Cassandre la web-dreameuse (4)

442591[  Cassandre la web-dreameuse (3) ] Un clic et la voilà ailleurs, dans un espace bien agencé, accueillant, elle sent presque de la chaleur dans ces pages. L’auteur de ce blog soigne son écriture. Les mises à jour sont fréquentes, les compositions abouties et les histoires racontées touchantes. Son cœur de midinette commence à s’affoler. Elle décèle une sensibilité hors du commun dans les textes de ce jeune homme. Jeune ? Elle ne connaît pas l’âge du blogueur, ni même son visage ou son parcours. Etrangement, le profil reste muet. Un pseudo et une photo représentant une ombre en haut d’un escalier renforce le mystère. Les billets sont nombreux et très commentés. Une kyrielle de blogueurs l’accompagne tous les soirs et de nombreuses conversations fournies jaillissent des commentaires. Alvin parle de la vie avec philosophie tout en restant secret sur ses propres expériences. Personne n’a l’air vraiment de savoir qui il est, à part peut-être quelques-uns qui, au fil du temps, ont fabriqué leur propre image.

Cassandre consulte toutes les pages du blog, à la recherche d’un indice, d’un contact, d’une biographie détaillée qu’elle n’ose espérer. Aucune adresse mail n’est mentionnée, pas de profil facebook, ni de compte twitter ne sont présentés. Elle lance des recherches sur Google. Avec un pseudo comme seul critère, elle déroule des centaines de pages mais ne trouve pas de correspondance. Elle obtient inlassablement les mêmes résultats composés des billets déjà lus du blog d’Alvin ou des invariables chroniques d'alvin le faiseur. Le plus simple serait de laisser un commentaire pour l’inviter à prendre contact ou l’inciter à déposer en retour un mot sur son espace. Mais Cassandre n’y arrive pas. Bizarrement, elle qui habituellement fait preuve d’une large spontanéité dans ses échanges virtuels bloque sur cet énigmatique blogueur. Quelque chose d’irrépressible, comme une torpeur momentanée, comme si sa vie dépendait des quelques mots glissés sous un de ses billets. Elle décide finalement de lâcher prise et de laisser faire le cours des choses. Le petit réseau qu’elle a réussi à se forger en quelques mois lui suffit amplement. Elle trouve réconfort, amitié virtuelle auprès de personnes bien identifiées et ce n’est pas un visiteur muet, aussi séduisant soit-il, qui va déranger et bouleverser sa vie numérique. C’est en ses termes qu’elle essaye de s’en persuader.

Malgré cette tentative de renoncement, Alvin demeure présent dans la vie de Cassandre comme un trublion qui s’immisce constamment dans ses pensées. Il est désormais lourdement installé dans sa tête, excitant ses sens par sa paradoxale inconsistance. Lui, le chimérique, l’impalpable, le furtif soulève inlassablement son cœur comme le ferait une idole inaccessible. Il imprègne ses mouvements, ses paroles et envahit peu à peu son esprit embué. Dés son retour de la fac, Cassandre ne pense plus qu’à une seule chose. Allumer son notebook et le rejoindre. Retrouver le flux de ses mots comme s’ils représentaient des bras puissants capables de l’apaiser. Cet attachement s’est définitivement scellé lorsqu’elle a découvert que la tournure de son blog avait changé. Les billets ont subitement fait référence à un nouveau personnage alors qu’Alvin se contentait jusqu’alors d’une prose généraliste sur nos flottaisons existentielles. Ce personnage appelé C. s’est installé insidieusement dans la trame du blog d’Alvin. C. comme Cassandre.

A suivre…
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  • 29.3.10

Cassandre la web-dreameuse (3)

image [ Alvin le web-addict (2) ] Le même matin à quelques centaines de kilomètres d’Alvin, une barre d’immeubles perdue dans la brume matinale voit ses première fenêtres s’éclairer. Une à une, les vies renaissent de cette banlieue lyonnaise sinistre. Au onzième étage, une d’entre elles dessine une silhouette en ombre chinoise. Zoom sur la salle de bains de Cassandre. Elle s’apprête, s’examine dans le miroir, traque le bouton obscur, déboucle la mèche rebelle et sur la pointe des pieds, finit son tour narcissique en vérifiant son tour de taille et la fermeté de son ventre. A peine vingt-deux ans et livrée à elle-même dans cette ville qu’elle ne connaît pas. C’est mieux la ville pour tes études ma chérie, lui avaient intimée ses parents, soucieux de sa réussite. Voilà, deux ans qu’elle habite ce studio exigu. Solitaire et fragilisée, elle n’a jamais réussi à lier contact avec les habitants, pas plus qu’avec ses camarades de cours. Alors ce matin encore, elle se demande ce qu’elle fait ici, sans ami, sans sa famille. Cassandre est triste.

Un lien, un seul qui se démultiplie au-delà de son existence silencieuse lui permet de ne pas sombrer et  garder contact avec le monde. Un lien entre elle et une machine froide et insignifiante, du moins à première vue. Elle est rose avec un liseré blanc qui l’entoure. Quand elle l’ouvre, son reflet fugace sur l’écran noir tire les traits de son visage ; mais Cassandre se réjouit très vite de n’être qu’à quelques encablures de son eldorado, juste quelques secondes, le temps que son ordinateur démarre et affiche son Eden de pixels. Au travers de l’écran qui s’illumine, le web se promet à elle. Ses pensées s’édulcorent. Ses tracas quotidiens, sa tristesse récurrente disparaissent. Là, dans ses pages, dans son blog ou sur les réseaux sociaux, elle explore, parle, dicte à ses fervents admirateurs la vie qu’elle n’a jamais osée rêver. Regards de petites filles encore présents dans la mémoire de cette jeune adulte, ces compositions sont touchantes de fausses naïvetés. Les couleurs sont vives et chaleureuses. Le monde est beau dans cet univers fabriqué. Le gris et la brume de dehors, sa chambre exiguë, tout cela n’existe plus. Elle est sur la toile. Elle exulte dans le flux.

Cassandre fait partie de ses filles tisseuses du web. Elle en a fait son élément, son canevas de vie. Des centaines de contacts, copines virtuelles mais aussi des garçons complices. Elle alimente sa page facebook de statuts, mises à jour futiles mais toujours teintés d’esprit. Elle lit beaucoup, blogs et articles de webzines, traque les notes et commentaires les plus croustillants et s’amuse de cette communication agile, en fuite effrénée de son quotidien. Elle s’appuie pourtant sur une matière bien tangible. Son terreau se compose et s'appuie sur sa vie d’étudiante, ses amies IRL (In Real Life = dans la vraie vie), la télévision et ses stars éphémères, les magazines « people » ou toutes autres moqueries faciles à extraire d’un contexte ou de l’actualité journalière. Elle ironise, plaisante, dégaine du cynisme inoffensif sur les travers de son époque.

Mais Cassandre, du haut de ses vingt-deux ans, cherche aussi à séduire, à conquérir la gente masculine. Si ce n’est pas dans son lycée ou au sein de son groupe d’ami que l’âme sœur se trouve, il n’y a bien que dans ce fourmillement de profils qu’elle peut l’entrevoir. Elle est intimement persuadée que le garçon qui la touchera d’une répartie cinglante, la fera palpiter et s’émouvoir, se trouve ici, de l’autre côté de l’écran. Le couleurs chatoyantes typiquement féminines de son blog n’affichent pas les mœurs dissolues d’une étudiante de banlieue. Elles forment le reflet de son rêve, de ce qu’elle veut projeter aux autres, renvoyer à l’élu prochain de son cœur et s’accompagnent de texte courts, ciselés où Cassandre interpelle le sexe opposé avec talent. Les réactions et discussions qui découlent sont légères mais toujours dans l’ambigüité d’une séduction facilitée par la distance. Elle prend du temps pour interpréter chaque interaction et traque les visites pour comprendre les silences de ceux qui ne participent pas. Chaque visiteur est étudié, scruté, épié à l’aide de sa page de statistiques. Cette liste de liens indiscrets lui dévoile les adresses web depuis lesquelles ses visiteurs parviennent dans son antre numérique. Autant de marqueurs singuliers qui identifient chaque passage sur ses pages, son intérieur, son intime dévoilé. Elle attache bien sûr une attention particulière à tous les liens provenant d’internautes potentiellement dotés de la testostérone adéquate. L’adresse IP qui régulièrement ferait des allées-venues chez elle, s’intéresserait de plus prés que les autres à sa vie romancée, est traquée, notée soigneusement, horodatée dans ses favoris. Rien ne lui échappe.

La web-dreameuse compose en secret la liste de ses prétendants muets, somme de contacts potentiels, de blogs masculins dans lesquels elle pourrait facilement dénicher l’auteur. Auteur, blogueur ou internaute volatile susceptible de combler le vide de sa vie réelle. A partir d’un croisement savant des données extraites, elle établit un classement des visites, du temps passé sur son blog, des retours et des commentaires déposés. Elle se contraint à établir ces statistiques une fois par semaine jusqu’au jour où, de son palmarès, elle extrait un lien particulier, une récurrence inhabituelle. Cassandre ne comprend pas, un inconnu a surgi. Une nouvelle adresse, un nouveau visiteur régulier passe et repasse sur ses pages avec un régularité de métronome. Chaque article est visité, chaque texte est lu, longuement. Ce visiteur étrange s’attarde, a l’air de disséquer chaque ligne, chaque mot, chaque photo. Il reste beaucoup plus de temps que les autres mais ne laisse aucune trace, aucun commentaire. Interloquée, Cassandre s’empresse de suivre le lien. Un clic et elle se retrouve chez l’étrange inquisiteur. Un blog sobre, noir avec un titre soigné en police times new roman élégante : Alvin, le blog d’un web-addict.

