Entre les gouttes

Entre deux gouttes d’eau, une rumeur roule sur le bitume.
Elle rit, persifle – un passant transpire.
Puis elle s'oublie sur le bord du trottoir.

Une peine remplace la vieille rumeur.
Dans le caniveau, une eau sale dégage les gouttes – un chien aboie.
Entre les pavés, une jeune pousse pleure.

Le jour a soif.
  • 27.6.17

A la sieste

La cigale cymbalise tandis que le grillon stridule.
Concerto majeur pour après-midi atone.
Seul le clocher de l'église sonne et résonne au temps qu'il est.
Pic et repic sur les âmes qui l'ignorent tout au somme qu'elles sont.
  • 26.6.17

Trouble

Que me dis-tu que je n'entends pas ?
Un trouble traverse l'eau, un filet où s'accrochent nos algues.
À vouloir voir le fond, le regard s'enfonce dans la vase.
Sans en avoir l'air, le vent chaud nous entretient.
La parole fraîche polit notre lot d'incohérences.

Que tu dises suffit.
  • 24.6.17

La bascule

À l'heure de la bascule, la terre lâche un soupir là où plus rien ne parvient à créer aspérité.
Tout glisse dans l'uniforme. La nuit dans son feulement se moque des corps nus.
L'été se gratte la gorge et recouvre l'air d'une chape de plomb.

Plus rien à attendre que le rêve d'un orage de perles.
  • 24.6.17

Brouet

C'est un ciel en brouet, un potage envahi de grumeaux.
Plus rien ne le reflète. Il fait sa forte tête.
La mer s'est fondue dedans pour délayer la soupe.
Il faudrait découper au ciseau l'horizon,
lui donner quelques pointillés pour les sauver.
Comment savoir ce qu'on voie et où aller ? Par les eaux ou les nuages ?

En attendant, on oublie le bleu.
  • 22.6.17

Gueule de midi

Cet été naissant cogne déjà les têtes. Dans la rue, les trottoirs suent une rosée qui sèche à peine née. Le matin a une gueule de midi au soleil le plus hautain.
Heureusement, dans le silence des premières chaleurs, une enfant avec une bouée autour des hanches pique un fou rire qui rafraîchit.
  • 18.6.17

Au goulot

Le goulot boit l'eau de la mer par petites lampées. Sur la vague molle, la bouteille flotte.
Derrière le mur, le klaxon d'une voiture, une pétoire de moto.
L'eau entre et sort de la bouteille qui se rapproche d'un rocher.
Au loin, le klaxon s'étouffe contre un mirage. La moto dépasse le mur de l'horizon.
Le goulot est pris entre un silence et deux rochers, une algue ronde comme collier.
La bouteille a le gosier sec et derrière le mur, monte un soir d'amertume.
  • 18.6.17

La vague

Ce que la vague nous ramène. De large et tempêtueux. Depuis l'autre bout du monde jusqu'à nos pieds, le mouvement est continu et pourtant jamais le même.
Ce que la vague nous claque à chaque poussée du ventre de la mer : un rappel du lointain, un souvenir qui en appelle un autre, une musique ancestrale.
Chaque note crée un nouveau rouleau de questions qui continue sa marche et n'en finit jamais de résonner.
  • 18.6.17

Saillie

On a assez vu les joues mauves et pantelantes du crépuscule. Sa façon hautaine de vouloir nous en mettre plein la nuit.
On a assez parlé de la peur enfantine à l'heure du coupe-gorge, dans l'attente fébrile que le ciel dépèce le jour au couteau.
On a assez dit combien l'angoisse sait s'enfiler dans l'entaille, suspendre le vol des oiseaux et glacer nos songes.
On a assez admiré son apogée où les rouges violacés s'attaquent insolents aux jaunes mourants, nous laissant perplexes quant au revers du monde.
Pourtant à chaque saillie sur l'horizon, la tête se prend dans l'étau.
  • 15.6.17

Après le four

Le jour éteint le four. La terre cherche quelque humidité dans les heures qui tombent sur l'étang vide.
Lissant leurs plumes, l'ombre peine à mentir aux goélands qui geignent.
Il n'y aura goutte.

Un petit pas de coté et c'est un silence qui pleure.
  • 14.6.17

En plein vol

C'est un soir de plaine sans nuage. Un soir paresseux et taiseux sous un ciel ouvert à l'été. Pourtant, une heure est tapie derrière un bosquet. Avec elle, une poignée de secondes à la botte d'une peur qui rôde.
C'est un soir de plaine où file un train qui se moque bien des peurs et des plaintes. Il perd des minutes dans le bosquet, taille le paysage sans honte. Lorsque soudain sur son flanc l'instant embrasse la peur. Le train vient de faucher un oiseau en plein vol.
  • 13.6.17

Ce matin-là

C'est un matin qui me lèche les pieds. Comme la mer qui étire sa langue sur la plage en ouvrant le jour d'allers-retours têtus, de va-et-vient en murmures. 
J'écarte les doigts, laisse passer les chuchotis sur les peaux mortes, retiens tous les gargouillis que ce matin-là contracte dans le ventre du monde. 
Au fond, j'aimerais plutôt qu'il me chatouille.
  • 10.6.17

Un chien jaune

La fatigue monte sous le sable. Un chien jaune couché sur le flanc joue au caméléon. Il écoute battre la fatigue sous le sable. Son maître est à côté de lui, allongé sur une serviette et le tient en laisse autour du poignet. 
Le chien jaune ronfle bruyamment. D'une respiration lourde, son corps s'élève puis retombe. Sa langue collée au sable lèche la fatigue et crée un sillon d'où s'écoule une douleur.
Le chien jaune a chaud, souffre d'être confondu avec le sable. Son maître ne le voit pas. Il est assoupi sur la douleur. Jusqu'au retentissement d'une alarme sur son téléphone. 
Le chien se lève et s'ébroue. Des grains de fatigue volent alentour. Il boit l'eau au goulot de la bouteille que lui tend son maître. La soif ne ravive rien. La fatigue retombe sous le sable.
  • 5.6.17

Mordre

Il y a un vent léger qui soulève le sable, sur la mer des rouleaux de suie qui labourent mon dos.
Il y a le ressac qui tape ma tête dans l'étrangeté d'un matin de soleil vide.
Dans l'éclair qui précède sa chute, la vague me prend à la glotte.
Une envie de mordre l'écume.
L'instant est calme dans le vacarme des luttes intérieures.
  • 3.6.17

Un soupir dans la marge

J’ai trouvé un soupir dans la marge. Quelques-uns de tes coups de crayon de bois pour des notes de lecture. Des mots griffonnés pour le souvenir, des remarques sur le style ou le sujet, des références croisées à retrouver à la prochaine lecture. Plus loin, tu as entouré un paragraphe sur lequel tu voulais que je m’attarde. Une ellipse rapide sur le papier, un tracé simple pour que la phrase procède de toi, que tu en sois le médiateur. J’ai suivi le contour de ton trait, bu avec toi la nostalgie détourée. Sur les pages suivantes, tu as relevé d’autres mots, d’autres groupes de mots comme autant de phares pour me guider.

