Savoir-vivre

Savoir-vivre.

Fixer longtemps le ciel clair
puis détourner les yeux

sans rien attendre d’autre
que la nuée de mouches

émues à la surface de l’iris
par la lumière trop vive.

Laisser vagabonder
sur le bout de son nez.

Recommencer.
  • 23.10.17

Sans tain

Le soleil frappe la mer
à rendre aveugles les jours
qui filent entre les vagues

Un miroir sans tain
derrière lequel la brume
déforme cet automne revenu

lécher les pieds du monde
où roule une parole molle,
une pudeur à dire sa vacuité.
  • 22.10.17

Oasis

Sous le ciel gris,
le silence a pris une autre couleur,

celle d’un désert
où l’oasis tient à l’attente

d’une seule parole de toi
avant qu’il ne pleuve.
  • 19.10.17

Mot codé

Un secret s’échange entre deux portes et deux enfants aux regards complices. Conciliabule à la sortie de l’école où chacun est prêt à taillader le poignet de l’autre pour sceller l’amitié, à la vie à la mort.

La mère sort sur le seuil. Retenu entre ses jambes, l’enfant criera un mot codé à son ami qui fuit, un mot dont eux seuls connaissent la signification. Rien qui ne parle directement du petit sachet suspect tombé dans la rue.
  • 19.10.17

Perméable

La pluie colle aux joues
du jour sans vraiment tomber.

Elle réveille quelque chose
d’infiniment perméable,

une invisible nécessité
d’éponger le ciel avec nos mémoires

pour laisser nos peaux
à la porosité d’aimer.

  • 18.10.17

Vous avez toujours vécu dans cette maison

Vous avez toujours vécu dans cette maison.

Les murs en gardent le souvenir. Des portraits de ton père et de ta mère enlacés sont exposés dans toutes les pièces, dans le salon, dans ta chambre, dans la cuisine… Plusieurs époques s’enchaînent sur ces photographies encadrées avec soin. On peut les voir jeunes en vacances avec, en arrière-plan, de larges plages de sable blanc ou au sommet d’une montagne enneigée ou encore devant un décor de savane africaine où ils semblent poser pour une carte postale. Ils sont partout, jusque dans les toilettes où sur la porte, côté intérieur, tu as collé un poster d’eux quasiment grandeur nature. Ton père et ta mère sur pieds face à toi accroupi qui les regardes comme des dieux.
On les trouve aussi sur des reproductions grand-format, un peu plus âgés puis vraiment vieux, assis et toujours serrés l’un contre l’autre, dans le canapé du salon sur lequel encore aujourd’hui, tu t’assieds en réajustant les vieux coussins et en songeant à eux, à leur absence, au vide qu’ils ont laissé dans cette maison.

Absence qu’il faut oublier car pour toi ils sont toujours présents entre ces murs. C’est ce que tu as dit le jour où tu as entrepris de sortir tous les albums de la bibliothèque et de retirer chaque cliché de leur protection plastique qui les isolait du temps. Tu les as fait agrandir, retoucher, encadrer par un professionnel en ne lésinant pas sur la dépense. Des cadres en bois précieux, des agrandissements de qualité à partir des négatifs que ton père prenait soin de ranger à la fin de chaque album. 
Aujourd’hui, la maison ressemble à un mausolée. D’ailleurs, il n’est pas rare que tu allumes quelques bougies que tu disposes sur les vieux meubles juste sous les photos. Leurs visages s’éclairent alors comme s’ils sortaient de tombe pour hanter tes soirées. Toi, tu préfères dire que le mouvement des flammes les réanime et les fait revenir s’asseoir à tes côtés, sur le canapé.

Vous avez toujours vécu dans cette maison.

Sans eux, elle n’a plus aucune utilité, plus aucun sens. Sans eux sur les murs, tu ne pourrais plus y vivre. Tu répètes cela à toute personne qui entre dans la maison, effaré par l’omniprésence de tes parents. Des photos par centaines qui masquent jusqu’à la couleur des murs, photos glaçantes, photos sur lesquelles le regard de tes parents semble suivre chaque mouvement dans la pièce comme s’ils étaient eux-mêmes surpris de se trouver là, dupliqués jusqu’à l’infini. Cette situation avoisine la démence. Cette mise en scène du souvenir portée à son paroxysme inquiète ton entourage qui ne comprend pas ton comportement.

Tu les laisses dire. Ils ne peuvent pas comprendre ton attachement à eux. Ils ont leurs parents, eux encore. Ils ne savent pas combien ça fait mal d’être orphelin.
Pourtant, on n’a jamais retrouvé une seule photo de toi dans les albums désormais tous vides et crevés dans le bas de la bibliothèque. Aucune photo de toi, le fils bien-aimé qui se dit gardien de la mémoire de ses parents. Pourquoi ? Jamais tu ne t’es posé cette question qui représente ici la seule absence notable : toi.

