C’est chaque jour

image C’est chaque jour, tous les jours, plusieurs fois par jour. Des occurrences nerveuses où se cloîtrent retors les tourments et les plaisirs parcourant le corps de bas en haut dans un douloureux et sinueux parcours. Non, pas une heure sans que permutent les axes de la pensée, du bien au mal, dans un cortège sanguin permanent, inéluctable fin annoncée, consciente dans l’esprit, saumâtre sur le chemin. Chemin tortueux. Qui prend source à la plante des pieds, roule sur le craquement sévère de mollets ankylosés, se mêle au sang congestionné dans des canaux trop étroits, se débat avec les fourmis galopantes sur des cuisses trop raides, pour, en bout de course, mugir dans un bas-ventre tuméfié par l’afflux soudain d’une libido abandonnée, l’estomac en tambour essoré par la violence du manque. Une circulation abondante et folle paralysant les membres supérieurs, annihilant tout geste de défense dans une apparente immunité du dehors, un pacte de non-agression qui n’est autre que lâcheté d’esprit commué dans le corps. Ce corps, réceptacle de toutes les émotions, humilié, bafoué par l’abandon de l’autre, de soi-même, relégué au second rôle, se débattant dans un reflux de liquide violent. C’est chaque jour, tous les jours, plusieurs fois par jour.

Texte publié initialement sur le blog de Xavier Fisselier dans le cadre des vases communicants de février.

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  • 25.2.11

L’homme qui tournait

image Il tournait, nom de dieu comme il tournait, cet homme là ! D’abord, tu ne l’avais pas regardé tant il était semblable aux autres. Un homme sans rien de plus qu’un homme, un lambda qui marchait dans ce parc où tu avais tes habitudes. Une balade tous les jours, c’est dans cet endroit, îlot de verdure dans la ville, que tu aimais flâner et regarder passer les inconnus. Sans les dévisager, tu appréciais juste leur démarche, leur style et entre chaloupe et raideur du corps, tu imaginais leur vie. Bien sûr, tu te laissais avoir par leurs vêtements, signes extérieurs d’appartenance : l’attaché-case et le col blanc, la poussette de bébé ou le ventre rond, la canne, le dos courbé et le complet bleu, l’iPod et le baggy qui tombe sur les genoux. Autant d’indices qui te menaient sur leurs pas, vers leur maison, leur bureau, leur école comme une ébauche imaginaire de ce qu’ils devaient vivre.

Il tournait, nom de dieu comme il tournait cet homme là ! Trois fois il passa devant toi sans que tu ne le remarques. A la quatrième, une mémoire visuelle - mêmes chaussures, même bas de pantalon dans ton champ de vision - te décida à prêter attention. Son pas mécanique, son dos droit, sa tête rivée sur des épaules carrées, un costume sombre de représentant de commerce lui donnaient un air étrange et tu te demandas comment un personnage aussi singulier avait pu t’échapper. A la cinquième circonvolution, l’homme automate s’arrêta face au banc où tu étais assise puis effectua un quart de tour militaire et te fixa dans les yeux. Surprise, tu attachas ton regard au sien durant de longues minutes. La gêne aurait dû apparaître, chez lui ou chez toi, mais il n’en fut rien.

Il tournait, nom de dieu comme il tournait cet homme là ! Il repartit, fit un tour de plus dans le parc, s’arrêta à nouveau devant le banc, quart de tour et plongée dans tes yeux. Toute l’après-midi, sans dire mot, il tourna ainsi, t’offrit son regard noir sans qu’aucun malaise ne transparaisse. A chaque arrêt, tu étais prête à engager la conversation, à lui demander ce qu’il faisait là, à quoi rimer ce manège mais aucun son ne venait à ta bouche, chaque parole que tu avais répétée dans ta tête pendant son circuit s’évaporait dans son regard soutenu. Tu devenais absente de toi-même, coupée du monde, nulle part et partout à la fois. Il tourna encore et encore, planta sans ciller à plusieurs reprises ses yeux obscurs puis, au coucher du soleil, il disparut.

Tu rentras chez toi, l’esprit confus. Il te semblait sentir sur ton visage l’empreinte indélébile de son regard, comme s’il le soutenait encore. Hagarde, tu dînas rapidement puis te couchas. Alors que tu venais à peine de fermer les yeux, son visage se dessina sous tes paupières. Les lignes autour du noir profond de ses yeux s’affinèrent, bientôt des traits connus apparurent comme une évidence. Il tournait, nom de dieu mais l’homme qui tournait, c’était moi !

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  • 21.2.11

Pensées

image Les pensées s’entrechoquent. Les internes, courbes et torves viennent tarauder l’esprit faible tandis que les autres, les externes, droites et fières, veulent ouvrir le monde, regarder loin et dégager les premières, ne plus leur laisser place pour agir. Il y a le moment où les deux se rencontrent, s'apostrophent, se déchirent pour en découdre. Elles jouent des coudes, n’hésitent pas à se lancer des piques dans le cœur. Elles n’ont qu’un seul but : occuper le terrain, s’imposer et se déclarer pensées principales.

Les internes, oui, celles du dedans, dans une mièvrerie répugnante, agissent sur les blessures, sur le besoin d’être, de rêver encore un possible qui s’évanouit. D’autant plus coriaces qu’elles savent la tâche ardue, elles ressassent, repassent de vieux films en noir et blanc, essayent de toucher le point sensible qui active de vieux démons, exacerbe l’imagination maligne propulsant l'image de corps aimés disparus. Impossible à supporter. Les externes, elles, s’affolent, hissent le drapeau blanc, chassent par la lumière les pensées trop près et les illusions défuntes mais elles se heurtent aux charmes obliques qui reviennent sans cesse flatter l’innocence, enjôler la crédulité et réveiller l’espoir déchu.

Aucunes n’arrivent à vaincre. La bataille s’étire, fourbit les neurones, excite puis apaise, réjouit puis désole, le tout déborde infini de mots à contre-sens, de vérités fausses en mystifications sincères.

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  • 12.2.11

Dans son dedans

image Elimés, érodés par le dehors, trop de vent, de bourrasques à éviter, vaut mieux creuser le dedans. Enfin c’est ce qu’on se dit. Que c’est mieux le dedans, bat trop fort le dehors. Se recroqueviller c’est mieux, cultiver l’intérieur, paraît qu’on est beau à l’intérieur. Alors, on descend sans cordée, spéléo de l’intime, la gravité nous épargne, on est hors du monde mais dans son monde. Sur les parois on glisse, aucune entrave apparente, c’est sombre mais c’est calme, sans contradiction pour faire aspérité.

Très vite parvenus au creux, on se fait complaisance. On s’épargne de tout. En fait, on s’en fout. On est bien dans la tourbe, personne à la rescousse, on peut patauger autant qu’on veut. On est bien dans le dedans du dedans. Plus de zone corporelle à observer, on est seul dans son dedans. Le dehors n’existe plus ou très peu, juste l’essentiel pour observer et alimenter son dedans. Au plus près de, dispensés de protocoles, évadés des conventions, comme dans la bulle originelle.

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  • 10.2.11

Le rocking-chair

image En bois laqué noir mais d’un bois de qualité médiocre qui, au fil des assises, s’est écaillé sur les parties les plus sollicitées. Les accoudoirs, les deux, ont perdu leur vernis sous la pression des mains qui ont appuyé et tant frotté pour lever sa carcasse engourdie. Le rocking-chair de mon père. Les fines baguettes du dossier, sous la pression de son corps avachi, se sont décalées, une sur deux déboîtée, provoquant à la faveur d’un léger dandinement un massage inopiné de la colonne vertébrale. Les axes désarticulés chuintent, bois sur bois, quand il se met à basculer pour mieux s'endormir. Le rocking-chair de mon père.

