Pas très pro

À la plage, le brouillard triste de ce matin a disparu pour laisser place à un soleil aussi gai et clinquant qu'un petit cirque de province.
Sur la piste de ciel crème, il joue tous les rôles ; à la fois acrobate entre les digues, clown de douche et jongleur avec quelques nuages abandonnés par le brouillard triste.
C'est pas très professionnel mais il fait rire les enfants lassés des vagues qui font toujours le même numéro.
  • 30.7.17

Avant la lune

Tu aimes par-dessus tout t’asseoir à la table de la terrasse, le soir quand le vent se calme et que les cyprès autour retrouvent leur droiture. Tu prends la toile cirée enroulée sur elle-même dans le dernier tiroir du petit meuble du vestibule. Tu sors, la déplies avec un soupir d’aise. Tu as auparavant enlevé ta tenue de boulot ; quitter le costume comme tu dis. Te voilà paré pour la soirée en short, t-shirt évasé et sandales. Tu décroches quelques pinces à linge de la corde tendue au fond du jardin et disposes la toile sur la table, correctement épinglée à ses quatre coins. Il vaut mieux être prudent ; on n’est pas à l’abri d’une bourrasque avant que la lune ne se pointe.

Assis confortablement sur ta chaise, la seule possédant un petit coussin assorti à la toile cirée, avec de gros motifs de fleurs orangés – enfin, un coussin, du moins ce qu’il en reste : plusieurs fois mastiqué par le chien, il garde la trace de sa bave et de ses crocs mais tu ne te résous pas à le changer – tu fumes lentement en dénouant tes doigts de pieds qui craquent comme des pignes de pin.

Il est dix-neuf heures, l’air est frais pour une mi-juin. C’est ce à quoi tu penses quand elle arrive sans un mot avec son plateau où tiennent en équilibre précaire, la bouteille de pastis, un verre haut avec deux gros glaçons, un broc d’eau et une assiette de cochonnailles. Elle a sur son avant-bras ton gilet retombant comme une serviette de serveur. Ton gilet blanc à grosses mailles que tu traînes depuis des années.

Elle dépose le plateau sur la table. Te sert une rasade : un quart de pastis, trois quarts d’eau. Tu lui souris, elle t’embrasse sur la joue, dépose le gilet sur tes épaules et retourne à la maison.
Tu resteras jusqu’à vingt-et-une heures ainsi attablé entre vapeur d’anisette, jambon ibérique et toile cirée, les fesses posées sur le coussin et toutes tes angoisses tapies derrière les cyprès.

  • 30.7.17

Les yeux du bois

Tu as rentré le bois pour l’hiver. Sous la tonnelle, tu découpes les grosses bûches en rondins afin qu’elles puissent facilement s’insérer dans l’âtre. Tu élagues les petites branches, ça fera du petit bois pour allumer le feu. Avec un couteau, tu retires ce que tu appelles les yeux du bois, petites saillies qui peuvent blesser lorsqu’on se saisit de la bûche. Tu dis qu’il faut que le bois rentré soit propre, la bûche lisse, le rondin parfait. Tu t'actives à la tâche avec une application sans pareille.

Elle, elle te regarde depuis la fenêtre d’en face, derrière son rideau blanc brodé. Tes gestes prennent alors de l’amplitude. Ton dos se voute exagérément puis soudain tu te cabres comme un pur-sang. Ton front se strie sous l’effort, quelques ridules de force qui disparaissent dès que tu souris. Entre deux cognées, tu remontes les manches de ta chemise pratiquement jusqu’aux épaules pour laisser luire au soleil tes muscles renflés.

Tu sais qu’elle t’attend chaque jour, à la même heure. Ainsi tu en rajoutes, tu crânes avec ta hache que, de temps à autre, tu poses ostensiblement sur ton épaule en admirant le tas de bûches découpées. Jambes écartées, tu fais rouler tes hanches comme si le besoin de décontracter ton corps se faisait sentir. Tu sais qu’elle regarde ton petit cul moulé dans ton jean alors tu chaloupes encore un peu, pour le plaisir. Puis tu reprends le boulot parce que, dis-tu, il ne va pas se débiter tout seul, ce bois. Tu parles seul, fort, de façon à ce que, derrière sa fenêtre, elle t’entende. Tu jacasses, sifflotes, gesticules et râles quand une bûche te résiste – fort, très fort. 
Cette année, tu as « fait » du bois pour au moins trois hivers. Tu es fier de toi et, secrètement, tu attends les premières gelées pour traverser la rue et aller lui offrir deux ou trois beaux rondins.

