Monozygotes comme jamais

Filer, c’était la seule solution, filer droit. La grande et lourde porte cochère que nous avions tant de peine à pousser, entrouverte on l’a trouvée. Alors, pas une hésitation, filer vite, on a filé comme des gamines. Sans chercher derrière si une nouvelle fois, on allait se faire gauler. Des années qu’on guettait l'embrasure, le filet de lumière qui allait nous délivrer. Nombres de jours passés là à rosser le monde dans ce grand couloir froid où pendaient des effigies de mortes sépias et poussiéreuses. 

Tapies dans le creux des ombres, nos regards siamois lorgnaient le dehors. C’est de là, toujours apprêtées pour un lendemain libre qu’on gambergeait la fugue, les yeux écarquillés sur les recoins de la mémoire en serrant nos mains biffées par le labyrinthe du temps - monozygotes comme jamais. C’est de cette sinistre maison pour individus en fin de vie – longtemps que la vie avait pris fin entre ces murs - qu’on voulait partir, fuir la mort qui voulait nous faire la dernière mise en pli, fuir la peur qui geignait à nos lèvres de devenir les prochaines pendues, encadrées sur le mur gris du grand couloir et regrettées par des regards austères et faussement embués.

Filer, c’était la seule solution, filer droit. On a filé cramer notre fin de vie toutes deux, toutes unes, encanaillées d’une liberté volée.

illustration : Mary Ellen Mark

  • 26.7.12

Dans le ventre mou de l’été

Dans le ventre mou de l’été, s’étale une fois de plus le vermoulu des pensées. Le chaud dans le dedans, dans le dehors, et l’alacrité qui se barre par les persiennes. Gonflé aux humeurs tièdes, matin et soir sans répit le chaud des corps se renifle jusque dans la rue, odeur de caramel noir brûlé dépourvu des sucs qui d’habitude font saliver. Ça pue encore le recul, les re-culs huilés à l’excès dans un sentiment d’infatigable manège qui ramène sa fraise, sa peau couleur fraise, chaque juillet que l’éternité fabrique.

Il en va des vagues à l’âme de l’été comme ceux de toutes saisons mais ceux-là se digérant moins bien – s’alimenter au dessus de trente degrés devient un effort, quant aux ablutions nécessaires pour déglutir tout cela, elles demandent un tel rassemblement du corps pour être exécutées que seulement y penser plonge la tentative d’élan dans un néant moite -, ainsi l’affable affalement s’impose et prescrit un rejet intellectuel des têtes. Les corps s’alanguissent rongés des sens que le nu attise survoltant l’ambiance dans une libido folle et inondant quelques restes de réflexion dans une vacuité que septembre aura bien de la peine à ravoir.

Restent l’eau pour nous faire sentir, le sexe pour nous délasser des tensions trop chaudes et l’espoir d’un retour du froid tonique pour à nouveau nous sentir vivants et piquants.


  • 22.7.12

Les miettes

Le petit doigt tendu sur la table rassemble le pain perdu. Miettes étalées d’un repas tout aussi raide, les raclements sont vifs et se veulent adroits malgré les vapeurs de vin qui emplissent tes yeux. Tu baisses le regard, t’appliques à aligner les rognures, la mie avec la mie, les croûtes avec les croûtes. Ta main droite balaye la table tandis que la gauche dégage mollement ce qui, encore présents sur la table, te gêne : la salière, la carafe d’eau, le repose-plat… Sauf ton verre avec un fond de vin rouge gras que tu éloignes puis ramène vers toi tel un enfant épris de son jouet. Tu pousses, contournes, et autour de toi, d’autres mains s’empressent de débarrasser, le silence greffé sur tes gestes lents. Ta tête est lourde, tu bascules, d’un côté de l’autre, les mains désormais à plat devant les deux petits tas rectilignes. Tu les regardes en coin, un reniflement pendu à ton nez que tu contiens par une saillie dans tes yeux. Sais-tu à ce moment là que l’on t’observe ? Moi, à l’affut d’un ronflement soudain, de ta tête qui cogne la table, d’une perte de connaissance. Elle, ta femme, pétrie de mépris pour l’homme que tu es devenu, qui te regarde agir bourrue et lasse par habitude. Je ne sais pas, je ne crois pas. A moins que ce ne soient nos regards qui te renfrognent et te font perdre consistance au point de te prêter à ce tic, à ce cérémonial des miettes. Deux lignes parfaites de pain perdu comme deux longs sourcils tendus vers nous, pareils aux tiens lorsque faussement étonné, tu nous les dresses étirés sous ton front plissé pour nous dire en silence : Et alors ? Quoi ? Qu’est-ce que j’ai fait ? Qu’est-ce que vous me voulez ? On s’éloigne, au salon, dans ma chambre, dans l’ignorance ou pour ne plus te gêner. Et toi, tu restes un long moment ainsi figé, vissé sur ta chaise, seul devant tes miettes et ton fond de vin rouge.

  • 15.7.12

Ballerine des cités


J’ai rangé, tout bien comme il m’a dit. J’ai rangé, balayé, nettoyé, mis le rose avec le rose, le blanc avec le blanc, dans le placard usé de guenilles. Puis suis sortie, tutu rose, car il voulait plus s’arrêter de. Je suis sortie, ballerine des cités, aérer mes pas, sauter la barre qui me sépare de lui avant qu’elle ne s’abatte. Sur moi. Pour lui soulager sa vie.

Bien sûr que j’ai rangé. Saoul, il ne m’a pas crue. Il a vu, pliées, tendues, au carré dressées mes robes suspendues sur la tringle du placard. Il a vu mais a fait comme si non. La tringle vide, il a voulu la voir nue. Alors il me l’a foutue.

Je suis descendue, cage d’escalier sur les pointes, tendue sous les néons crus. Nue sous les regards tenus, me suis pendue à la galerie des amis qui jamais ne m’ont crue. 

