Tour de France des Visages #TFV #LesVisages – départ dans 1 mois

Chers visages,
Dans un mois, je verrai vos premières trombines bronzées ou pas, souriantes ou pas, traits tirés ou mines enjouées, pétant la forme ou asphyxiés par une piqûre de moustique tigre. Va savoir. En tout cas, le roadtrip se prépare. J’ai lavé mes caleçons, repassé mes chemises à fleurs et prévu du déodorant en masse : l’hygiène, c’est important. J’ai aussi fixé un calendrier. Calendrier qui vaut ce qu’il vaut puisqu’il va dépendre de vos disponibilités et des carences routières, aussi. Bref, voici les dates auxquelles je me trouverai dans vos contrées. Par MP facebook, tweets, mails, sms, commentaires sous ce post, télégrammes, télex, fax ou message minitel, faites-moi savoir si ces dates vous conviennent.

Bien à vous,
Christophe.

PS : J'ai dû, la mort dans l'âme, supprimer Nice du parcours. Niçoise, je te jure que j'aime quand même la salade.


  1. Départ : 25/07
  2. Danielle Carles : 25/07
  3. Isabelle Pariente-Butterlin : 25/07
  4. (Frédérique Martin), Murièle Modély, Anna de Sandre et Jean-jacques Marimbert : 25/07
  5. Youssef Guennad :26/07
  6. Marianne Desroziers : 26/07
  7. Edith Masson, Christine Saint Geours, Dominique Boudou et Brigitte Giraud : 27/07
  8. Rose de Miremont : 28/07
  9. Jany Pineau, Anne Niedlispacher : 29/07
  10. Gaël : 30/07
  11. Michel Brosseau : 30/07
  12. Odile Lafond, Christophe Grossi, Mathilde Roux, André Rougier, Astrid Waliszek, Catherine Baumer, Thierry Roquet, Emeline Bravo, Monique Thierry et Béatrice Voirin : 31/07, 01/08 et 02/08
  13. Cathy @tulisquoi : 03/08
  14. Jean-Claude Goiri et Isabelle Flaten : 04/08
  15. Franck Queyraud : 04/08
  16. Eric Alario : 05/08
  17. (Philippe Reguillon : 05/08)
  18. Jeanne : 05/08
  19. Jean François : 06/08
  20. Lidia Badal : 07/08
  21. Marlène Tissot : 07/08
  22. Isabelle Damotte : 07/08
  23. Caroline Gérard : 08/08
  24. Retour : 08/08

Mise à jour de la carte au 25/06



  • 25.6.15

Envie de mordre

Je n’ai jamais connu l’envie de mordre dans le vif. D’arracher à la vie le sang qui me ferait virer de bord, changer de cap pour embrasser la vie. Et aujourd’hui, à grandes enjambées, alors que la dégénérescence est lancée, voilà que ma jeunesse revient me flanquer un coup de rein. La jeunesse et des jeunesses, des remembrances en forme d’actualités, des adolescences d’autres, des plus vieux que moi, des images monochromes d’années folles, des musiques surannées d’avant moi comme si mon siècle n’était plus capable de me porter à satiété. Je compose un kaléidoscope qui colle à ma vie, avec ses reflets opaques et ses couleurs vives, un décor flou qui s’accorde à ma vue et à mes envies vintage.

C’est l’humeur du temps, disent certains. La grande roue des modes qui tourne et vire. On invente plus rien, on fait du neuf avec du vieux.  Soit. Que le souvenir fasse beauté autour de moi, qu’il m’engage sur de nouvelles routes avec l’alcool d’un Kerouac ou la verve d’un Hemingway ou qu’il me laisse sur place comme un contemporain, un Esnault à m’en disloquer. Peu importe pourvu que je vive en poésie, sombre ou enjoué, Tom Waits dans les oreilles, Ella en complainte ou Clementine en suspension. Je ne me veux plus qu’en précipitation lente à diffuser mon envie de vivre en saccade de tweets par la tête ou en délectation paresseuse d’un recueil d’Anna de Sandre. Je veux mordre la neige.

