Autant en emporte le flux

image Ils ne se connaissent pas et pourtant ils sont inséparables. Par delà le temps et outre-rêve, ils se sont rejoints dans un espace impalpable, immatériel, froid et distant. Mais c’est bien dans cet intervalle irréel que la chaleur va les étreindre. Le jeu d’un jour va devenir leur réalité. Les yeux rivés sur l’écran, les doigts légers sur le clavier et les clics doucereux, ils vont braver les liens vers un amour authentique empli de libertés et de doux rêves. Leur vie pour un chassé croisé de mots digitaux. Autant en emporte le flux.

Alvin et Cassandre font partie de la génération hyper connectée. Celle de la première heure. Aux babillement de l’internet, ils se sont retrouvés aux abords de forums foisonnants aux accents marqués de la rencontre mais aussi, aux stigmates du manque et de l’exil affectif. Au sein de ces supermarchés de l’avatar, les échanges ont jailli de toute part. Le masque de l’anonymat a débridé leurs mots, décuplé leurs élans amoureux en déroulé exhaustif de leur solitude béante. Les réparties de l’un, de l’autre, de lui vers elle, d’elle vers lui ont fini par franchir l’écran pour venir mettre à défaut leur isolement. Alvin, le web-Casanova à la souris tactile. Cassandre, la net-dreameuse au grand cœur pixélisé. Tous deux roi et reine de leur monde virtuel et vertueux.

Leur histoire ne se voulait qu’un jeu. Celui de la distraction affirmée de leur ego respectif. Puis la séduction inévitable les a surpris. Pas une nuit sans Cassandre pour animer les rêves digitaux d’Alvin. Pas une heure de répit pour la belle sans que son chéri numérique ne la titille d’un mot doux. Le flux les a amenés vers un ailleurs onirique et enveloppés dans une sphère de plaisir. Seuls au monde dans cette grande manne mondiale, ils ont vécu les plus beaux jours de leur vie virtuelle. Cassandre et Alvin sont rapidement devenus les tourtereaux du web, le couple dont tout le monde suit les hyperboles sur la toile. Jusqu’au jour où la réalité va les rejoindre…

Court extrait de la nouvelle que je vais soumettre à l’équipe de Numerik:)ivres, maison d’édition numérique qui va publier, à partir du mois de mars, des contenus littéraires inédits en format numérique, optimisés pour la lecture sur iPhone et lecteurs de livres électroniques.

  • 31.1.10

L’énigme des deux ellipses

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Personne ne les a jamais vus mais tout le monde en parle. Ils sont venus nous coloniser, disent certains. D’autres ne veulent pas y croire et ne voient en eux que l’avènement d’une nouvelle civilisation. Aucune preuve tangible ne vient étayer leur existence. Mais l’humanité sait. Rien ne sera plus comme avant.

La curiosité – réaction humaine – nous a conduits sur ce chemin. Tracé rectiligne vers un espoir renaissant ou dédale sinueux vers un monde qui s’écroule. L’aventure, l’adrénaline, la méconnaissance, l’excitation, l’envie et la crainte. Un mélange de sensations qui met en émoi les cœurs pantelants et aiguise les esprits brassés de divagation. Des groupes se sont formés. Les plus farfelues supputations ont envahi les espaces de vies, chacun y allant de son couplet fantasmagorique. Martiens à têtes ovoïdes sortis de l’inconscient collectif ou corps vaporeux, ectoplasmes de nos perceptions altérées par tant d’actions destructrices. Les extrêmes contiguës comme le blanc et le noir côtoient le bien et le mal. Dichotomie sauvage où la nuance n’a plus d’espace. Aux antipodes d’un raisonnement lucide, des entités belliqueuses envahissant nos villes et nos campagnes viennent rapidement s’opposer à d’intrépides providences évanescentes sauvant in extremis la planète de la dépravation humaine.

Aujourd’hui, tout a changé depuis que ces yeux étrangers et imparfaits sont apparus. L’homme s'ébroue et son intelligence est compromise. La peur légitime a envahi les zones les plus reculées pour remonter dans nos cités pourtant surprotégées. L’image a fait le tour du monde. Inexpliquée. Les ellipses d’une formidable intensité lumineuse fixent la nuit pour mieux nous hypnotiser. La gauche plus imposante semble vouloir nous amadouer d’un clignement ostensible ou bien nous fixe t-elle intensément pour nous questionner sur le piètre théâtre que nous lui proposons. Deux excroissances rétiniennes mystérieuses que personne ne se risque plus à commenter. Nous sommes désormais prisonniers de l’énigme fondée sur deux ellipses aperçues sur un chemin vicinal le 22 janvier 2010. Et le monde a basculé.

Jeu pour le plaisir d’écrire initié par Epamin’ sur son dernier billet : & Des histoires qui roulent

  • 23.1.10

Le dilemme

image[ la découverte ] La chute de la petite armoire du haut de son bahut jusqu’au sol dur de la cave avait révélé une indiscrétion de taille. Je restai un instant songeur et partagé. Elle recelait bien un trésor enfoui. De ceux qui animent la curiosité, qui permettent la découverte de l’autre à son insu et dévoile l’intime imprudent. Excitant. Mais voilà il s’agissait des secrets de mon père, et la main mise sur cette enveloppe verte au parfum de romance semait en moi le trouble. Le bien ou le mal. Seul dans la nuit, assis en tailleur et les étagères désossées à mes pieds, j’avais dans les mains un auguste dilemme.

Je décachetais au risque de modifier à jamais la vision de mon géniteur ou bien je remontais l’armoire, replaçais la missive secrète dans le double fond et gardais le silence sur cette péripétie. Il me fallait prendre une décision. Ma réflexion de gamin ne m’apportait pas de réponse satisfaisante. L’enfant sage interpellait l’adolescent rebelle et réciproquement. Tiraillé entre les deux hypothèses, je remontai les étagères dans le meuble et le reposai sur son buffet. Une fois son contenu revenu en bonne place, la lettre sur le sol n’attendait que ma décision.

Il était tard. Mes yeux clignotaient dans la pénombre de la cave et le sommeil m’arrachait de ma piètre réflexion. Devant moi, la petite armoire remise de sa chute. Dans son creux, paradaient à nouveau l’absinthe et les Gauloises brunes comme autant de béquilles affectives. A mes pieds, dans cette enveloppe verte, se blottissait peut être l’amour, le vrai, celui que maman et papa avaient oublié. J’avais à cet instant une vision sommaire mais cohérente de la vie de mon père. Une partie réelle et obscure faite de paradis artificiels, l’autre imaginaire racontée dans une lettre que j’hésitais à lire.

Au fond de la cave, un verre posé sur l’évier en granit et dans un vieux carton sur la dernière étagère, quelques vieux briquets abandonnés. Mon regard tourbillonna pris dans les volutes électriques d’une envie irrépressible. De la fiole d’absinthe au verre, des briquets à la Gauloise, il n’y avait plus que quelques gestes automatiques. Et c’est avec une liqueur verdâtre dans la main et une cigarette à la bouche que je retournai dans le salon. Après avoir réanimé le feu endormi dans la cheminée, je m’installai dans le rocking-chair patriarcal. Je sirotai  en grimaçant le breuvage à l’anis fortement alcoolisé tandis que chaque bouffée nerveuse manquait à m’étouffer. A sa place, à ma place, je basculai amplement sur le fauteuil et tout aussi largement dans l’ivresse.

Je m’endormis. « Pour toi, mon Papa ! »

  • 18.1.10

La découverte

image [ L’armoire métallique ] Après m’être saisi de la clé, je rangeais les ciseaux rouillés dans leur écrin de fortune en prenant soin de les reposer à la même place. Je repoussais le vieux tiroir en bois vermoulu. La poignée de fer blanc me restait une fois sur deux dans les mains. Je la refixais avec soin dans son encoche écaillée en m’assurant de sa bonne tenue. La petite clé, sésame aux dentures rouillées, tournait alors dans ma main deux ou trois fois. Expression de ma peur et de mon hésitation. Puis dans une prise de décision soudaine, elle s’enfilait dans la serrure pour enfin me faire franchir le pas de l’acte interdit.

La porte-miroir s’ouvrait sur les discrets de papa dans un crissement métallique aigu. Un regard dans le couloir pour m’assurer que personne ne bouge  et je me trouvais désormais face à mon méfait. A l’intérieur, tout était parfaitement rangé. Trois étagères en fer froid. Sur la plus haute, deux petits cartons semblaient être découpés pour tenir sur la hauteur de leur emplacement. Aucune inscription. J’avais déjà fouillé ces boîtes mais je n’avais trouvé que quelques graines d’une semence jardinière inconnue. Sur celle du milieu, une cartouche de gauloises brunes déjà ouverte partageait la place avec quelques minuscules fioles contenant un liquide verdâtre. Mon premier cérémonial lors de l’ouverture prohibée consistait à dévisser le bouchon d’une d’entre elles pour humer son parfum. Cette fragrance d’anis fortement alcoolisée que dégageait l’absinthe me donnait pourtant chaque fois des hauts le cœur.

