Au bout de cette impasse

C’est un creux, une vasque sans eau au bout du chemin. A quelques enjambées de la maison, un endroit secret. A débouler essoufflé et délivré de la famille qui oppresse, celle qui parle haut, qui dicte et assène les jugements sur la vie comme on enfile des perles. Là sur le chemin à boire le vent, un petit bout de liberté entre les dents. 

C’est un havre, juste reculé, un cran à peine, à l’écart d’eux, des grands qui psalmodient leur couplet de vérité. Sur le chemin s’élancer. Et tout au bout, atteindre l’impasse salutaire, une butée pour mieux se retrouver. Ici, rien ne pousse : c’est un plein de vieux béton et de fer rouillé entouré de murs délabrés bâtis en briques oranges et moellons poreux assemblés de bric et de broc comme si déjà à la construction, on avait voulu l’endroit de guingois.

C’est un théâtre qui sauve, du foutraque qui réjouit face aux litanies des parents, à leurs interdits cognés et leur propreté d’esprit assommante. Un gros bordel qui s’arrange avec le temps et se polit sur des sédiments de vies d’enfants : une poupée énucléé dans un landeau jauni, un tricycle rouge au pneus crevés, des jeux de cartes dispersés aux quatre vents, des boîtes de toutes sortes et de toutes couleurs qui débordent de cartons ramollis par les pluies. Un fatras immense au milieu des gravats et au pied d’une vieille fontaine sèche. Ce robinet tari. L’absence d’eau. C’est la seule chose qui manque ici pour redonner la vie.

La ceinture

La connerie qui vrille et c’en est trop. Tu dois agir. Tu menaces. Toujours tu menaces de sortir la ceinture de ton pantalon. Tu vas même jusqu’au geste, ta main sur la boucle jusqu’à défaire le premier cran. Tu me toises. Toi, l’autorité incontestée, il faut que tu assumes, que tu assures devant moi et surtout face à ta femme, regard bleu acier, qui t'implore de sévir. 

Après avoir haussé le ton et être entré dans la colère des pères, tu singes désormais la violence à venir, le châtiment ultime : la flagellation à grands coups de ceinture en cuir. 

Tu simules si mal que tes mots s’engluent dans des semonces de plus en plus molles. Tu le sais. Je le vois sur ton visage. Tu perds pied. La menace, si elle n’est pas très vite suivie de faits, perd toute sa force. Peu à peu, au son de tes mots effilés, la colère s’évanouit dans ton impuissance à desserrer la ceinture. Ta main vissée à la taille ne parvient pas à tirer le coup sec qu’il faudrait pour la déloger ; celui qui me ferait fuir sous la table ou courir dans la maison en animal traqué à la recherche de son terrier.

Tu menaces. Moi je sais. J’attends juste que ta scène trouve sa chute, que les portes claquent comme dans tout bon vaudeville, que tu fasses bonne figure face à ta femme implorant la correction. Et le final arrive comme prévu, sans surprise, dans un excès de rage qui ressemble plus à de la frustration qu’à un courroux. J’attends la punition, la translation de ta représentation. Et c’est toujours la même sentence, la même issue pour ne pas perdre la face. Tu remets nerveusement le cran de ta ceinture pantelante et d’un bras dressé salvateur, tu m’envoies paître dans ma chambre jusqu’au prochain repas. 

Saudade

Dans la lumière crue d’un matin de rien, il vole un espoir à la nuit pour ne pas s’essayer au jour. Il panse une à une les escarres de la veille. Les yeux en persiennes, il ravaude ce que son sommeil n’a pas su réparer : petites fêlures aux méninges, grains de sables sous la dent, rognures d’ongles coincées sous la peau. Il raccommode à gros filets ses pensées avec les restes d’un rêve heureux. S’essuie le regard sur la brume épaisse de novembre et sort de son sommeil le peu d’allant que le rêve a su tendre.

Par la fenêtre, la vie en coupe franche. Les plumes de la nuit jonchent les trottoirs suants de rosée fraîche. Les matutinaux les battent du talon et dévissent leurs jambes sur la torpeur du matin. Une mouette écrase un sourire sur ce théâtre gris. Il glisse un doigt sur la vitre glacée, fait disparaître la buée puis souffle son haleine fétide pour la reconstituer. Le dehors s’évanouit puis renaît ainsi de sa main et de sa bouche Sous l’épais le gros jaune tente désespérément de poindre. Lui restera figé là toute la journée, il le sait. Il restera là. A chercher des alternatives plus solides à ce jour au goût de beurre rance.

Brèves

Brouillamini.

Il avance comme un zombie. S’étonne de nous, les voyageurs. Un hips. Un brouillamini de mots. Et le voilà, titubant, reparti vers d’autres lieux à hanter. Le train. Le bruit. Effacent son passage. Tout le monde l’a remarqué. Déjà personne ne s’en souvient.

Potron-​​minet. 

Je trébuche. Tous les matins, je tré­buche. Placé là sur mon chemin, dès la des­cente du lit, un pied à terre (le gauche tou­jours) et je le vois. Devant moi, prêt à me sauter à la gorge. Je pourrais l’éviter, faire un détour, me levais plus tard ou ne pas me lever du tout. Mais non, il est là, je le vois et ne peux pas l’empêcher de me per­forer. L’angoissant et lumineux scalpel du jour.

Bourrasque intime. 

Il aura hésité. J’aurai hésité. Des yeux qui fuient j’aurai affrontés. Un groupe. Des gens. Il se sera avancé. Comme si. Et puis non. Il aura tourné son attention vers l’autre. Pas vu ma main tendue. Et dans le creux la boule qui cherche la conte­nance. Garder le contrôle. Pour­suivre le geste dans un ample mou­vement. Visage rosi, plonger la main apeurée et faire mine de se recoiffer. Un vent.

Diarrhée verbale. 

Il ne s’en aperçoit pas. C’est ce qu’on se dit dans ces cas-​​là. Ce n’est pas pos­sible. Il ne le voit pas. Ça rassure, ça excuse. Ça le dédouane des mots blancs de sens. Puis c’est le drame. Le mot débraillé qui glisse. La phrase qui n’aboutit pas. Et ban ! La connerie brute. Et de la conver­sation ordi­naire ruis­selle en diarrhée la médiocrité crasse. Gratuite.

Grand vide. 

Elle arrive et elle s’entoure de ses manières. Des manières maintes fois répétées. Des petites manies qui tapent sur les nerfs. Elle glousse face écran, picore des textos, rabâche l’air du dernier morceau pêché sur youtube, pose ses pieds n’importe où, scie le silence par d’agaçants cris juvé­niles. Puis repart pour laisser place à l’harmonie. Et à un grand vide aussi.

Brèves initialement publiées chez Franck Thomas lors des vases communicants d'octobre 2013.

La bataille

Quand vient le temps de soigner la vigne, lorsque les nuisibles la menacent et que, sournois, ils se collent déjà à ses feuilles prêts à grignoter la sève à peine montée, lorsqu’ils s’immiscent dans son ceps, taraudent son écorce, circulent dans les allées en colonisateurs belliqueux, il faut agir, bâtir des plans d’attaque, ne rien laisser au hasard et affuter sa manœuvre.

C’est ce qui se trame dans sa tête toute la nuit, ce dont il rêve à ne pas en douter. D’attaques violentes, de volées d’araignées rouges massacrant ses terres sous un feu fourni d’aiguillons fielleux et de langues dévorantes.

Alors il se lève tôt, très tôt, harassé par la nuit des envahisseurs. Et, en valeureux guerrier, s’habille rapidement - bleu de travail, chaussure de sécurité - et descend dans la rue encore grise. Un instant aux aguets, il hume l’air du jour, mate le ciel sous toutes ses coutures, inspecte chaque nuage comme s’il était l’allié de ces saletés de doryphores et autres scarabées rongeurs camouflés dans les hauts coteaux. S’il fait trop de vent, ce sera foutu pour aujourd’hui. Il sera impossible de les atomiser de pesticides. Ils gagneront un jour et vingt-quatre heures dans une guerre, ça peut tout foutre en l’air.

C’est ce qui se voit dans son regard. Une intense anxiété sur le temps, celui qui passe, celui qui fait. Des cumulonimbus gonflent dans sa tête, des typhons s’abattent sous ses yeux. La peur le tenaille. Il est courageux mais ne peut rien contre les éléments.

Il mouille son index tout en réfléchissant sous ses paupières molles. Un instant saisi par le piqué du matin, il reste figé au milieu du vide et du silence le doigt dans la bouche comme un enfant hébété. Et dès la bascule, une brise fugace qui passe entre les murs, il tend conquérant son doigt mouillé au vent à la recherche de la sensation. Marin, grec, nord, mistral. Les nuages vont s’enfuir ou simplement éclater sous la pression du bleu du ciel ? Il cogite, se concentre sur la fraîcheur ressentie au bout de son doigt pointé au ciel comme un appel à la clémence des astres.

Une bourrasque se lève brusquement, tourbillonne entre les rues, s’abat sur lui en soulevant un nid de poussière dans ses yeux. Le verdict est sans appel. Trop de vent pour aller défier les envahisseurs. La bataille du jour est annulée, la mort dans l’âme.

C’est ce qui se glisse dans sa démarche pour rejoindre la maison. Tête baissée et yeux irrités, il fait le deuil du jour et joue stratège sur des lendemains plus cléments.


La bascule

Je fais comme si une nouvelle fois le jour n’avait pas égratigné mes rêves, mes espoirs et mes craintes. Juste une poignée de secondes avant la grande bascule. C’est la minute lourde et tendue, celle qui traine sa savate dans le trouble, celle qui ferme le clapet du monde. En croquant l’horizon d’une mâchoire molle, le crépuscule allègera les angoisses inutiles.

Je tire sur une cigarette, la vingtième du jour, peut-être la dernière. Une bouffée de plus pour éprouver la cacophonie du monde. Le jour amorce sa grande chute. Je le fume jusqu’au filtre. Insensible au petit drame diurne, il finira sa course derrière la mer, écrasé dans un grand cendrier rouge.