Illustration : Michal Chelbin


  • 6.7.12

C'était ton sang


C’était ton sang. Trop facile l’allégorie, trop facile d’être en comparaison, pour nous chrétiens qui bénissons chaque dimanche le liquide divin. Mais je l’ai senti si fort couler dans tes veines, saillir tes pensées à chaque fois que tu prenais dans ta bouche le fruit de tes tranchées. Tu l’as mérité ton vin divin, ta gorgée de rouge multipliée à souhait chaque demi-heure de chaque journée. Tu t ‘es usé perché aux quatre vents sur des coteaux arides, tu as frappé ta terre comme si tu voulais la crever de ton désespoir d’être. Que d’outils usés, morts au combat après avoir été maintes fois rafistolés comme tes pioches et leur bout de vieux chiffon dépenaillé qui fixait le sarcloir démis ! Que d’outils, véritables armes de résistant, tu auras laissés là haut dans ta cabane de vigneron se décomposer et mourir comme tu es mort !

Tout en toi épousait la terre, tout en toi avalait le ventre de ces rangées que tu voulais si belles et rectilignes, débarrassées de tout chiendent nuisible. Tu la voulais tienne, ta terre, fierté d’un peuple de paysans, productrice de ton sang, génératrice de vie, de ta vie. Et tu as grandi et tu as vécu, et tu as péri dans et par ces terres. Le vin, ton sang. La vigne, ta religion.

Fils de, j’aurais dû me plier à l'usage. Me faire calife à la place du calife perché sur mon trône rural qui n’était autre qu’une benne dégueulant le fruit gorgé de ton sang. Du sang vinificateur, purificateur dans ton regard de père fier d’une descendance bien installée dans la descendance. Il en fut de chaîne en chaîne autrement. J’ai roulé ma bosse ailleurs, repoussant les travées ensoleillées qui ont métastasé ta peau, préférant le col blanc et le costume sombre au bleu de travail crotté par le schiste boueux. 

J’étais jeune et con. Tu l’as marmonné plus d’une fois dans ta barbe. J’étais jeune et con et malgré ce, j’ai usé des jeans et des godasses sur tes terres qui m’étaient étrangères. En résistance, je t’ai maudit en amour. Et c’est avec le ventre lourd que j’ai suivi quelques uns de tes pas, parce qu’il le fallait, parce que ça faisait vriller ton œil gauche et cligner le droit de plaisir. Me voir avec toi, gravir les pentes tous deux agrippés à chaque cep comme des piolets de haute-montagne, c’était ta came, c’était ton accomplissement de père. Rien à faire des après-midis de grand vent ou des matins brumeux à se les cailler fermes. Rien à faire, rien à jeter, tout à se rappeler, temps à fixer sur l’image maladroite de ta bouteille planqué à l’ombre d’un figuier. Rien à boire sauf ton éthylisme à jeun. Toute une partie de ma vie est là dedans, dans le dedans du dedans, dans ta terre tant aimée. N’aies crainte, tu auras marqué de et par ton sang ma mémoire, à jamais rompu mes jeux de fieffé citadin à la gueule grande ouverte, jactant sur les pouilleux arrimés à leur barrique.

Aujourd’hui, je suis vieux et con. Longtemps que ton sang est séché au fond d’un caveau plein d’eau, décoré d’une cravate, d’un col blanc et d’un costume sombre. Si j’avais su tes terres, j’aurais couché près de ton corps une bouteille de vin rouge et une pioche finie d’un chiffon dépenaillé.

Texte publié initialement sur le blog de Nolwen Euzen pour les vases communicants de mai 2012.
  • 4.7.12

Jen W. : Les montagnes russes – Expérience 3

Troisième et dernière partie d’un texte écrit par Miriam Ray, galeriste d’art reconvertie en assistante-syndrome (joke), accompagné d’une des dernières compo. de Richard Bougon.
Première partie ici > Les montagnes russes - expérience 1
Deuxième partie ici >  Les montagnes russes - expérience 2



EXPERIENCE N°3

La lumière jaune. Cette ville est jaune le jour, jaune la nuit. Ce n’est pas le même jaune. L’un s’écrase contre les mur et s’y dilue, l’autre se diffracte en halos ; se reflète dans nos verres de vin, fait briller les yeux et apaise les sourires. L’artiste dessine. Le fanfaron fanfaronne. Et moi, j’observe, j’écoute. Je témoignerai. Un jour. Peut-être.
J’attesterai qu’au temps des premiers cheveux blancs, des moments rescapés du désespoir m’ont maintenue sur les rails. Je dirai que de ce temps là, je me souviens -bien plus nettement que les larmes prêtes à déborder- de la lumière jaune éclatée, du vin qui traversant mes sourires dévale de mon gosier, de l’ivresse qui ironise sur la pauvre Mariam, de la liberté de geste du véritable artiste qui hypnotise mes poumons, qui transperce mon désir, et aussi de ce regard triste du clown qui ne s’excuse pas de l’Absurde de me faire rire. J’aurai la mémoire de ces visages sans face dont les mots et les rires se mêlent, se croisent et dont la rumeur teinte mon instant. Tous ceux que, un jour, je recroiserai sans doute sans soupçonner que nous avons partagé ces quelques demi-heure de verres en verres dans le jaune du soir de la ville. J’aurai la vision suspendue de cette table qui, en une fraction de seconde, plane en un ralenti fulgurant répandant une constellation d’éclat de verres au-dessus de ses convives qui s’arrachent hagards à leur langueur nocturne. Je conserverai à l’oreille le moment impossible où les sons suaves de la mollesse lascive de cette soirée s’orchestraient en canon avec le bruit soudain de la fureur et de la peur. Une bombe aurait pu venir d’exploser. La tragédie en marche, le cri strident de la chaire à vif, la panique maîtrisée des bienveillants, l’hystérique comédie de celle à qui ce n’est pas arrivé mais à qui quelque chose pourtant est arrivé ; elle est bien témoin, donc actrice, de la défiguration de sa copine qui, après ça, deviendra peut-être même sa meilleure amie, abîmée par une arme conviviale, insoupçonnable. Un verre en plein visage sans face. Peut-être pour toujours.  