Tu as toujours vécu dans cette maison.

  • 17.10.17

Jazzy

La mouche tourne dans le salon
sous la voix velours d’Ella.

Dehors le jour glisse
sur le trottoir

en regardant une ombre
grignoter le mur.

Armstrong prend la mouche
et le refrain à Ella.

Le soir avale l’ombre
au dernier coup de cymbale.
  • 17.10.17

Sans faire appel

Ce matin j’ai vu un espoir traverser la rue,
sans regarder ni à droite ni à gauche.

Il avait les yeux clairs,
le corps en avant et le pas rapide.

Dans l’allure, l’envie d’en découdre,
d’enfin passer d’un point A à un point B.

D’en finir avec l’alphabet du doute.
D’attacher chaque lettre à sa volonté.

D’un trottoir à l’autre, il a épelé son nom
sans se tromper,

sans faire appel aux souvenirs.
  • 16.10.17

L'oisillon

L’étau se resserre sur cet oiseau perché sur le lampadaire. On pourrait presque entendre, camouflé sous ses ailes, le battement sec de son cœur. La peur le paralyse et s’insinue jusque dans son pépiement qui produit des ratés suivis de silences inquiétants.

Je ne donne pas cher de son bec d’oisillon lorsqu’à l’heure précise où le néon dans son grésillement sifflera la fin du jour, le majestueux goéland apparaîtra dans le ciel sanguin planant jusqu’à lui pour le déloger manu militari de son trône.
  • 16.10.17

C'est l'heure

C’est l’heure du passage du vent
par le chemin qui revient de la plage
où les gens du dimanche baissent
les manches et les visages.

C’est l’heure ordonnée par la lune
de ranger la lumière dans les sacs
jusqu’à dimanche prochain
si l’été indien veut bien.

  • 15.10.17

Un air disco

Un petit avion à hélice trotte dans le ciel dans un bourdonnement de frelon alors que le bébé du voisin babille sur un air disco que son père fredonne au balcon.

L’après-midi est aussi léger qu’un poisson rouge sur la tapisserie d’une chambre d’enfant, si aérien que même les nuages bas se mettent à sourire.
  • 14.10.17

Parution de la revue La Piscine n°2

L'aventure continue avec Louise Imagine, Philippe Castelneau et Alain Mouton.
Très heureux de vous présenter ce nouveau numéro sur le thème "incidences, coïncidences".

Une revue littéraire et graphique au format 21 x 27 cm que nous avons voulu de qualité avec couvertures sur offset 250g/m², 72 pages intérieures offset 120g/m², dos carré cousu et présentée sur deux faces à lire tête-bêche. Deux parties donc, l'une présentant textes et photographies sur des pages en couleur, l'autre sur des pages en noir et blanc.

Voici la présentation du numéro :
Connexion et pouvoir de la pensée, impression de « déjà vu », loi de Murphy, synchronicité ; personnes, lieux, circonstances qui font douter, rêver, s’émerveiller et bouleversent ainsi nos parcours de vie.
Les coïncidences sont-elles uniquement le fruit du hasard ? Quelle est la part insidieuse de nos croyances dans le déroulé de l’existence ? Quelles en sont les incidences ? Qui agit sur qui, sur quoi et pourquoi ? Du cercle vertueux à la spirale infernale, que signifient ces phénomènes ? Autant de questions à se poser. Autant de questions qui ont soulevé l’écriture (nouvelles, poèmes, récits). Autant de questions illustrées par des œuvres décalées.
« L’insolite est inséparable de l’amour, il préside à sa révélation » écrivait André Breton ; « la photographie, une suite de coïncidences merveilleuses » disait de son côté Henri Cartier-Bresson.


Et pour la commander, c'est par ici.
Plus d'infos sur revuelapiscine.com
  • 13.10.17

Ciel de traîne

Ne voir qu’un ciel de traîne
dans le reflet de la fenêtre,
des arabesques éthérées
plier des queues de peines,
des soldats de plomb remorquer
des mystères par centaines
affairés dans les nuages
à étendre leur sublime teint
aux cordes à linge du temps.
  • 12.10.17

