Dimanche

Tracer un trait à la verticale de l’horizon,
pour couper ciel et mer en quatre.

Laisser l’œil s’agiter dans un des carrés,
entre l’oiseau et son ombre sur le mur d’en face.

Goûter le sel sur le bord de la fenêtre
en regardant le vent jouer avec les rideaux.

Vouloir saisir les ailes d’un papillon
puis finalement s’endormir entre deux vagues.

Un détail

Je retiens du jour au moins un détail,
un rien dans un courant d’air
qui aura la prétention de n’être
que d’aujourd’hui.

Un bol ébréché contre un coin de table,
un voile noir dans ton regard,
une pensée de mort mal digérée,
un beau poème à peine entamé.

Pas grand chose en somme
mais qui mis bout à bout
sonne comme un aveu coincé
entre deux portes.

Cahots heureux

Je m’accroche à ces migrations
pendulaires dont les rotations
vont du jour à la nuit.

Mon souffle se cale sur des cahots heureux
entre deux saillies d’ombres
puis la voie reprend sa lumière sale

tant il est rare que
le train du rêve arrive à l’heure.

Vieux silences

Alors que le jour déplie sa fatigue,
l’heure bleue monte et murmure
comme une casserole sur le feu.

Elle convoque
de vieux silences
plongés dans l’eau des pâtes.

Un souvenir aussi bouillonnant
qu’une larme d’enfant
cherchant un cil où se poser.

Entre les dents

Tout semble s’être figé.

Le ciel au-delà des ombres
place la lumière au plus haut.

L’œil oscille entre les mensonges
soutenant le matin et son cœur gros.

Fier d’avoir l’orage entre les dents,
personne ne déchiffre les craintes.

Il faudra tenir tout le jour
la mâchoire serrée.

Charge utile

Je soupèse la régularité des jours
pour en connaître la charge utile,
pour tenter de voir ce qui se trame
derrière ces dates de péremption.

Je n’y trouve que des regards
adressés à un chemin passé
qui cherchent encore ce pays secret
où la mémoire est en train de s’écrire.

Mention

Certains jours j’attends
qu’on trace un contour
autour des choses.

Qu’un étranger dessine
un récit sur le paysage
où chaque arbre flâne.

Que tout ombre raconte
l’envers du décor
comme une seconde peau.

Une histoire simple,
sans intrigue
ni dénouement.

Pourvu qu’à la fin
on y trouve une page vide
avec mention de tous les silences.

Ein ballon

Un gros ballon rebondit. Rebondit comme s’il n’avait jamais cessé de faire autre chose que de rebondir. Je le vois arriver, rebondissant, rebondissant, d’une autre rue vers ma rue. Je le vois traverser en dehors des passages cloutés, sans regarder ni à droite ni à gauche. Une voiture l’évite de justesse. Le voilà maintenant qui rebondit sur le muret du jardin voisin. Une fois, deux fois puis se stabilise, rebondit sur place de plus en plus haut, de plus en plus vite. Les piétons descendent du trottoir pour le laisser libre à son rebond, à ses rebonds qui le font désormais ressembler à un de ses mobiles artistiques mus par une force cinétique, de cette énergie qu’on a du mal à appréhender parce qu’elle n’est pas issue de quelque chose qui nous est immédiatement reconnaissable, comme peut l’être le carburant quand on voit circuler un véhicule à moteur, ou le pédalage lorsqu’on aperçoit un cycliste sur son vélo.
Non, ici, le ballon agit seul sans stratagème ingénieux de balancier qui le ferait se mouvoir par l’action des seules lois physiques et le génie de quelque créateur. C’est un simple et gros ballon en plastique de ce qu’il y a de plus répandu, arborant les couleurs de l’arc-en-ciel qui se partagent sa surface en segments égaux. Il rebondit sans cesse et il ne vient à l’idée de personne de taper dedans ou même simplement de le toucher, à la faveur d’un rebond à hauteur d’homme, afin de le dévier de sa trajectoire et d’enfin l’arrêter, quitte à ce qu’il finisse sa vie écrabouillé sous les roues d’une voiture.
Non, on le laisse à son perpétuel rebondissement comme si tout ça était normal. Ça me rend dingue, si dingue que je n’y tiens plus et me décide à descendre dans la rue pour aller voir de plus près de quoi il en retourne, bien déterminé à bouter ce ballon loin de ma vue, loin de la rue. Une fois le ballon et moi face à face, une musique tout droit sortie d’un film de Sergio Leone retentit tandis que quelques virevoltants traversent la rue devenue déserte et recouverte d’une terre ocre. De la sueur perle sur mon front, ma bouche se fait pâteuse, une soif terrible m’étrangle et le ballon rebondit toujours mais au ralenti, comme s’il me défiait. Je tente un coup de pied mais je le rate et me fracasse les orteils contre le muret. À cet instant, sort du jardinet un homme grand et blanc qui ressemble à s’y méprendre à Vladimir Poutine et, d’un accent que je ne saurais reproduire ici, me dit : « Tu laisses le ballon rebondir, OK ? C’est MA coupe du monde ! ». Juste le temps de lui répondre d’un timide « Da… » qu’enfin le réveil sonne.

À qui sourire

Une rasade de soleil dans le café
et toute la parole s’exile.

Peu de mots viennent à moi
pour espérer la rejoindre.

Un courant d’air me surprend,
une onde plate au niveau du sourcil.

Je cherche dans le ciel trop bleu
une insouciance à qui sourire.

Le cri

Aujourd’hui, il me semble que la rue me répond. Que mon cri jusqu’alors passé sous silence resurgit du bitume par l’intermédiaire d’une voix qui me ressemble mais qui reste étrangère. Il s’agit d’un cri que j’ai vraiment lancé mais qui retombe maintenant comme s’il ne m’appartenait plus. La rue l’a rendu anonyme, lisse, impersonnel ou plutôt l’a recraché sans vergogne après l’avoir mâché des années dans sa bouche. Ce cri avec d’autres ont donné naissance à la langue de la rue, rugueuse comme celle d’un chat de gouttière ; bien pendue, baragouinée par tout le monde, criée si fort et depuis si longtemps que plus personne ne la reconnaît comme la sienne.
Mon cri s’est tordu à force d’être rabattu. Il n’en reste qu’un borborygme qui s’insinue dans chaque poche de la rue. Combiné à des sons gutturaux aussi indigestes que des bruits de tuyauterie, il fait partie d’une nouvelle langue nauséabonde pareille à l’eau usée des caniveaux. Pétri par la voix de multiples individus, il est ce filet de mots sans saveur, sans caractère qui, par les tuyaux, rejoint d’autres cris parmi d’autres eaux usées parmi d’autres rues.

Dans le revers du silence

Une faim s’installe sur un nuage
en forme de plat de résistance.

Je me range dans le revers du silence,
dans ses plis où rien n’assiège le ventre.

Une goutte de pluie s’épuise sur la fenêtre,
lentement avale le trop de poussière.

J’entends les gargouillis du temps,
il faudrait arrêter d’écrire seul.

De son soleil fragile

Un ciel bas promène un chagrin,
longe les bords d’une mélancolie

sans jamais la toucher de peur
d’en apercevoir l’épaisseur.

Une brume lumineuse se débat,
apaise l’œil de son soleil fragile.

L’espace est mince pour en tirer
une joie sans se sentir redevable.

Sinon ce ciel

Une ouverture dans le regard
où quelque souvenir affleure.

Sous la peau fine de la paupière
crépite une mémoire rouillée,

un vertige qui est vite battu
par la moisson du jour.

Rien d’important sinon ce ciel
où se dessine encore ton visage. 

Tâcheron

Il pourrait y avoir de l’eau
à la place des mots

que je n’en serais pas plus sec
face au trop à disperser.

Pourtant sous l’arbre où je m’abrite,
je sens venir un à un

une brigade au garde-à-vous
talons creusant la terre.

Écris fixe, semblent-ils me dire,
au tâcheron viendra le flot.

Ce qui ronge

Des murs se dressent contre le vent
alors qu’un chien aboie mollement
aux premières gouttes de pluie.

