Elle répond lentement

Elle répond lentement. Quelques mots qui soufflent dans un néant. Sa parole est rare mais les mots choisis. J’envoie et j’attends. Quand le message apparaît, l’envie a disparu. Ce n’est pas fluide alors que ça coule en moi comme un ruisseau d’évidence. Il y a eu les mots bien-sûr, les mots qui s’envolent pour celle qui les a prononcés. Les mots qui restent dans mon oreille et qui rebondissent comme s’ils n’avaient plus de sens. Il y a eu un cri et puis le silence qui ronfle dans la rue, elle s’est endormie sur des cailloux gelés.

Elle répond lentement. Des traces dépouillées d’une vie que j’ai tenu un instant sous mon aile. Elle est un oiseau chétif à qui on a coupé la sienne. Sans plumes, elle a froid. Elle ne m’écrit plus que des chemins, des directions, des voyages en quête de sens. Elle tourne autour d’elle et je l’attends sans aucun sens à donner à cette attente. Il y a eu les corps et la sueur échangés, « largo abrazo » en peaux saignées. Elle a écrit sur le miroir dans une encre parme jaillie de ses lèvres et tous les jours, mon reflet l’embrasse. Il y a eu des sourires larges qui masquaient les larmes, un départ à jamais éperdu.

  • 21.12.15

Je suis en terrasse

Une place à l'angle de deux rues étonnamment peu passantes pour un dernier week-end avant noël. Sur cette place, une vingtaine de tables carrées avec des fauteuils gris sombre tressés dans une sorte de paille plastifiée. Quatre tables sont occupées dont la mienne.

Un homme seul, blouson en cuir avec des épaulettes renforcées qui lui donne une belle carrure qu'il n'a pas. Il feint. Boit un demi de bière à grosses lampées. Ses lunettes abritent deux yeux tristes et il se penche souvent sur ce qui doit être son téléphone — je ne le vois pas d'où je suis placé.

Un couple est installé à la table voisine. Madame a pris un thé à la menthe et monsieur un chocolat chaud. Ils parlent très bas et une mouette perdue dans la ville vient couiner sur les toits et masque encore un peu plus leurs voix. Pas des voix mais une voix. Il n'y a que monsieur qui parle d'une parole grave et basse sans aucun sourire. Il a l'air soucieux et regarde sa femme comme une complice plus qu'une amoureuse. Ce sont ses cheveux blancs, peut-être, qui le chagrinent. Sa tête en est couverte jusque dans les oreilles. Madame est bourgeoise jusqu'au sac Chanel ou apparenté. Je ne suis pas certain que le logo tape-à-l'œil soit vraiment l'original. Elle porte la tête haute et snobe le serveur, un gros black radieux.

Près de moi, deux jeunes gens parlent de voyages. De grandes échappées dans des pays sauvages. Lui porte un bonnet de laine crème. Il est légèrement avachi sur sa chaise, les mains dans les poches de son blouson en toile avec une virgule dans le dos. Elle, jolie brunette, a la voix douce des nouvelles amazones bio, de celles qui rêvent de grands espaces et de nourritures végétariennes en tandem avec un amoureux grand et musclé. Lui est chétif et bégaye un peu.

Le temps d'écrire et deux tables ont vu arriver quatre nouveaux occupants.
Deux amies d'une cinquantaine d'années. Toutes deux vêtues d'un manteau noir sobre, de chaussures plates pratiques pour cette journée de shopping de noël - des ballerines rembourrées de laine, semble-t-il. C'est dommage, ça les vieillit. Deux paires d'escarpins leur auraient donné l'allure qui leur manque pour parfaire leur beauté. Elles boivent du thé Earl Grey sans grâce. Pour une en déchiquetant le papier du sucre avec les dents tandis qu'elle allume une cigarette de l'autre main ; pour l'autre, en touillant son breuvage avec une nervosité telle qu'elle ne s'aperçoit pas qu'elle renverse le thé sur le spéculos posé sur la soucoupe.

Les deux autres arrivants ont tout d'homosexuels branchés. Un foulard bleu à pois blancs pour l'un. Une barbe finement taillée et un trench-coat clair à capuches Burberry pour l'autre. Ils ont commandé deux tiramisu avec du thé. C'était prévisible. Ils discutent en souriant. Ils sont beaux et le savent. Ils se tiennent bien droit sur le bout de l’assise. Je pense qu’ils vont se saisir de la tasse en levant le petit doigt mais non, le cliché s’arrête là.

Le couple « faux Chanel cul serré et cheveux blancs dans les oreilles » est parti.
L'homme à la carrure factice déprime devant son verre vide. Je ne comprends pas pourquoi il n’en commande pas un autre.
Les disgracieuses papotent à outrance. Quelques hommes en prennent pour leur grade et ça les fait rire.
Les jeunes aventureux vont rejoindre un ami à la gare dans demi-heure. Il se lèvent et s’embrassent.
Les homos se font les yeux doux mais n'osent pas se prendre la main. L’un deux grelotte, l’autre lui passe son trench-coat.

17h00. Je retiens un rot dans ma gorge après la dernière lampée de Hoegaarden. Je laisse vingt centimes de pourboire. Je me sens radin. Il fait doux. L'air est rempli d'une nostalgie que je n'arrive pas vraiment à contenir. Quelqu'un m'a peut-être observé depuis les terrasses voisines ou d'une fenêtre des immeubles qui nous entourent. Quelqu'un, comme moi, qui a peut être aussi écrit sur les passants, comme ça, pour une histoire de rien.
  • 19.12.15

On change d'heure

Ce week-end, on change l’heure. Le temps s'arrête dans la nuit de samedi à dimanche, entre deux et trois heures du matin - un instant d’éternité.

Dimanche, Il est 16h30 - heure d’été.

Elle est assise devant son père et essaye d’engager la conversation avec des futilités. Elle parle de la pluie, du beau temps, des années passées et d’autres discussions qui n’ont pour seule importance que celle d’entendre à nouveau son père parler. Lui se tient assis dans son vieux fauteuil fripé au milieu de la cuisine obscure. Une faible lumière naît par la fenêtre et meurt sur ses mains fermement posées à plat sur la table. Il commence à faire froid, c'est la fin du mois d'octobre et elle attise la cheminée qui déploie une belle flambée rassurante. Son père regarde fixement les flammes, perdu dans des pensées infinies. Il ne répond pas et se contente de quelques rictus nerveux et décalés avec le monologue de sa fille. Il sourit béatement sans comprendre ce qui se passe, ce qui est dit et qui est cette inconnue bavarde assise à sa table.

Elle se lève pour faire du rangement dans la pièce et dans ses idées ; se saisit du balai et commence à tournoyer autour du père. En passant sous la table, elle effleure ses pantoufles, donne quelques coups sur les pieds du fauteuil. Il demeure figé et sourd, imperturbable. Elle ne faiblit pas et malgré la situation oppressante, elle continue à parler comme si rien n’était. Et rien n’est. Elle passe en revue la vie de son père, de la famille, parle de son ancien travail, de sa mère tout en passant un chiffon doux sur l’ensemble des meubles de la maison. Elle nettoie les moindres recoins et trouve des commentaires et des anecdotes à raconter sur chacun des objets briqués.

Quelques heures passent jusqu’au coucher du soleil. A court de paroles, elle s’assoit prés de lui, attrape ses mains restées jusqu’alors plaquées sur la table et les serrent fortement contre sa poitrine. Le vieil homme tourne la tête surpris de cette initiative. Ses lèvres sèches tremblent un peu. Il tente de parler, de lui donner quelque chose, cherche l’eau dans les yeux de sa fille. Par un regard, par un toucher, elle transmet la chaleur que les mots ne portent plus. Ses paupières couvrent une mine de sel sec, il se penche sur la joue de sa fille et dans un râle profond, murmure à son oreille :

« Je pars... »

Il ne reste plus que quelques cendres rougeoyantes dans la cheminée. 