D’entre les molosses, quelques hoquets de violence se trament encore. Je suis témoin – comme si j’étais le seul - du crissement des dents et de l’essoufflement des derniers cris. Le tumulte avant la paix, la grande baffe avant la caresse. Le silence et ma vigilance au monde se laissent aller à la somnolence. Le monde entame sa mue. La nuit naissante enrobe ce qu’il me reste d’attention à la vie.

Au-dehors, un vieil homme et son chien ne sont plus qu’une ombre imparfaite. Ne sont plus que cette ravissante densité grise parmi d’autres formes indéfinies – d’autres paires de pattes, d’autres silhouettes fluides. Mon corps s’offre la discrétion et le repos qu’il mérite. Avant la nuit, l’espoir court les rues comme ça, en catimini. Et ça me va. Il fait doux. Tout s’arrête, je peux dormir.

Texte initialement publié chez Jessica Maisonneuve lors des vases communicants de septembre 2013.

Vie #VasesCommunicants - Franck Thomas @_frth

L'autre jour, je lisais Franck. Franck en ce moment sur son site, il écrit des brèves. Je le croise peu après sur twitter. Je lui dis "J'aime tes brèves". Il me dit "Et ben viens en écrire si tu veux". Je lui dis "ok". Bref c'est vendredi de vases communicants et on publie des brèves sur frth.fr et sur fut-il.net.
La liste des échanges de ce mois-ci est disponible ici

Vie


Il observe sa vie comme au travers d'une fenêtre.
Est-ce lui qui change, ou bien les paysages derrière ?
Tous les jours la même chose, tous les jours différents.
Le temps disparaît dans son regard.
Sous le soleil ou sous la neige, il note les détails du passé. Il colore pour les autres cette fresque invisible et sensible.
Certains passages sont évidents, et lumineux. D'autres plus délicats. Ou intimes.
Parfois, c'est trouble : à travers l'orage, les images se tordent sur la vitre. Elles s'effacent à moitié.
Alors, il approche un peu plus la tête, comme pour mieux voir.
Il pose le front contre le carreau.
Et, comme la pluie de l'autre côté,
doucement,
il rigole.

Franck Thomas.


Des perles

J’ai lu, relu les perles que tu as laissées avant de partir. Quelques mots griffonnés sur un bloc-notes publicitaire avec un gros logo jaune d’une marque d’anisette. Des perles, j’appelle des perles tes lettres toutes en rondeur séparées par des fils de crin, des liaisons mal ficelées qui laissent passer les blancs de ta pensée. Tu as écrit avec un stylo à encre bleue mais de couleur jaune, raccord avec le logo. Il barre les mots. Il est posé là en oblique comme pour marquer la détermination et la fin résolues de ton propos. Tout s’impose comme une finalité. La brièveté, trois lignes. L’absence de fioritures, des mots bruts. Le choix du support - le bloc-notes, petite page, petite vignette – t’évite le débordement de phrases trop longues et laisse couler un alambic de mots maitrisé. 

Tu ne t’es même pas relu. Les mots filent raides et le va-et-vient de tes boucles ne souffre d’aucunes ratures. Tu étais convaincu, ça coulait fluide en toi. C’est clair, directif, sans ambages. Les mots sont simples. L’écriture souple et la graphie fluide. C’est bien toi, un concentré de toi. Une pensée opaline sans émotion apparente. Tu n’as pas tremblé, pas hésité à sauter les points, à scier les virgules pour que ça circule. Direct de la tête aux mots. Un train d’enfer qui ne t’aura pris que quelques secondes : un jet puissant sans calcul, sans scrupules.

J’ai trouvé ton bloc-notes, après. Après. Tu sais, quand c’est déjà trop tard. J’ai lu, relu les perles que tu as laissées. Etudié chaque lettre, respiré chaque liaison blanche, bu chaque mot avec ta voix dans ma tête, ramassé chaque césure maladroite avec ma gaucherie à moi jusqu’à redresser des pans de mémoire pour comprendre le vol de nos mots. Mais voilà, je n’ai pas compris. Trop tard. Me reste le stylo jaune et le goût tourné d’une anisette.

Un rideau peint #VasesCommunicants - Jessica Maisonneuve @PoivertGBF

Le premier vendredi du mois, ce sont les vases communicants. Vous lirez ci-dessous un texte de Jessica Maisonneuve tandis qu'elle m'accueille sur son blog gadins et bouts de ficelles. La liste de tous les échanges de septembre se trouve ici.

Un rideau peint. Scène de théâtre impromptue, le faîte de la grange se dessine. Noir sur bleu sombre. Froid. La montagne. On la devine. Par tous les pores de la peau. Dans l’air qu’on respire. Le soir. L’ombre, le froid tombent soudainement. Il fait chaud. Et puis plus si chaud. Et puis plutôt frais. La nuit tombe et la fraîcheur s’impose. 

Un rideau peint. Rien ne bouge. Un oiseau peut-être. Un rire d’enfant tardif au loin. Réverbéré par les pavillons de la rue. D’où vient-il. De quelle maison. Les maisons. Elles s’imbriquent. Se lovent. Les unes près des autres. Les unes sur les autres. Et pourtant. Chacune a son jardin. Son portail. Son potager. Son. Son. Son. Qui disparaît à la tombée de la nuit. Pour ne plus laisser qu’une imbrication de toits, de tuiles, de bruits. Un mille-feuille urbain que je déguste lentement. Yeux grands ouverts sur la nuit qui tombe.

Un rideau peint. Il tremble à peine. Une brise infime touche les branches du pommier, qui donne l’impression de se concentrer. D’écouter ce soir particulier. Ce soir belfortain. Où il ne se passe rien. Que le soir qui tombe. Et moi qui le regarde. Depuis la fraîcheur de mes murs.

Jessica Maisonneuve

Le râle

La maladie te tenait et tu la combattais d’un râle régulier comme si à chaque seconde tu devais faire l’effort de vivre. La douleur devait déjà t’envahir mais tu n’en disais mot. Avec quelle langue tu aurais pu mettre des paroles sur ce qu’il se passait alors qu’aucun mot, même pour dire le bonheur, ne te venait en bouche ? Personne ne savait que ce cri étouffé entre tes lèvres était ton langage, ta parole enfouie, ta seule expression pour ne pas avoir à dire. 

Ce soupir éraillé, c’était toi, ta marque de fabrique que tu mettais dans la lutte. On prenait ça pour un sale tic, un mâchonnement dans ta barbe, le résultat de ta puissance d’homme, de ta force poussée à bout. Comment aurions-nous pu comprendre, alors que juste après tu esquivais un sourire, un éclat de bien-être aussi transparent de vie qu’un baiser offert ?  C’est que ça devait te soulager d’ainsi cracher un morceau, aussi infime soit-il, de ce qui te prenait le ventre, te cadenassait encore un peu plus du dedans.

Et lorsque d’efforts tu ne fis plus, le vide de toi s’est creusé dans nos joues. Le râle disparu, c’était toi qui disparaissais. Comment aurions-nous pu savoir que vous étiez si intimement liés ? 

La chambre oubliée


C’est par quelques trous que le jour entre. Au travers des vieux volets vermoulus rabattus en clé sur la chambre. Par le vieux bois aux interstices bedonnants, la lumière se fraye un chemin, une lumière refoulée et grise à cause de la réverbération du mur d’en face laissé à l’état brut. Le ciment grossier qui le patine avale la lumière pour la recracher comme mâchonnée de tristesse.

C’est là que le temps passe à deviner dans les nuances de gris la couleur du jour. Les lignes souriantes, celles des après-midi les plus clairs, enduisent la pièce d’une gaieté frelatée. Chaque rai de soleil gonflé par l'envie de luire tape le bord du lit pour rebondir sur la tapisserie à grosses fleurs fanées et finit sa course au creux de la grande armoire vide, se retrouvant ainsi piégé par excès d’orgueil. Les anonymes, les réguliers, ceux que l’on devine dès leur entrée comme des gris insipides se prennent les pieds dans la poussière et disparaissent en fumée avant même d’avoir pu dégager une quelconque clarté. Seul le noir des plus gros nuages arrive à percer la fenêtre pour napper un peu plus de pénombre la chambre oubliée.

C’est là que la vie se trempe dans les ténèbres, pièce réceptacle à solitude et turpitudes. Tout semble rassembler pour broyer le gris, seul admis à passer la fenêtre. Il y fait bon enliser tout cafard boiteux qui n’arrive pas à se dissoudre dans la lumière vive du dehors. C’est là la chambre oubliée, celle qu’on a délaissée parce qu’inusitée. La chambre du petit qui est parti.


Ce sont des nuits

Ce sont des nuits, des nuits fraîches à remonter la couette roulée en boule au fond du lit. Des nuits au sommeil agité, interrompu par le bruit dans le couloir, des pas lourds qui tapent les marches noires. Lumière éteinte, à tâtons, il entre. Ce sont des nuits qui ressemblent à des rêves, l’angoisse engourdie au bout des pieds. L’escalier dit ce qui ne se voit pas. Les marches projettent sourdes les images qui se combinent pour créer la scène. Et yeux clos, elle se déroule cinétique et muette.

Ce sont des nuits glaçantes, en noir et blanc. Un pas pour chaque marche, un souvenir pour chaque bruit. Il entre. Sa tête en cinémascope, gueule de bois et cheveux en lutte. L’étrangeté du rêve et le vivant mêlés composent, décomposent par séquences précipitées. En haut des marches, la caméra subjective filme depuis le plafond, tourne sur le haut de sa tête, file le vertige au spectateur endormi comme le réel se prend à tituber sur son intempérance.  Il entre. Reste figé sur la pellicule du rêve, tousse pour de vrai dans le souvenir puis s’en retourne à dégriser. 

Ce sont des nuits à remonter le temps, à cingler la couette à grands coups de regrets.  Des nuits à se repasser le film en boucle, du couloir à l’escalier, du palier à la salle de bains, des nuits à refaire le passé. Pour finir réveillé et écœuré à vomir son manque sans lever la lunette des WC.

Les doryphores

Dès l’été tombé comme un drapeau au top départ d’un grand prix, il se mettait à gueuler au bord de la route, mâchouillant l’ambiance le soleil entre les dents. A l’affût des autos en lent convoi serpentin, chaque étranger détecté à sa plaque minéralogique était habillé pour les vacances : l’hollandais blond buriné de tâches de rousseur à la voiture gavée de marmots en transe, l’allemand aux tongs chaussettes bien climatisé dans sa Mercedes, le bon français mais du Nord à la face d’aspirine qui deviendra vite écrevisse et bien sûr le suisse qui, fidèle au cliché, ralentissait tout le monde avec son allure de suisse. 