Au bout du ciel tu entends l’écho
filer sur l'embarras des nuages,
tu sais ce qui ronge l’orage.

Une onde remplace le vent
par une pierre au fond d’un puits,
tu sens l’eau éroder la margelle.

Tu n’as plus l’âge de sauter
pieds joints dans les flaques,
seulement l’œil qui l’invente.

L'autorue

Une jeune femme à côté d’un chien. Le trottoir les promène dans un sens puis dans l’autre. Ils glissent sans bruit. Le chien parfois espère s’arrêter pour un besoin élémentaire mais il est emporté par le sol qui défile sous ses pattes. La jeune femme, elle, ne tente même pas de résister.
Je ne sais pour quelles raisons la rue est devenue autonome comme un tapis roulant. Déjà plusieurs semaines que je constate cela. La rue roule seule. Qu’elle porte sur son dos une jeune femme avec son chien ou toute autre personne ou animal. Même les automobiles sont devenues de simples mobiles sur une autorue. La mainmise que désormais la rue détient sur tout déplacement pose tout de même un sérieux problème de liberté. Par exemple, lorsque je sors dans la rue, inexorablement, du lundi au vendredi, elle me transporte vers mon lieu de travail, que je le veuille ou non, tandis que le week-end, elle marque toujours un temps d’hésitation ; elle doute de la destination vers laquelle elle veut me rendre puis essaye toutes les directions, droite, gauche, revient sur ses pas, semble avoir perdu tout sens de l’orientation. Exactement comme elle balade en ce moment cette pauvre jeune femme et son chien d’un trottoir à un autre.

Ricanement

Ce vol stationnaire
sur la vitre entrouverte
que le vent bouscule.

Cette danse sans filet
sous un ciel où le bleu
veut prendre des ailes.

Cet oiseau à l’œil froid
à l’envers du monde
qui ricane de nos réalités.

Vous avez un message en attente

La rue se brouille. Un obstacle sur la voie empêche la circulation de vos automobiles. Nos équipes sont sur place pour résoudre l’incident. Comptez quelques retards aux abords de la ville. L’entrée principale est déjà saturée. Nous vous rappelons qu’une rue brouillée risque à tout moment de se couper en son milieu. Prenez garde aux enfants, aux personnes à mobilité réduite, aux personnes âgées. Des cordes sont à votre disposition aux bornes automatiques pour, le cas échéant, retenir les plus faibles sur le flanc de la rue. Attention : ne pas utiliser les trottoirs. Un préavis de grève des services de la voirie municipale court toujours sans qu’on puisse pour l’instant l’arrêter, ce qui entraîne également une instabilité des immeubles attenants aux dits trottoirs. 
L’équipe #InfoTrafic de votre rue reste à votre écoute jusqu’à 20h.

Au prochain cillement


Tout est question de regards
lorsque la fatigue t’étreint.

Sous le langage des yeux,
se cache la poigne des jours.

Un silence cligne pour toi
sous les paupières du rêve.

Tout est réponse sur son chemin
– au prochain cillement, la paix.

L'insoluble image

Ce jour est d’un autre temps,
fragile dans le creux de nos mains,
une saison qui croit à l'infini
d’un ricochet sur les eaux calmes.

Un été sans grande nuit à effacer,
un instant perdu où rien ne compte
sinon la danse autour de nos feux,
petite joie qui oublie les cendres.

L’oeil grandit sous l’étincelle
mais qui nous voit ainsi écarquiller
connaît le souffrir des lendemains,
l’insoluble image au bout de la course.

Oiseau mort

Où que le regard se pose,
l’échange de lumière implose.

Tandis que l’œil va et cherche
la proie à sauver des limbes,

tu tiens au-delà de la fenêtre
l'instant comme un oiseau mort.

Garder plié

Cet éclat apaise la fatigue,
douce matière où le mot frise,

baume à étendre sur le visage,
langue pour effacer le cri.

Garder plié sous la paupière
cet élan pour le battement.

Avant la rue

Je regarde cette nouvelle rue pareille en apparence à toutes les rues. Y trouver une différence avec les autres tient de la gageure. Il faudrait pouvoir y poser une histoire, y mettre du sens, retourner le bitume pour voir l’envers du décor, qu’elle nous raconte son voyage avant le pétrole et les voitures, avant les immeubles autour, avant le trottoir et ses passants figés au feu rouge, avant les passages pour piétons et les pots d’échappement, avant le bruit. Mais rien ne transpire de ce temps révolu. Bien trop longtemps qu’elle est rue. Elle-même a certainement oublié quel était son territoire et de quoi il était fait avant. 
Pourtant, au milieu de l’artère, un cœur bat. Un parc arboré que d’habitude on appelle poumon vert. On y entre par un portique en tourniquet pour éviter que s’y faufilent des engins à moteur et on se fait probablement ici une idée de ce que pouvait être la rue avant d’être rue. Des arbres, de la pelouse, des cabanes pour enfants, des allées de terre ocre, une odeur de jasmin mélangé à celle que la rue crache sans cesse. Les gens sont sortis de la rue pour rentrer ici, se poser une demi-heure sur un banc pour lire ou converser avec le voisin. Une jeune fille déambule sans aucun but sinon celui de fuir la rue d’à côté. Elle marche en souriant à son téléphone qu’elle porte devant ses yeux comme un guide ou plutôt comme l’objet qui l’extrait des trois dimensions de la ville. Elle tourne plusieurs fois autour d’un parterre de fleurs défraîchies, pointe le téléphone vers la rue, sourit toujours, emprunte le tourniquet en enroulant son corps autour. Les pieds sur le trottoir, devant le parc, elle regarde furtivement derrière elle comme si elle venait de passer malgré elle d’un monde à un autre.

Au premier vent

Une lumière jaillit de la fenêtre,
simple reflet d’une pièce de verre.

L’œil la prend pour source – une larme
à laquelle raccrocher un fleuve.

Elle sèchera au premier vent
quand la mer balayera l’estuaire.

Noir absolu

Dans la rue, ce soir, un piège se referme. Une bouche édentée se promène en léchant le trottoir. Un homme vêtu d’un imperméable beige est assis sous l’abribus. Il attend un bus qui ne viendra pas. Une voiture passe rapidement devant lui, ce sera la dernière. On sent que quelque chose se trame derrière les bosquets qui jouxtent la rue. Dans les cours, dans les jardins, sous les porches ou derrière les portails serrés. On ne sait rien à part l’obscurité. Le noir grignote lentement les façades, s’accroche aux baies, défait un à un les rideaux de lierre, parcourt la rue au pas de charge en balayant devant les portes quelques restes de liberté. Tout se ferme, se referme, se piège. La bouche est au bout de la rue. Elle finit un sourire et sa marche sous une plaque d’égout. On entend son cri dévaler les entrailles de la terre. Puis plus rien. Plus rien sous l’abribus, plus rien dans la rue. Le noir absolu dans son costume neuf attaque désormais le silence.  

Dans le blanc de la page

Une brèche dans le temps au galop
où suspendre ses idées haletantes.

Un espace où le calme bouleverse
l’angoisse rencognée au fond du ventre.

Une éclaircie dans le blanc de la page
avant le grand bluff d’un trop long poème.

Schizo

Parfois tu retiens une respiration
dans un verre d’eau bu d’une traite.
Tu penses au chemin, à cette ligne
fixe dans le ciel que tu veux briser.

Puis tu poses le verre, le chemin, l’eau.
Tu continues la marche schizophrène
avec pour ami le souffe de l’oiseau
et ton apnée suspendue à ses ailes.