Dimanche, Il est 18h30 - heure d’hiver.
  • 17.12.15

Morning à la fenêtre S06

Une nuit dans le doute qui serre les dents, un camion poubelle qui laisse des traces de suie, une échappée brugeoise en nuits fauves, un retour dans la fatigue douce qui caille les ombres au balcon.
C'est la sixième semaine du « morning » par la fenêtre. Deux strophes de quatre vers avec la contrainte de terminer par un vers court, un ou deux mots. Chaque « poème » est publié sur les réseaux sociaux. Un par jour. Voici les sept jours de la semaine 6. Ça ira de semaine en semaine, de jour en jour, de matin en matin… et puis une nuit, ça s'arrêtera.


Jeudi 10 décembre

La nuit a tellement serré
Les dents qu’elle a mal
A la mâchoire et au cou
Du matin d’où elle pend
Nue

Le silence greffé à la glotte
De la rue ocre des lumières
Du réverbère file un doute
Dans les bajoues du jour
Etendu

Vendredi 11 décembre

Le camion de la voirie
Cache la voix du dedans
D’un souffle long et laisse
La rue au silence trancher
Mon absence

Son gyro crée à la vitre
Sale un miroir d’éclairs
Gelé d’une nuit de cierge
Où la mort a tapé au lieu
Du rêve

Samedi 12 décembre

Le lumignon à la fenêtre
Lève le voile du matin
Et saute sur le fil du jour
Où se perche un oiseau
Blanc

La nuit a gonflé du tendre
Sur des digressions ravies
Au sein d’une portée sans
Envol de colombes mais
En paix


Dimanche 13 décembre

Un vent léger caresse le voile
Qui s’ébroue au bâillement
De la fenêtre en balance
Entre un dehors, un dedans
A l’envi

Des toits s’élève une rumeur
De bonheur d’être ainsi ac-
Croché à la pêne de la vie
A chercher la clé du jour
A venir
Lundi 14 décembre

La route saisit l’adagio
En souffle lent du jour
Qui naît dur en peaux
Et s’étreint au monde
Des ardents

Le temps ne dure pas
Aux pensées des amants
A la fenêtre qui tombe
Sur les yeux ceints de
Nuits fauves

Mardi 15 décembre

Une nuit de fatigue douce
Découvre au petit jour
La langueur des heures per-
Dues à aimer les parenthèses
A venir

Point de suspension dans l’air
Surchauffé des sillons mouillés
Au large d’un océan à retrouver
Dans les yeux bleus de la Médi-
Terranée


Mercredi 16 décembre

La nuit laisse une peau caillée
Sur le faitage en légère brume
Qui coiffe les toits à moitié dé-
Nudés de la lutte perdue avec
L’aube

Un cormoran amer sonne le glas
Du sommeil étourdi des ombres
A la lumière pâle et muette du jour
Qui étire ses bras dans un feulement
De hyène





_dans le train Bordeaux-Montpellier 14/11/15
  • 16.12.15

Des mains qui guérissent

Elle plie ses doigts, phalanges retroussées dans la paume, comme pour capturer le mal dans sa main. Des mains qui ont vécu des années de faim et de soif, des mains qui ont séché arrimées aux coteaux, des mains qui ont raviné la terre, gardé sous les ongles les heures de schiste crevé au soleil. Et aujourd’hui, ces mains chargées de la peine de vivre, vieillies par les landes d’un temps trop long, ces mains petites et cagneuses, ce sont des mains qui guérissent.

Elle cligne des yeux, ramène ses paupières au coeur d’une âme sainte et prie dans son duvet de foi. Une litanie inaudible entoure le silence de la cuisine. Le temps est suspendu aux casseroles en cuivre qui couvrent les murs ; leur creux fait caisse de résonance à ses paroles d’évangile. Petit bout de femme plié aux genoux de l’imprudent, elle signe la peau de sa main de chagrin. Une croix pour l’éclopé du jour qui vient ici trouver son salut. Dans cette modeste maisonnée, il vient se soigner : qui sa foulure à la cheville, qui sa torsion de ligaments au genou, qui son poignet démis à l’os saillant. Tous souffreteux de petits maux qui les emmènent voir la Mamé qui guérit.

Parce que les mains, la voix, la sagesse ont un don. Le don de changer le mal en bien, d’ôter la souffrance des petites fêlures de la vie. Le blessé arrive claudiquant ou en béquille, le bras en écharpe ou les mains bandées, et repart tout sourire en galopant, les bras au ciel en criant au génie d’un dieu auquel il ne croit pas toujours. Alors, Mamé a le sourire léger et le prodige humble. Le miraculé veut lui donner de l’argent mais elle refuse puis, la tête basse, elle réajuste son chignon blanc et retourne lustrer ses casseroles en cuivre.



[Les mains dune vieille dame]

  • 15.12.15

Troisième personne

C’est une troisième personne. Une troisième personne comme un assemblage d’âmes. Une juxtaposition voire une fusion qui veut faire sens. C’est moi en prolongé, une extension de tête. Une troisième personne multiple, qui désire s’affranchir du nombre et reste dans le flou de cette multiplicité, dans une quantité indéfinie pour représenter le monde, une société, un groupe, une unité de deux personnes, toi et moi, ou toutes les personnes qui sont dans mon corps.

C’est une troisième personne. Plurielle, à mille visages. Une troisième personne dont on se sert pour pavoiser, pour asséner des vérités empiriques. C’est moi perché qui vous regarde. Elle pose le savoir, elle englobe, elle dit l’ensemble, elle dit comment la personne singulière qui l’emploie – moi, moi, moi - voit le dehors, quel est son regard sur les autres, comment elle toise en ellipse. Le monde et elle. Le monde et moi. Comme si de son indéfini, elle détenait à elle seule la vérité sur la Vie. Elle est omniscience et perversion. Elle est sagesse éprouvée, élévation de l’esprit et manque d’engagement de celui qui la porte. Manque de moi.

C’est une troisième personne. Le Jiminy cricket sur l’épaule qui cause à ma tête. Elle se veut universelle alors qu’elle est impersonnelle. Elle se crie revendicative mais elle reste pleutre et floue. Elle peint des tableaux qui ne sont issus que d’une seule personne. De moi. Celui qui veut l’aimer et en faire loi. Emanation que d’un seul cerveau, que d’une seule réflexion, que d’une seule main qui écrit, elle n’est jamais partagée que par soi-même. Elle se veut voix en hygiaphone, pensée unique hurlante. Elle n’est que chiures de l’esprit d’un seul. Rognure cérébrale de moi.

C’est une troisième personne du pluriel pour conjuguer le sort. Elle est Nous. Nouée à mon cou. Quelques-uns peuvent l’approcher, se la dire unique et la prêcher, la percuter à l’unisson. Mais dans la multiplicité des vues, les Moi, Nous, ne saurons jamais sûr de rien. Moi, moi, moi. Ne saurons jamais rien de la véracité du rassemblement qu’elle crie au monde.