Entre les pas

Venu de la pénombre de la cour, tu entends un bruit. Comme s’il y avait quelqu’un. Tu entends ce bruit, un bruit de porte et ensuite des pas sur les graviers qui soudain s’arrêtent et semblent gratter le sol. Des pas et puis la pointe d’une chaussure qui chercherait, sous les petits cailloux, dans le sable meuble, à faire un trou dans la cour ou bien écraserait nerveusement un mégot de cigarette.
Les pas reprennent. Tu les entends s’éloigner puis revenir, tourner autour de toi, si près qu’on les dirait dans ton salon, là, près de toi qui es en train de lire dans ton fauteuil ; mais ils sont dans la cour, enfin, ils sont dehors, c’est sûr qu’ils sont dehors, mais sans que tu ne puisses vraiment préciser si ce bruit lancinant de gravillons écrasés résonne vraiment chez toi, dans ta cour ou si c’est ailleurs plus loin, dans la rue étroite où les immeubles hauts font souvent écho à des bruits extérieurs qui peuvent très bien être des bruits de pas sur les graviers d’un autre ou des bruits quelconques, somme toute ordinaires, des bruits de la ville où les cours en graviers sont légion et qui viennent à toi comme s’ils étaient chez toi.
Les pas disparaissent et laissent place à un silence inhabituel, un silence trop pur. Tu sais que ça va reprendre. Alors tu lèves le nez de ton livre, sors dans la cour, marches sur les graviers où tu retrouves le bruit mais là c’est ton bruit, le bruit de tes pas sur les graviers. Rien à voir avec le bruit des pas de tout à l’heure. Non, ton pas est plus léger puis c’est ton pas, ce n’est pas un bruit extérieur, pas le pas de quelqu’un d’autre. Tu connais quand même le bruit de ton pas et celui de la porte que tu ouvres. Ici aussi, ce n’est pas le même. La porte émet un son plus long avec ce claquement spécifique de la poignée et ce raclement au sol agaçant depuis qu’elle a gonflé avec les dernières pluies. Ce n’est pas le bruit sec et bref de la porte que tu as entendu il y a cinq minutes.
Tu sors dans la rue. Les immeubles sont là, rassurants, hauts et majestueux, ne renvoyant aucun bruit notable si ce n’est le grésillement d’un lampadaire. C’est la nuit pleine, calme et silencieuse. La porte claque derrière toi prise par un courant d’air aussi anormal que soudain. Tu es enfermé dehors, seul avec une angoisse trouble, sans comprendre vraiment où tu te situes entre les pas. Des pas qui, sur les graviers, reprennent leur tour dans la cour. Les mêmes pas qui ne sont pas les tiens, parce que plus lourds, plus massifs, des pas d’homme plus grand, plus fort. La même pointe qui gratte, qui insiste pour comprimer quelque chose sur le sol. Puis le même silence tordu, le même que tu as vécu dans le fauteuil, celui qui t’a décidé à te lever pour aller voir, avant que les pas à nouveau foulent la cour.
Le lampadaire a cessé de grésiller, il s’éteint lentement. Tu tires une dernière bouffée de ta cigarette et l’écrases dans le caniveau avec le bout de ta chaussure.
  • 11.10.17

Le plus fort

Au plus près, Il y a un frisson qui parcourt l’échine. Un chien seul cavale sur la plage, la mer lui tire la langue dans un grand bâillement, lèche ses pattes tandis qu’il lutte contre le vent.

Au plus loin, il y a un rêve qui se noie. Une ligne sur la vague se brise et tranche la lumière comme une conviction qui fait froid dans le dos.

Mais on ne sait rien de l’instant, qui du chien ou du rêve aboie le plus fort. C’est juste une image qui tord une mélancolie.
  • 11.10.17

Présence

Il n’y aurait

qu’une présence, une seule 
ce serait la tienne

entre le ballast et le grain,
à l’équilibre ou en immersion,

que ton lest après le vin du midi 
et l’ivresse des vagues.
  • 10.10.17

Chanson lente

Un silence entre deux hautes vagues m’évoque une chanson lente que fredonnait ma grand-mère.

Trois ou quatre notes pour un air bref comme une apnée qu’elle répétait à chaque contrariété.

C’était juste avant qu’éclatent les refrains assourdissants de l'enfance dans le fracas du rouleau sur la grève.
  • 5.10.17

Cache-nez

Une vieille dame dans la rue
vers le bleu, tend un regard perdu.

Si elle était assez grande pour tirer
les cheveux de ce ciel zébré, sûr

qu’elle en ferait des pelotes pour tricoter
un cache-nez en forme de nuage,

doux et chaud pour le premier matin
d’hiver où la brume cirera son visage.

  • 4.10.17

Double face

Octobre trempe les mains
dans la grande bassine du ciel.
Il récure le haut des nuages
à grands coups d’éponge
double face,
une pour gratter la peine
l’autre pour accueillir la grâce
de l’ange aux os de verre*
Le paradis sera nickel pour ton hiver

__________________________________________
* Philippe Rahmy, 1965-2017 https://fr.wikipedia.org/wiki/Philippe_Rahmy
  • 2.10.17

La photo

Tu prends l’escalier qui descend à la cave. Devant la porte, l’interrupteur te résiste. L’installation électrique est ancienne et le commutateur ne fonctionne plus très bien. Tu dois t’y reprendre à plusieurs fois. Tu actionnes nerveusement le loquet chromé mais rien ne se passe. Sous la petite cloche de l’interrupteur également chromée, un petit grésillement résonne sans qu’aucune lumière ne jaillisse. Tu te dis qu’il faudrait changer tout ça, que ce vieux bouton dont les branchements sont enfouis dans la porcelaine depuis des dizaines d’années finira par lâcher ou pire, un jour t’électrocuter. Tu te dis ça à chaque fois que tu descends à la cave puis tu oublies.