Mes yeux balayaient de bas en haut et de haut en bas, à la recherche de la nouveauté. Nouveauté qui pourrait m’éclairer sur le mystère. Savoir et comprendre pourquoi papa s’évertuait à tenir ce placard constamment fermé, à l’abri du regard de sa propre famille. Mais rien. La dernière étagère contenait deux vulgaires briquets usagés, une boîte de cigare de la Havane et deux bouteilles en verre à bouchons mécaniques. Comme toujours, j’étais frustré. Tant de prises de risques inutiles, d’angoisses et de craintes de représailles pour finalement aucune trouvaille. Je décidai cette fois-ci de poursuivre mes investigations et m’attelai à sortir tout ce fourbi pour vérifier chaque recoin.

Une fois mise à nue, la petite armoire était plus légère, si bien que je pouvais aisément la descendre de son buffet porteur. A peine saisie, elle ripa contre le bahut, m’échappa des mains et choqua fortement le sol en béton de la cave. Un bruit métallique en écho court mais puissant creva la nuit. J’étais transi de peur. Mon palpitant s’emballa troublé par le sang qui affluait en jets puissants de tout mon corps. Ma tête bourdonnait et il me semblait que le vacarme produit résonnait encore dans tout le quartier. Quelques secondes, le souffle coupé, je restai à l’écoute de la réaction. Puis, le silence. Moi et l’armoire au sol.

Dans son cœur éventré où gisait l’amoncellement des étagères démontées, je vis dépasser le bout d’une enveloppe verte. Je tenais ma découverte. Celle qui, peut-être, expliquait tout. Je tirai et extirpai le Graal d’un double fond malicieux. En guise d’adresse postale et en caractères soignés, était calligraphiée à la plume une mention évocatrice : « Pour toi, mon Marcel. »

A suivre.

  • 14.1.10

L’armoire métallique

image [ Entre la cave et le salon ] La cave. Le salon. Le silence. Maman suivait toujours la sortie traditionnelle de papa en levant les yeux au ciel. Entre deux œillades appelant le divin à lui expliquer de tels agissements dédaigneux, elle me regardait avec insistance dans le secret espoir que je cautionne son agacement. Je faisais mine de ne rien voir. Je lui tournais le dos et m’avachissais sur la table du salon avec hâte qu’elle déguerpisse.

La cheminée ne flambait plus. Les publicités criardes s’enchaînaient à grand renfort de slogans consternants. Pour chacune d’elle, elle soulignait sa contrariété d’un nouveau grognement d’indignation. A la fin de chaque spot, j’aurais voulu un geste, un mot, une discussion. Mais j’avais fini par ne plus y croire. Tout juste, espérais-je qu’elle se lève de son fauteuil pour me dégager de son humeur pesante et ainsi me laisser libre de tous agissements.

La tirade publicitaire se terminait. D’un appui lourd de ses mains sur les accoudoirs, elle soulevait son corps avachi et repus d’anxiété. Elle décidait enfin de sortir de sa torpeur pour parfaire son fiel dans le creux de son lit. Enfin seul. Je restais un instant à l’écoute de la maison, guettant ses pas feutrés dans l’escalier qui la menait à sa chambre, Quelques crépitements de braises. Un claquement de porte. Je baissais le son de la télévision pour m’assurer que la maison fut bien endormie.

La cave. Je remontais légèrement le volume du poste pour masquer mon déplacement et feindre ma présence dans la salon. La porte franchie, je me retrouvais dans le couloir plongé dans le noir absolu. Je restais quelques secondes suspendues à scruter l’espace comme un cambrioleur, mes oreilles et tous mes sens à l’affût du moindre bruissement. Aucun son incongru, aucune lumière ou déplacement inopiné ne pouvait m’échapper. Mon cœur accélérait sa cadence, mes tempes bourdonnaient. Je m’apprêtais à braver l’interdit. J’entrais dans la cave.

A gauche, un vieux buffet dont papa avait escamoté la partie haute. Posée sur le bahut, une armoire métallique plus haute que large. Sur sa porte, un vieux miroir piqué et voilé reflétait mon visage de façon convexe. Ma tête s’élançait brusquement vers le haut et me donnait l’impression d’avoir l’occiput déformé. Je souriais et assortissais cette image de grimaces malicieuses. Passé ce jeu espiègle, je m’apprêtais à ouvrir l’armoire des secrets de papa.

La clé du coffre inviolable était dissimulée dans le premier tiroir du meuble porteur. Je la trouvais toujours enveloppée dans un vieux chiffon au milieu de ciseaux rouillés. J’avais découvert depuis longtemps la cachette à force de furetages soutenus. Chaque fois, cet instant m’emplissait d’excitation et de crainte. J’ouvrais l’armoire curieux des nouvelles découvertes que j’allais faire.

A suivre.

  • 11.1.10

Entre la cave et le salon

image Dans la maison de mon enfance, prés du salon, il y avait une cave. Singularité de ces vieilles demeures villageoises, les pièces étaient agencées en dépit de bon sens. Juste un couloir séparait les deux pièces ; si bien qu’il était facile de passer d’un endroit chaleureux à une atmosphère froide et humide. A elles seules, ces deux pièces résumaient l’ambiance des lieux.

Le salon était, comme il se doit, l’endroit dévolu à la détente. Du moins le laissait-il croire. Les soir d’hiver, s’y jouait le ballet familial traditionnel. Maman se posait devant la télévision confortablement installée dans un moelleux fauteuil en cuir fauve. Elle prenait toujours la précaution de glisser sous l’accoudoir le dernier télé7jeux. Solution de rechange si les trois chaînes lui faisaient l’affront de ne présenter que des programmes inintéressants. Papa effectuait des va-et-vient incessants entre son rocking-chair toujours en mouvement et sa cheminée qu’il alimentait, plus que de raison, avec de grosses bûches fraîchement coupées. Le feuilleton télé du soir ne l’intéressait guère. Il préférait admirer les luxuriantes flammes qui chauffaient et éclairaient à peine la pièce, lui donnant un aspect mystérieux. Dans son regard, je pouvais lire la satisfaction du bûcheron qui, des heures durant, s’était acharné à la tâche amassant des stères de rondins et autres ceps de vigne bien secs. Un véritable trésor. Butin qui crépitait maintenant dans le foyer pour délivrer un bien être que lui seul parvenait vraiment à apprécier.

Quant à moi, sur une chaise inconfortable, je suivais d’un œil les épisodes de Châteauvallon tandis que de l’autre, j’accompagnais les mouvements de l’attiseur de feu. Chantal Nobel était belle, Maman impassible. Papa toussotant tirait sur sa gauloise brune aussi bien que la cheminée tirait la fumée de son conduit vers l’extérieur. La soirée s’écoulait silencieuse et paisible mais aussi immuable qu’ennuyeuse. « Puissance et gloire dans l’eau trouble d’un regard ! » hurlait alors Herbert Léonard sonnant ainsi la fin de la soirée télé. Tandis que le générique déroulait ses fadaises, Papa se levait péniblement du siège patriarcal. Après un dernier coup de tisonnier pour étaler la braise, il nous souhaitait une bonne nuit d’une façon laconique et convenue. Le couloir, un détour par la cave pour siroter un coup de rouge somnifère et il disparaissait.

A suivre.

  • 7.1.10

Un triple cocktail bien frappé

En regard de nombreuses choses de la vie, ils me soutiennent sans le percevoir. Il vient de s’écouler tendrement une semaine emplie d’eux au plus prés de moi, quelques jours denses à partager avec sourires violents et cris doux, contes d’adultes et mémoires d’enfants. Une semaine qui me réconcilierait presque avec les fêtes de fin d’année. La somme de tout mon amour se démultiplie dans trois petites âmes diablotines. Trois fois plus qu’hier, trois fois moins que demain.

Trois. Le triangle parmi les triangles si présents dans ma vie. Trois têtes folles gorgées de délires d’enfants et de douceur de vivre. Anecdotes malicieuses, jeux charmeurs, doutes de pré-ado, hystéries de gamins, espiègleries de papa. Associer puis mélanger le tout et servir bien frappé. Un cocktail que j’aime secouer et savourer en toute circonstance. Et quand j’ai le plaisir qu’on me le serve sept jours durant, je prends plusieurs gorgées sans jamais me rassasier. Je salive et bois sans retenue le breuvage gouleyant pour enfin mesurer, lorsque les ingrédients manquent, combien il compose le fruit de mon existence.

Mes enfants, leurs jeux, leur vie d’un mètre quarante et leur amour délicat juste posé là sur moi. Toujours.

  • 4.1.10

Le baiser de la gare d'Orléans - #VasesCommunicants

C'est là que tout a commencé et ça s'est fini, par un baiser. Une erreur, un élan, un soupçon de baiser au coin des lèvres, à gauche de la bouche, inerte, prise par surprise. Adieu, je t'ai vu ! Au revoir Monsieur, on ne se reverra plus. Vous m'avez parlé tout au long du voyage, c'était certainement passionnant, et pendant ce temps là, moi je guette la bouche qui remue, sourit, avec des plis qui remontent vers des yeux bruns.