Une photo publiée par Christophe Sanchez (@chsanchez) le
  • 20.6.15

Le pari

On a fait le pari. Le pari des songes qu’on avait enfouis. On l’a sorti comme un défi. On a tapé dans nos mains, aussi fiers que des galopins qui dupent le matin en se couchant dès potron-minet. On a filé la vie dans nos pognes, fiers comme des gosses et on a parié que demain on gagnerait.

On a bourlingué chaque de notre côté, connu d’autres paris bien lissés où la peur est calculée et les risques bien fluets. On a fait semblant de parier, la peur au ventre de trop raisonner mais, dans nos poches, toujours respirait le secret espoir de retrouver le pari premier, le vrai, celui qui nous a fait vibrer. 

Alors bien sûr, parfois, on a douté, de nous et du sang mélangé du jour où on a gravé sur nos poignets le pari qui nous a fait rêver. Le temps a usé nos promesses, battu en neige nos belles idées pour en faire des vœux brouillés. Les gens sont passés à nous détourner du pari des années déjantées, à nous dire et nous redire, en psalmodiant les règles de la bonne société, qu’il est sage de ne point trop rêver. Mais à chaque fois, on a retrouvé dans nos mouchoirs pliés ces quelques mots vieillis avec lesquels on a parié que de l’enfance jamais on ne se séparerait.
  • 15.6.15

Des lendemains

Au jour le jour ? Non basta, ça suffit ! On parlera des lendemains car tu peux le dire. Ce mot – lendemain – n’est plus écorché dans ta bouche comme si tu disais un gros mot. On dira le jour et le suivant. Avec morgue mais sereins, on ne comptera plus. On s’inscrira au futur, dans une maille élastique avec, dans l’horizon, l’extension de nos luttes.

Ici et maintenant ? Non, ferme-la ! Le temps ne s’accroche pas au présent. On ne peut pas ne pas voir plus loin. On ne peut pas ne pas vivre. On répètera. On ne peut pas ne pas lâcher. Et les jours en ricochets sans peur de la redite. Et les mots qui font du bien sans qu’on les galvaude. Tu voudras qu’on se taise mais on parlera encore, de nos corps à nos têtes.

Carpe diem ? Non, non de non ! On conjuguera sans grammaire, au débotté comme tu délires quand on est soûls. On dansera aussi bien qu’hier, sur les tables d’un bouge en petits pas chassés ou un pogo suranné sur les tapis épais d’un palace, sans que jamais on ne craigne le grand écart qui maltraite. On n’aura pas peur. On grandira à longue vue et on fera la nique à l’horloge. 

Vivre comme si on devait mourir demain ? Non mais tais-toi ! On parlera des lendemains, même des plus glauques. De la mort dans la vie. De la nôtre mort et de celle des autres qui nous fera mordre la bile. Des souvenirs douloureux qui serrent la gorge comme des joies anciennes qui tirent les larmes. On en fera matière à vivre heureux. On écrira sur des post-it jaunes les mots qui manquent à nos bouches et dans le temps qui veut nous lester, on mettra le poids de nos futurs composés.

  • 10.6.15

On fait la Scopa

C’est une maison perchée en campagne. Ses habitants ont les cheveux blancs et la bonté au cœur. Un homme et une femme. Qui jouent à s’aimer depuis des décennies et y parviennent. Ils jouent. Comme des enfants, le sourire à pleines dents, la tête en futaie. Ils se moquent de leurs corps fatigués à l’aide de larges rictus qui masquent la douleur. Sur les escaliers en raide paroi, ils trouvent toujours à plaisanter - ça leur permet de souffler un peu, main dans la main, avant la dernière marche. Sur les maux du corps, ils n’usent d'aucune complainte. Dans leurs têtes, le bonheur s’est installé, personne ne peut le déloger.

