- 23.5.11
Je me souviens. D’elle qui chevrotait dans la rue, courbée le jour, cintrée la nuit. D’elle, du mystère qu’elle portait sur son dos et des rumeurs à son sujet qui croisaient deux générations. D’elle, de sa désinvolture et de sa misanthropie avérée.
Petit bout de femme au visage bardé d’un fichu gris, été comme hiver, une cape d’invisibilité pour dissimuler une expression assurément mystique. Je la croisais chaque jour et chaque nuit où je me jouais noctambule. Périple diurne, elle sortait de sa grotte, petite maison coincée entre deux immeubles rénovés, claquait sa porte récalcitrante d’un geste lourd et bref, puis verrouillait de trois tours d’une grande clé qu’elle pendait par une corde à sa robe de bure. Elle longeait ensuite les murs, la tête baissée et les mains crochetées sur le nœud de son fichu. Elle usait les mêmes voies, les mêmes trottoirs, chaque pas sur celui de la veille, trajet de jour comme de nuit. Si je ne la voyais pas, je l’entendais raser les murs, cahin-caha sur le pavé, le bruit de ses mocassins épousant sa démarche boiteuse. Elle entrait dans l’église et demeurait demi-heure en piété puis ressortait et répétait le chemin à l’inverse dans un même sillage.
Personne ne connaissait son nom, on la disait sourde et muette. Certains même la croyaient aveugle, ce qui eût expliqué ses trajets millimétrés et étudiés par cœur, sa foulée lente et hésitante, et ses yeux défunts cachés dans le fichu gris.
- 20.5.11
Je restais pendant des heures prés de l’arbre aux fruits mous, verts et rouges dedans, espèces de petites poires dont on ne m’avait jamais dit le nom. Je ne voulais pas le savoir de toute façon. Le mystère me plaisait. Puis je l’appelais « l’arbre aux fruits mous », c’était bien ainsi. Ce grand, gras et touffu, aux larges feuilles était mon protecteur, pendant que les autres, les vrais, vaquaient à la récolte. Il me faisait de l’ombre et, de temps à autre, à la faveur d’une brise, il laissait tomber le fruit trop mûr qui venait s’éclater tout prés de moi, sur le bord du puits. C’était le métronome de mon après-midi. Je guettais chaque coup de vent, chaque bruissement dans les branches et les jours trop calmes, je donnais des coups de pieds dans le tronc pour accélérer la chute de mes fruits mous. L’arbre ne bronchait pas mais il m’écoutait, c’est sûr, il m’obéissait. J’ouvrais chaque figue tombée, parce qu’aujourd’hui je sais que c’étaient des figues, m’émerveillais de leur texture, de leur creux charnu qui péguait sous mes doigts, examinais avec attention le monde filandreux que formait la couronne blanche autour du cœur rouge. Je les sentais, roulais ma langue sur leur peau rugueuse mais jamais ne les mangeais. Je m’essuyais juste les mains sur mon polo blanc et je tenais le regard perché dans les ramilles dans l’attente des prochaines chutes molles.
- 18.5.11
Planqués, au creux, comme des troglodytes, les pierres taillées autour de nous, une alcôve dure pour nos rêves mous. Tu trépignes, tu as peur, enfermement soudain, tu me serres, ta peau blanche en éruption. Dans la Capitelle, l’odeur des lichens suinte des murs ronds, il fait noir et du haut, par un interstice, file un mince rayon de lumière sur ta joue. C’est inquiétant ici, me dis-tu, tu veux sortir de là, tu suffoques. Tu te serres encore, ma main sur ta cuisse qui tremble, ma voix caverneuse apaisante à tes oreilles. Je te ronfle quelques phrases libres et leur écho se met à tourner en squash sur les parois ancestrales. Tu lèves les yeux vers moi : dessine-moi un mammouth avant que tes mots ne retombent ! Tu ris, je ris, et les éclats se mélangent aux sons rebondis, ils nous entourent, nous passent sous les pieds, raclent le sol de schiste et délogent tes craintes.
- 15.5.11
Du dimanche matin, quand je reste seul encore à dormir, l’entendre qui me réveille s’élever du rez-de-chaussée, de la rue même peut-être, de l’autre bout de la ville va savoir. Elle est chargée de testostérones, rauque et puissante, enjouée du jour aussi. Ne pas comprendre ce qui se dit, ce qui se hurle dans ces beuglements d’adulte, l’accent qui chante en notes herculéennes, mais reconnaître entre mille, qui le dit, qui le hurle sans le vouloir. Voix mal maîtrisée qui porte haut et ne connaît pas la sourdine. Voix qui, si l’on s’en tient à son volume, semble gronder au ciel, éclatement de l’air, tonnerre des dieux en couverture ronflante à toute autre parole qui s’étouffe en filet doux, qui s’oublie, qui se tait. Derrière mes yeux mi-clos, reconnaître le personnage altier, tout aussi robuste que son bagout est fort, l’armoire sur pattes, des épaules en poutrelles, la tête aux joues de veau, le cheveu gras clairsemé, le costume bleu dominical taillé sur-mesure. Et s’apaiser sur le sourire large qui écarte sa bouche criarde, la bonhomie qui s’en échappe, le phrasé qui s’emballe, les tapes dans le dos qui accompagnent la ponctuation, la légèreté insoupçonnée de ses bras cuissots qui enlacent et le bonheur qui se dégage de ses vocalises de ténor. Se lever enfin pour le voir, pour l’entendre gâter mes oreilles de soleil et embrasser le jour.
- 12.5.11
- 9.5.11
“Petit roi de Cuba” a été rédigé par Kouki Rossi dans le cadre des vases communicants. Vous pouvez la suivre sur son blog Koukistories sur lequel elle accueille aujourd’hui mon négus.
Et voici la liste des autres participants à ces vases communicants de mai :
G@rp et Franck Thomas
Maryse Hache et Jérôme Wurtz
Joachim Séné et Guillaume Vissac
Louise Imagine et KMS
Christopher Selac et Pierre Ménard
Isabelle Butterlin et conte de Suzanne
Franck Queyraud et Christophe Grossi
Piero Cohen-Hadria et Dominique Hasselmann
Daniel Bourrion et Anita Navarrete-Berbel
François Bon et Urbain trop urbain
Candice Nguyen et Samuel Dixneuf
Morgan Riet et Marlène Tissot
Michèle Dujardin et Jacques Bon
Murièle Modély et Vincent Motard-Avargues
Cécile Portier et Sandra Hinège
Mariane Jaeglé et Michel Sarnikov
Martine Rieffel et Brigitte Célérier
- 6.5.11
Bleu, soixante-dix-huit ans de bleu, couleur qui t’entoure toujours, l’immense de tes yeux qui crée un anneau autour de toi, une bulle de temps que plus rien ni personne ne traverse. Pas d’aura, aucune transmission, juste des émotions plates, des sous-entendus dont tu te pares, qui te suffisent pour vivre et qui engendrent en nous des marges inertes. Et ce bleu regard qui tourne dans le vide, n’exprime que le minimum vital, plus d’éclat, juste le roulement de l’incompréhension quand les autres sens font défaut, lorsque tu ne nous entends plus, que des tonalités insondables te masquent encore un peu plus. Tu t’écarquilles, pupilles dans ta nuit de plein jour, tu nous lances des billes rondes comme si nous étions fautifs de sentir, d’écouter, d’entendre. Les paroles et les chutes de rires t’agacent car tu n’es plus intégrée : tu es à côté, sur un autre chemin, dans un bourdonnement sourd, seule immobile dans un ballet de lèvres chaotique. Alors tu souffles un peu, tournes la tête et lèves les yeux au ciel.
