Sans complaisance

Regarder longtemps la nuit tomber.
Chaque jour, gratter entre les nuages

pour chercher ce qui manquait hier.
Laisser le regard balayer le crépuscule,

n’en retenir qu’un point et le fixer.
Tourner autour sans complaisance.

Lui tirer les vers du nez.

Google News Story 31/10/17

Prendre les cinq premiers titres du jour sur google news et tenter d’en faire une historiette.

Les titres du jour à 9h38 :

  • Perpétuité requise contre le frère du tueur (Merah).
  • L'embellie de la croissance française se confirme.
  • RER A : aucun train ne circulera entre Auber et La Défense ce mardi.
  • Catalogne : Puigdemont, menacé de poursuites pour «rébellion», serait à Bruxelles.
  • Dérèglement climatique : la santé mondiale en danger.


GOOGLE NEWS STORY – 31 OCTOBRE 2017 


Carles Puigdemont est heureux ce soir. On est dimanche, il est devant la télévision de la chambre 103 de l’hôtel Le Plaza à Bruxelles et il exulte, saute comme un cabri sur l’épaisse moquette rouge.
Gerone, ville catalane dont il est le maire, vient de battre le Real Madrid, 2 à 1 !
Comment ne pas y voir un signe ? Comment ne pas se raccrocher à ce résultat ? Y croire encore, croire qu’il pourra revenir en Catalogne en vainqueur.

En attendant, il est bloqué dans cet hôtel au moins jusqu’à mardi. Après il faudra qu’il parle à ses concitoyens, qu’il réponde aux poursuites qui sont engagées contre lui. Sa défense se prépare fébrilement. Accompagné de se plus proches collaborateurs venus le rejoindre dans sa chambre, il échafaude le plan de communication :

- Ça va être chaud ! lance Thomas.
- Non, ça va le faire, s’enthousiasme Juan, c’est pas comme si tu risquais perpète comme le frérot à Merah ! hein, Carles ?

Carles lève les yeux au ciel, se dirige vers le petit frigo près de son lit, en sort quatre canettes de bière et les pose sur la table de réunion.

- Bois un coup, Juan, au lieu de raconter des conneries.
- On leur a bien mis au Real, hein les gars ! s’extasie Felipe en s’allongeant sur le lit du gouverneur. On va gagner, c’est sûr !
- Tu peux te lever de mon lit s’il te plaît !
- Oui, oui, ok ! Sois pas relou ! T’es même plus gouverneur, aujourd’hui !

Carles sourit face à la légèreté de ses sbires. Puis demande à Thomas d’écouter le discours qu’il a préparé. 

- Ok je t’écoute, Carles, fais péter !
- Sois sérieux, Thomas, c’est une sorte de répétition pour mardi, ok ?

Thomas s’assied face à Carles, un calepin posé devant lui, un stylo d’une main et sa bière de l’autre.

Très chers compatriotes, très chères compatriotes,

Nous avons devant nous de grands défis pour la Catalogne indépendante mais aussi pour la Catalogne dans l’Europe. Sachez que je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour relever ces défis. Il y a de nombreux signes encourageants qui nous prouvent que nous pouvons réussir, ensemble. La croissance économique repart comme nous le montre l’embellie durable que connaît la France depuis plusieurs mois. Le dérèglement climatique qui menace la santé mondiale, paradoxalement, est une chance. Il va nous permettre de relancer l’économie verte et le secteur de l’industrie bio, de mettre en place des plans sur le long terme, créateurs d’emplois et donc de croissance…

- Putain, Carles, tu nous parles pas de nous, là ! Tu bavasses comme si t’étais déjà président de la Catalogne ! Oh, mon vieux, ils t’ont foutu dehors ! Tu te rends compte ou pas ?
- Thomas a raison ! Tu es à côté de la plaque. Pourquoi tu nous parles de la France ? Tu fais une revue de presse ou quoi ? Attends, bouge pas…

Juan balaye les informations sur son téléphone.

- Tiens, j’ai ça aussi : « Aucun RER ne roulera mardi entre Auber et La défense ». Tu veux pas caser cette info dans ton discours, tant que tu y es !

Carles ouvre une autre canette nerveusement. En renverse la moitié sur la table. La mousse s’étale, vient grignoter les pages du discours, le noie complètement.

- Ok, les gars. On fait quoi alors ?
- On boit après on verra ! crient les trois conseillers en même temps.
- ¡ salud !


Un sourire

Un sourire éclaire la rue,
son pas est sûr, son corps robuste.

Il efface une ombre, part à cloche-pied,
corrige sa trajectoire, tombe

et se relève aussi vif qu’hier
aussi déterminé à ralentir

la nuit et son coupe-gorge.

Google News Story 30/10/17

Prendre les cinq premiers titres du jour sur google news et tenter d’en faire une historiette.
Les titres du jour à 9h15 :

  • Le trouble du monde associatif et religieux musulman face à l'affaire Tariq Ramadan.
  • Réforme de l'université: vers une sélection qui ne dit pas son nom ?
  • La SNCF mise en cause dans l'accident du TGV d'Eckwersheim.
  • Haute-Saône: disparition inquiétante d'une joggeuse de 29 ans.
  • EN DIRECT - Le procès Merah à l'heure du réquisitoire.


GOOGLE NEWS STORY – 30/10/17


Alexia a chaussé ses baskets roses, mis son short noir et son gilet rouge. C’est samedi vers neuf heures qu’elle s’élance sur les bords de Saône pour son jogging matinal.
Il fait frais. C’est troublant cette fraîcheur soudaine alors qu’il y a encore quelques jours l’été semblait s’être installé jusqu’à noël. Elle a bien fait de prendre son gilet.