L’ampoule nue suspendue à un fil décati trône au centre de la petite pièce comme un gros oeil de bœuf sorti de son orbite. Elle finit par s’éclairer en affolant quelques insectes alentour. La cave est basse de plafond. Tu y pénètres courbé, défiant les toiles d’araignées qui chatouillent ton visage. Tu es venu chercher une boîte de chaussures dans laquelle tu as rassemblé de vieilles photos. Ta fille est passée te voir et dans la discussion, vous avez évoqué quelques souvenirs, des anecdotes sans importance dont une sur laquelle vous n’êtes pas d’accord. Trois fois rien mais, comme elle te tient tête, tu veux lui prouver que ce jour-là, le jour de tes soixante ans où vraiment tu avais trop bu et amusé toute la galerie, il y avait bien tante Émilie aujourd’hui décédée, que même tu as une photo dans la cave qui te donnera raison.

Entre les bouteilles de vin poussiéreuses, les outils du jardin et autres objets hétéroclites dont tu peines à reconnaître l’utilité, il devrait y avoir cette foutue boîte. Tu cherches, déplaces d’abord avec précaution toutes ces vieilleries, puis de plus en plus agacé, tu commences à bousculer avec rage tout ce qui se trouve sur les deux étagères. Emporté dans tes gesticulations, tu lèves la tête brusquement, cognes le plafond puis la grosse ampoule qui lâche un dernier soupir nasillard et s’éteint.

Tu grognes dans ta barbe, implores tous les dieux et lances bien fort un florilège de jurons qui remontent l’escalier pour résonner dans toute la maison, sans pour autant inquiéter ta fille qui, habituée à tes emportements, esquisse même un sourire bienveillant. Tant bien que mal, tu retrouves la sortie de la cave et retournes auprès d’elle. Même si elle se doute bien que tu ne l’as pas trouvée, elle te demande ce qu’il en est de la fameuse photo. Tu tournes la tête vers la fenêtre qui donne sur le jardin, l’air toujours renfrogné. Quelle photo ?

Tu fais ça à chaque fois que tu descends à la cave puis tu oublies.
  • 1.10.17

A l'an qui vient

La mer tourne le matelas côté hiver puis change les draps. Si elle pouvait, elle changerait d’eau aussi pour se vider de la belle saison qui l’a souillée.

Mais les poissons mourraient, se dit-elle, alors tant pis elle ne fait qu’habiller l’écume d'une basse brume comme les pêcheurs se laissent pousser la barbe et enfilent leurs pantoufles.
  • 30.9.17

Au bout de tes pieds

Tu es assis près du poêle à réchauffer ta carcasse, les pieds nus tendus vers le foyer.  Derrière la vitre, les flammes font leur place entre les traces de suie collées à la paroi. Tu joues avec tes orteils en écartant chaque phalange jusqu’à les faire craquer. Le bruit de tes petits os se confond avec le claquement du bois sec. Tu te sens aussi faible qu’une branche de frêne. En toi tout est friable.

Une lumière douce sort du hublot et vient un temps t’apaiser. Elle fixe tes jambes dans un faisceau aussi concentré que le halo d’une lampe. Des ombres s’insinuent entre les plis de ton pantalon retroussé aux chevilles. Guidées par la langue des flammes, elles glissent sur le plancher en dessinant des silhouettes biscornues sur lesquelles ton regard se perd.

Tu es assis près du poêle et tes pensées se font vieilles. Elles tournent sans cesse dans ta tête dans d’infinies remembrances. Tu te sens fatigué. Trop pour vraiment te rendre compte de l’aigreur qui remplit ton cœur. Mais tu sens bien que quelque chose se termine, qu’au bout de tes pieds, ce ne sont plus vraiment tes orteils qui craquent. Que la fin approche à force de ressasser les mêmes marottes, à force de mentir aux pieds qui te portent comme l’ombre ment au sol et les flammes au feu.

  • 29.9.17

Enigme

Qu’attendent les flamants,
patte levée sur l’étang,

suspendus comme si soudain
ils s’étonnaient d’exister ?

Cette énigme en agace
plus d’un figés à la lisière

dans l’espoir d’un envol.
  • 28.9.17

L'étourderie

L’étourderie du merle
qui jase en haut du palmier

de n’y rien trouver à becqueter
fait à la rue lever les yeux au ciel.