Clonckien ou Clonckois

Il y aurait dans la rue, plusieurs rues ; les unes plus ou moins réelles que les autres. Une sorte d’ensemble comme des poupées russes, chacune emboîtée dans la rue de l’autre si bien que l’on se trouverait devant un assemblage de plusieurs réalités, elles-mêmes peut-être aboutées à d’autres réalités. Dès lors, comment regarder la rue que seule notre réalité – celle que nos yeux tiennent pour réalité – peut arriver à décrypter ? Est-on sûr de ce que l’on voit ? Comment s’assurer, par exemple, que cette voiture garée devant notre porte est bien la nôtre et pas une voiture sortie d’une autre rue emboîtée à une autre réalité, une espèce d’avatar de notre propre voiture, le miroir d’une autre vérité ? Non mais il faudrait vraiment que je sache car je dois prendre ma voiture aujourd’hui. Je ne voudrais pas créer un impair et basculer ailleurs au risque de ne pas retrouver ma voiture.

NB (à moi-même) : Arrêter de lire Pierre Barrault. Ses dysfonctionnements influent sur ma réalité. https://docs.wixstatic.com/ugd/e20eec_2f46218205f541e587d31df70b715109.pdf

Éperdue

Un enfant passe dans ton regard,
déploie le souvenir des hontes.

Dans ton œil un vertige immense,
un voyage où la peine bat des cils.

Une ombre passagère vient brasser
ton corps perdu au fond de l'abîme.

Ressac de l’enfant aimé et traqué,
une part de toi aussi lasse qu’éperdue.

Tableau noir

Tu reprends ces morceaux de rêve
griffonnés à la craie dès le lever.

Ces traces sans aucun sens que le jour
grignote déjà pour se moquer de toi.

Tu reprends les ratures où s'effilent
quelques désirs tombés dans l’oubli.

Le tout placé sous un livre dans l’attente
d’une nuit pleine de tableaux noirs.

D'un silence se riant du bruit

La rue a besoin de silence. D’un silence se riant du bruit. Un chat saute sur un autre chat. Le noir sur le blanc. Puis, les deux filent dans une ruelle. On entend comme un bruissement de panier en osier que l’on griffe et ensuite, encore gorgé de la scène, le silence d’après. D’après les chats, l’osier et les cris stridents. La rue a besoin de bruits. Qu’ils soient habituels comme le grincement d’un portillon le soir, de tous les soirs à la même heure quand le voisin rentre du travail, ou qu’ils soient, comme ici, issu du miaulement de deux chats écorchés venu transpercer la voix de la rue pour lui redonner la beauté d’un nouveau silence.

Quoi qu'il en soit

Quoi qu’il en soit du monde
toujours l’oeil revient au rêve.

Une aigrette dans les cheveux
étourdit le bruit des bottes.

Le sourire d’un enfant
allège le poids des valises.

Quoi qu’il en soit du monde,
la légèreté de l’oiseau dans l’oeil.

Réponse

L’ombre tient dans son châle
l’ignorance des lendemains.

Un doigt se lève pour solliciter
une lumière – mais à qui ?

Seul maître le temps dépense,
le doigt retombe, l’ombre se retire.

Il n’y a de réponses qu’à l’aune
des rendez-vous manqués.

Extrait de « Sept variations sur le même thème » paru aux éditions La Centaurée

N’oublie pas la blessure. Le pansement ne cache rien. Dans la plaie résiste une peur que tu ne peux soigner. L’onguent du temps ne soulage rien. La douleur passe à travers la peau malgré l’oubli des peines. Elle est têtue, purulence d’un destin caillé dans notre for intérieur. Sur nos corps affaiblis, au matin des sirènes hurlantes lorsque nous vient l’idée de réformer le monde, elle se gorge de son propre pus. La blessure explose aussi résolue que le regain d’une tumeur – pleine et ardente, à vicier nos vies.

Extrait de Sept variations sur le même thème, recueil accompagné des encres de Valérie Ghévart, paru aux éditions La Centaurée.

Vieux ticket

Peu à peu, la rue était devenue excessivement uniforme. Les trottoirs luisant aussi forts que les néons des lampadaires les éclairaient, plus aucune ombre n’apparaissait, plus aucun halo de lumière ne tombait dans la rue. Une couleur jaune et linéaire se répandait tout le long des pâtés de maisons. On aurait dit qu’un grand linceul usé recouvrait le corps de la rue pour en masquer le moindre défaut de nivellement et faire disparaitre toute obstruction qui aurait pu se glisser entre ses arcanes et le regard qu’on lui portait. Pourtant, les habitations bien rangées étaient toujours là. On les distinguait grâce à leurs toits qui se détachaient du paysage homogénéisé de la rue. Ils faisaient office de repères afin que l'on puisse retrouver son adresse. C’étaient des toitures aux couleurs criardes arrachées à un jeu de Lego dont une des tuiles rectangulaires arborait un numéro qui, par un système de rétro-éclairage ingénieux, se répercutait sur le pas des portes. La rue était devenue une large bande d’un jaune passé sur laquelle on avait affiché des nombres dans un ordre décimal impeccable. Finalement, la rue ressemblait à un gigantesque vieux ticket de loto où chacun tentait encore sa chance.

On pourrait encore avoir faim

La nuit à peine dégagée
que déjà le ciel flamboie.

Où sont passés les chiens galeux
qui hurlaient nos petites morts ?

Les voisins pleins de sommeil
écartent le soleil des balcons.

On pourrait encore avoir faim
que personne ne le remarquerait.

Trop court

Il suffirait d’un pas plus long
pour dépasser les limites,

sortir de la logique torturée,
dégager la part de misère aimée.

Il suffirait d’un rien pour qu’enfin
explose la joie neuve de l’enjambée,

s’échappe la foulée ordinaire
mais le sursaut a des jambes trop courtes.

Éphélides

La rue est un corps auquel s’agrippe le tumulte de la ville. Un corps couvert d’ombres aussi fines que des particules de fumée. On déambule en croisant ces points microscopiques et sombres qui s’arriment à nos peaux comme des éphélides. Au loin, on sait quelqu’un souffler des mots en forme de comptines salaces qui traversent la rousseur du ciel, qui flottent au-dessus des arbres le long desquels on chemine sans crainte. Rien ne nous protège de ses attaques continuelles, de ses chants fusant dans l’air comme des balles et étalant à grands jets invisibles la souillure originelle. La rue est un corps atteint d’une maladie d’enfance incurable.

Retourner au rêve

Du sable sous les yeux,
un reste de nuit crisse
en rabattant le drap du jour.

On entend le ciel monter
sur son échafaudage
la voix serrée d’un enfant

Un linge humide passé
sur les paupières suffirait
pour retourner au rêve.

Enfants de la rue

Il y a encore dans la rue des histoires d’enfants que l’on se raconte entre grandes personnes. Des légendes qui traversent le temps et la rue. On les voit courir parfois comme des feux follets entre les pavés disposés là comme des tombes. Elles changent de peau, grossissent ou font semblant de mourir pour mieux renaître. Des histoires qui se disent millénaires, bombant leur torse dans la bouche de certains, perdant leur jus et leur sens pour d’autres qui les passent au moulin à paroles. Chacun y va de la sienne : du voisin bizarre à l’étranger dangereux, du passant au regard de meurtrier au chien maigre et inquiétant qui rôde sur les trottoirs, de la vieille dame acariâtre avec son missel de malheurs au poivrot détraqué assis en tailleur près d’une porte cochère. Des histoires et des fables que l’on se transmet de génération en génération, dont les personnages semblent interchangeables, dont les chutes sont tour à tour défaites et reconstruites par la langue qui évolue. Une langue bien pendue qui dans la rue ressasse et plie des anecdotes pour en faire des contes qu’une fois rentrés dans leur maison, les gens s’efforceront de rendre vivants, comme si nous étions encore des enfants de la rue.

Clown triste

Il faudrait tendre un fil
entre les épaules du ciel,
s’y suspendre par les pieds.

Pouvoir y jouer funambule,
clown triste en goguette,
dessoûler de ses idées noires.

Mais pas de ligne disponible,
toutes encombrées qu’elles sont
par des oiseaux sans âme.

Rabattre

Une peur s’ouvre se ferme,
paupière sur l’œil de la mer.

À cette idée dans le vent,
rabattre vite le caquet.

Avant que ne fore la vague,
il faudra cligner des yeux.