Quand même, c’est troublant, les jours qui défilent, les saisons qui s’empilent sans qu’on ne puisse rien y changer. Tout avance, pourtant Alexia a du mal à se retrouver dans ce mouvement.
Il n’y a personne sur la berge, des kilomètres de vide à perte de vue, personne d’autre qu’elle, qui court. Elle a le sentiment que c’est le paysage qui défile, que c’est le fleuve qui court à côté d’elle et non pas elle qui avance. C’est troublant. Un peu comme quand vous êtes dans une gare, installé dans un train, et que le train voisin démarre. A ce moment-là, vous avez l’impression que c’est le vôtre qui recule. C’est troublant comme elle a souvent l’impression de reculer.

Le monde est troublant en général, se dit-elle, tout en regardant l’eau du fleuve la dépasser. Chacun d’entre nous, enfermé dans sa sphère, subit le trouble des autres. Ces autres morceaux de vies, faits divers ou de société, tombent pêle-mêle sur les téléscripteurs modernes et forment ce grand fleuve vaseux.
La SNCF est mise en cause dans l’accident d’un TGV, c’est troublant. Tariq Ramadan crée le trouble dans sa propre communauté qui reste silencieuse, pétrifiée par le flot des révélations. L’université admet ses étudiants à partir de critères troublants ; certains y voient un nouveau barrage érigé sur le grand fleuve de l’éducation. Le frère de Mohammed Merah comparaît devant la justice pour un réquisitoire troublant, plusieurs années après le drame, comme si le temps n’avait pas avancé, comme si Abdelkader Merah avait pris place dans le train qui recule.

Alexia recule, Alexia court dans le vide, Alexia est sur le quai à regarder le train du fleuve qui ne s’arrête jamais.
Alexia ne reviendra pas de son jogging. A midi, samedi 28 octobre, son mari déclare sa disparition. Depuis, l’eau de la Saône est encore un peu plus trouble.

Trop tôt

Le vent tire le tapis
sous les pieds du ciel,

deux nimbus en défense
s’effondrent sur eux-mêmes.

Un cirrus tente l'espace mais,
dans le repli d’une ombre,

les goélands brament déjà
la fin de la partie.

Il est vraiment trop tôt
pour recevoir la nuit.

Google News Story 29/10/17

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Les titres du jour à 9h11 :

  • Pour Wauquiez, il y a une « haine de la province » chez Macron.
  • En Catalogne, le camp du maintien en Espagne veut se faire entendre.
  • Villejuif, un jeune homme fait une chute grave du toit d’un métro.
  • Réglez vos montres, on est passé à l’heure d’hiver cette nuit.
  • Pas-de-Calais : un motard  flashé 156 fois par le même radar… en un an.


GOOGLE NEWS STORY – 29 OCTOBRE 2017

« La vie est un songe » disait Pedro Calderón. Les Catalans vivent-ils dans un songe ? Au beau milieu d’un rêve éveillé d’une indépendance qui demeurera virtuelle ? Quoi qu’il en soit, les positions se rééquilibrent et le camps du maintien de la région dans le giron espagnol gagne du terrain. 

Illusion ou réalité, Calderón aurait bien du mal à démêler l’écheveau. Sigismond a aujourd’hui plusieurs visages, bien pâles quant à l’avenir du royaume. Pendant ce temps, en France, le roi Macron ne se pose pas tant de questions métaphysiques et ce ne sont pas les roquets comme le sieur Wauquiez, à la bave coulant sur les chaussures à l’idée d’être dans cinq ans calife à la place du calife, qui semblent l’inquiéter. Même si le duc LR ne manque pas de fiels pour aller détrôner l’auguste roi, allant jusqu’à faire passer la macronie pour une vulgaire caste germanopratine. 

La vie est un songe et parfois un cauchemar. A tant palabrer sur tous les toits de France et de Navarre, parfois, on tombe de haut. La jeunesse se hisse sur les toits du métro pour mieux chuter. Un rêve de toute puissance qui échoue, le royaume d’un jour pour les plus désaxés. Alors, lorsque le peuple ne comprend plus rien à l’autodétermination de chacun, c’est la folie qui répond. On souhaite toujours monter plus haut, on veut aller toujours plus vite au mépris de toutes les lois. On cherche l’adrénaline juchés sur des bêtes mécaniques jusqu’à parcourir des centaines de kilomètres en moins d’une heure. On espère gagner du temps. On s’invente même des heures irréélles en reculant nos horloges.

La vie est un songe, il faut nous éveiller.

Chanson douce

Une chanson douce, un peu désuète, descend dans la rue. C’est un air entraînant dont peu de gens résistent à fredonner la ritournelle.

On sifflote comme des passereaux au coucher du soleil, on tape du pied en cadence, on fait un peu de yaourt avec les paroles, parce que toujours la langue baragouine quand la musique est sucrée et un peu vieillotte.

Un seul reste impassible. Peut-être lui manque-t-il un peu de douceur, un peu de désuétude ?

Google News Story 28/10/17

Prendre les cinq premiers titres du jour sur google news et tenter d’en faire une historiette. 

Les titres du jour à 10h03 :

  • La Catalogne se réveille sous tutelle, l'Espagne divisée.
  • Changement d'heure : la France passe à l'heure d'hiver.
  • Aulnay-sous-Bois : 9 mois après, Théo "va mieux".
  • Dossiers JFK : un assassinat qui fascine toujours, 50 ans plus tard.
  • États-Unis : premières inculpations dans l'affaire russe.


GOOGLE NEW STORY – 28 OCTOBRE 2017


Théo va mieux. Quelques mois après son agression par des agents de Police, dont l’un d’eux est soupçonné de l’avoir violé, il reprend lentement goût à la vie. Il veut que justice soit faite, pour en finir avec cette histoire. Théo a repris un travail à mi-temps, tente de vivre comme il vivait avant. 

