Les casseroles

Avant l’aube, la cuisine plongée dans l’ombre laisse entrevoir sur le mur deux casseroles en cuivre suspendues l’une au-dessus de l’autre. Léchées par la lumière du couloir qui taille son chemin à travers le rideau en corde, elles font office de phares à la nuit qui traînaille.
Tu descends de la chambre par l’étroit escalier en colimaçon. Encore dans ton sommeil, ton premier geste est de passer le doigt sur le cul de la casserole la plus basse, pour vérifier s’il y a de la poussière. Le frottement émet un bruit comme un râle qui fait se lever l’oreille du chat.
Ton doigt laisse une marque sur le cuivre. Le chat monté sur la table pour t’accueillir attendra sa gamelle. Tu saisis le premier chiffon qui sèche sur le dos d’une chaise et tu frottes la casserole avec énergie. Tu la briques à fond jusqu’à voir ton reflet dans les courbes de cuivre puis la reposes sur son crochet en ajustant la queue de façon qu’elle soit bien alignée sur la casserole du haut.
Tu lèves la tête, d’un air insatisfait. Tu repasses ton index pour t’assurer qu’aucune poussière ne subsiste, le frottes à ton pouce pour éprouver la coulée d’air propre entre les pulpes et finis par porter tes deux doigts à la bouche. 
Le jour se lève en même temps qu’une odeur de cire d’abeilles.
Le chat saute de la table et vient miauler entre tes jambes.
Tu t'assieds, jettes un oeil à la fenêtre qui s’éclaire puis aux deux casseroles. 
Demain, tu feras la poussière sur la plus haute.

  • 21.7.17

Sur la plage arrière

Tout au long de la route,
il y avait ce chien
qui rongeait son frein.
Un cabot pelé par le soleil
qui hochait la tête
sur la plage arrière.
Une peluche qui dit oui.
Une peluche qui dit non.
Aux places avant,
nos pensées étaient fièvres,
nos futurs contondants.

  • 20.7.17

Folie verte

La cime des arbres longs se balance dans le reflet de la vitre. 
La folie arrive à la fenêtre dépeignée d'un vert anxieux.
Y voir la couleur des hommes aux frondaisons.
Têtes secouées sans repos,
agitation permanente,
cheveux ébouriffés.

Tout à leur soif d'être plus longs que les arbres.
  • 18.7.17

En joue

La table dressée pour eux
dans un restaurant désert. 
Un peu de rouge aux joues.
Deux verres de vin d'Anjou.

Le reste s'imagine
entre un ciel poreux
et une parole qui s'émeut.

  • 17.7.17

Hygiène

L'après-midi se brosse les dents avec un filet d'eau claire.
Le soir veut l'embrasser sur la bouche, sentir son haleine devenue fraîche.

Mais le ciel indisposé n'a pas fait son dernier rot.
Cracheur de feu sur la berge, il est bien décidé à leur pourrir la nuit.
  • 16.7.17

Un ange passe

Toujours ce moment étrange où la discussion déborde.
Au bout d'un fil tiède, un silence traverse les voix, change l'air en plomb.
On dit : un ange passe.
Il accroche un sourire à nos lèvres avec un soupçon de menace.
Toujours cet instant à coté où du malaise surgit le verbe plein.
Mais c'est avec le vide qu'il doit se conjuguer.
  • 15.7.17

La trace blanche

La trace blanche
laissée par le sel
de la mer sur ta peau.
Un reste de meringue ?
Une ligne de poudre ?
Une note à la craie ?
Une flèche étêtée ?

Je lèche entre les signes,
donne au soleil mes vertiges.
  • 14.7.17

Mercurochrome

L'enfant sur l'épi de rochers,
pieds nus à sauter,
d'un équilibre à un autre,
pour arriver au bout
et retourner.

Éternelle quête d'un risque
qu'il faut dompter,
même si le genou
Mercurochrome
a toujours fait rêver
les cours de récré.
  • 13.7.17

Marcher dans l'eau

Marcher dans l'eau,
à petits pas sur le matin neuf.

La lumière irrite le bleu du ciel.
Rien ne bouge
si ce n'est l'onde
de quelques vagues molles.

Aveuglé,
j'y cherche une insouciance.
  • 12.7.17

Au bal de l'usine

Ce soir, je sors danser sans vraiment en avoir envie. J’ai passé une semaine assommante, prolongement de plusieurs années de fatigue. Le week-end venu, la routine bien grasse m’enfonce la tête la première dans le canapé. Une lassitude qui au fil du temps m’a tenu distante des jours heureux.

Je travaille à l’usine de retraitement de déchets, à l’entrée de la ville. Je passe ma vie sur la chaîne de tri : scruter le tapis roulant, saisir un objet, juger de sa matière, trier et recommencer. Je répète inlassablement les mêmes gestes depuis vingt ans. 

Ce soir, ma mère a insisté pour que je l’accompagne au bal donné pour le départ à la retraite de Will, le contremaître. Je me suis laissée entraîner. Retourner à l’usine un samedi ne m’enchante guère. Mais j’aime beaucoup Will. C’est un vieil homme désormais, un des premiers à avoir travaillé à l’usine. Un honnête homme qui a beaucoup fait pour ma mère et moi, lorsque nous sommes arrivées en ville sans un sou. Il nous a hébergées quelques temps dans sa modeste baraque au bord de la route menant à l’usine. Il nous a embauchées, ma mère d’abord puis moi lorsque j’ai eu seize ans. 

