Pattemouille

image Je m’assois à la table rouge de la cuisine, il est dix-sept heures trente et comme tous les jours après le goûter, les devoirs m’attendent. Je racle avec mon crayon les interstices du damier en formica, rêveur sur mon cahier de brouillon et résistant à commencer.

Elle, elle s’installe tout en marmonnant quelques mots pour que je me mette au travail et que j’arrête de sortir les miettes de pain piégées dans les rainures. Elle traîne sur le sol sa table à elle, rien qu’à elle : la table à repasser encore pliée dans sa housse en plastique. Devant moi, afin de bien me surveiller, elle prépare sa séance, fer à vapeur, corbeille à linge, dépliage, rangement par type et couleur puis s’affaire à créer sa pattemouille.

Faussement studieux, je me penche sur mon cahier et observe du coin de l’œil le savoir-faire maternel. Elle découpe dans un vieux drap - à moins que ce soit une taie d’oreiller - un morceau de tissu d’environ quarante centimètres. Les ciseaux en action, elle lève la tête et s’aperçoit de mon intérêt. Prise par un excès de pédagogie, elle se met à m’expliquer la confection de la pattemouille.

Vois-tu, dit-elle, il faut toujours un morceau de tissu mouillé pour bien repasser. On le place entre la pièce à repasser et le fer, continue-t-elle joignant le geste à l’explication. La pattemouille permet de repasser à la vapeur les tissus fragiles, comme tes sous-pulls en matière synthétique ou les tricots de corps de ton père par exemple, sans risquer de les brûler ni de faire des marques.

J’ai pris un drap mais j’aurai très bien pu prendre un torchon, c’aurait fait l’affaire. L’essentiel est que ce soit du coton lisse sans nid d’abeille sinon ça accroche, comprends-tu ? Sans attendre ma réponse, elle trempe la pattemouille dans l’eau de l’évier, l’essore puis se retourne vers moi et en levant l’index : attention, elle doit être mouillée mais ne pas dégouliner ! Bien sûr.

J’ai rangé mon cahier dans mon cartable et l’écoute désormais dévotement les coudes sur la table et les mains sur les joues. Je règle ensuite le fer sur la température correspondant à la pièce à repasser. Tu vois ici avec ce petit curseur : soie, laine, etc. Ensuite, je place la pattemouille sur la pièce à repasser et passe le fer dessus, sans l’immobiliser : la vapeur se dégage. Voilà et maintenant je peux enlever la pattemouille. C’est simple non ?

Je la regarde éberlué par sa démonstration : c’est très bien mais, maman, je suis un garçon, je ne repasse pas, moi ! Et avec ses yeux bleus froncés, elle me réplique : tu sais, il vaut mieux que tu saches tout faire dans une maison. Tu sais, avec les femmes d’aujourd’hui…

  • 14.10.10

Une saloperie déterminée

C’est ma sœur qui m’appelle, la voix anxieuse. Le médecin de famille veut nous voir, le plus vite possible. Je ne pose pas de questions et la retrouve quelques heures plus tard. Nos yeux se croisent, savent déjà je crois. Nous entrons dans le cabinet, la salle d’attente, et seuls, sans plus de conversation que la pluie et le beau temps, nous patientons la tête basse sur les plinthes grises des murs.

Docteur B. entre, sacoche en cuir élimé, la tête ébouriffée, il revient de sa tournée matinale. Il nous salue le regard fuyant. Ses pas qui claquent sur le carrelage noir moucheté de blanc - le même qu’à la maison - et il entre dans son bureau, referme la porte pour quelques minutes. Ce n’est pas l’attente qui nous gêne, si nous pouvions repartir et oublier. C’est la confirmation de nos pensées que nous redoutons.

Dans son bureau, il nous fait asseoir, regarde un instant nos visages défaits, ouvre un dossier, tourne quelques feuilles puis esquisse un sourire de médecin. Il l’a vu hier, nous dit-il en enfilant sa blouse blanche. Il s’est plaint de maux de ventre, de vertiges et mon diagnostic est clair. Aussi clair que nos visages s’assombrissent, papa a le cancer. LE cancer pas UN cancer, pas une maladie bénigne dont on se remet le lendemain, non une saloperie aussi déterminée que son pronom l’indique.

Nous saluons le docteur B. Etrangement, nous le remercions. Sur le trottoir, abasourdis, nous nous séparons après avoir convenu des choses à préparer pour l’hospitalisation. Puis plus rien jusqu’à la fin, autant lui que nous, nous ne prononcerons plus le nom de la maladie.


Campagne ARC 2009 - Le bureau

  • 12.10.10

Dans la 404

image Dans la vieille 404 à benne, sur la banquette couleur chocolat éventrée par les ciseaux de taille, je tourne le large volant en bakélite, si grand que je peux mettre ma tête dedans. Autour de moi, l’odeur fauve du vigneron, un relent de vinasse aussi me coulent sur les épaules. Je suis entre ses cuisses, mes petites fesses calées, les bras tendus sur le lion au centre, je klaxonne.

Fier de conduire l’engin sur les chemins de terre, ceux qui nous conduisent aux vignes hautes. Piste caillouteuse, la direction ripe, ses mains déjà craquelées rattrapent la direction d’un coup sec qui fait lever les miennes. Il me rattrape, me serre la tête dans ses avant-bras, mon guide. La route avec lui, l’aventure, nous partons à l’assaut des coteaux. Débrayage, patinage, le pédalier est à lui, il dompte les chevaux-vapeurs qui vrombissent. La côte à deux, à moi le volant qui braque, à lui les manettes qui grincent, levier de vitesse au volant, il pilote, descend, monte les rapports, arbre à cames qui coince et mes palpitations d’enfant qui débrayent. Jubilation.

Dévers important, le danger et l’interdit en impression, le fossé en contre-bas, je tends les bras encore plus fort, tétanise des coudes et serre les dents sur ma posture : tenir droit le volant, ne pas lâcher, un faux mouvement et on dévale. Un petit pont branlant en pierres romaines, passage difficile, en dessous un cours d’eau asséché, il faut passer en première, viser juste entre les parapets sinon... Et lui fanfaron, Indiana Jones d’opérette, en fait des tonnes, brode des paroles périlleuses pour m'enrichir l’aventure. Je me dandine sur le cuir, me tiens droit parfois pour voir la route, et lui rit de mes gesticulations, exulte de voir mon bonheur de conduire.

Fin du voyage, la 404 chaude toussote et s’arrête près du grand figuier. Tandis qu’il loue mes talents de chauffeur, je le bombarde d’encore en lui tapant frénétiquement les cuisses. Et les yeux gorgés de fierté, il me promet, en tirant le frein à mains, le chemin retour et la descente encore plus belle.

  • 10.10.10

Beau ou laid

image Obscur, clair ou entre les deux, il m’accompagne depuis toujours. C’est une partition de moi, un bruit intérieur, un fracas apathique et mouvant, enjôleur ou dynamiteur. Il ne me ronge pas les sens, au contraire, il les exalte. Tout demeure sensible et reste en éveil, alerte plus que jamais, j’entends, je vois, je sens. Lorsqu’il survient, c’est une île, un retrait consenti ou subi, une suspension ou un exil dans la rapidité du monde.

Quand il se fait beau, il est connivence rêveuse, connexion avec mon centre, vertige de l’appropriation des choses, exaltation, compréhension, ricochet d’expérience. Il ponctue mes trajets de vie, m’assagit, m’évite le conflit inutile avec l’autre, celui qui parle haut, qui parle fort. Je me retranche, m’intériorise, laisse passer les meneurs hurlants et conscientise leur doctrine, isole et m’emplis de la pertinence des propos ou laisse tourner dans la pensée unique le reste des illusions égarées.

Quand il se fait laid, contre-jour bruyant du ventre, tordeur d’entrailles, quand, sournois, il envoie sa cohorte sourde en acouphènes, il est blessure, il est l’enfance qui reflue. Sauvegarde des données précieuses, il est le refuge à l’angoisse, parade aux sueurs froides de la honte, à l’ego brouillé du petit en quête de reconnaissance. Las, je m’abroge, me retire dans le cloître du boiteux, il me cadenasse de l’intérieur, me tient isolé, m’oublie dans des défonces addictives. Les autres peuvent tourner, je suis absent d’eux, replié sur mon nombril, otage de ma rengaine muette.

Beau ou laid, il est silence, je suis fait de lui.