Ce matin, à Aulnay-Sous-Bois, la brume coiffe les immeubles d’en-face. Un soleil baveux la surplombe, un soleil fatigué qui se couchera une heure plus tôt à partir de demain. La nuit prendra bientôt les immeubles dès 18h, dès qu’il revient du boulot. Théo regarde ce ciel brouillon, cet automne qui s’installe et ça lui file le cafard. Son frère organise prochainement un rassemblement sur les lieux du drame. Il va encore falloir se battre pour arriver à se faire entendre, pour disperser la brume bureaucratique et judiciaire, pour qu’on puisse enfin regarder la vérité en plein soleil, sans se brûler les yeux. 

Depuis l’agression, Théo n’entend plus le monde. Il écoute rarement les informations, il a tant à faire pour remonter la pente, qu’il prête peu d’attention à la vie autour de lui, aux évènements autres que ceux qui le touchent dans sa vie quotidienne.
Il s’est mis à lire, essentiellement des polars ou des livres fantastiques. Il vient de finir « 22/11/63 » de Stephen King où l’auteur revient sur l’assassinat de JFK. Il a beaucoup aimé cette histoire dans laquelle il a pu voyager, revenir en 1963, faire des allers retours entre le passé et le présent. Grâce au talent de l’auteur, il a oublié durant quelques heures son quotidien. Alors quand il entend à la télévision qui tourne à vide la plupart du temps, – elle est allumée pour qu’il y ait une présence, un fond sonore dans l’appartement, pour qu’il se sente moins seul – lorsqu’il entend que cette histoire d’assassinat revient à la une, il s’assied devant le poste et écoute les derniers rebondissements.
Le présentateur du JT aborde rapidement le sujet comme s’il faisait le pitch d’un roman et Théo a l’impression de prolonger sa lecture dans la vie réelle, du moins dans la représentation du réel que le journaliste veut bien lui donner.

Les sujets s’enchaînent. Aux États-Unis, il n’y a pas que le dossier JFK qui intrigue. L’affaire de l’ingérence russe dans la dernière campagne présidentielle ébranle plusieurs personnes importantes. On ne cite pas de noms mais on promet que des têtes vont tomber. Théo, lui, depuis neuf mois, ne voit qu’un seul visage, qu’une seule tête qu’il voudrait voir tomber, celle de son agresseur. 
Le journaliste n’a pas grand-chose à dire de plus sur ces prétendues révélations alors ça zappe encore pour passer à un sujet sur l’Espagne qui désormais s’englue dans la division. On parle de mise sous tutelle de la Catalogne. Théo ne s’est pas très bien ce que cela veut dire. Il remarque juste que tout ce jargon juridique l’étouffe, que depuis son agression, on l’embrouille à coups de termes, de phrases, de concepts alambiqués, que tout ce langage n’est manipulé que pour masquer encore un peu plus la vérité. 

Le JT du matin se termine par la météo, comme d’habitude. Théo regarde les gros nuages sur la carte qui vont bloquer la région parisienne toute la semaine prochaine. Ils ressemblent à ceux qui persistent dans sa tête.
Le présentateur lui souhaite une bonne journée, lui dit qu’il aura le plaisir de le retrouver demain, à la même heure. Il sourit. Il espère que, demain, on parlera de lui dans le poste.

Google News Story 27/10/17

Prendre les cinq premiers titres du jour sur google news et tenter d’en faire une historiette. 

Titres du jour à 9h10 :

  • Macron sous pression en Guyane.
  • Journée décisive en Catalogne, menacée de perdre son autonomie.
  • Air Cocaïne : Christophe Naudin condamné à 5 ans de prison.
  • 22 novembre 1963 : le mystère Kennedy vraiment enterré ?
  • Sud-Ouest: plusieurs cas de noyades, un homme porté disparu.


GOOGLE NEWS STORY – 27 OCTOBRE 2017


Un vendredi matin comme un autre sur la plage du Vieux-Boucau, station balnéaire des Landes. Le monde marche sur trois pattes, tousse un peu mais les touristes sont déjà là à longer l’océan. Des températures très élevées pour la saison aident à oublier, ou du moins dispersent au large les informations qui tombent une à une comme tous les jours, avec leur lot de chagrins et de peurs.

Hervé fait son jogging quotidien. Il est sorti à huit heures, accompagné de son chien. Tandis qu’il trottine, il pense à ce jeune homme de vingt ans disparu hier, ici même. La vie ne tient à rien, se dit-il. Le chien semble aussi affecté par ce drame. Il jappe anormalement, lui passe entre les jambes, l’empêche de courir.
Quelque peu essoufflé, il s’arrête un instant et contemple le lever du soleil. 
Hervé a quarante ans, fait du sport régulièrement, ne fume pas, ne boit pas. Mais aujourd’hui, comme son chien, il sent qu’il en a plein les pattes. Il s’assied en tailleur près des vagues, l’eau et le chien lui lèchent les baskets. Cette boule de poils a envie de jouer. Hervé se saisit d’une branche à portée de main puis la lance au cabot qui s’élance comme une furie sur la grève.

L’image du jeune homme noyé se confond avec celle de l’océan qui déploie d’immenses rouleaux poussés par un vent qui grossit au fil des minutes. A chaque lame qui retombe, Hervé croit voir le pauvre garçon sortir des eaux hurlantes, comme s’il pouvait vraiment revenir d’entre ces grandes mâchoires. L’océan, cet ogre jamais rassasié, dévore tout. Le bon comme le mauvais.
Puis ce sont les images de son frère qui reviennent flotter au-dessus de l’écume. Des années qu’il ne l’a pas vu. Voilà un homme qui aurait pu sauver ce gamin, s’il n’avait pas mal tourné. En 2015, Christophe, après avoir été impliqué dans une sombre histoire baptisée « Air cocaïne », a été incarcéré à Saint-Domingue. Dès lors, il n'a plus eu de nouvelles. Il ne le verra plus. Un océan de cupidité l’a emporté à jamais.