J’ai tourné ces pages crayonnées. A chaque mention, je me suis arrêté pour respirer. J’ai lu attentivement les passages que tu as éclairés pour moi, jusqu’à la page 41 où un brin d’herbe sèche en guise de marque-page m’a arrêté. Tu n’as lu que deux chapitres. Au-delà, plus aucune mention au crayon de bois. Plus aucun soupir dans les marges. J’ai refermé le livre sans regret.
  • 28.5.17

La voile

Il n'avait pas vu la voile se hisser. Se tendre vers le ciel comme pour toucher les nuages. Il lui avait fallu se ronger de l'intérieur, pourfendre l'ennemi qui se logeait entre les noeuds de son ventre pour enfin croire au vent. Puis il y eût la vague et ses caprices, la caresse puis la grêle. Le gros grain qui envahit l'écoutille et la marche maladroite d'un homme contre l'adversité. 
Il n'avait pas vu au loin la marée montante. L'immensité de la mer dans l'étroitesse de sa vie. Submergé, il cherchait au pied du mât les étoiles à jamais perdues.
  • 28.5.17

Remugle

Bien sûr, il y a le soleil. La plage, son sable et ses coquillages échoués comme des clés perdues. Bien sûr, c'est un privilège de vivre ici à deux pas de la mer, baigné dans le bleu bi-ton qu'elle forme avec le ciel. Bien sûr. 
Mais le temps intérieur est à l'orage, on le sent bien à l'odeur d'essence qui sort du petit bateau de pêche. Son allure est molle, son sillage chaotique. Il semble nous dire que même par une mer limpide, il est désormais difficile d'avancer, difficile de croire à ce soi-disant retour de l'été. Il tousse et toute la plage se gratte la gorge dans un remugle que seul le battement d'ailes d'un goéland tente de disperser.
  • 26.5.17

Dans le creux

Il faudra du temps pour oublier les draps froissés dans lesquels tu t’enveloppais pour écrire. Ton lit et les feuillets autour.  Feuilles déchirées, papier en boule, copeaux de toi. Assis en tailleur au milieu du matelas – là où se trouvait le creux provoqué par le manque d’une latte sur le sommier –  tu t’enfonçais et autour de toi remontaient une mer d’épreuves, vagues du lit, nappes d’encre, esquisses d’une histoire qui jamais ne te calmait.
Il faudra du temps pour chasser cette image d’un homme à la parole coupée, obligé de s’en prendre à l’écriture pour exister. Gratter du papier à l’envi, s’astreindre à écrire alors que rien ne coulait de tes pauvres mots, de tes phrases mal fagotées qui retombaient mollement comme de la poussière filtrée par un pâle rayon de soleil. Les cheveux ébouriffés, le corps ramassé dans le trou et le stylo rongé dans ta bouche, tu pestais contre le monde entier. Pris de spasmes desquels fusait parfois un éclair de génie, tu ne crachais en définitive que des filets de hargne. Ta colère s’évacuait dans ces flammèches devenues bien vite cendres, pattes de mouches perdues sur la page crevée.
Il faudra du temps pour te relire.

  • 20.5.17

Jamais déclarée

Tu n’as pas pris le temps de l’envoyer. Je l’ai retrouvée dans le tiroir du vieux meuble de l’entrée, sous de vieilles enveloppes contenant divers papiers administratifs flanqués de dates du siècle dernier. Une d’entre elles au rabat encore collant l’avait prise dans ses filets. Ta lettre, ainsi attachée au papier kraft d’une enveloppe de déclaration d’impôts de mille neuf cent soixante-dix, est passée inaperçue durant des décennies ; certainement déplacée d’un endroit à un autre, au fil des rangements successifs des piles de papiers dont on n’arrive pas à se débarrasser, elle a traversé le temps, liée à un impôt jamais déclaré. Elle est restée là, piégée dans le tas des choses à jeter ou à oublier, dans le fatras d’une vie que chaque maison peine à nommer. C’est une lettre perdue pour toujours, prise dans la toile des atermoiements qui te caractérisaient.
Tu n’as pas pris le temps de l’envoyer. Elle est devenue une lettre sans âge, ni portée, une lettre non oblitérée, rassemblant dans sa marge le poids des années refusées et la signature d’une histoire d’amour jamais déclarée.

  • 13.5.17

Dernière note

J’ai eu le temps de chercher les mots pour l’écrire. Des années durant lesquelles, toi, tu continuais à mourir insouciant à mes tourments. J’ai taillé des phrases dans le gras de ma peine, des coulées de chagrin à m’en rendre malade. J’ai rassemblé les mots, cousu le corpus de fils dorés dans l’espoir qu’un jour il devienne cadeau. Les mots lâchés sur le blanc du papier ont taillé leur chemin sans plus de commentaire que ton silence. Je n’ai jamais eu ta facilité à me taire, à vider les mots de leur complexité. Je m’embrouille devant toi, mes mots se vident à trop vouloir creuser. J’ai le sentiment que je n’arrive pas à faire passer ce qui m’importe. Alors, aujourd’hui, je prends le parti d’en délester la peur.
Je fredonne des airs d’hier pour qu’on existe encore entre quelques sonnets légers. Pour que les mots s’impriment au-delà de nos fêtes défuntes. Pour que les refrains entêtants voient le jour déplier sur ta tombe les ombres en chœur. Pour que la joie aussi fragile que la dernière note d’une portée ne cesse de guider le cours de mes lettres déchirées, jusqu’à suspendre la conversation dans ton éternité.


  • 6.5.17

Ton rire

Un jour, je n’ai plus entendu ton rire. J’avais beau relire tes lettres empreintes d’un humour fin et intelligent, sourire dans un souffle de nostalgie à tes calembours, à tes saillies teintées d’un léger cynisme, je ne discernais plus ta voix. Je n’entendais plus tes éclats de rire d’autrefois, si singuliers, si réels à chaque mot que j’avalais goulûment. Avant, je te lisais de tellement près que tu apparaissais entre les lignes. Chaque texte de toi me promettait l’ivresse, chassait l’angoisse comme chaque printemps balaye l’hiver. Longtemps, je me suis enfoui dans ta correspondance. Quand les jours étaient trop lourds à porter, j’ouvrais au hasard une lettre de toi et c’était à nouveau te faire rire à gorge déployée, voir s’ouvrir ta bouche, ta nuque se tendre, ta tête basculer en arrière, ton corps se secouer de spasmes, ta langue se dévoiler dans ton palais, entendre et entendre encore ce rire résonner dans la pièce et enfin te voir surgir face à moi, tellement présent.
Mais, un jour, je n’ai plus lu ton rire. J’ai lu l’absence. C’en était fini. Je t’avais trop lu. J’avais cessé de te faire rire.

  • 29.4.17

Entre les draps

On retrouvera des lettres entre les draps, dans une armoire normande au bois vermoulu. Dans la chambre où la poussière a figé le temps, on traversera en quelques pas des années de silence. Contre le mur, calé par des livres de papier jaune, le grand bahut nous craquera sa vérité enfouie. Il faudra de la patience pour ouvrir l’armoire à la serrure grippée. On insistera. La clef en laiton fera des tours perdus à l’angoisse de la découverte. Les battants finiront par céder dans un frémissement. Sur les étagères, des piles de linge viendront sous nos yeux disperser les lunes, dévoiler des années d’intimité au jour neuf. 
On retrouvera des lettres entre les draps de lin pliés au carré. Avant le brin sec de lavande, un flacon d’huile essentielle de cèdre, un reste d’odeur humaine. Des lettres oubliées dans les plis du passé, à l’abri du regard de l’autre. Cet autre à qui on a caché les mots. Sur les enveloppes, on admirera la calligraphie, les hautes jambes des lettrines, les vieux timbres et les dates évoquées feront passer le siècle pour une respiration. 

  • 22.4.17

Entre la salière et le poivrier

Il y a ces mots sur la table posés entre la salière et le poivrier. Des mots sur un papillon de papier griffonnés au dos d’une enveloppe entre les vagues du timbre oblitéré. Tu as testé la mine de ton stylo, fait quelques vagues entre les vagues. Toujours à essayer d’endiguer les creux par des secousses. Tu as retourné le papillon, pris le stylo entre tes doigts tremblotants. Le pouce a ripé une première fois, je le vois au trait fuyant de ton premier R. Une ligne d’abandon, une main qui hésite. Le reste est pour nous deux, un mystère que l’amour n’aura jamais éclairé. Des mots débordés, des mots affolés que j’ai lus avec ta voix dans la tête, une voix au timbre rocailleux, un fossé entre les lettres. A chaque espace et saut de ligne, à chercher le sens, je me suis perdu. A vouloir toucher ton esprit, je n’ai trouvé que l’âpreté du manque. Quelques mots posés sur la table entre la salière et le poivrier. 
  • 16.4.17

Insinuation

Il s’insinue dans ma tête comme un songe au réveil qui m’assaille sans savoir qui ou quoi de la nuit ou du jour précédent l’a provoqué ; s’il fait partie d’un rêve tombé subitement dans la réalité ou, à l’inverse, s’il est une pièce de la réalité venue se prendre dans le filet d’un rêve. Il est un mot, ou du moins le langage lui donne l’apparence d’un mot. Un mot sans queue ni tête, un mot plein de sous-entendu, un mot qui ne cesse de parcourir les méandres de mon esprit. Il y a d’abord un son, lourd, plombé de doute qui ne résonne que pour moi et ensuite l’enchaînement de la verbalisation mentale : la mise en forme habituelle en un mot correctement composé de syllabes, de lettres bien taillées, propres, presque palpables. Derrière se cache une signification, tout aussi brève que peut l’être l’apparition puis la disparition de la tête d’un coucou s’éjectant et se rétractant d’une pendule. En quelque sorte, je suis face à la disparition inéluctable d’un mot, d’une idée ayant pris l’apparence d’un mot et qui, quelques secondes plus tôt, était un appel au réveil – le coucou du coucou – pour brusquement s’effacer à jamais dans le dedans du dedans de ma pendule.