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  • 8.10.10

Extraball

image Accoudés ensemble sur le zinc, papa me fait rouler cinq francs entre deux galopins de bière. Un sourire bref troqué contre la grosse pièce grise : va faire un flipper, mon fils ! Cinq francs valent trois parties sur le « moon space », le nouvel appareil que la maison « pinball and co » vient d’installer il y a tout juste une semaine.

J’insère la pièce dans la fente « insert coin », l’afficheur s’allume sur le fronton, les rouleaux numériques se mettent à zéro. Ce jeu est un vrai défouloir, une caisse de résonance à la violence adolescente. J’y exerce mon pouvoir de minot, mon adresse juvénile et ma force de winner à cinq balles. Je vais pouvoir bousculer la grosse machine, c’est admis et même recommandé si tu veux arriver à le faire claquer. Le flipper est une bête qu’il faut dompter : je la bute, je claque les parties, je fais péter les fourchettes…

Un bruit de métal écorche le bois du bahut. J’entends le circuit de la bille qui sort de sa boîte, elle roule dans les entrailles de la bête et se loge dans la travée. Il faut maintenant que je tire avec précision sur le lance-billes en forme de pas de tir de fusée. La tringlette d’acier à ressorts propulse la bille sur le plateau de jeu. Les bumpers/soucoupes volantes la déboussolent, elle rebondit sur les aimants satellites, frappe les targettes de plastiques en forme de sas de décompression. Elle roule maintenant sur les passages multiplicateurs qui mènent à la Lune puis fait tourner les ailettes d’accès au muti-billes galactique. Et c’est inévitable, après sa danse dans les rampes, elle file et descend vers les deux flippers, gardiens de la cave en forme de Terre obscure. C’est là qu’il faut que je fasse preuve de dextérité : appuyer et relâcher les boutons dans le temps, calculer l’angle, traquer la vitesse de rotation de la bille. Amorti, fourchette. Retenir cette maudite bille dans le jeu, bousculer l’appareil quand elle essaye de s’échapper par les trous des côtés et prendre du plaisir à relancer vers les couloirs bonus et les « black holes » qui déclencheront au dixième passage l’extra-ball, puis la partie supplémentaire gagnée à la force des poignets.

Mais la machine rend fou parfois, encourage mon dessein à la brusquer pour vriller la course de l’astéroïde de métal et c’est là que le tilt me guette, la sanction suprême du joueur looser. Trop secoué, l’engin débraye, s’éteint, coupe toutes les commandes, et rageur, je ne peux que déplorer la descente de la bille vers la Terre. Un grand coup de pied dans le caisson soulage alors ma colère, la saloperie d’appareil clignote en ronde sidérale, lâche un claquement rauque d’outre espace et m’affiche un grand « GAME OVER » suivi d’un ironique « slam tilt (bien fait pour toi) ».

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  • 7.10.10

Ne rien entendre

image Roulé en boule au pied du lit, les mains en garde-fou sur les oreilles, je me serre genoux dans le visage, ferme les yeux. Prostré, tétanisé, je cogne ma tête aux barreaux, je veux que ça cesse, croire que ma position va m’isoler dans un autre monde, celui où je n’entendrais plus.

Je serre les dents mais j’entends toujours, vociférations mâles morcelées de pleurs stridents et convulsifs. Je cherche le moyen de couper, d’échapper à l’effroi que la dispute excite dans mon corps. Aigus puis graves, les voix se crèvent d’un silence trop long pour toucher et marquer au fer blanc. Le mutisme était trop lourd, plein de vide parasite ; maintenant, il déborde, éclate en humiliation, se change en oppression, s’arme de la persécution des mots. L’ego est en branle, tout pour soi. Ne rien lâcher. Les raisons ont chacune leur camp, se défendent, s’expédient en pleine figure hurlante et rebondissent de bouche en bouche, viles et claquantes. Les coups, des coups de verbes aux arêtes tranchantes, aux infinitifs éructés, doivent faire mouche à chaque saillie. Anéantir est le but, creuser les fautes, renvoyer les balles malignes, se faire saigneur d’abcès déjà purulent.

Je ne voudrais rien savoir de tout cela ou juste ne pas comprendre, ne rien entendre et c’est eux qui ne saisissent rien et c’est eux qui sont sourds. Sourds de moi, emportés dans la colère, perdus dans leurs contradictions, coupés d’eux-mêmes. Qu’ils partent, qu’ils assument leur haine, et déplorent leur amour défunt !

Sur le carrelage froid, ma joue humide et rouge cherche l’enfouissement, mon corps se noue fœtal. Je voudrais disparaître, ne plus être le fils, ne plus servir d’excuse à cette illusion de famille.

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  • 6.10.10

Une minute dans le supermarché de @cjeanney

image Au rayon charcuterie, un vieil homme aux épaules carrées, visage élimé, deux barquettes de jambon cru dans les mains…

Il doute, c’est sûr. Il n’a pas l’allure d’homme à faire les courses tous les jours. Il pèse, soupèse, regarde l’étal, ses mains puis le jambon entre ses doigts crochus. Découénnés, par quatre, par six, il ne sait pas. Maman prendrait lesquels déjà ? Maman, c’est sa femme. Il l’appelle toujours ainsi mais son prénom, c’est Simone. Il l’appelle Maman, c’est une douceur, aussi un peu de l’enfant qui reste en lui. On peut le voir encore dans la lueur de ses yeux bleus.

Lui, c’est André mais Maman l’appelle Dédé. Une chance d’avoir un nom qui se diminue, c’est plus doux. Il continue ses courses, toujours hésitant le Dédé. Beaucoup trop de choix, il se dit à chaque arête où il accroche son caddy. Alors, il se laisse avoir, succombe aux promotions. Les sardines sont en tête de gondole, il en prend cinq boites.

A la caisse, il a un regard pour Laetitia. C’est marqué sur son tailleur noir avec des lettres en relief. Faut dire qu’elle est jolie Laetitia et Dédé, il aime les jolies filles. Elle lui rend son sourire édenté quand elle bippe les dix paquets de mi-cho-ko au caramel dur.

Il rentre maintenant, il habite à deux pas dans un grand immeuble au troisième étage sans ascenseur. Dans l’escalier, il croise Monsieur Huot que le salue sans un mot en soulevant son chapeau brun d’un mouvement suranné. Maman l’attend, un tissu mouillé serré autour du front. Maman est migraineuse depuis toujours et aujourd’hui, faire les courses elle ne peut plus. Son travail à elle c’est ouvrir les sacs et puis ranger soigneusement, dans le frigo, dans le placard de la cuisine. C’est son dernier boulot à Simone, Dédé ne sait pas faire, il se trompe tout le temps de place. Les bonbons, trop de bonbons et Simone gronde Dédé avec un ton de maman :

__ Ce n’est pas pour toi ça, tu le sais, avec ton dentier !
__ Je les suce juste, Maman, je fais attention…

Clin d’œil à Christine Jeanney et à son recueil de nouvelles « Une heure dans un supermarché » paru fin septembre aux éditions quadrature, disponible dans toutes les bonnes crémeries et notamment chez bibliosurf. A lire aussi, le billet que consacre Brigitte Célérier à la critique de ce livre.

  • 5.10.10

Et si un jour

image Et si un jour, elle se retournait, pour qu’il la voie de face, pour qu’ils s’alignent, droits dans les yeux. Et si pour une fois elle appelait pour autre chose que pour parler du temps qu’il fait, le chaud, le froid des saisons qui passent. Et si, soudain, leurs voix ne se gênaient plus, ne comblaient plus le vide que les fins des phrases creuses laissent sur eux. Et s’ils se retrouvaient simplement, au détour d’une histoire commune saturée de chaleur à partager, de lâcher-prise à en pleurer.

Et si un jour, ils abandonnaient leurs habits froids, sortaient de leurs chiffons et répudiaient la logique de morale cernée par une éducation contrainte. Et si de désespérément raides et dénués de fantaisie, d'impulsivité et d'affectivité, ils sautaient de vide en plein. Et si de l'obsessionnel, ils passaient en quiétude, révoquant leur perfectionnisme, chassant chaque détail étudié, planifié, vérifié pour laisser libre l’imperfection créatrice.

Et si de l'ordre, ils parvenaient au désordre accepté, élevé en théorie (tout doit être bien dérangé et désorganisé). Hors contrôle et maîtrise, ils dévisageraient la rigueur morale, s’en moqueraient, riraient des entorses à la loi, aux règlements, aux horaires... Et le doute, la moindre indécision soulèveraient les interrogations essentielles, feraient naître le lien, celui qui aurait dû être depuis toujours.