Pour l'occasion, on a poussé les armoires métalliques qui servent de vestiaires, plié les rangs de tables hautes où glissent les tapis, nettoyé les sols, récuré puis décoré les murs. On a fermé les portes qui donnent sur les containers de déchets. L’odeur persiste mais on y est tous habitués. On a tout fait pour que la grande salle poussiéreuse de l’usine ressemble à une vraie salle de bal. 

Will est sapé comme un prince. Il trône au milieu de la piste de danse en invité d’honneur et c’est lui qui ouvre le bal en invitant ma mère. Je suis fatiguée mais émue de voir ces deux-là réunis, dansant joue contre joue. Ma mère a toujours nié avoir eu une relation avec Will. Je n’ai jamais cherché à la contredire. C’est sa vie. 
Le contremaître est à la fête. Tous ses employés sont présents autour de lui pour rendre hommage à cet homme qui a eu la lourde tâche de motiver une équipe chargée d’un travail qu’il sait des plus ingrats. Il en garde une certaine honte planquée sous des cernes noirs, un peu de la crasse accumulée durant toutes ces années. Mais aujourd’hui son sourire est plus fort ; il nous éclaire, nous les ouvriers qui resterons dans la chaîne, rivés à nos tapis roulants.

Je les regarde danser dans ce lieu où nous avons passé tant d’heures à trimer. Je suis assise au fond de la salle, une légère mélancolie pliée dans mes yeux. Ma mère et Will tournoient, timides comme au premier jour. Le doute et la beauté mêlés dans leur allure faussement princière de petites gens, ils sont soudain les plus jeunes de l’assemblée, les plus beaux pour aller ensemble trier des souvenirs.

Young couple dancing, New York, 1960 (William Gedney)

  • 11.7.17

Incube

Saison de soif au plus près du sable,
le temps sèche toute pensée.
Touffeur et vertige, le jour peine à mener la danse.
L'esprit incube, pris en tenaille entre
ne rien faire et ne rien faire du tout.

Dans la marge, laisser les mots se disputer.

  • 11.7.17

Pauvre esquif

Un pauvre esquif, si loin qu'il semble irréel, est assis sur le soleil.
Le regarder fait plisser les yeux et danser autour du mât des centaines de moucherons dorés.
La lumière en bonne trieuse d'âmes passe à travers la nuée et chasse les étincelles sous les rides oblongues de la vieille barque.
Le soleil hardi s'engouffre sous la poupe et s'acoquine très vite avec une vague célibataire.
La voile s'ouvre. Belle et majestueuse, elle se rend fière au vent.
Désormais regarder l'esquif ainsi requinqué fait les yeux s'écarquiller.
  • 8.7.17

Orage

On voit arriver l'orage au sourire narquois de la brume.
Elle s'étale sur l'horizon, saisit la crête des vagues à la gorge.
Et dégorge.
Dans la sueur de leurs geôles, certains corps déjà entendent sa colère.
Bruissent en eux, sauvages et angoissants, les éclairs de demain.
  • 8.7.17

A la digue

Il voudrait parler à la digue à l'entrée du port. Celle qui bloque les vagues et tranche le ciel.
Il voudrait dire à la digue ce qu'il pense de ses blocs de béton gris et des hauts grillages qui balafrent l'horizon.
Il voudrait aider le vent à passer par-dessus, à soulever la grève et défaire les piquets.
Mais voilà il n'est qu'un pêcheur à la ligne et ne sait pas parler aux digues. Il sait juste s'assoir dessus et espérer.
  • 7.7.17

Je n'attendais rien

Je n'attendais rien.
La table est mise, le vin tiré.
De mon balcon, je vois leur terrasse.
J'ai vue sur le dîner qui se prépare sans autre tremblement que celui de la nappe soulevée par le vent.
Je n'attendais rien.
Ils s'attablent au bord du soir, boivent, mangent.
Une ombre grise puis noire recouvre lentement leurs silhouettes. Ils disparaissent dans le tintement des verres qui s'entrechoquent.
Je n'attendais rien.
  • 4.7.17

La nuit sait se taire

Une prise de paroles et c'est l'enfer qui déroule sous nos pieds.
Lâchement chacun veut imposer son corps et son sort dans l'ignorance de la relation muette née sous la lumière des lampadaires.
La nuit sait se taire tandis que nous psalmodions au fil d'heures monocordes avec la peur du silence pendue à la glotte.

  • 2.7.17

On dit qu'il rend fou

C'est une ivresse. Une ébriété de tout le corps quand au matin se lève l'Autan. Dans son sillage il secoue les têtes vides.
On dit qu'il rend fou.
C'est une ivresse. Un vent d'alcool lourd passé dans le col étroit de nos bouteilles. Par son chemin, les pensées s'embrument dans un soleil pâle.
On dit qu'il rend fou.
Tout est incroyablement présent puis fuit aussi vite comme si dans sa transe il s'emparait pour toujours des âmes les plus démunies.
  • 1.7.17

Cette nuit

Cette nuit se faufile entre les nuages qui bataillent. Poussée par une bourrasque, elle s'insinue dans l'air comme le sang dans les veines.
Invariable nuit qui décolore le ciel de ses pigments noirs et impose rapidement son aplat.
Elle n'a rien à faire du claquement des ombres qui fuient l'orage, rien à faire des cœurs flambants sous l'éclair.
D'un battement sourd dans la tête du monde jusqu'à l'encerclement des corps, c'est une nuit qui ignorera la violence et dressera le silence contre le tumulte.
  • 29.6.17

Réflexe

La lumière me fait un clin d’œil.
Dans le rétroviseur, elle bâille sur l’étang, lâche des ricochets scintillants sur la surface.
Il faudrait un réflexe fou pour lui rendre la pareille.
Se jeter dans la gueule du loup, basculer depuis la route qui fend les eaux.
Quitter la voie et se perdre.