C’est l’inenvisageable. Même pour moi qui n’ai jamais eu pour rare coquetterie que la spécificité de mes cheveux, toujours gardés frisés là où toutes les filles s’acharnaient à raidir les leurs et là où toutes les autres les ont naturellement raides.
Longtemps j’ai eu une particularité. Je ne l’ai jamais confrontée à d’autres expériences car aussitôt constatée elle s’échappait de mon esprit. Que ce soit à Paris, Londres, Barcelone,  Alger, l’Aveyron où on se fait engueuler, Amsterdam ou Minneapolis, j’avais constater que la petite part de sourcils que j’épile repoussaient en une nuit. Chaque premier réveil hors de chez moi réitérait le phénomène. Si bien que dans le léger bagage avec lequel je voyage toujours, je n’oublie jamais la pince à épiler.
Je peux affirmer qu’on se sent niaise lorsque un de ces matins-là au réveil hors de chez soi, l’explication vous frappe telle une évidence. Car en fait, rien d’hormonal au phénomène. Rien de surnaturel. Juste une question d’éclairage. 

Mystère résolu. 
Qu’est ce que ça vient faire ici ? 
Et bien, c’est ça être Jen W. avoir de la suite dans des idées qui n’en ont pas.


Texte : Miriam Ray - Illustration : Richard Bougon, ses galeries : Boîtes – Armée - Gribouillages
  • 23.6.12

Nos vies lampamouettes


On habitait des cages en plastique juste au-dessous du ciel. Au balcon, des visières automatiques rouges orangées se baissaient dés que le gros jaune crevait la nappe de brume qui recouvrait le monde. On vivait dans des anfractuosités composites, avec des tubas greffés sur nos branchies lesquelles avaient depuis plusieurs décennies remplacé nos nez, bouches et oreilles. 
Depuis, nous n’entendions plus rien, ne sentions plus rien et nous nourrissions exclusivement de petites alluvions recrachées par les lampamouettes, animaux hybrides nés de l’accouplement de la mouette et du feu lampadaire désormais inutile. 

Nous n’étions pas malheureux, juste légèrement nostalgiques. Nous avions réussi à survivre, tout le monde s’en contentait. Au crépuscule quand le black-out tombait sur nos têtes comme un couperet nous privant d’air, chaque alvéole de chaque immeuble de plastique durci se repliait automatiquement pour éviter la chaleur tournante qui embrasait la terre. La température montait très vite, chargée de sucs acides et quelques infortunés qui ne disposaient pas de l’équipement nécessaire cramaient entièrement, fondus sur le trottoir pour le grand plaisir des avides lampamouettes de nuit qui lapaient les pavés jonchés de corps visqueux devenus pourritures.

C’était notre lot, notre choix aussi. Celui de vivre à Fukushima Bay. 

  • 19.6.12

Oui Non


Sur le mur, la confusion, oui et non mentionnés au crayon de bois, graffés à l’emporte pièce pour définir ce qui est, ce qui n’est pas, ce qui doit se faire, ce qui doit ne pas se faire. Oui. Non. Et fuse l’imprécision à la lecture de gauche à droite d’un oui d’un non abscons. Sur le mur. Pourquoi ? Que signifient deux mots si ennemis ainsi exposés au regard ? Oui gauche, non droite. Clivage de langue, absence de choix. Par le son, deviner leur poids, leur nécessité d’être là ainsi révélés au mur. Chercher à comprendre, déduire l’intonation. Voui, nan, moui, non, vi, no. Sifflante, courte, longue, lente, rapide, rigide, plaintive, craintive. Comment les prononcer, sentent-ils le doute ou la certitude ? La directive ou le désordre ? La patience ou l'emportement ?

Oui. Non. Sortir le manque angoissant de verbalisation, de possibilité d’exprimer clairement ce oui, ce non par la parole. Trop massif en bouche, trop sec à la langue, trop hurlant au petit. Trop de trop à dire à justifier après avoir lancé oui, après avoir jacté non. Trop de choses à défendre, indéfendables, impossible à tenir dans le regard de l’autre. Vaut mieux l’écrire, graffer ce qui ne peut pas se dire. 

Écriture rapide au crayon de bois effaçable, pirouette et expression corporelle, geste amble, claquement de talon, main qui s’élance, crissement de la mine sur le plâtre : oui, non collés créatifs au mur ! Et puis s’en va, c’est fait. Sans aucun sens, mais c’est fait et dans la fuite – dos tourné au brouillon – se retourne et glisse une frontière, une ligne pointée d’une flèche comme pour signifier un peut-être dissocié, un entre deux rassurant.


  • 5.6.12

Dégonfle de @FrancoisBonneau #VasesCommunicants

Dégonfle de François Bonneau #VasesCommunicants
crédits photo AFP, Sergei Supinsky

C’est mon baroud, dégonfle-moi, je te le hèle, je te le claque comme à un amant. Dégonfle-moi fort, dégonfle-moi tendu, aplatis-moi pour me rouler plus fin, je serai ton Rizla, crois en ma reddition, en ma déférence, je suis à toi.

C’est ma révérence, mon révolté lointain, démembre-moi sévère d’un millier de vœux pieux. Fais de moi ta mouche bleue arrache-moi toutes les pattes, goûte à mes yeux facettes, pince mon abdomen, qu’une purée jaunâtre s’échappe, peut-être, de mes déchirures. Fais-le moi, fais-moi tout.

Me haïr te berce et t’aide à mieux dormir. Me haïr te picote et fait luire ton orgueil, j’aime à voir ta fierté que je lèche et suçote. Frotte-moi contre tes plis.

Je n’ai qu’un seul pied. Qui descend bas, loin dessous, puis se promène, et devient mycélium. Ça grouille encore sous terre. Ça atteint d’autres lointains. Pas dans ta direction, jamais, tu peux dormir.

Cueille-moi donc, c’est mon baroud. Il en repoussera encore, un peu plus tard et plus loin, d’autres salauds comme moi qui broient des populaces. D’autres comme moi, encore à dégonfler. Jamais dans ton périmètre. Plus tard, tu pourras maudire, encore. J’aurai été utile. Et j’aurai bien vécu.