Des sauvages, tous des doryphores, qu’il criait au nez des touristes vitres ouvertes. Parasites, filez de là !

La nationale 112 traversait le village et ne désemplissait pas de ses longs embouteillages d’étrangers venus gober le soleil du Midi. Et ça, c’était insupportable. Deux mois durant, ils bouffaient le vert de ses terres, installés dans des campings dénaturés par leurs tipis à deux balles ou leurs caravanes de carnaval. Ils envahissaient les berges de sa rivière, badigeonnés de crèmes comme des côtes de porc à la moutarde. Et ça, le vieux, ça le mettait en colère ! Alors, il le disait, haut et fort, comme s’il avait le pouvoir de les faire retourner chez eux. 

Chaque année, il était sur le pont qui enjambait la rivière, se plantant là en défenseur du territoire et de sa tranquillité : de la sieste à l’ombre des figuiers avec pour seule mélodie le ruissèlement de l’eau, de la pêche à la truite sans baigneurs gras autour de lui, du pastis à la terrasse du café avec olives vertes et cigales. 
Alors jusqu’à ce que le flot d’arrivants se tarisse, il jappait, cabot hargneux aux pots d’échappements étrangers. Sur la route, à la fumée des diesels et de sa gitane maïs toujours piquée aux lèvres, il haranguait les langues gutturales qui lui cassaient les esgourdes et fustigeait l’envahisseur l’affublant de références des plus douteuses.

Allez au diable, wisigoths et ostrogoths ! hurlait-il. Foutez-moi le camp, les boches ! Vous me bouffez mon air, sales doryphores !

Et au mitan de l’été, fatigué de gueuler et harassé par la chaleur, il disparaissait du pont, laissant la route à son ronronnement. Il se fondait dans la campagne dans quelque endroit que lui seul connaissait, bien à l’abri des doryphores.

Le chicot

Il frôlait les murs le sourire en embuscade. Toujours dans sa bulle à essuyer le trottoir de sa marche rabougrie : des petits pas chassés de sandalettes qui laissaient apparaître des orteils aux ongles noirs et aux encoignures grasses de sueur. Ses yeux ronds et noirs éclatés de gros sillons rouges affolaient le passant qui voyait en lui un monstre défait du monde, un clochard trop jeune pour en être mais qui portait en lui tous les apparats du genre. 

Il le savait. Son air douteux, son allure venue d’un ailleurs que personne ne connaissait et sa puanteur bien de ce monde - un mélange de viande avariée et de poisson crevé au soleil -excitaient les curiosités comme les répulsions. Il le savait. 

« Le chicot », c’est par ce surnom que le quartier l’avait baptisé. En cause : sa bouche édentée où demeurait seule à saliver une incisive déguenillée de tout email. Plantée là comme sur un sol martien, elle ressortait en étendard de son sourire gingival permanent. Car sourire de cesse était sa seule arme face aux œillades perfides et aux fréquents quolibets qui éclataient sur son chemin. 

« Hey, le chicot tu pues ! », « Le chicot, dégage et va te laver ! » ou pour les plus effrontés : « Oh le chicot, viens par ici, tu me serviras de tue-mouches ! ». Chaque diatribe le faisait reculer d’un pas, s’adosser au premier mur venu les bras écartés et les mains plaquées paumes ouvertes tel un crucifié prêt à être exécuté. Mais jamais le chicot noir ne disparaissait de sa grande bouche rouge sang. Dans une béatitude doucereuse, le sourire allumait son visage d’une intelligence insoupçonnée. Comme s’il acceptait les insultes mais ne pouvait rien en dire, comme si les attaques atteignaient son corps mais pas sa tête. Il restait figé au mur le temps qu’il fallait, le temps que ses assaillants se taisent et poursuivent leur route puis, à son tour, il reprenait sa marche trainant sandalettes et sourire en bandoulière. 

J'ai

J’ai. Moi. J’ai. Dans la bouche ce jet, cet entrefilet à siffler. J’ai. Dans l’intention, dans l’expression ce qui est moi. Moi et ma colère douce, ma colère et moi brute. La rue en exutoire.

J’ai. Moi. J’ai. Comme le joueur de rugby qui avertit l’équipe qu’il va attraper la balle en train de tomber. J’ai ! J’ai ! Dans un grand cri, un grand saut. Le regard, la trajectoire. Le joueur sait. Je sais aussi. J’ai. Je vais la choper. Elle est à moi. La balle qui tombe. La vie qui chute.

J’ai. Moi. J’ai. Cette vista. La vista de la vie ici-bas. J’ai sur la bouche ce « J’ai ». Toujours. Ce petit pincement de lèvres, yeux plissés et nez furet. J’ai. Suis prête à pester de tout, même à crier des mots doux. J’ai. De l’amour plein les joues qui ne demande qu’à gronder la rue et mettre le monde à genoux.

J’ai. Moi. J’ai. Le savoir de chez moi. Ce qui est bien, ce qui est mal. J’ai toujours un « putain » pour finir mes phrases. L’injure aimable et le cœur fragile. J’ai. Le passant comme ami, a priori. Mais méfie ! Le poing sur les hanches, l’oeil qui cause et la répartie avertie. J’ai. Ma rue et le verbe haut. J’ai. Mon ici béant.

J’ai. Moi. J’ai. Là, là au creux de mon corps, la grâce des mordus. C’est moi qui ai, qui suis, qui sais et c’est moi qui aime. Point.


Illustration : Julien Boutonnier 


Texte initialement publié lors des vases communicants de juin 2013 sur le blog de Julien Boutonnier, peut(-)être

La dernière des Mohicans

C’était après un cycle, planqué sous l’autre, le grand. Un cycle et elle revenait lui taper les tempes, lui rappeler qu’on ne se débarrasse pas d’elle comme ça. Qu’elle est fourbe et maligne, vivante douleur qui fait naître l’espoir quand elle se tarit et ravive les humeurs maussades à chaque martèlement.

Le retour de souffrance faisait l’objet d’une discussion dans la cuisine autour de la table en formica rouge. Maman réinventait le « C’est pas possible. Encore ? » par un « Mon Dieu, elle ne va pas te lâcher ! » tandis que ma tante, coudes plantés dans le rouge et mains suturées à ses tempes, hochait la tête comme un culbuto. Le temps de la complainte pouvait commencer. Les paroles qu’on voulait me dissimuler – la douleur n’est pas pour les jeunes. Les petits doivent rester dans l’ignorance du mal des grands – se transformaient en murmures qui semblaient atténuer la douleur mais taraudaient ma curiosité et mon inquiétude. Maman compatissait, Tatie geignait. Et il en allait ainsi pour toute la journée.

Les remèdes étaient maintes fois passés en revue. Des plus doux et inefficaces au plus farfelus et violents. Il fallait à tout prix faire taire la bête qui pressurisait la tête à Tatie. Lui décollait les mains du front pour qu’elle puisse voir, manger, boire, se gratter le nez… Que sais-je encore ?  « Vivre tout simplement » rétorquait Maman face à l’abattement de sa sœur. Et dans un râle de bête blessée, Tatie se tapait doucement la tête sur le formica rouge comme pour exhorter le mal à sortir par sa bouche.

La nuit venue, Tatie retournait chez elle, la migraine désormais boulonnée au corps. Pour le trajet afin qu’elle ne paraisse folle vagabonde dans le quartier, Maman lui nouait un linge mouillé sur la tête : un bandeau qui lui écrasait le front et l’occiput et faisait ressortir des lames de peaux gonflées par la douleur. Les mains ainsi libérées, Tatie pouvait cheminer jusqu’à chez elle, des soupirs malingres en cadencement et l’allure veule de la dernière des Mohicans.


Des rutabagas et des topinambours

Des rutabagas et des topinambours. Voilà ce qu’on avait. C’est tout. Alors, ne viens pas pleurer avec tes petits caprices d’enfant gâté. Mange et tais-toi. Tu sais, pendant la guerre, ta mère et moi, nous, on avait matière à se plaindre. Nos parents rationnés faisaient ce qu’ils pouvaient. Et ils ne pouvaient pas grand-chose. C’était comme ça et puis voilà. 

Tu veux encore du chocolat ! Et gnagnagna, et gnagnagna. Au lait qui plus est ! Pauvre petit riche va ! Bon sang, sais-tu au moins que du chocolat, en 40, y en avait quasiment pas. En tout cas, moi, je n’en ai pas mangé beaucoup à ton âge. Quelques carreaux tout au plus et pas du meilleur. De celui qu’on trouvait au marché noir, quand les boches fermaient les yeux et qu’on pouvait soudoyer quelque vichyste plein aux as. Et ce n’était pas par tablette entière avec des images à l’intérieur comme aujourd’hui ; non, juste une misérable bille vaguement enveloppée dans du papier alu.

Toi et ton chocolat ! Non mais je te jure ! Des rutabagas et des topinambours. Tu ne peux pas comprendre ce que c’est que de manger ces saloperies de légumes fades tous les jours, pendant des mois, des années. Des soupes qu’elle en faisait ma mère, de grosses soupes dans une grande cocotte qu’elle mettait sur le feu chaque matin. Nous en avions pour perpète à bouffer ces gros navets et ces sales tubercules. Et si on la ramenait de trop, c’était le martinet qui nous attendait en guise de dessert !

Alors arrête ta misère ! Mange ta cervelle d’agneau et tes épinards et si tu finis tout, tranche de pain comprise, tu auras peut-être un carreau de chocolat, du mien, celui de ton bon vieux père : le meilleur, cent pour cent noir !

Autour des bacchantes

Près du feu, assis sur une vieille chaise en paille, Louis, nerveux, toilette ses longues moustaches blanches. Il humecte le bout de ses doigts par des va-et-vient pointés sur sa langue, puis l’index et le majeur joints en bonne pince à friser s’attachent à relever fières l’extrémité de ses bacchantes. Dès que l’onguent naturel s’estompe, il replonge ses doigts en bouche et recommence en déglutissant, avec grand bruit de gorge, la salive générée par excès.