- 2.5.11
Se rejoindre, toujours, évident besoin de groupe, d’appartenance mais pas beaucoup d’endroits dans le village, peu de points de chute à nos vacuités. Alors l’espace public s’habille pour nous accueillir, en jardin à la Française face à l’hôtel de ville. Précis et propre, il s’agence en haies parfaitement taillées, parterres de fleurs résistantes aux couleurs criardes, et encore des haies en lignes, en courbes, ouverture, fermeture, au détour des bosquets puis à nouveau des îlots de fleurs qui terminent d’autres haies. Parcourir haletant la sueur dans le dos ce dédale giratoire pour nous les petits au sens de l’orientation en devenir. Courir autour des rond-points fabriqués, dans les allées fuyantes, tourner dans le décor, symétrie des fleurs, virages identiques et multiplication des mêmes chemins, se perdre un peu le cœur ouvert et retourner sur nos pas, idiots de reconnaître les lieux.
Au milieu et sur chaque bord, pour s’apaiser, des repères en creux, bassins aux eaux troubles, vertes et sales où nagent quelques spectres de carpes emprisonnées. S’asseoir un instant, chercher les plus grosses espèces à cibler, crever le temps et les eaux en jetant des cailloux plats aux yeux des poissons déjà morts fatigués de tourner. Espérer même le ricochet d’un bassin à l’autre, pourquoi pas l’exploit d’un retour boomerang. Et rire, se chamailler autour, se pousser l’un, l’autre, s’agripper aux shorts et aux chemises pour résister et inévitablement mettre un pied dans l’eau vaseuse et retourner chez soi la sandalette nu-pieds dégoulinante d’algues visqueuses.
- 22.4.11
A travers le rideau tricoté au crochet et décoré de larges losanges aux fanfreluches grisonnantes de poussière, la voisine, ses yeux ronds et vides, scrute le dehors, son ennemi depuis qu’ici elle vit recluse. De son dedans, elle épie le passant, le moindre bruit suspect : une portière qui claque trop violemment, une voiture qui démarre trop vite, le vrombissement de la mobylette du facteur qui est en retard ou le ballon du gamin qui rebondit sur le trottoir menaçant à chaque instant de briser une vitre.
En arrêt derrière sa fenêtre, un fauteuil confortable, télé7jeux et la télécommande, elle garde un œil suspect sur la vie du dehors. Car, elle, sa vie, c’est à l’intérieur que ça se passe, c’est dans la télé, Pernaut et les nouvelles qui mortifient. Alors, le dehors devient suspect, les gens du danger, les bruits quotidiens des alertes, c’est la vérité car ils le disent dans la lucarne. Tous les jours, tous ces drames, toutes ces agressions, toutes ces catastrophes, le monde est insécure et depuis qu’elle l’a compris, elle ne sort plus.
Elle est certaine que tous ces gens, là dans sa rue, peuvent à tout moment représenter un risque. C’est eux qui sont responsables de tout ce qui se passe dans le poste. Ils peuvent déborder, s’en prendre à elle, à son intégrité, à sa liberté d’être. Ils peuvent tout remettre en cause, s’introduire chez elle, la déposséder du peu qu’elle a réussi à obtenir. Alors il faut qu’elle veille, au plus prés d’eux sans se faire remarquer. Et là, à son poste d’observation, entre les mailles de son rideau jaunâtre, elle reste à l’affût, sur le pied de guerre, et qui croise un jour son regard le sait : mieux vaut ne pas s’aventurer trop prés. Ses yeux gros qui tournent semblant quitter leur orbite vous foudroient de peur. Les plis de son visage dans la pénombre vous transforment en enfant apeuré face à la vue de sa première sorcière. Ses dents qui sortent de sa bouche comme un cerbère montre ses crocs vous dissuadent pour toujours de longer ses murs.
Faudrait peut-être couper le fil de son antenne de télévision pour que quelque chose change.
- 18.4.11
Les odeurs de tabac brun me reviennent, toujours les mêmes sensations quand je croise un tireur de mégot sans filtre. Le même faciès ridé et tanné de soleil, le visage marqué et de belles valises sous les yeux. A croire que les goldos sont toutes attachées aux commissures des mêmes gueules cassées. Des années qu’elles se fument, qu’elles dégagent le même parfum saumâtre, qu’elles enflent les vêtements de leur tanin et collent du jaune aux murs et aux doigts. Et les mêmes gestes et comportements perpétuels qui accompagnent le fumeur de tabac brun. La tape sur le dos de la main pour tasser la tige. Collé à la langue, le filet rebelle de tabac craché dans un plissement bref des lèvres. Et souvent, coincée derrière l’oreille, la suivante en attente du cérémonial.
Toujours une silhouette similaire, la voix ronflante et la gouaille altière. Le fumeur de tabac brun apparaît daté d’une autre époque révolue, il appartient à la génération de mon géniteur, de mon clopeur de goldos. C’est lui la référence qui perpétue l’odeur, qui la rend aussi tenace, aussi reconnaissable et de souvenir aussi caricatural : la fumée fixée aux mailles de ses nippes qui faisait fragrance de sa personnalité, son index jauni à l’ongle rongé, les quatre murs de sa chambre aux fleurs caramel et sa manie de rassembler avec son petit doigt le tabac perdu sur la table de nuit .
- 14.4.11
C’est un apaisement ce reflet. Dans la buée encore chaude se réfléchit une image en redressement, le torse se bombe, regard droit, épaules alignées. Enfin pouvoir se regarder sortir de ce corps. En conscience, sans déni, se laisser couler vers l’autre, sans rien attendre en retour. Sentir sous la peau circuler un fluide de haut en bas, de la tête aux pieds, une source de vie inconnue qui se mêle à l’existence habituelle, un fil imaginaire tendu plus seulement dans l’intérieur mais de l’intérieur vers l’extérieur. Deux vies qui se confrontent, contact et réaction, alchimie naissante d’un autre chemin. Croisées, elles se condensent en sensibilité troublante. La chaleur resserrée sur la peau s'ancre en orgelets d’eau qui filtrent le corps et délogent les émotions enfouies. De l’eau, pour l’instant rien que de l’eau, qui sort par où elle peut, comme elle veut. Un lâcher prise en ondes continues ou en secousses, en larmes ou en sourires mais qui témoigne de l’ouvrage engagé, de l’organisation d’une autre vision de soi, de l’autre, du monde.