Pépé C. et Mémé A. s’aiment d’un amour tendre. Leurs petit pas sur le pavé tirent des larmes au mur affecté de la cuisine. Pépé fait la vaisselle. Essuie et range. Frotte et dépoussière. Mémé lit les magazines ou le journal local et le taquine. Une main aux fesses de son mari pour qu’il accélère le train. Il aime ça et continue en chantonnant dans sa barbe des ritournelles italiennes. Non, pas italiennes mais bergamasques. Il y tient. Bergame, terre de souvenirs, creuset de leur amour. Lieu de la flamme qui danse encore sur le seuil de la porte.

Noël, Pâques, la Pentecôte ou tout autre fête sont des prétextes à venir les célébrer. Autour de la table, l'eau du café dans la machine italienne est suffisamment montée. Elle se dissipe dans l'air comme une infusion d’eux. Pépé C. et Mémé A. se mélangent à l’odeur du café naissant. Ils sont toujours comme des bons matins de beurre tendre. D’une main tremblante, Pépé sert la tablée dans des mazagrans en gré. On se réchauffe les mains et les regards autour du breuvage. Mémé chausse ses lunettes et enfile son œuf à couture dans un collant troué. 

La collation bue et quelques spéculos sous la langue, c’est l’heure de la Scopa – jeux de carte italien. Non, bergamasque pas italien. Pépé jubile, Pépé joue, Pépé est un enfant aux yeux et à la peau fripés. Il balaye sa tête, fouraille ses longs cheveux blancs. Son meilleur visage en don, il ressemble à un Einstein qui aurait découvert la formule du bonheur. Mémé pousse un regard amusé sur son mari. « Il dit et fait n’importe quoi », dit-elle. Et elle range son collant rapiécé dans une petite armoire sous la télévision. Allez, on fait la Scopa !

  • 7.6.15

NOUS #VasesCommunicants - @MemoireSilence

Nous sommes le premier vendredi du mois et ce sont les vases communicants - chacun écrit sur le blog d'un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.
Aujourd'hui plaisir de recevoir Franck Queyraud, bibliothécaire de sont état, qui officie sur Flânerie quotidienne - où vous pourrez retrouver mon texte en échange - mais aussi sur twitter et instagram en Mémoire de silence.
Nous avons écrit sur le Nous cher à Franck qui nous invite tous, nous lecteurs ou auteurs, à s'emparer de l'ouvrage de Bernard Noël, Monologue du Nous.

NOUS



Nous. - Composés de fragments. Ne sais jamais tout à fait comment le tout réunit les parties ; soudées pourtant. Il n’y a pas de miracles. Que cette capacité à jubiler. Que l’on réussit à découvrir puis développer ou pas. Jubiler, c’est voir ; voir, c’est comprendre. Ensemble, c’est préférable. On ne peut pas toujours. Les trous dans les chemins sont nombreux. On peut y tomber. On y tombe. On se relève. Jubiler, comprendre. Des tout, aimerions être…

Deux. – C’est quoi être un tout ? On n’est souvent qu’un je. On joue pour être Nous, deux. N’y arrivons pas toujours à cause du je, indispensable. Pour être nous, il nous faut d’abord être un je. On est trop sérieux après 17 ans.

Je. –  Sensations, douceurs, frissons, plus rarement plénitude. Cela que je recherche. Cela que nous recherchons ? Plénitude. Revivre ce, ces moments de plénitudes éprouvées ; ce, ces moments dégagés de toutes les inutiles ambitions. Fatiguons aujourd’hui de par toutes ces ambitions et impératifs décrétés. De trop plein, avons besoin… De desserrer le carcan… marcher de nouveau sous les tilleuls verts de la promenade… avoir de nouveau 17 ans. Etre un écrivain, c’est écrire ce nous, sans cesse, ne pas se contenter du je. Convaincre est impossible. Susciter, donner l’envie est plus raisonnable. Les miracles n’existent pas…

Les autres. – Ces petits textes ici ne sont que gestes, regards, mains tendues, propositions de posture sans autre dessein que d’être échanges ou zone de liens et encore, exercices spirituels qui ressembleraient à des bouteilles jetées à la mer. Regarde-moi, je te parle. Écoute-moi, je te donne à voir. Non, toi, dis-moi… Qu’as-tu à me raconter, à me montrer ? Sous quel toit, sous quel ciel, tu vis toi ? Et ainsi, va notre vie… après laquelle nous courrons… la pause est essentielle…  S’essouffler ne mène nulle part. Vases communicants, belle traduction entre ton je et notre nous.