Le chien tourne autour d’Hervé, le petit bois flotté dans la gueule, et la mélancolie n’arrête pas de faire des bonds dans l’océan. Hervé est seul, terriblement seul. 
D’habitude, il s’accommode de sa solitude, mais ce matin les vagues sont trop hautes. Son frère est en prison, sa femme l’a quitté pour un Américain et il n’a pas d’enfants. Il ne lui reste que son père et sa mère, séparés depuis vingt ans. Contrairement à lui, tous les deux sont engagés politiquement, de vrais activistes qui ont trouvé un sens à leur vie. Mais il n’a plus vraiment de contact avec eux. Son père vit en Guyane où il est à la tête d’un syndicat influent. Aujourd’hui encore, il se bât pour son peuple comme un beau diable. Il obtient de temps à autres quelques nouvelles par la presse lorsque la situation là-bas intéresse les métropolitains, comme dernièrement lors de la visite sur le territoire du président Macron.
D’ailleurs, la dernière fois qu’il l’a eu au téléphone, c’était juste après les élections présidentielles, il lui a prédit que Macron finirait mystérieusement assassiné, comme Kennedy et qu’on n’aurait pas fini d’en entendre parler.

Le chien vient planter son museau dans le dos d’Hervé. Comme s’il souhaitait qu’il se lève, il lui donne des petits coups de tête. Hervé sourit et se redresse. 
Faudrait que j’appelle maman, pense-t-il, c’est encore elle qui me comprend le mieux. Après le divorce, elle est retournée en Catalogne, son pays natal. Ce n’est pas très loin d’ici mais il ne la voit pas plus que son père. Un fossé générationnel qu’Hervé n’est jamais arrivé à combler. Puis elle aussi est très occupée, surtout ces derniers temps avec les nouvelles velléités d’indépendance de la région. Ils veulent l’autonomie alors que lui voudrait arriver à rassembler ses esprits.

Le soleil a grimpé dans le ciel et quelques baigneurs font fi du drame d’hier en nageant bien trop loin des côtes. Hervé a repris sa course en petites foulées. Le jeune homme d’à peine vingt ans ne reviendra pas, son corps pourrira dans l’océan. Il ne connaîtra jamais la Catalogne indépendante, ni le sort réservé à Macron, pas plus que l’avenir de la Guyane française ; pour ce qu’il devait en avoir à faire, des histoires du monde.

Entre deux sonnets

Dans la rue, il récite par cœur des poèmes sortis du classeur de son génie où il range par ordre de candeurs les meilleurs vers à déclamer aux passants interloqués.
Eux, ils tracent leur chemin, soudain apeurés par cet agité de la cavité.
Entre deux sonnets, de sa grosse voix il les charrie puis rebondit à ces portes fermées par un sourire édenté qui en dit long sur l’épaisseur de son cœur.

Google News Story 26/10/17

Prendre les cinq premiers titres du jour sur google news et tenter d’en faire une historiette. 

Les titres du jour à 8h54 :

  • L'Assemblée nationale vote la hausse de la CSG après d'intenses débats.
  • Banques: les clients en difficulté financière assommés par les "frais d'incident".
  • Fabienne Boulin : "Je veux, comme disait mon père, 'que les salauds ne gagnent pas'".
  • Sugar babies : des rencontres ou de la prostitution ?.
  • À Dallas, sur les traces du président Kennedy assassiné.


GOOGLE NEWS STORY - 26 OCTOBRE 2017


C’est aujourd’hui qu’on apprend le vote à l’assemblée nationale de la hausse de la CSG.
Marc a encore le nez dans son café à compulser sur son smartphone l’état de son compte en banque.  L’application mouline pour faire la mise en jour. Alors qu’il a les yeux rivés sur la roue dentelée qui n’arrête pas de tourner, c’est pile à cet instant que l’information lui parvient par une notification diffusée sur un petit bandeau, en haut de l’écran : la CSG, la Contribution Sociale Généralisée, va augmenter.
Et une ponction de plus, pense-t-il, lorsqu’enfin les dernières opérations s’affichent. Il jette un coup d’oeil au solde. Ne s’étonne pas qu’il soit négatif. Il balaye les lignes d’abord rapidement comme on balaye son fil Facebook puis les remonte une à une : prélèvement de son forfait mobile, de son assurance pour l’appartement puis celle de sa voiture, des débits CB divers et des frais d’incident. Encore des frais. Il fait rapidement le compte à l’aide de l’onglet qui regroupe les opérations par catégories. Cinq cents euros de frais bancaires, rien que pour cette année : frais d’impayés, bien sûr mais aussi une série de prélèvements pour des garanties dont finalement il ne profite jamais.
Et une ponction de plus ! Les frais sociaux généralisés, se dit-il.
Toutes ces ponctions se généralisent et augmentent. Ces salauds de banquiers n’arrêtent pas de s’enrichir sur le dos de leurs clients. C’est vieux comme le monde, ça ne s’arrêtera qu’avec lui.
« Je veux, comme disait mon père, 'que les salauds ne gagnent pas' ». Personne ne veut ça, bien sûr. On souhaite tous plus de justice, c’est un vœux pieux mais on s’y tient sinon à quoi ça sert de vivre. 