François Bonneau

Je reçois aujourd'hui François dans le cadre des vases communicants de juin. La consigne que nous nous sommes imposés est simple : écrire sur ou à partir d'une photo choisie et celle-ci de Sergei Supinsky (AFP) sur laquelle l'on peut voir "un indigné ukrainien qui porte le masque de Guy Fawkes lors d'une manifestation à Kiev contre le projet d'un nouveau code du travail." nous a frappés tous les deux, l'air du temps certainement.
Vous pouvez lire mon texte en échange sur le blog de François irregulier.blogspot.com. Retrouvez également François sur publie.net dans le très bel ouvrage numérique sorti au mois de novembre dernier : Millimètres. Extrait.  
La liste des vases communicants est disponible sur le blog éponyme et c'est ici.

  • 1.6.12

Arum

C’est un fil de vie, toi, moi, jamais ne s'arrête la tension du manque et même si je prends le temps en maîtrise pour poursuivre, il demeure que des flashs persistants reviennent comme des arrêts informels. Sans prévenir, une évocation et me voilà tout prés de te voir apparaître, douce hantise. Hier, ton visage, avant-hier une ombre, des mois en arrière, ton terreau, ta gouaille de père et aujourd’hui, aux contours imperceptibles de la mémoire, une incidente pensée longtemps enfouie.
Arum - fut-il.net
Arum, arômes d'un retour, quelle désuète et formatée remembrance que de se souvenir d'une fleur pour un défunt ! Un bouquet que j'aurais dû déposer sur ta tombe, une offrande à tes coups de pioche, à l'irrigation de tes semences, à la générosité que tu mettais à offrir aux passants le fruit de ton travail. Fleur de rien, vivace et pullulante, pourtant dans le geste tu magnifiais sa haute tige verte rehaussée d'un cornet blanc nacré. Quand la belle saison sonnait, ton attention était toute à lui, l'arum fleur au genre masculin qui t’allait si bien : l’arroser, le gorger d'eau pour obtenir la dernière pousse, le vert plus clair dressé au bout de ces feuilles comme la reconnaissance qui tu attendais en retour de don, en récompense de l'abnégation que tu mettais à le choyer.
Arums tout justes cueillis du jardin, ils étaient frais, tes arums, enveloppés soigneusement dans de vieux chiffons mouillés. Sur le trottoir près du troquet, tu les tendais à la rue, le cœur en fanfare et le regard lumineux. Aux passants interloqués, tu répondais « c’est de mon jardin » en appuyant sur l’article possessif comme pour donner ton ego en partage. Tu distribuais deux ou trois gros bouquets en un quart d’heure et faisais le plein de regard attendris et de mercis en attache puis tu passais chemin vers ta pitance le visage buriné de gratitude et craquelé de sourires en cornets.
  • 28.5.12

Euro-eucharistie

Il était une fois l'eurovisionHier soir, juste évoquée, pas regardée. Mais à nouveau un point d’ancrage, un souvenir vif des années salon papa-maman devant l’écran. Chaque année, cette cérémonie dont personne ne parle le reste de l’année débarque dont ne sait où, OVNI télévisuel ostentatoire dans sa majesté multi-télévisée – euro-mondo-vision – lardant l’espoir d’une communion planétaire légère et insouciante.

Rien ne filtre de ce qui s’y trame en amont, de qui fixe les règles de cette euro-eucharistie populaire. On s’en fout. Peu nous chaut de connaître la sélection des pays, leur langue imbitable. De qui choisit telle ou telle république du Caucase au nom imprononçable qui expose paillettes en direct sa capitale baroque et endimanchée ; de qui tire de la chansonnette au milliard de téléspectateurs, l’extatique réjouissance de faire connaître pour un soir un nom de pays jusqu’alors inconnu mais qui le redeviendra au petit matin, groggy, two points dans son escarcelle ; de qui tire ficelles pour transformer ces peuples opprimés étonnamment euro-solidaires autour d’une poupée beuglante.

Reste que l’émission est massivement regardée, décryptée par les journaux du dimanche comme le marronnier de la belle saison. Demeurent des familles regroupées autour du poste dans le sentiment patriotique de gagner, de voir s’afficher par myriade des « twelve points » comme s’il en pleuvait. Puis il y aura Off sur le générique, on oubliera et l’euro, et la vision, un sourire kistch jusqu’aux oreilles, pavillon garni de canards de tout pays.


  • 27.5.12

Siphon


Il ne s'est rien passé depuis que. Un rien uniforme calé devant la fenêtre, image proche du monochrome, représentation morne du vide. La ville s'étale faussement légère sur la mer tout en se posant en reflet des tours dans un bleu de rien, un bleu pâle pour un jour de plus, un jour de rien.

Pourtant grande et opulente, belle de ces regards liquoreux et confortable à l’envi, la vie bat arythmie. Elle le sait. Elle n'est pas dupe de ce calme apparent, de cette absence de vague dans la baie : la sienne immense comme une plaie béante et bleuie mais aussi la leur en contre-bas large et majestueuse, fosse aux vivants aveuglés de puissance.

Alors dans son image mêlée, le front à ras de buildings, elle tord le cou à la mélancolie, filtre l’espace et cette vue imprenable qu’elle voudrait ne pas prendre. Calmement, elle se siphonne et le plasma fond.

Illustration : © Philip-Lorca diCorcia

  • 17.5.12

Bâtonne, Bayonne

Bayonne, Bayonne, court verte bordure vers et dans le moche du temps, tant s'accroche la vie, s'arrime l'écrit. La rame crisse tandis que Bashung se tait dans mes oreilles et descend de son trapèze. Silence zébré. Ne subsiste que le vent fendant la masse mais je ne le sens pas, je ne peux que l'imaginer renouveler mon air conditionné et glisser sous mes pieds par petites touches, lente oscillation et roulis imprévisible.