  • 29.7.17

Vieille dame

Aujourd'hui est une vielle dame en peignoir, bigoudis sur la tête, qui se traîne d'heures en petites peurs.
Son araignée au plafond se fiche du dicton comme de son premier caleçon.
En avant, glissement de babouches jusqu'au soir — espoir !
  • 28.7.17

Une forêt à disposition

Il faudrait que j'aie une forêt à disposition. Oh pas immense, juste une petite futaie avec une clairière !
J'y ferais du feu par vent doux, gratterais les cailloux autour, l'un avec l'autre j'écrirais des mots stupides en me faisant croire que c'est comme ça qu'on a inventé la craie, que les tableaux noirs de mon enfance ne sont en fait que de grands arbres auxquels on a enlevé l'écorce ; oui, j'y serais bien au creux de ce bois, à poser mon cul où je veux, sur l'herbe fraîche ou sur les branches les plus hautes, sûr que je ferais des jaloux dans ma cabane dans la forêt que j'aurais à disposition rien que pour moi et quand j'en aurais marre de tout ce vert paisible autour, je m'en irais en claquant la porte qui me sépare de ce rêve. Voilà.

  • 27.7.17

La daube

Tu as crocheté les volets pour t’abriter de la lumière. Sur le feu bouillonne une daube de bœuf, pour ce soir. Tu as ajouté avant de la couvrir un peu de ce vin passé. Tu dis qu’il est passé mais pas encore vinaigre, suffisamment aigrelet pour relever le bouillon. 
C’est une journée de début d’automne gorgée d’heures lentes où le soleil écrase la maison avant de la laisser reposer dans un soir plus doux, presque bon. Un peu comme la daube qui va cuire mollement durant trois heures pour donner au dîner son goût si tendre.
Tu prends un livre délaissé depuis plusieurs semaines et assise devant la fenêtre, ton regard fait des allers-retours entre les lignes de la page et celles de lumière qui traversent les volets. Le clapotis du bouillon te berce lentement. Chaque bulle éclate et résonne dans ta tête à la recherche d’un écho lointain. Le fumet de la viande mijotée parvient à tes narines et ranime le souvenir. Tu revois ta mère aux fourneaux touillant la daube d’une cuillère en bois tandis que ton père mutique lit à la fenêtre.
Tu finis par t’assoupir sur ton livre.
Sur tes genoux l’ouvrage lourd, resté ouvert à la même page, glisse sur la toile de ton tablier, tombe au sol et se referme.
Tu respires en reniflant un vieux sanglot, la bouche ouverte. Une mouche vole autour de toi. Le jus de la daube déborde de la casserole.
On jurerait que tu meurs.

  • 27.7.17

Midi trente

La nuit a chopé une mélancolie, l'a serrée au cou sans arriver à s'en défaire.
Depuis, la matinée a des allures de marin qui ne rentrera jamais au port.

Heureusement, à midi trente, le voisin a entonné La belle de Cadix.
L'après-midi n'a plus qu'à se faire des yeux de velours.

  • 26.7.17

Manège

Le manège tourne.

Un camion de pompiers,
un oiseau à hélice,
une voiture de police,
une odeur de poussière,
un pompon à franges.

Un œil suit le mouvement.

Une pomme d'amour
un rouge aux joues,
un peu de sucre,
un sourire perdu,
un rien de vent.

La tête tourne.

Est-ce une fuite
de chevaucher l'enfance ?
  • 25.7.17

De si longs cils

La mer a de si longs cils
qu'elle ne voit rien.

Rien
de ce qui
se crie,
se noie,
s'oublie,
se disperse
sous ses battements longs.