Texte publié initialement dans Le jardin sauvage de Ana NB, vases communicants du mois d’avril.
- 11.4.11
Voilà des heures que je rôde dans cette gare. Perdu. Je crois que je suis perdu. Je croise des gens bien sûr, des silhouettes pour le moins, des paires d’yeux accrochés aux murs qui ne me voient pas. Enfin ils doivent me voir puisque je les voie mais ils ne me regardent pas. Je suis perdu et tout le monde s’en fout. Il faudrait que je leur parle, que je leur demande mon chemin, que de ces regards vides et perdus je tire quelque chose, un croisement qui dans un éclair dirait : oui, je suis perdu, aidez-moi, indiquez-moi la sortie, le quai, la porte que je cherche. Mais rien, je ne parviens pas à percer leur espace.
On dirait qu’ils glissent sur le sol, leurs corps se meuvent mais eux non. Vraiment, ils ont l’air ailleurs, les idées suspendues aux panneaux, la tête dans les flèches de direction arrimées aux poutrelles. Des silhouettes vides. Maintenant elles me font peur ces silhouettes décharnées et elles me perdent. Je suis perdu parce que ce sont elles, ectoplasmes animés, qui me désorientent. Aucune ne marche dans le même sens, elles grouillent, surgissent de plus en plus vite, quand une part, l’autre arrive ; lorsqu’une accélère et me double, une autre m’évite de justesse dans un frôlement d’épaules imperceptible. C’est un manège fou dans un ordre si abscons que, oui, c’est elles qui me perdent. Elles me compriment les sens. Je n’ai plus aucun repère. Je n’arrive pas à lire les panneaux, les indications sont écrites en arabesques molles. Et puis de toute façon, ce sont les silhouettes qui tournent devant moi que je voudrais lire, déchiffrer, et comprendre. Leur demander mon chemin, parler à quelqu’un de l’intérieur qui, dans des gestes précis et une voix serviable, me guiderait pour sortir de ce ballet aliénant. Mais rien, je n’y arrive pas.
Je finis par renoncer mais sortir de ce cirque d’ombres devient capital. Echapper à cette abstraction s’impose à moi. Je ne veux et ne peux pas être une silhouette de plus, présent mais invisible à l’autre. Je dois vérifier. Je dois trouver un endroit vide pour reprendre mes esprits, me retrouver là où personne ne pourra me toucher. Vérifier. Je prends la première allée et la suis, peu importe où elle me mènera. Je marche sans notion de temps, dans des pas de coton. J’ai envie d’accélérer mais je ne sais pas vraiment si je le fais. Vérifier. J’avance, je crois. Plus je marche moins il y a de silhouettes autour de moi. Dix, cinq, trois deux, une puis plus rien. Le vrai vide. L’impasse. Au fond un angle, vingt mètres carré isolés, une cabine photomaton. Vérifier. Je m’assois, tire le rideau, quelques pièces et je déclenche l’objectif. Dans l’œil de la caméra, du blanc, rien que du blanc et le flottement du rideau derrière moi. Je n’existe plus.
Ce texte est ma participation au jeu d'écriture n°6 du blog à mille mains. Le principe du jeu est simple : à partir de cette photo, chacun(e) écrit un texte et le publie sur son blog. La seule contrainte est de s'inspirer de cette photo. Les textes peuvent prendre la forme, le style, la longueur que vous souhaitez.
- 7.4.11
Souvent, il s’arrête devant les portes. Des portes de toutes sortes, des blanches, des noires, des plus banales aux plus sophistiqués, des plus minces, portes intérieures sans poignées qu’il suffirait de pousser d’un doigt, aux plus hauts et robustes portails infranchissables de complexité, à double ou triple verrous. Pourtant, il sait qu’il doit trouver le courage nécessaire, que de franchir ces portes ou ne serait-ce qu’une porte, la sienne, s’avère nécessaire. Qu’on ne peut pas se retrouver sans cesse sur le seuil, les mains posées sur le chambranle et en vaincu courber la tête en appui sur le bois et puis décider de faire demi-tour parce que derrière se cache l’inconnu.
Il faut qu’il pousse, relève le cou, serre les dents s’il le faut, il doit regarder la porte de tout son long, en apprécier la matière, l’unicité. Surtout ne pas regarder derrière ou alors en conscience, sans inciter son désir de reculer, sans réanimer son mécanisme d’inertie. Il doit simplement apprécier le parcours, le long parcours qui l’a conduit sur ce pas, cette porte, pas une autre, celle-là, là, planter devant lui. Pas une vulgaire issue à portes battantes, non, s’il est à cet endroit devant cette porté là, ce n’est en aucun cas le fruit du hasard, c’est sa porte. Il mérite cette porte, elle est placée sur son chemin, pour lui, uniquement pour lui. En conscience, il faut passer le pas, en déduire le sens, la peine subie jusqu’ici, le travail qui a été nécessaire pour en arriver là et franchir. Traverser sans regret en laissant la porte ouverte pour ne pas oublier le passé et les chemins escarpés.
Il faut mais voilà, souvent, il s’arrête devant les portes.
- 4.4.11
Hors de toute attente llegaré / j'arriverai là.
Hors de toute attente llegaré / j'arriverai là, quelque part, loin de ce chemin sombre / voix dispersées llegaré / j'arriverai.
L'absence a versé du noir de la nuit sur des fragments d'images des fragments de lieux des fragments de paroles, llegaré / j'arriverai loin de ce chemin sombre / voix reliées.
Tourner tourner retourner réveiller saisir quelques mots, ces mots comme une lumière douce de fin de jour, pour dire je peux me tenir là quelque part dans ce souvenir, quelque part dans ces lieux sans nom, ces lieux de passage commun, une gare un square, ce lieu de passage éphémère un théâtre grec, llegaré / j'arriverai loin de ce chemin sombre / voix mêlées.
Je peux me tenir là, quelque part dans cette répétition de mots :
allez on y va on peut y aller on y va allez allez tu verras c'est oui je sais mais Barcelone Barcelone c'est pas si loin allez on y va on y va on s'arrangera je ne sais pas avant six heures le train et bien on attendra on attendra quelque part on pourra attendre le train oui on pourra attendre le train quelque part allez on y va allez après le spectacle et bien oui on attendra quelque part on attendra cinq heures six heures on prendra le premier train pour Sabadell allez c'est rien cinq six heures on y va d'accord tu es d'accord.
Je peux me tenir là, llegaré / j'arriverai llegaré hors de toute attente llegaré llegaré con los últimos ecos llegaré avec les derniers échos de ta voix llegaré / j'arriverai avec nos silences.