Mère, fils. Et si le fossé s’effondrait…

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  • 3.10.10

Je ne suis pas Christophe Sanchez #VasesCommunicants

Je ne suis pas Christophe Sanchez #VasesCommunicants Je suis plusieurs villes dans le monde qui ne figurent dans aucun guide dont les bois dissimulent des dizaines de cadavres d'enfants et des clandestins qui ne sont jamais arrivés à destination.
Je liste le nombre de personnes tuées, abattues, blessées, disparues à chaque flash d'information.
Mon activité principale est d'abattre les tueurs des autres cartels.
Je collectionne les dommages collatéraux. Et n'aime pas ce que nous sommes.
Je ne suis pas Christophe.
Je suis le nombre d'heures supplémentaires jamais rémunérées mais compensées.
Le nombre de licenciements économiques par anticipation.
Le pourcentage de demandeurs d'emplois qui monte et descend selon qui a fait les calculs et comment il les a faits.
Le programme dont la spécificité est de vous adresser, pour des raisons connues de ceux qui m'ont créé, des courriers de radiation.
Je vaux trois milliards de déficit et je continue de chauffer le département.
En achetant l'Amérique du Sud, j'ai détrôné Bill Gates.
I'm the man who sold the world.
Je ne suis pas Christophe Claro.
Je suis la peur de l'homme abdominal qui s'est magnifiquement vengé de son ex sur Facebook.
Je penchais sans passé pour les femmes mais la mienne, je l'ai rencontrée au troisième étage, dans la vaisselle.
Maintenant je la bats, aux cartes.
Je ne suis pas Christophe Donner.
Je suis le nombre d'éjaculations précoces et d'orgasmes simulés.
Le nombre de pénis élargis, de vies sexuelles épanouies, de loteries remportées.
Le nombre de problèmes de transactions, de virements, de prélèvements bancaires, de codes erronés.
Le nombre d'informations urgentes à modifier, de liens à suivre scrupuleusement.
Le nombre d'amis du bout du monde qui vous veulent du bien.
Je spamme les pommes.
Je catche les coachs.
Je tombe à pic.
Je ne suis pas Christophe Fiat.
Je suis la roue avant du vélo du meilleur grimpeur dont la spécificité est de crever dans la descente du Ventoux.
Je n'ai pas écrit que je pourrais vivre à l'envers.
J'organise des formations en entreprise sur les accidents de plain-pied.
Je suis présent sur vos photos de vacances, sur chacune de vos vidéos amateurs.
Et vous croise tous les matins au même endroit, à quelques dizaines de mètres près.
Je ne suis pas Christophe Fourvel.
Não sou nada.
Né aux calendes grecques, je n'ai pas marché dans l'atelier du sculpteur.
Nunca serei nada.
J'étais « le petit piano dans la tête » qui riait dans les cimetières.
Não posso querer ser nada.
Je serai le dernier des hommes sur lequel personne n'aura rien misé.
A parte isso, tenho em mim todos os sonhos do mundo. J'en savais trop.
Je ne suis pas Christophe Sanchez.
Ce billet a été rédigé par Christophe Grossi que vous pouvez retrouver dans ses déboitements et tous les jours à la rédaction des chroniques du blog d’epagine. Je reçois son texte aujourd’hui dans le cadre des vases communicants. Vous pouvez suivre ce chemin pour aller lire mon billet publié sur son blog.
A lire également, la très bonne relance de François Bon concernant nos échanges mensuels : "vases communicants", c’est important
Et voici la liste des autres participants à ces vases communicants d’octobre :

  • 1.10.10

L’importune

image Je me lève et me bouscule. Je ne me réveille pas, comme d’habitude. Un éclair dehors perce les volets entrouverts, une épaisse fumée entoure le rayon, résidus en suspension de mon cendrier mal éteint. La cuisine en bazar, les chats qui miaulent leur repas et quelques miettes sur la table. Un rouleau d’essuie-tout déchiqueté et déroulé sur le sol. Je peste.

Filtre, eau, trois doses et le café bruisse noir. Elle est encore là, tapie dans une encoignure, elle dépasse de la pile de publicités qui recouvre ce que je veux oublier. Une lettre frappée du sceau de la république. Une Marianne d’encre qui me nargue. Un demi-sucre, je touille et fume. D’un doigt, je la fais glisser sur la table. L’enveloppe est déjà jaunie sur les bords, toujours pas ouverte. Bête patibulaire que cette missive prioritaire. Une relance qui en veut à mon portefeuille, qui chatouille mon inertie. Une mise en demeure qui demeure vaine.

Je le sais, à l’intérieur se cache une sentence : tu paies ou on te saisit ! Et j’en suis saisi, pétrifié, confondu. Je procrastine, attends bravement la prochaine, celle qui aura de plus gros caractères, celle qui arborera la balance de la justice d’un obscur huissier de province. Je finis mon café trop fort, écrase la clope acerbe du matin. Les chats mangent goulûment leurs croquettes et je replace l'importune entre deux catalogues de supermarchés.

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  • 27.9.10

Still loving you

image Au fond de la salle, prés de la sono, les haut-parleurs dans les oreilles, je roule des pieds, les tapote légèrement sur le tempo. Un gobelet de « Banga » exotique dans une main, une assiette plastique avec une tranche séchée de « Savane » dans l’autre, je la regarde danser sur le dernier titre des « Bananarama ». Face et autour d’elle, se trémousse une armée de prétendants pédants, ils guident leur pas sur les siens, parfois la prennent par la taille pour la faire tourner. Ils rient et la font rire à gorge déployée. Couvert par la musique, je trouve son rictus muet idiot et cette cour de garçons zélés stupide.

Je baisse le regard et tombe sur mes pieds affublés d’une paire de « Stan Smith » neuve, trop neuve. Le stroboscope et le néon violet font ressortir leur blancheur éclatante si bien que j’ai l’impression d’être chaussé d’ampoules cent watts. J’ai terminé mon verre de jus de fruits mais ne sais pas où le poser. Je finis par le jeter derrière le gros haut-parleur et l’écrase avec un grand coup d’ampoule juste au moment où la musique s’arrête, à la faveur d’un enchaînement raté du disc-jockey. Un grand bruit de plastique crevé s’élève et tous les regards se braquent sur moi. Je sens mon visage s’empourprer, j’ai l’impression qu’ils regardent tous mes pieds. Je veux fuir mais je suis sauvé par l’arrivée des slows.

« Scorpions, Still Loving you » Les couples se forment rapidement, la lumière se tamise. Elle s’assoit côté droit, le côté des filles. Sur le bord de sa chaise pliante, elle bascule, elle attend l’invitation. C’est à moi de jouer. Je frotte mes pieds sur le contre-fort de la petite scène pour salir mes baskets et me jette dans l’arène. Je m’approche, essuie mes mains moites sur le cul de mon jeans « new man » et lui tends mon bras courbé sur ma hanche, comme Dany Wilde dans « amicalement vôtre ». Elle passe sa fine menotte dans l’arche et je l’emmène crâneur au centre de la piste.

J’enserre sa taille tandis qu’elle m’enroule le cou. Je n’ai jamais été aussi prés d’elle, j’en ai les « Stan Smith » qui s’embrouillent et lui marche plusieurs fois sur les « Kickers ». Elle sourit timidement, ça me réconforte. « I'm still loving you I'm still loving you, I need your love I'm still loving you » Le refrain m’excite les neurones et j’accélère le pas. Elle me retient, me fait ralentir et tire sur mes épaules pour nous rapprocher. Elle entrouvre sa bouche et laisse glisser un bout de langue sur ses lèvres. Je presse un peu plus sa taille, descend mes mains lentement sur ses fesses puis j’attends deux tours sur place pour guetter la réaction.

« Time, it needs time To win back your love again. I will be there, I will be there. » Son petit cul est maintenant dans mes paumes et son sourire donne du brillant à ses yeux. Enlacés, nous ne tournoyons plus que sur un pied. Nos têtes pivotent, mais dans le même sens. Nos nez se choquent, je souris, enfin. Je lui fais signe que je vais à droite, elle va à gauche. Sa bouche s’ouvre, se pose sur la mienne et sa langue tape mes dents. Je desserre mes incisives de mon angoisse et laisse pénétrer l’intruse. Je plonge à mon tour, m’éraille les lèvres sur les bagues en fer de son appareil dentaire, évite les petits manchons plastiques et nous commençons à tourner dans nos bouches comme on bat le beurre.