Si elle ouvrait les yeux,
elle ferait de nous
de vulgaires bois flottés.
  • 24.7.17

Tout au plus

Ce matin a la couleur du chagrin
sans la houle des larmes.

Et pourtant,
dans le creux de la vague,
j'ai vu une méduse pleurer.

Un centilitre de tristesse,
tout au plus.

  • 22.7.17

Les casseroles

Avant l’aube, la cuisine plongée dans l’ombre laisse entrevoir sur le mur deux casseroles en cuivre suspendues l’une au-dessus de l’autre. Léchées par la lumière du couloir qui taille son chemin à travers le rideau en corde, elles font office de phares à la nuit qui traînaille.
Tu descends de la chambre par l’étroit escalier en colimaçon. Encore dans ton sommeil, ton premier geste est de passer le doigt sur le cul de la casserole la plus basse, pour vérifier s’il y a de la poussière. Le frottement émet un bruit comme un râle qui fait se lever l’oreille du chat.
Ton doigt laisse une marque sur le cuivre. Le chat monté sur la table pour t’accueillir attendra sa gamelle. Tu saisis le premier chiffon qui sèche sur le dos d’une chaise et tu frottes la casserole avec énergie. Tu la briques à fond jusqu’à voir ton reflet dans les courbes de cuivre puis la reposes sur son crochet en ajustant la queue de façon qu’elle soit bien alignée sur la casserole du haut.
Tu lèves la tête, d’un air insatisfait. Tu repasses ton index pour t’assurer qu’aucune poussière ne subsiste, le frottes à ton pouce pour éprouver la coulée d’air propre entre les pulpes et finis par porter tes deux doigts à la bouche. 
Le jour se lève en même temps qu’une odeur de cire d’abeilles.
Le chat saute de la table et vient miauler entre tes jambes.
Tu t'assieds, jettes un oeil à la fenêtre qui s’éclaire puis aux deux casseroles. 
Demain, tu feras la poussière sur la plus haute.

  • 21.7.17

Sur la plage arrière

Tout au long de la route,
il y avait ce chien
qui rongeait son frein.
Un cabot pelé par le soleil
qui hochait la tête
sur la plage arrière.
Une peluche qui dit oui.
Une peluche qui dit non.
Aux places avant,
nos pensées étaient fièvres,
nos futurs contondants.

  • 20.7.17

Folie verte

La cime des arbres longs se balance dans le reflet de la vitre. 
La folie arrive à la fenêtre dépeignée d'un vert anxieux.
Y voir la couleur des hommes aux frondaisons.
Têtes secouées sans repos,
agitation permanente,
cheveux ébouriffés.

Tout à leur soif d'être plus longs que les arbres.
  • 18.7.17

En joue

La table dressée pour eux
dans un restaurant désert. 
Un peu de rouge aux joues.
Deux verres de vin d'Anjou.

Le reste s'imagine
entre un ciel poreux
et une parole qui s'émeut.

  • 17.7.17

Hygiène

L'après-midi se brosse les dents avec un filet d'eau claire.
Le soir veut l'embrasser sur la bouche, sentir son haleine devenue fraîche.

Mais le ciel indisposé n'a pas fait son dernier rot.
Cracheur de feu sur la berge, il est bien décidé à leur pourrir la nuit.
  • 16.7.17

Un ange passe

Toujours ce moment étrange où la discussion déborde.
Au bout d'un fil tiède, un silence traverse les voix, change l'air en plomb.
On dit : un ange passe.
Il accroche un sourire à nos lèvres avec un soupçon de menace.
Toujours cet instant à coté où du malaise surgit le verbe plein.
Mais c'est avec le vide qu'il doit se conjuguer.
  • 15.7.17

La trace blanche

La trace blanche
laissée par le sel
de la mer sur ta peau.
Un reste de meringue ?
Une ligne de poudre ?
Une note à la craie ?
Une flèche étêtée ?

Je lèche entre les signes,
donne au soleil mes vertiges.
  • 14.7.17

Mercurochrome

L'enfant sur l'épi de rochers,
pieds nus à sauter,
d'un équilibre à un autre,
pour arriver au bout
et retourner.