Nous sommes maintenant dans la nuit, la nuit de l'arrivée des danseurs de Sankai Juku, Yoichiro Yoshikawa, Amagatsu Ushio, Semimaru, Sho Takeuchi, Taiyo Tochiaki sur la scène du théâtre grec de Barcelone. Nous sommes toi et moi dans le silence, le silence dans nos corps le silence dans nos bouches, le silence sur les pierres fraîches, le silence dans les arbres lointains le silence dans le ciel.
Je peux me tenir là dans le mouvement suspendu d'un corps de danseur, dans le mouvement désordonné de nos silences.
Cinq corps dessinent maintenant l'imperceptible avancée vers le chaos dans un espace de chutes d'eau et de sable, cinq corps étirés entre le bas enraciné et le haut de l'obscurité, cinq corps fluides lumineux dans une vaste pénombre, je me tiens là quelque part, dans le mouvement intense et minuscule, dans le noir du chaos et la lumière du mouvement, allez on y va on peut y aller on y va allez tu verras. Le danseur Amagetsu Ushio disparaît sous l'infini chute du temps.
Et plus loin dans mon souvenir, la nuit au square et plus tard le retour dans le train de Sabadell. Nous sommes maintenant spectateurs immobiles. J'ai répété le nom de cette compagnie de butô, nous avons parlé de ce danseur Min Tanaka que nous avions vu, accompagné par un batteur dans un garage désaffecté, et puis d'autres noms des noms de musiciens japonais écouté ici, et à Berlin et en Autriche plus tard. Plus tard dans la fin de la nuit, parfois nos têtes tournées vers le passage rapide de jeunes personnes, nous ne parlons plus, nous restons éveillés toi et moi, nous fumons quelques cigarettes, moi jambes pliées sur le banc, bras enserrant les genoux, toi bras croisés tête droite, tu veilles, je ne dors pas. Il est quatre heures, bientôt le point du jour. J'aime ce moment de fatigue du corps et de la tête jusqu'au bout des doigts, je peux me tenir là, dans la nuit, je ferme les yeux, le corps du danseur avant la chute.
Ahora tu voz duerme con los últimos ecos de nuestro souvenir / Maintenant ta voix dort avec les derniers échos de notre souvenir.
Ce texte a été rédigé par Ana NB dans le cadre des vases communicants. Vous pouvez la suivre sur ses deux blogs : effacements et le jardin sauvage sur lequel elle accueille aujourd’hui mon texte.
Et voici la liste des autres participants à ces vases communicants d’avril :
Sandra Hinège et Pierre Ménard
Guillaume Vissac et Laurent Margantin
Joachim Séné et Marc Pautrel
Dominique Hasselmann et François Bon
Michel Brosseau et Stéphane Bataillon
Franck Queyraud et Samuel Dixneuf-Mocozet
Anne Savelli et Piero Cohen-Hadria
Christine Jeanney et Maryse Hache
Claire Dutrait et Jacques Bon
Cécile Portier et Bertrand Redonnet
Isabelle Pariente-Butterlin et Jean Prod'hom
Christopher Selac et Franck Thomas
Morgan Riet et Vincent Motard-Avargues
Brigitte Célérier et Benoît Vincent
- 1.4.11
Elle pliait les draps, les grands draps blancs marqués de l’emblème de la famille, un écusson tarabiscoté de hiéroglyphes surpiqués, vaguement des initiales, je crois. Elle tenait ce linge de sa mère, partie non négligeable du trousseau de mariage avec taies d’oreiller, serviettes et autres mouchoirs de soie, comme cela se faisait à l’époque, chaque enfant devant commercer sa vie conjugale pourvu du nécessaire à tenir bon ménage.
Elle pliait les draps soigneusement après les avoir repassés à la pattemouille. Pas un faux pli, chaque coup de fer avait été étudié par l’expérience. D’une main leste, le glissement était maîtrisé et assuré par un retour express pour effacer les plis revêches. De longues minutes, elle soufflait vapeur sur le tissu, tournant dans un sens puis dans un autre, s’appliquant à effacer tout froissement avec l’ambition de la perfection. Son attention était telle que son front ridé par la concentration semblait aspirer les plis du linge. La vapeur par son souffle inquisiteur sur le linge la masquait pour un temps, elle disparaissait dans un nuage et ressortait assortie de gouttes de sueur qui perlaient son visage.
Elle pliait les draps, les grands draps blancs auxquels elle tenait tant. Personne d’autre ne pouvait s’en occuper. Du repassage au pliage jusqu’au rangement, ce travail lui était dévolu, impossible pour la femme de ménage de faire une telle tâche, elle s’y prendrait mal de toute façon. Elle ne saurait pas faire les coins carrés au drap bien plié. Elle n’arriverait pas à centrer l’écusson sur le devant en haut pour qu’il soit bien visible. Elle pourrait même par étourderie les accrocher, faire des marques irréversibles, pire, si elle lui laissait faire le repassage, elle pourrait les brûler. Horreur ! Toute cette minutie, elle, c’était son affaire car elle aimait ses draps. Elle mettait du cœur à l’ouvrage pour des draps qui forcément allaient finir froissés dans un lit. Mais qu’importe, elle prenait plaisir à admirer sa pile de linge qui trônait avec majesté dans l’armoire de sa chambre. Bien au carré, parfaitement alignée, en satisfaction du travail accompli.
- 28.3.11
Une fumée épaisse déborde des vasistas en créant, vu de l’extérieur, un mur opaque au travers des grandes baies vitrées. Les néons au fronton clignotent bégueules, une lettre vacillante sur deux. Le café du balcon perd son L pour une tranche de bacon grillé qu’on ne trouvera pas à l’intérieur. Tu entres, coup d’épaule dans les portes battantes, déjà bien éméché par ta tournée des troquets. Au zinc, ça s’astique, culs posés sur les hauts tabourets, la valse jaune bat son plein. A toi, à moi, les verres tintent et les yeux houspillent l’intrus qui n’aura de place ici que s’il paie la sienne.
Tu serres des mains, frappe des épaules dans des sourires de copains d’abord. Ta place, elle est au bout du comptoir, prés du mur qui te tiendra et des toilettes où tu alterneras. Tu commandes, qu’est-ce que tu bois à droite, qu’est-ce que tu bois à gauche ? Le serveur aux mille mains enchaîne les tours de passe-passe, pistaches et bouteille de pastis avec bec verseur, il arrose en un seul coup de bras glissé dix verres placés en ringuette. Et tu t’amarres, les yeux en flottaison, gauloise sur gauloise pour refaire le monde en éthylique, la timidité dans la poche, la joie sur tes joues qui suintent. C’est plus toi là, plus toi qui parle, un autre, grande gueule parmi les autres. Tu t’es laissé à la maison.