Après un moment dans ce bruissement métronome, s'ajoute très vite dans l’intervalle de silence un ronflement puissant : une large inspiration décolle son dos et une baguette du dossier dans un craquement sourd, puis un profond relâchement nasal fait retomber son corps sur l’assise et relance le fauteuil dans sa balance. Le rocking-chair de mon père. Et ainsi pendant deux heures, le temps d’être subitement réveillé par la fin de son western à la télévision, les publicités hurlantes en trompette. Ses talons arrêtent alors la chevauchée fantastique et rêveuse. Sur les coudes, il se redresse, le dos défait et les mains sur le visage pour se désembrumer. Péniblement, dans un dernier craquement de bois et d’os, il marmonne un salut à l’assemblée et direction la chambre à coucher. Le rocking-chair de mon père.

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  • 8.2.11

Dans l’encoignure

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A l’angle aiguisé, se cogner, ne pas avoir vu l’abyme sur son équerre renflée. Toujours accélérer dans le virage, se sentir porter par la force centrifuge. Puis croire à la ligne droite et courir sans regarder devant, juste se retourner pour apprécier la trajectoire. Soulever par l’envie, le courage entre les dents serrées par la rage de parvenir, la mâchoire douloureuse mais la sensation de vivre pleine. Et ne pas voir le coin au bout du chemin, non pas un mur mais un endroit noir et sournois, froid et obtus. Comme un aveugle sans canne blanche qui aurait oublié de tendre les mains, esquiver l’obstacle le plus emportant et se fendre sur le renforcement invisible. Pas vu, oublié, sous-estimé, trop sûr d’avoir été. Céans, se bloquer le corps dans l'intervalle, planté de la perspective, perdu dans un espace sans repères, la tête enfouie dans l’encoignure.

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  • 6.2.11

Autrefois tourner le dos #VasesCommunicants

Autrefois tourner le dos et traverser la cour de récréation suffisait...
Maintenant, tourner le dos ne suffit plus. La cour de récréation a disparu. On ne se livre plus au jeu. Non! On ne joue plus. On joue un rôle. Être l'interprète du jeu que je compose à chaque instant. N'être plus que l'acteur d'un moi qui se forme et se déforme par le regard des autres et l'appartenance à la meute.
Rester droit comme un "i" et poser son regard, sans se mouvoir, tout en maîtrisant ses sourires et sa respiration. Affronter sans rechigner, ni tordre l'échine, voilà ce qu'adulte veut dire. "adolescere"' grandir. Sommes-nous devenus grands? Sommes-nous si grands que nous en oublions d'être pertinents? Je ne grandis plus, je m'altère et ne me reforme plus. Je n'ai à aucun moment aspiré à être l'adulte mais je me suis retrouvé avalé et embrigadé dans un univers peuplé de ces personnages. Ils sont si fiers d'être parvenus à Être, cet adulte qui maintenant regarde avec convoitise et condescendance son enfance passée ou l'enfance de sa progéniture. Je suis heureux pour eux. C'est un triomphe sans doute honorable de quitter son état d'enfant. Comme si atteindre le début de la décrépitude s'accompagnait d'une délectation profonde qui se suffirait à elle-même pour donner un sens à une vie.
Les rêves d'enfant ne sont pas ambitieux, ils sont merveilleux. Ils se situent un ou deux échelons plus haut que nos espérances ou visées. Ils ne sont d'ailleurs pas dans le registre de l'objectif à atteindre. Ils se positionnent uniquement dans la création. La création d'un monde nouveau, assurément meilleur. L'inexplicable magie des jeux imaginés dans les cours d'école qui nous transportaient dans un monde parallèle et que l'on retrouvait à n'importe quel moment, au retentissement d'une cloche ou sur un simple claquement de doigt. L'évasion, le passage d'une âme à un autre. La capacité à se débarrasser des gardes chiourmes qui oppressent.
Et l'oiseau se posa sur mon bras...
Ce billet a été rédigé par Xavier Fisselier que vous pouvez lire sur son blog comprenant notamment une série de billets intitulée “mn : mauvaises nouvelles” à ne pas rater. Je reçois son texte aujourd’hui dans le cadre des vases communicants et il reçoit le mien ici.
Et voici la liste des autres participants à ces vases communicants de février :
  • 4.2.11

Boue

image Je ne distingue plus l’angoisse de la gêne, la peur de l’embarras. Ne sens plus mon corps, instinctif et transparent, j’évolue désormais dans un magma, une fange lourde à mes pieds. Je marche. Du noir ou du blanc. A l’aveugle, qui perçoit encore la lumière. A droite ou à gauche. Sans but ni direction que je ne puisse identifier. Dans ma tête, martèle un anathème lancinant. Imprécation de l’au-delà, retour à des valeurs prieures. Un glas pour l’homme sur les tempes rouges du blasphème. Je marche. Mon corps en parenthèses, l’âme cuisante sur le bûcher de mes pensées veules. A l’intérieur, tout semble se repentir, de déambulation impie en chemin de croix, Dieu me rattrape et moi, je m'enterre.

Boue gluante sous mes pas, fragile surface glaise couleur chair de ma peau qui fond sur la route. Désincarnation en coulée. Du chaud ou du froid. Plus aucune sensation vivante. Je marche. Perds connaissance, de moi, du monde autour. Consistance flasque de mon existence, j’évacue dans un amas liquide toute espérance terrestre. D’âme ou de chair. Je marche. M’enfonce jusqu’aux genoux, pris au piège de sables émouvants, captif de mon corps en dissolution de sentiments. Le tocsin dans mon crâne évidé persiste à battre une mesure qui assomme ma force et noie mes efforts d’absolution. Je ne marche plus. Je m’enterre. La bourbe jusqu’au cou, en suffocation nerveuse et imploration vaine, je disparais.

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  • 30.1.11

Offre (à saisir !)

image Il faut être rapide, sauter sur l’offre, répondre illico, par mail, c’est plus rapide. L’offre est urgente, longue, abondante de détails. Le savoir, la compétence. Vous – c’est moi ou d’autres – qualifiez les besoins de vos prospects et les accompagnez dans l’installation, la prise en main des produits. Vous – c’est moi, encore moi ou un quidam plus rapide – serez attentif aux retours de vos clients, vous les fidélisez et développez votre portefeuille dans la durée. Annonce écrite en lettres capitales, gros caractères qui me – moi ou un millier d’autres – crient dans les oreilles, m’exhorte à répondre vite, avant qu’il ne soit trop tard. Elle jongle – l’offre – entre l’emploi du verbe au futur et au présent, comme si ce futur emploi – le job à ne pas manquer – était déjà dans un avenir immédiat. Là, maintenant. Embauche demain, vous commencez lundi.

Et d’ajouter en creux liste qui dénombre les spécificités demandées. Réceptionner les appels téléphoniques et renseigner les clients selon leur demande (suivi de commande, informations). Etablir les devis et transmettre les données sur les modalités techniques et commerciales aux clients, commerciaux terrain. Suivre les éléments de paiement des commandes ou transmettre au service concerné. Maîtriser : outils bureautiques, techniques commerciales, entreprises, grands comptes, techniques de prospection commerciales, de vente de services. Sont ensuite pour clore la litanie surlignées les compétences indispensables par un « exigé » fort placé en bout de mots comme pour écarter le malheureux qui aurait jusqu’à présent tout coché apte à l’énoncé. Anglais courant exigé, cinq à six ans d’expérience exigés.

Et comme un couperet en fin de lecture, salaire : 7,06 € de l’heure.

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  • 28.1.11

Petites peurs

image Il a plein de petites peurs. Des peurs quotidiennes qui n’ont pas de nom, qui s’immiscent sournoises partout, dans chaque recoin de la vie. Le téléphone qui sonne, appel masqué, et il a peur. Le téléphone qui ne sonne plus, réseau déficient, il vérifie car il a peur. Du courrier anonyme, enveloppe blanche sans expéditeur, probables mauvaises nouvelles et il a peur. Un message, précis, correspondant identifié, connu, vu, aimé même peut être, il a gagné ou perdu, retour de prétention, il ouvre ou pas, il hésite car il a peur.