Instant bienvenu face à l’homme
qui râle, tête enfouie dans la poubelle.

  • 27.9.17

Plus rien

Ce soir, plus rien ne pousse entre nous
que des lamentations de poussière
à recouvrir nos âmes étranglées.

Lorsque survient sans grâce
l'instant du sourire contrit,
il est l'heure d'en découdre

entre le vil et le vit.
  • 27.9.17

Extrait de Sept variations sur le même thème, à paraître aux éditions La Centaurée

Extrait de "Sept variations sur le même thème" paru en octobre 2017 aux éditions La Centaurée :
« Le soleil sur ta joue donne un contrejour au rêve. Je ne sais pas ce que je vois, si le rêve même n’est pas altéré par la main qui caresse. Est-ce ta peau que je caresse ? Dans le trouble des heures sans prise, dans un lent travelling, je crois sentir sous mes doigts un corps frémir. Un corps qui défie l’harmonie. Un corps que le rêve a oublié. Au fond du puits de lumière, je me lève. Cerné, je suis l’envers du rêve, l’ombre qui passe sur ta joue. »

👉  Pour plus d'infos et commander l'ouvrage, s'adresser à Valérie Ghévart sur Facebook par message privé https://www.facebook.com/valerie.ghevart.7 ou à valghevart@gmail.com.


  • 23.9.17

A la fontaine

Il y a comme un chagrin sur la plage
autour de la fontaine asséchée

d’où s’échappe une dernière goutte
qui tombe sur une feuille piquée

à un platane de la ville au loin
et dont on sait la tête à déplumer.

Une larme très vite lapée
par la langue de ce cabot excité

qui lui se fiche bien de la fin de l’été.
  • 22.9.17

Chair de poule

Ce soir, le trottoir
est la peau où patiente
un homme au regard froid.

Devant lui, septembre dresse
ses poils entre les pavés
et un reste de soleil pelé.

Il frissonne, tire ses manches
sur sa chair nue piquée
et c’est toute la rue qui éternue.

  • 20.9.17

La cage

Tu as roulé sous la table. En position fœtale, tu t’endors ou fais mine de t’endormir. Rien ne peut t’empêcher de faire cette démonstration. L’isolement, c’est ta sauvegarde, ton laisser-passer pour l’autre monde. 

A chaque fin de repas, tu cherches la querelle qui va t’animer, toi l’animal qui n’existes plus que prostré dans sa cage. Tout est prétexte à te mettre en position de victime. Ton père, ta mère, ta sœur, un geste de leur part, une parole anodine, un regard qui fuit, et tu éclates en sanglots, distribues des insanités dans un accès de colère effrayant. Ton âme déborde de ton corps, toise les autres, passe de l’autre côté. Tu sembles possédé par le démon. Les mots, les jurons, les râles et très vite des cris primaux jaillissent sans que tu donnes l’impression de te servir de ta bouche pour les articuler, mais plutôt de tous tes membres qui s’agitent à une vitesse folle. Une crise démesurée sans émotion apparente pour mieux te cloîtrer dans un silence glaçant ; d’abord sur ta chaise les bras croisés, le regard vacant, puis sous la table où tu descends pour te mettre à couvert, pour retrouver la cage.

La stupeur des tiens te gargarise, t’emporte loin dans ton mutisme. Tu jubiles intérieurement de savoir qu’en haut, au-dessus de toi, autour de la table, la panique s’est emparée des visages pour les figer comme des stèles.
Tu n’es pas l’enfant qui boude. A cet instant, tu n’es plus l’enfant de personne. Tu t’enfermes pour faire grandir une jouissance connue de toi seul et qui passe à travers ton corps dans un geyser de bien-être. 
Tu as trouvé le moyen de te retrancher du monde. Accroupi, tu joues avec ta serviette, fouettes le sol dans un dernier soubresaut. Tu l’enroules autour de ton cou, la serres jusqu'à presque ne plus pouvoir respirer. Tu tires la langue, tu convulses sans bruit, recroquevillé en chien de fusil pour une mort controuvée.

Tu as roulé sous la table. Plus personne ne te fera sortir, à part la nuit que tu attends comme une amante.

  • 18.9.17

L'éveil

Le bébé s’éveille heureux,

à sa bouche la sucette
du monde accrochée
à un fil de chiffon vieux

qui ballote d’un courant
d’air malicieux de ses lèvres
fines à la joie du areu.

L’enfant revient de l’été

où son corps a surgi de la nuit
dans la moiteur d'un rêve
battu de voix désaccordées. 