Éternelle quête d'un risque
qu'il faut dompter,
même si le genou
Mercurochrome
a toujours fait rêver
les cours de récré.
  • 13.7.17

Marcher dans l'eau

Marcher dans l'eau,
à petits pas sur le matin neuf.

La lumière irrite le bleu du ciel.
Rien ne bouge
si ce n'est l'onde
de quelques vagues molles.

Aveuglé,
j'y cherche une insouciance.
  • 12.7.17

Au bal de l'usine

Ce soir, je sors danser sans vraiment en avoir envie. J’ai passé une semaine assommante, prolongement de plusieurs années de fatigue. Le week-end venu, la routine bien grasse m’enfonce la tête la première dans le canapé. Une lassitude qui au fil du temps m’a tenu distante des jours heureux.

Je travaille à l’usine de retraitement de déchets, à l’entrée de la ville. Je passe ma vie sur la chaîne de tri : scruter le tapis roulant, saisir un objet, juger de sa matière, trier et recommencer. Je répète inlassablement les mêmes gestes depuis vingt ans. 

Ce soir, ma mère a insisté pour que je l’accompagne au bal donné pour le départ à la retraite de Will, le contremaître. Je me suis laissée entraîner. Retourner à l’usine un samedi ne m’enchante guère. Mais j’aime beaucoup Will. C’est un vieil homme désormais, un des premiers à avoir travaillé à l’usine. Un honnête homme qui a beaucoup fait pour ma mère et moi, lorsque nous sommes arrivées en ville sans un sou. Il nous a hébergées quelques temps dans sa modeste baraque au bord de la route menant à l’usine. Il nous a embauchées, ma mère d’abord puis moi lorsque j’ai eu seize ans. 

Pour l'occasion, on a poussé les armoires métalliques qui servent de vestiaires, plié les rangs de tables hautes où glissent les tapis, nettoyé les sols, récuré puis décoré les murs. On a fermé les portes qui donnent sur les containers de déchets. L’odeur persiste mais on y est tous habitués. On a tout fait pour que la grande salle poussiéreuse de l’usine ressemble à une vraie salle de bal. 

Will est sapé comme un prince. Il trône au milieu de la piste de danse en invité d’honneur et c’est lui qui ouvre le bal en invitant ma mère. Je suis fatiguée mais émue de voir ces deux-là réunis, dansant joue contre joue. Ma mère a toujours nié avoir eu une relation avec Will. Je n’ai jamais cherché à la contredire. C’est sa vie. 
Le contremaître est à la fête. Tous ses employés sont présents autour de lui pour rendre hommage à cet homme qui a eu la lourde tâche de motiver une équipe chargée d’un travail qu’il sait des plus ingrats. Il en garde une certaine honte planquée sous des cernes noirs, un peu de la crasse accumulée durant toutes ces années. Mais aujourd’hui son sourire est plus fort ; il nous éclaire, nous les ouvriers qui resterons dans la chaîne, rivés à nos tapis roulants.

Je les regarde danser dans ce lieu où nous avons passé tant d’heures à trimer. Je suis assise au fond de la salle, une légère mélancolie pliée dans mes yeux. Ma mère et Will tournoient, timides comme au premier jour. Le doute et la beauté mêlés dans leur allure faussement princière de petites gens, ils sont soudain les plus jeunes de l’assemblée, les plus beaux pour aller ensemble trier des souvenirs.

Young couple dancing, New York, 1960 (William Gedney)

  • 11.7.17

Incube

Saison de soif au plus près du sable,
le temps sèche toute pensée.
Touffeur et vertige, le jour peine à mener la danse.
L'esprit incube, pris en tenaille entre
ne rien faire et ne rien faire du tout.

Dans la marge, laisser les mots se disputer.