Marc bascule d’un trait le fond de son café froid, ce qui a pour effet de renforcer son amertume. Avant la douche, il fait un tour sur son fil Twitter en quête d’informations plus réjouissantes. Il cherche sous des hashtags « légers » quelque chose qui pourrait lui faire oublier un instant sa vie et ses problèmes financiers récurrents. Un clic sur #SugarBabies parce qu’il est faible et que ça fait bien longtemps qu’il n’a plus goûté à des chéries en sucre. Bien mal lui a pris lorsqu’il découvre sous ce mot-clé tout un fatras de posts aussi écoeurants les uns que les autres : photos de vieux dégueulasses accompagnés de bimbos décérébrées, injonctions des uns, insultes des autres, mafia organisée, railleries d’adolescents prépubères et contre-attaques de pseudo-intellectuels qui semblent découvrir l’abjection du monde. On est en train d’entrevoir qu’un site web  « ayant pignon sur rue » héberge sans vergogne tout un réseau de prostitution. 
Pris par un dégoût soudain, le café remonte le long de son œsophage aussi vite que le rebond d’un sauteur à l’élastique. L’envie de vomir le saisit et il se précipite vers l’évier de la cuisine pour y cracher une bile marronnasse.

Une bonne journée de merde se dessine.

Sous la douche, les pensées affluent dans le désordre, une accumulation d’ombres qui planent sur lui depuis trop longtemps. Il n’aime définitivement pas l’époque dans laquelle il vit. D’un côté un système qui broie, de l’autre une société décadente où les pires travers continuent de se perpétrer sous couvert de la sacrosainte loi de l’offre et de la demande, autrement dit de l’argent et du sexe.
L’eau coule sur Marc comme une désillusion, lui qui a cru au rêve américain, qui est même parti à Dallas il y a plusieurs années pour tenter sa chance, comme on dit. Parce que l’Amérique, à l’époque, était encore vue depuis la vieille Europe comme un eldorado.
Dallas l’avait broyé. Cette ville morte, engluée dans le souvenir d’un président assassiné, ne faisait plus rêver personne.
A la sortie de la salle de bain, encore embué de son désenchantement ricain, il apprend que, désormais, la ville, sa ville chimère, retourne son passé comme un vieille chaussette. On y organise des circuits touristiques, parades grotesques où toutes les thèses complotistes sur ce drame vieux de cinquante-quatre ans peuvent s’épanouir.

Oswald n’était pas seul, bien sûr, comme les « sugar daddies » n’agissent pas sans banquiers occultes, et la CSG contribue au rebond national du café dans la glotte. On nous ment, on nous spolie, on nous vole l’information !
C’est le mensonge social généralisé.

Google News Story 25/10/17

Prendre les cinq premiers titres du jour sur google news et tenter d’en faire une historiette. S’il y en a d’autres, la série s’intitulera : Google News Story

Voici les titres du jour à 10h37 :

  • Bras de fer en Europe sur le glyphosate.
  • Procès Merah : les témoignages poignants des parties civiles.
  • 10 choses à savoir sur Christophe Castaner, futur patron de La République en Marche.
  • Un mineur se tue après être monté sur le toit d'un métro à Paris.
  • Disparition de Maëlys : violent accrochage entre la justice et la gendarmerie.


Google News Story - 25 octobre 2017


Tandis que le bras de fer sur le glyphosate s’intensifie en Europe, Jean n’en a rien à faire et continue de traiter son jardin avec le reste de Roundup trouvé au fond du garage. Il asperge copieusement autour de ses plants de pommes de terre. C’est un matin ordinaire dans la banlieue de Toulouse, calme et ensoleillé. Même chaud pour une fin octobre. C’est ce que lance Lucille lorsqu’elle sort de la cuisine pour rejoindre Jean dans le jardin avec un plateau et deux cafés accompagnés de langues de chat.
- Tu devrais arrêter avec ce produit. Paraît que c’est dangereux !
- M’en fous. Te rappelle que j’aurais pu crever sous les balles de Merah en 2012, alors ce sont pas les patates qui vont me buter.
- Arrête de ressasser tout ça, Jean.
- Comment veux-tu ? Voilà qu’ils en remettent une couche avec le procès de son frère maintenant. J’en peux plus !
- Oui, oui, allez, arrête-toi un peu et bois ton café.

Jean finit son rang, pose son pulvérisateur sous le tilleul et vient s’installer avec Lucille autour de la table où le café fumant dégage son nez de l’odeur âcre du désherbant.

- Tu vois, je pensais avoir oublié mais…
- Oui, on n’oubliera jamais, Jean. C’est comme l’histoire de la petite Maëlys. Tu imagines les parents ? Ils n’oublieront pas. Tu peux en être sûr. Ils peuvent même plus compter sur la police ou la gendarmerie, ils se tapent dessus maintenant pour savoir quels sont les plus nuls dans cette affaire.
- Rhaaa ! Fiche-moi la paix avec ça. Tu crois que j’en ai pas assez dans la tête. Sont même pas capables d’arrêter un kidnappeur, alors tu penses que ces putains de djihadistes, ils peuvent courir !
- Mais ça n’a rien à voir, Jean ! Tu dis n’importe quoi. Prends une langue de chat…
- Comment ça, ça n’a rien à voir ? Tout a à voir avec tout. Moi j’dis. Comme ce jeune à Paris qui est monté sur le toit d’une rame de métro et s’est pris un pont en pleine gueule. Tu crois quoi ? Eh bien c’est un de ses djihadistes qui voulait faire sauter tout le monde. Tu verras qu’on apprendra qu’il portait une ceinture d’explosifs qui n’a pas fonctionné.
- Tu vois le mal partout, Jean. Tu veux un autre café ? Moi, je crois que Macron fait de bonnes choses dans ce domaine. On est mieux protégés quand même.
- Mieux protégés, tu plaisantes ? Une équipe de glandus oui !
- T’as qu’à voir l’autre là, son larbin, comment il s’appelle déjà ?
- Castaner ?
- Oui, c’est ça ! Eh bien on n’est pas sortis de l’auberge avec un gars comme ça qui roucoule tout le temps.
- Moi, je l’aime bien, Castaner. Puis il a l’accent du sud. C’est bien qu’on ait des gens d’ici qui nous représentent au niveau national, ça change des parigots.
- Alors ça ! C’est un argument !  D’abord, il est originaire de Manosque pas de Toulouse. Enfin, bref, je retourne à mes patates !
- Tu ne finis pas les langues de chat ? 
- Non.