Nous. –  Celui qu’on est ? A qui l’on ne voudrait pas ressembler ? On ne devient pas toujours qui on est. Celui qu’on est ? Et l’on n’a pas envie de se coucher sur un divan pour autant. L’introspection doit être personnelle. Avec les actes qui suivent, démontrer que l’on a compris ce que l’on croit avoir compris. Trop d’intermédiaires trop attentionnés se glissent entre nous.

Nous. – Elle m’a écrit que le souffle avait été travesti. Le souffle ou le mot qui le désigne ? Que le mot ait perdu son sens, je suis d’accord. Pourtant… serait comme mistral qui dure trois, six ou neuf jours selon les anciens assis sur le muret à surveiller sans passion, leurs moutons. N’empêche, nous : le souffle... A réinventer chaque jour. Même si tout, pourrait être remis en cause à chaque instant. Menace qui nous maintient vivants.

Nous. .- Sommes. Additions. Agrégats. Sédimentations. Couches vivantes ou mortes, stables ou instables, interactives. Pour être constellations, sur le chemin, cheminer. Ou luxe ultime : flâner. Suis encore sur sentier tortueux, un contemplatif nerveux. Celle qui m’accompagne modère cette nervosité, cette inquiétude primale… Nos je se conjuguent à partir de nos pas. Vouloir, c’est choisir.

Nous. – Le temps. Et les objets que nous fabriquons comme substituts. Pour combler le vide, les vides, nos vides. Mais aussi dire le temps. Le marquer. Fasciné, suis, par les marqueurs mémoriels qui nous tiennent. La mémoire. Le Silence.

Les antinomiques. – Des pollutions. Ce crétin qui ne combine réussite qu’avec possession… d’une montre. Le seul chemin réaliste reste de nous extraire du temps. L’art, entre autres, sert à cela. Escalader la berge. S’assoir au bord du flux qui jamais ne cesse. Etre hors du temps, même pour peu de temps, même pour un court instant.

Je. – Nous, c’est comme je. Mais on peut être difficilement plus que deux. Même si j’en avais les moyens, je ne posséderai pas la montre de l’autre crétin. Ne peut comprendre ainsi que tous les gredins qui l’accompagnent, et qui, souvent, nous gouvernent, maîtres es-combines. Pas d’autres choix pour la plupart que de se taire pour manger.

Je. – N’aurais pas perdu mon temps. Ne pas entrer dans le moule même s’il est rare de pouvoir s’en extraire. En tout cas, sans cesse essayer. Résister. Au crétin et aux gredins. Il faut accepter leur titre de perdant en souriant. Ce serait comme une médaille… mais…

Nous. – n’aimons pas les médailles. Rires…


Silence.

Franck Queyraud
  • 5.6.15

Tour de France des Visages #TFV

Lettre ouverte. 

J’ai envie de voir vos visages. J’ai envie et besoin de vacances. Deux envies que se rejoignent, ça donne une idée de roadtrip : mon Tour de France des Visages #TFV

Du 25 juillet au 8 août, je viendrai donc vous voir. Si vous n’êtes pas là, je glisserai un mot sous la porte comme un like sur Facebook. Si vous êtes là, je vous serrerai la main et vous claquerai une bise - je ne suis pas avare de mon corps. Un petit restaurant et du bon vin, quelques partages de lecture et d’écriture feront le liant. Le reste sera beau ou demeurera littérature. Quelques heures de vous que je rangerai dans mon coffre de voiture et quelques lignes de moi pour vous publiées ici en guise de carnet de route et je vous quitterai à regrets (ou pas) pour continuer mon périple. 