J'en reviens toujours à la bouche, elle a l'air douce, elle sourit souvent, elle m'attire en parlant. Tant pis, je descends au prochain arrêt, gare d'Orléans C'est maintenant. Le train ralentit, grince, s'arrête. J'approche vite ma bouche de cette bouche bavarde qui ne sait pas que je m'enfuis déjà. C'est vrai qu'elle est douce. Le bruit des mots s'interrompt, l'homme est saisi. Je le frôle en descendant, je murmure "au revoir" pour la forme, je m'échappe et saute sur le quai, mon sac sur le dos, les cheveux défaits, la mèche rebelle en travers du visage. Je ris en courant vers l'escalator, je ne me retourne pas. Le rouge a envahi mes joues. J'ai l'impression d'avoir fait un bon coup, une bêtise innocente.

J'en avais envie ! Voilà, mais une envie à un point ! Impossible de se retenir. Je suis ravie. J'avais tout juste 18 ans. Et c'est vrai, jusqu'à ce que le train ralentisse, grince et s'arrête... Je suis juste descendue gare d'Orléans en rêvant de l'embrasser et de m'enfuir. C'est chose faite !

Ce billet a été rédigé par elle-c-dit que je reçois aujourd’hui dans le cadre des vases communicants. Vous pouvez suivre ce chemin pour aller lire mon billet publié chez elle.

Voici la liste des autres participants à ces Vases Communicants de janvier :
Futiles et graves (Anthony Poiraudeau) et Paumée (Brigitte Célérier), Tiers Livre (François Bon) et Ce métier de dormir (Marc Pautrel), Petite Racine (Cécile Portier) et Abadôn(Michèle Dujardin), Tentatives (Christine Jeanney) et Enfantissages (Juliette Zara), C’était demain (Dominique Boudou) et Biffures chroniques (Anna de Sandre), Terres… (Daniel Bourrion) et Journal Contretemps (Arnaud Maïsetti), Le blog à Luc (Luc Lamy) et Frédérique Martin, Liminaire(Pierre Ménard) et Jours ouvrables (Jean Prod’hom), Pendant le weekend (Hélène Clémente) et Oreille culinaire (Isabelle Rozenbaum), Les beautés de Montréal (Pierre Chantelois) et L’Oeil ne se voit pas lui-même (Hervé Jeanney)

  • 1.1.10

Fin de l’an neuf

image Les fins d’années sont toujours propices aux bilans. Introspection profonde ou ballet inutile de projections non abouties. Toujours la même rengaine. Qu’est ce que j’ai fait cette année ? Suis-je allé au bout de mes envies ? Etais-je plus heureux cette année que les années précédentes ? J’en passe des meilleures et des exécrables, des plus ou moins constructives, des voulues subies voire des endurées défendues.

En définitive, quelle importance ! Pourquoi devrais-je me régler sur le calendrier ? Des jours, des mois, des années. Et alors ? M’installer ainsi dans une temporalité figée ne m’apporte pas grand chose si ce n’est la pression sociale de tirer des leçons et in fine de m’imposer des résolutions. Alors, point de bilan attendu sur une année pourrie appelant la suivante à régler tous mes problèmes empiriques.

Je préfère, rebelle dans l’âme, m’accorder des parcelles de bonheur bien plus fixantes dans mon esprit que l’amoncellement d’emmerdes qui me précèdent et me poursuivront. Les cheveux hirsutes de ma chérie au réveil qui s’épandent sur l’oreiller valent bien mieux qu’un bilan global des dettes épandues tout au long de l’année. Les rires de mes enfants éclatants sans que je n’en comprenne la raison n’ont aucune mesure avec ma déraison éclatante s’agissant des choses alambiquées de la vie. Et quand j’écris cela, j’enfonce des portes ouvertes qui me rassurent.

Je vis et c’est déjà pas mal. Je ne construis ni ne crée rien de tangible. Tout juste un acteur décalé pris dans mon intemporalité chevauchant une époque qui presse le temps, le compartimente, le dissèque plutôt qu’elle ne l’apprécie. Alors en ces derniers jours de neuf, j’ajouterai une unité à mon demain parce qu’il faut bien suivre les grégoriens. Rien.

  • 30.12.09

Une histoire cocasse

[ Du rêve à la réalité ] Tous semblent m’avoir oublié. Je me sens étranger à toute cette agitation. Mon cauchemar s’insinue encore entre mes neurones engourdis. Mon mètre quarante ne me permet pas de suivre les conversations. Je ne perçois qu’un brouhaha qui me survole, entrecoupé de léchages de babines avides et d'évanescentes déglutitions de vin. Je m’ennuie et l’assemblée s’en moque.

Bastien nous rejoint brandissant son cadeau comme un trophée. Sa joie tranche avec la mélancolie qui m’étreint. Petit diable bondissant, il se faufile entre les jambes des convives et déverse son allégresse à grands renforts de cris stridents. Ma sœur l’accueille dans ses bras pour partager son bonheur de recevoir. Le cadeau déjà déballé s’étale sous ses yeux faussement éberlués. Quel emportement pour un vulgaire teddy-bear ! Cette mise en scène théâtrale m’interpelle. Elle en fait trop et ça se voit.

Quelques baisers parcimonieux plus tard, Bastien retombe des bras de ma sœur. Il déambule encore un instant agitant sa bête poilue à la taille des adultes hautains. Chacun lui décroche un sourire contraint. Ne semblant pas percevoir le simulacre, il finit par s’asseoir à mes côtés sur le grand canapé. La peluche ventrue – superbe offrande d’un mini-barbu invisible – est désormais pressée sur son petit corps.

Alangui sur la tête de l’ours, Bastien recherche la lueur de Noël dans mon regard éteint. Je le sens prés de moi, interrogatif sur cette apathie incongrue. Pour lui et seulement pour lui, je me redresse et remonte à l’étage pour découvrir dans le paquet jaune le cadeau du mini-barbu. Dans l’escalier, l’angoisse de mes chimères nocturnes me rattrape. Les questions qui me taraudent depuis la veille au soir repassent dans ma tête. Qui est cet homme, ce mini-être censé surgir du sol et qu’on ne voit jamais ? Pourquoi personne ne prête attention à ce personnage fantasmagorique ? Pourquoi ai-je la sensation d’être comme lui, un personnage invisible pris au piège d’une terre inconnue ?

Arrivé sur le palier, je suis à nouveau seul dans ce grand couloir jonché de noir et de blanc. Une crainte inexplicable s’empare de moi. Mes yeux se brouillent. Le sapin lumineux devient flou. Ma tête tourne. Des sueurs froides viennent cristalliser mes jambes tandis que mes tempes gorgées de sang tambourinent d’effroi. J’avance péniblement pour me saisir de mon cadeau emprisonné dans son papier enrubanné d’or. Le noir, le blanc, le noir. Plus rien. Plus aucun cadeau au pied de l’arbre.

Le nez au sol, je viens de m’écrouler. Mon visage sur les carreaux froids, mes yeux sur les rainures qui les séparent, un trou béant ouvre le passage du mini-barbu. Tout au fond, un petit être nu relié à un cordon de chair. Des yeux globuleux, une peau fine et translucide, son corps frêle baigne dans une solution aqueuse agitée. Il se débat, tourne et retourne sur lui-même comme pour s’extraire de sa bulle carcérale. Je n’entends aucun bruit mais sa bouche entrouverte semble crier le désespoir. C’est certain, ce sont bien des hurlements à la vie, sourds, inaudibles, vains.

Je me retourne brusquement. Allongé sur le dos, je respire profondément et m’extirpe de cette torpeur. Mon malaise n’aura duré que quelques secondes. En bas, dans le salon, les rires fusent. J’entends ma mère déclamer une histoire. Une anecdote pour elle. Un évènement pour moi. Ces mots résonnent en moi comme une explication à mes nébuleuses. Je n’étais pas encore là. J’étais en elle, prisonnier de sa terre nourricière et, lorsqu’elle montait sur la table de la cuisine, j’étais encore en paix dans son cocon protecteur comme un cadeau pas encore déballé. Ce n’est que lorsqu’elle sautait à pieds joints de la table pour choquer le sol que la tempête faisait rage. L’assemblée redouble d’hilarité. Maman voulait écourter une grossesse non-désirée. L'histoire est cocasse. Une gestation qui finit par me mettre au monde. J’aurais pu comme le mini-barbu ne jamais percer la terre, ne jamais voir le jour et rester ainsi un personnage invisible dont tout le monde parle sans jamais l’avoir vu. Un trou béant au pied d’un sapin.

  • 28.12.09

Du rêve à la réalité

image [ la veillée ] Mon rêve est étrange. Je me confonds avec le mini-barbu. Je suis chahuté et ballotté de toutes parts dans une curieuse cavité sombre. Je tente de percer. J’essaye de m’extraire, d’émerger de ce cauchemar. Comme l’histoire de Bastien, je suis tout petit. Liliputien. Comme dans son récit, je pousse avec vigueur une terre pourtant meuble. Mais en vain. Je m’époumone silencieux et manque cruellement d’air. Paradoxe, quand le roulis cesse de me donner des hauts le cœur, l’endroit est doux, chaud et accueillant. Il y règne une température idéale. Ce cocon, solution pourtant fangeuse, m’emplit de sérénité. Prisonnier mais à l’abri, je me complais à barboter. Pourtant, je le sais, il faut que je sorte. Sortir et grandir reste inéluctable.