Jean se lève, embrasse Lucille sur la joue, lui lâche un sourire rapide et narquois.

- Il te plait ce Castaner hein ? Avec sa petite barbe poivre et sel, il t’a tapé dans l’oeil.
- Tu es bête ! Ne te lèche pas les lèvres, chéri ! Tu as un peu de bleu de Roundup autour de la bouche. Le glyphosate, tu sais, c’est moins voyant que les djihadistes mais ça tue pareil.


Savoir-vivre

Savoir-vivre.

Fixer longtemps le ciel clair
puis détourner les yeux

sans rien attendre d’autre
que la nuée de mouches

émues à la surface de l’iris
par la lumière trop vive.

Laisser vagabonder
sur le bout de son nez.

Recommencer.

Sans tain

Le soleil frappe la mer
à rendre aveugles les jours
qui filent entre les vagues

Un miroir sans tain
derrière lequel la brume
déforme cet automne revenu

lécher les pieds du monde
où roule une parole molle,
une pudeur à dire sa vacuité.

Oasis

Sous le ciel gris,
le silence a pris une autre couleur,

celle d’un désert
où l’oasis tient à l’attente

d’une seule parole de toi
avant qu’il ne pleuve.

Mot codé

Un secret s’échange entre deux portes et deux enfants aux regards complices. Conciliabule à la sortie de l’école où chacun est prêt à taillader le poignet de l’autre pour sceller l’amitié, à la vie à la mort.

La mère sort sur le seuil. Retenu entre ses jambes, l’enfant criera un mot codé à son ami qui fuit, un mot dont eux seuls connaissent la signification. Rien qui ne parle directement du petit sachet suspect tombé dans la rue.

Perméable

La pluie colle aux joues
du jour sans vraiment tomber.

Elle réveille quelque chose
d’infiniment perméable,

une invisible nécessité
d’éponger le ciel avec nos mémoires

pour laisser nos peaux
à la porosité d’aimer.

Vous avez toujours vécu dans cette maison

Vous avez toujours vécu dans cette maison.

Les murs en gardent le souvenir. Des portraits de ton père et de ta mère enlacés sont exposés dans toutes les pièces, dans le salon, dans ta chambre, dans la cuisine… Plusieurs époques s’enchaînent sur ces photographies encadrées avec soin. On peut les voir jeunes en vacances avec, en arrière-plan, de larges plages de sable blanc ou au sommet d’une montagne enneigée ou encore devant un décor de savane africaine où ils semblent poser pour une carte postale. Ils sont partout, jusque dans les toilettes où sur la porte, côté intérieur, tu as collé un poster d’eux quasiment grandeur nature. Ton père et ta mère sur pieds face à toi accroupi qui les regardes comme des dieux.
On les trouve aussi sur des reproductions grand-format, un peu plus âgés puis vraiment vieux, assis et toujours serrés l’un contre l’autre, dans le canapé du salon sur lequel encore aujourd’hui, tu t’assieds en réajustant les vieux coussins et en songeant à eux, à leur absence, au vide qu’ils ont laissé dans cette maison.

Absence qu’il faut oublier car pour toi ils sont toujours présents entre ces murs. C’est ce que tu as dit le jour où tu as entrepris de sortir tous les albums de la bibliothèque et de retirer chaque cliché de leur protection plastique qui les isolait du temps. Tu les as fait agrandir, retoucher, encadrer par un professionnel en ne lésinant pas sur la dépense. Des cadres en bois précieux, des agrandissements de qualité à partir des négatifs que ton père prenait soin de ranger à la fin de chaque album. 
Aujourd’hui, la maison ressemble à un mausolée. D’ailleurs, il n’est pas rare que tu allumes quelques bougies que tu disposes sur les vieux meubles juste sous les photos. Leurs visages s’éclairent alors comme s’ils sortaient de tombe pour hanter tes soirées. Toi, tu préfères dire que le mouvement des flammes les réanime et les fait revenir s’asseoir à tes côtés, sur le canapé.

Vous avez toujours vécu dans cette maison.

Sans eux, elle n’a plus aucune utilité, plus aucun sens. Sans eux sur les murs, tu ne pourrais plus y vivre. Tu répètes cela à toute personne qui entre dans la maison, effaré par l’omniprésence de tes parents. Des photos par centaines qui masquent jusqu’à la couleur des murs, photos glaçantes, photos sur lesquelles le regard de tes parents semble suivre chaque mouvement dans la pièce comme s’ils étaient eux-mêmes surpris de se trouver là, dupliqués jusqu’à l’infini. Cette situation avoisine la démence. Cette mise en scène du souvenir portée à son paroxysme inquiète ton entourage qui ne comprend pas ton comportement.

Tu les laisses dire. Ils ne peuvent pas comprendre ton attachement à eux. Ils ont leurs parents, eux encore. Ils ne savent pas combien ça fait mal d’être orphelin.
Pourtant, on n’a jamais retrouvé une seule photo de toi dans les albums désormais tous vides et crevés dans le bas de la bibliothèque. Aucune photo de toi, le fils bien-aimé qui se dit gardien de la mémoire de ses parents. Pourquoi ? Jamais tu ne t’es posé cette question qui représente ici la seule absence notable : toi.