J’ai déjà tracé mon chemin, pris mentalement la distance qui nous sépare, laissé ma peau d’ours dans la penderie et dessiné ma carte de vacances. Elle évoluera au gré de mes et de vos envies. Il ne me reste plus qu’à compter sur votre accueil, le gîte et le couvert - si vous le pouvez et surtout le souhaitez - ou sur vos bons tuyaux : bonnes adresses en chambre d’hôtes, bed and breakfast ou petit bouge qui ne dépasse pas la limite glauque de l’hôtel de passe. 

Tout ceux qui sont intéressés pour que leur ville, village, hameau ou rue soit une étape à mon Tour de France des visages #TFV peuvent se manifester sous ce post, sur le blog ou encore en message privé Facebook. 

Au plaisir de vous rencontrer. Déjà, je vous embrasse.

Christophe

La carte du #TFV (mise à jour 13/06/15)






  • 3.6.15

July 21

C’est un jour de juillet. Pas un jour dont on oublie la date : le vingt et un en deux mille un. On n’oublie pas l’année non plus. Cette année-là où quelques mois plus tard, le monde se trouvera bouche bée. C’est trois mois plus tôt donc. Trois mois plus tôt d’avant ce onze maléfique, c’est mon « july 21 ».

Toi, la date, tu t’en moques. Maintenant.

La rue est grisée d’été. Un léger vent balaye les gens rassemblés devant la porte. Les gens. Ces proches et ces inconnus, venus te voir et qui portent la tête basse, cérémonieux. Les regards sont vides et gênés d’être là. Pourtant ils sont venus. Ça se fait de venir dans ces moments-là. On s’habille en strict, on arbore le masque opportun et on vient planter la rue de sa présence. On vient combler le vide.

Toi et le vide que tu me laisses et qu’ils veulent remplir. Tu t’en fous.

Dans la maison, c’est l’été mais il fait froid. Il a toujours fait froid dans cette maison. L’humidité y est maîtresse, elle suinte du salpêtre qui nappe les murs et la tapisserie en vomit des tonnes. Personne ne semble le voir. Pourtant dans les recoins, le noir pourrissant parade. La famille est regroupée dans le couloir, à guetter le dehors par l’entrebâillement de la porte, à compter qui est venu, à fustiger ceux qui ne sont pas là. 

Toi, tu es dans le salon. Allongé et paisible, tu dois te marrer.

La moquette murale verte à gros poils bâille sur toi. L’odeur de ton tabac qui l’imprègne descend dans ma gorge pour y déposer quelques graviers que j’ai peine à déglutir. On entre pour te voir, faire le tour de toi une dernière fois pour que tu partes avec du souvenir. Que tu n’oublies pas les visages contrits mais aussi les regards en faux qui s’apitoient en folklore. Je remets en place le col de ta chemise. On aurait du l’amidonner. Je frotte les manches de ton costume pour le débarrasser des filets de poussière. Cette pièce est un nid d’araignées. Je dépose un baiser sur tes joues fraiches. Ils t’ont maquillé comme un acteur de théâtre. Je pense au dérisoire de mes gestes, je pense à toi, je pense à nous, je pense à l’endroit où tu vas.

Toi, tu t’en moques. Tu es beau.