La voix grave et forte de mon père me réveille en sursaut et m’extirpe avec douleur de ce songe troublant. Dans mes draps froissés, encore enveloppé dans ma nuit agitée, je suis en nage et ne distincte pas encore la réalité du rêve. La maison est désormais parée de tous ses invités. Les hautes paroles mêlées résonnent dans le salon comme un rappel à la vie. Aujourd’hui c’est Noël et tout ce beau monde se le souhaite bon et joyeux à grands renforts de phrases convenus. Je me lève péniblement encore sur l’emprise de cette captivité étouffante. Les yeux voilés et les cheveux ébouriffés, je sors de ma torpeur par le grand couloir.

Au bout, le sapin. A son pied, une myriade de cadeaux a été déposée. Par qui, comment ? Sur le carrelage, comme je m’y attendais, aucune trace de percée du mini-barbu. Le sol est propre. Les carreaux sont toujours alignés. Noir, blanc, Noir, blanc. Une parfaite symétrie. Le mystère demeure entier. Je soulève quelques paquets. Le grand rouge avec les étoiles d’or puis le petit bleu décoré d’une dizaine de mini-barbus stéréotypés. Sur le troisième, un jaune de taille moyenne avec un ruban argenté, mon prénom est inscrit au feutre bleu. Je souris et le repose soigneusement prés de l’arbre majestueux.

Je reste un instant immobile devant ce parterre de présents. Bastien déboule comme une furie et se glisse sous le sapin. Il fait sauter un à un tous les cadeaux à la recherche des étiquettes portant son prénom. Surexcité, il accompagne ses découvertes d’onomatopées trop bruyantes pour moi. Encore englué dans mes nuées matinales, je préfère descendre au salon rejoindre ma famille endimanchée pour l’occasion. Tous se tiennent autour de la grande table de fête où sont rassemblés tous les mets de circonstance. Le foie gras côtoie les huîtres fraîchement ouvertes tandis que le vin blanc et son homologue rouge passent de mains en mains pour faire descendre les bouchées gargantuesques de nos invités. L’assemblée m’accueille avec grand bruit. Mon oncle, ma tante, mon père, ma mère et ma sœur pris dans une allégresse convenue, m’interpellent tour à tour. « Et bien, il est midi ! Il était temps que tu lèves ! ». Et les rires éclatent, les minauderies stupides s’étalent.

Je m’assois sur le canapé. Le regard vacant, je reste circonspect devant ce spectacle déroutant. Les discussions d’adultes reprennent. Je n’y comprends rien. Autour de moi, Le ballet incessant des verres me donne le vertige. Les plateaux de toasts me survolent. L’odeur du saumon mêlée à celle aigre du vin qui se répand dans leurs gosiers me donne envie de vomir. Tous semblent déjà m’avoir oublié.

A suivre.

  • 19.12.09

Je suis un Hérault

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Mon « métier » me réserve parfois des moments de bonheurs infinis. Parmi ceux qui m’emplissent de joie, il y a la visite régulière à la préfecture. Plantée au centre de ma ville, trône une magnifique bâtisse à la façade ocre. Le drapeau bleu blanc rouge flottant, la grande porte cochère, ses deux vigiles et son serpentin de barrières pour y accéder, tout y est. Nulle doute, l’antre de la bureaucratie régionale est bien ici.

Passé les détecteurs de métaux et la fouille corporelle aléatoire, je me retrouve devant le distributeur de tickets. Trois boutons : le premier de couleur verte indique « cartes grises ». Le deuxième, rouge « cartes de séjour » et le troisième marron délavé affiche ostensiblement la mention « caisse ». Etant en situation régulière et n’ayant pas l’intention de décaisser un seul centime, je choisis naturellement le bouton 1.

Une fraction de seconde aura suffit pour que sorte, sur un papier thermique blanc, mon laisser-passer pour l’eldorado administratif. Paradis de la délivrance certifiée qui s’incarne dans les guichets G, H ou J. Trois portes d’accès pour que ma demande d’immatriculation soit prise en compte. Un coup d’œil sur le ticket, un autre sur l’afficheur digital d’un mètre carré trônant au centre de la salle d’attente. 653 sur l’un, 617 sur l’autre. 36 personnes attendent leur tour avant moi (cf. image).

Passablement agacé, je m’assois sur le banc le plus proche et tourne mon ticket nerveusement. C’est pratique, il est mentionné l’heure à laquelle je suis arrivé. 11h39. C’est prévenant comme annotation. Souvent, lorsque je sors d’un tel lieu, j’ai conscience de la longue durée passée mais je ne sais jamais avec précision combien de temps s’est écoulé. Cette fois, je vais savoir. Je pourrai définir cela à la minute prés. Non content de penser au temps volé à leurs usagers, l’administration est courtoise et dispose d’un accueil très chaleureux. Pour preuve, sous le logo de la préfecture, figure en toutes lettres « Bienvenue au service cartes grises ». Autant de bienveillance me tire presque une larme à l’œil.

A côté de moi, un homme d’une trentaine d’années trépigne. Son pied gauche fait des ronds. Ses mains se croisent puis se décroisent. Entre-temps, il les porte à sa bouche pour ronger un ongle ou deux. Percevant son angoisse, sensation qui nous réunit, j’engage la conversation. « Vous avez quel numéro ? ». J’ai conscience que ma question doit être celle qui résonne le plus dans cette salle froide et grise. « 652 ! » me répond-il crispé en recrachant un bout d’ongle qui rebondit sur le banc d’en face. « Ah ben ça alors, j’ai le 653 ! ». Il ne bouge pas d’un cil, n’esquive même pas un sourire. Je me tais et retourne à mon étude du ticket.

« Préparez votre dossier en attendant votre tour ». Un peu qu’il est prêt mon dossier ! Et s’il ne l’est pas encore tout à fait, il y a encore vingt personnes devant moi qui vont me laisser toute latitude pour le peaufiner, mon dossier ! Je vais pouvoir relire les formulaires, cocher les éventuelles cases manquantes et bien classer les pages dans le bon ordre. Très important le rangement des documents pour éviter de faire perdre son temps à l’agent qui va me recevoir, debout, devant une fenêtre en plexiglas.

648 ! La tension monte. Je crois que j’ai le trac. C’est con mais je ne le sens pas. 649 ! J’ai les mains moites. Et s’il manquait un document ? L’horreur ! 650 ! J’en peux plus. J’ai chaud. Quel va être MON guichet ? G, H ou J ? 651… 652 ! L’homme aux ongles décomposés se lève et empoigne le guichet H puis se ravise. Ce n’est pas le bon. Visiblement en panique, il glisse d’un pas chassé agile vers le guichet G. Ouf, j’ai eu peur pour lui.

Plus que quelques minutes et c’est à moi. Tu le tiens, ce guichet, arf, tu le tiens ! Vas-y ! N’aie pas peur ! Tu es grand ! Tu es fort ! Tu peux le faire.

653 ! Victoire ! J’y suis ! L’enregistrement prend deux minutes trente. Je regarde mon ticket puis ma montre. Deux heures et onze minutes se sont écoulées. Vive la république, vive la France !

  • 17.12.09

La veillée

image [ le mini-barbu ] Je suis le benjamin de la famille. Dix-sept ans me séparent de ma sœur aînée et quatorze de ma sœur cadette. Je suis donc le dernier de la fratrie à croire encore au père Noël. Charmant mensonge qui parcourt les siècles et que tout parent s’astreint à maintenir le plus tard possible, même pour les enfants comme moi survenus trop tard et par erreur.

Maman a rejoint papa dans le salon. Elle le réveille sans ménagement. Je l’entends grogner depuis l’embrasure de ma porte. Je me tiens accroupi, les mains au sol et les yeux emplis de sommeil. Malgré la fatigue qui m’étreint, je surveille. Par chance, ma chambre donne directement sur le grand couloir au fond duquel trône le sapin. C’est là que le mini-barbu va jaillir de la terre pour que la métamorphose magistrale s’opère.

La maison s’endort. Posté dans la chambre d’à côté et après m’avoir soutenu dans cette aventure par quelques chuchotements excités, Bastien semble s’être endormi derrière sa porte. Déjà deux heures que je fixe les guirlandes clignotantes, seules lumières persistantes dans le sombre couloir. Les petites lampes scintillent dans une cadence parfaite et éclairent les trois premières rangées de carreaux noirs et blancs. Je suis aux premières loges pour le spectacle. Maintenant allongé, ma tête repose sur le sol dur et les ronflements de papa à l’étage me bercent lentement. Les illuminations du beau sapin se brouillent, s’estompent et finissent par disparaître. Je m’endors.

Un grand fracas me fait sursauter. La lumière du couloir se répand sur le seuil de ma chambre dans une couleur blanchâtre aveuglante. Il fait déjà jour. J’ouvre péniblement les yeux tandis que ma mère pousse brutalement la porte de ma chambre qui vient heurter mes genoux repliés. Elle me découvre avec stupeur, me prend par le bras et me remet dans mon lit. Tout est allé très vite. Je n’ai pas eu le temps de jeter un œil vers le sapin. Les bruits continuent. Le ballet monotone et ordinaire du matin.