Jamais plus rien ne ressemblera à cette pensée.
  • 28.6.17

Entre les gouttes

Entre deux gouttes d’eau, une rumeur roule sur le bitume.
Elle rit, persifle – un passant transpire.
Puis elle s'oublie sur le bord du trottoir.

Une peine remplace la vieille rumeur.
Dans le caniveau, une eau sale dégage les gouttes – un chien aboie.
Entre les pavés, une jeune pousse pleure.

Le jour a soif.
  • 27.6.17

A la sieste

La cigale cymbalise tandis que le grillon stridule.
Concerto majeur pour après-midi atone.
Seul le clocher de l'église sonne et résonne au temps qu'il est.
Pic et repic sur les âmes qui l'ignorent tout au somme qu'elles sont.
  • 26.6.17

Trouble

Que me dis-tu que je n'entends pas ?
Un trouble traverse l'eau, un filet où s'accrochent nos algues.
À vouloir voir le fond, le regard s'enfonce dans la vase.
Sans en avoir l'air, le vent chaud nous entretient.
La parole fraîche polit notre lot d'incohérences.

Que tu dises suffit.
  • 24.6.17

La bascule

À l'heure de la bascule, la terre lâche un soupir là où plus rien ne parvient à créer aspérité.
Tout glisse dans l'uniforme. La nuit dans son feulement se moque des corps nus.
L'été se gratte la gorge et recouvre l'air d'une chape de plomb.

Plus rien à attendre que le rêve d'un orage de perles.
  • 24.6.17

Brouet

C'est un ciel en brouet, un potage envahi de grumeaux.
Plus rien ne le reflète. Il fait sa forte tête.
La mer s'est fondue dedans pour délayer la soupe.
Il faudrait découper au ciseau l'horizon,
lui donner quelques pointillés pour les sauver.
Comment savoir ce qu'on voie et où aller ? Par les eaux ou les nuages ?

En attendant, on oublie le bleu.
  • 22.6.17

Gueule de midi

Cet été naissant cogne déjà les têtes. Dans la rue, les trottoirs suent une rosée qui sèche à peine née. Le matin a une gueule de midi au soleil le plus hautain.
Heureusement, dans le silence des premières chaleurs, une enfant avec une bouée autour des hanches pique un fou rire qui rafraîchit.
  • 18.6.17

Au goulot

Le goulot boit l'eau de la mer par petites lampées. Sur la vague molle, la bouteille flotte.
Derrière le mur, le klaxon d'une voiture, une pétoire de moto.
L'eau entre et sort de la bouteille qui se rapproche d'un rocher.
Au loin, le klaxon s'étouffe contre un mirage. La moto dépasse le mur de l'horizon.
Le goulot est pris entre un silence et deux rochers, une algue ronde comme collier.
La bouteille a le gosier sec et derrière le mur, monte un soir d'amertume.
  • 18.6.17

La vague

Ce que la vague nous ramène. De large et tempêtueux. Depuis l'autre bout du monde jusqu'à nos pieds, le mouvement est continu et pourtant jamais le même.
Ce que la vague nous claque à chaque poussée du ventre de la mer : un rappel du lointain, un souvenir qui en appelle un autre, une musique ancestrale.
Chaque note crée un nouveau rouleau de questions qui continue sa marche et n'en finit jamais de résonner.
  • 18.6.17

Saillie

On a assez vu les joues mauves et pantelantes du crépuscule. Sa façon hautaine de vouloir nous en mettre plein la nuit.
On a assez parlé de la peur enfantine à l'heure du coupe-gorge, dans l'attente fébrile que le ciel dépèce le jour au couteau.
On a assez dit combien l'angoisse sait s'enfiler dans l'entaille, suspendre le vol des oiseaux et glacer nos songes.
On a assez admiré son apogée où les rouges violacés s'attaquent insolents aux jaunes mourants, nous laissant perplexes quant au revers du monde.
Pourtant à chaque saillie sur l'horizon, la tête se prend dans l'étau.
  • 15.6.17

Après le four

Le jour éteint le four. La terre cherche quelque humidité dans les heures qui tombent sur l'étang vide.
Lissant leurs plumes, l'ombre peine à mentir aux goélands qui geignent.
Il n'y aura goutte.