Accident de mouches

On attend qu’un oiseau s’étourdisse
d’un accident de mouches pour en faire

le constat à l’amiable entre soi et soi,
sans jugement de valeur sur le drame.

Puis, une mouche chassant l’autre,
lentement on passe à un autre oiseau.

Inconsolés

Derrière l’horizon, la rue approche avec son lot d’inconsolés, têtes basses. La rue, cet espace non protégé où l’homme, toujours aux aguets, tire sur le quotidien comme on souffle sur des braises. Sans cesse il alimente le feu de la marche. Parie sur son équilibre précaire, défie la peur de tomber. Prie pour que ce qui lui permet d’être debout, lui l’étrange bipède, tienne encore un peu tandis que la rue avance avec son convoi d’imprévus, de masques sous l’ombre, de lumières trop crues, de vertiges aux épaules larges, de pensées bizarres, de craintes irraisonnées face à tous ses voyages aléatoires. Il marche sans trêve dans la rue qui approche, vers ce véritable monstre aux dents rentrées, au corps irrigué de pulsions imprévisibles. Il continue de croire que la rue nous maintient ensemble, nous les passants anonymes, nous les marcheurs invétérés, nous les éternels inconsolés, qu’elle nous contient dans un groupe qu’il nomme encore société. 

L'écume du soir

La main du vent secoue le rideau
comme une page tendue vers toi.

Une ombre et son souffle passent
un baume sur les plaies vives.

Tu vides un corps de trop de soif ;
malgré l’usure, voilà l’écume du soir.

Trop de lumière

La voix des voiles sur le port
n’arrive plus à faire écho.

Une rumeur d’un drap blanc
recouvre le baratin des artimons.

Trop de lumière hache le ciel
pour comprendre sa langue.

À droite puis à gauche

Un homme traverse rapidement la rue. D’un trottoir à un autre, une poignée de secondes pendant lesquelles il regarde, à droite puis à gauche. Une poignée de secondes où il s’avise, en même temps qu’il traverse, de la longueur puis de la largeur de la rue, de sa position sur le trottoir puis très vite de celle, nouvelle, où il se trouve au milieu de la chaussée. Il s’est engagé pendant qu’il vérifiait si aucune voiture n’était à portée de lui, ni à droite, ni à gauche. L’homme savait qu’il pouvait faire les deux actions de façon concomitante – vérifier et s’engager – car, depuis le premier trottoir d’où il est descendu, son angle de vision d’approximativement cent quatre-vingts degrés lui permettait facilement d’anticiper le fait qu’il n’y avait aucun danger, que ce soit à droite ou à gauche, qu’aucune voiture n’était assez près de lui pour qu’il ne craignît quoi que ce soit et dès lors, pouvait s’engager. Cependant, à l’instant où il est arrivé sur le trottoir d’en face ou peut-être juste peu de temps après – les choses se sont tellement vite enchaînées –, un autre homme a crié. Un autre homme qui face à lui s’apprêtait comme son vis-à-vis à regarder à droite et à gauche puis à traverser la rue, mais dans l’autre sens. Cet homme qui lui, visiblement, voulait prendre son temps pour regagner l’autre trottoir. Cet homme qu’on peut caractériser de prudent et pour lequel on est en droit de penser que rien ne pouvait lui arriver, a pourtant crié comme s’il voulait nous avertir d’un danger immédiat que le premier homme manifestement n’avait pas vu. Il a crié si fort que tout le quartier fut alerté. Il n’a fallu attendre que l’équivalent du temps que le premier homme a mis pour traverser la rue, c’est-à-dire très peu de temps puisque ces mouvements comme dit plus haut se sont déroulés à très grande vitesse, pour comprendre que l’autre homme avait crié non pas pour alerter d’un danger quelconque mais parce que le premier homme, tellement absorbé par son engagement précipité dans la rue et sa vérification à droite et à gauche, était arrivé sur lui en trombe et lui avait rudement écrasé les pieds.

On a cessé de croire

L’histoire dénoue une boucle
dans le buisson de tes cheveux.

Un herbier entre les pages
raconte la fronde des amours.

Le reste est taillé dans le réel
auquel on a cessé de croire.

Un mensonge

Un regard par la fenêtre et la rue déplie un mensonge. Une courbe bat de l’œil. Quelque chose se maquille au loin. Une part de vérité disparaît pour briser l’immuable. Elle laisse la place à une autre rue, celle qu’hier encore le regard n’osait pas rêver. La rue n’est plus rue mais théâtre à l’amorce d’un nouvel acte. Changement de décor, la scène tourne dans le silence de ses engrenages bien huilés. Une volte-face et des panneaux de ciel remplacent les murs gris. Une mer de synthèse par quelques vagues élastiques contredit la régularité du bitume. Un regard par la fenêtre et la rue se replie. Seul l’œil perpétue le mensonge.

Absence de durée

On abolit le temps dans la faille
où l’on se tient ensemble serrés.

On abolit en marge de la peine
la mort étendue sur nos ventres.

Seul le diable semble à même
de contrarier notre absence de durée.

Inapaisable

Tout se tient dans la fatigue du vent,
une averse en prend la mesure.

La pensée vagabonde d’eau en eau
balayée par l'inapaisable voix.

Celle du doute que la bourrasque
ramène à soi comme un réveil d’exil.

La matineuse

Ce matin, la rue a fait sa toilette avant tout le monde, mis du rouge au trottoir, quelques fards aux joues du jour. Ce matin, la rue s’est habillée avant les autres. Chaussée de soleil sous nos yeux encore embrumés, on dirait que c’est elle, la matineuse, qui avance sous les rares gens qui l’empruntent et non pas l’inverse. On se laisse conduire ainsi de l’aube au grand jour, nous les voyageurs immobiles sur son tapis roulant. On suit son axe ordonné, sa ligne claire sous ses cheveux lissés, séduits que nous sommes par sa belle gueule d’enfant. Mais où nous emmène-t-elle comme ça avec tant d’apprêts ?

Traverse

On traverse l’heure, l’éclair,
nos pas perdus derrière.

Une image remue pour dire
le monde en train d’oublier.

Et le temps, et la lumière,
de nos visages se détachent.

Le temps et l'image

La rue débouche sur un terrain vague. Une friche où l’œil écarte les hautes herbes pour retrouver l’équilibre. Des cartes imaginaires foisonnent sous l’ovale, dans la forme ouverte d’un nouveau paysage. Un lieu sauvage entre deux crépuscules. On rêve à peine la nuit tandis qu’un champ s’ouvre au-delà de l’esprit présent. On oublie la rue qui continue à crier dans le courant d’air. Les traits violents du visage s’adoucissent. Un baume sous cage avec juste la place du regard. Plus loin, une palissade retient le temps et l’image.

Une autre aube

Les contours du trottoir s’amollissent sous la fatigue du temps. Un chat maigre dans un recoin joue avec une toile d’araignée. Une gouttière épuise une flaque d’eau. Deux rayons de soleil efflanqués se croisent sans un mot l’un pour l’autre. Sur l’arête fine d’un toit, une sterne s’interroge. Par-delà les toits, toujours la même ligne vide s’évade vers l’horizon. On aimerait qu’elle défie la perspective. Qu’elle brasse un rêve en route. Qu’elle ait juste le courage d’aller chercher le courage. Quelques graines pour l’oiseau. Un bol de lait à laper au soleil. Une dernière larme à sécher. Que la rue attrape la faim d’une autre aube.

Nuage

Une parole s’éteint sous la lampe,
plus aucun mot pour dire l’ombre.

La soif abonde sous tes lèvres
mais personne pour la diluer.

Pas même ce nuage de lait
qui cherche sa tasse de thé.

À vide

L’œil roule sur lui-même,
au plus près du souvenir.

Mais la clé tourne à vide
dans la serrure du temps.

Une pensée s’échappe
sous la nappe des détails.

Alors on continue à mentir,
une huile rance sous la paupière.