Je roule, on roule, nous les usagers des chemins qui n'ont du fer que faire. C'est le temps qu'ils veulent nous faire gagner, ils veulent nous faire filer plus vite, toujours plus vite, traverser d'un point A à un point B comme bêta, bêta-déplacement alors que ce sont nos têtes qui bougent, elles seules aptes à nous faire apprécier si déplacement il y a, si avancée se crée, si on bouge vraiment.

Alain déglutit son "résident de la république". "Chou papa chou papa" fait le train comme un grand lego chercheur dehors.

Nîmes-Bayonne, 12 mai 12 - 9:28 - 15:57

  • 12.5.12

Ici s’écrase ailleurs #VasesCommunicants

























étirer l’adjectif

ne pas trouver

cambrer ses souvenirs
à la main

une petite maison
dormaient les vendangeurs


des formes
- Jouons !


on savait que la machine

on irait pas regretter
les dos


le pas lourd
d’ici
s’écrase
ailleurs

- Tu viens ?


perdre le tissu

rien ne cogne assez
pour revenir
longtemps



on voudrait dire
paysan
femme
pompier
professeur


une phrase qui puisse
articule
sans effort


le corps perce
sa chambre


le temps reprend
je l’ai vu dans ton regard


un fond d’oeil
berce
ce que tu ne dis pas

de sa planque
la syntaxe
régulière


sorry my life
et coeur d’accord

Nolwenn Euzen
Illustration : Melancholia I, Albrecht Dürer

Plaisir d'accueillir aujourd'hui Nolwenn Euzen dans le cadre des vases communicants. Vous trouverez mon texte en échange ici.
Pour retrouver l'ensemble des vases de ce mois de mai, c'est .


  • 4.5.12

Libre ?

Libre. Arbitre. Jouer avec. Des mots, manipulation et sourires feints. Quelques mots égrenés pour dire ou ne pas dire. Car c’est là malaise de la communication moderne, faire croire que, émotionner le tout dans une solution aqueuse : veuillez shaker et dégustez lentement pour être inoculé !

Est-ce voir le mal à sa porte ? Le regarder en face, grande gueule ouverte sur l’impossible et pourtant y être attiré, se l’approprier pour le faire glisser et se le dénier. En conscience, être sûr que quelque chose cloche, pas en accord, en résistance mais y aller pour dissiper le doute, pour pouvoir légitimer des actes, pour suivre la folie parce qu’elle fait du bien, la folie, elle gargarise la vie en pleine bouche. Un grain, juste un grain en bouche, le faire rouler dans une tête flanquée sur des épaules droites. Là, las des principes, s’émanciper d’une éducation aux bornes figées par les sutures du temps qui lâchent

S’avancer, y croire, prendre le hasard d’une rencontre comme un fil de vie, un chemin aux balises troubles, mais un chemin encore. Sus aux embûches, rester droit dans ses bottes même si le caoutchouc sent des pieds.



  • 28.4.12

Il faut qu'on soit grands Norbert

Grand, beaucoup plus grand. Tu l’as entendu comme moi, n’est ce pas ? Il va être grand cette année. Pas comme l’autre, le sortant, celui qui y croit encore du haut de ses talonnettes. Alors il faut monter, trouver la hauteur, notre hauteur, ne pas se laisser distancer par le sommet d’un état alouette. Après tout, la France, c’est nous. C’est nous avant tout, c’est nous qui la décidons, qui la faisons dans le marbre de la république, sous les tableaux aux encadrements dorés. Alors, il faut qu’on soit grands Norbert, très grands, plus grands que.
Viens, grimpe avec moi qu’on l’attende ensemble !
Photo extraite (comme nombreuses de ce blog) du remarquable blog de Franck : http://fantomatik75.blogspot.fr/

  • 22.4.12

Tiens, je souffle

Alors que l’histoire s’étirait en filaments spongieux, alors que j’optais pour une lecture transversale, les mots qui composaient mon livre du soir sont tombés. Oh, pas en une seule fois, non, grain par grain, lettre à lettre, ils se sont fait la malle !

Il faut dire que depuis l’incipit, ils s’ennuyaient fermes. Les plus fringants ont renoncé face aux mots en laine qui crissent sous la dent et les allitérations poisseuses que l’on mâchonne freedent dans la bouche.

Ils ont rendu âme, au papier vierge.

Ils ont décroché comme j’ai décroché. Les mots, parfois ils filent sous les yeux car ils ne rentrent pas en bouche. Il se délayent dans le néant, se noient entre les lignes, louchent sur la page suivante en cherchant le sens qu’ils n’ont pas réussi à exprimer à la phrase précédente. Sont sauvages, ces mots.

Mais, cette fois-ci, jamais vu des mots aussi pluvieux, aussi pressés d’en finir. Délités dans la page, assoiffés de sens, sans dessus-dessous, ils ont chu. Un à un, la lettrine collée à la marge, le point cagneux et la virgule chagrine ont chaviré au delà de la couverture. Les syllabes en cavale et les voyelles consonantes, signe à signe et sans gesticulation inutile, ils ont fui le livre. 
Je les trouve plutôt courageux. Les voilà libres désormais de recomposer, de réaménager en « scrabblisant » l’ordre qui les rendra heureux, à nouveau à la conquête du sens. Et peut être, par un hasard habile, ils se retrouveront ensemble balancés de poésie. 

Tiens, je souffle.



  • 16.4.12

Et soudain le silence

Et soudain le silence. Là où on ne l’attendait pas, à l’endroit même où personne ne croyait qu’il put exister. La rue et ses ruades, le trottoir claquant des talons et l’avenue suante de carbone, la route et son bitume craquelé noir de bruit. Et pourtant, il est arrivé, sans prévenir, a barré la route de part en part. Deux plots de silence, un blanc, un rouge au travers de la route comme pour nous dire, à nous les bruyants, je m’installe ici, pour un temps, pour un rien, pour une paix éphémère.