Un petit pas de coté et c'est un silence qui pleure.
  • 14.6.17

En plein vol

C'est un soir de plaine sans nuage. Un soir paresseux et taiseux sous un ciel ouvert à l'été. Pourtant, une heure est tapie derrière un bosquet. Avec elle, une poignée de secondes à la botte d'une peur qui rôde.
C'est un soir de plaine où file un train qui se moque bien des peurs et des plaintes. Il perd des minutes dans le bosquet, taille le paysage sans honte. Lorsque soudain sur son flanc l'instant embrasse la peur. Le train vient de faucher un oiseau en plein vol.
  • 13.6.17

Ce matin-là

C'est un matin qui me lèche les pieds. Comme la mer qui étire sa langue sur la plage en ouvrant le jour d'allers-retours têtus, de va-et-vient en murmures. 
J'écarte les doigts, laisse passer les chuchotis sur les peaux mortes, retiens tous les gargouillis que ce matin-là contracte dans le ventre du monde. 
Au fond, j'aimerais plutôt qu'il me chatouille.
  • 10.6.17

Un chien jaune

La fatigue monte sous le sable. Un chien jaune couché sur le flanc joue au caméléon. Il écoute battre la fatigue sous le sable. Son maître est à côté de lui, allongé sur une serviette et le tient en laisse autour du poignet. 
Le chien jaune ronfle bruyamment. D'une respiration lourde, son corps s'élève puis retombe. Sa langue collée au sable lèche la fatigue et crée un sillon d'où s'écoule une douleur.
Le chien jaune a chaud, souffre d'être confondu avec le sable. Son maître ne le voit pas. Il est assoupi sur la douleur. Jusqu'au retentissement d'une alarme sur son téléphone. 
Le chien se lève et s'ébroue. Des grains de fatigue volent alentour. Il boit l'eau au goulot de la bouteille que lui tend son maître. La soif ne ravive rien. La fatigue retombe sous le sable.
  • 5.6.17

Mordre

Il y a un vent léger qui soulève le sable, sur la mer des rouleaux de suie qui labourent mon dos.
Il y a le ressac qui tape ma tête dans l'étrangeté d'un matin de soleil vide.
Dans l'éclair qui précède sa chute, la vague me prend à la glotte.
Une envie de mordre l'écume.
L'instant est calme dans le vacarme des luttes intérieures.
  • 3.6.17

Un soupir dans la marge

J’ai trouvé un soupir dans la marge. Quelques-uns de tes coups de crayon de bois pour des notes de lecture. Des mots griffonnés pour le souvenir, des remarques sur le style ou le sujet, des références croisées à retrouver à la prochaine lecture. Plus loin, tu as entouré un paragraphe sur lequel tu voulais que je m’attarde. Une ellipse rapide sur le papier, un tracé simple pour que la phrase procède de toi, que tu en sois le médiateur. J’ai suivi le contour de ton trait, bu avec toi la nostalgie détourée. Sur les pages suivantes, tu as relevé d’autres mots, d’autres groupes de mots comme autant de phares pour me guider.

J’ai tourné ces pages crayonnées. A chaque mention, je me suis arrêté pour respirer. J’ai lu attentivement les passages que tu as éclairés pour moi, jusqu’à la page 41 où un brin d’herbe sèche en guise de marque-page m’a arrêté. Tu n’as lu que deux chapitres. Au-delà, plus aucune mention au crayon de bois. Plus aucun soupir dans les marges. J’ai refermé le livre sans regret.
  • 28.5.17

La voile

Il n'avait pas vu la voile se hisser. Se tendre vers le ciel comme pour toucher les nuages. Il lui avait fallu se ronger de l'intérieur, pourfendre l'ennemi qui se logeait entre les noeuds de son ventre pour enfin croire au vent. Puis il y eût la vague et ses caprices, la caresse puis la grêle. Le gros grain qui envahit l'écoutille et la marche maladroite d'un homme contre l'adversité. 
Il n'avait pas vu au loin la marée montante. L'immensité de la mer dans l'étroitesse de sa vie. Submergé, il cherchait au pied du mât les étoiles à jamais perdues.
  • 28.5.17

Remugle

Bien sûr, il y a le soleil. La plage, son sable et ses coquillages échoués comme des clés perdues. Bien sûr, c'est un privilège de vivre ici à deux pas de la mer, baigné dans le bleu bi-ton qu'elle forme avec le ciel. Bien sûr. 
Mais le temps intérieur est à l'orage, on le sent bien à l'odeur d'essence qui sort du petit bateau de pêche. Son allure est molle, son sillage chaotique. Il semble nous dire que même par une mer limpide, il est désormais difficile d'avancer, difficile de croire à ce soi-disant retour de l'été. Il tousse et toute la plage se gratte la gorge dans un remugle que seul le battement d'ailes d'un goéland tente de disperser.
  • 26.5.17

Dans le creux

Il faudra du temps pour oublier les draps froissés dans lesquels tu t’enveloppais pour écrire. Ton lit et les feuillets autour.  Feuilles déchirées, papier en boule, copeaux de toi. Assis en tailleur au milieu du matelas – là où se trouvait le creux provoqué par le manque d’une latte sur le sommier –  tu t’enfonçais et autour de toi remontaient une mer d’épreuves, vagues du lit, nappes d’encre, esquisses d’une histoire qui jamais ne te calmait.
Il faudra du temps pour chasser cette image d’un homme à la parole coupée, obligé de s’en prendre à l’écriture pour exister. Gratter du papier à l’envi, s’astreindre à écrire alors que rien ne coulait de tes pauvres mots, de tes phrases mal fagotées qui retombaient mollement comme de la poussière filtrée par un pâle rayon de soleil. Les cheveux ébouriffés, le corps ramassé dans le trou et le stylo rongé dans ta bouche, tu pestais contre le monde entier. Pris de spasmes desquels fusait parfois un éclair de génie, tu ne crachais en définitive que des filets de hargne. Ta colère s’évacuait dans ces flammèches devenues bien vite cendres, pattes de mouches perdues sur la page crevée.
Il faudra du temps pour te relire.

