Surexposition

Bien sûr, 
il y a la lumière
qui danse dans les arbres,
le reflet de l’eau mêlée au soleil,
le bassin d’eau verte,
des enfants rouges qui jettent
de la mie de pain aux canards. 

Mais,
il y a des manques dans l’éclairage,
des petites plaies à la surface. 
Le temps circule mal entre les lueurs,
les couleurs n’ont pas d’épaisseur,
le cliché manque de sincérité
comme une photo trop instagrammée.
  • 25.7.26

Ce qui tombe des fleurs

Une femme passe,
vêtue d’une drôle de robe 
avec des motifs à fleurs 
sur un tissu sombre,
une robe de sourires 
qui peine à éclairer 
un visage triste. 

Elle penche à droite 
puis à gauche
comme un métronome ;
à chacun de ses pas, 
semble tomber d’une fleur 
un petit chagrin 
que je ramasserais bien.
  • 25.7.26

À la mesure de l’ombre

Dans l’ombre maigre d’un jujubier,
un chat tourne autour de l’arbre. 

Chaque rotation dure 
la seconde pour le dire
et le chat empile ces secondes
en autant de circonvolutions 
qui me font perdre la tête. 

Cela jusqu’à la disparition 
de l’ombre maigre de l’arbre,
puis il s’arrête, me regarde et file.
  • 19.7.26

Ce que le regard consent

Le monde, cette fantaisie
du regard quand survient
le glissement des couleurs,
quand le paysage se taille
une part d’ombre et de cuivre.

Déjà le regard consent
à ce qui le rassure.

Le monde comme tu le veux,
à travers des verres déformants :
une réalité creusée de rêves,
où veille un peu de bonheur
sous la lunette du mensonge.
  • 17.7.26

Un temps d’arrêt

À l’arrêt de tram, 
deux jeunes gens
sur un banc.

Deux, trois, quatre… 
je perds le compte 
des baisers grappillés 
l’un à l’autre, 
comme deux oiseaux
picorant la même mie.

De petits coups de lèvres
qui ramassent le temps,
avant que dans un souffle 
le tram ne les emporte.
  • 15.7.26

Les eaux du rêve

Cette nuit,
j’ai rêvé de pluie. 

De l’eau coulait
longtemps sur mon visage,
me pénétrait en douceur 
par tous les pores ;
descendant d’une cascade
étrangement silencieuse,
revenait s’ébrouer sur mon corps,
pour enfin former un torrent sans fin
— coulait, coulait, coulait…

Cette nuit,
j’ai failli faire pipi au lit.
  • 15.7.26

À chacun sa dopamine

Le matin, les allées et trottoirs 
sont des tapis de course,
des sas de décompression. 

Ici, une jeune femme passe,
tout à son train et à sa montre,
connectée. 

Là-bas, un homme plus âgé
fait ses exercices matinaux,
méditant sur son ombre. 

Et moi qui les suis, lisant
les Pauvres Gens de Dostoïesvski, 
tout à mon glossaire des sensations.
  • 12.7.26

Ça aurait pu être bucolique

Une oreille attentive aurait pu,
sous la rumeur de la mer,
entendre les battements de cœur
de cette adorable coccinelle
venue se poser sur le bras
de ce non moins adorable garçon,
avant que ce dernier ne l’écrase,
hilare, d’un revers de main.
  • 10.7.26

Avant le grand embrasement

Quatorze heures avant l’embrasement,
une sonate pour piano de Mozart
tente de rafraîchir l’air tandis que
sans allant, dans mon esprit tourne
le  mange-disque rouge de mon enfance,
avec des sautes d’humeur dont Amadeus
aurait fait des merveilles symphoniques.
  • 9.7.26

Entre deux eaux

Sous l’ombre d’un petit pont, 
un piaf du bec se déplume
en regardant les baigneurs.
Sur la rivière la canne d’un pêcheur
tremble dans les vapeurs du ciel.
Les arbres de soif lèvent les bras
pour implorer le grand pardon.
Je regarde l’oiseau, la rivière,
les arbres et la saison s’épouiller. 
Un jour à laisser l’été suivre sa ligne.
  • 9.7.26

La complicité des détails

Le hululement de la chouette accompagne un étrange crissement de pneu. L’odeur d’asphalte cuit suit les contours d’un trottoir. Le fracas d’un portail métallique réveille les oiseaux. La voix étouffée d’un stentor résonne au loin comme un orage.