Sans l'ombre d'un doute

Ce soir, la rue est figée. Aucune voiture, aucun passant, aucun souffle. Entre les silences qui déambulent sur le trottoir, on croit pourtant apercevoir une ombre, on pense entendre une voix, une voix qui parlerait tout bas, qui dirait à l'ombre de ne pas oublier qu'elle n'existe que par la lumière. Bien sûr, on sait combien on se trompe. Qu'il n'y a pas plus de voix que d'ombre ce soir dans la rue figée. Que la voix n'existe que par le corps qui l'expulse. Que la lumière et le corps n'ont pas grand chose à voir entre eux. On sait tout ça dans la rue figée que l'on voit ce soir par la fenêtre, que d'autres voient aussi bien que nous depuis leur balcon, depuis l'oeilleton de leur porte, depuis simplement leurs pensées, bien installés dans leur fauteuil, plongés dans un livre rempli d'ombres ou devant une télévision diffusant une trop forte lumière. On sait tout ça puisque, mis à part notre propre ombre qui pourrait s'étaler dans la rue figée, si tant est qu'on décide de sortir pour la dégourdir, mise à part la lumière qui dans quelques minutes va peut-être jaillir de la rue par une porte entrebâillée, mise à part notre voix intérieure qui, par définition, jamais ne sort, il n'y a rien ni personne dans la rue figée ce soir. Que du vide. Sans l'ombre d'un doute.

Au bout de la rue grise

La rue a remis sa robe grise. Elle bâille parfois s'ébroue contre le vent mais rien n'arrête le gris qui la recouvre. Il en faudrait du temps pour écrire ce qu'elle souffle au visage du passant. L'odeur est indescriptible, nappée de fuel et de boules de pollens venues des maigres mimosas qui la bordent. Fuel jaune à l'arôme d'un rendez-vous derrière la station-service, au bout de la rue grise. Mélange de parfum délicat et de danse macabre dans le tableau de ces deux jeunes gens glissant à travers les pompes pour aller s'en griller une en douce, sans peur de voir s'embraser leurs bouches d'un bouquet d'étincelles. Il en faudrait du temps pour savoir ce qu'elle a dans la tête, la rue grise, pour ainsi laisser libre deux adolescents grisés par la découverte du feu. Mais peut-être est-ce mieux qu'ils découvrent eux-mêmes le danger, et du gris, et des flammes qui peuvent sortir à tout moment de leurs corps et les calciner sur place. Peut-être est-ce mieux qu'il faille du temps pour savoir qu'un baiser peut prendre feu, au bout d'une rue grise.

Partir d'ici #JourSansE

Tout à sa transpiration,
il sarclait son lopin à cailloux
sachant qu’un jour il partirait.

Partir d’ici
où un mauvais plant habitait sa chair,
où tout buisson ourdissait son chagrin.

Là-bas, il irait la voir dans son pays,
là où un flux divin incitait l’outil,
là où au travail l’amour s’unirait.

#JourSansE

Dans un grand halo #JourSansE

Au loin, un point brillant dans un grand halo l’attirait. Son corps par l’attraction chuta dans un trou sans fin. Il filait sans bruit fixant son pouls sur sa vision. Son parcours fut long mais il finit par aboutir aux abords d’un lac où un point plus grand, mais toujours aussi brillant, donnait au pays un noir si profond qu’à sa chair à jamais la nuit s’attacha.

#JourSansE : Les utilisateurs du réseau social sont invités à tweeter sans utiliser la lettre « e », en hommage au roman de Georges Perec « La Disparition ». Un défi à l’initiative du réseau d’éducation Canopé. En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/big-browser/article/2018/03/13/joursanse-twitter-joue-a-georges-perec_5270222_4832693.html#DOTuusjH4Q6czur6.99

!

Un nuage pas plus gros qu’un point passe sous un ciel fragmenté de virgules comme des soupirs ininterrompus. Toi, tu poses ton ombre entre deux rochers. Pour une heure, seul avec la pauvreté du relief, ta langue joue à former des mots inconnus, des mots comme des ballons qui prendraient de l’altitude. Mais la phrase manque d’air, se plante telle l’autruche dans le sable sans que tu parviennes à en extraire le sens. Une vague, quelque inertie plus loin et le poème crie toujours famine. Une virgule attend l’envolée, le nuage pas plus gros qu’un point une exclamation.  

De nous

Un reflet passe sur l’étang,
l’image tremble de soi.

Ondulation vers le large
et le passé lentement s’efface.

Que garde de nous
la mémoire de l’eau ?

Sous la caresse

Dans le geste un mot se cache,
sauras-tu le découvrir ?

Il dit le contraire de la main
sur la main qui réconforte,

comme une vérité dissimulée
dans la paume d’une caresse.

Sur nos fatigues

Le sommeil nous surprend
à ainsi écouter la vague.

On se noie à trop vouloir
ériger son chant en vérité.

Un rêve perdu et l’ombre
déroule sur nos fatigues.

Relier les lignes

On pointe souvent un sourcil
pour évaser la ligne sous l’œil,

pour masquer la poche gonflée
de longs voyages immobiles,

pour relier les lignes du front
avec les manqués du cœur.

Quel qu'en soit

De l’angle où rien n’a été vu,
chercher un corps derrière l’œil.

Le corps de l’histoire que cache
l’image ruminée dans le miroir.

Quel qu’en soit son poids,
on devrait lever le doute.

Un seul battement

Quelque part une ombre agite l’invisible,
déplie son corps, nous rend risibles.

On passe outre, sentant vivre en nous
la lumière aveuglante des esquifs.

Un seul battement de voile sous nos yeux
et nous voilà repartis comme des dieux.

Un vice qui crie

Il suffit parfois d’ouvrir la fenêtre,
de tourner ses épaules comme des gonds.

On entend alors un grincement délicat,
un vice qui crie dans le corps las.

Se dire qu’on a pris de la bouteille,
qu’on aimerait la rendre à la mer.

La recluse

Au travers du rideau tricoté au crochet avec de larges losanges aux fanfreluches grisonnantes de poussière, la voisine, ses yeux ronds et vides, scrute le dehors, son ennemi depuis qu'elle vit recluse. Elle épie le passant, le moindre bruit suspect : une portière qui claque trop violemment, une voiture qui démarre trop vite, le vrombissement de la mobylette du facteur ou encore le ballon du gamin qui rebondit sur le trottoir menaçant à chaque instant de briser une vitre.

En arrêt derrière sa fenêtre, un fauteuil confortable, un magazine télé et la télécommande, elle garde un oeil suspect sur la vie du dehors. Car, elle, sa vie, c'est à l'intérieur que ça se passe, c'est dans la télé, Pernaut et les nouvelles qui mortifient. Alors, le dehors devient suspect, les gens du danger, les bruits quotidiens des alertes. Tout est vrai, ils le disent dans la lucarne. Tous les jours, tous ces drames, toutes ces agressions, toutes ces catastrophes, le monde est insécure et depuis qu'elle l'a compris, elle ne sort plus.

Elle est certaine que tous ces gens, là dans sa rue, peuvent à tout moment représenter un risque. C'est eux qui sont responsables de tout ce qui se passe dans le poste. Ils peuvent déborder, s'en prendre à elle, à son intégrité, à sa liberté. Ils peuvent tout remettre en cause, s'introduire chez elle, la déposséder du peu qu'elle a réussi à obtenir. Il faut qu'elle veille, au plus près d'eux sans se faire remarquer. À son poste d'observation, entre les mailles de son rideau jaunâtre, elle reste à l'affût, sur le pied de guerre, et qui croise un jour son regard le sait : mieux vaut ne pas s'aventurer trop près d'elle. Ses yeux gros semblant quitter leur orbite vous foudroient. Les plis de son visage qui glissent de la pénombre jusqu'à la rue vous transforment en enfant apeuré. Ses dents qui sortent de sa bouche comme un molosse montre ses crocs vous dissuadent pour toujours de longer ses murs.

Faudrait peut-être lui couper la télévision pour que quelque chose change.