A suivre…
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  • 27.3.10

Alvin le web-addict (2)

image[ Alvin le web-addict (1) ] D’un revers de la main, il frappe le buzzer de l’appareil. Il est midi et dans son petit village, le clocher sonne les douze coups. Encore une demi-journée de perdue à défaire sa nuit de veille cybernétique. Il se lève péniblement, enfile rapidement un caleçon qui traîne au pied de son lit. Premier réflexe matinal, il tapote le touchpad de son netbook posé sur sa couverture. Une fenêtre ouverte sur son monde s’éclaire. Litanie du matin, il vérifie ses mails, dépose un statut facebook et un « good morning Twitter » sur le site de micro-blogging. Un temps hagard, il lit en diagonale les publications des heures passées sans lui. Il cherche, consulte les profils des habitués et descend enfin dans la cuisine pour prendre son petit déjeuner. La journée peut débuter. Il va rejoindre son petit travail à mi-temps, job alimentaire qui permet à ses nuits numériques d’exister.

Le bus et quelques minutes de marche puis il rejoint son bureau. Posé là sur son plan de travail, une lucarne sur sa vie. L’écran de son ordinateur professionnel fait le lien avec son univers. Le clavier constitue le prolongement naturel de son appétence numérique. Jamais coupé, toujours connecté, Alvin vit sa virtualité nuit et jour. Son emploi monotone lui laisse de longs moments libres où il peut entretenir le jeu de ses dialogues incessants. Du plus futile bavardage au plus sérieux commentaire, il compose et réunit autour de lui une force décuplant ses élans. Il s’est forgé au fil du temps une image reconnue mais évanescente et imperceptible pour le non-connecté. L’avatar d’Alvin est devenu plus fort que sa personnalité réelle. Son être se confond et se complait dans cette schizophrénie virtuelle et son identité numérique exacerbée a pris le pas sur ses activités quotidiennes. Il vit dans le nuage, le « cloud », absorbé par les pixels comme autant d’élixir de jouvence. Rien ne lui résiste. Il est précepteur de son destin. Il maîtrise le flux.

Le flux. C’est ainsi que les geeks l’ont baptisé. Cet immense flot d’informations perpétuel que l’internet génère sans répit. L’allégorie maritime est bien avérée au regard des indénombrables contributions qui voguent telles des bateaux ivres à la recherche d’un port d’attache inconnu. Certes les participations d’Alvin ne sont que quelques gouttes d’eau perdues dans cet océan d’informations. Informations produites, relayées, malaxées par des milliers d’individus connectés en quête de partage et d’exposition. Mais il est dans la place, il est de cette tribu des propulseurs, se réclame et se reconnaît de cette population hyper-connectée. Des virtuels vertueux. De ceux qui font le flux.

La journée passe entre menues tâches rapidement effectuées et connexion permanente dans l’agitation pernicieuse du web. Alvin connaît ses limites et la fatigue qu’engendre cet acharnement à exister au-delà du réel. Mais il continue à consommer à outrance de la matière numérique comme un alcoolique penche sur sa bouteille à toute heure de la journée. Seul et pourtant si proche de tout le monde. Tellement présent dans cet abîme digital et absent pour les autres, les ignorants non-connectés. Il n’y a rien qui puisse le faire revenir en arrière. Il est englué, pris au piège de cette addiction galopante. S’en rend-t-il vraiment compte ? Veux-t-il vraiment sortir de cet antre qui le maintient et qui donne sens à sa vie ? Il ne sait pas. Il ne sait rien. Mais quelqu’un parmi ces innombrables contacts sait et va faire basculer sa vie.

A suivre…
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  • 25.3.10

Alvin le web-addict (1)

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« Alvin connaît ses limites et la fatigue qu’engendre cet acharnement à vouloir exister au-delà du réel. Mais il continue à consommer à outrance de la matière numérique comme un alcoolique penche sur sa bouteille à toute heure de la journée. »

[ Autant en emporte le flux ] Un mince rayon de soleil s’insinue en délicat filet au travers des vieux volets. Il est déjà dix heures. Dense journée à l’extérieur tandis que dans cette chambre plane encore quelques volutes de fumée de cigarettes, émanation toxique des frétillants échanges de la veille. Le rai de lumière brumeux traverse la pièce et vient mourir prés du lit où repose Alvin. Yeux clos, son visage a les traits collants du surmenage. Il dort d’un sommeil agité simplement éclairé par le led vert clignotant de l’ordinateur qui ronronne prés de ses oreilles. Tout est calme. Le petit village du Sud a été déserté par ses habitants maintenant affairés à leurs emplois urbains. A peine quatre heures qu’Alvin est couché et tandis que la journée des actifs bat son plein, lui vide sa nuit.

Une nuit comme toutes les autres. Des heures passées les yeux rivés sur son écran. Des heures à écumer le web. Publier, commenter, tchater, lire, écrire, partager, soumettre, mailer. Une dépendance à l’Internet qu’Alvin ne nie plus depuis que ses journées ne sont plus que répit à ses soirées de geek. Anglicisme barbare que longtemps il a réfuté tant les étiquettes trop collantes exaspèrent sa liberté d’éternel rebelle. Puis, il a fini par adopter cette dénomination en se disant que la société s’évertue à placer les êtres dans des cases et que celle-ci finalement lui convient plutôt. Philosophe rêveur, il s’accommode de sa vie de solitaire en liant et déliant des relations multiples. Des centaines de contacts virtuels chaque soir viennent le rejoindre sur la toile. L’immense manne potentiellement mondiale afflue de toute part. Il navigue avec aisance dans cette société conceptualisée. Facebook, twitter, blogs et autres sites collaboratifs connaissent son pseudo. Il inonde ces pages d’articles et de pensées diverses.

Dans cette grande marée humaine désincarnée, Alvin est décomplexé. Lui, le jeune trentenaire timide peut s’exprimer. Ecrire ce qu’il ne peut pas dire. Partager avec les autres ce qu’il n’ose pas exposer dans sa vie. Lancer au monde sa vision de la vie et peut-être, pense-t-il, trouver dans ses échanges un sens en retour à sa propre existence. Alors il se lâche, met toute son ardeur à convaincre, à séduire aussi. Les rapports virtuels apparaissent pour lui comme une réalité. Ce sont bien des hommes et des femmes comme moi derrière l’écran, se dit-il constamment. Je ne suis pas seul. Je suis lié au monde par le plus extraordinaire moyen de communication jamais inventé. C’est certainement ce doux rêve qu’Alvin est entrain de faire lorsque son réveil vient l’arracher à sa nuit.

A suivre…
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  • 23.3.10

Open-space (1)

imagejeudi 25 février 2010
Je suis et reste figé là, au milieu de nulle part. Absent. Et pourtant… Tout déborde autour de moi. Des personnes, des mots, des sonneries de téléphones stridentes. Bientôt comme une rumeur qui se formalise auditive, le bourdonnement des paroles sourdes se mêle à mes pensées comme des accélérateurs de fuite. Ailleurs. Je n’écoute rien mais à mon insu j’entends tout. Lancinantes, les litanies aimables envoyées à une population de chalands m’accablent de leurs sirupeuses rengaines. Le sourire s’entend au téléphone. Le cynisme aussi. Le client est roi. Courbettes et bassesses aussi. Sacro-saints individus sur lesquels on transfère le pouvoir, élevés au rang du divin, tous souverains d’une royauté consumériste nauséabonde. Et les téléphones raccrochés, s’abattent sur eux les pires railleries générées par leur préciosité projetée. Je suis et reste figé là, au milieu de l’espace ouvert. Pris dans mon open-space, je regagne ma bulle.

jeudi 4 mars 2010
Et ça se calme enfin. Depuis quelques heures que je me gomme, le silence vient enfin s’affirmer, à ma rescousse, moi, l’intrus de cet espace. Je retrouve mes contours, prends une bouffée d’air. Quelle heureuse idée d’avoir entrouvert cette fenêtre ! Sur ma nuque, un léger souffle et je me redessine lentement. Quelques notes graves puis aiguës, graves puis aiguës. Encore une sonnerie, une de plus mais celle-ci est isolée. Elles ne sont plus que parcimonieuses à cette heure ci. Il est midi. Un ou deux tintements en échos élevés. Mais la mélodie outrageante ne dure pas. L’ambiance survoltée est retombée. Tranquillité. Je me plonge à nouveau dans mes éprouvés. Un collègue approche, je tabule sur mon clavier et réaffiche un écran professionnel. Le tableur empli de ses colonnes factices donnent l’allure d’une tâche en cours, complexe et alignée sur mes missions. Me demande une cigarette. Je lui donne d’un geste vif et automatique. Qu’il parte ! J’ai besoin de dessiner sur l’écran de petites courbes régulières, repères de ma sérénité retrouvée.