Marie tourne le dos à Louis et s’affaire à récurer un vieux fait-tout. Elle vient de lever le sujet et l’ambiance dans la cuisine s’en ressent. Juste quelques mots bien choisis. Une question bien amenée comme elle sait très bien en construire. Mais à peine a-t-elle évoqué la chose qu’elle sent derrière elle poindre le tic pileux et soigné de son mari et sait que cela annonce du sérieux, que le moment de tendu va crescendo devenir grave.

Et quoi de plus ergotant, quoi de plus anxiogène pour le papé, quoi de plus lissant de moustaches que de parler d’argent. Rien. Dès que Marie parle d’acheter ou d’envisager la probabilité d’une éventualité toute lointaine d’acquérir une menue chose, Louis lui rétorque : « Tu parles toujours d’acheter, jamais de vendre ». Et ce dans un patois hurlant qui ne laisse guère de place à une quelconque répartie. 

Mais il faut bien de temps à autre dépenser un peu de cet argent, même si celui-ci n’est pas légion. Alors avec patience et finesse, mais aussi avec la peur qui durant de longs jours la tenaille, elle attend le dernier moment pour parler des dépenses nécessaires au ménage : pour une babiole oubliée lors des courses au marché dominical ou plus ténu pour un achat conséquent suite à l’usure, somme toute normale, des choses.

Et c’est bien lors de ces jours nécessaires de « grands » achats que le bât blesse.

Louis tout occupé à se friser les moustaches ne décroche pas un mot. Marie n’ose réitérer la question et tourne le fait-tout dans tous les sens en cherchant une issue. Elle passe en revue la rouille sur les bords, les cabosses à son cul, les anses en vieux bakélite ébréchées et s’empègue sur le mal qu’elle a à ravoir le fond piqué du gris de la brosse métallique avec laquelle elle l’a tant frotté… 

Ses mains s’agitent pour redorer le fait-tout pour lui faire oublier qu’elle pourrait, si son époux daignait à le lui consentir, s’en offrir un neuf, un moderne avec un couvercle en plexiglas qui permet de surveiller la cuisson. Elle s’oublie dans sa torpeur jusqu’à ce que Louis, dans sa grande mansuétude, termine sa toilette de félin et lui lance avec la fierté des pingres qui serrent leur budget jusqu’à l’étouffement : « N’en parlons plus ! J’irai t’en dégoter un nouveau au prochain vide-grenier ! ».

#VasesCommunicants @BoutonnierJ

Jour de vases communicants. J'accueille aujourd'hui Julien Boutonnier qui sévit notamment sur le blog peut(-)être. A découvrir son beau texte à partir de la photo que je lui ai envoyée. Il a fait de même et vous pouvez lire mon texte ici.
La liste des autres échanges cuvée juin 2013 sont disponibles sur le blog dédié.


Si je devais considérer cette photo que m’a proposé Christophe Sanchez comme la seule photo existante de ma grand-mère, sachant qu’elle n’y apparaît pas, et que, soumis à une obscure contrainte incontournable, je devais présenter ma grand-mère à l’aide de cette photo, je dirais qu’elle ressemblait plutôt, physiquement, à la dame du milieu. 
Elle était petite en effet, ma grand-mère, quoique beaucoup plus forte que celle représentée ci-dessus. Comme elle, elle avait de petits yeux un peu trop près l’un de l’autre. Son nez s’évasait plus fortement de part et d’autre d’une arête sans relief et finissait par deux énormes narines dans lesquelles son index distrait trifouillait joyeusement. Elle avait une mâchoire plus carrée, un menton moins projeté, cependant la forme de son visage, quoi que plus large, se rapprochait assez de celui de l’autre. Comme elle, elle pouvait avoir ce regard vacant, canin, idiot, sur lequel le monde semble glisser comme des spaghettis sur une fourchette ; je lui ai connu notamment, ce regard, lorsqu’en fin de repas l’appel de la sieste se faisait impérieux et que, à court de sujets de discussion, ou bien par une entente tacite, elle et son mari observaient un silence au cours duquel ils semblaient tous deux parfaitement creux, réunis, heureux. On s’ébrouait ensuite, sans mot dire, on débarrassait, on lavait la vaisselle, on balayait. Et puis de lourds ronflements conjugaux envahissaient la maison. 
Si je devais m’attacher maintenant à décrire son allure, je porterais mon attention sur cette dame colossale qui, toutes dents dehors, main prédatrice crispée sur une proie imaginaire, manifeste une volonté plus encline à tordre les cous qu’à distribuer les caresses. Ma grand-mère ne montrait pas de telles dispositions agressives, elle était d’un caractère pacifique, mais elle avait en commun avec la harpie de donner cette impression de lourdeur. Assise, elle se faisait massive. Son corps tout en largeur se densifiait, débordait les dimensions de la chaise, semblait peser infiniment. Et dans ce monument de chair on se demandait par quel orgue d’église la vie pouvait encore jouer sa mélodie tant il semblait se fondre dans l’impassible et minérale éternité des effigies égyptiennes.
Quand je regarde la troisième dame, à senestre de la première, j’éprouve des difficultés à reconnaître ma grand-mère. Ce visage où saillent les os du crâne comme une prémonition de la Blême, ce regard de biais, méfiant, scrutateur, cette bouche pincée, droite comme la ligne du pouls d’un mort sur un électrocardiogramme, ces traits anguleux qui jamais n’empruntent l’oblique tendresse d’une courbe féminine, n’ont absolument rien à voir avec elle. Mais avec sa vie, certainement. Pour peu que nous lui attribuions une fonction allégorique, la troisième dame pourrait représenter les vicissitudes d’une existence qui traversa de part en part le XXème siècle. Rien n’y manque : enfance paysanne perturbée par la première guerre mondiale, déménagement à la ville, emploi ouvrier dans les usines de textile, mariage dans les années trente, départ du mari à la guerre en 39 durant la première grossesse (une fille), séparation de cinq ans (mon grand-père fut prisonnier jusqu’à la fin du conflit), retrouvailles difficiles avec cet homme traumatisé qu’elle ne reconnaît plus, deuxième enfant (une fille encore) pour fonder le couple à nouveau, vie laborieuse pour joindre les deux bouts et puis mort de la cadette (ma mère), d’un cancer du sein, à quarante ans, et puis mort du mari, et puis les années de solitude et puis les derniers jours à la maison de retraite. Rien d’extraordinaire. Juste la vie qui passe, juste la sale gueule de la troisième dame.
A bien regarder la photo, après réflexion, celle qui me fait le plus penser à ma grand-mère, c’est finalement cette jeune fille à l’arrière plan. Sa frimousse, son sourire malicieux, m’évoquent son rire franc, son entrain et sa fraîcheur. Ma grand-mère avait un appétit de vivre que jamais je n’ai vu démenti, qui forçait l’admiration et emportait l’adhésion, à tel point qu’à la maison de retraite où elle vécut quelques années jusqu’à ses 94 ans, fort populaire auprès des filles qui s’occupaient d’elle, on l’appelait Mamie Soleil. 
Moi je l’appelais mamie tout court, privilège des proches de l’astre. 

Texte : Julien Boutonnier
Illustration : Lisette Model

Elle marche

C’est depuis plusieurs années une de ses principales activités. Elle marche. Chaque après-midi, un(e) ou deux ami(e)s à ses côtés – ami(e)s car pour marcher avec elle, un mininum d’amitié est nécessaire. Elle ne peut pas marcher avec une personne inconnue :  un promeneur qui n’aurait pas trouvé partenaire à marcher n’aurait aucune chance de cheminer à ses côtés. Non, si l’on veut marcher avec elle, il faut être ami ou du moins se présenter en tant que tel et tout faire pour tenir ce rang – et elle part sur les chemins chaussée de baskets à semelles compensées et renforcées sur le dessus d’un cuir 100% véritable – c’est important qu’il soit véritable et 100% cuir car c’est synomyme de qualité. Il n’est pas possible pour elle d’acheter une paire de baskets qui soit composée de simili, de plastique durci ou de tout autre matière qui imiterait le cuir, quand bien même celle-ci contiendrait un fort pourcentage de cuir – elle part donc, toujours sur le même chemin, sans oublier sa petite laine : un pull ou un gilet – le gilet est privilégié par rapport au pull car, par définition, il comporte des boutons sur tout son long contrairement au pull qui en est totalement dépourvu et qui par conséquent se trouve moins facile à mettre, parce qu’il passe par la tête et que cela donne à faire plusieurs mouvements d’épaules et que, même si elle marche tous les jours, à son âge, les mouvements d’épaules répétées, et bien, voyez-vous, vaut mieux éviter – elle marche sur le même chemin qu’elle emprunte dans le même sens, celui du départ, jamais dans le sens du retour – elle pourrait puisqu’elle fait une boucle, mais non, le même chemin et le même sens. C’est dans ces constantes qu’elle se trouve et se retrouve si tant est qu’elle puisse se perdre. Elle marche quelques centaines de mètres et l’accès se rétrécit en haut d’une petite colline. Le passage finit par devenir si étroit qu’il est difficile de s’y croiser – du moins disons qu’ici les promeneurs se rapprochent et se frôlent comme nulle part dans le reste du parcours. Ils sont si proches qu’ils se sentent obliger de se parler. C’est dans ces endroits entonnoirs que les gens se disent Bonjour. Jamais ailleurs. Comme si l'exiguïté du chemin et le rapprochement des corps qu’elle induit imposaient que l’on se cause tandis que les larges chemins se tiendraient fièrement telles des autoroutes pour marcheurs où chacun pourrait vaquer à sa promenade sans dire un seul mot affable envers son prochain, faisant fi par la même occasion de toutes les règles élémentaires de politesse – et cette promiscuité soudaine avec les gens, leur sueur et leur contresens la fait ralentir et râler chaque fois. Elle s’arrête, laisse passer les marcheurs contrevenants – elle les nomme ainsi comme s’ils étaient fautifs et du passage rétréci, et du fait de se trouver en sens inverse de sa marche. Jamais dans son esprit étriqué, elle ne consent à se dire que ces marcheurs peuvent éprouver la même gêne qu’elle. Qu’elle se trouve elle aussi par rapport à eux en contresens et que sa sueur n’en ait pas moins désagréable que la leur – et ne reprend sa marche que lorsque plus personne ne se tient à portée de vue. Elle marche, consciencieuse. Elle marche. Même chemin, même rituel, même souffle assorti à des pas cadencés à vitesse constante, mêmes bougonnements au même endroit dans une fidélité stupéfiante. C’est depuis plusieurs années une de ses principales activités. Elle marche.