Et nous dedans, autour, sur le pavé éberlués automobilistes devenus piétons. Marcheurs aveugles de bruit, sourd à la quiétude soudaine. L’endroit nous a changé d’espace, nous propulse désormais dans un irréel passage. Par un vortex imprévisible, il a plongé nos vies dans le calme et nous rappelle combien nous sommes le bruit, combien c'est nous qui causons le vacarme et non la rue, le trottoir, l’avenue, tous ces espaces vierges de bruit que l’on accuse de tous les tapages. La ville et ses nuisances. La ville et ses pollutions sonores. Elle ne possède rien, la ville, elle n’émet aucun son la ville quand on l'épargne de nos présences agitées, quand on la vide de nos déchets ronflants.

Demain, la rue, le trottoir, l’avenue redeviendront bruit, retourneront ancre dans nos vies, bruits réconfortants, identification du lieu par le bruit que nous générons malgré nous. Et soudain le silence ne sera plus et nous serons rassurés.

  • 15.4.12

Du haut du tabouret


Il descendait du tabouret comme s’il s’agissait d’une montagne. En rappel. La cordée arrimée au zinc se formait de bras aidants, petits piolets sécurisés pour maîtriser le vertige naissant. Des bras forts en maîtrise supportaient le poids de son corps imbibé. D’uns soutenaient les épaules, d’autres se portaient à la taille pour éviter que le tournis du vide ne prenne sa tête et ne fracasse sa carcasse dégingandé au sol, la tête explosée sur le parquet rocheux du troquet.

Il avait les yeux mi-clos et le râle facile. Des grognements anisés accompagnaient des gestes pâteux censés se débarrasser de l’aide inconvenante. Mouvements asynchrones qui n’arrivaient même pas à chasser les mouches. « Je vais y arriver, poussez-vous donc ! » grommelait-il ponctuant ses ruades verbales de petits rôts hoquetés. Et dans l’agacement son pied gauche glissait sur le barreau cerclé du tabouret, en va-et-vient, du talon aux bouts de ses sandales. Un faux mouvement et le rond de bois filait entre son pied et la semelle lisse de transpiration. Prisonnier de son joug, il se débattait dans un équilibre précaire pour retrouver appui et consistance. L’autre pied dans la même action errait en apesanteur formant des ronds dans le vide, le grand vide sous les hauteurs transalpines du tabouret. 

Une oscillation de bassin, infime mais brusque, et c’était la chute. La cordée braillait des « oh » et des « doucement, on va t’aider ! ». Des ricanements en échos résonnaient dans la salle, réflexion des hautes cimes, narguant l’intrépide buveur qui avait voulu s’attaquer au Mont Blanc de la biture.

Descendre, maintenant, il fallait descendre. Ou pas. « Patron, c’est la mienne ! »


  • 8.4.12

Calcaires #VasesCo par Anna Jouy



Crois-moi je le connais ce mur, comme de la peau flasque derrière laquelle dormiraient des algues et des désirs
Je le connais du bout du doigt, de la langue, de ce goût de salpêtre que me laissent la nuit, le froid et les briques, une à une cimentées entre nous
Mur qui dort, mur qui marche
Je n’entrerai nulle part, aucune faille pour mon lierre, pour l’affleurée essentielle
Il paraît que de l’autre côté il y a un jardin sans écaille où déambulent des poissons d’amour
La muraille de ton corps est faite des rubans de tous ceux qui en sont morts
Je vois l’épouvantail mitrailleur, le gardien à deux têtes
Je n’entrerai pas
Alors collée adhésive sangsue, je ventouse les pierres
Chaque caillou chaque gravier pour pénétrer ton secret
Parmi les montagnes, il en est sûrement une au col étroit, à l’utérus assoupli
Je glisserai entre toutes mes eaux patiemment cultivées.
Tu sais sans le savoir mon désir, le désir de vivre.
Dépouillée parfaite comme un œuf entre tes doigts
Tu finiras par m’accorder naissance.- Ose ton métier d’homme qui est de faire des femmes- !
Tu finiras, juste pour la magie je sais. -pour l’art me diras-tu
Et dans ma coquille neuve
je frapperai le mur, la prison où tu me laisseras mourir
sans doute
sans m’accorder le droit à mes oiseaux.

Anna Jouy

Plaisir d'accueillir aujourd'hui Anna Jouy du blog éponyme. Allez découvrir sa poésie tranchante et à fleur de peau.

Vous trouverez mon texte en échange ici enseveli et ici bien visible la liste des autres participants aux vases communicants d'avril toujours préparée par l’infatigable Brigitte.

  • 6.4.12

1601 - retour sur #VasesCommunicants

1601 jours quils sont partis. 1601. Jai compté chacun de ces jours, chacune de ces minutes, chacune de ces secondes pour en arriver à ce décompte imparfait. Et le 16/01 à 16h01, je me surpris à trouver juste cette numération : 1601. Ce chiffre si mal mené, si mal rond, si grand et si vide de sens se justifie par la coïncidence du temps. La date et lheure comme un témoin de plus à limpensable, limpossible, lirréelle réalité. 1601. Lincongruité du mal. Parce que cest bien de cela dont il sagit, quand je repense à cette suite humaine mise à plat sans aucune dimension, lorsque je me retrouve démuni et lâche pour mes aïeux devant cette fresque immortelle peuplée de vies éteintes.