Il a plein de petites peurs. Le matin, tard trop tard, le jour présent est beaucoup trop là, pour lui aussi va savoir il peut, heures constructives, nécessaires retour à la vie, mais il évite, ferme les yeux, feint l’assoupissement car il a peur. Le soir, déjà trop vite tombé et le vide autour, noir trop noir, il a pas vu passer le jour, l’a évité, confondu dans le sombre d’un sans soleil et maintenant, il a peur. L’autre face à lui, prés trop prés, éclaire, exhorte, pousse, bouge, tourmente, trop de trop pour avancer, trop de choses à faire, à penser, à mûrir, d’acter il a peur. Peurs primaires dans le cortex.

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  • 26.1.11

Les bains-douches

image Au bout de ma rue, attenants aux murs de l’hospice et face au quai qui avance sur la rivière, se trouvent les bains-douches. Du moins, ce qu’il en reste. Seul témoin d’un tel emploi, le panneau crème et marron au-dessus de la porte : une surface rectangulaire taillée dans la pierre avec des lettres écaillées, un B majuscule en arabesque et les suivantes alignées en minuscules aux pattes fuyantes. Depuis qu’ils sont désaffectés, les bains-douches accueillent une association qui tient sa permanence tous les vendredis. Le reste du temps, le lieu est désert et digère lentement son passé.

Un passé pas si lointain où hommes et femmes venaient ici assurer une hygiène élémentaire. Je n’ai jamais vu l’endroit en activité, mais souvent je posais mes fesses d’enfants sur le pas de la porte pour rêver, le soir, avant le dîner. Avec les histoires des grands que je glanais ici ou là, j’imaginais ce que ce lieu avait dû être. Les va-et-vient, la file d’attente devant la porte les jours d’affluence, ma mère m’avait dit que c’étaient surtout les samedi que les ouvriers des domaines agricoles venaient faire leur toilette, surtout des algériens mais aussi des polonais et des espagnols pendant la période des vendanges. Il fallait qu’ils patientent des heures parfois avant d’atteindre la dame à l’entrée chargée d’encaisser le prix de la douche.

Quelques pièces dans une boîte en fer en échange d’un bout de savon. Je devinais ces gens à l’intérieur, serviettes à la taille, obligés de partager leur intimité à des lavabos si proches, contraints à une promiscuité désagréable dans des douches étroites juste séparées par des cloisons ouvertes en bas et en haut. Puis se devait être la grande marée, l’eau qui coule en grands jets et ruisselle d’un bac à un autre. Les pieds qui pataugent, les mains hasardeuses dans la brume opaque qui lèche le grand et unique miroir tiré sur le mur principal. Les odeurs d’eau de Cologne et de savonnette bon marché mêlées à celles de javel que la dame lance à plein seaux sur le sol aux petits carreaux d’émail blanc. Des fragrances piquantes qui imprégnaient la rue à chaque sortie d’un ouvrier propre comme un sou neuf et les regards de commisération des passants sur les nouvelles têtes.

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  • 24.1.11

Ballade

image Se balader en campagne, le week-end, avec elle et ses amies. Un copain et moi traînons la savate quelques dizaines de mètres en arrière, manquant avec nos petites jambes un pas sur trois des mamans aux pieds lestes et au bavardage continu. Dans les chemins escarpés qui grimpent la colline, les perdre de vue derrière un tournant et déclencher un cri aigu de ralliement pour nous rameuter. En écho dans la vallée, écouter réjouis le cri se démultiplier en graves sommations. Et faussement haletants, courir en riant pour rejoindre le groupe.

Après le sermon, aussi sages que possible, tenir la marche en grandes enjambées, nous caler avec peine sur leurs pas. Peu à peu, perdre encore la distance et les voir s’éloigner jacassant sur le chemin serpentin. Disparues à nouveau derrière une courbe, se cacher dans le fossé, rires étouffés dans l’herbe et attendre l’appel des mamans. Serrés l’un contre l’autre, échanger notre espièglerie tout en retenant notre souffle. Et le silence, trop long silence simplement interrompu par le pépiement des oiseaux. Nos visages qui se plissent, nos doigts qui roulent le bas des pantalons tâchés de vert par l’herbe humide. Attendre mais en avoir marre d’attendre. Aucun retour, aucun bruit, aucun pas bavard ne revient sur les nôtres. La blague ne marche pas, elles, oui. Elles continuent leur chemin sans nous prêter attention.

Alors, sortir du fossé et de la mauvaise plaisanterie, le rire éteint, la trouille sur le jour qui baisse et courir loin devant.

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  • 22.1.11

Noir et blanc

noir et blanc La cuisine est grande et biscornue. Elle se tient là comme pièce principale, lieu de vie suspendu au premier étage d’une vieille maison de village. Elle forme un quadrilatère sans angles droits. Les murs partent en fuite, celui de droite comme celui de gauche, vers un centre, une ouverture vers la rue que forme la large fenêtre du fond. Sur le sol, un carrelage noir et blanc répand sa redondance jusqu’au seuil où une double-porte vitrée sépare la pièce du grand couloir. En ouvrant les deux battants, on peut agrandir l’espace pour accueillir les invités.

Mais d’invités il y a peu. Seule permanence : mon père, ma mère et moi enfant dans le souvenir pâle d’une pièce sans ajours. Une table ronde héritée de mes grands-parents, un évier blanc en émail écaillé, un gazinière Rosières marron glacé et un papier peint années soixante-dix à fleurs oranges et brunes. Autour de la table, à la vaisselle ou au fourneau, des acteurs muets qui évoluent comme dans un film super-huit en noir et blanc, par saccades et flous soûlés par le grésillement de la pellicule. Mais peut-être s’agit-il ici d’une mémoire manipulée, intégrée et retrouvée dans les projections sur drap blanc que mon oncle nous proposait les dimanches d’été.

Néanmoins, s'étalent sur ces jeunes années du noir et du blanc en rythme syncopé.

Plus tard, la pièce change et entre dans des remembrances plus précises. La cuisine s’embourgeoise d’équipements : four, lave-vaisselle, plaque de cuisson électrique, réfrigérateur intégré. La tapisserie disparaît pour laisser place à un enduit blanc réduisant la perspective en fuite des murs. L’ameublement est riche, contemporain, affublé de bois cher, de dorure sur les poignées de portes et de multiples rangements malins. Dans ce décorum, évoluent les mêmes personnages avec des couleurs qui suintent, du rouge aux joues et le teint bistre. Des séquences plus rapides, des paroles hautes et intelligibles s’accordent au nouveau lieu et lui rendent hommage.

Mais le vernis très vite s’écaille. La cuisine dans sa parure succédanée se fane sous l’inaction. Nos jours essoufflés, nos mots courts et silences imprimés s’abattent sur la nouvelle ambiance. La poussière se répand sur le clinquant, masque de nos ennuis. Les meubles se délabrent et les équipements nec plus ultra tombent en désuétude face à la paresse de nos jeux. Le vague envahit l’âme de la pièce, nos gestes deviennent lâches, nos paroles en cisaille empreignent nos têtes et les cloisons. La couleur disparaît, le passé l’emporte, nos actes s'étranglent et nos vies s’étouffent dans le crépitement d’une bobine super-huit.

Aujourd’hui encore, dans cette pièce, du noir et du blanc en rythme syncopé.

Texte publié initialement sur le blog de Brigitte Célerier dans le cadre des vases communicants du mois de janvier.