Le slow se termine et nous tournons encore nos langues fiévreusement. Je ne veux pas arrêter. Je redoute nos regards après cette première pelle. Il ne faut pas arrêter. J’ai les commissures des lèvres en feu, de la bave coule sur ma joue. Elle finit par se retirer. Dans un bruit de siphon, nos bouches se décollent et nous restons un instant reliés par un fil de salive. Nos yeux se gênent, se détournent puis se cherchent à nouveau. Elle me prend la main et me traîne vers les toilettes sur les premières mesures de « Careless whisper ».

  • 24.9.10

Mes moires

Mes moires Se souvenir comme une absolue nécessité. Obligation que je m’impose, non par nostalgie du temps reclus mais pour que cesse l’amnésie des faits, pour que s’explique leur juxtaposition, leur existence même, leur justification dans l’éclosion d’anecdotes écrites qui légitiment ou parasitent. C’est de là que naît le désir de provoquer, de savoir, de comprendre mon rapport au passé, inachevé et trouble. Alors je puise dans un gouffre sans fonds, en sors des éclairs, des histoires d’apparence ingénue mais dont le souvenir, par l’acte d’écrire, alimente par segment ce que j’ai été, du moins ce que je crois avoir été et dans quelle émotion je me trouvais dans l’instant. Et je me souviens : d’une parole de mon père, d’un geste de ma mère, d’un silence d’enfant, d’un endroit oublié et focalise, reste dans le futile, le temps de l’écriture, et une fois exhortée, écrite puis publiée, l’anodine histoire sortie de mon nulle part me donne sens. Une portée de vérité apparaît alors : écrire du vrai, de la remembrance extraite d’une perforation qui a trouvé sa source.

Ainsi d’anecdotes en inanités, se tisse la vie d’avant, celle qui explique maintenant, le provoque par le parcours, et se trouve le point de bascule entre hier et aujourd’hui. De cet équilibre précaire, s’ébroue un jeu de miroir avec moi-même, flouté par l’envie de tenir l’histoire, de regarder les évènements d’un œil différent, trompé ou lucide, bon ou mauvais, sombre ou enjoué. Un miroir aux reflets changeants au fil des expériences, qui s’enrichit d’envies de fiction, qui s’oriente d’un regard neuf en mouvement sur un présent qui devient vite passé, amolli par une quête impossible ou rasséréné par un espoir jouissif de découvrir. Fut-il ou versa t’il dans la facilité ? Tenir ce point, osciller entre deux, versatile dans l’attitude, maquillé d’un vernis futile mais constant dans l’envie de fouiller cette matière inépuisable de l’être dans sa mémoire.

Texte publié initialement sur le blog de Michel Brosseau, à chat perché, dans le cadre des vases communicants du mois de septembre.

  • 22.9.10

Les vieux sur le perron

imageIIls se retrouvent sur le perron de l’église. Ils ne sont pas de preux croyants à s’installer ainsi pour prier un quelconque dieu. Non, ils se réunissent là entre deux marches pour discuter de la météo, des derniers ragots du village, du décès d’un ami ou de l’arrivée d’un étranger. Mais, avant tout, ils viennent tous les jours, à l’heure des vêpres, tenir politique et tuer le temps de la retraite.
C’est un point de ralliement où nul n’a besoin d’être annoncé. Tout le monde est le bienvenu pourvu qu’il soit natif du bourg, réac et doté d’une langue bien pendue (fourchue est un atout supplémentaire). Il y a le bossu, le négus, l’ancien boucher et le vieux notaire, ils forment le noyau dur, les cadres du « club ». Un club aussi ouvert qu’il est étroit d’esprit. On les rejoint pour prendre le pouls du village, avoir des nouvelles de la santé de la doyenne, connaître les derniers commérages et on repart avec un cours de citoyenneté appliquée, le sourire aux lèvres.
Le bossu, dans sa posture courbée, est le spécialiste politique. Il n’est jamais aussi bon qu’à la sortie du bistrot. Imbibé de pastis mauresques, il devient un fin commentateur des dernières saillies du gouvernement. En ceci, sa devise pourrait simplement se résumer à : « de toute façon, tous des pourris et compagnie ». Le négus, de son surnom étrange emprunté à un souverain exotique, connaît tout le monde et, au fil du temps, s’est imposé comme le roi du ragot. Ses tirades racoleuses dans un style « Voici » local ne manquent jamais d’annonces truculentes, tromperies conjugales ou dénonciations perfides sur tel ou tel notable. L’ancien boucher et le notaire referment le carré magique. Installés en position de contradicteurs factices, ils ont pour mission d'haranguer la foule des curieux et d’installer le faux débat en haussant la voix ou en criant au scandale éhonté.
Et pendant des heures, se déversent lieux communs et fadaises dans une ambiance bon enfant. Chacun s’invective avec tendresse, connaissant parfaitement la position de l’autre et ne voulant surtout pas qu’il en change. Le vieux notaire parle avec emphase comme un texte de loi, le boucher tranche dans le vif tandis que les deux orateurs despotiques déroulent et renchérissent leurs monologues étriqués. Mais, dans cette assemblée de « sages », se perpétue l’oralité, lien entre les générations qui s’installe dans le verbe, beaucoup plus que dans le fonds. Peu importe le sujet et l'ineptie des propos, c’est de transmission dont il s’agit. Un jeu où le plaisir de celui qui écoute réside à effacer la confrontation des positions stupides pour laisser entrer la chaleur d’une logorrhée fraternelle.

  • 20.9.10

Je tombe

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Un corps sur un lit, mon lit, mon corps certainement. Et un trou, un grand trou, noir. Autour, un conduit conique à spirales tourne entre mes deux yeux et me tire vers le bas. Une rotation qui s’accélère, des voyants qui crépitent sur les enroulements, vert, rouge, vert, rouge. Et mon esprit fermé qui subit. Je dors ou pas.

Dans l’escalier, des pas. Non, des boules en plastique dur qui tombent sur chaque marche, en cadence. Oui, c’est ça, des billes vertes et rouges qui tombent dans le trou. Le précipice, c’est la dernière marche, le trou le palier de ma chambre, l’escalier la spirale maligne. La vis sans fin pivote, elle veut m’arracher du lit et me balancer dans ce gouffre, je ne peux pas dormir sinon je tombe. Ma tête vire, mes tempes crient une eau noire, j’essaie, j’ouvre les yeux pour que la chute cesse. Ne peux pas. Mes paupières restent fermées. Vert, rouge, vert, rouge. Mes deux pouces étirent mes sourcils et mains plaquées sur le visage, je tire mon front sous le crâne pour sortir mes yeux de leur abîme.

Rien, le vide, je tombe, je tombe. Et le réveil sonne.

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  • 17.9.10

Je t’attends

image Je t’attends, tu le sais, le redoute. Tu arrives, moment immuable du soir : ton retour à la maison. La porte que tu ouvres toujours du même mouvement de clés. Elles tintent dans ta poche, brassées par ta main chercheuse puis, tapent le fer des atours de la serrure, hésitent et trouvent enfin le creux. Tu titubes et entres d’un pas lourd mal assuré dont l’écho dans le vestibule remonte vers moi par l’escalier. Chaque pas te rapproche. Je t’attends. En haut, dans la cuisine. Mains repliées sur mes devoirs que ton arrivée fait terminer, j’écoute avec attention ta progression. Je sais à chaque seconde l’endroit où tu te trouves et le chemin qu’il te reste à parcourir pour arriver jusqu’à moi. Tu hésites, ne peux franchir les marches qui nous séparent. C’est un passage obligatoire, tu le sais. Alors, comme tous les jours, tu restes un instant interdit puis entres dans la cave et laisses la porte ouverte. J’entends le cliquetis du bouchon mécanique, me semble voir tes yeux pétiller lorsque le goulot approche tes lèvres. Je t’attends. Tu reposes la bouteille qui claque sur le vieux buffet remisé, refermes sur toi la porte de ta salle d’ivresse, ton lieu de décompression. Tu te plantes devant l’escalier et expulses une toux factice pour te donner courage et contenance. Et enfin tu grimpes une à une les marches, pénible ascension aux sons sourds de tes épaules qui frappent les murs. Maintenant, tu es là, je te vois, figé sur le seuil de la porte de la cuisine. Tes yeux qui roulent le vague, ton corps mou éprouvé, et tu piétines, avances et poses un baiser d’absinthe sur ma joue.