Un passage dhistoire et des voix étouffées, un train - le 1601 Drancy-Buchenwald - et de la fumée qui pique les yeux, qui perfore la vue et lentendement comme les œillets qui crèvent leurs visages ignorants. Voilà en corps oubliés ce quil reste de Chamira à la longue popeline de velours, de Gad au costume clair seyant et à la moustache impeccable, de la vieille Emouna leur mère et belle mère bâtisseuse despoir. Suit leur descendance détourée de blanc, flanquée sur un mur comme une estafilade sur nos cœurs : Adam, Simon, fils de Chamira et Gad, et leurs épouses Gayil et Tsipia puis leurs enfants, petits-enfants aux prénoms oubliés parce que trop peu usités, trop neufs, trop peu ancrés dans la vie pour être mémorisés, trop vite partis. Une litanie de prénoms sans nom, car la famille nexiste plus depuis 1601 jours, depuis que le train de la mort a craché un épais voile de vapeur sur la vérité.
Texte écrit dans le cadre des vases communicants du mois de février chez Christine Czottele. Le prochain vase, ce sera vendredi avec Colette Maillard sur son site annajouy.ch tandis qu'elle investira le fut-il, la poésie tendue.
  • 4.4.12

Elle m'a dit vague

Elle m’a dit avec les yeux. Elle, l’insondable, au détour d’une vie dans un terrain vague. Elle m’a dit vague quelque chose d’indicible pour les trop-parlants, d’invisible pour les tout-voyants. Un œil pointé sur moi plutôt que sur le vide, c’était là, dans l’objectif de – quoi ? Je ne sais pas – pourtant dans mon objectif capturé. Et pour l’être (objectif), je ne suis pas sûr d’avoir tout saisi de ce noir pupilles, de ces yeux braqués sur moi, de ce rien qui dit tout, de ce « tu peux pas savoir » lancé avec fierté à moi, indigent bourgeois engoncé dans ma béatitude.

Et pourtant, elle est restée là un instant, prise dans le neutre, empêtrée dans mon regard qui en disait long sur mon désarroi. Passe, sembla-t-elle me dire, je ne te comprendrai pas, pas plus que tu ne me comprendras. Passe. Passe ton chemin, grand brun, mon acide te tente mais tu n’es pas de taille à me dévisager. Tu n’es pas des miens, passe et va raconter ce que tu as vu dans mes yeux, ce que tu vas sans vergogne propager sur moi et ma tribu, fonce te complaire dans ton confort et propage à qui veut l’entendre combien tu me trouves paumée. Fonce, vas-y !

Et je n’ai pas foncé, ni parlé, ni propagé quoi que ce soit parce que je n’ai pas compris. Je ne comprendrai jamais et ça, l’incompréhension, l’indétermination, le trouble ressenti m’ont permis de saisir bien plus que la vie qui se traine dans ce regard noir, fixe et lourd, bien plus que le stéréotype que j’aurai pu facilement en déduire et disperser ad libitum. J’ai appris, et ce que j’ai saisi c’est qu’il ne fallait surtout pas saisir, pas essayer de comprendre, juste regarder et apprécier la blondeur et la pureté du visage, le souffle de vie qui pointe dans ses yeux massues, la douceur qui – paradoxe – en émane. Et passant mon chemin comme elle le souhaitait plein du discernement de ne pas discerner, j’ai évité le jugement facile et le truisme ordinaire.

Illustration : Mike Brodie

  • 1.4.12

Jen W. : Les montagnes russes – Expérience 2

Deuxième partie d’un texte écrit par Miriam Ray, galeriste d’art reconvertie (sic), accompagné d’une nouvelle illustration de Richard Bougon.
Première partie ici > Les montagnes russes par Miriam Ray.

EXPERIENCE N°2

Il suffit de connaître un ange. Je suis Jen W et c’est très bizarre d’être Jen W. C’est très banal pourtant. Quand on est Jen W, on ne boude aucune contradiction. Et quand on est Jen W, curieusement, on connaît des anges.

L’un d’eux n’est pas tombé du ciel. Cet ange-gardien là a poussé du sol et m’a soulevée lorsque, très jeune, je m’affaissais. Il dit ne pas se le rappeler. Je le soupçonne de gentiment le feindre. Monangegardienpoussédusol, si rassurant, si inquiétant, m’a offert deux places pour Amadou et Mariam. D’un ange, c’est surprenant. Du sien propre, c’est bouleversant.

Je m’attendais à une longue queue infinie de beaux africains fringants. J’avais pour l’occasion, récupéré de mon sac à main mon permis de conduire et quelques permis de plaisir. En lieu et place de l’élégant ébène, une bande trépignante de néo-altermondialisants dégarnis et de nana délavées qui ont sans doute « troooooop adoré l’Afrique lors de leur séjour en club méd. au Sénégal si sauvage donc si authentique donc si accueillant ; en plus c’est trop super Amadou et Mariam si aveugle si noirs et pourtant si souriants. Un leçon de vie !» .

La salle de concert défoncée par une voiture volante n’a pas reçu un coup de peinture depuis mes années lointaines d’étudiante. Tout me paraît bien long. Je me console avec l’illusion que mon pote, (aux) rose à ses heures, voit les même sujets d’amusements que moi et devine les remarques fielleuses et mesquines qui me brûlent les lèvres.

Ils installent finalement les micros. Un éclairagiste sadique visiblement décidé à nous aveugler, teste des jeux de lumière rudimentaires à coup de gros spots dans nos gueules. Histoire probablement de nous sensibiliser au handicaps des vedettes du soir.

En première partie, un boys band encore vert et déguisé se donne à fond. Et même si tout le monde n’a pas le brio de Kéziah Jones pour se permettre un accoutrement aussi ridicule, leurs voix tiennent la route. En revanche, les « la faim c’est pas bien », « Afrique divisée, c’est triste » et autre « la paix c’est mieux que la guerre », c’en est trop. Je suis sans doute trop vieille pour culpabiliser de trouver ça indigent. Pas assez alter mondialiste pour m’en émouvoir. Ou peut-être simplement trop africaine pour supporter ça.

Il faudra un jour qu’on m’explique pourquoi les morceaux de musique africaine sont si longs. En dépit de tout, leur deuxième morceau n’est pas mauvais. Sans doute leur quart d’heure warholien.

Les stars arrivent, s’installent, entonnent leurs œuvres… Massacre. Quand ils écrivent, c’est une injure à Hampaté Bâ, à Brel, Baudelaire et Malek Haddad, quand elle chante, c’est une insulte aux griots. Dieu, s’il existe, aurait mieux fait de la doter d’aphasie que de l’affliger de cécité.