  • 11.7.17

Pauvre esquif

Un pauvre esquif, si loin qu'il semble irréel, est assis sur le soleil.
Le regarder fait plisser les yeux et danser autour du mât des centaines de moucherons dorés.
La lumière en bonne trieuse d'âmes passe à travers la nuée et chasse les étincelles sous les rides oblongues de la vieille barque.
Le soleil hardi s'engouffre sous la poupe et s'acoquine très vite avec une vague célibataire.
La voile s'ouvre. Belle et majestueuse, elle se rend fière au vent.
Désormais regarder l'esquif ainsi requinqué fait les yeux s'écarquiller.
  • 8.7.17

Orage

On voit arriver l'orage au sourire narquois de la brume.
Elle s'étale sur l'horizon, saisit la crête des vagues à la gorge.
Et dégorge.
Dans la sueur de leurs geôles, certains corps déjà entendent sa colère.
Bruissent en eux, sauvages et angoissants, les éclairs de demain.
  • 8.7.17

A la digue

Il voudrait parler à la digue à l'entrée du port. Celle qui bloque les vagues et tranche le ciel.
Il voudrait dire à la digue ce qu'il pense de ses blocs de béton gris et des hauts grillages qui balafrent l'horizon.
Il voudrait aider le vent à passer par-dessus, à soulever la grève et défaire les piquets.
Mais voilà il n'est qu'un pêcheur à la ligne et ne sait pas parler aux digues. Il sait juste s'assoir dessus et espérer.
  • 7.7.17

Je n'attendais rien

Je n'attendais rien.
La table est mise, le vin tiré.
De mon balcon, je vois leur terrasse.
J'ai vue sur le dîner qui se prépare sans autre tremblement que celui de la nappe soulevée par le vent.
Je n'attendais rien.
Ils s'attablent au bord du soir, boivent, mangent.
Une ombre grise puis noire recouvre lentement leurs silhouettes. Ils disparaissent dans le tintement des verres qui s'entrechoquent.
Je n'attendais rien.
  • 4.7.17

La nuit sait se taire

Une prise de paroles et c'est l'enfer qui déroule sous nos pieds.
Lâchement chacun veut imposer son corps et son sort dans l'ignorance de la relation muette née sous la lumière des lampadaires.
La nuit sait se taire tandis que nous psalmodions au fil d'heures monocordes avec la peur du silence pendue à la glotte.

  • 2.7.17

On dit qu'il rend fou

C'est une ivresse. Une ébriété de tout le corps quand au matin se lève l'Autan. Dans son sillage il secoue les têtes vides.
On dit qu'il rend fou.
C'est une ivresse. Un vent d'alcool lourd passé dans le col étroit de nos bouteilles. Par son chemin, les pensées s'embrument dans un soleil pâle.
On dit qu'il rend fou.
Tout est incroyablement présent puis fuit aussi vite comme si dans sa transe il s'emparait pour toujours des âmes les plus démunies.
  • 1.7.17

Cette nuit

Cette nuit se faufile entre les nuages qui bataillent. Poussée par une bourrasque, elle s'insinue dans l'air comme le sang dans les veines.
Invariable nuit qui décolore le ciel de ses pigments noirs et impose rapidement son aplat.
Elle n'a rien à faire du claquement des ombres qui fuient l'orage, rien à faire des cœurs flambants sous l'éclair.
D'un battement sourd dans la tête du monde jusqu'à l'encerclement des corps, c'est une nuit qui ignorera la violence et dressera le silence contre le tumulte.
  • 29.6.17

Réflexe

La lumière me fait un clin d’œil.
Dans le rétroviseur, elle bâille sur l’étang, lâche des ricochets scintillants sur la surface.
Il faudrait un réflexe fou pour lui rendre la pareille.
Se jeter dans la gueule du loup, basculer depuis la route qui fend les eaux.
Quitter la voie et se perdre.

Jamais plus rien ne ressemblera à cette pensée.
  • 28.6.17

Entre les gouttes

Entre deux gouttes d’eau, une rumeur roule sur le bitume.
Elle rit, persifle – un passant transpire.
Puis elle s'oublie sur le bord du trottoir.

Une peine remplace la vieille rumeur.
Dans le caniveau, une eau sale dégage les gouttes – un chien aboie.
Entre les pavés, une jeune pousse pleure.