  • 1.4.17

Exclamation

Elle s’est ajoutée une exclamation à la fin, pour montrer son enthousiasme. Elle s’est même ponctuée de trois points d’exclamation pour insister, comme si elle voulait exprimer la joie ou me crier quelque chose enfermée depuis longtemps en elle. Elle a cru bon de s’ajouter un smiley en bout de ligne pour signifier au-delà de son enthousiasme le bonheur qu’elle a éprouvé à s’écrire. Le smiley rond et jaune arbore un large sourire, ou bien est-ce un rire. Oui, c’est un rire. Elle rit d’elle-même sans vergogne. Elle n’est pourtant pas drôle. Elle s’est simplement rédigée : un sujet un verbe un complément sans grand talent, un sujet un verbe un complément qui ne disent pas grand-chose. Elle est vide au milieu de nulle part, mais pourtant bien là sous mes yeux et sur mon écran. Elle s’est jetée dans le Grand Tout et ne réagit plus. Elle est seule, si seule que j’en viens à me demander si elle m’est vraiment destinée, si en définitive elle signifie quelque chose, si elle n’est pas tombée d’un ensemble de phrases qui, lui, faisait sens. Je serais victime d’une chute de phrase, d’une phrase désormais orpheline. Maintenant qu’elle est là, sous mes yeux, sur mon écran, comment faire pour retrouver la trace de ses sœurs ?
  • 1.4.17

7 variations sur le même thème #10


  1. Ne pas confondre ce qui nous emporte. L’orgueil avec nos préjugés, l’éducation avec la dérive de nos loyautés. La décence voudrait que j’épargne ton ego. Que nul ne fasse jaillir la peine qu’on provoque. Mais nous sommes mal assurés, perdus dans l’étourdissement des corps. Si mal qu’il est difficile de se raccrocher à la branche qui nous porte. Celle qui soutient le poids de notre intimité comme le ciel soutient le bleu.
  2. L’enfant insolent n’est pas mort. Pourtant on presse sur lui, on perce le bubon sur la peau laiteuse. Le Petit en nous est en deçà du bon. Il se vit en drame quand le Grand s’applique à le fuir. L’enjeu en vaut la peine. Si on observe nos corps découpés dans le miroir, il est toujours là – blotti entre deux envies de plaire. 
  3. Un regard t’éloigne, vers une ligne imaginaire. Brouillée de toi, je cherche le point de jonction par lequel te soulever. Je cherche l’entrée de ton rêve. Pour me poser avec toi sur la ligne. Une parole, un geste, un contre-regard. Mais rien ne bouge, sinon une douleur sourde qui agace ton orgueil. Le manque augmente aussi vite que nos yeux roulent d’impatience. J’essaie un regard dans le sillage du tien – en espérant dépasser la ligne.
  4. Subtilement, tu viens vérifier les brèves. Tailler dans la masse pour assurer ta présence. Avec quoi coupes-tu le fil de notre connivence ? Pourquoi soulever autant de montagnes pour accoucher d’une souris ? Si tu ne t’aimes pas, je ne t’aimerais pas.
  5. Tu invoques le doute, quand je sais l’orgueil lever dans ta tête des tempêtes. Le contact est escarpé, tendu de paroles jetées sur un mur couvert d’aspérités. En cause : la vacuité de nos mots ânonnés comme le bruissement d’un arbre à qui on aurait coupé la sève. Il n’y a que le manque – de mots, de ce que ces mots ont de joie –  qui puisse te faire courir. Sans le manque, tu désespères du monde – tu demeures une envie à jamais inassouvie.
  6. La fierté que tu mets à geindre. Quand cesseras-tu de croire aux fausses émotions ? Dans le concert de sirènes que tu éructes, je n’entends plus qu’une corne de brume. Je suis l’esquif qui quitte le port. Plus rien ne passe que les ondes basses. Au-dessous de la ceinture de la dignité, ta superbe est à plaindre.
  7. La morgue bâille sous la peau. C’est comme un abcès qui sommeille. Prêt à sortir par les pores. D’ailleurs, l’odeur se propage. Une odeur mortifère. Quand la raison se heurte à nos lâchetés, que le couteau ne se contente plus de la plaie, qu’il en veut en nos entrailles, tu peux croire que la morgue bâille – sans pitié pour notre amour.
  • 30.3.17

7 variations sur le même thème #9

  1. Dans quelle couleur nous ranger ? Avec quelle couleur nous mordre ? A sang partagé, s’éprendre de la colère ou tendre vers une nuance plus sobre, un brouillamini gris perle semblable à la couleur des murs où sèchent nos misères. Tu vois, on se perd à trop vouloir vivre dans le grand éventail des couleurs, à trop chercher nos mines vives. Nous restons, toi contre moi, de trop lasse tristesse pour se donner la couleur d’un Nous.
  2. Le noir nous va. Le noir comme inspiration, le noir comme libération. Le noir absolu où tout est en devenir, tout s’écoute, tout s’invente. Comme au plus épais d’une forêt, comme au plus profond des gouffres, notre regard éclairera le noir, ignorera les couleurs qui rongent.
  3. Entre éclair et tonnerre, le trouble nous enserre. La couleur d’avant l’orage est la riposte à nos préludes agités. C’est une couleur vive et tranchante, un lux venu des enfers. Une note qui élève le désir, une passe d’âmes qui peint le portrait de la mort. On fera l’amour au premier coup de foudre. 
  4. A l’écoute du sensible, nous sommes des couleurs sur le chemin. A la bascule des saisons, nous buvons les idées noires de l’équinoxe. Au chagrin qui nous tient dans son ombre, on oppose le sémillant de nos corps. Pourtant on reste étrangers au manège des brumes, comme un espoir égaré au carrefour des lunes.
  5. On croit trouver la couleur chaude, découvrir en son sein le pouvoir d’y vivre. Et il suffit d’un pas en arrière pour que notre propre ombre fasse basculer les rives chromatiques. Envolée la chaleur du foyer, disparue l’osmose ardente, perdus que nous sommes dans le bleu glacé d’un lac sans berge.
  6. Je regarde le soleil et cette infinité de pigments dans mes yeux me renseigne sur la cécité de la vie ; incapable que je suis de déterminer si cette nuée de couleurs, tu la vois comme je la vois. Le temps de se poser la question et ma vue s’éclaircit. Plus rien. Où va se nicher la beauté lorsqu’elle n’est pas partagée ?
  7. On choisira des couleurs sur un nuancier. Pour la chambre, on préférera le bleu. Un bleu ciel pour les murs avec un liseré blanc comme ligne d’horizon. Une ligne pour suivre notre histoire, tirer nos bleus du chaos de la nuit. Le liseré fera le tour de la pièce, cernera nos démons ordinaires. Mais le récit souffrira. Mais du mur le récit finira par écailler la peinture. Le bleu deviendra fièvre, le liséré blanc garrot à nos gorges.
  • 24.3.17