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  • 15.9.10

Les vieux journaux

image Se souvenir en un éclair de lui : un copain d’enfance, certainement le seul, le vrai dont je garde quelques bribes de mémoires du quotidien intactes et parsemées de refuges incongrus, d’occupations étranges mais aussi de bêtises et forfaits de notre âge.

Et de revenir sur nos mercredis après-midi, ceux de l’enfance qui ont succédé au jeudi de nos parents, un jour dans la semaine où ils ne savaient que faire de nous, pressés dans leur travail, sans possibilité de garde. Alors il y avait les grands-mères, la sienne, la mienne suivant les semaines, paires, impaires. Des petits bouts de femmes qui prenaient pour un jour le relais, la garde des mômes désœuvrés. La mienne, ma Mamé, nous accueillait chez elle, dans sa petite maison ancienne, aux murs salis d’une chaux surannée. Elle nous installait autour de la table, nous servait un chocolat chaud Poulain en hiver, une grenadine Teisseire fraîche avec une paille quand arrivaient les premières chaleurs. Puis, elle continuait ses tâches quotidiennes : nettoyer les clapiers des lapins, en égorger un ou deux pour le repas du dimanche – laver son linge à la main dans un grand lavoir en pierre au creux d’un ciel-ouvert, étrange courette plantée au centre de la maison – puis nous regarder, longtemps, d’un regard aimant mais mutique.

Nos collations avalées, nous piquions les vieux journaux du Papé - la Marseillaise puis le Midi-libre - entassés dans un carton près de la cheminée. Bien que destinés à allumer le feu, ils étaient tous rangés soigneusement, pliés comme lors de leur réception dans la boite aux lettres, Papé remettait même la collerette publicitaire pour les maintenir bien serrés. Nous en prenions discrètement une dizaine, grimpions dans les étages par l’étroit escalier en colimaçon et du palier du grenier, nous lancions chaque feuille de chou sur la large rampe serpentine. Les bolides glissaient sur les rebords, tournoyaient dans l’hélix pentu puis inexorablement dégringolaient dans l’escalier. A la fin de notre jeu, nous comptions le nombre de marches que nos journaux respectifs avaient réussi à dévaler.

Cet amusement emportait Mamé dans une colère absurde. Absurde parce qu’elle était feinte, le sourire doux qui s’accrochait sur son visage entre deux remontrances convenues en était le plus fidèle témoignage. Nous n’étions pas dupes. Rien ne pouvait effacer sa bienveillance. Mais, derrière cette autorité de façade, se cachait la peur du Papé et son courroux qu’elle devrait affronter s’il descendait à l’improviste de sa sieste, les pieds empêtrés dans les journaux. Alors, elle nous réprimandait, gentiment, dans l’espoir que dans la haute chambre, son mari l’entendît expier ces petits vauriens qui mettaient la pagaille dans sa maisonnée.

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  • 10.9.10

Le souffle de la chambre

imageDans la chambre baignée par une clarté molle, nous attendons rassemblés en chapelet. Nos respirations calées sur le souffle saccadé qui domine au centre de la pièce, dans un lit qu’aujourd’hui il ne quitte plus. De cette couche descend une ombre vêtue de râles glaives qui tranchent le silence et viennent à chaque délivrance oxyder nos propres respirations. Nous attendons. Personne ne parle, déjà, nous veillons.

Avec attention, maman et mes sœurs se succèdent pour porter dans un verre quelques gorgées d’eau à sa bouche. La déglutir est une épreuve qui échoue souvent pour n’aboutir qu’à une humectation de lèvres, un soulagement infime entre deux respirations éraillées. Et le silence percé de râles reprend après qu’il nous ait lancé un regard sec et torve, mélange d'angoisse, de repentance et de désolation. Les heures d’attente s’égrènent sur cette cadence funeste, vide d’espoir. Chacun de nous, le visage tombé sur ses pieds, abîme sa tristesse sur le carrelage noir et blanc de la pièce.

Une journée entière et sa nuit. Je reste avec ma sœur aînée pour veiller sur le souffle. Dans la cuisine, autour du café qui nous tient éveillés, déjà l’imparfait s’immisce dans nos conjugaisons. Courbés sur la table, nous nous rappelons. Le souvenir s’attarde sous nos langues sucrées de paroles pour ne pas sombrer et sa vie se touille au passé dans le fond de nos tasses. A chaque heure de cette nuit tendue, en alternant, nous ferons une visite dans la chambre pour écouter le souffle léthargique.

Au petit jour, c’est mon tour, la chambre, l’ombre, le verre d’eau et le souffle qui ne brise plus le silence. Papa s’est endormi.

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  • 8.9.10

Sept d’un coup

image Là, tu t’affaisses, tu te laisses penser, libre d’évoquer, de préciser ce qui, jadis, t’animait. Toi, l’étranger, revenu d’un crime que tu n’as pas vu naître, simplement aveuglé par un soleil trop fort. Loin du tumulte, échappé de la tempête, désormais tu te reposes à l’ombre du vent. Tu tournes dans ton vase clos, refais la scène, en extrais quelques signes cliniques, force des détails, d’objets inanimés qui, à défaut de résoudre ton énigme, précisent ton état du moment. Et, cynique, tu polis les évènements, sans les dénier, tu te laves de l’intérieur : tu nettoies, brises l’abject pour atteindre l’hygiène de l’assassin. Et ta culpabilité se réduit comme peau de chagrin, il n’y a plus que le vide autour, l’acte est admis, tu peux reposer en paix. D’ici, là, tu ne ressortiras plus, seuls les rats dans les murs sauront te rappeler qui tu as été.
Sept liens dans ce petit texte pour sept livres lus et aimés ces dernières semaines, suivant l’idée de Christophe Grossi sur le blog d’epagine.
  • 6.9.10

Notes d’entre d’eux #VasesCommunicants

image mémoire – tu y creuses – en temps d’incertitude – temps de faillefaillite et abandon au creux jamais bien loin – tu y fouillesfouailles – on apprend à vivre avec la douleur – sans doute aussi par – mais ça aurait pu être tellement plus simple – un exercice d’auto-configuration – retrouver ce qui t’a constitué – ce que tu portes du monde – relever les empreintes en toi d’un monde mort – rien d’autre qu’un entre-deux, un temps charnière – ce qui se détissait – et t’a tissé – immanquablement vous fait texte – texte fragmenté – conviendra bien à l’écriture sur site – fragments à relier – éclatement qui crée parcours de lectures – pas l’impression d’un repli sur soi – regard sur l’entour – plus de romanesque qu’il n’y paraît dans une vie ordinaire – seulement ce qu’on en fait – s’acharner ou non à inventer des histoires – le goût du brut – le confondre un peu avec l’honnête – des visages qui t’habitentdes lieux – tu n’as fait qu’approcher éloignement et retours – le prix qu’on y paye et la force qu’on y trouve – ou s’y révèle – en faire quoi de cette métaphore de la route -- des musiques – là une bonne part de ton identité – t’y être cherché – avoir tenté de t’y reconnaître – trouvé matière et mise en mots – même imprécis et d’autre langue, toujours des mots -- des lectures – jusqu’aux instruments que tu as tenus dans tes mains – rien d’anodin – cette putain d’angoisse de faire sens – là toujours que tu reviens – ne pas oublier les mots de l’enfance – là sans doute que tout se tient – que tout peut prendre corps – accéder au non-dit – nœud des mots qui t’ont tenu à distance de toi et du monde – et t’ont mené aux mots des autres – tu sais ce qu’ici tient de l’éveil – du retour à soi – du combat contre la perte et l’errance – tous ces mots que tu t’es refusélessivé d’humilité comme ceux qui t’ont engendré – combien avant toi taraudés d’entre deux – usés d’occuper un espace incertain – jamais suffisamment le leur pour y proprement parler – toutes ces approximations d’être et de langue – c’est sortir du flou et du fantasme d’écrire ces lignes – c’est revanche contre le temps perdu – ces moments où rien de possible – où toujours repousser la mise en œuvre – luxe absolu aujourd’hui d’écrire ailleurs – pas certain d’oser ces mots-là chez toi

Ce billet a été rédigé par Michel Brosseau (à chat perché, en avant route, kill that marquise) que je reçois aujourd’hui dans le cadre des vases communicants. Vous pouvez suivre ce chemin pour aller lire mon billet publié sur le blog de son site “à chat perché”.