Le mec du flipper



Il est le beau gosse de la place, gomina sur cheveux blonds baguettes, cuir élimé et paire de jeans bruts. Le look mauvais garçon mais pas trop, on peut voir dans son regard le sourire qu’il n’a pas sur les lèvres. Il a les mains longues, des paluches à faire les meilleures fourchettes et un bassin rond et agile à buter dans tous les sens avec virtuosité. 

C’est le mec du flipper, le garçon toujours au fond du troquet. Jamais tourné vers le monde, les autres branleurs, habitués de l’endroit, avachis aux tables à taper la belote ou plantés devant le zinc à se rincer des bières. On ne voit du crâneur que le dos et les épaules qui dansent devant sa machine ; et tant qu’elle ne s’emballe pas à faire péter des flashs et des sons stridents, personne ne bouge et ne capte le beau gosse qui se démène.

Electrique, il déboule et met deux balles dans le bousin puis il joue l’après-midi entière, à claquer des parties. Il se la joue extra-ball à répétitions, tilt nerveux et game-over impossible. On dirait qu’il danse avec sa bête. Les flippers en fouets, il la dompte et dandine sa classe pour attirer l’oeil de l’envieux.

Son temps duquel il ne sait que foutre passe là à taquiner sa race devant le compteur à points qui défile. A cent mille, il claque une nouvelle partie. A deux cents mille, c’est multi-billes. Les clients enfin délaissent leurs cartes et leurs bocks de bière et rappliquent pour admirer la performance, pour reluquer son cul et ses doigts qui flippent plus vite que la lumière. Il semble monter sur ressorts comme un culbuto. Ses jambes plantées dans le parquet, il joue des talons pour apprécier les lignes folles de la bille. Les yeux des baveuses roulent sur le beau gosse et il le sait. Alors il en fait des tonnes, provoque les bumpers en butant l’engin du creux de ses paumes.

Il en fait beaucoup trop et n’assume pas la pression des regards. Il a chaud, transpire sous son blouson, ses gestes deviennent imprécis, les flips mous et les butées timides. Les billes rentrent plus vite à la cave dans un sinistre fracas de tôle. Une puis deux et le flipper se calme, les compteurs ralentissent et dégorgent l’excitation. Alors, avant que la dernière bille ne frappe le fond, de rage, le beau gosse recule et de son plus bel élan flanque un grand coup de botte dans le poitrail du flipper. Game-over.


Le printemps des ruelles

Il attrape le temps, comme il peut, bouffée après bouffée. Il se taille des routes, passe par des voies étroites, des ruelles sales où souffrent ses poumons d’exister. Une taffe, juste une taffe et il se consume dans son costume ; autant qu’il sait faire, c’est à dire souvent sans savoir de quel habit se vêtir.
Dans sa vie, cet arpent sans filtre. Et lui, au milieu, nu comme un vers de grand poète qu’il s'éreinte à débiter en volutes suaves et malignes. Parfois, bouche en cul de poule, il flirte avec le rond parfait, celui qu’on veut éclater avec le doigt et qui disparaît trop vite mordu par un frémissement d’air.
A l’étroit, toujours, engorgé dans des ruelles sombres au goudron gluant et mortel comme de l’acide, il inspire des possibles, des terres plus grandes, des avenues claires et, rêve fou, de grands boulevards dépollués avec au bout, luisante, la mer calme et transparente. 
Mais entre deux tentatives, il crache, expire et taffe encore. Une pression maximale sur les dents, la gorge nouée et les lèvres suceuses de l’enfer et c’est la toux qui gémit, tapie dans l’ombre d’une basse cave au plus étroit de la plus noire des ruelles.
Quinte flush assurée sur le pavé. Ça rue dans les bas-fonds, ça secoue les volets, ébranle les valvules jusqu’à décrocher les vieux linteaux et le voilà à sniffer la mort dans la rigole, le poitrail à feu et à sang. Au printemps des ruelles.

Lady Chair

Elle parlait toujours en rond, la bouche élastique. A prononcer les consonnes en claquant des dents tandis qu’elle escamotait les voyelles dans un accent si pointu qu’elle piquait les oreilles de son auditoire.

Lady Chair, elle avait les mots hauts comme sa tête toujours dressée, cou tendu et menton en avant. Avec son air collet monté, le dos bien droit, elle assénait ses vérités branlant la langue d’un phrasé d’époque. Elle pensait ainsi asseoir son savoir, épater le commun des mortels et tenait pour sûr que le monde à ses pieds goberait pain béni la confiture aigre de sa bonne culture. 

Lady Chair en imposait, c’est sûr. Age bien assis, grise chevelure sévèrement rabattue en chignon, grande et élancée avec des effets boutonnés jusqu’au dernier et attifée des plus clinquantes marques grand empire, elle avait tous les attributs de ceux qui font et défont le monde en claquant des doigts tout en posant leur derrière à des places enviées. Sa posture ne déviait jamais. Les jambes croisées et les mains soigneusement posées dessus l’une sur l’autre, elle semblait à chaque instant absoudre quelque pêcheur perdu dans son inculture crasse.

Lady Chair, assise en reine d’assemblée, bâillait la bonne conduite, tricotait de belles paroles, maniait les lieux communs comme de grosses louches de crème épaisse.  Elle en était écoeurante de « bon goût » et laissait un parterre de courtisans enrobés de paroles et de préceptes flasques. Rien ne la déstabilisait. Ni les yeux qui se levaient au ciel, ni les gosseries sous capes si peu discrètes, ni les moqueries déguisées en flagorneries veules ne faisaient dévier sa trajectoire de grande dame, ses propos ampoulés et sa position jambes croisées.

Lady Chair était patinée d’un bois qu’aujourd’hui plus personne ne voudrait vernir.


Bombe



Bombe. Bombe le torse, toi, le gamin au regard qui fuit. Poitrine tendue, c’est poitrine qui dit Je suis. Dresse-toi au ciel, les astres à ta demande. Lève tes bras pour les toucher, le reste de ton corps suivra. Cambre l’échine, encore plus fort,  lance un appel à devenir plus grand.

Adopte. Adopte la posture des gagneurs, toi, le petit à la tête enfouie dans le cou.  Grandis. Grandis-toi, appuie sur la pointe de tes pieds au nez des brailleurs et au nombril du père qui gronde. Face aux autres, face à toi. Bouge les hanches, hausse les épaules, lève les yeux, élargis-toi. Sois hautain, toise pour mieux gagner. Gagne le minois des filles et ton regard fixera. Maîtrise ton corps, fais-en des tonnes pour masquer l’inflexible.

Dissimule. Cache ta différence, toi, le nabot chétif aux cheveux gras. Nivelle par le haut. Elève-toi, creuse ton ventre et fais saillir tes côtes. Saute sur tout et n’importe quoi. Sois conforme aux autres, fais le croire. Mais sois plus beau, plus fort, il le faut. Bats les plus adulés, c’est accessible. Ecrase-les, c’est ta survie. Va haut, plus haut. Bande tes muscles, ne fais pas marcher ta tête, sers-toi de ta bouche et de ton corps pour culbuter. Sois un homme fier. Bombe !

Et si un jour ça éclate, bombe encore et nie.

illustration : Josef Koudelka

Trois fois seize

Raclant nos godasses sur le trottoir et avec l’air important de ceux qui vont braver l’interdit, nous filons droits têtes hautes et mains dans les poches. Trois copains désoeuvrés à la recherche de décom­plexions et d’amitié que les tin­te­ments de verres et les tapes dans le dos vont nous donner comme jamais aupa­ravant. Trois fois seize ans, ça fait pas lourd ; mais mul­ti­plier les conni­vences et ajouter les ans pour paraître grand, ça, on sait faire.

Il y a en nous toute l’insouciance de l’âge et l’appétence des grandes beu­veries de nos pères. Si eux s’arrosent copieu­sement le gosier tous les samedis soirs, pourquoi ne pas les imiter tous les mardis. A chaque soir sa débauche : aujourd’hui, c’est notre tournée des grands ducs. Trois for­te­resses à prendre sans se faire prendre : le bar de la Paix, le bar de la pro­menade et le café du balcon. Pour ce faire, il faut user de nos mous­taches nais­santes et de nos grands pieds pour paraître plus âgés. Rien ne doit être laissé au hasard pour réussir à gruger le taulier. Et sur le trottoir, comme des midi­nettes, chacun arrange la frange rebelle de l’autre afin de masquer l’acné qui pollue nos fronts.

Tel est notre défi, six des­pe­rados d’opérette à l’assaut des zincs du village. Et dès les pre­miers bat­tants de porte poussés, nos rôles s’emplissent d’assurance et de mimé­tisme. Un à un nous grimpons sur les hauts tabourets, la position immé­dia­tement résolue : jambes légè­rement écartés, torses bombés et talons soli­dement appuyés sur les bar­reaux des sièges. Et comme il faut être accoudé au bar comme de vrais piliers, de concert nos coudes droits frappent le comptoir. Nous sem­blons des mer­ce­naires. On est dans la place.

« Trois demis, patron ! » entonne-​​t-​​on avec une fierté non dis­si­mulée et quelques fré­tille­ments dans les genoux. Le patron éberlué par notre pré­sence déboule de sa réserve et très vite, attrape un sourire qui se coince dans ses gen­cives. Un mer­credi soir, son troquet habi­tuel­lement clairsemé de poi­vrots sexa­gé­naires la tête dans leur taba­tière, voilà qu’il accueille six oli­brius à peine sortis des jupes de maman qui veulent se rincer à la bière. « Hé, les gamins, c’est car­naval ?! » s’exclame-t-il. Dépités, nous rabattons nos coudes, nos talons prêts à se tourner quand il nous rat­trape sur le seuil de l’estaminet et d’un air sévère nous lance : « Allez, venez, je vous la coupe avec de la limonade… ».