  • 20.5.17

Jamais déclarée

Tu n’as pas pris le temps de l’envoyer. Je l’ai retrouvée dans le tiroir du vieux meuble de l’entrée, sous de vieilles enveloppes contenant divers papiers administratifs flanqués de dates du siècle dernier. Une d’entre elles au rabat encore collant l’avait prise dans ses filets. Ta lettre, ainsi attachée au papier kraft d’une enveloppe de déclaration d’impôts de mille neuf cent soixante-dix, est passée inaperçue durant des décennies ; certainement déplacée d’un endroit à un autre, au fil des rangements successifs des piles de papiers dont on n’arrive pas à se débarrasser, elle a traversé le temps, liée à un impôt jamais déclaré. Elle est restée là, piégée dans le tas des choses à jeter ou à oublier, dans le fatras d’une vie que chaque maison peine à nommer. C’est une lettre perdue pour toujours, prise dans la toile des atermoiements qui te caractérisaient.
Tu n’as pas pris le temps de l’envoyer. Elle est devenue une lettre sans âge, ni portée, une lettre non oblitérée, rassemblant dans sa marge le poids des années refusées et la signature d’une histoire d’amour jamais déclarée.

  • 13.5.17

Dernière note

J’ai eu le temps de chercher les mots pour l’écrire. Des années durant lesquelles, toi, tu continuais à mourir insouciant à mes tourments. J’ai taillé des phrases dans le gras de ma peine, des coulées de chagrin à m’en rendre malade. J’ai rassemblé les mots, cousu le corpus de fils dorés dans l’espoir qu’un jour il devienne cadeau. Les mots lâchés sur le blanc du papier ont taillé leur chemin sans plus de commentaire que ton silence. Je n’ai jamais eu ta facilité à me taire, à vider les mots de leur complexité. Je m’embrouille devant toi, mes mots se vident à trop vouloir creuser. J’ai le sentiment que je n’arrive pas à faire passer ce qui m’importe. Alors, aujourd’hui, je prends le parti d’en délester la peur.
Je fredonne des airs d’hier pour qu’on existe encore entre quelques sonnets légers. Pour que les mots s’impriment au-delà de nos fêtes défuntes. Pour que les refrains entêtants voient le jour déplier sur ta tombe les ombres en chœur. Pour que la joie aussi fragile que la dernière note d’une portée ne cesse de guider le cours de mes lettres déchirées, jusqu’à suspendre la conversation dans ton éternité.


  • 6.5.17

Ton rire

Un jour, je n’ai plus entendu ton rire. J’avais beau relire tes lettres empreintes d’un humour fin et intelligent, sourire dans un souffle de nostalgie à tes calembours, à tes saillies teintées d’un léger cynisme, je ne discernais plus ta voix. Je n’entendais plus tes éclats de rire d’autrefois, si singuliers, si réels à chaque mot que j’avalais goulûment. Avant, je te lisais de tellement près que tu apparaissais entre les lignes. Chaque texte de toi me promettait l’ivresse, chassait l’angoisse comme chaque printemps balaye l’hiver. Longtemps, je me suis enfoui dans ta correspondance. Quand les jours étaient trop lourds à porter, j’ouvrais au hasard une lettre de toi et c’était à nouveau te faire rire à gorge déployée, voir s’ouvrir ta bouche, ta nuque se tendre, ta tête basculer en arrière, ton corps se secouer de spasmes, ta langue se dévoiler dans ton palais, entendre et entendre encore ce rire résonner dans la pièce et enfin te voir surgir face à moi, tellement présent.
Mais, un jour, je n’ai plus lu ton rire. J’ai lu l’absence. C’en était fini. Je t’avais trop lu. J’avais cessé de te faire rire.

  • 29.4.17

Entre les draps

On retrouvera des lettres entre les draps, dans une armoire normande au bois vermoulu. Dans la chambre où la poussière a figé le temps, on traversera en quelques pas des années de silence. Contre le mur, calé par des livres de papier jaune, le grand bahut nous craquera sa vérité enfouie. Il faudra de la patience pour ouvrir l’armoire à la serrure grippée. On insistera. La clef en laiton fera des tours perdus à l’angoisse de la découverte. Les battants finiront par céder dans un frémissement. Sur les étagères, des piles de linge viendront sous nos yeux disperser les lunes, dévoiler des années d’intimité au jour neuf. 
On retrouvera des lettres entre les draps de lin pliés au carré. Avant le brin sec de lavande, un flacon d’huile essentielle de cèdre, un reste d’odeur humaine. Des lettres oubliées dans les plis du passé, à l’abri du regard de l’autre. Cet autre à qui on a caché les mots. Sur les enveloppes, on admirera la calligraphie, les hautes jambes des lettrines, les vieux timbres et les dates évoquées feront passer le siècle pour une respiration. 