jeudi 11 mars 2010
Lundi, mardi, mercredi. Dénombrement des jours. Le lundi est le jour le plus bruyant. Déborde en sirènes douloureuses un flot d’appels de vendeuses avides d’informations, de contacts, d’interrogations, de validations, d’atermoiements passés et futurs. Tel se répand dans cette grande salle le résultat d’un amas boulimique de demandes farfelues qui, digérées durant le week-end, vomissent leur fil saumâtre sur les opératrices assommées, dés le matin. Bourdon, bourdonnement. Les coups de fils, opérés pourtant à partir de terminaux qui en sont dépourvus, me fouettent les oreilles, ajournent mes possibles et finissent par m’imposer digressions et évasions incontrôlables. Ma mission, mes travaux sont retardés. Ils ne recouvreront leur essence qu’au prochain répit, qu’au prochain rare silence qu’il faudra saisir. Peut être mardi. Et de cette fuite, s’impose l’asthénie volontaire, le malaise assourdissant comme alibi.

jeudi 18 mars 2010
Les jours, les heures, semblables, immuables s'écoulent sans saveur. Mardi quatorze heures. Estomacs repus, le temps plane sur le rien. Dans quelques minutes reprendront les bavardages, clavardages, cliquetis plastiques montés sur mini-ressorts rebondis. Voix monocordes de l'autosatisfaction ou branlantes du mensonge, elles incarneront la cacophonique activité, recel de l'omission organisée pour gagner, vendre, fourguer sans vergogne une flopée d’articles inutiles outrageusement chers.. Toute cette clameur pour ça ! Les sons aliénants à nouveau se mêlent, s'entrecroisent dans mes tympans pour composer une musique organique cruellement dépourvue de mélodie. Des plus aigus au plus graves, faussement suaves, explicitement mièvres, condescendants jusqu’au dédain, ils s’assortissent au roulis des machines, nos alter-ego robotisés. Leurs ronronnements sont analogues. Humains mécanisés et outils ne font qu’un ; un tout aggloméré sans discernement qui forme notre capital de production. Le tambour du télécopieur se cale sur le tempo des clics d'impression. Les fax affluent et, d'un signal long et grave, annoncent leur arrivée comme les bateaux à bon port. Sommation pour l’opératrice destinataire de se lever pour aller recueillir dans le bac ad hoc la feuille encrée : une missive officielle, une confirmation d’envoi réussi ou pire, une publicité vantant les mérites d’un casque audio mains-libres aux douillets coussinets protecteurs. Mardi quatorze heures quinze minutes et trente secondes, horodatage faisant foi.

Textes publiés sur le convoi des glossolales blog collectif d'écriture à fréquence contrainte, ouvert aux contributions volontaires créé par Anthony Poiraudeau. Il s'agit de publier des textes ne comprenant qu'un unique paragraphe, sans limites minimale ni maximale de longueur. Les contenu, style, sujet, ton, point de vue théorique et mode narratif des textes sont, dans les limites légales, tout à fait libres (il n'y a pas d'incitation à illustrer le titre du blog). L'enjeu cependant est littéraire, au sens large (ce n'est pas un forum, ni une tribune, ni un journal de petites annonces). Ceci étant énoncé en sachant bien que le littéraire est un champ aux frontières floues et mouvantes, qui n'exclut pas certaines formes de production théorique.
Chaque auteur peut décider d'intervenir ponctuellement, une ou plusieurs fois, sans fréquence régulière (pas plus d'un texte par jour cependant). L'auteur est dans ce cas crédité dans la catégorie "auteur affranchi". Chaque auteur peut également décider - il est même encouragé à le faire - de s'imposer une contrainte de fréquence dans la publication des textes. Celle de son choix, valable pour la durée de son choix. L'auteur est alors crédité dans la catégorie "auteur contraint". Aucun texte n'est attribué à un auteur en particulier, l'ensemble des auteurs est crédité sur la droite de la page, selon deux catégories : "auteurs contraints" et "auteurs affranchis".

Auteurs contraints

Auteurs affranchis

C’est donc en « auteur contraint » que j’ai choisi de publier tous les jeudis (billet daté de la veille) jusqu’à fin mai 2010.

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  • 20.3.10

Capture

Capture - Crédit : Robert LubanskiGrand, vaste, majestueux, j’aime me balader dans les lieux publics. Surtout les halls de gare. Toujours une multitude de gens fourmille dans ces endroits de transition. Lents d’un pas hésitant ou agités par une marche véloce, la foule interchangeable circule sur un plateau vivant où chacun se croise sans jamais se rencontrer et repart ensuite jouer son rôle ailleurs. Forme concentrique d’une société qui se côtoie mais ne se connaît pas, la diversité humaine est présente, visible, olfactive et pourtant si muette.

Moi, j’aime regarder ce ballet en quête de capture.

Les badauds aux allures absentes contemplent les vitrines. Madame est séduite par le dernier tailleur Dior tandis que monsieur lorgne sur les derniers mocassins Weston. Puis tous deux, têtes baissées, repartent frustrés par les affichettes mentionnant des sommes prohibitives. D’autres me dépassent rapidement. L’un d’entre eux me bouscule. Col blanc et attaché-case, il se retourne brièvement et, d’un rictus serré, marmonne une excuse que je n’entends pas. Il continue sa course, la tête empêtrée dans je ne sais quel dossier urgent qu’il va inévitablement bâcler lors de son prochain voyage.

Moi, je continue en quête de capture.

Plus loin un groupe d’adolescents de retour d’une classe verte chahute prés du bar. Foule dans la foule, ils sont unis ou du moins le semble-t-il. Une tribu homogène dans la masse impersonnelle et anonyme des voyageurs. Je les frôle, vais jusqu’à pénétrer dans leur bulle mais ils ne me remarquent pas. Tout juste me regardent-ils d’un air méfiant. Je ne fais pas partie de leur clan mais du décor. Un passager inconvenant comme les autres. Somme des inconvenances qui ne forme finalement que la banalité des lieux. Une jeune fille sourit puis glousse à l’écoute des blagues salaces de son ami pour terminer en éclats bruyants qui résonnent dans l’enceinte. Rire tonitruant qui ne transmet rien, qui ne touche personne. Les passants s’écartent du groupe, filent les yeux révulsés dans les couloirs perpendiculaires pour éviter la contagion d’un rire au risque communicatif.

Moi, je continue en quête de capture.

Je m’écarte et m’extraie du groupe puis je la vois arriver. Démarche féline, dandinement de top-model, elle regarde droit devant, les yeux fixes et le sourire glossy. Semblant compter ses pas, elle lance ses jambes en avant avec une grâce désinvolte. Chevelure blonde sur talons hauts, nulle part ailleurs, elle aurait été assaillie de regards indiscrets, avides voire passionnés. Ici, rien. Dans ces lieux, même une telle beauté surnaturelle passe inaperçue. D’un geste élégant, elle remonte son sac à main sur son épaule avant de rafraîchir sa coiffure du revers de la main. Elle dégage son trolley pour faciliter le passage entre deux rainures du carrelage et s’avance vers moi. Bon sang, personne ne la voit ! Je la contourne au plus large pour qu’elle ne me remarque pas. Fais mine de partir dans le sens inverse et me retourne…

Et là, dans son dos, moi, je la capture.

Ce texte répond à l'invitation du Coucou et de Dedalus à participer au Jeu d'écriture n°3 initié par Madame Kevin.

  • 17.3.10

Au fond de mon lit

image Ce matin, calé au fond de mon lit, j’ai dix-huit ans. Hier soir et jusqu’à tard dans la nuit, je suis sorti pour fêter dignement cet événement. Il est déjà midi et les cloches de l’église résonnent. C’est dimanche et comme tous les dimanches le carillonneur tire avec peine l’épaisse corde reliée aux battants de la charpente. J’imagine ce vieil homme usé décoller du sol à chaque coup qui retentit dans ma tête endolorie.

Midi et je n’arrive pas à me lever. Ma mère cuisine. J’entends le souffle de la hotte aspirante. C’est fort et lancinant mais masque le silence. Elle doit être pensive, absente et seule comme toujours devant sa table de cuisson. Absorbés par la soufflerie, j’imagine s’évanouir ses rêves, pont des soupirs et amant transi envolés par le conduit. J’ai mal aux cheveux. Je repense à cette fille qui m’a pris la main hier soir attisant le feu sous mon bas ventre. Elle m’a fixé de ses yeux lumineux comme pour me signifier son analogue incandescence. Les cloches se taisent.

Midi passée et j’ai une sensation de vertige. Mon père entre du bistrot. J’entends ses pas lourds fouler l’escalier. Il s’assoit à la table de la cuisine. Je ne vois rien mais je le sais aphasique et enivré. Je le devine tirer sur sa cigarette qui de son feu cramoisi désillusionne son visage.

Les images s’empilent mais les couleurs restent ternes. Il n’y a guère que la fille émoustillante rencontrée hier qui pourrait me tirer de ma léthargie éthylique.