Fiers comme des gardons, nos culs se tassent à nouveau sur les Saint-​​Sièges. La sueur sous nos franges collées lustre nos fronts et même si la vic­toire se dilue dans de l’eau sucrée, nos lèvres et nos nez dans le breuvage, nous nous sentons vibrés comme des hommes, héros de paco­tille, futurs brailleurs de bar.

Texte initialement proposé sur le blog de Franck Thomas dans le cadre des vases communicants de mars 2013.

Son ombre

Son ombre tranche le sol tandis que son pas s’accroche péniblement au trottoir. Dans son sillage, sa vie en monochrome peu à peu s’efface. Ses cheveux en paille grise frissonnent au vent en léchant son visage noir, cette grosse tache sur le béton blanc. Elle avance dans une lente et gourde déambulation. Elle titube et se heurte à des cailloux, de gros, très gros gravillons qui obstruent son passage. Son corps chancelle et croise la chaussée comme le crépuscule saigne le pavé. Elle suit le trottoir mais son ombre lentement glisse sur la route, tailladée en éclairs par la circulation rapide des voitures qui la frôlent.

La flaque noire inconnue aux mouvements curieux et asynchrones se fait bousculer, doubler par la gauche, par la droite. Des coups d’épaule la font vaciller sur l’arête du trottoir. D’autres filent devant son nez, l’insultent en lui retournant un poing rageur ou un doigt pointé sur la tempe en signe de démence. Elle semble ne pas voir. Elle suit le reflet ténébreux de sa silhouette, hagarde et sans autre réaction que la stupeur que lui inspire son ombre allongée sur le sol.

Maintenant en équilibre précaire entre trottoir et chaussée, son ombre entame sa disparition. Elle voit ses jambes interminables se rétrécir, son large torse rejoindre ses chevilles atrophiées. Et très vite la tête aux genoux, elle ressemble à un nabot planté dans un pot de fleurs séchées. Ses cheveux retombent en cloche sur ses pieds et elle se sent s’effacer du monde. Entre chien et loup, l’ombre n’est plus qu’un gros point, un point final qu’elle fixe encore quelques secondes avant de sombrer dans le caniveau.


Je suis plusieurs

Plusieurs, je suis plusieurs, au moins deux, que j’aperçois tous les jours. Deux en lutte, des heures, des jours, des mois, des « moi » qui s’opposent ou s’annulent. Et pourtant c’est moi qui pilote, qui serre les joints quand ça grippe, qui chasse les plus, qui gomme les moins et qui raccroche les wagons au train-train pour paraître un.
Un qui fait mine face à la grise-mine, un qui salive les contrariétés quand ça ripe et se trompe de moi. Moi, un et indivisible, car, quand les plusieurs sont si rivaux, il n’y a de place que pour un.

Plusieurs, je suis plusieurs. Plus ‘sieur que monsieur lorsque la rapidité de la vie croît jusqu’à l’élision des mots. ‘sieur fait ci, monsieur fait ça. Chris’, lui, moi, passe sans voir, fait des stats sur l’improbable. Chris’ est dehors, « corporate » et sans corps. Christophe, moi, lui, réfléchit à des rêves anxiogènes. Christophe est dans sa chair, trop et pousse l’exégèse à se pourrir le dedans de turpitudes malignes.

Plusieurs, je suis plusieurs. Fait de nombres le jour et de mots qui s’empilent la nuit. Plusieurs uns juxtaposés, un hexadécimal décimé par des chiffres indigestes à des lettres mêlées. Un, moi, qui compte en milliers, en millions, des zéros en fuite sur des mots trop courts, excisés du dedans pour un dehors propre éprouvé au calcul mental et aux prévisions amères sur le temps économique. Un, autre moi, qui tasse dans ses yeux l’envie du monde et sa beauté complexe, qui ne dénombre plus, ne compte plus les heures à rêver éveillé.

Projection à long terme – énumérations, feuilles de calcul complexes, formules booléennes, fonctions intégrées, rapports synthétiques, couverture de stock valorisée – contre court-circuit en vase clos – élastique écriture, feuilles blanches, formules grammaticales consacrées, rapport envies-mots sur intelligibilité quasi-nul. Un et plusieurs chaos.

Plusieurs, je suis plusieurs et allez savoir à la fin celui qui est moi. Vraiment.


Texte initialement publié sur le site deboitement.net lors des vases communicants de février 2013.

Sourire coincé

Il nous a cueilli dans la grand rue, toi tu longeais les murs, toujours discrète, le dos courbé et les mains dans le dos en bonne vaillante de dieu, tu allais te recueillir à l’église. Moi, je sortais à peine du turbin ; je crois que je te suivais sans que tu me voies et j’allais, bon brave, vers mon temple et mon dieu à moi me jeter quelques calva à la santé et au repos du peuple. 

Au début, on voulait lui foutre sur la gueule tant on croyait  qu’il se foutait de la nôtre. Tu disais : pourquoi il veut nous prendre dans sa boîte cet ostrogoth ? Je te répondais face à son regard d’ahuri : j’sais pas, peut-être qu’on a des bouilles qui d’un seul coup lui reviennent comme un boomerang à souvenirs, des tronches étranges qu’on voit plus de nos jours ; enfin de ses jours à lui, nous, longtemps qu’on les connaît et que les miroirs ne les calculent plus.

Il lui a fallu du mérite pour nous convaince de nous assoir là. Il a débarqué avec sa boîte noire sur pied, sec comme un citadin, puant le parfum chic et les chicots blancs comme du lait. Et puis il nous a demandé, a insisté. Tu as continué un temps ton chemin sans lui répondre, un regard vers moi pour que je te suive. Il nous a rejoint, crié qu’il nous voulait, qu’il allait faire une belle photographie, nous immortaliser, qu’il nous la montrerait, nous la donnerait, que ça ferait joli sur notre cheminée ou sur notre table de nuit. Tu l’as regardé avec ton air cynique, tu l’as toisé en bonne dévote. Comme si nous avions une cheminée et un lit.

Puis tu as hoché légèrement la tête vers moi et tu as accepté pour nous. Après tout, il nous offrait une minute de célébrité figée sur papier sépia, en plus de quelques sous de dédommagement. Alors on a posé en couple comme si on s’aimait, mais pas trop. Et aujourd’hui, je suis bien heureux d’avoir ton sourire coincé dans le revers de ma redingote.

En haut dans sa chambre

En haut dans sa chambre, à l’entendre brailler, parler tout seul, en vouloir à la terre entière. Seul. A l’écouter marcher dans le couloir qui le mène aux toilettes, le pas lourd et hésitant, la main qui tâtonne sur la rampe surplombant l’escalier, et la toux en échos qui éclate sur le haut plafond. Entendre, voir, imaginer le rugueux qui pèse dans sa gorge, les glaires remontantes, s’étonner de sa pisse qui coule des plombes au creux de la cuvette. A ne pas le voir, dans mes yeux fermés serrés, ne pas entendre, ne pas écouter ce que je ne devrais pas, ce que je ne veux pas.

En haut dans sa chambre, à m’agacer de sa télé trop forte pour masquer ses flatulences, ses humeurs rances, ses atermoiements : je descends, je descends pas, je dis quoi, j’ai rien à dire. A ne plus vouloir monter cet étage pour pisser à mon tour. A en crever d’attendre, la peur au corps de le rencontrer sur le seuil de l’escalier, d’affronter nos regards croisés, gênés de faire comme si. Seuls. A attendre que ces va-et-vient cessent, que ses quintes s’estompent, que le son gueulard du film du dimanche soir ne me parvienne plus, qu’il dorme ou fasse mine de. 

En haut dans sa chambre, à ne plus comprendre pourquoi il vit reclus, reconnaître sa tête et le sens de ses choses. A ne plus savoir l’agencement de sa piètre vie : son lit, ses sopalins collés, ses goldos consumées sur la table de nuit et le papier peint grosses fleurs qui fuit. Juste à l’imaginer alité, au détour d’une porte entrouverte, d’une œillade rapide dans sa geôle à la sortie des cabinets et vite redescendre les marches de l’escalier deux à deux. Seuls. A ne pas vouloir sentir l’odeur de la mort qui rôde et enduit les murs.

Votre petite cuiller ne correspond pas à nos choix éditoriaux #vasesco @_frth

Aujourd'hui j'accueille Franck Thomas dans le cadre des vases communicants. Il officie sur son site éponyme frth.fr sur lequel vous pouvez retrouver mon texte en échange mais aussi depuis quelques semaines sur le site l'escroc où il écrit une histoire collaborative en feuilleton avec Julien Quensière.
Comme d'habitude, la liste de tous les vases communicants de cette session est sur le blog du rendez-vous des vases orchestré par Brigitte Célerier.


« Votre petite cuiller ne correspond pas à nos choix éditoriaux. »

C’était ainsi que l’éditeur que j’avais sollicité justifiait son refus. 

Avec amertume, je constatai qu’il ne daignait même pas l’assumer, la lettre ayant été signée d’un nom à la particule douteuse – un certain « de Lecture », Comité de son prénom – qui  n’était sans doute qu’un pseudonyme, voire carrément un stagiaire. 

La réponse avait été trop rapide. De toute évidence, l’éditeur ne s’était pas donné la peine de rentrer pleinement dans ma proposition. Il l’avait survolée. Plus sûrement même avait-il mandaté le stagiaire pour le faire à sa place, préférant prolonger son café décolleté d’un calva sur traversin plutôt que de s’aventurer dans la friche aride de l’auteur que je prétendais être, et que son pseudonyme d’assistant saurait de toute façon tout aussi bien rembarrer – tâche dont ce dernier s’était, en ce qui me concernait, en effet parfaitement acquitté. 

J’étais vexé. Moi qui l’avais soigneusement choisi pour son ouverture d’esprit et sa politique éditoriale audacieuse, pour son engagement sans faille au service d’une littérature exigeante, radicale, novatrice. Je lui offrais l’occasion inédite d’entrer dans l’histoire, et il laissait mon chef-d’œuvre se compromettre dans les mains balbutiantes d’un stagiaire à la noblesse douteuse.