  • 19.1.11

Fâchée

image Je peux pas le croire. Que tu aies fait ça, toi, à moi. Moi qui suis ta mère quand même. Me mentir comme ça, sans vergogne. Mais tu te crois où là ? Tant que tu seras sous ce toit, c’est à moi et à ton père que tu auras à faire, c’est nous qui dirigeons ici. Pas toi, non, pas toi, avec tes mensonges, ton cynisme et ton jeunisme à deux balles ! Tu vois pas que si on presse, on presse ton nez, c’est encore du lait qui coule. Tu ne connais rien à la vie, non, rien et nous, on est là pour toi. Tu vois pas qu’on fait tout – enfin surtout moi parce que ton père – pour que tu aies tout ce que tu veux et tu as tout ce qu’un jeune homme peut désirer, pour que tu sois bien et ne souris pas, tu peux pas dire que tu n’es pas bien, pour que tu grandisses dans le confort et ne lève pas les yeux au ciel, tu vis dans un cocon.

Alors pourquoi ? Dis-moi. Pourquoi tu me fais ça à moi ? Qu’est ce que j’ai fait, qu’est ce que j’ai fait au bon Dieu pour que tu me fasses une telle vie, à moi ? J’ai raté quelque chose, dis-moi, mais parle, parle-moi, jette-le maintenant, vide-toi. Qu’est ce que j’ai loupé, qu’est ce que, quoi, où mon éducation t’a manqué ? Tu es le dernier, le plus gâté, le plus soigné, de l’argent, je t’en donne toutes les semaines, la liberté, tu sors quand tu veux, tu rentres aux heures qui te plaisent, tu peux faire du sport, sortir en boîte, t’amuser, tu as tout ce que nous n’avons jamais eu, nous, à notre époque, tu le sais ça ? Je ne te comprends pas, tu restes planté, tête dans ton cou, sans un mot. Regarde-moi quand je te parle ! Sèche ton regard faussement humide ! Et raconte-moi, mais bon sang, qu’as-tu dans le crâne, petit con ?

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  • 17.1.11

Vers le café Olive

image Il est venu me prendre chez moi. Dans sa voiture je suis montée mal à l’aise, œil gauche en coin qui frise. Il a dégagé le fatras à mes pieds, - journaux, bouteilles crevées, paquets de clopes éclatés – le ramassis du célibataire indolent. Il a démarré. De tout, de rien, on a parlé, c’était le début, on s’en foutait. Lui, regard figé sur la route, il roulait sourire large. J’étais impressionnée, un peu. C’était donc lui, celui que j’avais ouvert dans ma lucarne, une colonne de prétendantes accrochées à ses basques. Il ne dégageait pas autant que ça finalement, déjà accessible, il me semblait.

Dès lors on était ensemble dans cette auto, en accord piano. J’étais bien. Sa voix dans mes oreilles bourdonnait en grave chaud. Ma tête s’évadait dans les mots échangés, c’était facile sans être jeu. Il était sorti de la voiture le premier. Inspection liminaire, je le regardais sur pied. Pas vraiment beau mais un attrait certain, un charme évanescent et troublant. Grand, mince, la barbe de trois jours, un style trop convenu, veste noire sur pull léger à col rond. Je le suivais sur le trottoir, il descendait, marchait dans le caniveau, je remontais, nos épaules se frôlaient, déjà nos mains s’appelaient.

On allait cheminer jusqu’au café Olive et bien au-delà.

  • 15.1.11

S’encombrer du monde

image S’encombrer du monde, être là parmi sans vraiment. Cultiver dichotomie du moi, social ou pas, pas social, asocial. Ne pas être schizo mais moi si. Aimer être avec mais préférer souvent sans, parce que seul, entier, remède à confronter l’autre, celui qui mais qui ne fait pas. Alors subdiviser, couper ce « je veux » en quatre, briser l’élan et retourner. Va-et-vient, réveil, avancer sur glace quand et puis non, pourquoi et puis oui. Réchauffer, fondre, m’oublier après on verra.

S’encombrer du monde. Aimer sans être apte, recouvrir, ne plus voir. Demain, oui, demain, et finalement rien. Pas pouvoir ou ne pas vouloir. Descendre bien bas pour pousser sur talon du fond, rebondir haut, sornette. Retourner dans les sens contraires. Alors, me voiler, donner le change pour que rien ne change. Mordre la lisière, trisser le temps. Masque affable, à fable de moi. Me mentir d’abord après on verra.

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  • 13.1.11

La plante verte qui sèche

image Une plante verte et grasse qui n’a pas vu la lumière depuis des mois sèche l’ambiance dans un pot ivoirin. Autour, des murs crèmes, des liserés bleus, rouges et quelques affiches qui commencent toutes par « vous ». Oui, NOUS qui venons régulièrement attendre là sur des chaises en fer noir, suspendues aux murs de crainte qu’on ne les vole. Cet endroit est fait pour nous.

On y entre sans dire bonjour, finalement on est chez nous, on ne se salue pas quand on rentre chez nous. Un sas, deux portes battantes et on s’arrête dans le hall, les pieds dansants sur le lino maculé de traces de pas. La queue devant l’accueil, petit meuble ikéa blanc avec deux pupitres mais une seule hôtesse. On patiente devant la marque au sol, sticker bleu et blanc, disposé à quelques mètres avec la mention : stop discrétion. Zone de replis pour observer l’intimité de l’autre qui dialogue avec la conseillère, ne pas entendre des fois qu’il ait trouvé, lui.

Cinq minutes et déjà la file augmente. Jeunes, vieux, hommes, femmes, courrier de convocation à la main flanqué d’un grand « e » comme espoir, se serrent pour laisser entrer les derniers coincés dans le sas. Fébriles gens qui regardent leurs chaussures, tripotent leurs papiers, s’angoissent du rendez-vous. Les visages sont graves, la honte est proche, certains se reconnaissent, très peu se parlent. Et la circulation se fait, trois pas en avant, stop discrétion et le saut vers les pupitres. Papiers tendus, sourires crispés, on va nous recevoir. Attente sur la chaise noire, les affiches colorées qui nous parlent et au centre la plante verte qui sèche.

  • 11.1.11

Le dimanche

imageLe dimanche, frais et rasé de prés, le bleu de travail à la lessive, il descendait l’escalier habillé comme un dandy, pantalon en tergal bleu, chemise blanche et veste croisée aux boutons clinquants. C’était son jour de parade dans le village, jour où il était bon ton de pavoiser en société, de traverser les allées le regard haut parmi ses concitoyens. Tous faisaient de même, il fallait fêter ce jour, le seul de la semaine qu’il était autorisé de chômer parmi les autres faits de labeur agricole harassant.

Il sentait bon, un parfum musqué à bas prix mais c’était son odeur du dimanche. J’aimais la fragrance qu’il laissait dans la maison lorsqu’il était sorti. Il partait vers onze heures, un tour sur les quais pour flâner, prendre la tension du jour et se remplir des rumeurs dominicales. Après un arrêt au tabac, son paquet de gauloises et le midi-libre sous le bras, il prenait la direction du café pour l’heure de l’apéro. Un pastis léger pour commencer. Avec les copains endimanchés, il devisait sur la semaine, l’avancement de ses travaux, les vendanges prochaines et les récoltes qui périclitent. Sur son tabouret, au bout du zinc, il était dans son élément. Les copains autour de lui, les verres jaunes de moins en moins légers, les cacahuètes et les olives noires en soucoupe, le monde se partageait sur le comptoir dans la fumée opaque des cendriers qui débordent.

Vers treize heures, avant de rentrer à la maison, il passait au PMU. Un clin d’œil à la demoiselle qui valide les tickets, puis il jouait le quatre, le cinq et le quinze, ma date de naissance ; invariablement, toutes les semaines. Il ne gagnait jamais. Peu importe, c’était sa façon de passer le dimanche avec moi.