(source : bandeau du site de Patrick Marquès – Artistepeintre)

Texte initialement publié chez Franck Queyraud pour les vases communicants de juin 2015
  • 11.12.15

Un trou béant

Il est vingt heures trente. Comme tous les soirs, maman s’active dans la cuisine. Papa somnole devant la télévision. Je suis entre les deux. C’est à dire dans le couloir en compagnie de mon neveu. Bastien est mon neveu mais je ne suis pas son oncle. Il ne m’appelle pas Tonton, il ne m'appelle pas de toute façon. Il faut dire que seules trois petites années nous séparent si bien que beaucoup nous prennent pour des cousins. 
Nous sommes le vingt-quatre décembre et nous voilà joyeux minots à se réjouir de l’arrivée du père Noël. Il fait froid dans ce grand couloir. Le sol carrelé de noir et de blanc est glacial. Déjà une demi-heure que nous traînaillons à plat ventre sous le grand sapin vert, avec comme seules protections nos pyjamas molletonnés. Nous lézardons entre les carreaux de céramiques à la recherche d’un indice à cette incroyable histoire du passage du père noël, chaque année, chaque hiver, dans chaque maisonnée. Des milliards de maisonnées.
Il est convenu qu’avec une cheminée aussi encombrée de braises et de flammes, le vieux à la barbe blanche ne peut passer par son conduit. Nous avons également très vite écarté le grenier. L’accès est beaucoup trop étroit pour la corpulence du bonhomme. Les volets sont fermés, la porte d’entrée verrouillée. Mais par où va-t-il passer ?
Une seule possibilité : le sol. Bastien m’explique. Sa théorie est précise et étayée. Le père Noël n’est pas ce grand gaillard pansu et solide comme la croyance nous l’impose. Au supermarché, c’est bien connu, il s’agit de faux barbus, ce sont des acteurs m’explique-t-il. J'accepte volontiers cette thèse car j’ai déjà repéré deux pères Noël dans la galerie marchande du « Mammouth ». En fait, il est tout petit, ajoute Bastien. C’est un lilliputien. Comme les nains de blanche-neige ? Encore plus petit ! Il est minuscule ! Mon neveu appuie ses doigts sur le sol, l’index et le pouce serrés mimant la petitesse du barbu. La démonstration du petit gars de cinq ans s’emballe. Les explications deviennent abracadabrantesques. Ainsi réduit, le père Noël surgirait de la terre et non du ciel. Point de rennes, ni de traîneau, pas plus que de clochettes ou de bonnet rouge. A minuit précises, tel une taupe, il pousserait la terre de ses deux petits poings, se glisserait entre les jointures du carrelage pour pointer son nez pile poil sous le sapin. Par la force de l’arbre solennel, une puissance fantastique le ferait grandir instantanément en dévoilant dans le même temps sa hotte remplie de cadeaux.

Maman sort de la cuisine. Toujours étendus sur le sol, les coudes plantés soutenant nos têtes pensives, nous scrutons les rainures entre les carreaux. Ce n’est pas possible. J’interpelle ma mère et lui raconte l’histoire de Bastien. La petitesse de ce personnage si fantasmé me remplit de désarroi. Je ne peux pas croire à cette mascarade. Maman sourit puis nous ordonne de nous lever. Nous gagnons sagement nos chambres. Sans dire un mot et d’un clin d’œil complice, Bastien et moi décidons de veiller toute la nuit à l’affût de la transformation du père Noël. Nos portes respectives entrebâillées, nous patientons.

Je suis le benjamin de la famille. Dix-sept ans me séparent de ma sœur aînée et quatorze de ma sœur cadette. Je suis donc le dernier de la fratrie à croire encore au père Noël. Charmant mensonge qui parcourt les siècles et que tout parent s’astreint à maintenir le plus tard possible, même pour les enfants comme moi survenus trop tard et par erreur.

Maman a rejoint papa dans le salon. Elle le réveille sans ménagement. Je l’entends grogner depuis l’embrasure de ma porte. Je me tiens accroupi, les mains au sol et les yeux emplis de sommeil. Malgré la fatigue, je surveille. Par chance, ma chambre donne directement sur le grand couloir au fond duquel trône le sapin. C’est là que le mini-barbu va jaillir de terre et la métamorphose magistrale s’opérer.
La maison s’endort. Posté dans la chambre d’à côté et après m’avoir soutenu dans cette aventure par quelques chuchotements excités, Bastien s’est endormi derrière sa porte. Déjà deux heures que je fixe les guirlandes clignotantes, seules lumières persistantes dans le couloir sombre. Les petites lampes scintillent dans une cadence parfaite et éclairent les trois premières rangées de carreaux noirs et blancs. Je suis aux premières loges pour le spectacle. Maintenant allongé, ma tête repose sur le sol dur et les ronflements de papa à l’étage me bercent lentement. Les illuminations du beau sapin se brouillent, s’estompent et finissent par disparaître. Je m’endors.

Un grand fracas me fait sursauter. La lumière du couloir se répand sur le seuil de ma chambre dans une couleur blanchâtre aveuglante. Il fait déjà jour. J’ouvre péniblement les yeux tandis que ma mère pousse brutalement la porte de ma chambre qui vient heurter mes genoux repliés. Elle me découvre avec stupeur, me prend par le bras et me remet dans mon lit. Tout est allé très vite. Je n’ai pas eu le temps de jeter un œil vers le sapin. Les bruits continuent. Le ballet monotone et ordinaire du matin.
J’entends les pas lourds de papa dans l’escalier, la machine à café qui siffle puis le tintement des petites cuillères dans les tasses. Impossible de me rendormir sans savoir. Il faut que je voie si le pied du sapin s’est garni de cadeaux. Et surtout si le sol garde des stigmates de la percée du mini-barbu. Maman va et vient dans le couloir, s’affaire aux préparatifs du repas de midi. Je ne peux plus me glisser hors de mon lit pour lorgner à la porte. A coup sûr, elle m’entendrait et me flanquerait une correction.
Je ferme les yeux et j’imagine. Peut-être Papa va-t-il, après son petit-déjeuner, combler le trou béant que le père Noël a percé de ses mains ? Il sera alors trop tard pour vérifier les dires de Bastien. Je me trouverais une fois de plus sans explication plausible. J’aurais beau posé la question, je n’obtiendrais aucune réponse tangible, comme d’habitude. Je me ravise. Mon neveu m’a expliqué. Il est minuscule, c’est un lilliputien. La trouée doit être imperceptible à l’œil nu. Malgré mes cogitations, je finis par me rendormir et me mets à rêver.

Tout petit, microscopique. Une percée, une déchirure, un éclat qui surgit. Puis, je grandis. Trop vite. Personne ne me voit. Un accident, une perforation. Je suis tout petit et je perce. Est-ce que j’existe ?

Mon rêve est étrange. Je me confonds avec le mini-barbu. Je suis chahuté et ballotté de toutes parts dans une curieuse cavité sombre. Je tente de percer. J’essaye de m’extraire, d’émerger de ce cauchemar. Comme dans l’histoire de Bastien, je suis tout petit. Lilliputien. Comme dans son récit, je pousse avec force une terre pourtant meuble. Mais en vain. Silencieux, je m’époumone et manque de m’étouffer avec une ficelle molle. Paradoxe, quand le roulis cesse de me donner des haut-le-cœur, l’endroit est doux, chaud et accueillant. Il y règne une température idéale. Ce cocon, solution pourtant marécageuse, m’emplit de sérénité. Prisonnier mais à l’abri, je me plais à barboter. Pourtant, je le sais, il faut que je sorte. Sortir et grandir reste fatal.