J’avais choisi mon année. Cent ans exactement après que Marcel Duchamp eut redessiné les frontières de l’art avec son premier ready-made, je proposais à mon tour une redéfinition totale de la littérature. Bien sûr, je me préparais à une reconnaissance posthume. Mais pour y parvenir, il me fallait quand même trouver le moyen de sortir mon œuvre de l’atelier, de toucher un public, même minime, qui pourrait en relayer le génie. J’insistai donc, en élargissant au maximum le champ de mes recherches. J’envoyai mon manuscrit par centaines, suivant une mécanique industrielle bien loin de l’approche personnalisée initiale, à tous les acteurs du monde de l’édition, de l’agent littéraire spécialiste de la bédé érotique bretonne des années 40 jusqu’aux toutes récentes éditions épistolaires de nouvelles sur mesure pour personnes âgées isolées et dépressives.
Je reçus des centaines de lettres de refus, qui augmentèrent en retour ma rage de parvenir, et me poussèrent à redoubler d’envois pour épuiser véritablement toutes les chances d’être un jour reconnu pour ce que je voulais être. Je n’en dormais presque plus. Ma famille devint distante, ne comprenant pas que je sacrifie les maigres ressources qui me restaient à cette entreprise désespérée. Mes amis, que je ne sollicitais plus, cessèrent peu à peu de m’appeler et évitèrent progressivement de me voir, saoulés par ma monomanie récursive. Les factures s’accumulèrent et le fisc commença à se manifester. Tout le reste de mon existence était mis en attente d’une reconnaissance, qui se montrait de plus en plus improbable. 

Alors que dans les premiers mois je sautais sur le téléphone dès la première sonnerie, persuadé qu’un contrat m’attendait au bout du fil, je ne prenais désormais plus la peine de décrocher, me contentant d’écouter avant de me coucher la litanie des récriminations laissées sur mon répondeur, comme une berceuse annonciatrice de jours meilleurs. Un soir que je m’endormais ainsi sur fond de virulence créancière, je fus tiré de ma torpeur par un message qui tranchait sur les aboiements continus, une voix douce, et même empreinte d’une bienveillance d’autant plus louche qu’elle ne semblait pas feinte. Je sautai sur mes pieds, relançai l’enregistrement : c’était la secrétaire de mon maçon.

Plusieurs mois auparavant, alors que je me sentais encore concerné par les aspects matériels de l’existence, j’avais fait construire au fond de mon jardin l’atelier que je croyais destiner à ma grande carrière, là où s’élaboreraient à force de patience les chefs-d’œuvre, pensais-je, qui illumineraient le siècle à venir de leur puissance avant-gardiste. Le maçon que j’avais embauché pour ça ne s’était pas montré trop impatient quant au paiement de son travail, et c’était la première fois que sa secrétaire m’appelait. Il m’avait été conseillé à l’époque par un oncle qui l’avait au départ employé comme électricien, et pour qui il avait fini par concevoir toute la résidence secondaire dans les moindres détails, de la composition des massifs de fleurs jusqu’à l’organisation de la fête d’accueil du voisinage. Un gars doué, qui savait saisir les opportunités. 
Aussi, lorsqu’il avait reçu ma petite cuiller accompagné d’une lettre de persuasion éditoriale au lieu du règlement de sa facture – erreur résultant de la fordisation intensive de mon ambition – il ne s’était pas offusqué de la chose, bien au contraire. Je le rencontrai bientôt, pour une entrevue chaleureuse destinée à poser la première pierre d’une collaboration qui allait s’avérer bien plus fructueuse que je n’aurais osé l’imaginer. 

Après une longue et riche carrière dans le bâtiment, il ressentait depuis quelques temps le besoin de se lancer dans une nouvelle aventure, de se confronter à un nouvel univers où relever de nouveaux défis. Une façon de tromper le démon de midi. Ma lettre avait été le déclencheur. Visionnaire à coup sûr, il avait d’emblée compris l’innovation que représentait ma petite cuiller, et le commerçant pragmatique qu’il était y avait tout de suite vu le moyen d’en tirer un profit pour tous deux. Il fut si persuasif, j’étais si requinqué par l’entrevue que j’oubliai toute considération sémio-historico-esthétique pour me concentrer sur l’avenir radieux qu’il me promettait. Sans plus de formalités, il abandonna la truelle du jour au lendemain et devint mon éditeur attitré.

Grâce aux contacts de confiance noués tout au long de sa précédente carrière, il mit rapidement en place une chaîne de production éditoriale parallèle, et activa surtout un réseau de distribution original et étendu, qui ne se limitait plus aux circuits classiques : librairies, centres culturels, grandes surfaces… Avec la révolution de la littérature que mon livre représentait, il entendait revenir sur tous les réflexes archaïques des croûtons de l’édition – comme il les appelait (je ne me risquais pas encore à le suivre en public dans ses saillies assassines, au cas où l’échec de notre aventure m’aurait contraint plus tard à devoir de nouveau quémander la soupe aux susdits croûtons). Gageant qu’on allait plus souvent chez le boulanger, ou même chez le quincailler, que chez le libraire, mon nouvel éditeur inonda carrément toutes les branches du commerce de mon bouquin, sachant trouver pour chacune l’argument décisif qui le mettait en valeur. 

L’initiative, couplée à une politique tarifaire attractive, permit à ma petite cuiller de renouer avec un lectorat perdu depuis longtemps. Un public oublié de l’imaginaire, rejeté par la langue, une population rebutée par le silence d’une bibliothèque ou la froideur d’une couverture, gavée par le mépris diffus de l’élite culturelle, redécouvrant avec bonheur le plaisir d’une lecture simple, intuitive, directe, aussi accessible qu’un kilo de poires ou qu’un tapis de bain parfumé. Ce fut un succès. Sans la moindre campagne marketing, l’engouement fut immédiat et bientôt chacun voulut sa petite cuiller. 

C’était un véritable phénomène de société. Tout le monde revenait à la lecture. Bien que les cercles convenus de la littérature ne tarissent pas d’insultes à mon encontre sur tous leurs canaux officiels, les ventes ne cessaient d’augmenter. Dans les transports en commun, dans les administrations, et bientôt sur les plateaux télé, il était de bon ton de laisser sa petite cuiller dépasser négligemment de sa poche, manière discrète d’indiquer que l’on était au goût du jour, que l’on appartenait à ce peuple retrouvé d’amateurs. On lisait partout, tout le temps, à la moindre occasion. À la fin des repas par exemple, il n’était pas rare de voir les convives sortir leur petite cuiller pour une pause littéraire au moment du yaourt ou de la crème glacée. De tous âges, les lecteurs se révélaient. Les instituteurs et maîtresses d’école avaient d’ailleurs vite compris l’intérêt pédagogique de l’objet et s’en servaient pour aiguiser l’appétit de connaissances des élèves les plus revêches.

Malgré l’omerta du milieu, il fut bientôt impossible d’ignorer le mouvement, et les médias s’emparèrent de l’événement pour s’en faire le relais. Des études furent lancées, des sondages, des estimations, avec partout des résultats sans appel. Après la grande vague numérique des années 2000, on parlait désormais de re-matérialisation de la culture, et des incroyables solutions que cela apportait aux problèmes éthiques, écologiques et juridiques actuels : aucun gaspillage énergétique car aucune consommation électrique ; aucun matériau polluant ou issu de l’exploitation humaine ; piratage rendu inutile par le coût élevé de toute copie par rapport à l’original, etc. La lecture commençait même à dépasser l’usage des jeux vidéo chez les 15-25 ans. En plus d’être riche et célèbre, j’étais comblé. J’avais atteint mon but : une révolution de la littérature.

Ce fut l’époque où d’autres entrepreneurs, ayant compris le filon, voulurent lancer leur propre révélation littéraire. Mais ils arrivaient trop tard : personne ne voulait de leurs pâles imitations. Je restais la figure de référence, et tout le monde attendait impatiemment mon prochain best-seller. Poussé par mon éditeur, je me remis au travail. On m’attendait au tournant. Je n’avais pas le droit à l’erreur. Et si mon premier livre m’avait valu une certaine renommée de la part de mon époque, j’escomptais avec le second rien moins que rentrer dans l’histoire. Je m’enfermais dans mon atelier. Au bout de plusieurs semaines d’inspiration stérile, je commençai à perdre confiance en moi : avais-je vraiment fait le bon choix ? Quel était le sens de tout cela ? J’étais seul, horriblement seul. Je sortis de l’atelier pour faire un tour dans le jardin, puis dans la rue à la rencontre de mes lecteurs, dont je me sentais si éloigné. À peine avais-je franchi la porte, que l’idée s’imposa d’un coup.

Un pavé. C’était l’évidence. Un véritable pavé. Ouvrage radical mais accessible, dense et populaire à la fois, profondément contestataire en même temps que familier du milieu littéraire : ce serait mon chef-d’œuvre.

Le lancement se fit en grande pompe, en vedette du Salon International du Livre. Pour la première fois depuis des années, on dut y refouler du monde. Les éditeurs étrangers s’arrachèrent les droits de diffusion, faisant d’autant plus monter les prix qu’ils s’épargnaient le long et coûteux travail de traduction habituel. Désormais réconcilié avec la profession, mon pavé se révéla un succès de librairie (en même temps que de charcuterie, de plomberie, d’épicerie ou d’horlogerie, personne ne voulant se priver d’une prospérité facile). Des studios américains enfin, vinrent nous solliciter pour une adaptation cinématographique. J’obtenais une reconnaissance internationale.

Je me lançai à corps perdu dans mon œuvre. À noël, je sortis une truelle au style chic et choc, hommage à mon éditeur, qui eut son petit succès sous les sapins. Je m’essayai ensuite au feuilleton : sans relâche pendant un an, j’écrivis un pot de peinture par mois, pigment par pigment, créant le suspense d’une intrigue haute en couleurs en déconstruisant avec audace le spectre chromatique. J’expérimentais de plus en plus : initiant une transversalité balzacienne, je sortis un bloc-notes vierge d’abord, puis une série policière de stylos plume qui s’en faisait l’écho. Je sentais que j’approchais l’essence de la création. Ce fut après la publication de ma petite fourchette, clin d’œil plus léger aux débuts de mon œuvre, que je trouvai enfin la provocation ultime : un roman, uniquement composé de feuilles de papier imprimées de même format, reliées les unes aux autres par un côté et protégées par une couche de carton léger, lui-même imprimé et glacé. Un volume proprement révolutionnaire, qui reçut pourtant un accueil mitigé – trop complexe, certainement. Trop novateur. J’étais déçu, mais je ne voulais pas m’éloigner de mon public. Aussi retournai-je, après ce coup d’éclat que l’histoire saurait bien reconnaître un jour, à une voie plus commune et rentable.