C’est déjà l’après-midi et j’ai soif. J’ai la bouche pâteuse et certainement l’haleine fétide. Si je pose un pied sur le sol, un théâtre silencieux et pernicieux m’attend. Pic et repic. Les cloches reprennent. J’ouvre les yeux et les referme aussitôt. J’avale ma salive pour humidifier ma gorge nouée. J’ai dix-huit ans. Je n’arrive pas à me lever alors je préfère dormir. Je préfère rêver.

  • 14.3.10

Une force tranquille

C’était un tout petit bout de femme. Un mètre cinquante, soixante tout au plus. Discrète, elle menait sa vie, comme souvent pour les femmes de sa génération, dans l’ombre d’un mari bourru et autoritaire. Elle ne faisait pas d’éclats, assumait ses tâches sans jamais rechigner. De ses travaux pénibles exemptés de reconnaissance, jamais elle ne se lamentait. L’ego que l’on prend plaisir à faire reluire aujourd’hui n’avait aucun sens pour elle. Famille, travail, tradition étaient ses raisons de vivre, son plaisir quotidien. Seul le service rendu aux êtres aimés comptait et expliquait sa présence ici bas.

Et d’ici bas, elle a subitement disparue. Même son décès est passé inaperçu tant il semblait inéluctable au regard de ses quatre-vingt-quatorze ans d’existence. Cette femme dont on a aujourd’hui perdu le modèle, c’était ma grand-mère. Mamé, disparue depuis vingt ans, a fait partie de ma vie sans que vraiment je ne la remarque. Elle était là, près de moi, près de nous comme une évidence. Déjà vieille alors que je n’étais qu’un jeune enfant boutonneux, elle a accompagné mes mercredi après midi sans que je ne sente vraiment sa présence. Des pas légers, une parole réduite au minimum, elle était aérienne, semblait être détachée de tout problème. Toute difficulté était d’ailleurs reléguée au genre métaphysique, nettoyée par son pragmatisme. Elle avait une ligne de vie et n’y dérogeait pas. Elle représentait pour moi la stabilité, l’expérience et la bienveillance faite femme.

Mamé Marie était un pilier, un exemple qui, par son humilité, m’intimait à ne pas me plaindre de ma condition, bien meilleure que la sienne. Je ne savais pas ce qu’elle avait enduré, quelle avait été sa vie dans sa jeunesse, ni quel chemin l’avait porté ainsi aux nues de mon admiration. Je n’avais de toute façon pas besoin de comprendre. Elle était et cela suffisait.

Etonnamment, personne ne la couvrait de louanges qu’elle aurait pourtant amplement méritées. Comme toute la famille, je préférais la brocarder sur ses comportements surannés. Comme les preuves d’affection n’étaient pas légions dans notre cercle, c’était ma façon de lui rendre hommage. Il y avait son phrasé inimitable dans lequel elle mélangeait savamment le français et l’occitan de ses montagnes, allant même jusqu’à inventer des mots. La poire n’était pas pourrie, elle était « clouque ». Mes vêtements n’étaient pas froissés mais « faougnés ». Chaque expression était l’occasion de moquerie qu’elle prenait avec humour et légèreté. J’avais même décidé de compiler tous ses mots et formules dans un dictionnaire intitulé « le petit Marie illustré ».

Elle raccommodait les chaussettes avec un œuf à coudre en bois. Objet incongru que je prenais un malin plaisir à dissimuler dans le bac à œufs du frigo. Je riais en la voyant rapiécer l’infime trou dans la laine élimée alors que quatre sous auraient suffi pour acheter une paire neuve. Je la traitais de tortionnaire quand le dimanche, elle pendait le lapin à un crochet et d’un coup sec l’assommait pour ensuite le dépecer. Avec chaque goutte de sang qui tombait sur le sol, j’aurais pu, pour venger la pauvre bête, écrire avec mon doigt « Mamé m’a tuER ».

Mais à chaque taquinerie, un rictus espiègle venait couvrir son visage creusant encore plus ses grandes rides, sillons profonds de sa tendresse.

L’image de ma Mamé floutée par toutes ces années d’absence reste pour moi aussi difficile à recoudre que de vieilles chaussettes. Quand je pense à elle, seules quelques lueurs surviennent. La seule représentation persistante est celle d’un personnage robuste, tendre et effacé, voué aux autres et à son travail. Je pense souvent à cette photo perdue où elle posait, de retour de ses vignes avec deux épais fagots de sarments sous chaque bras et un autre sur la tête solidement harnaché par une corde serrant son menton carré et rugueux. C’est l'effigie rassurante qu’il me reste de ma Mamé : une force tranquille au suintement d’une vie rude et qui, par son abnégation, a collaboré à ma construction d’homme.

  • 7.3.10

Un espace l'attend #VasesCommunicants

Me voilà assise, au milieu d'inconnus. L'espace s'ouvre sans point de repères. Je remarque une place qui vient de se libérer dans la rangée de fauteuils, tous semblables, alignés perpendiculairement à la fenêtre, dans la lumière diffuse d'un jour gris. Elle rentre à flots et les yeux fatigués s'abritent des lunettes de soleil. L'homme s'éloigne. Je la saisis au vol, et j'anticipe le délassement du corps, transitoire mais précieux. Mon sac glisse de mon épaule, à terre, je m'installe dans une parenthèse immobile qui annonce l'attente diluée.

Certains lisent, d'autres demeurent résolument silencieux, certains passent d'un pas nonchalant. Par petits groupes qui se détachent, se recomposent, s'égrènent le long de l'allée. Deux hommes d'affaires. Une famille dont l'enfant dort dans sa poussette, provisoirement. Un couple amoureux et enlacé.

Les minutes se détachent, tombent dans le néant.

Un enfant court, revient près de sa mère, essaie quelques jeux désinvoltes, ne s'y arrête pas. Ses mains à elle l'accueillent, et le laissent repartir.

Dans l'allée, s'écoule un flot incessant et calme d'inconnus. Dans lesquels je me sais aussi inconnue, pour moi seule point fixe de mon espace. Je indexical semblable à tous les autres.

Je tente sans y croire de sortir un livre, d'y accrocher mon esprit. Il se pourrait qu'il y ait quelques lignes pour retenir, mes yeux, ma rêverie, mes pensées. Quelqu'un pourrait parler à ma place et mettre fin, pour un moment, au flux des mots qui se détachent de mon esprit, parviennent à ma conscience, m'empêchent de dormir. Pourquoi l'attente remplit-elle ainsi le temps, et referme tout autre possible ?

Je repasse mentalement le contenu de mon sac — ouvre une poche, vérifie une énième fois que je n'ai rien oublié, gestes répétés plusieurs fois, j'envisage un instant de les recommencer, petite conjuration, oublie la vérification en cours, regarde ce groupe qui semble hésitant et soudé, abandonne le rituel minuscule, observe sans intérêt particulier — seulement, il passe en faisant un peu plus de bruit que nous, qui restons assis, silencieux presque, et attire les regards.

La voix distanciée et calme, presque traînante, égrène dans l'espace des annonces dans plusieurs langues, certaines inconnues dans lesquelles je tente de saisir quelques mots, d'autres qui me sont plus compréhensibles mais les phrases ne me concernent pas. Et retombent au loin vers d'autres voyageurs, qui concluent et se lèvent.

Assis en face moi, en quinquonce, un homme un peu las, aux cheveux blancs, baisse la tête ; il referme une courbe vers l'étui de son violon, l'effleure de la main. Je remarque que, même quand il ne le regarde plus, il conserve du bout des doigts un contact lointain et léger avec lui. Comme si ce geste seul l'empêchait de sentir la solitude du voyage. J'imagine comme dans un halo autour de lui l'inquiétude tendre du bois précieux, les heures passées avec lui, les heures à venir, les concerts vers lesquels il s'envole, la vibration des cordes sous l'archet, les gestes répétés, néanmoins uniques.

Par la baie vitrée ouverte sur le ciel, à intervalles réguliers, d'immenses avions s'arrachent au sol et partent au loin.

Ce billet a été rédigé par Isabelle Butterlin que je reçois aujourd’hui dans le cadre des vases communicants. Vous pouvez suivre ce chemin pour aller lire mon billet publié chez elle.

Voici la liste des autres participants à ces vases communicants de mars :

Mariane Jaeglé et Gilles Bertin
Eric Dubois et Patricia Laranco
lignes électriques et chroniques d'une avatar
Luc Lamy et Anna de Sandre
futiles et graves et Kill that Marquise
Christine Jeanney et Arnaud Maïsetti
Michel Brosseau et Juliette Mezenc
Frédérique Martin et Denis Sigur
Pierre Ménard et Anne Savelli
Juliette Zara et Kouki Rossi
Nathanaël Gobenceaux et Jean Prod'hom
Florence Noël et Lambert Savigneux
Hublots et Petite racine
Pendant le week-end et quelque(s) chose(s)
François Bon et commettre
Scriptopolis et Kill Me Sarah
RV.Jeanney et Paumée
Anita Navarrete Berbel et Anna Angeles

  • 5.3.10

Une si belle famille

image Je suis souvent de passage dans cette grande maison. En coup de vent, je dépose ou récupère mes enfants lors de leur séjour d’une ou deux semaines. Je ne veux jamais m’attarder dans ces lieux qui ont pourtant beaucoup compté. Lorsque j’ai découvert cette demeure contemporaine, je ne m’y suis pas senti à l’aise. Trop clinquante, bourgeoise, riche, en décalage avec mon univers et mon niveau social. Et pourtant, quel endroit familier elle deviendrait plus tard !