La voix grave et forte de mon père me réveille en sursaut et m’extirpe avec douleur de ce rêve troublant. Dans mes draps froissés, encore enveloppé dans ma nuit agitée, je suis en nage et ne fais pas encore la différence entre réalité et chimère. La maison est désormais pleine de tous les invités. Les hautes paroles mêlées résonnent dans le salon comme un rappel à la vie. Aujourd’hui c’est Noël et ce beau monde se le souhaite bon et joyeux à grands renforts de phrases convenues. Je me lève péniblement encore sous l’emprise de cette captivité pesante. Les yeux voilés et les cheveux ébouriffés, je sors de ma torpeur par le grand couloir.
Au bout, le sapin. A son pied, une myriade de cadeaux a été déposée. Par qui, comment ? Sur le carrelage, comme je m’y attendais, aucune trace de la percée du mini-barbu. Le sol est propre. Les carreaux sont toujours alignés. Noir, blanc, Noir, blanc. Une parfaite symétrie. Le mystère demeure entier. Je soulève quelques paquets. Le grand rouge avec les étoiles d’or puis le petit bleu décoré d’une dizaine de mini-barbus stéréotypés. Sur le troisième, un de couleur jaune et de taille moyenne avec un ruban argenté, mon prénom y est inscrit dessus au feutre bleu. Je souris et le repose soigneusement prés de l’arbre majestueux.
Je reste un instant immobile devant ce parterre de présents. Bastien déboule comme une furie et se glisse sous le sapin. Il fait sauter un à un tous les cadeaux à la recherche des étiquettes portant son prénom. Surexcité, il accompagne ses découvertes d’onomatopées trop bruyantes pour moi. Encore englué dans mes nuées matinales, je préfère descendre au salon rejoindre ma famille endimanchée pour l’occasion. Tous se tiennent autour de la grande table de fête où sont rassemblés tous les mets de circonstance. Le foie gras côtoie les huîtres fraîchement ouvertes tandis que les vins blanc et rouge passent de mains en mains pour faire descendre les bouchées pantagruéliques de nos invités. L’assemblée m’accueille avec grand bruit. Mon oncle, ma tante, mon père, ma mère et ma sœur pris dans une allégresse convenue, m’interpellent tour à tour. « Et bien, il est midi ! Il était temps que tu te lèves ! ». Et les rires éclatent, leur humour de vieux stupides s’étale.
Je m’assieds sur le canapé le regard dans le vide, inhabité. Je reste perplexe devant ce spectacle bizarre. Les discussions d’adultes reprennent. Je n’y comprends rien. Autour de moi, un ballet incessant des verres me donne le vertige. Les plateaux de toasts me survolent. L’odeur du saumon mêlée à celle aigre du vin qui se répand dans leurs gosiers me donne envie de vomir. Tous semblent déjà m’avoir oublié.
Je me sens étranger à toute cette agitation. Mon cauchemar s’insinue encore entre mes neurones engourdis. Mon mètre quarante ne me permet pas de suivre les conversations. Je ne perçois qu’un brouhaha qui me survole, entrecoupé de léchages avides de babines et de fugitives déglutitions de picrate. Je m’ennuie et l’assemblée s’en moque.

Bastien nous rejoint en brandissant son cadeau comme un trophée. Sa joie tranche avec la mélancolie qui m’étreint. Petit diable bondissant, il se faufile entre les jambes des convives et déverse son allégresse à grands renforts de cris stridents. Ma sœur l’accueille dans ses bras pour partager son bonheur de recevoir. Le cadeau déjà déballé s’étale sous les yeux éberlués. Quel emportement pour un vulgaire teddy-bear ! Cette mise en scène théâtrale m’agace. Elle en fait trop et ça se voit.
Quelques baisers plus tard, Bastien retombe des bras de ma sœur. Il déambule encore un instant en agitant sa bête poilue à la taille des adultes arrogants. Chaque convive lui décoche un sourire de façade. Trop jeune, il ne perçoit par ce simulacre et finit par s’asseoir heureux à mes côtés sur le grand canapé. La peluche ventrue – superbe offrande d’un mini-barbu invisible – est désormais pressée sur son petit corps.
Alangui sur la tête de l’ours, Bastien recherche la lueur de Noël dans mon regard éteint. Je le sens, prés de moi, interrogatif sur cette apathie incongrue. Pour lui et seulement pour lui, je me redresse et remonte à l’étage pour ouvrir le paquet jaune, mon cadeau de Noël.
Dans l’escalier, l’angoisse de mon cauchemar me rattrape. Les questions qui me traversent depuis la veille au soir repassent dans ma tête. Qui est cet homme, ce mini-être censé surgir du sol et qu’on ne voit jamais ? Pourquoi personne ne prête attention à ce personnage fantastique ? Pourquoi ai-je la sensation d’être comme lui, un personnage invisible pris au piège d’une terre inconnue ?
Arrivé sur le palier, je suis à nouveau seul dans ce grand couloir couvert de noir et de blanc. Une crainte inexplicable s’empare de moi. Mes yeux se brouillent. Le sapin lumineux devient flou. Ma tête tourne. Des sueurs froides viennent paralyser mes jambes tandis que mes tempes gorgées de sang tambourinent d’effroi. J’avance péniblement pour me saisir de mon cadeau emprisonné dans son papier enrubanné d’or. Le noir, le blanc, le noir. Plus rien. Plus aucun cadeau au pied de l’arbre.
Le nez au sol, je viens de m’écrouler. Mon visage sur les carreaux froids, mes yeux sur les rainures qui les séparent, un trou béant ouvre le passage du mini-barbu. Tout au fond, un petit être nu relié à un cordon de chair. Des yeux globuleux, une peau fine et translucide, un corps frêle baigne dans une solution aqueuse agitée. Il se débat, tourne et retourne sur lui-même comme pour s’extraire de sa bulle carcérale. Je n’entends aucun bruit mais sa bouche entrouverte semble crier le désespoir. C’est certain, ce sont bien des hurlements à la vie, sourds à la réalité, inaudibles, vains.
Je me retourne brusquement. Allongé sur le dos, je respire profondément et m’extirpe de cette hébétude. Mon malaise n’aura duré que quelques secondes.

En bas, dans le salon, les rires continuent. J’entends ma mère déclamer une histoire. Une anecdote pour elle. Un évènement pour moi. Ces mots résonnent en moi comme une explication à mes nébuleuses. Je n’étais pas encore là. J’étais en elle, prisonnier de sa terre nourricière et, lorsqu’elle montait sur la table de la cuisine, j’étais encore en paix dans son cocon protecteur comme un cadeau pas encore déballé. Ce n’est que lorsqu’elle a sauté à pieds joints de la table pour choquer le sol que la tempête a fait rage. L’assemblée redouble d’hilarité. Maman a voulu écourter une grossesse non-désirée. L'histoire est cocasse. Une gestation qui finira par la force d’un arbre millénaire à me mettre au monde comme une ombre sur du carrelage à damiers.

J’aurais pu comme le mini-barbu ne jamais percer la terre, ne jamais voir le jour et rester ainsi un personnage invisible dont tout le monde parle sans jamais l’avoir vu. Un trou béant au pied d’un sapin.
Texte écrit en décembre 2009 et publié sur fut-il.net en plusieurs parties. Légèrement retouché et "amélioré" (http://www.fut-il.net/search/label/le%20mini-barbu)
  • 9.12.15

Morning à la fenêtre S05

Un oiseau huppé qui s'invite au milieu de la semaine, des retrouvailles avec l'envie puis l'attente en désir, l'apparition du décor de noël dans un état d'urgence, la digue qui se retire enfin dans ses quartiers d'hiver alors qu'il ne fait toujours pas froid, de forts sentiments qui masquent le regret sur une mer lisse et limpide en miroir.
C'est la cinquième semaine du « morning » par la fenêtre. Deux strophes de quatre vers avec la contrainte de terminer par un vers court, un ou deux mots. Chaque « poème » est publié sur les réseaux sociaux. Un par jour. Voici les sept jours de la semaine 5. Ça ira de semaine en semaine, de jour en jour, de matin en matin… et puis une nuit, ça s'arrêtera.