Voici la liste des autres participants à ces vases communicants de septembre :
Christine Jeanney et Pierre Ménard
Joachim Séné et Jean Prod'hom
Kouki Rossi et Florence Noël
Anita Navarrete Berbel et Piero Cohen Hadria
Maryse Hache et Florence Trocmé
Anne Savelli et Loran Bart
Arnaud Maïsetti et Stéphanie K
Daniel Bourrion et Brigitte Célérier

  • 3.9.10

Videur de seaux

imageTu videras les seaux. Les hommes ne coupent pas et tu n’es pas assez costaud pour porter. Septembre commence toujours par cet arrêt. A quinze jours des vendanges, il s’agit maintenant de répartir les rôles. La colle, l’équipe des vendangeurs, se compose. Ta mère, tes tantes, leurs deux amies et ta grand-mère seront à la coupe, comme chaque année. Les femmes ont l’échine souple, elles peuvent se courber facilement pour atteindre la souche et elles sont plus habiles que les hommes avec le sécateur : sectionner la grappe, c’est leur métier. Jean portera la hotte sur son dos, c’est un homme jeune et robuste qui ne renâcle pas à la tâche. L’équipe composée, les jours défilent et nous attendons la date de l’ouverture de la cave coopérative pour débuter la récolte annuelle.

Vider les seaux est un métier. Faut que tu apprennes. Tu dois être vigilant, plus la colle est importante, plus il te faudra être attentif. Personne ne doit rester avec un seau plein, cela ralentit la cadence et ce temps d’inactivité est une perte de productivité, tu comprends ? Par contre, il ne faut pas vider qu’un seul sceau dans la hotte de Jean et le laisser attendre avec le poids sur les épaules. Tu dois avoir l’œil et remplir la hotte dans la foulée. Pour cela, tu attends qu’il y ait cinq seaux pleins pour commencer à le charger, tu as compris ? Et dernière indication, fais attention quand tu vides, accompagne ton mouvement, ne jette pas les raisins d’un seul coup, vide avec souplesse, les épaules de Jean sont notre gagne-pain, pigé ?

C’est le grand jour. La tension est palpable. Tu vois, j’ai fait le tour de la propriété, sondé les grappes, à l’œil (la couleur parfaite doit scintiller au soleil), au volume (le raisin doit tenir dans ma main ouverte) et je peux te dire aujourd’hui que la récolte sera bonne, mon fils ! Et si ce n’est pas le cas, garde-le pour toi, je rajouterais du sucre liquide dans la benne. Parfaitement en ligne au bas de la vigne, chacun sa rangée, la colle démarre. Très vite, grand-mère prend de l’avance et remplit son seau à une vitesse hallucinante. Arrimée au coteau et voûtée comme un aimant, elle semble gravir la vigne en varappe. Derrière, mère, mue par son statut de patronne, vise la pole position et talonne le rang de l’auteur de ses jours. Plus loin, les tantes et amies sont hors courses, elles papotent entre chaque cep de vigne et goûtent le grain de Carignan sous le regard noir du meneur de colle. Regarde-les celles-là qui traînent, la vieille les tuera tous, je te le dis ! Je vide les seaux, prends soin du dos de Jean en jouant de mes avant-bras dans le déversement du raisin dans la hotte. Ma tâche est difficile, les deux récipients du duo de tête se remplissent toujours plus vite que ceux des traînardes. Je ruse et tasse d’un coup de pied le raisin des premières pour permettre aux dernières de rattraper leur retard.

Fin de journée. Sur la table de la cuisine, le meneur de colle débriefe sur un petit cahier à spirales. Tu vois mon fils, je savais que la récolte serait bonne cette année. Premier jour et nous avons rentré plus de deux tonnes avec douze degrés de moyenne et sans sucre ! Mère et grand-mère sont avachies sur leurs chaises, déjà le mal de dos les pince. Elles n’en disent rien. Tu as fait un bon boulot, t’es un vrai videur de seaux, tu sais ? Encore trois semaines avant le bal des vendanges.

  • 1.9.10

Entre vert et bleu

image Une petite maison perdue dans les Cévennes, accrochée à la roche comme une caverne troglodyte, encastrée dans ses sœurs formant un hameau, un refuge paisible pour quelques jours au calme. C’est là que nous arrivons, pas de location exorbitante comme pour ses bicoques au bord de l’eau, juste une maison de passage, une maison d’ami où la seule obligation en guise d'attachement est de laisser en partant un livre ou deux, petite contribution à la bibliothèque naissante.

Une heure de route, quelques grandes lignes droites qui bientôt se resserrent, s’escarpent, tournoient pour laisser place à des sentiers de bitume. Des virages qui n’en finissent plus, des traversées de villages, d’hameaux en lieux dits aux noms amusants, nous cheminons, le sourire aux lèvres, et c’est à la sortie d’une épingle que nous apercevons l’auberge à la façade rouge. Derrière, un étroit sentier qui mène à la rivière, une passerelle saute l’eau et devant nous, arrimé à la montagne, un enchevêtrement de maisons. Il est tard et dans la nuit, nous trouvons la nôtre à tâtons dans les ruelles étroites de ce village d’un autre temps.

Deux tours de grande clé et la maison s’ouvre à nous. Deux pièces exiguës, une cuisine, une chambre. Installation spartiate, pas de réfrigérateur ni de plaque de cuisson, pas de télévision, aucun réseau mobile et les toilettes dans la cave. Nous ouvrons les fenêtres pour laisser entrer la nuit tiède et le silence des lieux nous gagne. Dehors, sous nos yeux, un ciel étoilé coiffe la montagne abrupte qui se dresse dans l’embrasure. Dans l’autre pièce, la chambre accueille une douche et un petit lavabo tandis que l’étroit lit bateau attend nos corps fatigués.

Le lendemain, la beauté de l’endroit éclate. D’abord, le doux bruissement de la rivière en contrebas puis le ciel vert sur nos têtes percent le jour. La montagne et sa nature luxuriante s’élèvent devant nous. Collée à nos fenêtres, immense et verticale, elle masque les trois quarts du ciel, lui laissant les plus hauts sommets pour contraster le vert de son bleu éthéré. La seule table glisse vers la fenêtre pour ne manquer aucun moment de ce qui se joue au dehors. La tête ailleurs, nous buvons nos cafés noirs, déjà enchantés de notre séjour.

Nous passerons dans ce lieu magique quatre jours coupés de tout, entre vert et bleu, bucoliques à souhait.

  • 30.8.10

Le champ de la distillerie

image Se souvenir en un éclair de lui : un copain d’enfance, certainement le seul, le vrai dont je garde quelques bribes de mémoires du quotidien intactes et parsemées de refuges incongrus, d’occupations étranges mais aussi de bêtises et forfaits de notre âge.

Et de voir parmi ces éclats surprenants, des amas de lie de vin séchée au soleil sur un terrain vague : lieu de puanteur par excellence, odeur grasse et chaude de la grappe de raisin pressé glissant à perte de vue sur des couches rouges violacées et saupoudrées de la poussière ocre du sol. C’est au creux de ces montagnes d’alluvions que nous élisions domicile : une cabane bloquée entre deux agrégats, à l’abri des regards ; ni l’odeur, ni les mouches, ni autres insectes rampants ne nous dérangeaient. Une palette en bois abandonnée en guise de sol, deux longues planches puis deux autres croisées par-dessus bâtissaient une charpente de fortune. De nos mains vinasses, nous étalions sur cette carcasse les squelettes de grappes compactées que nous poussions par pelletée des deux monts formant nos murs porteurs. Nous obtenions ainsi un remarquable toit opaque couvrant un tas de plus, factice, qui dans sa cavité creuse nous garantissait la meilleure des cachettes.

Ainsi, coupés du monde, dans un endroit où personne ne nous chercherait, nous sortions de nos chaussettes deux paquets de cigarettes : « gauloises brunes » chapardées à mon père et élégantes longues « kool menthol » de sa mère. Nous mélangions nos tabacs comme des frères mélangent leur sang et tirions de longues bouffées de crapauds recrachant la fumée sans l’avaler dans un étouffement d’adolescent. Nous restions ainsi des heures, hermétiques à la chaleur suffocante que notre grotte diffusait entre ses limons. De temps à autre, nous percions le toit de nos têtes pour guetter le bruit soupçonné d’une pelleteuse au loin, engin exterminateur de notre antre, qui venait une fois par semaine dégager le terrain. Et jusqu’au soir tombé, nous échangions dans deux mètres carrés notre joie d’architectes, d’aventuriers bâtisseurs du champ de la distillerie.