Car dans ses murs, d’extraordinaires personnes animent les éléments. Dans le creux de cet ostentatoire assumé, se trame l’authenticité qui crée la vraie vie, celle que j’ai pu apprécier pendant douze années. Dans cet antre protectrice, j’ai vécu trois ans puis j’ai participé tous les week-ends au rassemblement invariable de la famille au grand complet. Mais voilà, les choses évoluent, le temps passe, les plus beaux feuilletons se terminent et le divorce se prononce. Je me suis éloigné de ce cercle, de ce clan, de mon ex-belle famille. Dit-on vraiment « ex » pour une si belle famille ? Non pas que j’aie été chassé, loin de là, mais c’est moi qui n’aie pu accepter que les choses restent ainsi figées. J’étais sorti de mon mariage. La romance terminée, il fallait que je sorte de cette famille malgré l’évidente déchirure qui en résultait.

Alors, depuis six ans, je passe discrètement dans la grande allée bordée de pins. Je stationne ma voiture prés de la baie vitrée, fais rapidement les salutations d’usage puis enfourne mes enfants et tente l’échappée sournoise. Je suis poursuivi les bras ouverts avant que je ne referme la portière et m’en aille tout en esquivant l’invitation à déjeuner. L’entrevue est ardente, fugace, et teintée d’un plaisir frustrant pour tous.

Au fil du temps et fort de mon entêtement, ma famille de cœur s’est accordée sur ma fuite. Je ne suis pas certain qu’ils aient perçu le sens de mon embarras mais à défaut de le comprendre, ils l’ont accepté.

Néanmoins, ce samedi, une nouvelle invitation est arrivée par l’intermédiaire de la mère de mes enfants et j’ai accepté. Le temps d’un déjeuner, j’ai retrouvé les choses à leur place, les habitants inchangés. Ma belle-mère au fourneau qui régale la maisonnée d’odeurs séduisantes, mon beau-père dans son jardin qui répare la balançoire et attend avec impatience le printemps qui élèvera ses semis en œuvres d’art. Mon beau-frère et ma belle-sœur se soumettant leur dernière trouvaille diététique pour perdre du poids. Rien n’a changé. Légèreté et chaleur. Ils sont tels que je les ai laissés. Leur amour immuable, leur présence bienveillante m’ont offert une sérénité plaisante tout en déplaçant un petit nuage mélancolique sur les années passées.

  • 1.3.10

De rien, je fais des souvenirs

De rien, je fais des souvenirs. Me voilà face à un étrange tumulte cérébral qui ébranle, paraît-il, tout bon quadra qui se respecte. Voilà quelques mois, quelques années peut-être, que je fouille mon passé tel l’archéologue à la recherche des vestiges de ses souvenirs.

Et je me retrouve ici sur ma terre de fouille, les bras ballants, planté devant quelques chroniques imparfaites. Emiettées dans des bribes de mots tempérés et troublés par un présent inquisiteur, elles demeurent vagues et incomplètes comme si l’affection qui devait les unir n’existait pas. Finalement, je ne sais qu’en faire. Je tourne en rond, focalise sur des anecdotes trop ordinaires pour en développer le sens avec le secret espoir d’y trouver une substantifique moelle. Mais je ne fais que détourner la forme en me dupant sur la pertinence ou la corrélation psychique qu’elles devraient contenir.

Fut-il ? Certainement. De ce passé voilé, je ne peux me désunir du savoir comme du comprendre. Au travers du petit garçon puis du jeune freluquet jusqu’à l’adulte révélé, je tente une trame assemblée de liens vigoureux qui donnerait in fine une trace lisible au cheminement de ma vie. Puis, je m’arrête. Esthète en turpitudes, je m’encourage à cesser tergiversations et sollicitudes excessives sur un passé révolu, mort, vide, inextinguible.

Aujourd’hui c’est comme ça. Demain, de tout, je ferai des futurs.

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  • 25.2.10

Un avilissement soudain

image Je l’ai encore perdue. Tous les soirs, à la même heure, c’est la même chose. Je ne sais pas pourquoi elle s’évertue à me fausser compagnie. Elle, ma camarade de somnolence, celle qui me donne la vision éclair du monde. Celle qui m’octroie le choix, la possibilité de jalonner comme bon me semble la journée évanouie ailleurs, chez les autres, dans le monde réel ou inventé. Car ma journée, je veux l’oublier. Elle n’a été que sinistrose, morosité et ineptie d’une vie consumériste.

Rude et harassant, mon labeur laisse d’accablantes traces, auréoles de sueurs ruisselantes sous les aisselles et huile invisible de coudes râpés sur le rebord d’un bureau. J’ai besoin de décompresser. Et elle, elle n’est pas là ! Pourquoi me joue-t-elle ce vilain tour de passe-passe ? J’imagine en mon absence la manigance de son escapade. Sournoise, je la vois ramper sous les draps, se faufiler sous le matelas ou, mieux, se dissimuler dans un endroit inimaginable afin d’échapper à ma vigilance. Une fois bien camouflée, elle doit patiemment guetter mon arrivée, et rire sous cape de l’énervement qu’elle va provoquer.

Chaque jour, son dessein est de me narguer, de m’excéder au moment choisi. Elle le sait, elle jubile. Elle est d’autant plus perverse qu’elle sait se faire oublier. La soirée se déroule sans que son absence ne pose problème. Sa nécessité, elle le sait, ne se fera sentir que plus tard, au moment où je voudrais jeter une dernière réflexion à la vie avant de m’endormir. Et ce n’est que lorsque l’instant arrive que je m’aperçois de sa duplicité. Je me couche, m’installe confortablement et tâte mon lit fébrilement. Moi qui la crois gentiment alanguie sur ma couche, il n’en est rien. Elle n’est pas là. Pourtant, je sais qu’elle n’est pas loin, que son importance ne peut la tenir trop distante de son fidèle complice. Elle n’est rien sans moi ! A cette heure, je ne suis plus rien sans elle. Mon lit, le bureau, sur le sol. Il est impossible que je l’aie posée ailleurs qu’autour de ce périmètre restreint. Et je rage, peste, débite les mots les plus insultants à son encontre en remuant mon plumard dans tous les sens. Je ne peux pas croire que, dans un moment d’égarement, j’ai pu la laisser libre de tout mouvement, à la dérive et donc à la merci de cet avilissement soudain.

Draps, couvertures, oreillers volent de toute part. Je crie, je hurle et finis par me lever. Une simple pression sur le bouton « ON » de mon téléviseur et la voilà qui réapparaît arrogante dans une rainure du sommier. Satanée télécommande.

  • 22.2.10

La botte secrète

Nous formions un trio à part dans la cour du lycée. Deux garçons et une fille. Deux XY et une XX. Une équation à trois variables qui rarement n’arrive à se résoudre.

Pierre était un beau garçon, très distingué. Grand et élancé, il portait toujours de beaux pantalons bien taillés assortis dans les mêmes tons de chemises au col soigné. Il était sûr de lui et dégageait un charisme indéniable. Intelligent et doté d’un grand sens de l’humour, sa bienveillance envers la belle lui valait son dévouement. Elle, d’une beauté rare, attirait le regard dés la première seconde. Pourvue d’un rire tonitruant et d’une gaieté jamais mise à défaut, elle irradiait la cour du lycée. Ses longs cheveux bruns entouraient un visage rond où naissait un large sourire qui faisait ressortir deux belles pommettes bombées. J’étais la troisième variable du trio. Plus discret que mon camarade, je refermais le triangle. Je me sentais bien avec mes deux camarades. J’avais trouvé en eux un équilibre et une amitié certaine. Bout en train et espiègle, j’amusais la belle. Je compensais mon sentiment d’infériorité par une accumulation de conneries débitées à vive allure. Le but du jeu inconscient qui se tramait entre Pierre et moi était pourtant clair. Nous jouions et rivalisions constamment. La faire rire le premier pour attirer ses faveurs était notre enjeu permanent même si aucun de nous deux ne voulait l’avouer. Elle, belle ingénue ou fausse naïve enjouée, s’amusait de cette situation ou bien simplement se jouait-elle de nous.

Nous étions devenus très proches et indissociables. L’enfièvrement de Pierre était palpable. Le mien même si je tentais de le dissimuler devait être tout aussi éloquent. C’est de lui qu’est venue la première invitation. Il nous proposa de se rencontrer hors du lycée. Pierre avait un ascendant majeur sur moi. Il disposait d’une voiture. Affranchi et libre, il pouvait à tout moment s’emparer de la belle et me laisser sur le carreau. J’en étais conscient. Je m’accrochais. Le jour fut fixé au samedi suivant dans une grande discothèque branchée. Pierre et moi savions que cette soirée était décisive pour l’un ou pour l’autre. Chacun avait mis tous les atouts en sa faveur. Je pénétrai dans l’auto. Le fort parfum musqué de mon camarade ainsi que sa tenue vestimentaire trahissait l’homme en chasse disposé à conclure. J’avais également mis le paquet sur ma présentation, quoi que moins endimanché que mon rival. Elle arriva quelques minutes plus tard. Starlette des années 90, avec toujours le même sourire accroché, elle sentait bien que les deux copains de classe s’étaient brusquement transformés en prétendants affables.