Le jour a soif.
  • 27.6.17

A la sieste

La cigale cymbalise tandis que le grillon stridule.
Concerto majeur pour après-midi atone.
Seul le clocher de l'église sonne et résonne au temps qu'il est.
Pic et repic sur les âmes qui l'ignorent tout au somme qu'elles sont.
  • 26.6.17

Trouble

Que me dis-tu que je n'entends pas ?
Un trouble traverse l'eau, un filet où s'accrochent nos algues.
À vouloir voir le fond, le regard s'enfonce dans la vase.
Sans en avoir l'air, le vent chaud nous entretient.
La parole fraîche polit notre lot d'incohérences.

Que tu dises suffit.
  • 24.6.17

La bascule

À l'heure de la bascule, la terre lâche un soupir là où plus rien ne parvient à créer aspérité.
Tout glisse dans l'uniforme. La nuit dans son feulement se moque des corps nus.
L'été se gratte la gorge et recouvre l'air d'une chape de plomb.

Plus rien à attendre que le rêve d'un orage de perles.
  • 24.6.17

Brouet

C'est un ciel en brouet, un potage envahi de grumeaux.
Plus rien ne le reflète. Il fait sa forte tête.
La mer s'est fondue dedans pour délayer la soupe.
Il faudrait découper au ciseau l'horizon,
lui donner quelques pointillés pour les sauver.
Comment savoir ce qu'on voie et où aller ? Par les eaux ou les nuages ?

En attendant, on oublie le bleu.
  • 22.6.17

Gueule de midi

Cet été naissant cogne déjà les têtes. Dans la rue, les trottoirs suent une rosée qui sèche à peine née. Le matin a une gueule de midi au soleil le plus hautain.
Heureusement, dans le silence des premières chaleurs, une enfant avec une bouée autour des hanches pique un fou rire qui rafraîchit.
  • 18.6.17

Au goulot

Le goulot boit l'eau de la mer par petites lampées. Sur la vague molle, la bouteille flotte.
Derrière le mur, le klaxon d'une voiture, une pétoire de moto.
L'eau entre et sort de la bouteille qui se rapproche d'un rocher.
Au loin, le klaxon s'étouffe contre un mirage. La moto dépasse le mur de l'horizon.
Le goulot est pris entre un silence et deux rochers, une algue ronde comme collier.
La bouteille a le gosier sec et derrière le mur, monte un soir d'amertume.
  • 18.6.17

La vague

Ce que la vague nous ramène. De large et tempêtueux. Depuis l'autre bout du monde jusqu'à nos pieds, le mouvement est continu et pourtant jamais le même.
Ce que la vague nous claque à chaque poussée du ventre de la mer : un rappel du lointain, un souvenir qui en appelle un autre, une musique ancestrale.
Chaque note crée un nouveau rouleau de questions qui continue sa marche et n'en finit jamais de résonner.
  • 18.6.17

Saillie

On a assez vu les joues mauves et pantelantes du crépuscule. Sa façon hautaine de vouloir nous en mettre plein la nuit.
On a assez parlé de la peur enfantine à l'heure du coupe-gorge, dans l'attente fébrile que le ciel dépèce le jour au couteau.
On a assez dit combien l'angoisse sait s'enfiler dans l'entaille, suspendre le vol des oiseaux et glacer nos songes.
On a assez admiré son apogée où les rouges violacés s'attaquent insolents aux jaunes mourants, nous laissant perplexes quant au revers du monde.
Pourtant à chaque saillie sur l'horizon, la tête se prend dans l'étau.
  • 15.6.17

Après le four

Le jour éteint le four. La terre cherche quelque humidité dans les heures qui tombent sur l'étang vide.
Lissant leurs plumes, l'ombre peine à mentir aux goélands qui geignent.
Il n'y aura goutte.