Ce n’est que dans le miroir moucheté de rouille, devant ce lavabo aux marques brunes crasses de cigarette, que tes yeux te recroiseront. Tu t’ignoreras, à quoi bon… Et là, dans l’odeur d'urée, tu feras tomber la goutte, tu te tireras la langue et retourneras vivre tes mondes de vapeur.
- 23.3.11
Me voilà dans le décor : la pièce, carrée aux murs en pierre, quelques cellules creuses et de l’encens qui brûle, une lumière indirecte qui part de bas en haut et s’étale sur les murs en douceur. Au centre, deux matelas collés et couverts d’une grande serviette éponge blanche. Longtemps j’ai remis ce moment, par peur et résistance aux manipulations diverses. Une rébellion passive. Toucher c’est me découvrir.
Le silence et le souffle.
Je m’allonge sur le ventre, un coussin coincé sous le plexus et elle entre en scène. Lentement, elle prend le pouls de l’ambiance. Moi et elle, déjà très présente avant même de me toucher. Ses genoux se plantent dans les matelas, ils entourent ma tête, elle se cale et son souffle se fait écho dans une profonde respiration. Une longue prise d’air emplit ses poumons et pour faire le vide, elle dégage une vive expiration dans un souffle ronflant qui m’impressionne. Je sens ses mains au-dessus de moi, elles ne me touchent toujours pas mais l’énergie est là, au-dessus, elle plane et déjà je me sens bien, accompagné et rassuré.
Elle s’enduit les mains d’huile, les roule pour étaler et commence à glisser sur moi. D’abord lentement autour des cervicales, elle accompagne ses mouvements dans une respiration synchrone puis elle me cherche, essaie de se caler sur mon souffle chaotique. Je retiens ce qui vient dans une apnée non contrôlée. Pas d’air, juste l’application de ses gestes sur mon dos, je sens le roulis de ses doigts, la paume de ses mains bousculer mes muscles. C’est dense, en quête d’harmonie, chercher la phase, tous les deux alignés. Elle m’incite à expulser par la bouche, à vider mes poumons, large amplitude, profonde recherche. On y est. Où ? Je ne sais pas.
Les gestes ondulent, pointent sur les nœuds, pièces de chair névrosée qu’elle masse, c’est vif et sensible. Mes mains s’engourdissent, picotement au bout des doigts qui monte en moi comme l’émotion qui me défie. Je garde toujours dans le creux. Maître, rester maître. Je parle, il ne faut pas, me plains du fourmillement. C’est parce que tu respires amplement, me dit-elle, c’est normal. Les yeux fermés, peu à peu, je me perds, m’oublie sous ses massages. Ma respiration lourde me prend le thorax, remue quelque chose sous mes côtes, une boule logée entre les deux poumons qui oscille, cherche une sortie.
Je n’ai rien dit mais elle le sent. M’invite à me retourner sur le dos et plaque alors sur ma poitrine ses mains chaudes en étroite liaison, un corps à corps. Les frictions continuent, nettes, précises. Elles ont trouvé ce qu’elles cherchaient, le point d’ancrage où se trouve le blocage. Deux ou trois mouvements et je l’ai sentie, l’ai vue s’ouvrir, dégagée de l’intérieur, me prendre la gorge et finir par me biffer les yeux de vapeur. J’ai lâché quelque chose, indéfinie boule, là, dans le creux, dans le dedans du dedans.
- 21.3.11
De l’eau, un corps gorgé d’eau. Incroyable masse que cette eau sous cette enveloppe étanche, trimballée depuis des années comme un tonneau, lourd et mouvant. L’eau comme un océan intérieur, souple aux tempêtes, roide au débordement. D’une mobilité extrême et silencieuse, elle est agitation vitale qui suinte sans cesse, indispensable lubrifiant qui irrigue les sens, roulis métronome qui bât sourd les parois souples du corps en mouvement. L’eau plus présente que la chair, plus importante que la pensée, c’est son action dans un circuit fermé qui donne le tempo, la vague qui expulse ou la mer d’huile qui apaise.
Substance invisible qui glousse dans les entrailles, qui parcourt les organes, lubrifie les nœuds, se fait acide purulent ou douce liqueur. Elle est sensation sur la peau, picotement humide sous les pores, refoulement du trop plein à marée haute. Dans la bouche, effervescente, elle ravale le ras du corps en baveuse d’écume sortie des remous. Sous les paupières, elle annonce l’orage dans un écrin de solutions amères. Puis elle longe les lignes, ravine les visages tandis que le tsunami intérieur perce des trous. Elle trace large, ruisselle en glace sur les joues rouges et abreuve les tranchées arides. Passée la tourmente et après de longs contours de perles, elle s’évapore, rejoint le dedans du dedans et se noie dans d’autres eaux en gestation.
Texte publié initialement sur le blog Petite racine de Cécile Portier dans le cadre des vases communicants du mois de mars.
- 18.3.11
Et toujours en images éclairs, souvenirs évanescents, la vision de la fête qui transforme le village. Quatre jours d’intensité dans la vie plane de l’été, quatre jours d’août durant lesquels on célèbre le saint patron du bourg : Saint Laurent. Personne ne se souvient de lui, ni de qui il est et pourquoi il est ainsi célébré. Peu importe, ce n’est pas de lui dont il s’agit mais de nous, les habitants. De notre partage déchaîné autour de bières et de pastis au rythme de l’orchestre du bal et de l’oubli du quotidien pour se fondre dans notre communauté.
La scène est installée sur la grande place près de la rivière. Sur les berges, dans un halo de poussière au crépuscule, les dernières parties de pétanque se terminent et quelques boulistes peu à l’œuvre regardent le grand barnum s’ériger. Grosses caisses, amplificateurs, sonorisation, table de mixage et éclairages grimpent sur l’estrade, les gros bras à la manœuvre en t-shirts noirs moulants seront plus tard dans la soirée les stars de la fête. L’endroit paraît immense, longue piste de bitume que forme désormais la place débarrassée de ses autos en stationnement. Autour, des barrières métalliques placées en cercle créent l’arène et dessinent les contours d’un autre lieu. Des draps noirs sont tendus de part et d’autre des estrades, fines clôtures de l’espace pour délimiter le public du privé, les fêtards des artistes. Pour finir, on bloque l’accès aux rues adjacentes, le grand bar érigé en demi-lune servira de limite à la nouvelle enceinte. Tout est prêt, les camions finissent de déverser les comportes remplies de pains de glace et d’eau dans lesquelles sont jetées des centaines de canettes aluminium.