J’entends les pas lourds de papa dans l’escalier, la machine à café qui siffle puis le tintement des petites cuillères dans les tasses. Impossible de me rendormir sans savoir. Il faut que je voie si le pied du sapin s’est garni de cadeaux. Et surtout si le sol garde des stigmates de la percée du mini-barbu. Maman va et vient dans le couloir, s’affaire sûrement aux préparatifs du repas de midi. Je ne peux plus me glisser hors de mon lit pour lorgner à la porte. A coup sûr, elle m’entendrait et me flanquerait une correction.

Je ferme les yeux et j’imagine. Peut-être Papa va-t-il, après son petit-déjeuner, combler le trou béant laissé par le père Noël. Il sera alors trop tard pour vérifier les dires de Bastien. Je me trouverai une fois de plus sans explication plausible. J’aurais beau posé la question, je n’obtiendrai aucune réponse tangible, comme d’habitude. Je me ravise. Mon neveu m’a expliqué. Il est minuscule, c’est un lilliputien. La trouée doit être imperceptible à l’œil nu. Malgré mes cogitations, je finis par me rendormir et me mets à rêver.

Tout petit, microscopique. Une percée, une déchirure, un éclat qui surgit. Puis, je grandis. Trop vite. Personne ne me voit. Un accident, une perforation. Je suis tout petit et je perce. Est-ce que j’existe ?

A suivre.

  • 14.12.09

Le mini-barbu

image Il est vingt heures trente. Comme tous les soirs, maman s’active dans la cuisine. Papa somnole devant la télévision. Je suis entre les deux. C’est à dire dans le couloir en compagnie de mon neveu. Bastien est certes mon neveu mais je ne fais pas oncle du tout. Seulement trois petites années nous séparent si bien que beaucoup nous prennent pour des cousins. Maman a du croiser par hasard Papa dans ce même couloir huit ans auparavant et ainsi donner naissance à un beau bébé imprévu. J’apprendrai plus tard qu’on appelle cela un accident ou plus vulgairement une perforation de capote.

Bref, nous sommes le 24 décembre et nous voilà joyeux enfants à se réjouir de l’arrivée prochaine du papa Noël. Il fait froid dans ce grand couloir. Le sol carrelé de noir et de blanc est glacial. Déjà demi-heure que nous traînaillons à plat ventre sous le majestueux sapin vert. Avec comme seules protections nos pyjamas rayés, nous lézardons entre les carreaux de faïences à la recherche d’un indice. Il est convenu que la cheminée flamboyant de mille feux, le vieux à la barbe blanche ne peut passer par son conduit. Nous avons également écarté le grenier. L’accès est beaucoup trop étroit pour l’embonpoint du bonhomme. Les volets sont fermés, la porte d’entrée verrouillée. Mais par où va-t-il passer ?

Une seule possibilité : le sol. Bastien m’explique. Sa théorie est précise et étayée. Le père Noël n’est pas ce grand gaillard corpulent et solide comme la croyance nous l’impose. Au supermarché, c’est bien connu, ce sont tous des faux, des acteurs m’explique-t-il. J'accepte volontiers cette thèse car j’ai déjà repéré deux pères Noël dans la galerie marchande du « Mammouth ». En fait, il est tout petit, renchérit Bastien. C’est un lilliputien. Comme les nains de blanche-neige ? Encore plus petit ! Il est minuscule ! Mon neveu appuie ses doigts sur le sol, l’index et le pouce serrés mimant la petitesse du barbu. La démonstration de mon petit gars de cinq ans s’emballe. Les explications deviennent abracadabrantesques. Ainsi diminué, le père Noël surgirait de la terre et non du ciel. Point de rennes, ni de traîneau, pas plus que de clochettes. A minuit précise, tel une taupe, il pousserait la terre de ses deux petits poings, se glisserait entre les jointures du carrelage pour pointer son nez pile poil sous le sapin. Par la force de l’arbre solennel, une puissance fantastique le ferait grandir instantanément dévoilant dans le même temps sa hotte remplie de cadeau.

Maman sort de la cuisine. Toujours étendus sur le sol, les coudes plantés soutenant nos têtes pensives, nous scrutons les rainures entre les carreaux. Ce n’est pas possible. J’interpelle ma mère et lui déroule l’histoire de Bastien. La petitesse de ce personnage si fantasmé me remplit de désarroi. Je ne peux pas croire. Maman sourit puis ordonne de nous lever. Nous regagnons sagement nos chambres. Sans dire un mot et d’un clin d’œil complice, Bastien et moi décidons de veiller toute la nuit à l’affût de la transformation du père Noël. Nos portes respectives entrebaîllées, nous patientons.

A suivre.

  • 12.12.09

feedback

image Il m’est revenu, comme souvent ces derniers temps, le souvenir de l’enfant que j’ai été, que je suis encore parfois… C’est souvent dans les moments les plus inattendus que la force de ces retours en arrière se fait la plus vive.

Ce soir, je roule tranquillement vers la maison, un brin fatigué et les enfants avachis sur la banquette arrière végètent. Etonnamment calmes, ils rêvent les yeux ouverts. Je tourne le rétroviseur intérieur pour les observer. Je découvre le regard de Camille figé sur la route, pensive. Je m’étire pour apercevoir Clara. Les jambes repliées, elle se sert de son coude comme soutien à sa tête lourde. Je n’arrive pas à voir Arthur. Trop éloigné de mon champ de vision. Nous arrivons, descendons de voiture. Et je trouve mon garçon étrangement assis, les pieds sur l’appui tête, sa tignasse méchée frottant largement le tapis de sol.

Dans ces instants, après l’agitation de la journée, tout semble se confondre. A les voir tous les trois prés de moi, me revient subitement le souvenir de papa à bord de sa 404 Peugeot. Le rétro, le même presque. Son regard tendre dans le reflet, identique certainement. Ses yeux qui me cherchent furtivement, un semblable roulement de pupilles. Nous marchons vers la maison. Je suis maintenant à quelques mètres derrière eux. Je marche sur leurs traces ou bien est-ce l’inverse. Moi, leur papa. Et lui, le mien, me suit toujours.

Bruno Maman - dans tes yeux complément de Anna de Sandre


  • 7.12.09

Le challenge #jolimot de @17ruedesarts

Fin septembre, “17 rues des arts” lançait le challenge #jolimot sur twitter. Le but : tweeter son joli mot pour que artistes, auteurs, dessinateurs et photographes en herbes illustrent le joli mot de son choix afin d’établir un recueil, d’abord en livre numérique puis en édition papier.

Aujourd’hui est lancée la première épreuve de cet ouvrage collaboratif. Le challenge est toujours ouvert et je vous invite, vous aussi, à choisir votre #jolimot dans la liste que vous trouverez sur l’article ad hoc. Un nouvel appel à #jolimot sera lancé début janvier pour compléter et finaliser cette belle compilation.

Les quatre premiers #jolimot ci-dessous sont :

- “Turlupiner” proposé par llezo et fredonné par arf.
- “Souris” proposé par Binoome et pixé par Amit K Baboa.
- “Embarbotter” proposé par marie_bulle et emmailloté par  Mélie.
- “Maroufle” proposé par tmansuy et croqué dans les bulles de patchouli.


Source : le livre virtuel des #jolimot Twiter : @17ruedesarts

  • 5.12.09

Je ménage ma monture

image A l’alacrité de la vie se heurtent sournoisement les obligations diverses à remettre au lendemain, celui même qui deviendra le surlendemain d’avant hier. La vie d’un loup solitaire est ainsi faite, tout ce qui n’apporte aucun plaisir immédiat est remis aux calendes grecques, voire universelles si tant est qu’on se cale sur l’heure atomique.

Dans la catégorie des choses dont la procrastination m’étreint, subsiste une des plus ténues : le traitement par divers agents nettoyants et assouplissants des effets censés me donner une allure sociale bienséante. En d’autres termes plus laconiques : la lessive.

Cette nécessité de vie imposée pas les lois de notre nature moderne me force de temps aux autres à laisser tomber mes activités purement divertissantes. Le passage à l’acte se fait en plusieurs étapes.

La première consiste à y penser un peu. Tiens, il faudrait que je fasse ma lessive car je ne peux plus entrer dans ma salle de bains. Le panier à linges vomit entre autres mes caleçons usagés et barre ainsi ostensiblement ma route.

La seconde étape résout la première. Si je veux garder une hygiène acceptable ne serait-ce que pour mon chat, il faut dégager le passage. Le panier à linges atterrit donc dans le cellier, impasse inhabitée et poussiéreuse de ma demeure.

La troisième étape est celle de la culpabilité. Entre le moment où la solution temporaire est trouvée et le moment où mes effets sont de retour près de la baignoire jonchant le sol de façon anarchique, le calme « procrastinatoire » s’est installé. Alors survient l’instant où glisser sur une chaussette peut s’avérer dangereux. Hormis cet inconvénient de sécurité domestique, se déclenche également, dans mon encéphale de sauvage, la lueur prochaine de ma progéniture débarquant dans la maison. Pour eux, pour moi, il convient alors de passer à l’acte traumatisant tant repoussé.