7 variations sur le même thème #8

  1. A la souffrance du mensonge, tu imposes ton corps comme une réponse. Un écho à traîne longue qui souffle dans la poche de l’enfance. Tu effaces les mots battant la honte à mes paupières. Chacun de tes gestes est un carambolage, le moindre soupir un zéphyr amoureux. Ta main cloue ma nuque, ton épaule glisse sous le drap, ton cou froid monte jusqu’à mes lèvres. Quand la vérité se perd dans le chagrin, tu bascules entre moi – à l’endroit précis où je m’oublie.
  2. Quand je me défends, tu tires ton sourire en coin. De la vérité, tu ignores l’excuse, vilipendes la raison. Faut-il se taire ou gloser sur l’imprécision des mots ? Supporter l’injustice, tailler nos pièces au plus lisse ou soulever la vérité comme un vent fou soulève les arbres. Nous sommes des êtres imparfaits, affectés de manque et de lâcheté, pétris de poussières et de glaise mêlées. La boue et l’impur sont notre domaine de lutte.
  3. Quand tu crois au piège, je ne vois que ta bouche. Ta lèvre s’élève sur une joue, elle se plisse jusqu’à creuser une onde sous tes yeux. Sur ton visage, l’ombre articule la moue du doute. Elle te rend belle. Tout élève en toi le désir jusqu’à sa soudaine disparition. Le trait s’affaisse, la lèvre tombe. Tu ne songes plus qu’au piège et te dissous dans l’air contrarié qui nous sépare. Pour qu’un jour il nous revienne, je retiens ton sourire entre deux pensées confuses. Pour la beauté de l’esquive, je me pique à ta lèvre comme un morceau de viande sur l’allonge d’un boucher.
  4. Je mens. Le jour comme la nuit. Quand je prétends être ce que tu vois. Je mens à l’intérieur même du mensonge, mise en abîme d’où naît l’éclat de l’illusion. Car tu sais que je mens, tu trompes mon mensonge en exigeant ta vérité. Et les mots, les visages se confondent. Nous devenons des personnages sans relief comme un désert traversé de virevoltants. Le vent roule nos corps, rompt l’illusion sans plus de raison que d’horizon. 
  5. C’est un violent courant d’air, la vérité. Un souffle que l’on affronte sans réflexion. Un vent qui emporte loin, vers un endroit dont on ne revient jamais. On n’est pas comme les autres, à se dire la vérité. Parce qu’elle blesse, parce qu’elle écorche nos cuirs, parce qu’elle sort la peur de la blessure. On ment comme on a menti à nos parents. Pour arrondir les angles d’une vie qui nous divise.
  6. Il y a une passerelle entre le vide et le plein. Un milieu où vit l’acquis du passé. Emprunter ce passage donne une nuance à nos langues. Le contraste nécessaire pour lâcher le fardeau des mots. C’est une passerelle avec des rampes en corde, fragile et instable. On passe ici nos excès à l’équilibre ;  la main piquée d’échardes, on accorde la sagesse à nos non-dits. 
  7. Dans le vacarme de nos ventres, sourd la violence du mensonge. Qu’il soit ouvrage du regret ou du remords, qu’il soit ruine de l’enfant ou lot fardé de nos vertiges, sa ciguë enroule la raison dans nos boyaux, enferme nos esprits dans une pièce obscure. Éperdus, on cherchera la lumière dans sa transe, jusqu’à soulager nos corps du grand spasme.
  • 18.3.17

7 variations sur le même thème #7

  1. Il nous faut de la fatigue. Dans le geste qui nous dit, dans le plein qui nous lie. De la fatigue et de la solitude, notes vitales à notre récit. On se plait comme on se désire, dans la métamorphose de nos corps mouillés. Mais dans l’étreinte la fatigue s’oublie, nous devons la rappeler en deux cœurs libres. L’éprouver dans un maelström blanc, dans un vertige d’humilité, au plus étroit de la faille – au plus proche de nos exils.
  2. Nos mots ne savent pas la trace qu’ils laissent. Le malaise qu’ils imposent à nos chairs. Ils sont les atomes superflus. Dans l’air flotte le risque des paroles vaines, celles qui coupent de la lucidité. On doit tirer une ligne tangente à la courbe de nos émotions. C’est elle qui nous relie à la terre en un unique point d’abandon.
  3. Ta charité est mince au regard de la grande plainte. Pour qui te prends-tu à te croire ainsi saisie de ma peine ? Mes sanglots passent sur ton ego comme un baume sur la peau d’un espoir. Ils sont le déversement nécessaire avant le nouveau plein. Ils donnent de l’audace au jour, à l’aube l’éblouissement des tourments résolus. La plainte a la certitude qu’elle pourra, vidée de son poids, voler dans les plumes du monde.
  4. On aime ces instants comme on aime des friandises. Des poignées d’heures sucrées qu’on croit engager pour l’éternité. Il n’y a aucun naufrage à s’y abandonner. Mais au cœur de la lumière, quand le vent vient secouer la fatigue et que la lucidité nous colle des caries entre les dents, il est heureux de se débarrasser de nous. Simplement. Dans le souvenir et le brassage des moments partagés – sans asservir nos âmes à l’orgueil de l’enfant.
  5. Je vois le vert prendre ton visage lorsque ta main touche l’espérance usée. Ce vert qui tire vers le gris. Un vert de gris sur ta peau cuivrée comme de vieilles brûlures d’effroi séchées par le temps. La prophétie a tendrement eu lieu du bout de tes doigts sur ma peau ; nous restons émus par la pulpe charnue de tes peurs sur mes peurs.
  6. Sur ton épaule de la sueur lourde et chaude. Elle en dit long sur les suffocations de la fatigue, celle qui porte nos corps à l’éviction du monde. Nos âmes sont mortes de trop vouloir aimer. Nous subsistent des gouttes de rancœur qui roulent sur ton cou. Je les porte à ma langue pour sentir ta dernière pluie.
  7. Nous ne savions rien de ce qui était et encore moins ce qui allait advenir. Entre ces deux riens nous étions l’objet fallacieux de notre désir. Il n’y eut que l’instant qui comptât ; subreptice moment planqué entre la fatigue et le grand soir. Maintenant nos corps sont si ignorants que nos mains ne s’attrapent plus.
  • 10.3.17

#LesGens

Reprise des derniers posts Facebook #LesGens : traversée entre les gens, leur lieu, leur instant. Un regard forcément biaisé sur eux et ce qu'ils dégagent parce que c'est écrit et que ça passe par la tête avant d'arriver aux doigts. Ce n'est pas la réalité mais ça pourrait lui ressembler.
Au sommaire : tergiversations sous la pluie, jour de bosse en février, la dame aux cuissardes, la salle d'attente chez le médecin et Bordeaux entre deux averses.











  • 6.3.17

Lecture des Rats taupiers à la galerie Première ligne, Bordeaux

Vendredi 3 mars à partir de 18h30, j'aurai le plaisir de lire quelques pages des "Rats taupiers", paru aux Éditions des Vanneaux, aux côtés de Cécile Odartchenko et Didier Cros pour l'inauguration de son exposition à la Galerie Première Ligne, 8 rue Teulère à Bordeaux.

Le livre > bit.ly/ratstaupiers_vanneaux
Extraits et critiques > http://www.fut-il.net/search/label/RatsTaupiers

Plus d'infos sur l'exposition > https://www.facebook.com/events/168097357027746/

https://www.facebook.com/events/168097357027746/


Vendredi 3 mars à la Galerie Première Ligne à Bordeaux :

  • 27.2.17

7 variations sur le même thème #6

  1. Une lueur dans le fossé et c’est le monde qui nous revient. Un vieux monde qu’on n’attendait pas ici, enfoui sous la terre des anciens. Son souvenir se blottit entre deux cailloux dans le reflet d’un bout de verre. Pas assez de nos yeux dans l'éclat suscité pour voir les années de lumière. Nous passons en l’ignorant. Le déni est notre bâton d’aveugle.
  2. Un couple a hissé une ombre à ses pieds comme une voile à son mât. La direction est claire, la barre fièrement tenue. Derrière eux nous marchons. Nos corps se cognent à l’ombre. On tangue, on vire, on avale le sel jeté à nos bouches. Notre embarcation est un frêle esquif, plus à l’aise à la cale qu’à la mer. Un grain sur l’ombre et nous sommes déjà loin, emportés par l'impact de la vague. 
  3. A l’épreuve des terres, sous l’amas des boues, nous passons chaque automne dans le chas d’une aiguille. La vue baisse et nos yeux se mouillent au refrain pauvre des saisons. Le temps gonfle et fissure nos mémoires exiguës comme la pluie marque les châtaignes. L’œil de l’aiguille se referme sur nos vanités inavouées. On se pique les doigts à vouloir passer le fil du temps dans un si petit vide.
  4. On suit le soc de la charrue. Luisant au soleil, tranchant la terre nourricière. Il creuse pour nous le sillon sous nos pas. On s’y engage, sans fortune, avec le seul désir d’aimer. On chemine entre deux terres. Une terre solide où nos corps sensibles se tiennent, rampent, mordent et une terre légère aux quatre vents, éphémère poussière qui cache à nos visages le terreau des funérailles. Un jour nos yeux s’ouvrent puis aussitôt se referment. La glèbe épaisse prend le dessus, glisse dans le grand couloir taillée par tous les socs –  lentement nous recouvre.
  5. Le jour où j’ai pénétré la terre, tu fus l’espoir entre les racines. Quelque regard enroulé dans la brume n’osait y croire. Face à face flottaient l’immensité de l’être et sa perception fragile. La sensation l’emporte toujours. Nous sommes une bulle de vie où s’est enfermé un chardon – dans l’attente pure qu’elle éclate.
  6. On a le silence avec nous et la nuit comme gardienne. Loin dans les terres, là où le soleil semble disparaître pour toujours, le bruissement d’un arbre parle de nous. De nous et de la couverture de nos peaux dans le matin blanc. C’est un silence qui s’ajoute au silence, une sorte de rumeur réservée, quelques mots à accrocher au feuillage de tes bras. 
  7. Après la secousse de la terre, à l’instant où tout bascule, tu serres mon bras comme tu t’accrocherais à une branche. Je n’ai pas le corps d’un arbre, pas même celui d’un buisson dans lequel tu pourrais te réfugier. Je suis simplement l’homme qui boit ta terre, surtout quand elle me secoue.
  • 23.2.17