Les premiers tests sonores des micros, l’accord des guitares électriques, un, deux, trois, plus que quelques réglages et l’orchestre commence à jouer à faible volume pour accompagner les premiers arrivants de l’apéritif. On joue des valses, des paso-dobles ou des madisons et de courageux danseurs grisonnants font quelques pas timides dans le vide de la piste. Prés du bar, en masse compacte, les gobelets en plastique se remplissent d’eau jaune, la rumeur des bavardages augmente au fil des minutes et des rasades ingurgitées. Le soleil disparaît complètement et l’ambiance monte. A l’extrémité du bar, on allume le barbecue géant, la fumée capricieuse fait marmonner les convives ; bientôt ils n’y prêteront plus attention, les crocs plantés dans de gros sandwichs américains. Crescendo, le volume de l’orchestre augmente, la musique change, les tubes du moment sont interprétés avec plus ou moins de justesse mais le tempo attire et emporte la foule désormais nombreuse. La nuit finit par persuader les plus timides, elle noie le monde de la fête dans la jouissance pure de l’instant.
Et les ombres s’étireront jusqu’au petit matin. Masse de gens qui se connaissent tous mais que le bal aura rendu anonymes, la musique et l’alcool les auront déroulés en silhouettes informes, saccadés de stroboscopes. Au dernier titre, la dernière ballade ou le tube transformé en hymne ramènera tout le monde à la réalité. Chacun retournera chez lui, titubant sur l’aube dans la petite chaleur de l’été et les relents anisés.
- 16.3.11
La chaleur, les ordinateurs, les téléphones, les voix graves ou suraiguës : c’est le tumulte sur ce plateau. Le plus souvent je ne capte pas ce chahut, je suis dans ma bulle, mon bouclier phonique sélectif. Je n’entends que quelques sons, mon nom, certains bons mots, des informations intéressantes voire des solutions. Le reste disparaît de mon monde de labeur.
Mais là, cette après midi, il fait plus chaud, les bruits chuchotent fort et gras juste pour moi, stridents, agaçants. Je mets mes mains sur mes oreilles, les coudes sur le bureau, l’air de réfléchir, ça ne marche pas. La cacophonie reste entière, plus moite encore et rythmée par le son du sang qui passe dans mes tempes. J’en peux plus.
Il est temps de faire une pause.
Je me lève, traverse le plateau à grands pas, le couloir, passe devant la salle à café. Personne. Ouf ! J’entre. Enfin le calme, le silence, je respire mais la chaleur est là encore. Le distributeur de boisson fraîche ronronne.
Le distributeur, je le regarde, au milieu des boîtes colorées. Il y a deux rangées de huit petites bouteilles d’eau, toutes identiques. Je semble choisir et pourtant je sais déjà que mon choix est fait. Je prendrais celle qui n’est ni au milieu ni tout à fait dans l’angle, celle là, la 5E. Allez savoir pourquoi, c’est MA bouteille : 5E c’est comme un code secret entre moi et la machine.
Je glisse ma monnaie et tape mon code, la machine le reconnaît et enclenche son mécanisme. Je regarde sidérée, les spirales avancent, vides et inutiles, pas de "blong" à la fin de leur course laborieuse, pas de bouteille, rien, le silence…
Aujourd’hui j’ai acheté une case vide et ça m’a fait réfléchir. Aujourd’hui j’ai acheté une case vide et depuis plus rien, comme un blanc…
Texte envoyé et rédigé par Kwetchou, contact amie sur facebook.
- 14.3.11
Je collectionne les offres, toutes semblables, rédigées en creux pour des travaux besogneux. Le même logo rond au fronton, numérotation sans fin, six chiffres plus une lettre, rien qui ne les différencie vraiment si ce n’est ce compteur qui gonfle. Cinq cents, mille, peu importe, je leur oppose les mêmes réponses dans une prose pauvre, un argumentaire social de vente, je vends de l’intellect, du savoir-faire, des compétences. Bouteille à l’amer, je rédige, copie, colle, ajuste, trompe un peu pour me glisser entre les autres, pour provoquer la chance, faire sortir ma copie du lot. Un contingent de mêmes lettres, curriculum vitae taillés dans la forme du moment, dictat des grands prêtres de la recherche d’emploi. Formules bateaux jetées dans une boîte email au nom anonyme – contact@worldcompany.fr, info@telcomgroup.com, recrutement.jobs@bestentreprise.net - qui flottent, se font spammer ou s’égarent dans des libellés imprécis.
Et parfois - Ô miracle des robots « no reply » - des réponses surgissent, alliant politesse et rejet sans raison. On y lit pourtant de l’intérêt, voire de la sensibilité pour votre candidature qui, dans la première phrase, on le croirait, à provoquer de l’émotion à son destinataire. Puis on vous remercie – mais, de rien - on vous assure que l’on a porté toute son attention – sans blague - à votre dossier mais que sincèrement, bien que ce dernier comporte de nombreux points positifs, on ne peut vraiment pas lui donner de suite positive. Le robot n’est pas avare d’adverbe de « vraiment », de « sincèrement ». D’ailleurs, vraiment, sincèrement, on conclut en vous souhaitant une pleine réussite dans votre recherche. Il est vrai que tant qu’à réussir autant que ça soit pleinement, non vraiment. Sincères salutations.
- 11.3.11
Suis las mais plus là. Pas loin d’ailleurs. Étrange sensation d'être à l'extérieur de moi, juste au-dessus. Me lorgne, me file, me trouve excentré, hors du jeu, en réparation, juste dans la surface. Ouverture des pores, expulsion, répulsion, harmonisation, voilà que les mots se bousculent, c'est le foutoir. Et ne suis toujours pas là. Inspirer, expirer, respirer, voilà l'ordre de verbalisation. Pas de procès, juste prononcer, évoquer, sentir, dire, non pas maintenant. Juste être au plus prés de. Quelque chose se lâche, moi, me lâche moi. Et me regarde de mon haut. Ah ! Suis là ou presque ! C’est moi ? C’est confus. Perception approximative d'un état, déni, rationalisation, bulle et re-bulle. C’est quoi ça ? Mon moi sans émoi se sent sans moi. Lâcher. Zoom arrière, gravitent quelques particules d'envie, les vois mais pas encore moi. Division de moi, schizoïde déstructuré, me sens éparpillé façon puzzle. Reste à rassembler, compter les pièces et retrouver mon Je ou pas.
- 9.3.11
Qui pourrait faire sortir de lui cet élan, le même qui fait courir le monde, mais qui, caché sous des roseaux d’inertie comme on masque un puits asséché, ne le projette plus nulle part ? Un élan frustré qui tourne, parcours le corps, s’installe parfois dans la tête, bascule vers l’avant, un pas franc pour deux fourbes en arrière. Parfois, du corps, dans un mouvement spontané, une impulsion le soulève, fait mine d’être la solution, celle par laquelle devrait jaillir sa foi d’être. Mais elle ne dure que l’instant du souffle, même pas le temps d’être appréciée et appropriée qu’elle est rattrapée par une morosité amère et résistante, le pessimisme pair de sa vie. Il la sent bien là - on la sent bien là, lui dit-on - frémir par endroits, fourbir dans son ventre, lécher le dedans du dedans avec envie d’expulser. Un élan comme un bond lourd et étouffé, une raclure de putain de bond qui cabriole à lui faire péter les entrailles. Un ressort de vie qui se bat contre aucun adversaire, si ce n’est lui et sa catalepsie rebelle.