C’est avec une force incommensurable donnée par les dieux de la paternité que je rassemble mes divers costumes sociaux ainsi que les habits de mes enfants. Alourdi par trois ou quatre sacs, je me dirige péniblement vers la laverie automatique. Les yeux révulsés par le supplice enduré, le corps endolori par la pénibilité de l’acte, j’enfonce et presse le tout dans le tambour. Je m’assois devant la machine à laver et sonné, je fixe longuement la circonvolution frénétique de mes secondes peaux. Après un retour tout aussi pénible (voire plus, le linge mouillé devient un véritable fardeau), j’étale l’ensemble de mes effets afin de les admirer sécher à la chaleur de mon antre.

Je m’assois, me déshydrate, me ré-alimente. Je peux désormais reprendre une activité normale.

Billet initialement publié chez Jeanne dans le cadre des vases communicants. Au passage, allez découvrir son projet fabuleux de librairie ambulante.

  • 3.12.09

Les coulisses d’Arnaud – la démystification

image Pris par une grippette A de série B, j’en ai oublié de vous conter les tribulations complices des coulisses d’Arnaud.

Entre la jungle de Banghok, les bars fétides de Montréal et la vie paisible et rassurante de Marsillargues, se trame une histoire à ne pas piquer des vers… mais plutôt des vies. Et ce depuis maintenant 28 jours ! 28 jours que je supporte la mauvaise humeur et l’odeur numériques de Jeff le gros, que je ressens les piqûres de moustiques du pays d’adoption de Gwen, que se mélangent les heures dans ma tête quand j’en entends un ronfler comme un ours à 11h du matin et l’autre s’endormir alors que Claire Chazal n’a même pas refermé son journal.

Comment voulez-vous que je garde ma santé physique et mentale dans de pareilles circonstances ? Je vous le demande.

Non, ne me répondez pas ! Je sais pourquoi. J’ai trouvé avec ces deux furieux du répondant à ma folie douce. Eux l’ont dure… la folie !

Ces deux frappés de la communication moderne s’évertuent à me faire croire que nous somme entrain d’écrire un roman sur facebook. Et vas-y que je te ponds du texte au kilomètre pour abreuver la bête assoiffée d’updates bleues et blanches. Au début, j’ai cru à leurs balivernes. A grand renfort de marketing viral, il m’ont amadoué avec des vidéos truquées, certainement volées sur youtube. Puis, le gros (c’est le plus coriace celui là) m’a collé une photo sur mon mur, faisant passer ce cliché pour la future couverture du roman best-seller que nous allions écrire tous en chœur ! Quelle bande de tarés !

Le drame, c’est que j’ai mis 28 jours à m’apercevoir de la mystification. Entre temps, ils m’ont fait commettre les pires choses de toute mon existence. Jeff, le machiavélique Jeff, ne m’a pas lâché d’une semelle, me martelant de centaines de mails tous les jours. SCRIPT JOURNEES A VENIR ! écrit en gras en « objet » et dans le corps du message, je découvrais une nouvelle horreur. Ma belle infirmière et son Samir carbonisés dans un accident de voiture. Mon copain de blog Philippe incarcéré puis retrouvé pendu sous un tas de plume. Mon brave instituteur Jean Lou lacéré à la gorge par un rabot de menuisier. La belle et talentueuse Nathalie joggueuse du bois de Vincennes étêtée par un sale cabot. Et j’en passe des rouges sanglantes et des très mûrement réfléchies. Bref, là, aujourd’hui, je vomis…

Mais s’en est finie de cette mascarade ! Je vous ai percé à jour bande de manipulateurs psychopathes ! Oui, tremblez Gwen catala et Jean François Gayrard. Comme au bon vieux temps où Vichy et Pétain régnaient en maître, je vais vous balancer, vous, ignobles personnages, perturbateurs de la douce mélopée des réseaux sociaux !

Je vous le dis tout net bandes d’ignobles anthropophages de l’identité numérique. Vous n’irez pas plus loin ! Que la génération Y se soulève contre ces usurpateurs ! Que tous me rejoignent pour que de telles abjections cessent et ne se reproduisent plus !

Liguons-nous ! Et comme moi, prenez votre courage à deux mains et cliquez sur : « Signalez un abus ! ».

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  • 28.11.09

Et le démon s'évanouit

Gérard n’en était certainement pas à son coup d’essai. L’histoire a pris fin comme elle avait commencé, dans une incompréhension réciproque. Lui, le quinquagénaire à tendance patriarcale, elle, la jeunesse prise dans l’étau de ses sentiments contrariés.

Barbara a modifié peu à peu ses rapports professionnels en relations ambiguës. Le patron qu’était Gérard était pour un temps devenu l’amant. Et cet amour combattu a fait fondre toute perspective de retour à la normale dans le petit atelier. Comment pouvaient-ils allier amour et collaboration au travail ? Sans surprise, l’ambiance s’est délitée. Elle, jouant de l’attraction sur son aîné. Lui ne pouvant répudier ses œillades manipulatrices.

Que pouvait-il advenir de cette relation impossible ? Rien, cela aurait été le mieux. Mais, la fierté de Gérard était atteinte. La fuite de l’aimée vers un garçon de son âge fut trop insoutenable. Le jeune homme s’est vu soudain affublé de tous les défauts. « Il ne la connaît pas, il n’a pas les épaules, ce godelureau » me disait-il sans détour. Gérard se mit alors à trouver toutes les bonnes raisons pour ne pas admettre son échec.

Barbara, quant à elle, douta de plus en plus de la valeur professionnelle de son directeur. Sa confiance jusqu’alors sans faille se ternit. Leur belle complicité affichée aux yeux de tous disparut pour laisser place au doute. Incertitude étayée par une subite détérioration de leur qualité de travail respective. Barbara et Gérard ne s’entendaient plus, au sens propre comme au figuré.

Dans cette ignorance devenue pesante, je fus à nouveau le témoin et le confident de Gérard. A l’aide d’allusions à peine dissimulées, il me demanda conseils à plusieurs reprises. Je ne lui divulguai aucun commentaire, pas plus que d’avis qui aurait pu le satisfaire dans cette descente d’hormones. Il tourna, révisa maintes fois ses positions sans vraiment prendre en considération celles de Barbara. Il avait été bon avec elle, c’est certain, mais aujourd’hui, la vexation et l’atteinte pugnace de son ego altéraient fortement son jugement.

Il y a deux semaines, Barbara déposa au bureau des ressources humaines une lettre de démission en bonne et due forme. Sans avertir Gérard, elle partit le lendemain. Avant de franchir le seuil de l’entreprise, elle vint me saluer avec dans les yeux le regret de cette histoire déchue. La belle s’est enfuie. Gérard ne m’a jamais plus reparlé de Barbara.

  • 25.11.09

Le sevrage

Gérard se fourvoie Un peu agacé d’être pris à partie dans une histoire où personne ne veut vraiment avancer, je décide de laisser mon Gérard et sa Barbara dans leur névrose post-œdipienne. Nos rapports quotidiens se modifient alors rapidement et ne se résument plus qu’à de simples échanges professionnels. Je ne m’en porte pas plus mal,  chacun continue sa route : elle, dans son mutisme charmant, lui, dans sa confusion pére-amant et moi, dans ma satisfaction du triangle rompu.

Jeudi dernier, je rappelle à Barbara sa proposition concernant la petite chatte. L’anniversaire des jumeaux approche et mon impatience se fait sentir. Elle m’indique que le sevrage maternel n’étant pas encore terminé, il serait difficile de l’avoir pour la date prévue. Un peu contrarié mais conscient des effets néfastes d’un sevrage sauvage, j’approuve sa position et lui demande de me tenir au courant de l’avancée des choses.

Samedi, elle m’envoie un email. La chatonne est presque sevrée ! Je peux la récupérer dés que je veux. Je suis ravi de la nouvelle, m’empresse de l’appeler pour confirmer ma venue dés le lendemain. Elle profite de mon appel pour m’annoncer son déménagement ce week-end. Elle est enchanté de pouvoir me montrer sa nouvelle maison. Je suis surpris par cet engouement et cette proximité soudaine comme si nous étions devenus des amis de toujours. Notre enthousiasme commun pour les chats y est certainement pour beaucoup.

J’arrive vers 11h00 sur le bord de RN113 proche du village où vivent mes enfants. En contrebas, j’aperçois Barbara, le téléphone à l’oreille. Elle me guide depuis quelques kilomètres. Après quelques virages dans la campagne, je la rejoins dans un petit mas vétuste. Je l’embrasse et je la trouve immédiatement différente. Elle est gaie et arbore toujours son sourire persistant mais à la différence de nos autres rencontres, je n’y vois aucune malice, ni niaiserie. Elle est détendue, fraîche et disponible.

