pourvoir consommer comme les autres. Dés l’enfant qui convoite friandises, la monnaie, le billet, la pièce, le Graal est recherché, par tous les moyens, sous toutes ses formes et communs des mortels, nous sommes prêts à toutes les compromissions pour l’obtenir. Heureusement, règles et morales nous préservent, êtres bien élevés, des tentations de crimes, de vols ou autres atteintes à autrui pour arriver à nos fins. Fins stratagèmes ont toutefois droit de citer pour flouer le rapiat qui dans ses courbes doigts plantés dans des oursins garde jalousement son pactole douillé entre deux épais draps d’une armoire normande.

Feue ma grand-mère, même si la traiter d’avare serait en quelque sorte travestir sa mémoire, était de cela, de ceux pour qui l’argent n’a pas de couleurs et participe à un vaste ensemble de tabous qu’aucun vaniteux désir ne peut désunir. Dans mon souvenir, aucun porte-monnaie dans sa maison, pas plus que de billets ou pièces même de bronze égarés sur une commode, seule la fameuse armoire aux draps en forme de cassette me faisait dire, tout bas, qu’elle renfermait ici l’objet de tous ses mutismes argentés. Elle était pauvre, et c’était bien suffisant pour arrêter de songer à quelconques présents ou autres legs grand-maternels.

Qu’importe sa pingrerie supposée, la bienveillance évidente de son regard valait beaucoup plus que toute largesse pécuniaire. J’en avais pris mon parti et je quémandais mon argent de poche auprès de mes parents directs plus prompts à assouvir ma soif de dépenses inutiles et compulsives. Cependant, grand-mère ne pouvait passer outre les rendez-vous que notre culture impose : les anniversaires, les noëls, les étrennes de début d’année… Ces jours-là, je la sentais torturée du ventre, le visage soudain émacié comme si le calendrier par sa date fatidique lui retirait quelques grammes sous les joues. Elle roulait ses yeux, riait jaune face à ma cupidité taquine coincée entre les dents. Je n’avais pas besoin de lui rappeler que le moment était venu, qu’elle ne pouvait pas en réchapper, bref, qu’il fallait qu’aujourd’hui, instamment, elle crache au bassinet. Alors, sans mot dire tout en grommelant de l’intérieur, elle ouvrait la normande, fouillait entre les étoffes, ouvrait le tiroir à petite clé et sortait une boite métallique, ancien emballage de biscuits secs à l’anis. Couvercle rabattu en parade à mon regard qui tentait de compter pièces et liasses de billets, elle enfouissait sa tête à l’intérieur, grattait quelques longues secondes son trésor (il est l’or, il est l’or, monsignor) et ressortait l’offrande pliée dans son poing cagneux. Poing qu’elle me tendait brusquement au visage comme si elle voulait me filer une droite dans les gencives puis elle tirait ma main vers elle pour que je la lui ouvre et en desserrant lentement la sienne, y faisait rouler une grosse et rutilante pièce de cinq francs. Elle quillait ensuite son doigt au ciel et yeux obliques en signe d’avertissement grave, me rappelait comme la bienséance et la morale l’exigent qu’il me fallait être économe et surtout ne pas bêtement tout dépenser en une seule fois.

illustration : Dmitri Kessel