Tu as toujours vécu dans cette maison.

Jazzy

La mouche tourne dans le salon
sous la voix velours d’Ella.

Dehors le jour glisse
sur le trottoir

en regardant une ombre
grignoter le mur.

Armstrong prend la mouche
et le refrain à Ella.

Le soir avale l’ombre
au dernier coup de cymbale.

Sans faire appel

Ce matin j’ai vu un espoir traverser la rue,
sans regarder ni à droite ni à gauche.

Il avait les yeux clairs,
le corps en avant et le pas rapide.

Dans l’allure, l’envie d’en découdre,
d’enfin passer d’un point A à un point B.

D’en finir avec l’alphabet du doute.
D’attacher chaque lettre à sa volonté.

D’un trottoir à l’autre, il a épelé son nom
sans se tromper,

sans faire appel aux souvenirs.

L'oisillon

L’étau se resserre sur cet oiseau perché sur le lampadaire. On pourrait presque entendre, camouflé sous ses ailes, le battement sec de son cœur. La peur le paralyse et s’insinue jusque dans son pépiement qui produit des ratés suivis de silences inquiétants.

Je ne donne pas cher de son bec d’oisillon lorsqu’à l’heure précise où le néon dans son grésillement sifflera la fin du jour, le majestueux goéland apparaîtra dans le ciel sanguin planant jusqu’à lui pour le déloger manu militari de son trône.

C'est l'heure

C’est l’heure du passage du vent
par le chemin qui revient de la plage
où les gens du dimanche baissent
les manches et les visages.

C’est l’heure ordonnée par la lune
de ranger la lumière dans les sacs
jusqu’à dimanche prochain
si l’été indien veut bien.

Un air disco

Un petit avion à hélice trotte dans le ciel dans un bourdonnement de frelon alors que le bébé du voisin babille sur un air disco que son père fredonne au balcon.

L’après-midi est aussi léger qu’un poisson rouge sur la tapisserie d’une chambre d’enfant, si aérien que même les nuages bas se mettent à sourire.

Parution de la revue La Piscine n°2

L'aventure continue avec Louise Imagine, Philippe Castelneau et Alain Mouton.
Très heureux de vous présenter ce nouveau numéro sur le thème "incidences, coïncidences".

Une revue littéraire et graphique au format 21 x 27 cm que nous avons voulu de qualité avec couvertures sur offset 250g/m², 72 pages intérieures offset 120g/m², dos carré cousu et présentée sur deux faces à lire tête-bêche. Deux parties donc, l'une présentant textes et photographies sur des pages en couleur, l'autre sur des pages en noir et blanc.

Voici la présentation du numéro :
Connexion et pouvoir de la pensée, impression de « déjà vu », loi de Murphy, synchronicité ; personnes, lieux, circonstances qui font douter, rêver, s’émerveiller et bouleversent ainsi nos parcours de vie.
Les coïncidences sont-elles uniquement le fruit du hasard ? Quelle est la part insidieuse de nos croyances dans le déroulé de l’existence ? Quelles en sont les incidences ? Qui agit sur qui, sur quoi et pourquoi ? Du cercle vertueux à la spirale infernale, que signifient ces phénomènes ? Autant de questions à se poser. Autant de questions qui ont soulevé l’écriture (nouvelles, poèmes, récits). Autant de questions illustrées par des œuvres décalées.
« L’insolite est inséparable de l’amour, il préside à sa révélation » écrivait André Breton ; « la photographie, une suite de coïncidences merveilleuses » disait de son côté Henri Cartier-Bresson.


Et pour la commander, c'est par ici.
Plus d'infos sur revuelapiscine.com

Ciel de traîne

Ne voir qu’un ciel de traîne
dans le reflet de la fenêtre,
des arabesques éthérées
plier des queues de peines,
des soldats de plomb remorquer
des mystères par centaines
affairés dans les nuages
à étendre leur sublime teint
aux cordes à linge du temps.

Entre les pas

Venu de la pénombre de la cour, tu entends un bruit. Comme s’il y avait quelqu’un. Tu entends ce bruit, un bruit de porte et ensuite des pas sur les graviers qui soudain s’arrêtent et semblent gratter le sol. Des pas et puis la pointe d’une chaussure qui chercherait, sous les petits cailloux, dans le sable meuble, à faire un trou dans la cour ou bien écraserait nerveusement un mégot de cigarette.
Les pas reprennent. Tu les entends s’éloigner puis revenir, tourner autour de toi, si près qu’on les dirait dans ton salon, là, près de toi qui es en train de lire dans ton fauteuil ; mais ils sont dans la cour, enfin, ils sont dehors, c’est sûr qu’ils sont dehors, mais sans que tu ne puisses vraiment préciser si ce bruit lancinant de gravillons écrasés résonne vraiment chez toi, dans ta cour ou si c’est ailleurs plus loin, dans la rue étroite où les immeubles hauts font souvent écho à des bruits extérieurs qui peuvent très bien être des bruits de pas sur les graviers d’un autre ou des bruits quelconques, somme toute ordinaires, des bruits de la ville où les cours en graviers sont légion et qui viennent à toi comme s’ils étaient chez toi.
Les pas disparaissent et laissent place à un silence inhabituel, un silence trop pur. Tu sais que ça va reprendre. Alors tu lèves le nez de ton livre, sors dans la cour, marches sur les graviers où tu retrouves le bruit mais là c’est ton bruit, le bruit de tes pas sur les graviers. Rien à voir avec le bruit des pas de tout à l’heure. Non, ton pas est plus léger puis c’est ton pas, ce n’est pas un bruit extérieur, pas le pas de quelqu’un d’autre. Tu connais quand même le bruit de ton pas et celui de la porte que tu ouvres. Ici aussi, ce n’est pas le même. La porte émet un son plus long avec ce claquement spécifique de la poignée et ce raclement au sol agaçant depuis qu’elle a gonflé avec les dernières pluies. Ce n’est pas le bruit sec et bref de la porte que tu as entendu il y a cinq minutes.
Tu sors dans la rue. Les immeubles sont là, rassurants, hauts et majestueux, ne renvoyant aucun bruit notable si ce n’est le grésillement d’un lampadaire. C’est la nuit pleine, calme et silencieuse. La porte claque derrière toi prise par un courant d’air aussi anormal que soudain. Tu es enfermé dehors, seul avec une angoisse trouble, sans comprendre vraiment où tu te situes entre les pas. Des pas qui, sur les graviers, reprennent leur tour dans la cour. Les mêmes pas qui ne sont pas les tiens, parce que plus lourds, plus massifs, des pas d’homme plus grand, plus fort. La même pointe qui gratte, qui insiste pour comprimer quelque chose sur le sol. Puis le même silence tordu, le même que tu as vécu dans le fauteuil, celui qui t’a décidé à te lever pour aller voir, avant que les pas à nouveau foulent la cour.
Le lampadaire a cessé de grésiller, il s’éteint lentement. Tu tires une dernière bouffée de ta cigarette et l’écrases dans le caniveau avec le bout de ta chaussure.