Elle m’invite à entrer dans son nouveau sweet home. Derrière la maison, sur la terrasse, nous attend un garçon d’une trentaine d’années. Elle me présente et j’apprends qu’il est son ami. La discussion s’amorce sur des banalités d’usage et tandis qu’elle me parle des bons soins à apporter à la chatonne, je pense à mon  Gérard. A la vue des deux tourtereaux tous deux perchés sur un nuage, je pense au fourvoiement dans lequel Gérard s’est enfoncé. Ils me proposent de boire une bière, j’accepte et nous passons un moment très agréable.

Je repars avec mon petit animal dans un sac de sport. Je n’ai pas eu besoin finalement d’avoir une grande discussion philosophique avec elle sur les tenants et les aboutissants de sa relation avec son manager quinquagénaire. Cette simple rencontre a fait la lumière sur l’histoire. Gérard peut retourner dans son foyer paisible, entourer d’amour sa famille et surtout maintenant, commencer à se sevrer de la belle Barbara.

  • 21.11.09

Un Gérard ambigu

image Gérard n’a pas l’air en forme. Je le croise furtivement dans les couloirs sombres de notre entreprise. Un « bonjour », un « comment ça va ? » et nous passons avec dans nos regards respectifs, de l’interrogation pour moi, de l’envie de parler pour lui ; le moment ne se prêtant jamais à une discussion calme et réfléchie.

Mardi dernier, à l’occasion de la révision de son véhicule de fonction, nous voilà tous les deux sur la route en direction du garage. Je l’accompagne dans un autre véhicule et me perds dans des pensées post-prandiales puis, me recentre sur son histoire avec Barbara. Je ne sais pas pourquoi mais leur idylle tordue attise mon côté voyeur. Je décide donc, lors du retour, de m’enquérir des nouvelles de la belle et de la bête.

Nous arrivons au garage vers quinze heures. Nous patientons à l’accueil dix bonnes minutes en écoutant la réceptionniste de l’atelier détailler au téléphone ses histoires de cœur à sa meilleure amie. Je m’aperçois que mon Gérard se décompose sous mes yeux. Il est blême, visiblement fatigué. Je n’arrive pas toutefois à lui parler. Entre ses coups de téléphone incessants et la voix nasillarde de la demoiselle au babillage frénétique, la cacophonie empêche toute amorce de soutien ou de discussion. La pipelette raccroche enfin et daigne nous demander l’objet de notre présence. Je fais les papiers nécessaires à la prise en charge du véhicule et nous repartons très contents de savoir que Mireille s’est tapée Fred dans les toilettes du Macumba samedi soir.

Sur le chemin du retour, j’évoque Barbara dès les premiers kilomètres. Il reste évasif encore une fois, marmonnant dans sa barbe quelques « mouais » suivis de mots impénétrables. Je change alors de discussion et nous parlons de choses et d’autres. A nouveau du boulot, puis de sa sœur hospitalisée. Un froid. Nous relançons nos babillages sur la grippe porcine devenue mexicaine au bout de deux jours pour finir simplement par se voir affubler d’un « A » étrangement dénué de signification. Le sujet de la belle Barbara est sous-jacent. Nous avons envie de l'aborder mais aucun de nous ne sait vraiment comment s’y prendre.

Je coupe court à notre plate discussion et lance faussement énervé : « Et Barbara ! Bordel ! ». Un sourire, puis deux, puis il se lance dans un monologue inhabituel. Il me surprend avec une longue tirade sur l’inconscience de la belle, son immaturité, sur une pseudo histoire avec un garçon de son âge, sur l’incapacité dudit garçon à la rendre heureuse etc…etc… Je l’écoute, le regarde et je me questionne en silence. « Ne serait-il pas en train de se prendre pour son père ? »

Il se calme et je lui fais part de mon interrogation silencieuse. Il sourit encore et je pousse plus loin mon raisonnement. Je lui avoue mon inquiétude à la vue de ce sentiment d’amour contrarié. L'ambiguïté amant-père ou fille-maîtresse peut créer, de façon certainement inconsciente, une levée incestueuse dans leurs esprits. Je m’empresse de lui dire que mes propos n’engage évidemment que moi. Il ne dit rien. Il ne relance pas. Je me tais évitant ainsi de surenchérir sur ma psy de comptoir.

Nous arrivons au bureau et nos chemins se séparent. Barbara l’attend devant le portail du hangar. Leurs regards chauds se croisent. Je disparais.

  • 18.11.09

Gérard doute

image J'avais laissé mon Gérard en fâcheuse posture. Cinquante années d'insouciance affective sont passées sans qu'un accroc ait déstabilisé son couple. Et voilà que l'amour ou l'attirance physique de la jeunesse le tiraille désormais jusqu'au plus profond de son cœur voire plus bas, vers l'entrejambes.

Quelques semaines se sont écoulées et j'ai cru l'incartade sauvage avec son employée, la belle Barbara, terminée et reléguée aux oubliettes des sentiments défunts. Que nenni ! Hier soir, vers 21h30, le téléphone sonne... Habituellement, à cette heure là, je ne réponds jamais. Passé 20h30, je considère toute intrusion dans ma bulle crépusculaire comme inopportune et presque indécente. Bref, je ne sais pas pourquoi, ce soir, je vois s'afficher son nom et je réponds.

Un peu gêné par cet appel tardif, Gérard hésite, balbutie quelques mots inaudibles avec une voix ronflante visiblement fatiguée. Je le rassure et lui garantis que son appel nocturne ne me dérange pas du tout, mais alors vraiment pas du tout. Il se décontracte en soufflant sur son combiné quelques bouffées de fumée. Il est dehors et arpente la rue avec son chien. Il profite de cet instant de haute solitude pour s'interroger et me donner des nouvelles de son idylle décevante.

Je le remercie et reste tout ouïe pour la suite que je pressens savoureuse et haletante. Il commence à flatter mon acuité innée s'agissant de difficultés amoureuses et poursuit en me demandant si j'avais perçu un changement de comportement chez Barbara. Je suis surpris par cette question sachant que je côtoie peu la demoiselle. Son désarroi est perceptible et en guise de réponse, je le questionne à mon tour sur l'évolution de leur relation. Platonique et ambigu sont les premiers adjectifs qu'ils me lancent dans un soupir exaspéré. Je demande alors s'il perçoit, lui, une modification de comportement qui pourrait laisser entrevoir une nouvelle ouverture, un retour en grâce de son attrait sexuel vieux d'un demi-siècle. Il sourit, rit même, mais cette euphorie soudaine sonne faux. J'imagine son rictus crispé, sa tête de chien battu au pied de son fidèle compagnon le regardant avec la même gueule d'homme abattu...

Je n'en saurais pas plus ce soir. Je lui propose de me rapprocher de Barbara et discrètement d'évaluer son état d'esprit, de cœur et de libido du moment. Il me remercie dépité du peu d'éléments que je lui ai fourni. Il accepte néanmoins mon approche de sioux des cœurs et m'invite à venir dés demain matin boire le café avec sa douce et, décidément, bien espiègle Barbara.

  • 16.11.09

Arnaud à la fac de Lettres

La classe d'Arnaud - le roman d'Arnaud Sylvie, une fidèle de ce blog et lectrice assidue du Roman d’Arnaud enseigne à la faculté de Lettres de l'Université de Basilicate en Italie. Dans le cadre de ses cours, elle a repris des passages de notre marathon littéraire sur facebook. A l’occasion d'un module d'enseignement de français (50 heures), Sylvie s’est servie de nos textes publiés sur le calaméo pour décortiquer notre chère langue de Molière. Arnaud s’est donc invité à la table de jeunes étudiants italiens.

Sylvie, comment as-tu eu cette idée ?

Je souhaite faire exprimer et résumer ce que mes étudiants voient, lisent, et comprennent en Français. Je travaille sur l'utilisation des temps (présent, imparfait, passé composé), l'expression de la cause, l'expression temporelle dans le quotidien. Il m’a semblé intéressant de leur faire travailler des textes qui suscitent la curiosité et les intriguent. La littérature contemporaine est mon terrain de chasse favori, après la presse. Pour des raisons pratiques - va trouver des livres français dans ce coin du sud de l'Italie -, le web est mon terrain de chasse favori, le Roman d'Arnaud mon choix.

Comment s’est articulée ta présentation ?

Avant on travaillait une langue dans le texte imprimé sur les pages d'un livre. Là c'est dans un texte projeté sur un écran mais en éliminant le support papier, je lance l'élève dans une interprétation directe. J'essaie de rendre actif certains acquis. Pour l'instant, j'ai voulu susciter la curiosité. J'ai déjà mis un lien sur notre page facebook « j'écris, je parle... en français » il y a une dizaine de jours. Et puis il y a eu un devoir en classe et, hier, c'était la correction. Alors j'ai eu l'idée d'une présentation powerpoint, en utilisant la couverture du Roman d'Arnaud (ils l’avaient déjà vu sur votre page fan facebook. Ce qui était vrai puisqu'ils ont eu une réaction de connaissance) et en présentant sur 6/7 diapositives l'acte de parole et les règles linguistiques : Il n'y a rien, il y a un livre, c'est un roman, c'est le Roman d'Arnaud, c'est intrigant, c'est bien, ça fait peur. Evidemment, à la fin de mon exposé, la question : mais c'est quoi le Roman d'Arnaud ? Alors, j'ai rapidement présenté (avec les actes de paroles) C'est un roman en écriture sur le web. C'est écrit par des amis. Puis, en italien : c'est l'histoire d'Arnaud, un être difforme caché dans le grenier. Il s'empare de vos vies. Et pour inciter à aller voir et à lire : Il y a chaque jour une histoire qui se finit mal « Vous voyez la couverture ! Et il y a une plume blanche » Alors du fond de la salle, une voix : « ah! Ben! Je vais aller lire ! »

C’est intéressant ! Tu vas continuer alors ?