Arrive un solo inattendu de guitare qui hisse la crécelle à un rang raisonnable d’instrument de musique et dont on espère ne pas redescendre. On se dit que ça y est enfin, ça monte, ça enfle, ça gonfle, ça vient, et puis, non, comme une bite de vieillard, ça retombe.
Elle qui vient de lui dire qu’elle l’aime son chéri comme elle lui demanderait de descendre la poubelle, se tient muette face à son micro en braille, sans contenance ni consistance, les bras ballants. L’inconvénient d’être aveugle c’est qu’on ne peut avoir idée du ridicule de se tenir sur une scène immobile les bras longeant le corps. L’avantage est évidemment cet inconvénient. Comme ils disent « c’est pas bon, c’est pas bon »
Qu’est-ce qui a bien pu faire leur succès ?
Je les soupçonne de ne pas être aveugles. Il y a enfin les expériences dont on peut se passer toute une vie. Celles qui défigurent un moment de grâce.

A suivre : “Jen W. : Les montagnes russes – Expérience 3”


Texte : Miriam Ray - Illustration : Richard Bougon, ses galeries : BoîtesArmée - Gribouillages

  • 30.3.12

Que de la pluie autour

La nuit qui ronge, celle que je n’aime pas voir arriver et surtout en ce moment où tout baisse dans ma vie comme un crépuscule interminable. La nuit et la pluie acide, sa soeur de veille, elle est là, elles sont là à percer ma fenêtre. Bien présentes, envahissant mes pensées à coup de tentacules malignes, me rongeant l’esprit comme le coeur. Je suis seule, c’est le soir, c’est au dedans, c’est au dehors : la dépression frétillante.
Je ruisselle d’angoisse, des flots discontinus fouillent mon corps dans une ivresse accablante. Je crains, je déborde, me déverse par tous mes pores. Je suinte le malheur, plonge dans les intimités de ma tristesse. Mon corps n’est plus qu’une grosse éponge pressée d’en finir, d’enfin s’assécher sur une épaule, un solide apaisement en esquisse.
Il faut que. Il faut que. Il faut que. Je répète, me répète, m’écoute, me fuis pour défaire, me contredis pour faire, et la pluie au dehors, et le noir au dedans. Fouiller, fouiner pour trouver la sortie, une porte, rien qu’un entrebâillement de porte. Il faut que je sorte, me jette dans la rue, pour mélanger mes lacrymales aux cordes en déluge qui se déversent sur le bitume. Fouiller dedans, fouler, fouiller, fouler les trottoirs et mes « trop tard », me frotter à la vie au dehors, me servir des autres, de leur parapluie ouverts en abris de fortune. Oui. Courir vers sans lever la tête, faire mine de ne voir personne, mais sentir qu’au dehors la vie attend.

Je sors, c’est décidé, je sors. J’ai mis du temps à me dire qu’il fallait que. Qu’il fallait que je sorte d’ici, de mes murs, de mon noir, de mes pleurs, de la pluie du dedans. Je sors, je suis sortie, je suis dehors mais tellement encore au dedans. Tête dans les épaules, dos en voûte, j’essuie bourrasques, larmes et tête qui enflent. Je marche vite maintenant, je cours presque, enfin je ne sais plus vraiment. Je ne sens plus grand chose, ne vois plus grand chose. Je sais que je vis mais je ne me vois pas vivre, je n’imagine plus le jour. Je suis le noir de la nuit, je suis l’eau qui tombe du ciel. Je suis larmes et ombre dans la rue.

Un point de rencontre, un havre de paix: c’est au bout de la rue puis à droite. Je connais le chemin, j’y vais automatique. Un ami, le plus proche, géographiquement proche, m’attend. C’est le seul, à cette heure, c’est le seul dans la nuit qui peut me retrouver, le seul qui pourra me relever la tête, me sourire, m’assécher des flots qui me noient. Plus que quelques mètres, mes pas sont mécaniques. Je tape du plat du pied à chaque enjambée, claquant les flaques qui se mélangent aux sels d’une eau grouillante de mon dedans vers mon dehors. Je peine, j’arrose ma peine, je cherche l’issue. J’y arrive. Encore un pas, une marche, je souffle déjà devant la porte de l’immeuble, je sens le réconfort pointer à la fenêtre.

Et puis le silence. Plus rien. Je ne vois plus rien. Ne sens aucun de mes membres. Je suis blottie, recroquevillée dans mon dedans mais désormais dans le sensible du dedans, à l’intérieur d’un cocon de laine, emmaillotée dans de forts bras fervents. Un enlacement imprévu au coin de cette rue, à quelques pas de mon point d’ancrage. Je reçois là, en don, une étreinte inconnue. Car je ne connais rien de la personne qui me presse contre son torse, rien de celui ou celle qui soulage mon dos des courbures de ma vie, qui pose un instant sa main sur la détresse de mon temps. Je ne sais rien de son visage, ma tête abandonnée dans le creux de son corps. Je respire longuement, détends mes muscles atrophiés par la marche rapide, par ma fuite aqueuse du mal vers le bien. Et là, je sais que je touche quelque chose, que je suis en train d’entrouvrir l’espace, l’entrebâillement que je cherchais se réalise dans cette imprévisible rencontre. Clair de nuit. Je vis un moment de grâce.

Je chasse timide une mèche de cheveux collée sur mon visage et pleine de mes yeux gonflés de reconnaissance larmoyante, je me redresse rattrapée par une gêne soudaine. Mais j’éprouve, je sens l’empathie. En quelques minutes à la faveur d’un câlin aussi gratuit qu'impénétrable, je vis à nouveau. Nos regards enfin se croisent et un visage se pose sur ma nuit pour m’éclairer de mots simples chuchotés :

“Je suis sûre que tout va s’arranger. Je suis sûre que tout va s’arranger”
Répétés dans le calme, ils me submergent une dernière fois pour me laisser retomber légère sur le trottoir, hagarde.

“Avant de partir, je veux être sûre que je peux vous laisser seule maintenant”
Et la dame aux bras aimants s’éloigne, me laissant sur le seuil de l’appartement de mon ami, et que de la pluie autour.

A Souraya…

Supplément et quel supplément : lecture de Anna Jouy. Merci à elle pour ce très beau cadeau !




  • 24.3.12