7 variations sur le même thème #5

  1. N’oublie pas la blessure. Le pansement ne cache rien. Dans la plaie résiste une peur que tu ne peux soigner. L’onguent du temps ne soulage rien. La douleur passe à travers la peau malgré l’oubli des peines. Elle est têtue, purulence d’un destin caillé dans notre for intérieur. Sur nos corps affaiblis, au matin des sirènes hurlantes lorsque nous vient l’idée de réformer le monde, elle se gorge de son propre pus. La blessure explose aussi résolue que le regain d’une tumeur – pleine et ardente, à vicier nos vies. 
  2. Le soleil sur ta joue donne un contrejour au rêve. Je ne sais pas ce que je vois, si le rêve même n’est pas altéré par la main qui caresse. Est-ce ta peau que je caresse ? Dans le trouble des heures sans prise, dans un lent travelling, je crois sentir sous mes doigts un corps frémir. Un corps qui défie l’harmonie. Un corps que le rêve a oublié. Au fond du puits de lumière, je me lève. Cerné, je suis l’envers du rêve, l’ombre qui passe sur ta joue.
  3. On doit ouvrir la peau, savoir ce qui se cache à l’intérieur. Dans les entrailles, révéler la blessure secrète. A quoi bon continuer si les squames restent un rempart. A l’assaut des paupières, il faut découper nos regards en fines lamelles. Décanter quelque philtre d’amour à travers les persiennes – observer nos poussières flotter. 
  4. La rage roule dans le ventre, réceptacle de nos peurs inavouées. Quand tu brodes autour de vaines paroles, tu accélères la liesse de l’amertume. C’est au centre du brasier que nous devons émouvoir nos corps. A distance des mots qui perdent. Dans nos creux, nos lèvres prêtes à baiser la peau de l’inconnu. 
  5. Quelle est ta blessure, que tu ne saches même pas où se trouve le feu ? Un orgueil pousse dans ta gorge, dévale ta trachée comme une bombe. Tu ne sauras t’en défaire que si la blessure se donne à voir, sans vergogne. Tant que tu joues avec elle, à la déglutir ainsi sans une once d’humilité, elle restera sécrète, pour finir échouée au fond de ton ventre. Elle enfantera un germe mauvais, une incarnation de ton cœur souillé.
  6. Tout homme a sa bosse, sac à plaintes et souillures. Tout homme est rompu à sa disgrâce, voué à se courber sous le poids sans cesse plus important de la fange qu’elle contient. Lorsque toi tu caresses ma bosse, le vent que ta main soulève érode les opprobres montueuses, les rend légères au point de les oublier. Mais en aucun cas ne les efface, en aucun cas ne vide la bosse. Je ne saurai vivre sans ma besace remplie de la férocité du monde.
  7. Un éclair et tu grondes avec un orage dans la bouche. Tu l’accompagnes dans son désespoir de suie. Avant la lumière dans le nuage. Avant le ciel et ses griffures. Avant que ton courroux n’éclate, pénétré d’électriques coups de semonce. Avant que je me cale contre toi, comme un paratonnerre.
  • 15.2.17

7 variations sur le même thème #4

  1. Au bord de toi, je garde un pied sur la ligne, l’autre dans le vide. Un vertige me saisit dès que ton âme se désaxe. Je reste en rotation, pris dans l’attraction d’un désastre. Ta plainte est un pic, ta langue une corde lisse et je tombe dans un abîme de chair. Tu es la queue d’une comète, un corps céleste à bout de souffle. Je suis ton massage cardiaque.
  2. Dans la nuit saoule où titube une lune frelatée, tu engages ton corps à la vitesse de la lumière. Portée à incandescence, tu oublies la décence pour te donner comme s’offre la proie à son monstre. Mais lorsque le jour naît, le vertige meurt et laisse place au mirage. La lumière crue qui enflait ton cœur d’un fabuleux geyser s’éteint. Les heures tombent et disloquent le réel. Par trop d’étreintes à ton phantasme, l’apesanteur leste l’amour à une chimère.
  3. Fiévreuse, tu laisses le fardeau du monde s’engouffrer dans ton ventre. Le temps d’une large bande recouvre ton corps et creuse des failles, de petites plaies en forme de planètes. Une glèbe ocre dessine l’univers de ta peau, accueille son peuple de lait caillé. Chaque ride à ton visage est une nouvelle frontière qu’il te faut franchir à l’aide d’un chagrin. D’en haut, je te cartographie, je suis un ballon voyageur au-dessus de tes plaines, au sommet de tes montagnes –  un zeppelin qui masque la douleur.
  4. Ta respiration est une décharge. Un congé des mots. Quand plus rien ne peut se dire, un soupir crée une ponctuation. Un cadratin dans l’air prochain qui donne l’incise à nos souffles. Mon seul recours est de conjuguer un verbe à nos corps – à une impérative distance, allons !
  5. Je crois au silence qui ouvre. Propulsé dans le vide où l’écho ne souille plus les mots, je crois à l’inspiration des non-dits, à ce qu’ils secouent en nous d’incertitude. Dans un univers sans écrits, sans cris, ni langues pour les pendre, tu deviens la parole de mes silences – mon fidèle doute.
  6. Six pieds sous terre, nous n’aurons de cesse de croire au ciel. Corps réunis dans un monde de murmures, nous serons des poussières à souffler pour oublier la perte. Âmes parmi les âmes, chaque cendre sera une étoile à embraser. Sous la stèle, tu seras le feu, je serai le tison. Feux follets pour tous ceux qui croient aimer.
  7. Au plus loin des lignes, l’horizon se confond avec la mer. La limite est sans cesse repoussée à une mémoire perdue. La rupture du ciel est un mensonge et l’absoudre nous plonge dans le creux d’un univers sans frontière. Alors plus rien ne pèse que tes yeux dans mes yeux, que ta main dans ma main, que ce châle infini recouvrant nos tourments. Il n’y a d’autre corps sensible que le nôtre.

  • 7.2.17

On cause de Morning à la fenêtre #Morning

Ci-dessous des extraits de deux nouvelles notes de lecture sur « Morning à la fenêtre » paru en septembre 2016 chez Tarmac éditions : http://bit.ly/morning_tarmac
Un grand merci à Marilyne Bertoncini et Marilyse Leroux.