La soirée s’écoulait agréablement au son des rythmes techno qui ne semblaient guère plaire à Pierre. Il ne bougeait pas de son fauteuil et nous regardait, l’œil hagard, danser sur la piste enfiévrée. Collés, serrés, mains jointes ou caressantes, et clins d’œil complices. Je commençais à creuser l’écart avec mon alter-ego. Lui craintif et assourdi par les basses persistantes de la sono nous suivait du regard avec une méfiance croissante aux fils des heures. Elle, certainement gênée, par cette situation délicate décida en milieu de soirée de revenir vers lui s’asseoir à sa table. Je la suivis. Je ne comptais pas lâcher l’affaire.

Elle échangea quelques paroles avec lui, discussion houleuse que je n’entendis pas mais que je pouvais lire sur leurs lèvres. Après cet échange vif, l’ambiance se figea. Tous les trois, pourtant si unis, étions désormais plongés dans un silence embarrassant. Pierre regardait ses chaussures tandis que la belle papillonnait les yeux au ciel, visiblement agacée. Le triangle était entrain de se disloquer. Je sentais que c’était le moment propice pour l’estocade finale. Quelque chose venait de se passer entre la piste de danse et notre tablée d’un soir. Pierre était assis en face de moi sur un pouf et elle venait de se rapprocher de moi sur le large divan. Sur celui-ci, était disposé une dizaine de gros coussins noirs. Quelques instants de stupeur et soudain, pris dans un élan non-calculé, je me saisis de l’un d’entre eux. Je me penchai vers elle le coussin dans la main gauche masquant mon visage. J’empoignai sa tête de l’autre main et lui collai un baiser forcé. Un instant offusquée, elle tenta de se retirer puis prit un autre coussin qui rejoignit le mien pour définitivement calfeutrer notre accolade passionnée.

J’étais assez fier de ma botte secrète. Satisfaction que je n’eus pas l’occasion immédiatement de dévoiler. Le retour de soirée fut évidemment très tendu. Nous savions, Pierre et moi, qu’il en serait ainsi. Il fallait un gagnant et un perdant. Ce soir là, un couple était né et une amitié triangulaire s’était perdue entre deux coussins. C’était le 14 février 1990. Il y a vingt ans. La beauté évanescente, objet de notre convoitise, est devenue six ans plus tard ma femme.

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A noter, le début aujourd’hui du grand concours “billets d’amour” initié par See Mee de BlogExpérience. Pour une fois, je ne participe pas mais suis membre du jury.
Pour tout savoir et participer, c’est ici ! :)

  • 14.2.10

L’infini des mots

image Le rouage, le pliage ou l’effleurage. Alambiqués, nébuleux, ou déliés. Tourner, retourner. Les mots bifurquent, me lorgnent du haut de leurs ambages. Je me détourne. Surtout ne pas les prendre au pied de la lettre. Souffler. Arrêter. Déposséder. Me voilà en proie à l’insurrection des mots. Mes doigts déroulent sur le clavier la parole qui se voudrait d’autres. Un personnage, des personnages. Et pourtant, ils me spolient, ces mots polis. A l’intérieur, enchaînés à mes synapses, c’est bien une partie de moi qui se dévoile. Mon histoire, mon vécu piégé dans le prisme de l'imagination. Romancés, magnifiés, leurs détours et contours ne mentent pas. Je les vois s’agiter sur l’écran tels des révélateurs d’un inconscient à peine voilé.

Que faire ? Rien. Je laisse tourbillonner la danse des phalanges sur les périphériques de mon entrée en scène. Azerty bien averti. L’écran blanc nacré noircit et dessine ma feuille virtuelle. Les autres, elle, et moi. Leurs pages, mes pages. Tourner, retourner. Et laisser faire l’infini des mots.

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  • 6.2.10

Les #VasesCommunicants de Février #lire

Tous les premiers vendredis du mois, c’est plaisant, c’est découvrant, c’est exaltant, c’est cultivant, c’est #VasesCommunicants.

TiersLivre et Scriptopolis sont à l'initiative de ce projet : chacun écrit sur le blog d'un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. Beau programme qui a démarré le 3 juillet 2009 entre les deux sites, ainsi qu'entre Liminaire et Fenêtres / open space.

Depuis, le groupe facebook dédié à ces échanges n’a cessé d’engranger les membres (503 à date). Des auteurs, des blogueurs et plus largement des écriveurs échangent tous les mois. J’ai participé à quatre reprises et j’ai éprouvé chaque fois beaucoup de plaisir à installer quelques mots dans les lieux d’un autre tout en recevant des univers d’écriture différents. Riche idée qui fait son chemin avec, à chaque édition, une quinzaine d’échanges que Brigitte Celerier s’attache à dénombrer avec patience et application.

Demain a lieu l’édition de Février. Vases-communiqueront les blogs suivants :

  1. Aedificavit http://yzabel2046.blogspot.com/
    avec tentatives http://tentatives.eklablog.fr/
  2. Futiles et graves http://futilesetgraves.blogspot.com/
    avec Juliette Mezenc http://juliette.mezenc.over-blog.com/
  3. A chat perché http://www.àchatperché.net
    avec rv.jeaney http://rvjeanney.wordpress.com/
  4. Lieux http://aout-en-attendant.blogspot.com/
    avec Arnaud Maïsetti http://arnaudmaisetti.net
  5. L'employée aux écritures http://www.martinesonnet.fr/blogwp
    avec les hublots http://hublots.over-blog.com/
  6. Le blog à Luc http://www.luclamy.net/blog
    avec enfantissages http://enfantissages.free.fr/
  7. Kouki http://koukistories.blogspot.com/
    avec biffures chroniques http://annadesandre.wordpress.com/
  8. Soubresauts http://soubresauts.net/drupal/
    avec kafka transports http://kafkatransports.net/
  9. Pendant le week-end http://www.pendantleweekend.net
    avec kill that marquise http://killthatmarquise.wordpress.com/
  10. Tiers livre http://www.tierslivre.net
    avec fragments chutes et conséquences http://www.joachimsene.fr
  11. Scriptopolis http://www.scriptopolis.fr
    avec CultEnews http://cultenews.wordpress.com
  12. Liminaire http://www.liminaire.fr
    avec litote en tête http://litoteentete.blogspot.com
  13. Les lignes du monde http://leslignesdumonde.wordpress.com
    avec abadôn http://abadon.fr
  14. Pantareï http://pantarei.hautetfort.com
    avecEric Dubois http://ericdubois.over-blog.fr
  15. Epamin' http://epaminondas-lesesperluettesdepamin.blogspot.com/
    avec le Gibi http://www.lignesdevie.com/


Et pour ma part, rendez-vous est pris avec
Aedificavit pour le mois de Mars. Bonne lecture !

  • 4.2.10

Autant en emporte le flux

image Ils ne se connaissent pas et pourtant ils sont inséparables. Par delà le temps et outre-rêve, ils se sont rejoints dans un espace impalpable, immatériel, froid et distant. Mais c’est bien dans cet intervalle irréel que la chaleur va les étreindre. Le jeu d’un jour va devenir leur réalité. Les yeux rivés sur l’écran, les doigts légers sur le clavier et les clics doucereux, ils vont braver les liens vers un amour authentique empli de libertés et de doux rêves. Leur vie pour un chassé croisé de mots digitaux. Autant en emporte le flux.

Alvin et Cassandre font partie de la génération hyper connectée. Celle de la première heure. Aux babillement de l’internet, ils se sont retrouvés aux abords de forums foisonnants aux accents marqués de la rencontre mais aussi, aux stigmates du manque et de l’exil affectif. Au sein de ces supermarchés de l’avatar, les échanges ont jailli de toute part. Le masque de l’anonymat a débridé leurs mots, décuplé leurs élans amoureux en déroulé exhaustif de leur solitude béante. Les réparties de l’un, de l’autre, de lui vers elle, d’elle vers lui ont fini par franchir l’écran pour venir mettre à défaut leur isolement. Alvin, le web-Casanova à la souris tactile. Cassandre, la net-dreameuse au grand cœur pixélisé. Tous deux roi et reine de leur monde virtuel et vertueux.

Leur histoire ne se voulait qu’un jeu. Celui de la distraction affirmée de leur ego respectif. Puis la séduction inévitable les a surpris. Pas une nuit sans Cassandre pour animer les rêves digitaux d’Alvin. Pas une heure de répit pour la belle sans que son chéri numérique ne la titille d’un mot doux. Le flux les a amenés vers un ailleurs onirique et enveloppés dans une sphère de plaisir. Seuls au monde dans cette grande manne mondiale, ils ont vécu les plus beaux jours de leur vie virtuelle. Cassandre et Alvin sont rapidement devenus les tourtereaux du web, le couple dont tout le monde suit les hyperboles sur la toile. Jusqu’au jour où la réalité va les rejoindre…

Court extrait de la nouvelle que je vais soumettre à l’équipe de Numerik:)ivres, maison d’édition numérique qui va publier, à partir du mois de mars, des contenus littéraires inédits en format numérique, optimisés pour la lecture sur iPhone et lecteurs de livres électroniques.