Jeudi 3 décembre

Un vanneau à la houppette
Fière garrotte une mouche
De son fin bec pour la noyer
Dans le marais et du jour fait
Un remous

Un vieux cormoran guette
L’oiseau hautain avec un
Rictus de moquerie bien-
Veillant et lui jette en joie
Nouvel appât



Vendredi 4 décembre

Un jour passé à croire
Que la nuit allait se rendre
A la mer d’huile et mourir
Sans rechigner mais l’aube
A menti

Les heures vives se murent
Dessinent des ronds dans
L’attente des retrouvailles
Qui sur la digue biseront
Des sourires




Samedi 5 décembre

Près de la grande digue
Deux galets font agapes
Dans l'abondance nue
D’un murmure sur l’onde
De mer

La ville coule son bout d’an
Caille la plage en pâmoison
Et tire les volets sur le sable
Gris en attendant la saison
Des cris



Dimanche 6 décembre

Au faîte de la toiture
Une gargouille à tête
De goéland lorgne l’é-
Paisse brume d’une nuit
De veille

Une guirlande bleu pétrole
Lui crie la disgrâce de l’an
Qui meurt dans un état
D’urgence dont personne
Ne veut



lundi 7 décembre 

La bouche de la nuit
Baise la vitre grêlée
D’une perle de pluie
Née d’un amour haché
De sanglots

La langue suit la route
Des mots sourds piégés
Dans la lande du manque
Où une main sème un buis
D’espoir

mardi 8 décembre 

Le bras de mer donne
Au balconnet souillé
Par une nuit de soute
Des apnées de pluie
Tiède

Les gouttes à la rampe
Glissent sous une brise
D’automne en manque
De tempérance normale
De saison




Mercredi 9 décembre

Couleur argent comptant
Sur nos regards miroirs
Pour la rendre belle mer
Elle oublie les ciels noirs
De corbeaux

Drap tendu sans fin
Où aucun pli ne vient
Rider nos faces de freux
Le large fixe les oiseaux
De malheur




_Palavas 05/12/15
  • 9.12.15

Vieux vinyles

J’ai rayé quelques disques, de vieux vinyles de Bashung qui trainaient encore là, en vertige de l’amour. Le diamant est usé. Il dérape sur les sillons quand vient l’heure de pousser la chansonnette. Le bras est désaxé. Il ne touche plus vraiment la surface, il s’efforce de s’accrocher mais patine sur les vocalises, saute, trébuche et retourne à des refrains lancinants. 

J’ai gravé sur la platine des lettres et une date à l’Opinel. Le phonographe de mes vingt ans joue encore de belles mélodies mais je n’ai plus que de vieux trente-trois tours dans ma besace ; des appétits éculés qui ne font plus danser que les vieilles filles. Des ritournelles, quelques bluettes et le tout empesé recouvre de poussières les années de mange-disque. 

J’ai bu la nostalgie jusqu’à la lie et offert en partage une vie de mélancolie. La platine tourne à vide avec un pas de métronome. Les galettes noires à trous tournent désormais dans la tête, à allure constante dans un déclin assuré. La tirette en balance qui ferait ralentir les tours de quarante-cinq à trente-trois ne fonctionne plus. Elle reste bloquée sur le rythme à souffle court des jours de querelle sombre.
« Vinyl albums ». Sous licence CC BY 2.0
via Wikimedia Commons -
http://j.mp/1IRdWAK

  • 8.12.15

Battent pavé

Un soir d’hiver
En réverbère coule
Sur les ombres allongés
Et les reflets alanguis

Cette nuit ils seront
Langues heureuses
Lorsque petite ombre
Sera enfin couchée

Les pas pressés
Filent au débotté
Dans un déshabillé
D’ombres dérobées

Ici se taille dans la nuit
Le son effacé des talons
En sauts de puces sur
Les bordures de graviers

Du pavé fuit le murmure
Au coin des portes il file
A ces corps pas si ombres
Le lux en artifice du désir

C’est une marche en accord
Des pieds qui s’élancent
Battent le sol en cadence
Sur des corps à la danse

Encore absorbés dans l’ombre
Des sourires dans l’obscur
Croquent le désir de contours
Qui plait à la rue d’un fol amour

Dansent ici les allures chaloupes
Pour des silhouettes qui libres
S’élancent en têtes ovoïdes sur
Des corps de batraciens bouffons

Les jambes s’étirent dans une nuit
De bruine alors que petite ombre
Amusé moque nos yeux tendres
Et nos pleins d’envies inavouées

Un noir érectile tangue sur les murs
Pour rejoindre au creux nos intimes
Ici battent pavé nos soifs en reflet
De houle sur les trottoirs nus


  • 6.12.15

l'île d'Il #1 #VasesCo avec Vincent Motard-Avargues

Vendredi de vases communicants avec Vincent Motard Avargues. Ci-dessous, le poème et chez lui, la prose : http://j.mp/liledil. Qui a écrit quoi ? Est-ce vraiment important ?
Son denier opus, Je de l'Ego,  a paru cette année aux éditions du Cygne et Vincent vient tout juste d'être promu rédacteur-en-chef de la revue "Recours au poème".

 

L'ile d'Il #1

cloitré en sa bulle d'écume
il ne voit les paroles

des marées de gens
au cœur de la houle

il ne nage sur le rebord
où ses pieds touchaient le fond

à des brassées du corps
de ce qui fonde les vagues
il bute en ressac du monde
sur une larme à nage défendue

une fronde utérine répand
sur sa peau un frimas de ronces

un éclat de peurs enfantines
souillé de l’eau des mémoires

il patauge dans la gangue
des souvenirs de trop de foules

qui ne veulent plus
se souffrir de lui

La liste des #VasesCo du mois :  http://j.mp/vasesco1215
Le groupe facebook dédié : http://j.mp/vasesco_fb
  • 4.12.15

Morning à la fenêtre S04

Faune et flore des étangs au petit matin grêle, les toits en parlent sous le ciel bas. Le regard toujours à la fenêtre, aucun jour ne ressemble au prochain. Des battements de cils et des sourires pleins crèvent l'embrasure mais ça n'empêche pas le ronchonnement du goéland sur la lampamouette. La pendule n'en fait qu'à ses aiguilles folles et le temps passe en soie comme en moi.
C'est la quatrième semaine du « morning » par la fenêtre. Deux strophes de quatre vers avec la contrainte de terminer par un vers court, un ou deux mots. Chaque « poème » est publié sur les réseaux sociaux. Un par jour. Voici les sept jours de la semaine 4. Ça ira de semaine en semaine, de jour en jour, de matin en matin… et puis une nuit, ça s'arrêtera.


Jeudi 26 novembre

Le rideau relève sur l’étang
La nuit des flamants roses
Qui a vu sur la lagune froide
Des échasses tailler nos rêves
En buis

La cité gourde ignore les sternes
Les mouettes et les cormorans
Qui, légers, se moquent bien
De nos cernes lourds empesés
De glaise




Vendredi 27 novembre

A l’angle du toit de la maison
D’en face sommeille un go-
Eland placide couché sur
Un lit de plume qui adoucit
Le jour

Les tuiles brillent d’une nuit
De caresse à cirer les pompes
D’un ciel bas qui écrase les oi-
Seaux au chaume de la vie
Des Hommes



Samedi 28 novembre

L’embrasure est la suie
D’une nuit de pleine lune
Qui graisse la cheminée
De l'aurore d’une toux à
Cracher nu

La fenêtre reflète le salon
Dans les courbes d’un lux
De la lampe jaune de veille
Où fusent des mines à ras
De mots


Dimanche 29 novembre

La battue du matin clair
Dans l’échauffé des veilles
Donne à la plèvre du jour
Un regain de battements
Embrasés

Le corps dans le dehors
Respire l’air des embruns
Doux qui versent sur la
Jetée des désirs de flots
En accord
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lundi 30 novembre