Le plus fort

Au plus près, Il y a un frisson qui parcourt l’échine. Un chien seul cavale sur la plage, la mer lui tire la langue dans un grand bâillement, lèche ses pattes tandis qu’il lutte contre le vent.

Au plus loin, il y a un rêve qui se noie. Une ligne sur la vague se brise et tranche la lumière comme une conviction qui fait froid dans le dos.

Mais on ne sait rien de l’instant, qui du chien ou du rêve aboie le plus fort. C’est juste une image qui tord une mélancolie.

Présence

Il n’y aurait

qu’une présence, une seule 
ce serait la tienne

entre le ballast et le grain,
à l’équilibre ou en immersion,

que ton lest après le vin du midi 
et l’ivresse des vagues.

Chanson lente

Un silence entre deux hautes vagues m’évoque une chanson lente que fredonnait ma grand-mère.

Trois ou quatre notes pour un air bref comme une apnée qu’elle répétait à chaque contrariété.

C’était juste avant qu’éclatent les refrains assourdissants de l'enfance dans le fracas du rouleau sur la grève.

Cache-nez

Une vieille dame dans la rue
vers le bleu, tend un regard perdu.

Si elle était assez grande pour tirer
les cheveux de ce ciel zébré, sûr

qu’elle en ferait des pelotes pour tricoter
un cache-nez en forme de nuage,

doux et chaud pour le premier matin
d’hiver où la brume cirera son visage.

La photo

Tu prends l’escalier qui descend à la cave. Devant la porte, l’interrupteur te résiste. L’installation électrique est ancienne et le commutateur ne fonctionne plus très bien. Tu dois t’y reprendre à plusieurs fois. Tu actionnes nerveusement le loquet chromé mais rien ne se passe. Sous la petite cloche de l’interrupteur également chromée, un petit grésillement résonne sans qu’aucune lumière ne jaillisse. Tu te dis qu’il faudrait changer tout ça, que ce vieux bouton dont les branchements sont enfouis dans la porcelaine depuis des dizaines d’années finira par lâcher ou pire, un jour t’électrocuter. Tu te dis ça à chaque fois que tu descends à la cave puis tu oublies.

L’ampoule nue suspendue à un fil décati trône au centre de la petite pièce comme un gros oeil de bœuf sorti de son orbite. Elle finit par s’éclairer en affolant quelques insectes alentour. La cave est basse de plafond. Tu y pénètres courbé, défiant les toiles d’araignées qui chatouillent ton visage. Tu es venu chercher une boîte de chaussures dans laquelle tu as rassemblé de vieilles photos. Ta fille est passée te voir et dans la discussion, vous avez évoqué quelques souvenirs, des anecdotes sans importance dont une sur laquelle vous n’êtes pas d’accord. Trois fois rien mais, comme elle te tient tête, tu veux lui prouver que ce jour-là, le jour de tes soixante ans où vraiment tu avais trop bu et amusé toute la galerie, il y avait bien tante Émilie aujourd’hui décédée, que même tu as une photo dans la cave qui te donnera raison.

Entre les bouteilles de vin poussiéreuses, les outils du jardin et autres objets hétéroclites dont tu peines à reconnaître l’utilité, il devrait y avoir cette foutue boîte. Tu cherches, déplaces d’abord avec précaution toutes ces vieilleries, puis de plus en plus agacé, tu commences à bousculer avec rage tout ce qui se trouve sur les deux étagères. Emporté dans tes gesticulations, tu lèves la tête brusquement, cognes le plafond puis la grosse ampoule qui lâche un dernier soupir nasillard et s’éteint.

Tu grognes dans ta barbe, implores tous les dieux et lances bien fort un florilège de jurons qui remontent l’escalier pour résonner dans toute la maison, sans pour autant inquiéter ta fille qui, habituée à tes emportements, esquisse même un sourire bienveillant. Tant bien que mal, tu retrouves la sortie de la cave et retournes auprès d’elle. Même si elle se doute bien que tu ne l’as pas trouvée, elle te demande ce qu’il en est de la fameuse photo. Tu tournes la tête vers la fenêtre qui donne sur le jardin, l’air toujours renfrogné. Quelle photo ?

Tu fais ça à chaque fois que tu descends à la cave puis tu oublies.