  • 31.1.10

L’énigme des deux ellipses

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Personne ne les a jamais vus mais tout le monde en parle. Ils sont venus nous coloniser, disent certains. D’autres ne veulent pas y croire et ne voient en eux que l’avènement d’une nouvelle civilisation. Aucune preuve tangible ne vient étayer leur existence. Mais l’humanité sait. Rien ne sera plus comme avant.

La curiosité – réaction humaine – nous a conduits sur ce chemin. Tracé rectiligne vers un espoir renaissant ou dédale sinueux vers un monde qui s’écroule. L’aventure, l’adrénaline, la méconnaissance, l’excitation, l’envie et la crainte. Un mélange de sensations qui met en émoi les cœurs pantelants et aiguise les esprits brassés de divagation. Des groupes se sont formés. Les plus farfelues supputations ont envahi les espaces de vies, chacun y allant de son couplet fantasmagorique. Martiens à têtes ovoïdes sortis de l’inconscient collectif ou corps vaporeux, ectoplasmes de nos perceptions altérées par tant d’actions destructrices. Les extrêmes contiguës comme le blanc et le noir côtoient le bien et le mal. Dichotomie sauvage où la nuance n’a plus d’espace. Aux antipodes d’un raisonnement lucide, des entités belliqueuses envahissant nos villes et nos campagnes viennent rapidement s’opposer à d’intrépides providences évanescentes sauvant in extremis la planète de la dépravation humaine.

Aujourd’hui, tout a changé depuis que ces yeux étrangers et imparfaits sont apparus. L’homme s'ébroue et son intelligence est compromise. La peur légitime a envahi les zones les plus reculées pour remonter dans nos cités pourtant surprotégées. L’image a fait le tour du monde. Inexpliquée. Les ellipses d’une formidable intensité lumineuse fixent la nuit pour mieux nous hypnotiser. La gauche plus imposante semble vouloir nous amadouer d’un clignement ostensible ou bien nous fixe t-elle intensément pour nous questionner sur le piètre théâtre que nous lui proposons. Deux excroissances rétiniennes mystérieuses que personne ne se risque plus à commenter. Nous sommes désormais prisonniers de l’énigme fondée sur deux ellipses aperçues sur un chemin vicinal le 22 janvier 2010. Et le monde a basculé.

Jeu pour le plaisir d’écrire initié par Epamin’ sur son dernier billet : & Des histoires qui roulent

  • 23.1.10

Le dilemme

image[ la découverte ] La chute de la petite armoire du haut de son bahut jusqu’au sol dur de la cave avait révélé une indiscrétion de taille. Je restai un instant songeur et partagé. Elle recelait bien un trésor enfoui. De ceux qui animent la curiosité, qui permettent la découverte de l’autre à son insu et dévoile l’intime imprudent. Excitant. Mais voilà il s’agissait des secrets de mon père, et la main mise sur cette enveloppe verte au parfum de romance semait en moi le trouble. Le bien ou le mal. Seul dans la nuit, assis en tailleur et les étagères désossées à mes pieds, j’avais dans les mains un auguste dilemme.

Je décachetais au risque de modifier à jamais la vision de mon géniteur ou bien je remontais l’armoire, replaçais la missive secrète dans le double fond et gardais le silence sur cette péripétie. Il me fallait prendre une décision. Ma réflexion de gamin ne m’apportait pas de réponse satisfaisante. L’enfant sage interpellait l’adolescent rebelle et réciproquement. Tiraillé entre les deux hypothèses, je remontai les étagères dans le meuble et le reposai sur son buffet. Une fois son contenu revenu en bonne place, la lettre sur le sol n’attendait que ma décision.

Il était tard. Mes yeux clignotaient dans la pénombre de la cave et le sommeil m’arrachait de ma piètre réflexion. Devant moi, la petite armoire remise de sa chute. Dans son creux, paradaient à nouveau l’absinthe et les Gauloises brunes comme autant de béquilles affectives. A mes pieds, dans cette enveloppe verte, se blottissait peut être l’amour, le vrai, celui que maman et papa avaient oublié. J’avais à cet instant une vision sommaire mais cohérente de la vie de mon père. Une partie réelle et obscure faite de paradis artificiels, l’autre imaginaire racontée dans une lettre que j’hésitais à lire.

Au fond de la cave, un verre posé sur l’évier en granit et dans un vieux carton sur la dernière étagère, quelques vieux briquets abandonnés. Mon regard tourbillonna pris dans les volutes électriques d’une envie irrépressible. De la fiole d’absinthe au verre, des briquets à la Gauloise, il n’y avait plus que quelques gestes automatiques. Et c’est avec une liqueur verdâtre dans la main et une cigarette à la bouche que je retournai dans le salon. Après avoir réanimé le feu endormi dans la cheminée, je m’installai dans le rocking-chair patriarcal. Je sirotai  en grimaçant le breuvage à l’anis fortement alcoolisé tandis que chaque bouffée nerveuse manquait à m’étouffer. A sa place, à ma place, je basculai amplement sur le fauteuil et tout aussi largement dans l’ivresse.

Je m’endormis. « Pour toi, mon Papa ! »

  • 18.1.10

La découverte

image [ L’armoire métallique ] Après m’être saisi de la clé, je rangeais les ciseaux rouillés dans leur écrin de fortune en prenant soin de les reposer à la même place. Je repoussais le vieux tiroir en bois vermoulu. La poignée de fer blanc me restait une fois sur deux dans les mains. Je la refixais avec soin dans son encoche écaillée en m’assurant de sa bonne tenue. La petite clé, sésame aux dentures rouillées, tournait alors dans ma main deux ou trois fois. Expression de ma peur et de mon hésitation. Puis dans une prise de décision soudaine, elle s’enfilait dans la serrure pour enfin me faire franchir le pas de l’acte interdit.

La porte-miroir s’ouvrait sur les discrets de papa dans un crissement métallique aigu. Un regard dans le couloir pour m’assurer que personne ne bouge  et je me trouvais désormais face à mon méfait. A l’intérieur, tout était parfaitement rangé. Trois étagères en fer froid. Sur la plus haute, deux petits cartons semblaient être découpés pour tenir sur la hauteur de leur emplacement. Aucune inscription. J’avais déjà fouillé ces boîtes mais je n’avais trouvé que quelques graines d’une semence jardinière inconnue. Sur celle du milieu, une cartouche de gauloises brunes déjà ouverte partageait la place avec quelques minuscules fioles contenant un liquide verdâtre. Mon premier cérémonial lors de l’ouverture prohibée consistait à dévisser le bouchon d’une d’entre elles pour humer son parfum. Cette fragrance d’anis fortement alcoolisée que dégageait l’absinthe me donnait pourtant chaque fois des hauts le cœur.

Mes yeux balayaient de bas en haut et de haut en bas, à la recherche de la nouveauté. Nouveauté qui pourrait m’éclairer sur le mystère. Savoir et comprendre pourquoi papa s’évertuait à tenir ce placard constamment fermé, à l’abri du regard de sa propre famille. Mais rien. La dernière étagère contenait deux vulgaires briquets usagés, une boîte de cigare de la Havane et deux bouteilles en verre à bouchons mécaniques. Comme toujours, j’étais frustré. Tant de prises de risques inutiles, d’angoisses et de craintes de représailles pour finalement aucune trouvaille. Je décidai cette fois-ci de poursuivre mes investigations et m’attelai à sortir tout ce fourbi pour vérifier chaque recoin.

Une fois mise à nue, la petite armoire était plus légère, si bien que je pouvais aisément la descendre de son buffet porteur. A peine saisie, elle ripa contre le bahut, m’échappa des mains et choqua fortement le sol en béton de la cave. Un bruit métallique en écho court mais puissant creva la nuit. J’étais transi de peur. Mon palpitant s’emballa troublé par le sang qui affluait en jets puissants de tout mon corps. Ma tête bourdonnait et il me semblait que le vacarme produit résonnait encore dans tout le quartier. Quelques secondes, le souffle coupé, je restai à l’écoute de la réaction. Puis, le silence. Moi et l’armoire au sol.

Dans son cœur éventré où gisait l’amoncellement des étagères démontées, je vis dépasser le bout d’une enveloppe verte. Je tenais ma découverte. Celle qui, peut-être, expliquait tout. Je tirai et extirpai le Graal d’un double fond malicieux. En guise d’adresse postale et en caractères soignés, était calligraphiée à la plume une mention évocatrice : « Pour toi, mon Marcel. »

A suivre.

  • 14.1.10

L’armoire métallique

image [ Entre la cave et le salon ] La cave. Le salon. Le silence. Maman suivait toujours la sortie traditionnelle de papa en levant les yeux au ciel. Entre deux œillades appelant le divin à lui expliquer de tels agissements dédaigneux, elle me regardait avec insistance dans le secret espoir que je cautionne son agacement. Je faisais mine de ne rien voir. Je lui tournais le dos et m’avachissais sur la table du salon avec hâte qu’elle déguerpisse.