  • 22.4.17

Entre la salière et le poivrier

Il y a ces mots sur la table posés entre la salière et le poivrier. Des mots sur un papillon de papier griffonnés au dos d’une enveloppe entre les vagues du timbre oblitéré. Tu as testé la mine de ton stylo, fait quelques vagues entre les vagues. Toujours à essayer d’endiguer les creux par des secousses. Tu as retourné le papillon, pris le stylo entre tes doigts tremblotants. Le pouce a ripé une première fois, je le vois au trait fuyant de ton premier R. Une ligne d’abandon, une main qui hésite. Le reste est pour nous deux, un mystère que l’amour n’aura jamais éclairé. Des mots débordés, des mots affolés que j’ai lus avec ta voix dans la tête, une voix au timbre rocailleux, un fossé entre les lettres. A chaque espace et saut de ligne, à chercher le sens, je me suis perdu. A vouloir toucher ton esprit, je n’ai trouvé que l’âpreté du manque. Quelques mots posés sur la table entre la salière et le poivrier. 
  • 16.4.17

Insinuation

Il s’insinue dans ma tête comme un songe au réveil qui m’assaille sans savoir qui ou quoi de la nuit ou du jour précédent l’a provoqué ; s’il fait partie d’un rêve tombé subitement dans la réalité ou, à l’inverse, s’il est une pièce de la réalité venue se prendre dans le filet d’un rêve. Il est un mot, ou du moins le langage lui donne l’apparence d’un mot. Un mot sans queue ni tête, un mot plein de sous-entendu, un mot qui ne cesse de parcourir les méandres de mon esprit. Il y a d’abord un son, lourd, plombé de doute qui ne résonne que pour moi et ensuite l’enchaînement de la verbalisation mentale : la mise en forme habituelle en un mot correctement composé de syllabes, de lettres bien taillées, propres, presque palpables. Derrière se cache une signification, tout aussi brève que peut l’être l’apparition puis la disparition de la tête d’un coucou s’éjectant et se rétractant d’une pendule. En quelque sorte, je suis face à la disparition inéluctable d’un mot, d’une idée ayant pris l’apparence d’un mot et qui, quelques secondes plus tôt, était un appel au réveil – le coucou du coucou – pour brusquement s’effacer à jamais dans le dedans du dedans de ma pendule.

  • 1.4.17

Exclamation

Elle s’est ajoutée une exclamation à la fin, pour montrer son enthousiasme. Elle s’est même ponctuée de trois points d’exclamation pour insister, comme si elle voulait exprimer la joie ou me crier quelque chose enfermée depuis longtemps en elle. Elle a cru bon de s’ajouter un smiley en bout de ligne pour signifier au-delà de son enthousiasme le bonheur qu’elle a éprouvé à s’écrire. Le smiley rond et jaune arbore un large sourire, ou bien est-ce un rire. Oui, c’est un rire. Elle rit d’elle-même sans vergogne. Elle n’est pourtant pas drôle. Elle s’est simplement rédigée : un sujet un verbe un complément sans grand talent, un sujet un verbe un complément qui ne disent pas grand-chose. Elle est vide au milieu de nulle part, mais pourtant bien là sous mes yeux et sur mon écran. Elle s’est jetée dans le Grand Tout et ne réagit plus. Elle est seule, si seule que j’en viens à me demander si elle m’est vraiment destinée, si en définitive elle signifie quelque chose, si elle n’est pas tombée d’un ensemble de phrases qui, lui, faisait sens. Je serais victime d’une chute de phrase, d’une phrase désormais orpheline. Maintenant qu’elle est là, sous mes yeux, sur mon écran, comment faire pour retrouver la trace de ses sœurs ?
  • 1.4.17

7 variations sur le même thème #10


  1. Ne pas confondre ce qui nous emporte. L’orgueil avec nos préjugés, l’éducation avec la dérive de nos loyautés. La décence voudrait que j’épargne ton ego. Que nul ne fasse jaillir la peine qu’on provoque. Mais nous sommes mal assurés, perdus dans l’étourdissement des corps. Si mal qu’il est difficile de se raccrocher à la branche qui nous porte. Celle qui soutient le poids de notre intimité comme le ciel soutient le bleu.
  2. L’enfant insolent n’est pas mort. Pourtant on presse sur lui, on perce le bubon sur la peau laiteuse. Le Petit en nous est en deçà du bon. Il se vit en drame quand le Grand s’applique à le fuir. L’enjeu en vaut la peine. Si on observe nos corps découpés dans le miroir, il est toujours là – blotti entre deux envies de plaire. 
  3. Un regard t’éloigne, vers une ligne imaginaire. Brouillée de toi, je cherche le point de jonction par lequel te soulever. Je cherche l’entrée de ton rêve. Pour me poser avec toi sur la ligne. Une parole, un geste, un contre-regard. Mais rien ne bouge, sinon une douleur sourde qui agace ton orgueil. Le manque augmente aussi vite que nos yeux roulent d’impatience. J’essaie un regard dans le sillage du tien – en espérant dépasser la ligne.
  4. Subtilement, tu viens vérifier les brèves. Tailler dans la masse pour assurer ta présence. Avec quoi coupes-tu le fil de notre connivence ? Pourquoi soulever autant de montagnes pour accoucher d’une souris ? Si tu ne t’aimes pas, je ne t’aimerais pas.
  5. Tu invoques le doute, quand je sais l’orgueil lever dans ta tête des tempêtes. Le contact est escarpé, tendu de paroles jetées sur un mur couvert d’aspérités. En cause : la vacuité de nos mots ânonnés comme le bruissement d’un arbre à qui on aurait coupé la sève. Il n’y a que le manque – de mots, de ce que ces mots ont de joie –  qui puisse te faire courir. Sans le manque, tu désespères du monde – tu demeures une envie à jamais inassouvie.
  6. La fierté que tu mets à geindre. Quand cesseras-tu de croire aux fausses émotions ? Dans le concert de sirènes que tu éructes, je n’entends plus qu’une corne de brume. Je suis l’esquif qui quitte le port. Plus rien ne passe que les ondes basses. Au-dessous de la ceinture de la dignité, ta superbe est à plaindre.
  7. La morgue bâille sous la peau. C’est comme un abcès qui sommeille. Prêt à sortir par les pores. D’ailleurs, l’odeur se propage. Une odeur mortifère. Quand la raison se heurte à nos lâchetés, que le couteau ne se contente plus de la plaie, qu’il en veut en nos entrailles, tu peux croire que la morgue bâille – sans pitié pour notre amour.
  • 30.3.17