Marilyne Bertoncini, dans Recours au pème
.../...  Tout surprend dans ces poèmes, et d'abord le rythme syncopé de la syntaxe - rejets interne aux mots, coupe des vers... liés aux allitérations et inversions sonores, donnant à la lecture ce balancement musical qu'évoque le titre, cette impression de skat improvisé ( toutes les allitérations gutturales du perco (qui) crie son marc et casse/du sucre sur le dos du jour épris/ D'une aigrette rabougrie et bécas-/ Sonne pendue à l'heur où un geai/ La prendra"), ou cette finale de note bleue que connaissent les amoureux du jazz .../...
Lire l'article complet : http://www.recoursaupoeme.fr/critiques/feuilletons-rome-deguergue-marie-ange-sebasti-chantal-ravel-christophe-sanchez-g%C3%A9rard


Marilyse Leroux, dans la revue Texture
.../... On remarquera les coupes finales, riches, ouvertes, qui donnent à voir en décroché d’autres sens possibles, parfois contraires. Christophe Sanchez, dans la masse de gris silencieux qu’il sonde, aime faire ricocher les mots, les laisser libres de dire autre chose, en jouant sur leurs césures inattendues (« La fenêtre s’ouvre à l’ani- / Mal félidé aux beaux yeux »), leur homophonie (« sternes / cernes, s’étale / létal, mordu / Morgue… »), leur polysémie. Les mots bougent et changent comme le ciel à la fenêtre.
La forme contrainte, en ce sens, ne fige pas, ne caille pas, elle brille parfois en éclats singuliers jusqu’au calembour même, tel ce « piaf sot et étourdi » qui « Se prend l’aile / À la cuistre »… Ou ce temps à se faire / Des vœux brouillés ». Le gris, au bout du compte, doit bien contenir d’autres lumières comme les mots d’autres mots.  .../...
Lire l'article complet : http://revue-texture.fr/d-un-livre-l-autre-2017.html#morning




  • 7.2.17

#LesGens

Reprise des posts Facebook #LesGens : traversée entre les gens, leur lieu, leur instant. Un regard forcément biaisé sur eux et ce qu'ils dégagent parce que c'est écrit et que ça passe par la tête avant d'arriver aux doigts. Ce n'est pas la réalité mais ça pourrait lui ressembler.
Au sommaire : La tension de l'homme est en désordre, les premiers tintements du froid sont sur le parvis de l'église, l'homme aux bonbons débloque puis disparaît, la peau d'orange a peur, un garçon traîne une remorque rouge et dans un cou, une tache de vin étasunienne.














  • 28.1.17

7 variations sur le même thème #3

  1. Sur le chemin un point de soleil entre deux brassées d’air. C’est là que tu tires un souffle auprès d’un arbre éteint. Une buée glisse et se répand sur les bûches du temps. Tu ne bouges pas, un voile t’avale. De toi plus personne ne sait rien. Tu te confonds, tu es l’air, tu es l’eau. La rivière court après ton précipité bleu. Je te suis. 
  2. Un mirage dans son flottement te sert de masque. Tu marches à blanc. Ton corps se tord dans le reflet au ras de la terre. Une détrempe de clair et de sombre, et la volupté nous échappe. Dans le deuil des espaces et des mots, au-delà de la raison, ton corps cherche le décor.
  3. On sait le monde violent et beau. La souffrance comme faisant partie de l’existence. On sait aussi la chaleur des puissants qui la couve. Mais dans l'âpreté du soleil sur ta nuque, j’ai la patience dans le cœur et l’utopie solide. Sur l’éclat dans ton cou, je vois un espoir sourire à nos luttes.
  4. Je ne sais pas ce qui apaise ton corps. Ce qui d’une rosée calme tes déserts, t’accorde le repos après la fatigue. Je ne sais pas d’où vient le goût de terre dans ta bouche, ni comment dans tes veines coule la sève de tous les arbres. Je ne sais rien, alors je me cache en toi comme au milieu d’un bois. J’attends une clairière.
  5. La table est mise près du chêne. Les convives s’étonnent de la peau qui recouvre nos yeux.  Assis dans l’herbe ils taillent notre écorce au couteau. On est seuls à voir l’entaille saigner. Eux ils perdent la vue sur nos paupières closes. Les escarres du temps ne sont pas pour nous. Sous l’arbre rien ne peut nous blesser.
  6. Dans les taillis, souffle un vent qui affole les mouches. Un bataillon d’insectes se range à tes côtés. Ballotés par le grain, ils préfèrent ton maquis : ta chevelure ébouriffée où j’aime aussi me perdre. Ils y trouvent la paix, libérés des bourrasques. Pourtant moi je sais la tempête proche. Lorsque nos lentes viendront s’endormir pour pondre.
  7. L’averse a renflé le dedans. Comme une éponge tu bois l’eau. La garde enfouie, un surplus dans ton corps dont tu t’abreuves. Jamais ne dégorge cette eau tombée d’un ciel qu’on ne voit plus. Ton âme a besoin que l’eau circule, qu’aucun nuage ne se forme, que tout coule comme cette pluie que tu fais tienne. Je voudrais pleuvoir. 

  • 27.1.17

7 variations sur le même thème #2

  1. C’est à la tombée du jour que les grimaces s’affolent. Entre enfance et pudeur, c’est là que tu t’ébats. Tes yeux roulent pour chasser les poussières. Ton cœur s’écarte pour laisser entrer le jeu. Ton corps convulse aux prémices de l’envoûtement. La petite mort passe. Lentement tes paupières finissent leur course dans les cordes du rêve. J’avale le reste de la nuit comme un vampire pendu à ton cou.
  2. Les choses s’éclairent au pardon des misères. Il y a dans l’absolution une parole claire qui démêle tout écheveau. Pourtant la nuit crée un germe obscur dans le creux d’une chimère. Un gant de crin passe sur la peau du jour. Le grain biffe nos désirs. Une éraflure et on cherche le cri pour éteindre le feu.
  3. Rien n’échappe à nos yeux. Les gestes sont des temples d’où nos prières débordent. Genoux à terre, bouche ouverte, brassée d’air, tout atome compte, chaque mouvement parle. Le silence nous étreint à la caresse des paumes. A la ligne pure de la folie. A quoi bon les mots quand suffit le voyage des corps. 
  4. La blessure est un lien entre nos voix éraillées. On ne tient qu’à un vif. Il faut que giclent les sens comme une fièvre électrique, sans quoi on se prend des coups de tison. Incandescents jusqu’à émouvoir le mal, on n'existe que par la plaie. A la fêlure des lèvres, on suce le sang de nos baisers d’agonie.
  5. On ne voit que ce qu’on veut. Dans le miroir des yeux, un leurre se moque de nous. Si peu dans la réalité que le rêve même est une mauvaise fortune. Nos turpitudes sont des plumes trempées dans le mazout. On s’ébroue, on s’esbroufe pour ne pas voir ce qu’on voit. De nos bouches sort un beurre rance. Des principes périmés à enfiler des perles.
  6. C’est si beau mais si fragile. Nos corps étendus dans un bouillon rouge. Nous abolissons les barrières, démolissons des murs. Mais ils repoussent autant que le crin sur nos langues mêlées. On blèse, on répète, on bafoue. On s’en fout. La fracture est ouverte ; que le sang coule dans nos sourires.
  7. Au courage ampoulé du cicérone tu cherches des poux. La peur t’aide à affronter le désastre de l’arrogance. Tu sais que son assurance ne couvre pas la mort. Aussi saignant soit ton manque, tu lui voles dans le corps comme une poule dans les plumes d’un rapace. Je le sais, je t’ai senti picorer ma chair.
  • 21.1.17

7 variations sur le même thème #1

  1. Sur la peau du temps, traînent des mensonges. A la table des pensées, viennent des paroles du plus haut lieu des songes. Des mots dirigés qui écartent de la clairvoyance.
    Mais ce soir, quelque aïeul vit en nous, quelque ange qui nous connaît mieux que nous. Quelque fantôme qui tait nos erreurs en tirant la vérité nue. Celle-là même qui est tenue pour mystification.
  2. Le vent en tombant sonne le glas. Une danse folle entre les arbres, l’ultime chaos avant le grand saut, nous intime d’attendre l’oracle. Dans le sillage de nos bouches coule la vie en rémission. Du haut des tours jusqu’à la cime de notre amour, le silence s’accroche aux frondaisons comme nos mains sur nos tailles. Le temps est venu pour nos angelots assis à la table du diable de tirer la mort par la queue. 
  3. J’ai pris du retard sur tes allées et venues, sur tes colères et tes griefs malvenus. Tu m’as heurté au ventre quand l’espoir d’être ne tient plus qu’à un fil. Car tu es le fil, celui qui réconcilie les mailles à l’endroit, les mailles à l’envers. Repose-toi, assieds-toi à ma table et cesse de ressembler à un ange qui a embrassé le diable. 
  4. Tu as roulé sur la table, pris le parti d’en rire. La convulsion sévère de tes membres, le tremblement de ta voix et la bave autour de ta bouche sont autant de possessions mystérieuses. Qui te tient par le bras quand tu chantes d’une voix irréelle ? Qui te tourne le dos lorsque tes yeux quittent leurs orbites ? Qui se frotte à toi pour que tu éprouves autant de répulsions ? Ta chanson sort de ton hymen. Je ne suis pas loin de penser que je suis ton démon. 
  5. La mort nous a pris dans ses longs cheveux noirs. Elle nous regarde dans le blanc des yeux où se reflète une flamme qui s’étouffe. Nous sommes seuls près d’un grand arbre aux branches décaties. Le feu est passé, nous respirons ses cendres. Notre amour en est-il pour autant déchu ? Assis en tailleur au pied de la camarde, nos cœurs se jouent de la secousse. Tu roules, je conduis, les yeux fermés, l’horizon n’existe plus. Rien ici loin ne peut nous empêcher d’y croire.
  6. Tu as collé tes lèvres à la vitre gelée. Ta bouche a épousé le froid comme le ferait un châle noué autour de ton cou. La buée a disparu entre mille éclats de vide sur la surface oubliée du temps. Sur la vitre, un calque ourlé de tes lèvres a ouvert un chemin vers le large. Dans la gerçure, une destination inconnue. Sur ta peau, j’ai senti ce frémissement qui ne t’appartient pas. J’ai posé ma bouche sur les traces de la tienne pour nous protéger du temps qui nous sépare.
  7. C’est un monde fou qui s’est ouvert devant nous. Un monde avec un poignard à la main. Une boucle de mots taillés dans la masse de nos vies. Infini. Nos ventres ne tiennent plus, se tordent dans des torrents de douleurs diffuses. La répétition est fluide mais vaincus, nous sombrons dans la folie. Or il n’y a d’autre folie que toi.