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  • 9.1.11

Une maison c’est une cuisine #VasesCommunicants

image « Une maison, c'est une cuisine... »

Le creux de l'après-midi.
Un pré, un arbre, assis ou allongés des solitaires, des un peu en-dehors, un peu blets, ou « encore verts pour leur âge ».

Ils avaient œuvré et tout était prêt pour la soirée. Franchir l'intervalle, et pour cela les mots, se chercher, faire groupe autrement que dans l'action partagée, sans trop se donner, sans risquer non plus de découvrir les divergences.

Alors, les phrases qui s'échangeaient, tranquillement, avec parfois de petites flambées, devaient trouver terrain neutre, mais pas trop indifférent.

Et la maison était arrivée, ce qu'elle représentait (souvenir, ou imagination pour certains, peut-être pour tous). La chambre s'était risquée, sans réactions, trop personnelle sans doute, et puis des livres et certains bustes s'étaient redressés, mais comme des regards se perdaient dans le vague les livres s'étaient effacés pour ne pas créer rupture.

Alors cette phrase, la cuisine, et cela rebondissait. Évident, bien sûr, évident. Quelques images ou théories brèves, et, peu à peu, les récits, les souvenirs se sont étoffés, se sont succédés, dits à voix lente, un peu rêveuse, en accord avec le suspens de l'après-midi, écoutés avec attention - ou avec l'impatience d'y substituer le sien - souvent sans doute d'une oreille distraite, comme un élément de la quiétude, la vacance, du moment, comme l'ombre, les bruits lointains...

À la lisière du groupe, jambes allongées, buste porté par les coudes plantés en arrière, tête renversée, visage tourné vers les jeux de la lumière et des feuilles, une, moi peut-être, ou pas, qui entendait, écoutait parfois.

Une voix de femme, jeune, la voix, mais elle la reconnaissait et sans regarder la vêtait d'un visage de rides lumineuses : « à la campagne, pour qu'elle soit grande, la pièce par laquelle on entre, en tournant autour de la maison » … et elle a vu émerger de sa brume alanguie la pièce carrée, le fourneau, la table au centre pour les cafés au lait du matin dans les bols à anses avec leurs noms, l'escalier qui descendait vers le potager de la propriétaire, les rangées bien droites et le goémon – le choix, autour de la table de la cuisine, chacun son tour, du moule orné pour le beurre salé de la ferme près du moulin, et les dame oui de la fermière – les cinq petits corps, deux près de la porte, les plus petits derrière, prudemment, dans l'escalier dégringolant de leur chambre dans le grenier, et Da Lebi hurlant de rire en faisant courir les araignées sur le carrelage, pendant que l'eau, le sel et les herbes commençaient à bouillir dans un fait-tout. Et puis le fourneau, mais ce n'était plus la même cuisine, la fonte noire, le crochet pour déplacer les plaques, le bain-marie - y toucher, la tante en tempête, toutes les jambes se précipitant dans le jardin avec de grands rires.

Une voix d'homme « la toile cirée, je travaillais dessus », la certitude que c'est une image, que ce n'est pas vrai, juste un passage obligé... et la porte de la petite cuisine poussée, dans le même mouvement ou presque que la porte de l'appartement, « Maman est là ? » – G qui se retourne et la voix de Maman qui vient du salon « mais bien sûr, voyons. Pourquoi ? » - du pain, deux grosses tranches, de la moutarde, aller dans sa chambre, ouvrir le cartable sur le lit, rêver que l'on se met au travail.

La petite cuisine, toujours pleine, les vaisselles en commun – regarder G qui prépare un plat de courgettes farcies, qui étale dans un autre des sardines ouvertes et panées, une discussion qui monte, enfle... chassés, « z'êtes toujours dans mes pattes ! » - les repas entre enfants, les soirs de réception, en bloquant les portes par manque de place, et par décision implicite. Pouvoir manger avec les mains. Les disputes ou les projets. La liberté.

Les portes ouvertes, et les corps qui s'y encadrent, jettent quelques mots, entrent pour se servir ou aider. Noyau, et les vies indépendantes des plus jeunes, autour, mais présentes. Ceux qui se bricolent un repas, pendant que nous mettons au point, en commun, des recettes. La vie refaite, en épluchant des légumes. Nos souvenirs des cuisines anciennes. La place que nous prenons maintenant.

Une succession de cuisines, le creuset, nos histoires, et celles des générations qui suivent.

Mais quand elle veut intervenir, s'impose cette évidence : elle n'a pas eu de cuisine, puisque personne à mettre dedans, faire d'un logement une maison. Alors elle dit « l'entrée » et cela repart.

Ce billet a été rédigé par Brigitte Célerier que vous pouvez lire sur son blog paumée. Je reçois son texte aujourd’hui dans le cadre des vases communicants et elle reçoit le mien ici.

Et voici la liste des autres participants à ces vases communicants de janvier :

Juliette Mezenc et Christine Jeanney
Christophe Grossi et Michel Brosseau
François Bon et Laurent Margantin
Martine Sonnet et Anne-Marie Emery
Anne Savelli et Urbain, trop urbain
Murièle Laborde-Modély et Jean Prod'hom
Jérémie Szpirglas et Franck Queyraud
Kouki Rossi et Jean
Piero Cohen-Hadria et Monsieuye Am Lepiq
Marie-Hélène Voyer et Pierre Ménard
Frédérique Martin et Francesco Pittau
Jean-Yves Fick et Gilles Bertin
Candice Nguyen et Benoit Vincent
Nolwenn Euzen et Joachim Séné
Isabelle Pariente-Butterlin et Xavier Fisselier
Christine Leininger et Jean-Marc Undriener
Samuel Dixneuf et Philippe Rahmy-Wolff
Lambert Savigneux et Lambert Savigneux (ben oui)
Catherine Désormière et Dominique Hasselmann
et sur twitter et en 9 tweets chacune :
Claude Favre et Maryse Hache
(les textes seront publiés par la suite dans le semenoir de Maryse Hache)

  • 7.1.11

Plus d’eau chaude

image Il n’y a pas plus d’eau chaude. Nu sous la douche, je laisse couler depuis plusieurs minutes et rien ne vient, juste une eau glacée qui ronge mes orteils recroquevillés. Je sors, enroule une serviette autour de la taille, descend l’escalier agrippé à la partie basse de la rampe. Mes pieds forment des marques sur le carrelage froid, chacun de mes pas imprime un fac-similé de ma voûte plantaire, je me retourne et ça disparaît. Je ris et fais quelques sauts sur les marches puis remonte regarder l’étrange disparition de mon passage.

J’ai froid et personne dans la maison. Maman est sortie faire des courses, papa n’est pas rentré du bistro. Je me souviens, un jour, il m’a montré comment allumer le chauffe-eau. Je te montre car souvent il s’éteint, tu le sauras comme ça, si un jour… m’avait-il dit. C’est un vieux chauffe-eau à gaz qui alimente la maisonnée, il est dans la cuisine, au-dessus de l’évier. Je vérifie et en effet, plus de petite flamme bleue dans sa bouche entrouverte. Je tire une chaise, monte dessus et inspecte l’engin. Un bouton poussoir en dessous pour faire étincelle et sur la face-avant une molette à tourner pour ouvrir le gaz. Les gestes doivent être simultanés et précis. Faire sortir trop de gaz sans allumer peut s’avérer dangereux. Tu peux t’asphyxier ou même faire sauter la maison, m’avait-il prévenu.

J’ai peur et n’ose pas enclencher la manœuvre. Je tourne et déjà je sens l’émanation de gaz m’arriver aux narines. Je referme, redescend de ma chaise, m’assoie tremblotant et timoré devant ce vieux coucou de métal blanc. Pourtant j’ai bien poussé le bouton mais aucune étincelle n’a jaillit. Je remonte, les jambes en coton, et recommence. Molette vers la gauche, deux coups de bouton poussoir. Rien. A l’évidence, ce bouton ne fonctionne pas. Dans le placard, je me saisis d’une boîte d’allumettes et me retrouve devant l'appareil à essayer d’ouvrir l’arrivée de gaz tout en grattant une allumette sur la boîte coincée dans la même main. Je m’emmêle les pinceaux, tourne à fond, lâche tout, ouvre le robinet d’eau placé en dessous, laisse tomber la boîte et noie l’ensemble des allumettes dans l’évier.