Aujourd’hui, l’enfant est prêt 
par le vent  à tirer sa tétée
à tous les seins du passé.
  • 17.9.17

Parution de Sept variations sur le même thème aux éditions La Centaurée

Parution de "Sept variations sur le même thème" aux éditions La Centaurée.
Vous pouvez vous le procurer auprès de l'éditrice Valérie Ghévart en téléchargeant le bon de commande ici > http://bit.ly/7variations


SEPT VARIATIONS SUR LE MÊME THÈME

Ouvrage de 80 pages, illustré de 10 encres de Valérie Ghévart au format 12 cm x 25 cm.
Imprimé à 100 exemplaires. Prix unitaire 14 euros TTC


Un thème, sept variations. Ce recueil de courtes proses est composé de dix séries tirant sept fois sur chaque thème comme pour l’épuiser mais sans y parvenir. Le thème n’est jamais nommé, ainsi chaque variation est libre de s’en éloigner ou de semer le doute pour mieux y retourner. Variations sur deux êtres enroulés dans les encres de Valérie Ghévart, un Je, un Tu, qui se suivent du regard et des mots. 




  • 15.9.17

Mon oeil

Il est vrai que

ce nuage clair attire mon oeil
en lui donnant assez d’intensité
pour recoiffer les zébrures du ciel,

mais rien

n’autorise cette fille
aux cheveux longs et désordonnés
à suivre son sillage

pour me piquer mon paysage

  • 11.9.17

Nos peaux

Nos peaux de la semaine
sèchent sur le balcon.

Une à une décollées
de l'os, blanchies et assouplies,

elles dansent nues au vent
débarrassées de l'ennui

du temps, tambour battant
de nos espoirs déchus.
  • 10.9.17

L'odeur

La cheminée couve des cendres encore chaudes de la veille. Dans la pièce, l’odeur de fumée est vive. Elle se mélange à la poussière qui danse autour des gros rideaux en velours. C’est une odeur lourde, de bois calciné, de petites branches de frêne que tu as fait brûler en premier pour attiser le rondin de chêne un peu vert. Une odeur de forêt après un incendie qui aurait tout décimé, ne laissant plus flotter que des relents de lichens et de champignons moisis. Elle est non seulement incrustée dans les murs devenus jaunes, dans les tapisseries dont les motifs de fleurs ont fané, dans les meubles qui l’accueillent dans leurs interstices vermoulus et dans le sol en tomettes rouges patiné de suie, mais aussi dans ton corps flasque et fatigué, étendu sur ton lit de fortune.
Aujourd’hui, alors que le jour peine à percer les rideaux, il règne une atmosphère de trop-plein comme si cette pièce – ce salon qui est aussi ta salle à manger, ta cuisine et ta chambre – n’en pouvait plus d’être ce réduit de cendres, ce vieux cendrier froid.
Tu te lèves et ouvres la fenêtre. L’air frais du matin s’engouffre dans la pièce. Tu respires à grands poumons. La brume est basse. La campagne encore endormie te fait sentir son haleine fraîche. L’hiver lâche un grand rot dans la forêt qui te fait frémir et refermer la fenêtre.
Le courant d’air a ranimé la cheminée. De fines flammes lèchent l’âtre et embrasent le reste du rondin de chêne. L’odeur est maître de l’espace. Cette odeur, ton odeur que tu ne sens plus.

  • 9.9.17

Révélation

Sous le porche,
entre plage et terre,
deux jeunes filles échangent
quelques mots susurrés,
têtes perdues sur leurs pieds nus.

L’une s’exaspère du sable vide
alors que l’autre révèle
au vent d’automne
la beauté des confidences.
  • 9.9.17

Curation

L’arbre a baissé ses branches,
un regret de saison.

A qui veut l’entendre,
il soigne sa désolation
de n’être qu’un arbre
sans foi ni raison

planté dans le cul de la rue,
entre une poubelle et l’église

où le cureton fait son sermon.
  • 7.9.17

Refrain

Le rideau danse
sur un refrain de Chet Baker.

Un courant d'air trainaille
sans se soucier de la mélancolie
qui se love entre le balcon
et ce dimanche soir

où le ciel blanc
rêve de jouer de la trompette.
  • 3.9.17

Inéquations

Tu repasses dans ta tête tous les théorèmes du monde. Tout ce qui régit l’existence et que tu ne comprends pas.
Ce soir, une fois de plus, il y a un ciel d’orage qui étouffe toute réflexion et ranime des équations électriques pour lesquelles tu ne trouveras jamais de solution.
Alors, tu sors dans le soir plein de lourdes constantes. D’abord, le vieux chien du voisin qui te grogne dès qu’il te voit. Dix ans que tu le croises ce clebs à poils ras. Il te connaît mais continue à vouloir sauter le grillage pour te mordre. Ensuite, il y a le trottoir et son pavé manquant que tu évites en descendant sur la route. Ce trou sur ton passage que personne ne veut remplir. 
Tu descends la rue vers le parc où tu as tes habitudes. Tu franchis le portail pour y accéder, haut et lourd avec son immuable grincement de ferrailles lorsque tu le pousses d’un même effort, d'une même lassitude, sans comprendre pourquoi on ne le laisse pas grand ouvert en permanence. Puis, tu rejoins la mare au centre du jardin à la française et ton banc où tu t’assoies pour ruminer quelque algèbre de la vie. Tu regardes les buissons autour taillés en forme de points d’interrogations et dans l’eau traversée de carpes, le reflet noir de ton visage et de toutes tes questions.