Un petit pas de coté et c'est un silence qui pleure.
  • 14.6.17

En plein vol

C'est un soir de plaine sans nuage. Un soir paresseux et taiseux sous un ciel ouvert à l'été. Pourtant, une heure est tapie derrière un bosquet. Avec elle, une poignée de secondes à la botte d'une peur qui rôde.
C'est un soir de plaine où file un train qui se moque bien des peurs et des plaintes. Il perd des minutes dans le bosquet, taille le paysage sans honte. Lorsque soudain sur son flanc l'instant embrasse la peur. Le train vient de faucher un oiseau en plein vol.
  • 13.6.17

Ce matin-là

C'est un matin qui me lèche les pieds. Comme la mer qui étire sa langue sur la plage en ouvrant le jour d'allers-retours têtus, de va-et-vient en murmures. 
J'écarte les doigts, laisse passer les chuchotis sur les peaux mortes, retiens tous les gargouillis que ce matin-là contracte dans le ventre du monde. 
Au fond, j'aimerais plutôt qu'il me chatouille.
  • 10.6.17

Un chien jaune

La fatigue monte sous le sable. Un chien jaune couché sur le flanc joue au caméléon. Il écoute battre la fatigue sous le sable. Son maître est à côté de lui, allongé sur une serviette et le tient en laisse autour du poignet. 
Le chien jaune ronfle bruyamment. D'une respiration lourde, son corps s'élève puis retombe. Sa langue collée au sable lèche la fatigue et crée un sillon d'où s'écoule une douleur.
Le chien jaune a chaud, souffre d'être confondu avec le sable. Son maître ne le voit pas. Il est assoupi sur la douleur. Jusqu'au retentissement d'une alarme sur son téléphone. 
Le chien se lève et s'ébroue. Des grains de fatigue volent alentour. Il boit l'eau au goulot de la bouteille que lui tend son maître. La soif ne ravive rien. La fatigue retombe sous le sable.
  • 5.6.17

Mordre

Il y a un vent léger qui soulève le sable, sur la mer des rouleaux de suie qui labourent mon dos.
Il y a le ressac qui tape ma tête dans l'étrangeté d'un matin de soleil vide.
Dans l'éclair qui précède sa chute, la vague me prend à la glotte.
Une envie de mordre l'écume.
L'instant est calme dans le vacarme des luttes intérieures.
  • 3.6.17

Un soupir dans la marge

J’ai trouvé un soupir dans la marge. Quelques-uns de tes coups de crayon de bois pour des notes de lecture. Des mots griffonnés pour le souvenir, des remarques sur le style ou le sujet, des références croisées à retrouver à la prochaine lecture. Plus loin, tu as entouré un paragraphe sur lequel tu voulais que je m’attarde. Une ellipse rapide sur le papier, un tracé simple pour que la phrase procède de toi, que tu en sois le médiateur. J’ai suivi le contour de ton trait, bu avec toi la nostalgie détourée. Sur les pages suivantes, tu as relevé d’autres mots, d’autres groupes de mots comme autant de phares pour me guider.

J’ai tourné ces pages crayonnées. A chaque mention, je me suis arrêté pour respirer. J’ai lu attentivement les passages que tu as éclairés pour moi, jusqu’à la page 41 où un brin d’herbe sèche en guise de marque-page m’a arrêté. Tu n’as lu que deux chapitres. Au-delà, plus aucune mention au crayon de bois. Plus aucun soupir dans les marges. J’ai refermé le livre sans regret.
  • 28.5.17

La voile

Il n'avait pas vu la voile se hisser. Se tendre vers le ciel comme pour toucher les nuages. Il lui avait fallu se ronger de l'intérieur, pourfendre l'ennemi qui se logeait entre les noeuds de son ventre pour enfin croire au vent. Puis il y eût la vague et ses caprices, la caresse puis la grêle. Le gros grain qui envahit l'écoutille et la marche maladroite d'un homme contre l'adversité. 
Il n'avait pas vu au loin la marée montante. L'immensité de la mer dans l'étroitesse de sa vie. Submergé, il cherchait au pied du mât les étoiles à jamais perdues.
  • 28.5.17