- 7.3.11
Ces vieux plans de ligne, affiches papier, avant, dans le métro. Savoir où on était, c'était facile : c'était l'endroit usé. C'était l'endroit que tout le monde avait pointé du doigt ou de l'ongle. On était où tout le monde avait su avant soi qu'on était. L'endroit, creusé de toutes les indications accumulées. Érosion par les présences. Un peu comme ces statues de saints qu'on touche toujours sur la même partie de corps, censément sacrée, effective.
Poser son ongle dans cette échancrure, c'était se relier à tous ceux perdus retrouvés, dans ce lieu déjà. C'était ressentir, avec eux qui n'y étaient pourtant plus, la même inquiétude bientôt rassurée. Comme s'additionner d'eux, de leur présence un jour ici, devant la même carte. Comme s'inventer des coordonnées de temps, pas seulement d'espace. Se découvrir aussi des fraternités d'égarement, des retrouvailles.
Et si on changeait de station, l'endroit de l'usure était ailleurs, bien sûr. C'était le même paysage, mais criblé différemment. Atteint ici, indemne là-bas.
Ici, très précisément, nous étions toujours. Nous étions précisément à l'endroit illisible.
Aujourd'hui les cartes sont plastifiées, et même, nous transportons souvent avec nous notre notion d'ici, embarquée dans nos petits mobiles, que seuls nos doigts à nous ont le droit de toucher.
Mais nous? Nous nous sommes encore fabriqués, du moins je veux le croire, sur le modèle ancien. Reproduits à autant d'exemplaires que nous comptons de stations. Pointés, désignés, pour des besoins de repères évidents. Usés d'être touchés, bien souvent. Mais cela, qui est bien : au même endroit, nous ne sommes jamais éraflés que sur un seul exemplaire de nous-mêmes. Le petit point percé à La Muette, à Couronnes il est indécelable, et il est si loin de celui si souvent effleuré à Gaité.
Ce texte a été rédigé par Cécile Portier dans le cadre des vases communicants. Vous pouvez lire le mien sur son blog petite racine.
Et voici la liste des autres participants à ces vases communicants de mars :
Candice Nguyen et Christine Jeanney
Sam Dixneuf et Stéphane Bataillon
Juliette Mezenc et Christophe Grossi
François Bon et Guillaume Vissac
Michel Brosseau et Jean-Marc Undriener
Estelle Javid-Ogier et Jean Prod'hom
Anna Vittet et Joachim Séné
Clara Lamireau et Urbain trop urbain
Anita Navarette-Barbel et Arnaud Maïsetti
Morgan Riet et Murièle Modély
Nolwen Euzen et Benoit Vincent
Maryse Hache et Michèle Dujardin
Elise et Piero Cohen-Hadria
Anne Savelli et Franck Queyraud
Dominique Hasselmann et Dominique Autrou
Marlène Tissot et Vincent Motard-Avargues
Kouki Rossi et Brigitte Célérier
- 4.3.11
C’est chaque jour, tous les jours, plusieurs fois par jour. Des occurrences nerveuses où se cloîtrent retors les tourments et les plaisirs parcourant le corps de bas en haut dans un douloureux et sinueux parcours. Non, pas une heure sans que permutent les axes de la pensée, du bien au mal, dans un cortège sanguin permanent, inéluctable fin annoncée, consciente dans l’esprit, saumâtre sur le chemin. Chemin tortueux. Qui prend source à la plante des pieds, roule sur le craquement sévère de mollets ankylosés, se mêle au sang congestionné dans des canaux trop étroits, se débat avec les fourmis galopantes sur des cuisses trop raides, pour, en bout de course, mugir dans un bas-ventre tuméfié par l’afflux soudain d’une libido abandonnée, l’estomac en tambour essoré par la violence du manque. Une circulation abondante et folle paralysant les membres supérieurs, annihilant tout geste de défense dans une apparente immunité du dehors, un pacte de non-agression qui n’est autre que lâcheté d’esprit commué dans le corps. Ce corps, réceptacle de toutes les émotions, humilié, bafoué par l’abandon de l’autre, de soi-même, relégué au second rôle, se débattant dans un reflux de liquide violent. C’est chaque jour, tous les jours, plusieurs fois par jour.
Texte publié initialement sur le blog de Xavier Fisselier dans le cadre des vases communicants de février.
- 25.2.11
Il tournait, nom de dieu comme il tournait, cet homme là ! D’abord, tu ne l’avais pas regardé tant il était semblable aux autres. Un homme sans rien de plus qu’un homme, un lambda qui marchait dans ce parc où tu avais tes habitudes. Une balade tous les jours, c’est dans cet endroit, îlot de verdure dans la ville, que tu aimais flâner et regarder passer les inconnus. Sans les dévisager, tu appréciais juste leur démarche, leur style et entre chaloupe et raideur du corps, tu imaginais leur vie. Bien sûr, tu te laissais avoir par leurs vêtements, signes extérieurs d’appartenance : l’attaché-case et le col blanc, la poussette de bébé ou le ventre rond, la canne, le dos courbé et le complet bleu, l’iPod et le baggy qui tombe sur les genoux. Autant d’indices qui te menaient sur leurs pas, vers leur maison, leur bureau, leur école comme une ébauche imaginaire de ce qu’ils devaient vivre.
Il tournait, nom de dieu comme il tournait cet homme là ! Trois fois il passa devant toi sans que tu ne le remarques. A la quatrième, une mémoire visuelle - mêmes chaussures, même bas de pantalon dans ton champ de vision - te décida à prêter attention. Son pas mécanique, son dos droit, sa tête rivée sur des épaules carrées, un costume sombre de représentant de commerce lui donnaient un air étrange et tu te demandas comment un personnage aussi singulier avait pu t’échapper. A la cinquième circonvolution, l’homme automate s’arrêta face au banc où tu étais assise puis effectua un quart de tour militaire et te fixa dans les yeux. Surprise, tu attachas ton regard au sien durant de longues minutes. La gêne aurait dû apparaître, chez lui ou chez toi, mais il n’en fut rien.
Il tournait, nom de dieu comme il tournait cet homme là ! Il repartit, fit un tour de plus dans le parc, s’arrêta à nouveau devant le banc, quart de tour et plongée dans tes yeux. Toute l’après-midi, sans dire mot, il tourna ainsi, t’offrit son regard noir sans qu’aucun malaise ne transparaisse. A chaque arrêt, tu étais prête à engager la conversation, à lui demander ce qu’il faisait là, à quoi rimer ce manège mais aucun son ne venait à ta bouche, chaque parole que tu avais répétée dans ta tête pendant son circuit s’évaporait dans son regard soutenu. Tu devenais absente de toi-même, coupée du monde, nulle part et partout à la fois. Il tourna encore et encore, planta sans ciller à plusieurs reprises ses yeux obscurs puis, au coucher du soleil, il disparut.