Catastrophé, je ripe de ma chaise, tombe la tête sur le rebord et m’étend de tout mon long nu sur le carrelage. Je suis sonné et le gaz s’échappe. La maison va exploser. Je reprends mes esprits grâce à une série de tapes sur la joue. Affolée, maman à mes genoux me réanime. Elle me relève, me pose sur la table, et dans le flou de l’instant, m’explique que ce chauffe-eau ne fonctionne plus depuis des mois, que le bon, le neuf se trouve désormais dans la cave.

  • 4.1.11

Le lendemain

image Etrange calme qui se lève le lendemain. La ville déserte, quelques marques de la nuit agitée, pelure de confettis, canettes en raclure dans le caniveau et dans les jardins publics, sur des bancs allongés, les survivants du passage encore gorgés de vin le cuvent. Et le silence brumeux du premier jour, des pas ralentis par la quiétude des lieux, le décor semble changer, l’air revivifié, peu de voitures, les voies sont libres et lisses. Les passants hagards titubent pour certains, flânent bras dessus-dessous pour d’autres, le sourire encore accroché aux lèvres d’une nuit particulière.

Une nuit où tout est censé basculer vers le meilleur, dans un baiser, une accolade. Une félicité bénie pour des vies qui ont besoin de marqueurs. Le pire est derrière, le bonheur devant, santé et prospérité en acolytes. On l’a célébré dans la liesse pour l’espoir suscité, régénération des corps et des esprits. Tout le monde a fixé le compteur, décompté les secondes jusqu’à la bascule. Arrimés à nos comptes à rebours, montres et clochers glorifiés, on a tous crié à l’arrivée du lendemain dans un grand bain de jouvence.

Les souhaits et vœux ont fusé, sincèrement exprimés dans une litanie de désirs et d’ambitions. Encore tout le mois, ils s’échangeront mais perdront inévitablement de leur vigueur dans l’énumération. Le lendemain du lendemain sera finalement pareil à la veille. Et plus les jours se succèderont plus ils se ressembleront, ressembleront aux jours d’avant. Tout redémarrera, la ville reprendra ses couleurs poisseuses, l’énergie cinétique, le mouvement de la vie semblable à tous les jours, à toutes les nouvelles années qui tiendront promesse du lendemain.

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  • 2.1.11

C’était le vent d’hiver

image C’étaient les premières notes de « vive le vent » fausses et mal assurées alors que nous étions encore en automne, les gesticulations du chef d’orchestre, madame Boyer, notre professeur de musique, vieille fille disait Maman et moi qui croyais qu’on l’appelait ainsi parce qu’elle était assurément la fille la plus âgée de l’école. C’étaient les odeurs rances et poussiéreuses qu’elle dégageait quand elle nous parlait de trop prés et les rires qui fusaient quand elle postillonnait sur l’assemblée à la reprise du refrain. C’était le canon qu’elle tentait de nous imposer, les garçons qui démarrent, voix qui muent et les filles en crécelles de reprendre après notre premier couplet. C’étaient les minutes de chahut avant de se mettre en place pour la dernière répétition, les grands derrière, les petits accroupis devant, et les tenues imposées, hauts rouges et pantalons blancs.

C’était, le jour venu, sentir l’angoisse monter, les parents affluer dans le réfectoire, les tables poussées au fond, les unes sur les autres, le grand sapin qui clignote, le raclement des chaises d’école sur le carrelage, les manteaux qui s’empilent dans un coin et, nous, petits lutins rouges et blancs, les mains moites, les yeux rivés sur madame Boyer qui sentait trop fort l’eau de Cologne. C’était le radio-cassette qui grésille, la bande à rembobiner au début de l’instrumental, les voix dans du papier cadeau, parasitées par le monde, trop de gens dans cet endroit familier, parcouru d’habitude par des êtres de même taille que nous, des visages qui nous scrutent, sourires pantelants, attendris sur nos minois apeurés. C’était chanter sans s’arrêter, sans suivre la mesure, regard sur Maman, ne plus voir madame Boyer que dans un flou agité, la sueur froide dans le col roulé qui glisse dans le dos.

C’était s’arrêter sur la dernière note, en apnée tout le long, reprendre son souffle, s’étonner des applaudissements nourris, des « bravos » exagérés, de madame Boyer, de sa bise qui pique sur nos joues pourpres et de la fierté vue dans ses yeux. C’était pour certains à nouveau courir dans les allées, pour d’autres se coller dans les jupes de maman, puis se rassembler une dernière fois autour du sapin, monsieur le directeur, en costume gris, cravate bien nouée, de nous féliciter en distribuant à chacun un petit sac plastique avec une mandarine, un carambar, une papillote ou une pâte de fruits et un jus d’orange en brique.

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  • 27.12.10

Un coup de boule

image C’était le début de l’hiver, Noël à fêter au village au profit d’une association, du club de rugby ou de celui du troisième âge. Les trois cafés du village et la salle du foyer rural investis de tables sur tréteaux serrées dans l’espace pour accueillir un maximum de joueurs. Grains de maïs dans la poche ou dans de grands sacs en plastique pour les accros du carton. Trente francs l’un, cinquante les deux ou cent les cinq. C’était le début des lotos. Le grand loto qui réunit tout le monde, de sept à soixante-dix-sept ans.

Entrée libre. Buvette sur place. Nombreux lots à gagner. La foule empoigne les lieux pour gagner le gros lot et se soumettre pour trois bonnes heures à la grande dictée des nombres. A l’entrée, la caisse engrange le paiement des cartons, certains les choisissent avec leurs numéros favoris. Quatorze, l’homme fort. Quatre-vingt, dans le coin. Quatre-vingt-dix le Papé ! La soirée sera rythmée par une litanie de maximes déclamées par le maître de cérémonie au boulier tournant. De la cage sphérique à petite manivelle, sortiront les numéros gagnants, pour autant de grains de maïs sur des cartons multicolores.

Un coup de boule ! Exclamation des joueurs qui attendent le numéro qui formera la quine, une ligne complète sur le carton. Et le nommeur de tourner son boulier prés de son micro pour bien faire entendre le tapage des boules mélangées. La queue en l’air ! Le six ! Quine ! On a crié au deuxième rang mais ne démarquez pas, c’est un enfant. Et la ligne sera vérifiée pour le panier garni de Noël : foie gras, jambon entier, pâtés et vins rouges qui accompagnent. Quelques minutes plus tard, zigzaguant entre les tables, le porteur amènera le lot au gagnant dans un seau de vendanges enguirlandé et repartira aussitôt avec son pourliche.

Un coup de boule ! Et ça « boulègue » avant le lancement des autres parties. A carton plein, l’angoisse sera plus longue, l’énumération de numéros infinie mais au bout, il y a gros. Une semaine de vacances, une télévision ou un magnétoscope dernier cri. La tension est grande et la salle silencieuse jusqu’à la délivrance du grand cri – lààààà !- qui tapent les murs et clouent les autres participants dans une vaste rumeur de mécontentement.

Trente parties pour autant d’heureux gagnants. Les autres bisqueront en remettant leurs manteaux, taperont sur l’épaule des chanceux, tenteront même de leur chiper quelques victuailles sous la table. Mais tous repartiront satisfaits de leur soirée en semant sur leur passage les derniers grains de maïs.