7 variations sur le même thème #9

  1. Dans quelle couleur nous ranger ? Avec quelle couleur nous mordre ? A sang partagé, s’éprendre de la colère ou tendre vers une nuance plus sobre, un brouillamini gris perle semblable à la couleur des murs où sèchent nos misères. Tu vois, on se perd à trop vouloir vivre dans le grand éventail des couleurs, à trop chercher nos mines vives. Nous restons, toi contre moi, de trop lasse tristesse pour se donner la couleur d’un Nous.
  2. Le noir nous va. Le noir comme inspiration, le noir comme libération. Le noir absolu où tout est en devenir, tout s’écoute, tout s’invente. Comme au plus épais d’une forêt, comme au plus profond des gouffres, notre regard éclairera le noir, ignorera les couleurs qui rongent.
  3. Entre éclair et tonnerre, le trouble nous enserre. La couleur d’avant l’orage est la riposte à nos préludes agités. C’est une couleur vive et tranchante, un lux venu des enfers. Une note qui élève le désir, une passe d’âmes qui peint le portrait de la mort. On fera l’amour au premier coup de foudre. 
  4. A l’écoute du sensible, nous sommes des couleurs sur le chemin. A la bascule des saisons, nous buvons les idées noires de l’équinoxe. Au chagrin qui nous tient dans son ombre, on oppose le sémillant de nos corps. Pourtant on reste étrangers au manège des brumes, comme un espoir égaré au carrefour des lunes.
  5. On croit trouver la couleur chaude, découvrir en son sein le pouvoir d’y vivre. Et il suffit d’un pas en arrière pour que notre propre ombre fasse basculer les rives chromatiques. Envolée la chaleur du foyer, disparue l’osmose ardente, perdus que nous sommes dans le bleu glacé d’un lac sans berge.
  6. Je regarde le soleil et cette infinité de pigments dans mes yeux me renseigne sur la cécité de la vie ; incapable que je suis de déterminer si cette nuée de couleurs, tu la vois comme je la vois. Le temps de se poser la question et ma vue s’éclaircit. Plus rien. Où va se nicher la beauté lorsqu’elle n’est pas partagée ?
  7. On choisira des couleurs sur un nuancier. Pour la chambre, on préférera le bleu. Un bleu ciel pour les murs avec un liseré blanc comme ligne d’horizon. Une ligne pour suivre notre histoire, tirer nos bleus du chaos de la nuit. Le liseré fera le tour de la pièce, cernera nos démons ordinaires. Mais le récit souffrira. Mais du mur le récit finira par écailler la peinture. Le bleu deviendra fièvre, le liséré blanc garrot à nos gorges.
  • 24.3.17