Remugle

Bien sûr, il y a le soleil. La plage, son sable et ses coquillages échoués comme des clés perdues. Bien sûr, c'est un privilège de vivre ici à deux pas de la mer, baigné dans le bleu bi-ton qu'elle forme avec le ciel. Bien sûr. 
Mais le temps intérieur est à l'orage, on le sent bien à l'odeur d'essence qui sort du petit bateau de pêche. Son allure est molle, son sillage chaotique. Il semble nous dire que même par une mer limpide, il est désormais difficile d'avancer, difficile de croire à ce soi-disant retour de l'été. Il tousse et toute la plage se gratte la gorge dans un remugle que seul le battement d'ailes d'un goéland tente de disperser.
  • 26.5.17

Dans le creux

Il faudra du temps pour oublier les draps froissés dans lesquels tu t’enveloppais pour écrire. Ton lit et les feuillets autour.  Feuilles déchirées, papier en boule, copeaux de toi. Assis en tailleur au milieu du matelas – là où se trouvait le creux provoqué par le manque d’une latte sur le sommier –  tu t’enfonçais et autour de toi remontaient une mer d’épreuves, vagues du lit, nappes d’encre, esquisses d’une histoire qui jamais ne te calmait.
Il faudra du temps pour chasser cette image d’un homme à la parole coupée, obligé de s’en prendre à l’écriture pour exister. Gratter du papier à l’envi, s’astreindre à écrire alors que rien ne coulait de tes pauvres mots, de tes phrases mal fagotées qui retombaient mollement comme de la poussière filtrée par un pâle rayon de soleil. Les cheveux ébouriffés, le corps ramassé dans le trou et le stylo rongé dans ta bouche, tu pestais contre le monde entier. Pris de spasmes desquels fusait parfois un éclair de génie, tu ne crachais en définitive que des filets de hargne. Ta colère s’évacuait dans ces flammèches devenues bien vite cendres, pattes de mouches perdues sur la page crevée.
Il faudra du temps pour te relire.

  • 20.5.17

Jamais déclarée

Tu n’as pas pris le temps de l’envoyer. Je l’ai retrouvée dans le tiroir du vieux meuble de l’entrée, sous de vieilles enveloppes contenant divers papiers administratifs flanqués de dates du siècle dernier. Une d’entre elles au rabat encore collant l’avait prise dans ses filets. Ta lettre, ainsi attachée au papier kraft d’une enveloppe de déclaration d’impôts de mille neuf cent soixante-dix, est passée inaperçue durant des décennies ; certainement déplacée d’un endroit à un autre, au fil des rangements successifs des piles de papiers dont on n’arrive pas à se débarrasser, elle a traversé le temps, liée à un impôt jamais déclaré. Elle est restée là, piégée dans le tas des choses à jeter ou à oublier, dans le fatras d’une vie que chaque maison peine à nommer. C’est une lettre perdue pour toujours, prise dans la toile des atermoiements qui te caractérisaient.
Tu n’as pas pris le temps de l’envoyer. Elle est devenue une lettre sans âge, ni portée, une lettre non oblitérée, rassemblant dans sa marge le poids des années refusées et la signature d’une histoire d’amour jamais déclarée.

  • 13.5.17

Dernière note

J’ai eu le temps de chercher les mots pour l’écrire. Des années durant lesquelles, toi, tu continuais à mourir insouciant à mes tourments. J’ai taillé des phrases dans le gras de ma peine, des coulées de chagrin à m’en rendre malade. J’ai rassemblé les mots, cousu le corpus de fils dorés dans l’espoir qu’un jour il devienne cadeau. Les mots lâchés sur le blanc du papier ont taillé leur chemin sans plus de commentaire que ton silence. Je n’ai jamais eu ta facilité à me taire, à vider les mots de leur complexité. Je m’embrouille devant toi, mes mots se vident à trop vouloir creuser. J’ai le sentiment que je n’arrive pas à faire passer ce qui m’importe. Alors, aujourd’hui, je prends le parti d’en délester la peur.
Je fredonne des airs d’hier pour qu’on existe encore entre quelques sonnets légers. Pour que les mots s’impriment au-delà de nos fêtes défuntes. Pour que les refrains entêtants voient le jour déplier sur ta tombe les ombres en chœur. Pour que la joie aussi fragile que la dernière note d’une portée ne cesse de guider le cours de mes lettres déchirées, jusqu’à suspendre la conversation dans ton éternité.


  • 6.5.17