  • 25.8.10

La maison familiale

image A peine à quelques virages de l’observatoire météo de l’Aigoual, deux ou trois lacets en descente sur une route au bitume fondu, un chemin de cailloux rouges qui remonte et nous arrivons sous la canicule devant une grande bâtisse froide. Construction de béton et de tôles des années soixante-dix : c’est ma maison de vacances, me dit-elle. Le bâtiment est laid, il siège au-dessus de la vallée, en gâche la vue, fixe le temps et l’espace. Les herbes folles l’ont envahi et abandonné, il laisse couler par ses fenêtres des jeunes années évanouies. Certaines baies vitrées sont restées entrouvertes. Nous en fixons une comme si quelqu’un allait apparaître dans l’embrasure. Toujours dans la voiture, nous tournons autour de la maison. Les portes battantes de l’entrée sont fracturées et colmatées par des panneaux en bois de fortune et sur une plaque verte qui les surplombe son identité est restée intacte : maison familiale de l’Aigoual, résidence de vacances.

Derrière, un jardin en jachère, un grand bassin d’eau douce en guise de piscine et les herbes hautes séchées par le soleil lèchent le vieux toboggan rouge fané. Nous descendons de voiture pour coller nos visages aux vitres. A l’intérieur, le temps suspendu nous défie : le réfectoire est intact avec ses tables de repas disposées en rond, un verre oublié sur un buffet renforce la sensation de maison fantôme. Elle se souvient et me raconte ses séjours ici avec ses parents, ses amis, les glissades sur l’herbe mouillée de la colline au-dessus de la maison, les repas, les chambres exiguës dans lesquelles nous supposons encore la présence de lits recouverts de draps blancs maculés de poussière. Elle me détaille les après-midi bucoliques dans les bois, les randonnées, la cueillette des mûres. Au fil de son histoire, le lieu s’anime, reprend vie dans notre imagination, la sienne bien sûr chargée de ses souvenirs et la mienne dans laquelle je perçois la présence agitée des enfants dans le jardin, les courses folles dans les couloirs, la joie du repos au grand air pour les parents, la liberté pour leurs marmots et même sur ce parking vide, le grand fatras des valises pour un départ, une arrivée.

Nous prenons quelques photos et nous enfonçons dans le bois aux clairières vides. Le silence tranche l’air, rien, personne et pourtant tout autour la mémoire n’en finit pas de danser.

  • 23.8.10

L’odeur de serpillière sale

image Hier, il a plu. Une pluie en trombe, un orage de fin d’été et ce matin, je me réveille avec une humeur de chien mouillé. Dans mon lit bateau, je sens déjà l’odeur de serpillière sale : mélange de bitume trop chaud, de boue glaise ravinée par l’eau déchue des collines. Je sors ma tête par la fenêtre. Ma rue s’affole quand il pleut. Dans le sillage du chemin des montagnes, le flot dévale et transforme en quelques heures la voie en torrent ravageur. La fange se mélange aux branchages abattus sur le passage du véloce. Le limon se colle au seuil des portes et le cours d’eau fou, dans son voyage, se sature de pourritures humaines. Il charrie les plus frêles arbustes qui côtoient les poubelles des rues en amont et forme une foule plastique qui serpente sur son lit de campagne : des pots de yaourts, des bouteilles de lait, des sachets Mammouth, des tetra-pak éventrés traversent ainsi ma rue et quand l’eau enfin redescend absorbée par la terre, reste un tapis d’immondices qui recouvrent le sol.

Commence alors le ballet des nettoyeurs qui arpentent les rues à grands coups de jets d’eau dépuratrice. C’est de l’eau claire pour laver la souillée, pour effacer les traces du convoi dévastateur. Une émanation putride remonte par la fenêtre de ma chambre et les débordements cognent les murs sous la pression des lances de pompiers. Les compresseurs embarqués sur les camions poussent le vacarme à plein régime. Les hommes raclent la rue, dégagent les débris et chassent le mélange d’eau poisseuse par des bouches d’égout saturées. Les voisins sortent, aident ou observent le désastre, badauds dans la confusion totale. Puis chacun cherche ce qu’il a perdu dans cette traînée, inspecte le seuil de son garage, nettoie le bas des portes et conjure le sale temps. Les regards se croisent, la rue se lave, les portes se bouchent et demeure l’odeur de serpillière sale. Je referme ma fenêtre.

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  • 2.8.10

Sur le zinc

image Le troquet du coin, le refuge du besogneux, est planqué dans un virage à l’entrée du bourg. Bourgeois, bourgeoises n’y sont pas légion. Ici, règne la ruralité, l’esprit communautaire des terriens, de ceux qui usent leurs godasses sur les hauts coteaux de schiste. C’est dans cet endroit qu’on trouve le repos du juste, qu’on racle la boue et dépose la poussière des vignes. Après avoir travaillé à la fraîche – matinée de cinq à sept – on étanche sa soif, imbibe son gosier séché par le souffre. La bière-pression jaillit sur le zinc. Sur les sous-bock, elle trace un rond parfait et perle le frais des galopins du matin. Trop tôt pour l’apéro, trop tard pour le café, l’envie de griserie est grande mais les contenants petits, comme pudiques. Il faudra les multiplier à l’abri des regards pour satisfaire son intempérance et délier sa langue. Perchés sur des tabourets et arc-boutés sur le bar, on se raconte qu’il fait chaud en exhibant son bronzage agricole et on se félicite de s’être levés avant le soleil pour aller désherber les vivaces.

Dans les mains, le bleu du roundup. Dans les narines, l’odeur des pesticides. Et dans les palais, trémousse l’amertume du houblon.

Les heures et les tournées défilent. A toi, à moi, personne ne partira sur une jambe ni sans celle du patron. Dehors, le gros jaune au plus haut envahit la terrasse, la bâche se baisse et les bocks disparaissent au profit du petit jaune. Caillou de glace dans la liqueur, quatre volumes d’eau et les cœurs se réjouissent de la sieste à venir. L’odeur de terre traitée s’évanouit dans l’anis mélangé à la transpiration des braves. Les habitués se collent au bouchon pour éviter de basculer du tabouret. Sous leur nez, défilent les verres, coupelles de cacahuètes et olives noires. La chaleur et les paroles montent d’un cran, les discussions fusent et les désinhibés deviennent les plus beaux orateurs. Quelques cols blancs rejoignent les prolétaires les moins imbibés et improvisent une partie de belote au comptoir. L’ivresse est sur le zinc et le labeur oublié.

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  • 31.7.10

Route

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Départ, arête sensible d’un début sans cesse renouvelé. La porte tirée, verrouillée, mise en attente du retour, laisse là chat et meubles, une vie immobile, pas plus. Cent mètres, ma traction, qui me porte, invariable, toujours là sous le platane. Pression sur la télécommande, yeux qui clignotent. Ouverture, la clé, sésame de partance, contact, ceinture, je démarre. Les arbres qui s’éloignent en point de mire voilé, je les vois, ne les regarde plus. Marche arrière, zoom éclair, puis en avant défile l’asphalte. Le village qui se réveille, vieux sur la terrasse, café chaud et cendriers fumant. Je tourne et retournerai. La banque, le premier rond-point vert, toujours vert. Le tabac, ne m’arrête pas, pas le temps. Suis les trottoirs des maisons anonymes. Volets qui s’ouvrent, regards en dispersion, qui ne voient pas. Un feu, rouge, agitation de la sortie du village, lieu convergent, les vitres qui se baissent, les cigarettes qui craquent au bec. En face, ça roule et presse pour ne pas perdre le vert. Ronflement des moteurs, odeur de vidange, vies qui accélèrent encore, puis le vide au milieu, deux secondes. C’est à moi de passer, première, embraye, lâche tourne et court. Emprunte la voie la plus rapide : route de la petite Camargue. Seule dans le paysage clair, elle s’échappe de la ville. Talus humide du matin, chaussée déformée, toujours un camion à suivre, à ne pas pouvoir doubler. Ralentissement, agglutination, sur le cul du poids-lourds traînant. Lâche le lent sur les quatre voies qui surgissent, nouveau bitume, sec brillant entouré de garde-fous, rampes métalliques qui trouent quelques bosquets clairsemés. La vitesse augmente, me cale dans un couloir fermé, et pense que derrière, il y a la mer. Ne la vois pas mais la sens, embruns qui remontent dans les aérations, mouettes et flamands roses qui balayent les étangs. Mais toujours la vitesse, et entre déjà dans la ville, la route encore plus large, plus d’espace, plus de voitures, la cité ouvre ses bras. Les voies se démultiplient, quatre puis deux fois trois, grand boulevard qui draine l’afflux des autos comme une aorte se remplirait de sang. Tous dans la même direction, se croisent, s’entrecroisent, se klaxonnent, se doublent et s’ignorent. Toujours la vitesse et les premiers buildings apparaissent au loin. Entrée dans la ville. Nouveau ralentissement, pare-chocs contre pare-chocs, le paysage réapparaît, vitres qui glissent, bras qui sortent nus, qui flottent, qui fument. Avance au pas jusqu’à l’échangeur d’autoroute, un nœud puis l’éparpillement : une file va nourrir la ville, l’autre continue sur les grands axes des zones industrielles. Autos qui détalent, explosion de l’anneau concentrique et m’extirpe sur ma voie, chemin immuable jusqu’à destination. Bordée de bâtiments blancs, tous identiques, avec seul détachement les couleurs de leurs enseignes. Rouge, vert, bleu, balayent mon champ de vision. Dernier rond-point, nouvelle et dernière concentration de tôles, le parking où les chevaux vapeurs dorment. Manœuvre, stationnement, toujours la même place, la clé, pression sur la télécommande, yeux qui clignotent, fermeture. Arrivée, arête sensible d’une fin sans cesse renouvelée.