Le brame rauque du goéland
N’intervient qu’à sept trente
Quand sur l’étang un flamant
Lustre ses plumes et réveille
L’opposant

Dans le palmier sec un geai
Paumé et gai réfrène la rixe
Entre les deux volatiles cha-
Foins d’un lundi blême sur
La Digue
Mardi 1er décembre

La pendule affiche l’heure
D’été trépassé alors elle
Lorgne à la vitre et s’é-
Tonne des huit tocsins à
La nuit

L’aiguille joue à étirer
Le temps et nargue l’hi-
Ver du rhapsode en toc
Qui ne veut pas frimas
Au froc



Mercredi 2 décembre

Le feu sur l’eau donne
L’incantation de vivre
A La lumière nouvelle
Qui chasse les destins
D’ombre

Deux palmiers jouent
Les plumeaux de suie
En débarrassant le ciel
Des scories d’une nuit
De fiel



_à la fenêtre Palavas 28/11/15
  • 2.12.15

Sous les plumes

C’est dans les jours qui se lèvent devant moi, comme un voile au vent, que je te devine arborant un sourire au coin de la bouche. Une lèvre qui passe par-dessus l’autre peignée par le rouge de ta langue belle. Tu parles juste après, tu parles presque en même temps. Tu as la faculté qu'ont les gens beaux de pouvoir t’exprimer en souriant, la bouche entrouverte et la langue agitée par la fièvre des mots. Tu articules au milieu de tes dents qui, libres dans leur parcelle, claquent la vie tout en la gorgeant d’une salive claire.

C’est dans les jours qui se pâment de l’éclat de ta risée, tel le pépiement des étourneaux au soleil levant, que je te vois pleine bouche dans mes yeux. Tu es dans le cœur des oiseaux aussi bien que dans leur tête. Une mouche se pose sur ton nez et tu es capable d’un coup de langue de la laper, de la garder un instant prisonnière et, voletantes sous ta langue, d'en recracher mille en nuée folle. Tu as la sensibilité d’un sansonnet perdu qui recherche ses frères partis passer l’hiver sous un ciel plus clément. Mais quand tu es seule, tu es gelée sous les plumes, oiseau affolé ; tu le sais et tu n’as de cesse de lécher tes lippes et ta couvée d'oisillons par des arythmies de langue et des bascules de cœur.

Je sais le froid et les coulées de cendres mais dans ta voix au petit matin c’est du sable chaud que tu verses dans mes saignées.



_Palavas, le 02/11/15 
  • 30.11.15

Vous, les visages #TFV #LesVisages #LeLivre

TFV
Chers Visages,

Voilà quatre mois que je suis rentré de mon tour des visages (http://j.mp/_TFV). Assez de temps s’est écoulé pour que je prenne mon clavier et que je raconte comment le projet est né, comment il s’est réalisé, combien il a été beau, dur, vivant, bouleversant, étonnant, dynamisant et autres superlatifs que ma langue encore trop pauvre n’arrive pas à définir.

J’ai fait mon plan avec dans le viseur l’envie d’en faire un livre – un récit de voyage, un récit des visages, un récit à la première personne où le « je » va lentement se transformer en « nous », nous, deux à deux et nous, collectif. Un récit de vous, en somme, avec moi comme pilote et Fafnerito comme témoin. La route, seul dans mon auto et sur les aires de repos, prendra aussi sa place dans le récit. Cortàzar et Dunlop seront les guest-stars bien entendu, fantômes magnifiques qui m’ont accompagné du début jusqu’au la fin, la toute fin du périple lorsque j’ai refermé « les autonautes de la cosmoroute », le 9 août sur la plage, avec dans mes yeux toute la buée de leur vie dans la mort et vos regards en miroir.

Vous, les visages qui, le temps de quelques heures, d’une soirée, d’un après-midi, d’un café sur une terrasse, m’avez tant donné, j’ai pensé que je devais vous laisser la parole. J’ai donc décidé que la dernière partie du livre serait pour vous et formerait la postface, un autre angle de vue, le vôtre, sur notre rencontre et sur le voyage.

Chacun de vous, visages aujourd’hui refermés dans la lucarne, est donc invité, s’il le souhaite, à me donner son ressenti sur l’expérience, sincèrement sans détours ni ambages. Je souhaite un texte de votre part et de votre patte littéraire de maximum 2500 signes, (les plus bavards peuvent déborder, ce n’est à ce jour qu’un projet). Rien ne presse, bien sûr. L’écriture de ce récit va prendre du temps, les mots vont murir encore, s’affiner mais il faut que je vous le demande maintenant avant que le temps ne fasse son travail de sape et disperse le souvenir de cette aventure qui, pour moi, fut, bien au-delà du côté chaleureux et « fun », déterminante dans mon parcours de vie.

Merci d’avance. Je vous embrasse.

Christophe


Envoi à ch.sanchez@fut-il.net - format .docx ou rtf – fichier nommé : nom.prenom titre.ext avec votre nom au début du texte.

#Fafnerito (Palavas _25/07/15)

  • 28.11.15

Morning à la fenêtre S03

Un frimas sur l'automne s'installe après un été indien prolongé aux terrasses, le vent dégage le spleen vers le large et emporte ses morts, des matins débitent la gueule de bois, un minet dès potron colle son nez à la vitre, le silence d'hiver joue avec le réverbère et le jasmin agonisant mais fier toise l'hiver.
C'est la troisième semaine du « morning » par la fenêtre. Deux strophes de quatre vers avec la contrainte de terminer par un vers court, un ou deux mots. Chaque « poème » est publié sur les réseaux sociaux. Un par jour. Voici les sept jours de la semaine 3. Ça ira de semaine en semaine, de jour en jour, de matin en matin… et puis une nuit, ça s'arrêtera.


Jeudi 19 novembre

Une bouche à vide
Murmure à l’oreille
Des persiennes l’en-
Vie de nuire au jour
Des vivants

Nuit de jeûne dans
Les rues vides de sens
Un réverbère pleure
Les fleurs mortes pour
Lui plaire


Vendredi 20 novembre

Le silence enrobe la nuit
D’une banne de nues tièdes
En rideau d’ombres étirées
Jusqu’à la mer où fier s’ourdit
Le jour

La terre rit du temps d’au-
Tomne avec une douceur
D’oies blanches à faire pâlir
Les plus beaux printemps
De plumes


Samedi 21 novembre 

Les étangs de cendres
Lampent le vent au goulot
Et tirent dans un couloir
Vers le large les voix tues
De terre

Au tombeau des vagues
Des cris iront se reposer
De la fatigue du monde
A la mémoire des corps
Souillés


Dimanche 22 novembre

Par la lucarne bleue
Un rose nouveau s’étale
Sur un vieux rêve létal
Qui souvent but l’eau
De vie

Le ciel fier en dit long
Sur l’aurore saignante
De vin passé en bouche
Que le jour braye blond
Et oublieux


Lundi 23 novembre

Un minet en robe de moire
Colle ses brins de bacantes
A la vitre voilée d’une nuit
A ne pas laisser un chat noir
Dehors

La fenêtre s’ouvre à l’ani-
Mal félidé aux beaux yeux
Doux dans le cuisant d’une
Veille aux sanglots longs
Du Mali

Mardi 24 novembre 

Un frisson piteux traverse la rue
Dans le silence mordu par la
Morgue d’un vieux réverbère va-
Cillant des paupières comme un
Souverain déchu

Les rats se terrent aux pieds
Du suprême démis tandis
Que deux papillons cuits de
La nuit virent d’ennui sous son
Oeil contrit



Mercredi 25 novembre

Du grésil tient la rampe
Du balcon d’une poigne
Serrée d’ombres grasses
Las de la nuit sans âmes
Ni lune

Le jasmin tend au ciel
Noir profond d’humeur
Sans astres ni fortunes
Un long doigt d’honneur
A l’hiver



Étang de l'or, étang de Mejean, étang du grec de nuages mêlés s'endorment. (Palavas _20/11/15)
  • 25.11.15

Incipit #TFV #LesVisages #LeLivre #WorkInProgress

TFV
Je ne sais pas d’où cette envie m’est venue. Je ne suis pas certain que ce fût une envie, mais plutôt une nécessité. Une nécessité d’être au monde.