  • 2.9.17

Adieu

Un bras de mer clignote
lentement sous l’œil
rieur d’une mouette

tandis qu’un vieux touriste
tout ridé verse dans une poubelle
les restes d’un séjour de fatigue

à roupiller sous les palmiers
de son loft avec jardin
dont l’herbe rase a la couleur

d’un adieu
  • 28.8.17

Au bout de la cibiche

Tu es là depuis des heures à regarder le ciel, sans qu’aucune pensée n’effleure ton esprit. Le rougeoiement de ta cigarette est le seul foyer de lumière dans l’obscurité profonde qui s’abat sur la terrasse et dans ta tête. Tu ne sais plus ce qui se passe, ni pourquoi tu es assis depuis si longtemps sur cette marche en béton inconfortable. Tu tires sur ta cibiche, lentement. Le noir du ciel te réconforte. Tu peux y laisser vagabonder ton regard sans qu’il n’accroche rien de sensible, rien qui pourrait te faire revenir à toi, provoquer un raisonnement que tu sais dérisoire.

Mais peut-on vraiment ne penser à rien ?

Le noir de la nuit est la plus vaste des prairies. Un lieu qui t’enlace et dont tu te sens soudain le centre, comme si plus rien n’existait que ton petit nombril perdu dans la complexité du monde. Finalement, tu penses plus que ce que tu crois. A ne vouloir plus rien examiner, le cerveau sécrète des échappatoires, se met à inventer plutôt qu’à rationaliser, saute d’une idée à une autre dans un désordre tel qu’il devient sa propre drogue.

L’air est doux, caressant une fin d’été qui, pour toi, aura duré plus d’une année. Tu voudrais que cette nuit l’efface, que cette seule pensée écrase le passé et te laisse rêver.

Tu écrases ta cigarette et en allumes une autre.

  • 26.8.17

Fondu

L’instant passe au-delà des côtes.
Un silence que le vent recouvre.
Une poussière de secondes dans nos yeux

pour pleurer les paroles tues,
les sentiments fondus,
qui flotteront à jamais

entre toi et moi
la mer
et cet horizon inconnu.
  • 25.8.17

Sur ta voix

La grand-voile qui barre l'horizon,
le voile sur le soleil et sur ta voix
chevrotante savent bien que l'été
saute à la mer pour s'y noyer.

On n'est pas obligés de le suivre.
On peut aussi se gratter la gorge,
laisser le vent dans tes cheveux
décider de notre ligne de fuite.

  • 19.8.17

Pluie de mouches

Il pleut. Les gouttes viennent s’écraser sur la vitre comme des grosses mouches. Tu les regardes éclater et tu imagines leurs abdomens glissant lentement sur le verre. Tu prends le fracas de la pluie pour une nuée sauvage, un suicide collectif. A cette pensée, tu esquisses un sourire et viens poser tes lèvres sur l’intérieur de la vitre. Tu embrasses à travers le verre chaque goutte qui glisse, chaque mouche qui meurt.

Il pleut. De plus en plus fort. Tu n’arrives plus à saisir de ta bouche chaque impact. Tes lèvres font l’effet d’une ventouse sur la vitre. Tu veux attraper toutes les mouches, qu’aucune n’en réchappe, les embrasser puis les avaler une à une pour mettre fin à leur souffrance. Tu t’énerves. Désormais, dans la précipitation, c’est avec ta tête que tu cognes la vitre : ça provoque un bruit lourd qui fait vibrer la fenêtre comme lorsque sonne le glas au beffroi du village et que les murs de la maison s’en font l’écho. 

Il pleut. Et tu n’en peux plus de chasser les mouches toujours plus nombreuses, toujours plus ruisselantes avec leurs abdomens putrides. Tu lèches la vitre. Ton front devenu rouge glisse de haut en bas et de bas en haut, frénétiquement. Tu deviens fou, ne veux plus voir, ne plus savoir cette hécatombe.

Il pleut. Tu t’allonges sur le rebord de la fenêtre, les yeux errant sur le plafond. Tu fermes les yeux. Ta respiration diminue. Tu t’apaises, laisses entrer en toi la musique de la pluie qui fouette la vitre. Une mouche, une seule, une vraie, se pose sur ton front. Tu t’endors. A moins que tu ne t’éveilles.