On a déjà continué sur la journée 3/40. J'ai commencé à lire à haute voix et je sais subjuguer, captiver, mon auditoire D'ailleurs, ils avaient la bouche ouverte et les yeux rivés sur l'écran alors j'ai connecté ordi-internet-écran. On est moderne ou pas ?! Ils ont exprimé : où vit Arnaud ? Que fait Arnaud ? « Il est dans vos pensées... » donc, officiellement, le Roman d'Arnaud est entré dans une salle de classe avec une analyse littéraire/linguistique: le corps et l'âme d'Arnaud, les adjectifs forts, l'utilisation des négations.
J’ai fait ensuite un petit sondage : Ils ont envie de le lire (une de l'acheter), d'en savoir plus sur ce « vous êtes dans mes pensées et mes rêves. Mais est-ce vraiment un bonne chose ? ». Le fait qu'il y ait l'accès par facebook, ça les botte !

Faculté de Lettres de l'Université de Basilicate : http://www.unibas.it/
La page fan sur facebook : j'écris, je parle... en français

  • 15.11.09

Gérard s’emballe

image Barbara est entrée dans l’entreprise il y a peu. Jeune femme de trente ans, un look de garçonne mais néanmoins une jolie fille, elle porte toujours un regard timide sur les gens. Sa discrétion est appréciée et elle affiche inlassablement un sourire aimable. On l’a dit professionnelle, compétente et assidue. Gérard la glorifie depuis qu’elle officie sous ses ordres en tant que technicienne/assembleuse. Et de toute évidence, d’assemblage il est de plus en plus question.

Je le regarde, il me regarde. Un gloussement complice déborde. Je le complimente, clairement flagorneur, sur sa conquête de vingt ans sa cadette et tente de le détendre en plaisantant sur sa libido retrouvée. Il sourit, puis rit volontiers en ajoutant quelques commentaires graveleux proche de la misogynie. Il s’emballe et semble revigoré comme débarrassé d’un poids évident. Je ne le relance pas et l’écoute patiemment pour que cesse l’élogieuse escalade de sa virilité renaissante.

Il se tait enfin et son visage s'obscurcit à nouveau. Il hoche la tête et, sur un ton devenu grave, m’avoue être « raide dingue amoureux ». Je recule avec ma chaise et manque tomber de la petite estrade en teck rehaussant la terrasse de la pizzeria. Les deux moitiés de pizzas sont maintenant froides tandis que l’on peut voir clairement à travers la bouteille de Bordeaux. Gérard a la figure rosée et je ne me vois pas, mais la chaleur sur mon visage m’indique une couleur similaire. Il est 14h00. Nous sommes en retard.

Dans la voiture, de retour vers le bureau, il raconte tout feu, tout flamme, leur rencontre et leurs premiers ébats lors d’un voyage professionnel puis s’étend sur leurs « culbutes » répétées, un coup dans l’atelier, un coup dans la salle de réunion et un coup dans son bureau. Quelle forme ! Son discours est décousu, rapide mais je l’observe et il s’agit bien d’Amour. Gérard, cinquante ans, est une nouvelle fois amoureux. Il est heureux. L’homme puissant peut à nouveau briller de son sex-appeal, épater ses congénères, se rassurer sur sa beauté et se défaire auprès de moi de l’illégitimité culpabilisante de ses actes.

Arrivés devant l’entrée de l’entreprise, il me prend par l’épaule et me remercie chaleureusement de l’avoir écouté. Je le maintiens comme je peux pour éviter que nous traversions ensemble les couloirs en titubant. Notre soudaine proximité et les vapeurs d’alcool me gênent. Je m’écarte et lui souhaite une bonne après-midi avant de regagner mon bureau. Il me suit en me hélant. Je m’arrête, me retourne et le vois plaquer contre une cloison de son atelier, la tête baissée et les yeux clos. Le Bordeaux était bon mais un peu violent ! Je le rejoins pour m’assurer que tout va bien. Il marmonne quelques mots incompréhensibles, lève péniblement la tête et dans un râle dégoulinant en sanglots me lance : « ELLE ! La salope ! ELLE ! La salope ! ELLE ! Elle ne m’aime pas ».

  • 15.11.09

Le démon de Gérard

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Il est devenu presque un ami. Je le connais depuis un peu plus un an.. La cinquantaine, un air d’adolescent, un look improbable et malgré quelques positions arrêtées qui m’horripilent, le nouveau directeur de production à la faconde battante m’avait plu d’emblée. Le contact avait été facile dés le départ malgré la différence hiérarchique qui aurait pu imposer des distances de principe. Un regard simple sur les choses et quelques failles non dissimulées avaient fini par dresser le portrait d'un « homo-amicalus » qui, pas trop près de moi ni trop loin, me convenait.

Depuis, je le croise tous les matins devant la machine à café. Nous partageons les pauses cigarettes et nous déjeunons fréquemment ensemble. Là, avec plus de temps, nous parlons boulot et refaisons le monde entre un big-mac et une heineken. Une relation simple mais riche s’est installée tranquillement sans effort, ni grand jeu d’esbroufes entre nous.

Les jours passent et je m’aperçois, peu à peu, qu’il s’écarte non seulement de moi mais de l’ensemble des collaborateurs de la boîte. Dans un premier temps, je ne fais pas attention, habitué que je suis au genre humain et à de tels écarts dénués de sens. Il passe et repasse rapidement dans les couloirs, la tête baissée, semblant happé par son travail. Il nous salue tout le temps, mais ne s’attarde pas. Pour autant, un sourire nouveau est né sur son visage. Ce détail indiquant de toute évidence une humeur joviale, je ne m’inquiète pas plus que ça.

Quelques semaines plus tard, je le vois revenir lentement vers moi. Il prend de mes nouvelles et je fais de même. Nous discutons cinq minutes de tout, de rien et il m’invite à déjeuner pour le vendredi suivant. J’accepte et nous retournons à nos tâches respectives. Il repousse l’invitation trois fois. Je m’aperçois que celle-ci revêt pour lui une importance particulière et que l’embarras qu’il tente de me masquer lui dévore le visage.

Lundi dernier, la date enfin fixée, nous nous retrouvons à la pizzeria du coin. Comme je le pressentais, nous ne sommes pas encore installés à la table qu’il me demande s’il peut me faire une confidence. C’est le genre de question que personne n’esquive tant la curiosité fait partie de tout un chacun. J’acquiesce et il poursuit.

Je lis dans son regard comme de la honte ou de la gêne. Il bafoue, il hésite et je ne comprends rien à ce qu’il me raconte. J’essaie alors de le tranquilliser en le rassurant sur le silence que j’observerai sur ses propos à venir. Il se détend et se tait quelques secondes. Nos yeux se croisent et se parlent. Je sens qu’il est temps que je l’aide à préciser ses pensées confuses.

Une serveuse blonde un peu agitée du bocal déboule. Elle nous invite à choisir rapidement. Gérard commande deux whiskies glaces bien tassés. J’essaie de le stopper gentiment lui indiquant qu’un alcool aussi fort en milieu de journée risque de me faire basculer dans une quatrième dimension. Il ne m’écoute pas et ajoute deux « quatre fromages » et une bouteille de Bordeaux. La confidence qu’il s’apprête à me faire doit être de taille pour qu’il ait besoin d’autant de substances euphorisantes. La charmante jeune fille retourne à sa cuisine  en hélant le pizzaiolo et nous nous retrouvons dans le mutisme. Je délie ma langue le premier. Je lui lance quelques pistes afin qu'il reprenne ses esprits et déroule le fil de sa révélation. Je suis impatient. Je n’arrive pas à savoir de quoi il retourne et son malaise m'incommode.

Travail, santé, argent : après avoir écumer ces trois sujets récurrents de nos basses vies, je me décide à l’aiguiller vers le plus intime de tous. J’évoque des soucis conjugaux et là, il esquisse un sourire lumineux. Bingo ! J'avais fait mouche ! Il me regarde et ses yeux bleus ternes se recolorent d’azur éclatant. Par cette étincelle de rétine, j’affine et saisis qu’il est bien question de tourments amoureux mais que devant conjugaux, il convient d'ajouter le préfixe « extra ».

Nos deux pizzas sont jetées du bout de la terrasse par notre serveuse peroxydée et atterrissent en glissade aérienne sur notre table. Gérard porte le cul de son verre jusqu’au front et gobe le dernier glaçon alcoolisé de son whisky. Il me sert un verre de rouge et repose lentement la bouteille. Il se frotte les yeux maintenant humides, me fixe désemparé, et dans un souffle saccadé me lance un prénom : « Bar...Bar…Barbara… ». Tiens ! Il est midi.

  • 13.11.09