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  • 25.12.10

Quel temps ?

image C’est sûr, il faut avoir le temps. Le temps de digresser sur ce temps imperméable, insaisissable qui fuit et qui pleut. Amusante homonymie qui fait passer le temps comme la pluie passe à l’arrivée du beau temps. Que ce soit l’une ou l’autre, définitions qui nous intéressent, il nous importe de quantifier celui qu’il nous reste ou de qualifier celui qu’il fait. Le matin du jour où il est temps de se lever, pas un pas en avant sans s’aviser du temps, au-dehors mais aussi au-dedans, le ciel et l’heure, le bleu et le blues.

Et toute la journée, il va nous suivre. Quel temps ! Ainsi le voisin nous saluera. Aucune équivoque possible sur celui-ci. On n’imagine pas Léon - c’est mon voisin - s’exclamait de la sorte pour s’haranguer du temps qui passe en impulsant une profonde réflexion philosophique sur les ressorts de l’époque et leur impact sur notre vie quotidienne. Non, Léon parle bel et bien de la météo que ce soient des jours sombres d’hiver pour dénoncer le froid piquant ou des matins déjà saturés de soleil aux belles saisons. Autant se le dire, les deux temps sont rarement mêlés et la principale préoccupation de Léon est majoritaire. Rares sont ceux qui vont nous parler au bureau et d’un air détaché du temps qui s’écoule, de notre relative existence sur cet infini qui se déplie.

Et pourtant, ici et là, c’est bien celui-ci qui fascine, qui déroute et qui nous obsède plus que de raison. Le temps et sa litanie de rythmes qui cadencent nos journées. Courir après, le prendre quand on peut, le laisser filer pour respirer. Et à chaque chaos de reprendre en chœur comme si nous pouvions le maîtriser : il est venu le temps de. Il en va même pour certains l’outrecuidance  de vouloir se l’accaparer et des plus oisifs de déclamer, bravant ainsi une impossibilité notoire : j’ai le temps. Avoir le temps, le posséder, le manipuler, voire l’arrêter tant qu’on y est ! Hérésie ! Nous n’avons pas le temps, jamais. C’est lui qui nous possède comme autant de rouages dans son déploiement, nos vies pour une imperceptible escarbille.

Oui, Léon, quel temps de chien ! Les nuages montent et menacent vers le Sud, vous voyez là bas au loin, je crois qu’il va pleuvoir.

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  • 22.12.10

Les petites choses

image Dans la maison, tout est prétexte au débordement, voix qui portent, pieds qui tapent. Le soir, fatigués, tout est sujet à dispute ou pire encore, à œillades muettes qui en disent long sur le gros qui se pose sur la patate.

Le paillasson devant la porte d’entrée alors que la pluie bat le pavé et le mal - nom de dieu, le mal ! - que j’aurai à nettoyer et faire sécher les crins collés par la boue de tes chaussures ! La salle de bains après ta douche debout dans la baignoire et la pataugeoire – putain, tu peux pas faire attention ! - dans laquelle baignent quelques poils pubiens dévoyés ! Les restes de riz du repas de la veille collés au fond de l’évier et la canalisation bouchée – tu sais combien ça coûte le Destop ? - parce que tu auras omis de fermer la bonde avant de rincer la casserole. Tes chaussures puantes, surtout l’été, que tu ne te résous pas à laisser dehors avant d’entrer – tu les vois pas, tes chaussons là ! - mais juste dans le vestibule à la vue et surtout à l’odorat de tous. Tes chaussettes de la même fragrance – tu peux les garder pour faire l’amour, tu sais ! - qui rôdent un peu partout dans la chambre et que je capture par hasard sous le lit coincées entre deux moutons de poussières. La lunette des toilettes que tu ne rebaisses jamais – tu vois (hop, hop !), ça marche dans les deux sens ! - et la sensation humide sur mes fesses lorsque je m’en aperçois, trop tard.

Dans la maison, tout est prétexte au débordement. Ces petites choses énervantes qui font peu à peu voler en éclat la bonne ambiance des premiers jours insouciants. Accentuées, répétitives, maladives, excessives, elles prennent parfois une dimension ontologique. On en parle tous les jours, on les étudie, les dissèque dans l’espace et dans le temps. On les triture tellement que leur importance gonfle, elles se structurent et deviennent corps abjects comme des spams dans nos esprits. On tente de s’adapter et de faire des compromis. On légifère autour en créant des règles internes sur la vie des chaussures et des chaussettes ou en investissant sur l’achat d’un bon rideau étanche pour la douche. Mais souvent, cela ne suffit pas et insidieuses, ubiquistes, elles finissent par avoir notre peau.

Heureusement, je vis seul.

  • 20.12.10

Lumières vives

image La ville s’empourpre de lumières vives sur le vert pastiche des arbres en plastique. Et comme chaque année, moi, je prends la tangente, je freine, je fixe les petites lampes qui me flouent. J’envoie des sondes au passé retrouver les émotions enfantines. Mais rien, ou si peu, du candide de croire à celui aujourd’hui de feindre. Pourtant, les odeurs de marrons chauds et les rieurs dans les allées me font tant de bien.

Et dans la ville, à la faveur de la nuit, une fois au moins, écouter les chansonnettes en dépit des enseignes qui saignent aux quatre veines ma résistance à consommer. Je ronge mon frein sur la chute inconsciente d’après l’agitation. L’angoisse de la fin et celle du renouveau, le cœur manque au tourment. Confusion. Je rôde, m’agrippe à la foule fardée, puis je lâche, me laisse aller aux sirènes. Il sera assez tôt demain d’atterrir, de me dire que c’est fini jusqu’à l’an prochain.

  • 18.12.10

Du chocolat noir sur mon riz blanc

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Elle me râpe du chocolat noir sur mon riz blanc. Sur l’assiette encore chaude, un halo de lumière et autour rien, le noir. Et elle derrière moi, ses mains ridées par-dessus mes épaules qui pressent le moulin à râper. A l’intérieur, deux carreaux de chocolat noir, du Poulain, du vrai chocolat à 75% de cacao. Elle râpe et fait crépiter de fins copeaux qui tombent sur mon riz. J’aime beaucoup le riz, surtout celui qu’elle me prépare tous les mercredis. C’est du riz au lait, bien chaud, bien cuit qui forme une pâte onctueuse et sucrée.

Je ne vois rien d’autre que cette pluie de chocolat noir qui tombe. Bloqué entre ses bras, je reste figé, ne dis rien. Je ne sais pas pourquoi. Une douce vapeur d’eau s’échappe de ma collation et me chauffe le visage. J’ai chaud. Elle râpe, tourne la petite manivelle sans cesse, progressivement le cacao envahit mon riz, le noircit sur toute sa surface. Il fait noir dedans, il fait noir autour. Rien n’existe à part ce riz qui me fait saliver, ces mains et ces bras qui me cernent, ce chocolat qui tombe et s’étale fatalement.

Elle me râpe du chocolat noir sur mon riz blanc. Je n’aime pas le chocolat noir.

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  • 15.12.10

Tu parlais peu

image Tu assénais quelques mots, toujours les mêmes, les plus faciles, ceux qui tu avais reçus comme un guide éducatif. Fais pas ci, fais pas ça. Des mots droits et tendus que toi, le père, jugeais importants. Tu me les disais, redisais, hurlait. Une rabâche qui masquait l’essentiel : les mots qui savaient soulager, toi, moi, nous. Dans les soupirs, tu aurais pu les glisser, les faire descendre jusqu’à nous. Tu aurais pu nous apaiser. Mais voilà, tu parlais peu.

Toi, le rural, bien installé sur tes épaules carrées reposait le poids de tes mots sourds. Tu les évitais avec tourment lorsqu’ils roulaient jusqu’à ta bouche et allumaient tes yeux d’un rouge de honte. Ils te rongeaient de l’intérieur, jouant à faire des nœuds dans ton ventre. Les mots sont vils quand ils sont tus. Ils torturent bien plus que les colères libératrices. Les tiennes surfaites n’étaient que de simples ponctuations exacerbées reçues en héritage. Jamais, tu ne les auras sortis. Mais voilà, tu parlais peu.