  • 17.1.17

Fossile

Il y a eu des lunes trempées dans la mer, apparues nues et tendres dans la nuit. Je te parle d’un temps aujourd’hui fossile. Des levers de lune sur des années de fortune que tes mains recevaient en coupe. Lune pour l’autre au matin neuf, regards mêlés sur un croissant mouillé dans le café noir. Je te parle d’un temps aujourd’hui fossile. Dans la niaiserie qu’est l’amour lorsque le satellite ne redevient qu’un satellite. La coupe a versé derrière la face sombre le souvenir en éclipse. La nuit noire a transformé le calme en vide, la lune en monstre aux crocs acérés. Pleine et fatiguée des dernières lames, brillante comme un astre sur des brûlures exsangues.

  • 7.1.17

Laver la nuit

Du parapet qui plonge dans la rivière, tous les matins, je le vois près de l’eau, les pieds calés sur deux rochers, les yeux morts cherchant un reflet. L’éclat de l’eau file. Le soleil tend un éclair qui aveugle. Courbé sur sa mire, il cherche à se reconnaître dans le remous poisseux des algues vertes. Une main posée sur un genou cagneux, il contient ses tremblements pendant que de l’autre main, il asperge sa longue barbe tissée de poussières et de brumes. Le visage rincé de sa nuit d’errance, il dépose ses fesses molles entre les deux rochers, retourne son futal à mi-cuisses puis dénoue et retire ses godillots.

Les pieds dans l’eau comme deux esquifs en perdition, il reste des heures à regarder le ciel, assis dans la torpeur du jour. La rivière le laisse à sa mélancolie et se faufile lentement entre ses orteils. Le flot court entre goémons gélatineux et durillons noirs et emporte l’ivresse et la dureté des heures écoulées. Ensemble, ils éprouvent une paix et cherchent dans le ruissellement la raison et la force de continuer. Ensemble, ils négocient l’espoir d’un matin au reflet plus tendre, d’un jour plus ample, de l’heure où il pourra laver sa nuit dans une vasque d’eau claire.
Texte paru dans "Dehors, recueil sans abri" aux éditions Janus, 107 auteurs pour cet ouvrage au profit d'Action froid : http://actionfroid.org/la-poesie-solidaire.html


  • 31.12.16

Décapage

Je le devine derrière la fenêtre et saisis sans voir la levée d’un regard. J’entends tourner la poignée dans un crissement métallique. Je sens mordre ses yeux sur ma nuque. Depuis la vieille fenêtre, dans son grincement aigu si spécifique, il a ouvert un visage troublé entre les deux battants gonflés par l’humidité ; un œil dedans (la nuit) l’autre dehors (le jour) à guetter mon départ, ma démarche, mon envie, et ses regrets aussi.

Je perçois ses pensées dans l’encadrement. Je découpe sa carcasse voilée par l’épais rideau, camouflée comme celle d’un voleur qui aurait manqué son coup. Le front sur la peinture écaillée du chambranle, je vois la mine triste de celui qui sait qu’il ne dit pas assez, de celui qui croit que les belles paroles lui sont interdites.

Planqué derrière sa nuit, il a l'esprit piqué par l’odeur du bois vermoulu. A travers les volets, les mots peignent une fêlure. Il regarde s’enfuir le jour et son amertume décape tous nos silences.

  • 29.12.16

Le murmure

La solitude n’a d’horizon que si elle n’est pas subie. S’éloigner des autres, loin des brumes qui ne nous appartiennent pas, s’avère la solution à tout entendement du monde. C’est le sentiment qu’ailleurs existe une terre meilleure.

La porte qui laissa Jean s’échapper fut ouverte une nuit par un murmure qui fila dans sa tête ; une mélodie et une voix douce qui épelèrent des mots de liberté comme si un violon dispersait ses notes dans un ciel sans nuages. C’est avec ce murmure qu’il partit, qu’il s’enfuit sans bagages, sans rien d’autre qu’une envie de terre vierge. De collines en vallées, de longues marches à travers bois et marais, sous des nuits nues aux étoiles éteintes, Jean chemina sans comprendre pourquoi il laissait derrière lui le monde qu’il aimait. Le murmure était trop prégnant, trop entêtant pour qu’il ne le suivît pas. Il fut son chemin, chaque note à son pavé. Tel un automate dirigé par une force inconnue, il descendit des torrents de boue, traversa des glaciers aux pentes interminables, gravit des sommets vertigineux, brava le froid et le chaud, l’humide et le sec, sans ligne d’arrivée et sans même croire qu’un jour il arriverait quelque part. Jean erra ainsi de longs mois, étonné au fil du temps de sa force à affronter l’adversité. Laissé pour mort auprès de ses proches, amis et famille s’effacèrent peu à peu de sa mémoire tandis qu’il passait d’une vie ordinaire, de sa vie d’avant dans laquelle il était multiple et complexe, à une existence isolée par-delà les brumes. Lui neuf et simple, lui seul avec le murmure comme unique décor mental. 

Andrei Tarkovsky, Nostalghia, 1983



  • 24.12.16

Près du sous-bois

Le soleil tombe dans le sous-bois. Il est l’heure. L’heure du silence après l’agitation, après quelques jeux rapides, après avoir planqué les osselets rares derrière l’escalier et frappé les murs en évitant les vitres. Par les fenêtres, le soleil lézarde par tranche et pique les lits d’un rayon vif. Il fait chaud, très chaud et le silence peu à peu gagne sur nos batailles de polochons.
Les corps secoués de derniers soubresauts font grincer les sommiers. Les murmures circulent d’îlot en îlot, sautent et butent sur des respirations tremblantes pour venir mourir sur les derniers rangs. Au fond du dortoir, l’autorité veille. Dans le box, la lampe de chevet est allumée dans l’obscurité fabriquée par des rideaux tendus et noués entre eux pour masquer le soleil. Il faut le silence et il peine à s’installer.
Une ombre chinoise, tête ébouriffée, sort de son repaire, une lampe de poche braquée sur les têtes des récalcitrants. L’angoisse monte et galvanise l’envie de ne pas dormir. Les shorts collent les cuisses, les pieds puent et les yeux restent grand ouverts sur le trop de jour du dehors. Alors rampent les petits mots entre les matelas, petits papiers griffonnés de dessins grivois, bites au cul et chattes poilues – une ronde de rires étouffés à chaque passage de témoin. On lit qu’un tel a fait pipi au lit, qu’un autre est une poule mouillée ou que le mono est amoureux de la directrice. On s’excite, on se cherche, on se touche dans la pénombre qui désinhibe. Perdus des yeux, on s’entiche et on griffonne des cœurs au crayon gris, des équations passionnées à plusieurs inconnues, à charge d’une liaison pour toujours en additionnant nos initiales qui égaleront pour toujours un amour éternel. Et on se promet qu’après la sieste, quand le soleil se sera débarrassé des rideaux, on gravera tout ça à l’Opinel sur le grand pin près du sous-bois.
  • 13.12.16