A la fin du mois de mars deux mille quinze, après un hiver coton et un début de printemps chahuteur, je décompense. Je perds mes repères, dans ma tête comme dans mon corps. Une asthénie longue me cloue au sol, fixant mes jambes dans une terre grasse, versant dans mes artères une purulente gangue. Une purée envahit mes pensées et bloque mon cerveau. Je suis en dépression, une météo maussade entre les oreilles, une pluie grasse sur les os, une intempérie interne, un débordement profond par lequel toutes les digues lâchent. Les remparts à la grosse fatigue cèdent par la force de trop longues années de maraudage sur place d’une pièce à une autre, à ne vivre que par procuration la vie rêvée des autres. Ces autres, mille visages, qui, comme moi, s’ébrouent dans une vie pleine de contradictions, d’atermoiements livides, d’inexpressions pantelantes.

Dans la langueur de mes jours, j’en connais plusieurs qui oeuvrent dans le clair-obscur des chambres chaudes. Des visages à mille couleurs qui, dans le silence des claviers, distribuent sur le réseau du beau, du laid, du dégagé, de l’hautain ou du puérile - mais du vrai. Le grand réseau interconnecté des gens. Mes seuls et réels contacts sont dits virtuels, parce qu’ils ne sont que des pages-écran plates sans consistance physique, sans chair ni os, que de la matière intérieure, que de la substance intellectuelle et stomacale, le tout mixé et projeté à mes yeux par la technologie folle de la publication en ligne. Chaque visage se colle à des vignettes, petits carrés de pixels qui enferment l’âme et figent les traits. Derrière, c’est l’inconnu des expressions, des gestes, des allures, des pleurs, des rires, des rictus nerveux, des voix et de leur sinusoïdale.

Qui sont-ils ? Sont-ils vraiment là où je les crois ? Entendent-ils ma voix ? Qui vit comme moi l’inéquation d’être EN vie et DANS la vie ? Qui tire sur la corde chaque jour pour trouver le chemin qui réconcilie la tête et le corps ?  Qui se cache derrière ces visages que je reçois chaque jour dans la lucarne de mon ordinateur ? Qui sont ces gens qui me raccordent à la vie au travers d’un écran blanc ?

Voilà la série de questions qui m’assaille aux premiers rayons de soleil d’un printemps de pagaille. Il faut que je sorte, que j’aille souffrir leurs mots dans mes oreilles. M’offrir un voyage à leur rencontre, vérifier leur existence pleine et belle. Pour ceux qui partagent avec moi l’écran depuis des années, me mettre en face, yeux dans les yeux, les écouter, les retrouver pareils à leur état connecté. Ils écrivent, ils lisent, ils vivent et ils le disent, partout. Je veux les vérifier, je veux me vérifier, je veux découvrir que je suis en ligne comme en vie. Que je suis les autres.


#fafnerito au repos


  • 23.11.15

Quand j'en viens aux mains

quand j’en viens à maudire la mère et la race de l’autre,
quand j’en viens à l’animal qui gronde, l’adrénaline en faconde,
quand j’en viens à ne plus me respecter car je sais la blessure intérieure,
quand j’en viens aux mains, que les mots ont épuisé leur sens dans des excès d’insultes,
quand j’en viens à me faire mal, à scarifier les émotions veules pour les donner à voir en fierté,
quand j’en viens aux poings serrés, que les ongles creusent la peau et que les dents cimentent la bouche,
quand j’en viens à défier mon corps contre plus fort que moi, que la peur tenaille dans des regards de haine,
quand j’en viens à sentir la poudre remplacer les fourmis dans les jambes, que chaque membre veut frapper,
quand j’en viens à ne plus comprendre l’autre, à ne plus m’aimer, que le corps n’obéit plus qu’à la violence du dedans,
quand j’en viens à la guerre contre moi, que l’autre n’est plus qu’un ennemi à abattre, qu’il suinte l’amer des grandes peines,
quand j’en viens à ne plus savoir d’où viennent les gestes, comment percent les borborygmes primitifs et que ça fait des saignées dans le ventre,
quand j’en viens à suer de grosses gouttes de fiel, que le sang circule sur une voie trop rapide, que les veines compriment jusqu'au cerveau les envies de paix,
quand j’en viens à m’afficher comme une bête assoiffée de sang, que le corps est animé de pulsions diaboliques, qu’il s’empare de l’esprit dans un nuage de grêle,
quand j’en viens encerclé de suie, à devenir barbelé de colère,
quand j’en viens aux mains qui ne doivent être que caresses,
quand j’en viens sans aucun retour possible,
quand j’en viens abandonné de moi,
quand j’en viens sans vouloir,
quand j’en viens sans savoir,
quand j’en viens sans penser,
quand j’en viens,
je ne suis plus Homme
mais supplicié
sur le bûcher des vanités.

Texte intialement publié sur peut(-)être, le blog de Julien Boutonnier lors des vases communicants de novembre 2015. http://j.mp/CSchezJB
  • 20.11.15

Morning à la fenêtre S02

Un petit tour bordelais des visages, la brume d'automne à la fenêtre, une nuit avec tout un bataclan d'horreur, les matins suivants qui décollent la rétine de la vitre, un retour au beau et au doux à se prélasser en terrasse.
C'est la deuxième semaine du « morning » par la fenêtre. Deux strophes de quatre vers avec la contrainte de terminer par un vers court, un ou deux mots. Chaque « poème » est publié sur les réseaux sociaux. Un par jour. Voici les sept jours de la semaine 2. Ça ira de semaine en semaine, de jour en jour, de matin en matin… et puis une nuit, ça s'arrêtera. 


Jeudi 12 novembre

Un tour bleue dans un bocal
De neige suspend au temps
Dans une parenthèse tendre
Le réveil au passé des amours
Vives

Un regard a suffi pour tailler
La brume d’un souvenir d’hiver
D’un rai de bronze sur les peaux
Libérées de la longue absence
Blanche


Vendredi 13 novembre

La rumeur du jour sème au
Vent des pièces de bigaille
Dans le crissement bleuté
D’une égoïne ravie du ciel
En coupe

Deux grands cirrus caressent
Un ciel fâché de la brume
Qui le colle à la terre comme
Une éponge sale sur une nappe
Cirée


Samedi 14 novembre

L’aube a battu la brume
Dans un regain de liesse
Qui laisse à la nuit d'effroi
Un chagrin grêlé de pavés
Froids

Un soleil triste charge les
Couleurs de réveiller en
Nous l’espoir de lumière
Dans les obscurs couloirs
Insanes


Dimanche 15 novembre

La voix de la gare babille
Son carillon intime dans
Le matin tourné en bouche
Et sa langue lèche une nuit
De poussières

Les particules s’étalent en
Gouttes fines d’une pluie
Qui ne veut pas arroser le
Temps en suspension de
Pierre


Lundi 16 novembre

La mer a tué le calme
Sur la grève souillée
Où l’Homme saturé de
Cruauté a vidé son sac
Et ressac

Le jour nouveau paît
En silence avant les
Heures à mordre dans
L’herbe grasse des peurs
A saquer