Texte inspiré par une proposition de l’atelier d’écriture de Pierre Ménard : Décrire un trajet que l’on fait tous les jours (en train par exemple) et noter sur le vif, sur le motif, ce que l’on voit et les réflexions que ce voyage immobile fait surgir en nous, au rythme de son avancée : « Variations de récit sur réel répété à l’identique, et pousser cela à bout, et rien d’autre même au récit que ces images pauvres, rue qui s’en va en tournant, encore ces maisons aux angles trop droits, encore un garage et des immeubles. » Paysage fer, François Bon, Verdier, 2000.

  • 29.7.10

Oh Papé !

Oh Papé ! Il est posé là, comme une évidence, à côté de la Normande vermoulue. Comme elle, il est un meuble, immeuble de sagesse, yeux bleus portés sur le vague, nous regarde comme si nous étions des étrangers. Assis sur une chaise en paille tressée, il dénoue péniblement ses mains sur la table, marmonne à ma grand-mère deux ou trois patoiseries acerbes. Je ne comprends pas mais elle, épouse servile, s’exécute. Maman est penchée sur ses épaules, lui verse la collation matinale : un bol grège rempli de vin rouge où flottent à la surface quelques quignons de pain sec. Mamé déplie une serviette à carreaux, la noue autour de son col, juste assez serrée pour qu’il puisse déglutir. Sa main tremblotante accroche la cuiller qui plonge dans le petit-déjeuner, ressort un morceau de pitance qu’il porte gauchement à la bouche. Quelques gouttes rouges coulent le long des moustaches et dévalent son cou barré par le bavoir à carreaux.

Je suis en face de lui, mon regard planté dans le sien. Je le vois mais lui, ne semble plus rien distinguer, l’esprit déjà fixé sur un ailleurs. Son teint est blafard, ses pommettes saillantes descendent sur des joues incurvées et translucides. une peau usée colle son visage carré, les os dessinent ses traits et la puissance passée de ses maxillaires. Il mastique le pain mouillé et anime ce faciès avec misère. Tout est livide chez Papé, je m’attends à voir couler le vin au travers de sa gorge. Seul ses yeux d’un bleu pénétrant détrompent ce visage cadavérique. C’est grâce à eux qu’il vit encore, qu’il communique avec moi. Les mots ont du mal à sortir, ils se brouillent en paroles décousues ou anachroniques tandis que les rivets de ses prunelles, malgré une beauté figée, me parlent constamment.

La cuiller racle le fond du bol, elle ramène quelques lies de vins mélangées à de la mie rouge. Papé a terminé le repas mais continue à nettoyer son obole comme si c’était la dernière : la peur de manquer comme pendant la guerre ou celle plus simple de mourir. Maman débarrasse la table, passe un coup d’éponge sur la toile cirée. Il repose ses mains tordues sur la place nette et bascule un regard ecchymose très loin par la fenêtre. Mamé s’affaire autour de lui, balaye les résidus de pain tombés sur le sol puis se penche sur l’évier pour récurer bol et cuiller. Maman s’installe dans un fauteuil prés de lui et tombe dans un magazine. Moi, je reste présent devant cette absence mais nos yeux ne se parlent plus.

Je l’interpelle d’une voix grave mais enjouée : « Oh Papé ! » D’un mécanisme lent, sa tête pivote, rotation raide pour découvrir l’auteur de cet appel. Il me voit, c’est sûr, mais ne me reconnaît pas. Un instant perdu et son visage soudain s’illumine, ses yeux causent et emportent ses lèvres dans un mouvement presque inaudible. Maman soubresaute, Mamé n’entend pas. Il humecte, bat des papilles puis baragouine dans sa langue colorée : « Marcel, prépare le cheval, l’ai vu dehors. Vais labourer la vigne du haut ! »

Illustration

  • 27.7.10

Dans mon super hypermarché

image Petit portique aux ailettes battantes en acier chromé. Nul besoin de pousser, elles se déploient sur mon passage et je pénètre dans l’antre de la consommation. Vers la gauche, en arc sur le sol, des autocollants de pas verts m’indiquent le chemin (obligatoire) pour me rendre vers un stand qui fait la promotion d’une nouvelle bière ultra-rafraîchissante ; tandis qu’à droite, s’offrent à moi les délices du rayon photo, informatique, TV, Hi-fi. Il paraît que tout est calculé dans les super-hypermarchés, que rien n’est laissé au hasard, que tout y est conçu pour accaparer l’esprit du chaland et le guider au mieux dans l’épanchement de son porte-monnaie. Des études démontrent que, dés l’entrée, la majorité des gens se dirige vers la droite, d’où l’intérêt d’installer à cet endroit des articles à forte valeur ajoutée mais aussi des produits dits d’achat impulsif. Et impulsif, je suis et à droite, me dirige malgré les traces vertes houblonnières m’invitant à faire le contraire.

Evidemment, un tour dans le rayon informatique, un œil sur les derniers ordinateurs portables, l’autre sur les étiquettes qui m’indiquent des prix dissuasifs. Je passe et roule mon panier sur les carreaux blancs jusqu’au point librairie. Etrange rayon placé entre celui des CD/DVD et celui de la boulangerie. La nourriture de la tête appelle celle du ventre, sûrement. Deux Nothomb en poche plus tard, je me retrouve au rayon charcuterie et de façon incongrue, voilà qu’Amélie côtoie dans le fond du panier une barquette de jambon découenné. Vision insolite, stupeurs et tremblements. Heureusement, aussitôt recouverts d’un paquet de croque-monsieur, les livres se dissoudront très vite sous l’acide sulfurique des prochains articles.

Je file, évite les rayons moches : ménagers, jardinerie, visserie, automobiles etc. Je me presse, car déjà le souffle me manque, je cours presque et suis le débit fanatique et irritant des annonces promotionnelles claironnées dans les hauts-parleurs du magasin. Maintenant, je fuis, échappe aux rayons cités ; de toute façon les soles ou les perches en solde, c’est pas mon truc. Je m’arrête un instant devant l’étal des céréales, perplexe quant au choix proposé, une gondole de trois mètres sur trois me nargue. Des lions rugissants ou des sylphides au ventre plat s’intercalent sous mes yeux flottants. Je continue, pas de céréales, l’animateur au micro hurlant approche, il faut que je sorte.

J’ai chaud puis très froid dans le rayon des surgelés qui m’amène aux caisses. Tapis perpétuel, je dépose livres, bières ultra-rafraîchissantes, (car retourné sur mes pas et les pas verts du stand aguicheur) jambon, boîtes de conserve en tout genre. Quelques bips plus tard, le sourire inexistant de l’hôtesse, les sacs recyclables aussi chers que Nothomb, la carte bleue dans la fente, le parchemin automatique qui sort de la gueule de la machine, je sors, épuisé, bombardé à mon insu de milliers d’informations sonores et visuelles. Vite, retourner à la maison.

  • 25.7.10