Je publiais désormais un bouquin par an, moins bon sans doute avec le temps, mais qui trouvait malgré tout à chaque fois son public, dans la petite centaine de pays où il était diffusé. Je fus décoré de l’Ordre des Arts et des Lettres. Mes amis étaient revenus, et je m’étais marié. J’avais pris goût au luxe et à la célébrité, mais la vie sans aspérités commençait à me lasser, et je sentais mon inspiration peu à peu s’étouffer sous les draperies de soies, dont je craignais de ne plus pouvoir un jour me lever. La distraction me gagnait petit à petit. Ou bien était-ce l’indifférence ?

Mon éditeur commençait lui aussi à avoir le regard attiré par d’autres horizons. Peu avant la finalisation de mon nouveau bouquin, je lui envoyai la version en cours, afin qu’il puisse me faire ses dernières recommandations. Mais lorsque le colis fut parti, je me rendis compte de mon erreur : au lieu de l’essoreuse à salade sur laquelle je planchais depuis plusieurs semaines, œuvre intime et sincère – en partie autobiographique – qui m’avait demandé beaucoup de travail, je lui avais envoyé l’une de mes banales montres en or. Quand je l’appelai pour le prévenir, il me félicita aussitôt pour mon dernier chef-d’œuvre, plein d’audace, qui une fois encore allait là où l’on ne m’attendait pas : ce serait un livre de collection, tiré à peu d’exemplaires, mais qui s’arracherait aux enchères. Convaincu par son enthousiasme, je ne dis rien de ma méprise, satisfait d’avoir gagné sans effort de quoi payer les travaux de ma nouvelle villa, et par la même occasion une année de travail supplémentaire pour achever mon essoreuse à salade intimiste.

Mais quelques jours plus tard, un homme vint me voir dans la rue, désireux que je lui signe un autographe sur son bouquin préféré – mon meilleur selon lui. J’acceptai volontiers, content de retrouver cette proximité du public, tant appréciée les premières années et devenue plus rare avec le temps. Le type me tendis alors un pied de biche, le regard brillant, dans l’attente que je l’immortalise. J’eus un moment d’hésitation : est-ce qu’il se foutait de moi ? Je n’avais jamais écrit ce pied de biche, qui avait toutes les apparences d’un vulgaire objet industriel. Le type me regardait toujours. Il était plus grand que moi, plus costaud aussi. Je remarquai un sourire sur ses lèvres, indéfinissable. « Vous croyez vraiment que j’ai pondu ce torchon ? » Malgré moi, ma voix avait été un peu sèche. Le gaillard accusa le coup. Mais au lieu de me tomber dessus comme je le craignais, il éclata alors en sanglots, et sous mes yeux stupéfaits, se moucha littéralement dans le pied de biche, que j’avais opportunément qualifié de torchon juste avant !

L’épisode me fit réfléchir. Avais-je vraiment un tel pouvoir ? Ou bien était-ce une coïncidence ? Je me dis qu’il y avait peut-être là une dernière subversion à tenter. Après tant d’années en roues libres, il était temps de relancer un geste artistique véritablement audacieux. Je commençai dans mes échanges à intervertir des noms, avec une assurance telle qu’elle ôtait tout soupçon de supercherie : des bougeoirs pour des ciseaux, des marteaux pour des tasses à café, des cartes à jouer pour des prises électriques… Personne n’y trouva à redire. Je ne perçus même aucune surprise ou hésitation. J’essayais plus gros : une lettre pour un ascenseur, une voiture pour une pince à épiler, un fauteuil en cuir pour un peigne… Idem. Malgré des difficultés nouvelles de manipulation, les objets changeaient de fonction et d’appellation sans aucun accroc, et je constatai que je pouvais ainsi infléchir le réel à ma guise. Dès lors, je m’en donnai à cœur joie.

La vie était soudain devenue beaucoup plus attrayante. Chaque jour offrait l’occasion d’un remodelage complet. Ce qui existait la veille n’avait soudain plus court dès lors que je le décidais et se voyait complètement remis en question au gré des répliques de la journée : je me rasai la moustache avec l’échelle du garage, dégustai de grands vins de Bordeaux dans le gouvernail d’un hélicoptère de combat britannique, tentai d’isoler la margarine à l’aide d’une peinture de Rembrandt… C’était sans limites. Pris dans mon nouveau jeu, j’avais abandonné mon essoreuse à salade (ou plutôt, je l’avais laissée entre les mains de mon voisin qui la trouvait bien pratique pour tailler sa haie un jour sur deux – l’autre jour, elle lui remplissait sa feuille d’impôts) et ne vivait plus que sur les droits d’auteurs de mes livres précédents. Mon éditeur de son côté avait fini par se lasser complètement de la littérature et était revenu à ses premières amours : il passait désormais son temps à modifier de fond en comble les huit maisons qu’il avait fait construire du temps de notre splendeur, et revenait perpétuellement sur chaque détail de l’aménagement. Nous vaquions ainsi chacun à nos jeux de construction, tels des gamins rendus à l’insouciance.

Un jour pourtant, je fus pris d’un doute. Tout d’un coup, je ne savais plus si la petite cuiller que j’avais dans la main était l’original de mon premier chef-d’œuvre ou bien la pièce manquante du moteur de ma tondeuse à gazon, qui ressemblait elle-même étrangement à la petite robe moulante de ma femme que j’étais allé récupérer chez le pâtissier trois jours plus tôt. Je voulus passer un coup de fil à ma femme pour m’en assurer, mais on venait juste de refaire la toiture du téléphone, et je fus obligé de prendre la betterave pour aller lécher l’épingle à cheveux de son tiroir. Elle me trouva dans tous mes états. « Qu’est-ce qui t’achève ? Ne t’illumine pas comme ça ! » me dit-elle.

Je la pris par l’asperge. Elle me repassait de ses grands sacs vernis, comme si j’avais emballé une barquette. Comment lui faire comprendre ? J’essayai bien de la tartiner de baskets, de lui faire tourner la vitrine du chameau bissextile, mais il n’y avait rien à faire : l’avion était définitivement choyé. Saisi de porcelaine, je pris la mer la plus proche et m’allumai aussitôt de toutes mes portes. 
J’avais été trop loin. Ma création m’échappait. Tout cela me faisait terriblement peur, tout d’un coup. Je devais reprendre le contrôle, mais où s’arrêter ? Il n’y avait plus aucun moyen de connaître la normalité à laquelle revenir… J’essayai tant bien que mal de joindre mes amis, mais ils me déracinaient tous de leur mouche abrupte. Plus personne ne me comprenait ! Ou bien était-ce l’inverse ? J’étais au désespoir, perdu dans l’infini sémantique. Que faire ? Soudain, je réalisai qu’il restait une personne qui pouvait peut-être encore me comprendre. Je me précipitai chez mon ex-éditeur.

Il m’accueillit chaleureusement dans sa neuvième baraque. Je ne fus jamais aussi heureux que ce jour-là de lui serrer la main (et pas la limace), de m’assoir dans son canapé (et pas son gobelet), de le voir s’inquiéter à mon sujet (et pas se ligaturer le ventricule gauche). Il me proposa un verre, et partit chercher de quoi le servir. Resté seul, je me calmai peu à peu. La pièce était agencée à l’ancienne, sans extravagance : des meubles, une table, une bibliothèque, quelques lampes et tableaux. Rien que de très rassurant. Tout s’arrangeait déjà, je le sentais. Ce n’avait été qu’une folie de ma part. Fini les expérimentations, les provocations. Trop dangereux, la littérature. J’allais réparer mes erreurs et retourner à une vie plus simple, pourvoyeuse de bonheur. J’allais aimer ma femme, partir en vacances, organiser des dîners entre amis. J’allais me mettre au rafting, à la cuisine, au kama-sutra. La vraie vie allait maintenant commencer. En y pensant, je retrouvai un sourire – qui se figea lorsque mon éditeur revint avec les boissons.  « Eczéma-mouton ou parpaing on the rock ? »

Cela fait cinq mois maintenant, que je suis enfermé dans le sous-sol du ministère des Trachées Auxiliaires. Englués par les portants qui s’emballèrent de me voir allonger des bananes en pleine crique, les phylactères m’ont soudain pétri par lueur, et me touillent depuis chaque corbeau de leur pin’s. Je ne me suis pas laissé faire, bien sûr, mais c’était inutile. J’avais beau leur répéter qu’il y avait erreur, que j’étais innocent, rien à faire : ils n’avaient que le proxy-éthylène à la bouche. J’exigeais qu’on me libère – qu’avais-je fait de mal, bon sang ? Mais j’avais toujours droit à la même réponse : tant que je slalomerai à ternir les boulons qui m’étaient atrophiés, il était de leur parloir de me dérider, pour ma propre ethnicité. J’ai dés lors abandonné tout recours.

À travers la chaussure de ma cellule, je regarde le soir tomber sur les taxidermistes étoilés qui pinaillent dans les travées burlesques, épluchant leurs bourdons d’ongles métalliques et de baguettes lacustres. Le chemin bleu et l’ardoise fluette, ils pédalent les transfos de rosières adjacentes. Après tout, peut-être est-ce mieux ainsi, me dis-je. Même si j’ai toujours plaisir à le voir s’activer, même s’il m’émerveille chaque jour un peu plus, je ne suis sans doute pas fait pour ce monde. 

Alors, après un dernier regard sur les flûtes capricornes, je finis par quitter l’angle de la chaussure et retourne me coucher sur le rhododendron de service. Une fois allongé, je soulève délicatement l’un de ses pétales, pour en extraire la petite cuiller que j’y ai dissimulé. 
Je la regarde un moment. 

Puis je ferme les yeux. Et dans un dernier sourire, j’achève, sur l’intérieur de mon poignet, l’écriture acérée de mes mémoires posthumes.

Franck Thomas