Les hirondelles semblent se liguer contre la chouette. Le démarrage en trombe d’une voiture n’attend pas la fermeture du portail. Un chien, à petits coups de pattes, s’étonne de la décomposition du trottoir. La colère du stentor approche. Il va pleuvoir
  • 7.7.26

Faire semblant d’oublier

Un jour à oublier ses clés,
ou mieux : un jour à faire semblant
d’oublier ses clés quelque part,
et se retrouver seul dans la ville. 

Un dimanche où les rues 
se ferment à tout imaginaire, 
où les stores baissés tirent 
vers le haut le gris des murs. 

Un jour à oublier d’avoir fait 
semblant d’oublier, à se faire 
croire que tout peut recommencer,
sans rien devoir rouvrir. 

Un dimanche où il serait doux
d’à nouveau te rencontrer.
  • 5.7.26

Presque rien

Samedi tôt sur une terre d’été,
la ville s’offre une respiration. 
Deux hommes de la voirie 
nettoient les rues à grands jets
d’eau retombant en bruine
sur mon passage. 

Samedi tôt sur une terre d’été,
l’odeur d’urine de la veille
donne un léger haut-le-cœur ;
je n’ai pas de monnaie 
à donner au clochard 
couché sur un banc. 

Samedi tôt sur une terre d’été,
le livreur Deliveroo, allongé
sur le parvis de l’église, et moi
portons la même casquette ;
une occasion pas si fréquente
d’échanger nos sourires.
  • 4.7.26

Goût de lune

Le jour n’a pas fini
de frotter sa figure et le trottoir
a des fourmis dans le pavé. 

Lentement le quartier s’éveille. 
Une fenêtre s’ouvre puis une autre 
comme les doigts d’un poing serré. 

Il reste un morceau de lune 
coincé dans ma bouche 
et la nuit me parle encore.
  • 4.7.26

Divine idylle

Le rideau et le vent
vivaient un parfait amour
sous le nez d’une fenêtre
qui, battants ouverts,

cherchait leur attention
par ses va-et-vient,
tout en faisant scintiller 
ses jolis carreaux au soleil.

Mais rien ne vint troubler
l’idylle éolienne et textile,
gonflant de fierté le rideau,
et le vent, de passion.
  • 4.7.26

Embouchage en cours

La bouteille d’eau
sur la table en formica rouge
chauffe lentement
sous la flammèche de bougie
qu’un rai de lumière dessine,
en fuyant des volets entrouverts.
J’entame une sieste qui bouchera le jour.
  • 27.6.26

Flemme

Cet air au piano
qui sort de la rue
pour monter les étages,
s’arrêter à la fenêtre,
badiner un peu 
avec un reste de nuit,

cet air au piano qui, 
après avoir sucé leurs lobes,
me saute dans les oreilles,
pourrait bien être 
le meilleur prétexte
pour se recoucher.
  • 24.6.26

Un appétit d’oiseau

Poser ici un ou deux mots
comme des coups de bec. 

Pareil à cette pie sur les toits,
chercher la graine qui nourrit,

même s’il ne faut manger 
qu’un jour sur deux.
  • 21.6.26

Économie de marché

Un papa grand,
encore plus grand,
de par sa petite fille 
juchée sur ses épaules. 

Tu sais, l’argent, le temps,
ce n’est pas la même chose :
l’agent vient, part, revient,
le temps part et ne revient pas. 

La petite fille de répondre :
Oui, et nous, chance !
on a les deux… mais, papa,
le temps, ça coûte combien ?
  • 19.6.26

Un jour à sauter dans un nuage

Un jour à sauter dans un nuage. 
Agrippé au bleu du ciel,
à la recherche de l’oasis blanche,
se laisser dériver au gré du vent,
trouver le bon, le gros, le moelleux
avec un goût de vanille épicée.
Y plonger tête la première,
goûter, dormir, goûter, dormir…
Et ne plus redescendre
que pour raconter l’histoire
à ses petits-enfants.
  • 19.6.26