Les bas bruns

Elle raccommode des bas à la faible lueur du ciel qui se faufile par la fenêtre. Dehors, le jour s’époumone sous d’épais nuages, coiffant la rue d’une menace. Un jour comme un autre pour Louise qui ne veut pas allumer la lumière. L’électricité est trop coûteuse et c’est dans ce lacis du temps, dans la clarté que Dieu veut bien lui donner qu’elle se sent vivre. Toute à sa tâche de ravaudage et rien d’autre.
Les bas bruns crissent sous ses doigts de corne. La peau de ses mains est aussi rêche que du papier de verre. Des années qu’elle rattrape des accrocs avec son dé à coudre, qu’elle tire des bobines de fils couleur chair, qu’elle reprise tous les trous d’une vie de cénobite.
Mis à part le halo de lumière qui force la fenêtre et entoure Louise lui conférant l’allure d’une sainte, la pièce est plongée dans une obscurité angoissante. On entend le craquement de la vieille poutre surplombant l’âtre de la cheminée, le piétinement d’une souris en haut dans le grenier qui traverse la pièce d’une course affolée et le claquement de la pendule tous les quarts d’heure – le souffle de son balancier, la traîne du temps et le noir des ombres enfouies dans les murs battent son silence. 
Soudain le ciel s’obscurcit et la fenêtre s’éteint. Louise continue à l’aveugle des gestes maintes fois répétés, des gestes empiriques qui lui permettent d’enfiler l’aiguille, de tourner le fil, de le nouer sans qu’elle n’ait à scruter son ouvrage.
Le ciel tombe et il fait désormais nuit alors qu’il n’est que midi. Louise coud, Louise ferme les yeux, Louise enfile sans peine le fil dans le chas. La pendule marque son dernier quart d’heure. Le feu s’éteint et la souris mastique dans le coin de la pièce. Dehors, la neige descend lentement comme un corbillard. Louise reprisera jusqu’au bout de la bobine de fil.

  • 3.12.16

#LesGens - Semaine 33 -

Reprise ici, le lundi, des posts Facebook #LesGens de la semaine écoulée : traversée entre les gens, leur lieu, leur instant. Un regard forcément biaisé sur eux et ce qu'ils dégagent parce que c'est écrit et que ça passe par la tête avant d'arriver aux doigts. Ce n'est pas la réalité mais ça pourrait lui ressembler.
Semaine 33 : Une famille passe au temple, un femme court après ses mots, un homme fait sa ronde quotidienne, un autre est pris dans la torpeur du matin et le patron a arrêté de fumer.













  • 21.11.16

Pantone

A se tirer les vers du nez
Il ne sort que des plaintes
A plonger dans un déni expiré
Que des feuilles crayeuses
A vendre à la belle

Des oublis à cloisons
Des oublis à foisons

Le passé est une ordure
Où gisent des monstres
Planqués aux encoignures
Au corps des raclures
A la clameur des écumes

Un corps de mensonges
Un renâcle à tout songe

Au contour de mots gourds
S’allongent des fantômes
Aussi absents du monde  
Que souillant le Pantone
D’une vie décolorée

Au souvenir joufflu
Au souvenir têtu



  • 19.11.16

#LesGens - Semaine 32 -

Reprise ici, le lundi, des posts Facebook #LesGens de la semaine écoulée : traversée entre les gens, leur lieu, leur instant. Un regard forcément biaisé sur eux et ce qu'ils dégagent parce que c'est écrit et que ça passe par la tête avant d'arriver aux doigts. Ce n'est pas la réalité mais ça pourrait lui ressembler.
Semaine 32 : Un bébé emmailloté pour la nuit, un frisson à la station Comédie, une conversation entre amis et un couple au petit soir.









  • 14.11.16

Infini blanc

Un matelas de neige et le bruit friable de ses pas comme des cassures de polystyrène, il avance, en estimant prudemment chaque pesée de son corps, chaque preuve de son existence sur la matière molle et fragile. Il cherche les mots, de lointains mots qu’il invoquait jadis pour se sentir au monde, pour éprouver ses sens aussi bien que sa chair ; il cherche comment dire ce blanc qui l’entoure, comment rendre compte du vide que c’est l’infini blanc, à dégager l’impression de vacuité, le vertige de la disparition, mais aussi la perte de tout repère et la solitude qui en déraisonne. Par trop de blanc qui rend aveugle, qui masque son esprit d’une bâche définitive, il renonce à dire et s’abandonne à respirer la vaste étendue, les pieds automates et la tête piquée au ciel.

La neige et à défaut d’horizon, il chemine sans but. Quelques arbres peignés du même blanc tentent de l’arrêter mais s’enfoncent eux aussi – ils ne découpent plus aucune perspective. Ils sont dorénavant des impostures, plantés là pour tenter de borner ce qui n’est plus, ce qui n’a jamais été, probablement. Ses pas mécaniques sont ses seuls guides, au-delà les sensations hibernent : la vue devient trouble et oublieuse des dimensions, l’odorat est piégé sous les clous du froid, le goût du sang affleure à ses lèvres fendues et ses doigts s’engourdissent dans des gants garde-fous. Avec plus rien que le silence sur les épaules, il avance sans réfléchir. Désormais, même son ombre lui tourne le dos.


 © Craig Persel
http://www.craigpersel.com/



  • 8.11.16

On cause de Morning à la fenêtre #Morning

Ci-dessous des extraits de trois articles, notes de lecture, qui causent de « Morning à la fenêtre » paru en septembre dernier chez la toute jeune maison d'édition Tarmac, dirigée par Jean-Claude Goiri. Que les trois auteurs en soient ici une nouvelle fois remerciés.

(à noter la sortie en décembre du prochain ouvrage chez le même éditeur, un recueil de nouvelles de Thierry Radière, A un moment donné http://www.tarmaceditions.com/thierry-radiere-a-un-moment-donne)

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Dominique Boudou, sur son blog Jacques Louvain
« .../... Dans Morning à la fenêtre, Christophe Sanchez est l'un de ces aventuriers du regard. Un réverbère, un goéland, une brassée de toits et la mer juste après. Autant d'éléments fragiles, il n'est pas sept heures, pour saisir les lignes de fuite dans le paysage.
Du jeudi cinq novembre deux mille quinze au mercredi treize janvier deux mille seize, le poème dresse au jour le jour l'état des lieux depuis l'observatoire promontoire de la fenêtre. En couples de quatrains proches parfois d'un chant aux accents de nuit blanche nougaresque et que le rejet d'un mot voire deux fait rebondir comme des galets. Lesquels composeraient pourquoi pas un nouveau poème modulable selon l'humeur du vagabondage immobile. .../... »
Lire l'article complet : http://dominique-boudou.blogspot.fr/2016/09/christophe-sanchez-morning-la-fenetre.html





Patrice Maltaverne, sur son blog de chroniques de poésie
« .../... Voilà donc un ensemble de poèmes-météo, à prendre au sens strict du terme, mais aussi au sens plus large de celui-ci. Car la météo est intérieure avant tout : on le voit bien, car, par exemple, lorsque les attentats du 13 novembre 2015 à Paris déteignent sur ces considérations d'extérieur, de leur sang versé.
Et l'imagination, donc la poésie, prennent le pas sur la description. Tant mieux, car je n'aurais pas aimé avoir affaire à un énième recueil de haïkus ! .../... »
Lire l'article complet : http://poesiechroniquetamalle.blogspot.fr/2016/10/morning-la-fenetre-de-christophe-sanchez.html




Jacques Ibanès, dans la revue Texture
« .../...saisir le temps dans sa spontanéité. Un temps dont le décompte est rappelé sans cesse : « La pendule balaie des miettes / D’heures tombées sur la table / A petits coups de tic et de tac / Qui rejoignent la rue à son / Silence perlé ».
Être ainsi dans l’attention au monde est une des meilleures façons de se rendre compte de son prodigieux foisonnement. À condition d’avoir les sens en éveil et sans trop mobiliser l’intellect, afin de mieux se laisser emplir par l’instant. Et il s’en passe, des choses, vues « Morning à la fenêtre » de Christophe Sanchez ! .../...  »
Lire l'article complet : http://revue-texture.fr/les-coups-de-coeur-de-jacques-785.html#sanchez

  • 7.11.16