*

Lecture impromptue de Claude Enuset :

  • 13.8.17

Barnum

j'ai lu des coupes
dans le ciel ouvert

des tables et des couverts

un barnum terrible
autour du banquet

musique
ripailles
et vin à gogo

des cris stridents
à l'arrivée des invités

un ange zélé
qui maquillait les nuages

des élus perdus
dans une grande fosse

puis le livre refermé
plus rien

que le vide d'un ciel
troué
  • 12.8.17

L'heure bleue

Ne prêter aucune oreille au cri du monde. 

Quand le ciel d'été se froisse, se serrer dans ses plis comme l'enfant serre son drap pendant l'orage.

Égrener l'heure bleue pour qu'elle passe et trépasse.
  • 9.8.17

Génocide

Près de l'étang, une fourmi proteste contre le génocide de ses congénères perpétré chaque année au mois d'août. 

Sur un petit promontoire fait de mousse encore humide, elle accuse haut et fort l'orage de la nuit dernière d'avoir voulu sciemment effacer les traces de tongs sur le chemin qui borde l'étang ; empreintes qui, selon elle, en plus des photos d'un charnier découvert sous une motte de terre fraîche, constituent les preuves irréfutables de cette extermination massive.

Au nom de toutes les fourmis assassinées, elle comptait verser, dès ce mois de septembre, ces pièces au dossier qu'elle constitue auprès du tribunal pénal international de La Haye, et ce afin, d'une part, de dénoncer cet horrible drame qui ne peut plus demeurer impuni et, d'autre part, de lever, une bonne fois pour toutes, l'omerta fomentée par les lobbies politico-météorologiques actuels menaçant largement la survie de son espèce.

Affaire à suivre.
  • 7.8.17

Que dire

Que dire de cette bouée échouée sur le sable, dégonflée, éventrée, égorgée, le col vert du canard en plastique traînant informe dans l'eau.
Que dire de ce garçon fatigué, aux larmes chaudes qui roulent comme l'écume, qui se blottit inconsolable dans les bras de sa mère.
Que dire de cette mère excédée par les braillements de sa progéniture et gonflée par la chaleur qui acquiesce, avec autant de bonté que de lassitude, lorsque son fils bien aimé lui demande s'il peut avoir une autre bouée — une autre bouée à éventrer avec le petit Opinel piqué dans la poche du short du grand-père pendant que celui-ci faisait son brin de sieste, innocent sous son parasol.
Que dire.
  • 5.8.17

Par la souillarde

Devant la maison, une montagne blanche dressée jusqu’à la moitié de la fenêtre. Il a neigé toute la nuit et au petit matin, impossible de sortir. La porte est bloquée. Il va falloir pelleter.

Tu sors par l’arrière de la maison. Par la souillarde, l’accès est dégagé.

Tu enfiles tes bottes fourrées, une paire de gants et ta vieille canadienne en cuir et te voilà, petit homme des neiges, à déblayer à grands coups de pelles. D’abord, redécouvrir le chemin qui traverse le jardin en créant une tranchée entre les congères, quasiment à hauteur d’un garçon ; ensuite, pour permettre d’accéder à la porte d’entrée, déneiger la terrasse où tout le mobilier a été recouvert. On ne sait plus où se trouvent la table et ses chaises, ton rocking-chair et même la niche du chien. Tout ploie sous plus d’un mètre de mélasse blanche et épaisse.

Il faudra bien la matinée pour arriver à tout dégager, s’il ne se remet pas à neiger. Le ciel est encore blanc comme du lait, le vent a molli mais il va se réveiller. Il va encore neiger, c’est sûr. La température est négative mais dans quelques minutes, elle atteindra le zéro pour encore recouvrir un peu plus la terrasse. Tu voudrais connaître la température exacte mais ne retrouves pas le thermomètre posé habituellement sur le rebord de la fenêtre. Tes mains malgré les gants commencent à geler. Tu as du mal à lancer la pelle dans la neige compacte. Tu la plantes souvent dans de la glace qui se forme plus vite que tu ne travailles.

Au bout de deux heures, le jour timide se lève et tu abandonnes. Tu retournes au chaud  par la souillarde que tu fermes à double tour.

Il est huit heures. La maisonnée s’éveille dans un relent givré qui pique le nez. Le chien, truffe chaude, vient renifler tes bottes et surpris par le froid, retourne s’allonger sur la carpette près de la cheminée.
Puis enfin elle descend lentement de votre chambre par le grand escalier en colimaçon. Le visage balayé d’un sommeil agité, elle réclame son café que tu lui sers sans un mot. Tu la regardes tendrement sans qu’elle ne lève les yeux de son bol. Tu serres la clé de la souillarde dans ton poing. Finalement, tu es heureux. Elle n’ira pas travailler aujourd’hui.
  • 5.8.17