Du 15 au 18 mars, la galerie Z' accueille la revue La Piscine

Nathalie Febvre Séverin et l’équipe des maîtres-nageurs auront le plaisir de vous retrouver à la Galerie Z’, 6 rue des sœurs noires à Montpellier pour une exposition photos & peintures, des ateliers d’écriture et artistiques, des rencontres avec les contributeurs et des lectures de textes parus dans la revue.

C'est du 15 au 18 mars, vernissage le samedi 17 à partir de 19h, et le programme détaillée est disponible ici > https://revuelapiscine.com/2018/02/24/du-jeudi-15-au-dimanche-18-mars-2018-la-galerie-z-accueille-la-revue-la-piscine/


Muette

Quelques hommes coiffés de casques oranges éventrent la rue. Une plaie en plein milieu de la voie se forme et laisse entrevoir les entrailles purulentes de la terre. Embrouillamini de tuyaux et des fils, terre noire ressuscitée d'où l'on craint de voir sortir quelque rat dérangé, eau fumante et verte qui cherche désespérément une issue vers la liberté, rivière souterraine dont on devine le cours palpitant par l'oeilleton de la blessure. La chair à vif, la rue est mutilée aux yeux de tous. On se prend à imaginer sa douleur à chaque coup porté à son ventre, son cri rebondir sur les murs et se répandre en écho dans toute la ville. Un hurlement sans fin et insoutenable qui mettrait les hommes à terre, mains sur les oreilles, corps en convulsion, jambes battant le pavé. Ils imploreraient la rue de se calmer, d'arrêter de leur imposer une telle souffrance. Le monde deviendrait fou d'entendre ainsi la rue se vider en lamentations infinies. Mais voilà, même meurtrie, la rue reste muette. La rue n'a pas d'émotions, la rue n'est faite que de bitume et d'arcanes souterrains sans vie. Sa douleur n'a pas plus de sens que son existence n'a de coeur et même si elle palpite de mille galeries enfouies, même si le courant qui la traverse est comme du sang dans les artères de la ville, même si les rats qui pullulent s'assimilent aisément à des sucs gastriques éliminant la congestion des hommes, son corps reste de pierre, insensible à la violence des éventreurs.

Mêmes portes

On marche sur le trottoir d’une ville, le long d’un ensemble hétérogène d’habitations. On perd un peu l’équilibre devant le petit appartement de plain-pied et ses deux pièces engoncées dans le béton. On lorgne de l’autre côté d’un jardin clôturé de broussailles au sein duquel un petit pavillon flétrit. On étire le cou sur l’immeuble à hublots qui tutoient le ciel. On lâche notre hébétude sur la tour inhumaine flanquée de miroirs qui déforment la rue. Derrière, on sait les mêmes portes, les unes les autres, s’imiter. Pourvues de la même huisserie menuisée, du même battant, du même coulissant, de la même serrure, poignée, sonnette ou marteau. De la même matière neutre. Seules les couleurs varient de quelques tons, du gris, du marron, du blanc, du noir. Des mêmes portes fermées. Que la lumière disparaisse et c’est la fenêtre qui dira l’enfermement au travers d’un rideau aussi flottant qu’une nouvelle frontière ; ombres fugaces, scènes syncopées, gestes décousus, corps qui se cachent. On marche au bord des portes qui étouffent.

L'autre langue

La rue est vide. Blanche et vide. Seul le vent balaye le trottoir, chasse la neige à grands coups de langue. Pourtant si on tend l’oreille, une voix tremble sous l’assaut des bourrasques. Blottie au fond d’une cour, entre un arbre glacé et le muret d’un barbecue en pierre, elle est recouverte de la bave du vent. Elle voudrait se faire entendre des hommes bien au chaud sous les toits. Mais la voix que le vent lape sans cesse s’égosille sans pouvoir traverser la rue et les murs. Elle se fond dans sa propre haleine givrée, se gèle les lèvres contre le tronc de l’arbre, s’étale comme une larve sur les pavés de la cour. C’est la voix de ceux qui, d’habitude, se taisent. Qui dans la rue sont les parents du bitume. La voix des oubliés qui parle l’autre langue du vent.

Aux quatre vents

Une tasse ébréchée entre deux grands containers. De la porcelaine fine d’un autre âge. Sur le bord, une coulée de marc de café fait de la résistance. Utilisée une dernière fois puis jetée là, la tasse verse une dernière larme noire, cache sa peine d’être ainsi abandonnée à la rue. Que de petits doigts hautains levés au-dessus d’elle tandis que d’autres angoissés entouraient fermement son anse. Que de paroles déterminantes ou de regards d’ennuis échangés après le fromage et avant la poire. Que de repas terminés sur la toile cirée, partageant avec la soucoupe bâillements et battements de paupières. Que de lendemains de fête difficiles, encore ivre des débordements de pousse-cafés. Que de mains affairées à nettoyer les traces de rouge à lèvres, le sucre cristallisé dans son fond, le résidu sec d’un café mal passé. Que de matins clairs dans le vaisselier, toujours surprise de renaître aujourd’hui aussi fragile qu’hier. Pour finalement finir ici, aux quatre vents écorchée, à chercher sa place entre la poubelle verte et la poubelle jaune. 

Trop sûrs

Un trou sur le trottoir qu’on emprunte tous les jours. Un trou de la taille d’un pied. Un piège où se tordre la cheville et le regard. Ici dans la rue, le corps, quelques centimètres plus bas que d’habitude, légèrement enfoncé dans le creux du monde et la lumière change. On en perd la notion de l’espace. On s’accroche à une ombre suspecte ou à un bout de ciel jamais aperçu. On tient une nouvelle vue de la maison voisine, une fenêtre inconnue, un coin de jardin qui se révèle. Comme un arrêt brutal dans l’appréhension même du paysage. Un nouvel axe s’est ouvert et c’est le malaise qui nous saisit. Trop sûrs que nous sommes de nos chemins.

Sans trop se brûler

Un passage entre deux bâtisses au milieu d'une ville semblable à un brasier dans lequel nous serions les flammes. Un couloir étroit qui nous appelle. Sur le panonceau taillé en flèche devant lequel on hésite est inscrit « Sortie de la ville », à l'aide de belles lettres creusées par le feu d'un pyrograveur. Si on suit la direction, on aperçoit un coin de ciel bleu perché sur une maison aux rideaux aériens. Face à elle, un carré de pelouse fraîche. Au-dessus du toit, un nuage craintif. Mais ce n'est qu'un trompe-l'œil qui frôle l'âme. Un mirage qui permet d'imaginer une fuite possible, sans trop se brûler.

Une patte puis l'autre

Dans la rue, un oiseau se prend les pattes sur un trottoir. Petits sautillements qui n'éveillent personne. Une patte puis l'autre. Il frappe le béton pour en éprouver la nature exacte, comme on toucherait du pied l'eau d'un bassin pour en connaître la température. Le bec pique le pavé, claque dans l'air à la recherche d'un souffle. Une patte puis l'autre. L'équilibre est précaire. La chorégraphie inquiète. C'est sur cette danse éphémère que ses ailes l'emportent déjà loin. Quelques secondes auront suffi pour qu'il comprenne : la rue n'est pas pour lui.

Revue La Piscine : Appel à contributions numéro 3

« Mais comme ça, de temps en temps, une chose vulgaire me paraît belle et je voudrais qu’elle fût éternelle. Je voudrais que ce bistrot et cette lampe Mazda poussiéreuse et ce chien qui rêve sur le marbre et cette nuit même — fussent éternels. Et leur qualité essentielle, c’est précisément de ne pas l’être. » Raymond Queneau, Le chiendent, publié en 1933.

« Je cherche en même temps l’éternel et l’éphémère. » Georges Pérec, Les Revenentes, paru en 1972

C'est sur ces deux citations que s'ouvre le nouvel appel à contributions pour le numéro 3 de la revue La Piscine : L'ÉTERNEL & L'ÉPHÉMÈRE. Vous pouvez le consulter et y répondre en suivant ce lien : https://revuelapiscine.com/2018/02/18/appel-a-contributions-numero-3-leternel-lephemere/

Photo : Alain Mouton, alainmouton.fr/

Colonnes d'ombres

Du haut des toits, s’étire une avenue comme une autre. Une artère où se joue le ballet des voitures et des piétons. Ligne droite jonchée de mouvements rapides, de bruits lancinants, d’odeurs refoulées. Avenue d’illusions et de pylônes comme des rendez-vous sur lesquels, le soir venu, tombent des colonnes d’ombres. La nuit fera taire la rue. Sous l’aire giratoire des réverbères, quelques crimes impossibles tourneront jusqu’au retour du jour. 