7 variations sur le même thème #8

  1. A la souffrance du mensonge, tu imposes ton corps comme une réponse. Un écho à traîne longue qui souffle dans la poche de l’enfance. Tu effaces les mots battant la honte à mes paupières. Chacun de tes gestes est un carambolage, le moindre soupir un zéphyr amoureux. Ta main cloue ma nuque, ton épaule glisse sous le drap, ton cou froid monte jusqu’à mes lèvres. Quand la vérité se perd dans le chagrin, tu bascules entre moi – à l’endroit précis où je m’oublie.
  2. Quand je me défends, tu tires ton sourire en coin. De la vérité, tu ignores l’excuse, vilipendes la raison. Faut-il se taire ou gloser sur l’imprécision des mots ? Supporter l’injustice, tailler nos pièces au plus lisse ou soulever la vérité comme un vent fou soulève les arbres. Nous sommes des êtres imparfaits, affectés de manque et de lâcheté, pétris de poussières et de glaise mêlées. La boue et l’impur sont notre domaine de lutte.
  3. Quand tu crois au piège, je ne vois que ta bouche. Ta lèvre s’élève sur une joue, elle se plisse jusqu’à creuser une onde sous tes yeux. Sur ton visage, l’ombre articule la moue du doute. Elle te rend belle. Tout élève en toi le désir jusqu’à sa soudaine disparition. Le trait s’affaisse, la lèvre tombe. Tu ne songes plus qu’au piège et te dissous dans l’air contrarié qui nous sépare. Pour qu’un jour il nous revienne, je retiens ton sourire entre deux pensées confuses. Pour la beauté de l’esquive, je me pique à ta lèvre comme un morceau de viande sur l’allonge d’un boucher.
  4. Je mens. Le jour comme la nuit. Quand je prétends être ce que tu vois. Je mens à l’intérieur même du mensonge, mise en abîme d’où naît l’éclat de l’illusion. Car tu sais que je mens, tu trompes mon mensonge en exigeant ta vérité. Et les mots, les visages se confondent. Nous devenons des personnages sans relief comme un désert traversé de virevoltants. Le vent roule nos corps, rompt l’illusion sans plus de raison que d’horizon. 
  5. C’est un violent courant d’air, la vérité. Un souffle que l’on affronte sans réflexion. Un vent qui emporte loin, vers un endroit dont on ne revient jamais. On n’est pas comme les autres, à se dire la vérité. Parce qu’elle blesse, parce qu’elle écorche nos cuirs, parce qu’elle sort la peur de la blessure. On ment comme on a menti à nos parents. Pour arrondir les angles d’une vie qui nous divise.
  6. Il y a une passerelle entre le vide et le plein. Un milieu où vit l’acquis du passé. Emprunter ce passage donne une nuance à nos langues. Le contraste nécessaire pour lâcher le fardeau des mots. C’est une passerelle avec des rampes en corde, fragile et instable. On passe ici nos excès à l’équilibre ;  la main piquée d’échardes, on accorde la sagesse à nos non-dits. 
  7. Dans le vacarme de nos ventres, sourd la violence du mensonge. Qu’il soit ouvrage du regret ou du remords, qu’il soit ruine de l’enfant ou lot fardé de nos vertiges, sa ciguë enroule la raison dans nos boyaux, enferme nos esprits dans une pièce obscure. Éperdus, on cherchera la lumière dans sa transe, jusqu’à soulager nos corps du grand spasme.
  • 18.3.17

7 variations sur le même thème #7

  1. Il nous faut de la fatigue. Dans le geste qui nous dit, dans le plein qui nous lie. De la fatigue et de la solitude, notes vitales à notre récit. On se plait comme on se désire, dans la métamorphose de nos corps mouillés. Mais dans l’étreinte la fatigue s’oublie, nous devons la rappeler en deux cœurs libres. L’éprouver dans un maelström blanc, dans un vertige d’humilité, au plus étroit de la faille – au plus proche de nos exils.
  2. Nos mots ne savent pas la trace qu’ils laissent. Le malaise qu’ils imposent à nos chairs. Ils sont les atomes superflus. Dans l’air flotte le risque des paroles vaines, celles qui coupent de la lucidité. On doit tirer une ligne tangente à la courbe de nos émotions. C’est elle qui nous relie à la terre en un unique point d’abandon.
  3. Ta charité est mince au regard de la grande plainte. Pour qui te prends-tu à te croire ainsi saisie de ma peine ? Mes sanglots passent sur ton ego comme un baume sur la peau d’un espoir. Ils sont le déversement nécessaire avant le nouveau plein. Ils donnent de l’audace au jour, à l’aube l’éblouissement des tourments résolus. La plainte a la certitude qu’elle pourra, vidée de son poids, voler dans les plumes du monde.
  4. On aime ces instants comme on aime des friandises. Des poignées d’heures sucrées qu’on croit engager pour l’éternité. Il n’y a aucun naufrage à s’y abandonner. Mais au cœur de la lumière, quand le vent vient secouer la fatigue et que la lucidité nous colle des caries entre les dents, il est heureux de se débarrasser de nous. Simplement. Dans le souvenir et le brassage des moments partagés – sans asservir nos âmes à l’orgueil de l’enfant.
  5. Je vois le vert prendre ton visage lorsque ta main touche l’espérance usée. Ce vert qui tire vers le gris. Un vert de gris sur ta peau cuivrée comme de vieilles brûlures d’effroi séchées par le temps. La prophétie a tendrement eu lieu du bout de tes doigts sur ma peau ; nous restons émus par la pulpe charnue de tes peurs sur mes peurs.
  6. Sur ton épaule de la sueur lourde et chaude. Elle en dit long sur les suffocations de la fatigue, celle qui porte nos corps à l’éviction du monde. Nos âmes sont mortes de trop vouloir aimer. Nous subsistent des gouttes de rancœur qui roulent sur ton cou. Je les porte à ma langue pour sentir ta dernière pluie.
  7. Nous ne savions rien de ce qui était et encore moins ce qui allait advenir. Entre ces deux riens nous étions l’objet fallacieux de notre désir. Il n’y eut que l’instant qui comptât ; subreptice moment planqué entre la fatigue et le grand soir. Maintenant nos corps sont si ignorants que nos mains ne s’attrapent plus.
  • 10.3.17

#LesGens

Reprise des derniers posts Facebook #LesGens : traversée entre les gens, leur lieu, leur instant. Un regard forcément biaisé sur eux et ce qu'ils dégagent parce que c'est écrit et que ça passe par la tête avant d'arriver aux doigts. Ce n'est pas la réalité mais ça pourrait lui ressembler.
Au sommaire : tergiversations sous la pluie, jour de bosse en février, la dame aux cuissardes, la salle d'attente chez le médecin et Bordeaux entre deux averses.











  • 6.3.17