La cheminée ne flambait plus. Les publicités criardes s’enchaînaient à grand renfort de slogans consternants. Pour chacune d’elle, elle soulignait sa contrariété d’un nouveau grognement d’indignation. A la fin de chaque spot, j’aurais voulu un geste, un mot, une discussion. Mais j’avais fini par ne plus y croire. Tout juste, espérais-je qu’elle se lève de son fauteuil pour me dégager de son humeur pesante et ainsi me laisser libre de tous agissements.

La tirade publicitaire se terminait. D’un appui lourd de ses mains sur les accoudoirs, elle soulevait son corps avachi et repus d’anxiété. Elle décidait enfin de sortir de sa torpeur pour parfaire son fiel dans le creux de son lit. Enfin seul. Je restais un instant à l’écoute de la maison, guettant ses pas feutrés dans l’escalier qui la menait à sa chambre, Quelques crépitements de braises. Un claquement de porte. Je baissais le son de la télévision pour m’assurer que la maison fut bien endormie.

La cave. Je remontais légèrement le volume du poste pour masquer mon déplacement et feindre ma présence dans la salon. La porte franchie, je me retrouvais dans le couloir plongé dans le noir absolu. Je restais quelques secondes suspendues à scruter l’espace comme un cambrioleur, mes oreilles et tous mes sens à l’affût du moindre bruissement. Aucun son incongru, aucune lumière ou déplacement inopiné ne pouvait m’échapper. Mon cœur accélérait sa cadence, mes tempes bourdonnaient. Je m’apprêtais à braver l’interdit. J’entrais dans la cave.

A gauche, un vieux buffet dont papa avait escamoté la partie haute. Posée sur le bahut, une armoire métallique plus haute que large. Sur sa porte, un vieux miroir piqué et voilé reflétait mon visage de façon convexe. Ma tête s’élançait brusquement vers le haut et me donnait l’impression d’avoir l’occiput déformé. Je souriais et assortissais cette image de grimaces malicieuses. Passé ce jeu espiègle, je m’apprêtais à ouvrir l’armoire des secrets de papa.

La clé du coffre inviolable était dissimulée dans le premier tiroir du meuble porteur. Je la trouvais toujours enveloppée dans un vieux chiffon au milieu de ciseaux rouillés. J’avais découvert depuis longtemps la cachette à force de furetages soutenus. Chaque fois, cet instant m’emplissait d’excitation et de crainte. J’ouvrais l’armoire curieux des nouvelles découvertes que j’allais faire.

A suivre.

  • 11.1.10

Entre la cave et le salon

image Dans la maison de mon enfance, prés du salon, il y avait une cave. Singularité de ces vieilles demeures villageoises, les pièces étaient agencées en dépit de bon sens. Juste un couloir séparait les deux pièces ; si bien qu’il était facile de passer d’un endroit chaleureux à une atmosphère froide et humide. A elles seules, ces deux pièces résumaient l’ambiance des lieux.

Le salon était, comme il se doit, l’endroit dévolu à la détente. Du moins le laissait-il croire. Les soir d’hiver, s’y jouait le ballet familial traditionnel. Maman se posait devant la télévision confortablement installée dans un moelleux fauteuil en cuir fauve. Elle prenait toujours la précaution de glisser sous l’accoudoir le dernier télé7jeux. Solution de rechange si les trois chaînes lui faisaient l’affront de ne présenter que des programmes inintéressants. Papa effectuait des va-et-vient incessants entre son rocking-chair toujours en mouvement et sa cheminée qu’il alimentait, plus que de raison, avec de grosses bûches fraîchement coupées. Le feuilleton télé du soir ne l’intéressait guère. Il préférait admirer les luxuriantes flammes qui chauffaient et éclairaient à peine la pièce, lui donnant un aspect mystérieux. Dans son regard, je pouvais lire la satisfaction du bûcheron qui, des heures durant, s’était acharné à la tâche amassant des stères de rondins et autres ceps de vigne bien secs. Un véritable trésor. Butin qui crépitait maintenant dans le foyer pour délivrer un bien être que lui seul parvenait vraiment à apprécier.

Quant à moi, sur une chaise inconfortable, je suivais d’un œil les épisodes de Châteauvallon tandis que de l’autre, j’accompagnais les mouvements de l’attiseur de feu. Chantal Nobel était belle, Maman impassible. Papa toussotant tirait sur sa gauloise brune aussi bien que la cheminée tirait la fumée de son conduit vers l’extérieur. La soirée s’écoulait silencieuse et paisible mais aussi immuable qu’ennuyeuse. « Puissance et gloire dans l’eau trouble d’un regard ! » hurlait alors Herbert Léonard sonnant ainsi la fin de la soirée télé. Tandis que le générique déroulait ses fadaises, Papa se levait péniblement du siège patriarcal. Après un dernier coup de tisonnier pour étaler la braise, il nous souhaitait une bonne nuit d’une façon laconique et convenue. Le couloir, un détour par la cave pour siroter un coup de rouge somnifère et il disparaissait.

A suivre.

  • 7.1.10

Un triple cocktail bien frappé

En regard de nombreuses choses de la vie, ils me soutiennent sans le percevoir. Il vient de s’écouler tendrement une semaine emplie d’eux au plus prés de moi, quelques jours denses à partager avec sourires violents et cris doux, contes d’adultes et mémoires d’enfants. Une semaine qui me réconcilierait presque avec les fêtes de fin d’année. La somme de tout mon amour se démultiplie dans trois petites âmes diablotines. Trois fois plus qu’hier, trois fois moins que demain.

Trois. Le triangle parmi les triangles si présents dans ma vie. Trois têtes folles gorgées de délires d’enfants et de douceur de vivre. Anecdotes malicieuses, jeux charmeurs, doutes de pré-ado, hystéries de gamins, espiègleries de papa. Associer puis mélanger le tout et servir bien frappé. Un cocktail que j’aime secouer et savourer en toute circonstance. Et quand j’ai le plaisir qu’on me le serve sept jours durant, je prends plusieurs gorgées sans jamais me rassasier. Je salive et bois sans retenue le breuvage gouleyant pour enfin mesurer, lorsque les ingrédients manquent, combien il compose le fruit de mon existence.

Mes enfants, leurs jeux, leur vie d’un mètre quarante et leur amour délicat juste posé là sur moi. Toujours.

  • 4.1.10

Le baiser de la gare d'Orléans - #VasesCommunicants

C'est là que tout a commencé et ça s'est fini, par un baiser. Une erreur, un élan, un soupçon de baiser au coin des lèvres, à gauche de la bouche, inerte, prise par surprise. Adieu, je t'ai vu ! Au revoir Monsieur, on ne se reverra plus. Vous m'avez parlé tout au long du voyage, c'était certainement passionnant, et pendant ce temps là, moi je guette la bouche qui remue, sourit, avec des plis qui remontent vers des yeux bruns.

J'en reviens toujours à la bouche, elle a l'air douce, elle sourit souvent, elle m'attire en parlant. Tant pis, je descends au prochain arrêt, gare d'Orléans C'est maintenant. Le train ralentit, grince, s'arrête. J'approche vite ma bouche de cette bouche bavarde qui ne sait pas que je m'enfuis déjà. C'est vrai qu'elle est douce. Le bruit des mots s'interrompt, l'homme est saisi. Je le frôle en descendant, je murmure "au revoir" pour la forme, je m'échappe et saute sur le quai, mon sac sur le dos, les cheveux défaits, la mèche rebelle en travers du visage. Je ris en courant vers l'escalator, je ne me retourne pas. Le rouge a envahi mes joues. J'ai l'impression d'avoir fait un bon coup, une bêtise innocente.

J'en avais envie ! Voilà, mais une envie à un point ! Impossible de se retenir. Je suis ravie. J'avais tout juste 18 ans. Et c'est vrai, jusqu'à ce que le train ralentisse, grince et s'arrête... Je suis juste descendue gare d'Orléans en rêvant de l'embrasser et de m'enfuir. C'est chose faite !

Ce billet a été rédigé par elle-c-dit que je reçois aujourd’hui dans le cadre des vases communicants. Vous pouvez suivre ce chemin pour aller lire mon billet publié chez elle.

Voici la liste des autres participants à ces Vases Communicants de janvier :
Futiles et graves (Anthony Poiraudeau) et Paumée (Brigitte Célérier), Tiers Livre (François Bon) et Ce métier de dormir (Marc Pautrel), Petite Racine (Cécile Portier) et Abadôn(Michèle Dujardin), Tentatives (Christine Jeanney) et Enfantissages (Juliette Zara), C’était demain (Dominique Boudou) et Biffures chroniques (Anna de Sandre), Terres… (Daniel Bourrion) et Journal Contretemps (Arnaud Maïsetti), Le blog à Luc (Luc Lamy) et Frédérique Martin, Liminaire(Pierre Ménard) et Jours ouvrables (Jean Prod’hom), Pendant le weekend (Hélène Clémente) et Oreille culinaire (Isabelle Rozenbaum), Les beautés de Montréal (Pierre Chantelois) et L’Oeil ne se voit pas lui-même (Hervé Jeanney)

  • 1.1.10