Juste avant

Un brin de fleur entre deux pavés. L’image naïve d’une nature qui reprend ses droits. Quelques pétales dans le dédale. Une apparition pour poète. Un penchant pour midinette. On a envie d’inscrire un sourire sur le trottoir, de glisser un mot sous l’oreiller de la rue. Juste avant que le lyrisme pèse sur nous comme le béton sur la vue. Juste avant que le déferlement de la foule piétine l’image et la fleur.

Tempête

Dans la tête une intrigue musclée
dans quelques grammes d’acide enrobés.

Une cour de murènes dans le panier,
un mystère qui ne sera jamais élucidé.

Des bois flottés sur une mer démontée,
personne ne retient ce qui fuit en secret.

Cendres et neiges

Mais dans la rue exister aussi. Entre bâillements et glissements. Dans l’agitation des allées et venues. Clair et obscur, à la fois cendres et neiges. Il ne s’agit pas de fondre. Seulement résister. Insérer le regard là où personne ne va, sans ciller pour ne rien manquer du spectacle du monde. Une fenêtre toujours s’ouvrira pour casser la rectitude de la voie. Dans la perspective, oser s’y risquer entre le battement d’une ombre et l’origine des cris.

À la rue

Dans la rue, de la musique autour. Une ballade à la trompette sort d’une cuisine où s’affaire un homme au corps lourd. Quelques notes flambent dans l’air. Le ciel les prend pour lui et rit sous sa cape d’ombres. Dans la rue, du bruit autour. Un coup de marteau dans un mur. Pendu au clou, le tableau qu’on ne regardera plus dès lors qu’il sera admis qu’il est d’équerre. Droit, le piano remplace la trompette pour une marche sous un brouillard triste que le soleil ignore. L’homme passe la tête à la fenêtre. Ses yeux sont pleins de jazz tandis que son visage semble avoir pris plusieurs coups de marteau. Dans la rue, des espoirs autour.

La main dans le sac

Tu es pris la main dans le sac. A fouiller pour trouver on ne sait quoi. Ta main agite ses doigts dans le sac. Tu aimes ça, le sac agité par ta main qui le fouille. Il en est tout boursouflé. Son cuir, pourtant épais, se tord, se tend, retombe puis souffle. Le sac est déformé par ta main qui le fouille. Tu aimes ça. L’affaire est dans le sac, dis-tu. L’affaire que tu cherches, car tu cherches toujours des affaires. On a même l’habitude de dire que tu cherches des noises. Une drôle d’affaire pour te faire remarquer, avec laquelle tu pourras créer une rupture avec les autres, avec toi.
Tu cherches un objet, un papier important, un stylo précieux, une pièce de monnaie perdue entre deux vieux mouchoirs ou un quelconque autre objet à voler qui va soudain se révéler d’une grande valeur. Alors que ce n’est rien. Juste un petit larcin qui te fera vivre le temps que le ou la propriétaire du sac s’agace, qu’à son tour il cherche, fouille dans le sac, ne trouve pas, s’offusque, t’accuse. Ce temps-là est une parenthèse joyeuse. Tu existes. Tu es le voleur, celui qu’on accuse et que personne ne défend. Tu peux à ton tour te sentir heurté, dire que ce n’est pas toi, que tu n’as jamais touché le sac, que tu n’as rien volé.
Mais voilà aujourd’hui dans ce sac, tu agites, tu tournes la main dans tous les sens, tu désosses les poches intérieures, tu vides tout, éparpilles, renifles, jettes mais ne trouves pas la chose à chaparder. Tu es pris la main dans le sac et tu n’as rien trouvé pour allumer dans tes yeux cette lumière folle qui te rend heureux. Tu n’aimes pas ça.

La perte

Une ombre pose sa patte sur le mur, griffe éphémère sur le blanc immaculé de la façade. Solitaire entre deux fenêtres aveugles, elle gratte ce qui reste de lumière. Glissant la perte dans ses bras, personne ne remarque les dégâts qu’elle provoque dans le cœur de l’enfant pris entre chien et loup et qui par la fenêtre la regarde.

Dresser une oreille

Un orage ne pourrait rien y changer. Il y a dans l’air cette amertume qu’on ne peut laver. Les hivers sont des témoins extraordinaires du temps qui passe. Lesquels patinent nos peaux de leur éternel retour, rognent nos jours et finiront bien par éteindre nos yeux. 
Un orage ne pourrait rien y changer. De toute façon, on n’en voit guère en hiver éclater les nuages noirs pour dégager le ciel. Ce ne sont pas ces quelques pluies acides qui précédent la neige qui vont déciller nos soupirs. Rien dans la saison morte n’est capable de dresser une oreille au jaillissement d’un espoir. Rien. Si ce n’est peut-être cette mouche collée à la vitre qui rêve déjà de rosée et de mois de mars. 

Extrait de « Les Gens », chroniques ordinaires, paru aux @EditionsTarmac

Elle a une peau pâle et grenelée comme l'est une orange. Une peau épaisse, marquée par le temps et ses ravaudages mais qui continue à avoir peur. Je ne vois qu'un visage, un cou et des mains couverts d'une peau qui a peur, qui a froid, une peau à la chair de poule éternelle.
Elle me regarde avec dans les yeux des pépins de colère. Une marque sombre s'étale sous son menton et ressemble à une flèche qui indiquerait le chemin jusqu'au creux de ses seins. Je crois à un tatouage mais c'est une blessure. La peau a saigné à cet endroit. Elle en garde le souvenir sur les venelles tendues de son cou. Le sang a suivi leur chemin et coulé jusqu'à ses épaules. La plaie a commencé à cicatriser dressant quelques picots de peau à vif mais ces stigmates ne révèlent rien de son origine. Un coup ? A-t-on donné un coup au visage de cette femme ? Elle sent pointer mon regard sur la marque et baisse les yeux, cache la blessure d'une main craintive.
Elle passe son chemin. Je sens la peur nous prendre quand nos corps se croisent – le grain de l'orange qui se partage la douceur et l'affèterie, l'acide de sa peau et la douleur qui tombe sur le trottoir.

Extrait de « Les Gens », chroniques ordinaires, paru aux éditions Tarmac http://www.tarmaceditions.com/les-gens


(photo et illustration de couverture d'Alain Mouton http://alainmouton.berta.me/collaborations/)

Deus ex machina

Tu as peur de sortir de ta chambre. Dans le couloir, tu perçois un danger aussi impressionnant qu’il est invisible. Si tu sors, si tu ouvres la porte qui donne sur le couloir, si tu décides d’affronter l’air qui tourne à l’extérieur de la chambre, une falaise t’attend et à ses pieds, un océan, un vaste océan ; pas une mare, ni même un lac paisible, non, un grand et vaste océan déchaîné et peuplé de vagues infinies, de rouleaux meurtriers, de mammifères marins à grandes dents, d’oiseaux aux ailes tranchantes mais aussi de navires battant pavillon noir et dont le pont est rempli d’hommes édentés, aux ventres ronds et aux rires carnassiers.
Tu as peur de sortir de ta chambre. L’étendue de l’océan dans le couloir, le battement des oiseaux le long des murs, le grain qui peut survenir à tout moment et t’emporter. C’est la tempête entre deux portes et cet escalier au bout du couloir comme la promesse d'une écoutille n’est qu’un leurre pour masquer l’abîme. Il y a hors de ta chambre trop de bruits et d’incertitudes, trop de peurs. Aucune rampe à laquelle s’accrocher pour te sauver des eaux. Personne pour te secourir, le passage est trop étroit, le niveau de l'océan trop haut.
Des flots et un raffut immenses dans un si petit couloir. Quand tu y penses, ce n’est pas possible. Derrière cette porte, il ne peut y avoir que ces murs dont tu connais l’existence. Deux murs parallèles qui forment à l’évidence un couloir tout ce qu’il y a de plus normal, une banale coursive qui dessert ta chambre et les autres pièces. Pas d’océan, ni de précipice, pas plus que de danger à ouvrir la porte qui donne sur ce couloir. Mais voilà, dans ta chambre, une courbure du temps te joue des tours. Un ange dans ta tête attend que s’émeuvent les sirènes : tu ne peux pas sortir.