Tu rentras chez toi, l’esprit confus. Il te semblait sentir sur ton visage l’empreinte indélébile de son regard, comme s’il le soutenait encore. Hagarde, tu dînas rapidement puis te couchas. Alors que tu venais à peine de fermer les yeux, son visage se dessina sous tes paupières. Les lignes autour du noir profond de ses yeux s’affinèrent, bientôt des traits connus apparurent comme une évidence. Il tournait, nom de dieu mais l’homme qui tournait, c’était moi !
- 21.2.11
Les pensées s’entrechoquent. Les internes, courbes et torves viennent tarauder l’esprit faible tandis que les autres, les externes, droites et fières, veulent ouvrir le monde, regarder loin et dégager les premières, ne plus leur laisser place pour agir. Il y a le moment où les deux se rencontrent, s'apostrophent, se déchirent pour en découdre. Elles jouent des coudes, n’hésitent pas à se lancer des piques dans le cœur. Elles n’ont qu’un seul but : occuper le terrain, s’imposer et se déclarer pensées principales.
Les internes, oui, celles du dedans, dans une mièvrerie répugnante, agissent sur les blessures, sur le besoin d’être, de rêver encore un possible qui s’évanouit. D’autant plus coriaces qu’elles savent la tâche ardue, elles ressassent, repassent de vieux films en noir et blanc, essayent de toucher le point sensible qui active de vieux démons, exacerbe l’imagination maligne propulsant l'image de corps aimés disparus. Impossible à supporter. Les externes, elles, s’affolent, hissent le drapeau blanc, chassent par la lumière les pensées trop près et les illusions défuntes mais elles se heurtent aux charmes obliques qui reviennent sans cesse flatter l’innocence, enjôler la crédulité et réveiller l’espoir déchu.
Aucunes n’arrivent à vaincre. La bataille s’étire, fourbit les neurones, excite puis apaise, réjouit puis désole, le tout déborde infini de mots à contre-sens, de vérités fausses en mystifications sincères.
- 12.2.11
Elimés, érodés par le dehors, trop de vent, de bourrasques à éviter, vaut mieux creuser le dedans. Enfin c’est ce qu’on se dit. Que c’est mieux le dedans, bat trop fort le dehors. Se recroqueviller c’est mieux, cultiver l’intérieur, paraît qu’on est beau à l’intérieur. Alors, on descend sans cordée, spéléo de l’intime, la gravité nous épargne, on est hors du monde mais dans son monde. Sur les parois on glisse, aucune entrave apparente, c’est sombre mais c’est calme, sans contradiction pour faire aspérité.
Très vite parvenus au creux, on se fait complaisance. On s’épargne de tout. En fait, on s’en fout. On est bien dans la tourbe, personne à la rescousse, on peut patauger autant qu’on veut. On est bien dans le dedans du dedans. Plus de zone corporelle à observer, on est seul dans son dedans. Le dehors n’existe plus ou très peu, juste l’essentiel pour observer et alimenter son dedans. Au plus près de, dispensés de protocoles, évadés des conventions, comme dans la bulle originelle.
- 10.2.11
En bois laqué noir mais d’un bois de qualité médiocre qui, au fil des assises, s’est écaillé sur les parties les plus sollicitées. Les accoudoirs, les deux, ont perdu leur vernis sous la pression des mains qui ont appuyé et tant frotté pour lever sa carcasse engourdie. Le rocking-chair de mon père. Les fines baguettes du dossier, sous la pression de son corps avachi, se sont décalées, une sur deux déboîtée, provoquant à la faveur d’un léger dandinement un massage inopiné de la colonne vertébrale. Les axes désarticulés chuintent, bois sur bois, quand il se met à basculer pour mieux s'endormir. Le rocking-chair de mon père.
Après un moment dans ce bruissement métronome, s'ajoute très vite dans l’intervalle de silence un ronflement puissant : une large inspiration décolle son dos et une baguette du dossier dans un craquement sourd, puis un profond relâchement nasal fait retomber son corps sur l’assise et relance le fauteuil dans sa balance. Le rocking-chair de mon père. Et ainsi pendant deux heures, le temps d’être subitement réveillé par la fin de son western à la télévision, les publicités hurlantes en trompette. Ses talons arrêtent alors la chevauchée fantastique et rêveuse. Sur les coudes, il se redresse, le dos défait et les mains sur le visage pour se désembrumer. Péniblement, dans un dernier craquement de bois et d’os, il marmonne un salut à l’assemblée et direction la chambre à coucher. Le rocking-chair de mon père.
- 8.2.11
A l’angle aiguisé, se cogner, ne pas avoir vu l’abyme sur son équerre renflée. Toujours accélérer dans le virage, se sentir porter par la force centrifuge. Puis croire à la ligne droite et courir sans regarder devant, juste se retourner pour apprécier la trajectoire. Soulever par l’envie, le courage entre les dents serrées par la rage de parvenir, la mâchoire douloureuse mais la sensation de vivre pleine. Et ne pas voir le coin au bout du chemin, non pas un mur mais un endroit noir et sournois, froid et obtus. Comme un aveugle sans canne blanche qui aurait oublié de tendre les mains, esquiver l’obstacle le plus emportant et se fendre sur le renforcement invisible. Pas vu, oublié, sous-estimé, trop sûr d’avoir été. Céans, se bloquer le corps dans l'intervalle, planté de la perspective, perdu dans un espace sans repères, la tête enfouie dans l’encoignure.
- 6.2.11
Ce billet a été rédigé par Xavier Fisselier que vous pouvez lire sur son blog comprenant notamment une série de billets intitulée “mn : mauvaises nouvelles” à ne pas rater. Je reçois son texte aujourd’hui dans le cadre des vases communicants et il reçoit le mien ici.Et voici la liste des autres participants à ces vases communicants de février :Laurent Margantin et Daniel Bourrion Christine Jeanney et Anita Navarrete-Berbel Maryse Hache et Piero Cohen-Hadria Samuel Dixneuf et Michel Brosseau Chez Jeannne et Leroy K. May Estelle Ogier et Joachim Séné François Bon et Christophe Grossi Cécile Portier et Anthony Poiraudeau Amande Roussin et Benoit Vincent Marianne Jaeglé et Franck Queyraud Juliette Mézenc et Jean Prod'hom Candice Nguyen et Pierre Ménard Nolwenn Euzen et Landry Jutier Leila Zhour et Dominique Autrou Clara Lamireau et Michel Volkovitch Joye et Brigitte Célérier Clara Lamireau et Michel Volkovitch Claude Favre (quelque part sur le web) et Jean-Marc Undriener
- 4.2.11