Mardi 17 novembre

Des lames rouge sang
Trempent dans la mer
Du pain perdu de nuit
Que le jour cuit, tourne
Et retourne

Le ciel à crête de coq
Invite un soleil plein
Comme un œuf à s’em-
Parer de la vie par la
Mie


Mercredi 18 novembre

La lampe donne un halo
Rond à la vitre froide
Qui se souvient de la nuit
Des terrasses de sang lié
En déraison

A la fenêtre clignent des
Yeux de feu, un regard de
Fièvre sur des corps tombés
Pour trop de liberté passée
A aimer




  • 18.11.15

Petit matin dans la vie

Je me lève avec, dans la tête, le frimas ouateux des nuits de soie. La studette derrière la gare Bordeaux Saint-Jean - petit bouge où je viens de passer un premier sommeil - est enrobée d’une chaleur dense qui pose sur mes épaules la tendresse du jour, tout en m’appelant à sortir respirer l’air frais du matin. La cuisine est sous une terrasse partiellement ouverte au ciel. Je cherche de quoi remettre mes yeux à jour ; il me faut un café qui désembrume et une cigarette qui réembrume. Les deux mixés doivent chaque matin me donner au monde comme une nouvelle naissance à mes sens. 

Une cigarette accrochée à la bouche se fixe depuis le noir de ma couche alors que le café peine à s’offrir. Le garde-manger sous l’évier ne m’offre que des pâtes sèches, un assortiment de condiments qui me donnent, par leur odeur âcre de poussière, une envie de vomir. Pas de café. Et l’aube s’agace. Il faut  que je sorte dans la rue grise, foulé le pavé humide pour aller chercher mon breuvage du réveil. Je descends l’escalier, tombe dans le matin au bord de la voie ferrée et depuis le trottoir, à quelques pas, un bar me fait de l’oeil de son enseigne verte et vacillante.

J’entre dans l’estaminet encore vide. Seule la taulière donne à manger à son caniche avachi sur le zinc. Le cabot se pourlèche les babines de céréales sucrées et sa maîtresse, fière de son bébé, lui colle des bises amoureuses sous la moustache baveuse. Je commande un grand café bien serré, un double expresso qu’elle fait couler dans un fort jacassement gouailleur. Elle parle de son chien comme d’un enfant, lui secoue les babines à grand renfort de sourires niais et l’animal s’ébroue dans ses mains en éclatant le comptoir de chiques dégoutantes. Un haut-le-cœur puis, la tête hirsute dans mon café, je pense à autre chose secoué par les phonèmes hauts et lourds de l’accent pied noir de la patronne. 

C’est le torchon du matin, le petit journal de l’arrière de la gare qui m’est conté dans le détail.
« Les ouvriers espagnols, qui travaillent à la construction d’un immeuble voisin, viennent tous les midis manger ici. Mais ils apportent leur déjeuner, ces sagouins ! Ils consomment un café puis restent deux heures attablés, ces pingres ! C’est plus possible, vous comprenez… »
Je comprends : sales espagnols ! Je souris à l’idée de lui dévoiler mon nom mais je préfère écouter la suite.
« Hier soir, j’ai vu sur France 3 un pauvre homme à la retraite qui a travaillé toute sa vie pour construire sa petite maison, joli pavillon dans la banlieue bordelaise, se faire squatter par ces bougnoules d’espagnols (encore eux !). Ils sont rentrés à son domicile par effraction pendant ses vacances à Mimizan. Vous vous rendez compte, quand même ! Ils sont quinze comme un troupeau de bêtes ! Et impossible de les déloger, ils ont la loi avec eux ! Je te les tirerais de là à coup de fusil moi ! Ca ne se passerait pas comme ça ! »
J’hoche la tête, effaré et enfermé dans mon café trop chaud. Trop chaud pour que je puisse le boire d’un trait et filer pour ne plus entendre ces inepties. 

Une dame entre, blonde peroxydée, le visage buriné par la vie et l’alcool. Elle embrasse le chien sur la bouche. Le caniche lui fait la fête et, de sa queue frétillante, débarrasse le comptoir des miettes de croissants. Il lui jappe à la figure son bonheur d’être choyé ainsi par sa patronne furibarde qui ne décolère plus du culot des espingouins squatteurs. La cliente préférée du cabot surenchérit en me parlant de son immeuble, également occupé par des portugais revêches depuis des mois sans qu’on puisse les déloger.
« C’est une honte, on n’est plus chez nous ! » et autres joyeusetés xénophobes s’enfilent comme des perles tandis que mon café enfin buvable a désormais le goût d’un « américano » espagnol cuit par le temps et ne passe plus dans mon gosier.
Je règle ma consommation sans la terminer, trois euros soixante pour une demi-heure au petit théâtre de la vie, et je quitte les lieux en saluant poliment les deux pimbêches et leur chien idiot.


  • 13.11.15

Morning à la fenêtre S01

L’aube douceur ou le jour tordu, le bruit apaisant ou le silence assourdissant, les cris d’un rêve ou les pleurs stimulants d’un chien errant, le pépiement bleu d’un étourneau ou la longue plainte d’un goéland.
Depuis une semaine, tous les matins, c’est « morning » par la fenêtre. Deux strophes de quatre vers avec la contrainte de terminer par un vers court, un ou deux mots. Chaque « poème » est publié sur les réseaux sociaux. Un par jour. Voici les sept premiers jours. Ça ira de jour en jour, de matin en matin… ou pas. 


Jeudi 5 novembre

Un goéland geint au jour naissant
Un nuage bas masque son soupir
Qui souffle dans le palmier sec
Le bruissement d’un étourneau
Perdu

La nuée noire a oublié un enfant
Son babillage est une détresse
Qui fait lever une lumière sale
Une asthénie dans le p’tit matin
Gris

Vendredi 6 novembre

La pendule cadence à petits tics
Le silence qui nappe les murs
Sa rumeur s’abime dans la
Terre souple comme une mine
D'espoir

Une empreinte douce suinte à
Ses pieds l’humidité perdue
D’un mois de novembre dans
Le murmure arpège d’un écho
De désir

Samedi 7 novembre

Au matin des nuits crues
Le jour endormi sur sa taie
Tire des traits au visage
Et pile les rêves au moulin
A rides

La figure à la lumière jaune
Des pâles trouées artificielles
Drague des canaux trop irrigués
La saveur amère des songes
A venir

Dimanche 8 novembre

Un ciel repu ceint les toits
De nuages en masse soûle
Seul, le goéland dégrisé vole
A la mer le chagrin des jours
Nus

Il épand au-dessus des visages
Un parfum de printemps indu
Comme un douceur sale sur
L’encre fraîche d’une nuit à
Trous

Lundi 9 novembre

Une cheminée à chapeau plat
Dresse au ciel une fumée bleue
Qui découpe le ciel aux ciseaux
Dans un silence rompu au jour
De traine

L’antenne râteau s’en prend au
Corbeau qui baye aux mouettes
Et prend la place et la fumée pour
Son piège à idées noires et lasses
De tout
Mardi 10 novembre

Par la fenêtre haute en brume
Le réverbère détruit d’un oeil
Plaintif l’épouvante des ombres
Sous le sable grêle des paupières
Molles

La nuit s’est couchée à front de
Grève pour un sommeil de paille
Et ce matin, le jour a une gueule
De croquemitaine à ronger des os
Jaunes

Mercredi 11 novembre

Une voix court sur le sable
Crie à la langueur des jours
Dans une clarté fade de bé-
Ton qui peint l’horizon de
Fiel

La fenêtre amollit son cœur
Étendu sur la rive souillée
Elle ira se manquer dans le
Poudrin parme qui voile la
Peine 



Toits, avenue saint Maurice _Palavas 11/11/15

  • 11.11.15