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  • 12.12.10

Par le hublot

image Déplacement de l’intime, dans le tambour, remuent mes peaux textiles. Elles jouent dans l’eau savonneuse, font des bulles, s’enroulent entre elles. Unique endroit où elles se côtoient, se mélangent. Par le hublot, je les vois. Etrange lucarne vitrée, nécessité absurde de distinguer le blanc du noir, les couleurs délicates des irréductibles synthétiques. Dans cet œil concave à effet loupe, elles tournent en macro. Je me surprends à surveiller leurs folles culbutes comme si elles allaient disparaître.

Très vite, les rayures colorées du caleçon l’emportent sur le pâle des autres oripeaux. Elles filent autour des chiffons, se mêlent à la toile bleu-foncé des pantalons, remontent des manches, descendent des cols de chemises. Et dans l’élan les stries accélèrent et quelques chaussettes déjà orphelines s’accrochent désespérées à l’élastique. Le tambour bourdonne, claque et le baquet décroche une salve de lessive, l’émulsion est totale, mousseuse solution qui submerge les rayures de mes chausses. Dans le hublot, un nuage bouillonnant. La cavalcade continue, un ballottage à droite puis à gauche et c’est le retour au calme : l’eau se change, évacue l’écume blanche, et mon roi caleçon réapparaît rasséréné par sa douche.

Eau claire et douce, puis la machine à nouveau s’emballe, encore plus vite. Les circonvolutions autour du hublot se font immatérielles. Essorage. La force centrifuge creuse un trou dans l’œil et projette violemment mes loques sur les parois. La vitesse est telle que je crois mon linge à jamais perdu, disloqué dans le grand vortex mais soudain, la rotation cesse dans un dernier battement sec. Quelques secondes d’une mobilité soûle où les plus légers titubent sur les plus lourds et le silence…

La lessive est terminée. J’ouvre le hublot sur la chaude toupie et récupère mes peaux affolées. Je ne les reconnais plus. Elles sont toutes racornies dans un amas compact, un corps dégingandé qu’il faudra séparer puis étendre, faire sécher et enfin ranger par affinités.

  • 9.12.10

Une honte

image Imprévisible, la honte s’impose souvent à moi par un ami qui, dans une situation donnée, perd pied, se met en danger, par le mensonge ou l’ignorance : spectacle qui m’afflige ou me déçoit même si l’intéressé s’en débrouille sans que son assistance ne décèle la mystification ou l’embarras. Etrange sentiment qui ne m’inspire que la fuite, le laisser là, ne plus voir sa désinvolture à tromper le monde ou son ânonnement d’explications confuses.

Une honte qui peut aussi être plus éloignée, venue d’un inconnu. A la télévision par exemple, questionné par l’animateur, ce candidat de jeux qui bafouille, en panique, ne sait plus où il est, erre face au pouvoir des caméras et s’emmêle lamentablement les pinceaux. Il me met dans un état de déroute, dans un état où lui devrait être, il devrait fuir. Et fuir est ma pulsion de l’instant, je ne peux plus regarder se débattre ce faible parmi les forts. Forcément, je zappe.

Un trouble qui ne m’appartient pas, quelque chose qui passe dans un recoin de mon esprit près de l’inadmissible, de l’impossible à supporter. Une honte, pas en moi, ni venant de moi, mais puisée chez l’autre, une personne mise à mal ou un être apprécié en danger, et qui, dans son déclenchement, devrait provoquer en lui ce qui m’atteint dans l’instant. Une honte qui passe inaperçue et que je vole au passage sans avoir, pour m’en défaire, autre alternative que la fuite.

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  • 7.12.10

Vers l’alcôve

image Ma mobylette rouge et mon casque au bol, je file vers le village voisin, longue montée pénible vers le col, le variateur qui souffre, trente à l’heure maxi puis descente vers elle sans freiner, sensation du motard virile qui penche dans les virages, vitesse record de soixante-dix à l’heure. Je suis pressé. La dernière courbe, juste devant sa maison, et je pénètre son territoire. Pas question de m’arrêter là, ses parents ne doivent pas me voir. J’accélère. La grande route, puis à gauche, je serre et arrive sur la grande place. Large terrain vague de terre jaune qui accueille les manifestations du bourg, fêtes et autres parties de pétanques géantes.

Personne ce jour là sur la place mais je sais où la trouver. La mobylette dévale libérant sous ses pneus crantés un sillon de fumée ocre. Mon palpitant et ma bécane s’emballent. Mes yeux pleurent sous la vitesse. En contre-bas, un bâtiment carré au petit toit de tuile rouge, je ne sais plus vraiment aujourd’hui ce qu’il abritait, un ancien bain-douche peut-être ou bien un local électrique, peu importe. Ce qui est clair dans mon esprit c’est sa face arrière encaissée dans une bordure touffue de troènes. On s’y fraye un chemin entre deux arbustes à la végétation prise dans les murs. Elle est derrière à attendre, à l’abri des regards. Je l’espère.

Je contourne l’appentis et jette ma mobylette contre un mur. Si elle est là, elle a entendu le raffut du pot de détente. J’enlève mon casque, me sèche les yeux et arrange ma coiffure. Alors que je ressens encore les vibrations de ma machine dans les mains, je m’avance vers la haie envahissante et le second troène se met à trembler. C’est le signal. Elle est là. Je me glisse entre deux branches et la rejoins dans notre planque, une alcôve verte rien que pour nous deux.

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  • 4.12.10

La brume bleue

image Il se découpe flou dans la brume du petit matin. Six heures à peine et déjà le vrombissement de l’atomiseur résonne sur les coteaux. Un petit homme trapu, gauloise au bec, arpente les rangées de ceps, les secoue d’un vent pulsé aux enroulements bleutés. C’est la saison des traitements. Une heure plus tôt, blotti dans mon lit, j’avais attendu qu’il me réveille. Comme chaque matin, il était sorti dans la rue humer le temps, rencontrer sa faveur : un ciel dégagé et l’absence de vent était requis. Encore emmitouflé dans mes couvertures, j’avais tendu l’oreille espérant entendre les volets claquer sous les bourrasques ou la pluie battre le trottoir. En vain.

Je suis chargé du ravitaillement de la machine. C’est ma mission. Je l’attends au bout du cinquième rang avec un broc rempli de bouillie bordelaise : mélange d’eau, de produits fongicides et pesticides contre notamment le mildiou. Tel un ectoplasme, il avance vers moi dans un mélange étouffé de poudrins. Seul le bruit mécanique des pistons de l’engin marque une présence, un humanoïde particulièrement bien articulé qui répète sans cesse les mêmes gestes circulaires. La machine est lourde, bruyante et peu maniable. Mais une fois harnachée sur son dos, le bras souffleur en plastique souple permet d’asperger avec efficacité les feuilles de vigne. La bouillie uniformément appliquée les protège ainsi des champignons nuisibles.

Le casque de mon walkman sur les oreilles, je l’attends en fumant des cigarettes assis en tailleur au pied d’une souche pour éviter qu’il ne me voie. A plusieurs reprises, il doit m’appeler en criant soit parce qu’il m’a perdu de vue – il s’inquiète - soit parce qu’il pressent la panne de liquide – appel du ravitailleur en vol. Je vais le rejoindre dans le grand ballet d’air qui l’entoure, il presse alors la manette de sa machine en position ralentie et s’accroupit pour que je recharge le réservoir. Nous échangeons un sourire rapide et il repart.

Je le suis un instant dans le rang en évitant les aspersions puis retourne remplir mon broc de bouillie, repérer la brume bleue, suivre ses pas, compter les cinq rangs, me poster en bout et attendre.

  • 1.12.10