Aux premières ombres

Il ne faudrait pas beaucoup secouer pour que sortent les larmes. Alors, tu restes assis dans ton fauteuil. Un livre, une tasse de thé, une cigarette pour la fin de chaque chapitre et pour le reste qui ballote au fond de ton ventre, tu oublies.
Et quoi de mieux qu’une belle histoire pour laisser de côté le roulis de l’âme. Les pages défilent sans toi. Du moins, sans ton corps, sans ta vie que tu prends soin d’écraser dans le cendrier ou de noyer dans ton Earl-grey, entre le noir et la bergamote. 
Les heures passent ainsi jusqu’aux premières ombres. Elles avancent rampantes, d’abord sur les murs puis sur le coin de ta page. Rapidement, elles taquinent un point, assombrissent une virgule et gagnent du terrain sur le prochain paragraphe. Tu allumes la lampe mais rien n’y fait. Le noir s’évertue à tout effacer autour de toi, attaque tes pieds, remonte le long de tes jambes. Te voilà à moitié rongé par l’obscurité. Tu lèves le livre au-dessus de ta tête. Au moins sauver l’histoire. Mais les ombres continuent leur chemin. Bientôt, on ne voit plus que ton visage étonnamment clair et le halo de la lampe. Ton corps n’est plus qu’une ombre parmi les ombres. Du livre, il ne reste que la couverture flottant dans l’air. Du cendrier qu’un point rouge incandescent. De la tasse de thé qu’un arrière-goût de larmes.
Cela fait partie du jeu de l’immobile. Tout sombre sur toi.

Six heures trente

Tu tournes autour du pâté de maisons. Une marche lente entrecoupée par les arrêts du chien.
Près d’un lampadaire, il lève pour la première fois la patte, quelques centilitres pour celui-ci. Il en garde en réserve pour le prochain qu'il sait sentir meilleur ; l’odeur d’une femelle, te dis-tu esquissant un sourire tout en serrant la laisse.
Plus loin, il tire et te donne du fil à retordre. Il ralentit puis accélère en reniflant les pas d’un jeune garçon qui, distrait, fait tomber par petites flaques des morceaux de sa crème glacée. Tu t’excuses du comportement de ton chien auprès de la mère qui, à la vue du bestiau, te lance un regard réprobateur. Juste le temps d’ajouter que son garçon sème sa glace sur le trottoir qu’elle disparaît, sa progéniture serrée dans les bras.
La journée s’achève et tu sais que, dans cette grande artère de la ville, tu vas croiser du monde. Sortie des bureaux, foule compacte qui jaillit des bouches du métro. Tu aimes ça, traverser la foule avec ton chien. Tu as l’impression d’être des leurs, de revenir, toi aussi, de ta journée de travail. On pourrait presque le croire, si ce n’était le chien, bien sûr. Rares sont les personnes qui vont travailler avec leur animal de compagnie. 
Six heures trente. Tu sais que c’est l’heure où la rame la plus bondée va lâcher sa cargaison dans l’avenue. Des centaines de gens vont sortir de la terre pour te rencontrer. Ils ne le savent pas mais chaque jour, à la même heure, ils ont rendez-vous avec toi et ton chien pour votre bain quotidien. D’ailleurs, l’impatience grandit. Tu te prépares, fais en sorte de tenir plus fermement le chien. Lui aussi s’excite en remuant frénétiquement la queue. Tu raccourcis la laisse pour qu’il soit juste à côté de toi, qu’il ne déborde pas de la foule, qu’il n’effraie ou pire qu’il ne morde personne. 
Tu entends le souffle du métro. Tu te tiens juste en haut des escaliers, le regard fixe, les pieds bien à plat au sol, au milieu du passage. Ton chien, assis à tes pieds, tire la langue avec avidité. Le souffle puis la rumeur, des voix, des bruits de pas et bientôt la première vague qui t’engloutit.
Tu n’auras fait que dix euros, aujourd’hui.

Du rouge pour le ciel

Tu dessines des arabesques sur ton cahier à spirale. Quelques volutes de fumée au-dessus d’une cheminée plantée sur une petite maison caricaturée. Deux pans de murs et un toit conique, une seule fenêtre à droite d’une porte entrouverte d’où sinue ce qui ressemble à un chemin de jardin qui descend jusqu’à une route. Là sont garées deux voitures, un rouge et une verte, contre un trait tracé à la règle qu’on comprend être le trottoir.
Ton crayon gris fait monter la fumée jusqu’au ciel au centre duquel trône un gros soleil rond avec de longues pattes velues en guise de rayons. Ton ciel étrangement n’est pas bleu mais haché de rayures rouges s’entremêlant les unes aux autres ; ce qui donne au paysage un air d’apocalypse comme si la maison était surplombée par plusieurs nuages menaçants.
Ta mère venue se pencher au-dessus de tes épaules te fait remarquer ce ciel étrange. Pourquoi le rouge et pas le bleu ? « Tu n’as pas un crayon bleu ? », s’aventure-t-elle à te demander. « Si c’est le cas, tu aurais pu dessiner un dégradé de gris et d’orange comme lorsque le soleil se couche et que le ciel s’embrase. Mais pas ce rouge-là, il ne convient pas. »
Tu ne l’écoutes pas et au lieu de répondre, tu continues à barbouiller le ciel de fumée, passes entre les flaques rouges, repasses, dépasses de la feuille, de plus en plus violemment si bien que tu en arrives à barbouiller tout le dessin. Plus de maison, plus de ciel ni de chemin, plus de voitures stationnées devant la maison. Uniquement un rouge sang mêlé à un brouillamini de gris. 
« Le feu ! Le feu ! », finis-tu par crier en écrasant de rage les deux crayons sur la feuille.
Dehors, on entend hurler plusieurs sirènes de pompiers tandis que du ciel tombe une pluie de cendres.

Un peu de lait

C’est le début de l’été. Tu es assis au bout de la table familiale face à ta tasse de café. Les enfants sont montés dans leurs chambres. Ton épouse est près de toi, à lire un livre ou à faire semblant de lire un livre. L’air est doux et toutes les fenêtres de la maison sont ouvertes. Il doit être quasiment vingt heures. C’est toujours à cette heure-là que vous terminez le repas. Tu regardes par la fenêtre de la salle à manger cette soirée qui débute. Quelques nuages pommellent un ciel encore bleu. Pensif, tu suis leur glissement lent, leur étirement en toutes sortes de formes tarabiscotées. Pendant ce temps, le café refroidit.
Sans t’en rendre compte, tu le touilles depuis plusieurs minutes, perdu dans des idées confuses, tandis que les nuages continuent à s’effilocher vers la pénombre. Tu tends la petite cuillère dans leur direction comme pour agrémenter ton petit noir d’un peu de leur lait. Tu souris, reprends un instant tes esprits et descends le café d’une gorgée. L’âpreté du breuvage froid te tire une moue de dégoût. 
Péniblement, tu te hisses de ta chaise en prenant appui sur la table. A moitié redressé, les yeux encore pris dans le chassé-croisé des nuages, tu vois le jour s’enfuir à travers la fenêtre.
Un éclair, un peu de lait et le noir.

Mastiquer

Au creux des joues, un remugle incisif,
quelque rugosité qui éveille les gencives.

Il y a entre les dents une ivresse à serrer,
plus près de la mastication que de la nervosité.

Mâcher même si l’odeur est nauséabonde,
personne ne remue vraiment le gras du monde.