  • 31.5.15

On a tout dit

On a tout dit sur les matins, les levers de soleil en carte postale et la langueur des corps qui les regardent. On a tout dit sur nos matins chagrins de la veille l’oeil vissé sur la nuit incendiaire. On a tout dit sur nos mots échangés, nos haleines de poneys refoulées, le chewing-gum menthol pour goûter nos langues excitées. On a tout dit sur nos matins suants, les draps en boule au fond du lit, nos corps nus en appel d’eau. On a tout dit sur nos sourires au sortir du rêve, nos angoisses refoulées sous le traversin. On a tout dit sur le cendrier puant qui pleure à nos chevets, la bouteille de vin renversé sur la table et les draps maculés de nos ventres. On a tout dit sur nos têtes coincées dans l’étau de la nuit qui se regardent sans se voir, les pensées défendues sur nos bébés manqués. On a tout dit sur nos mains qui cherchent le chaud dans les plis et qui trouvent des creux dans des madeleines crevées. On a tout dit de l’amour qu’on n’a pas assez fait, des regrets muets que nos yeux s’échangent égarés. On a tout dit des secrets jamais révélés qui saignent entre nos dents de les avoir trop mâchés. On a tout dit de ces couches de suie que nos cœurs ont essuyé pour paraître plus fort et redorer nos blasons en épée. On a tout dit des fringues sur la descente de lit éparpillées, de nos sous-vêtements souillés par le stupre déversé. On a tout dit sur nos paroles d’amour renversées, leur saveur éculée à d’autres que nous mille fois répétées. On a tout dit sur les matins. Même qu’on aimerait recommencer.

  • 28.5.15

Dans le couloir

Derrière toi, je marche dans ce couloir. Un parquet neutre, de fines lamelles recouvertes d’une surface rugueuse antidérapante, des murs saumon sur le bas et gris sur le haut, des rampes de chaque côté pour tenir, tenir les corps qui déambulent. Tenir. Je me dis ça. Tenir. Tu marches lentement, mollement, d’un pas hésitant. Pourtant, tu connais ce couloir. Tu y viens chaque mardi depuis des mois. Les mêmes pas, le même couloir, les mêmes hésitations et lourdeurs sur l’antidérapant. Je te suis. C’est encore toi qui me montres le chemin, c’est encore toi le guide. Au milieu du couloir, tu t’arrêtes, tournes la tête à droite. Toujours. Salle des infirmières. Tu décroches un sourire à la porte entrouverte, cherche ta copine, celle qui te plait, que tu aimes séduire. Encore. Elle sort sa tête dans l’entrebâillement, te décroche un regard pleines dents. Tu réponds de tes yeux jaunes, le cœur en bourdon.

Derrière toi, je te vois dans ce couloir. Elle te prend par le bras pour les derniers mètres. Elle ne me regarde pas. Je n’existe pas. A ses côtés, tu parades, fanfaron de clinique. On approche. Tu tousses pour cacher ta gêne et les mots qui ne glissent plus. Au bout du couloir, une porte vitrée t’attend. Dans son reflet, tu me vois. Je marche derrière toi. Tu me lances un sourire crispé et piques ta tête de père dans mes yeux. De la contenance. Toujours. L’infirmière ouvre la porte, t’installe sur un fauteuil en similicuir rouille et accoudoirs couleur de lait caillé. Tu ne me regardes plus. La honte est sur ton visage. Je m’éloigne un peu, respecte ta pudeur. Ta copine badine sur tes cheveux toujours noirs malgré ton âge. Tu fais encore jeune. Mais il n'y a plus que les liserés verts de sa blouse pour épouser l’espoir. Elle te branche à la chimie, cathéter pleine peau. Une heure à tuer et je sors t’attendre.

Derrière toi, je t’aime dans ce couloir.
  • 27.5.15

Par la tête

Je n’ai pas les mots pour parler. Pour moi, les mots sont du silence, c’est pour ça que je les écris. Ils n’existent que dans ma tête. Et même si aujourd’hui j’essaie de les articuler, ce n’est pas naturel. Alors quand tu parles à l’envi de tes choses, de ta vie, ne m’en veux pas si je décroche, c’est que tout se brouille quand trop de mots abondent.
Tes logorrhées sont douces pourtant. Elles sont une musique à mes oreilles. Des sons jolis qui parcourent la gamme mais, pour que je les aime, il faut que mentalement je les voie s’écrire sur l’écran de ma pensée. Je suis un visuel des mots. Leur écho résonne dans ma tête que lorsqu’ils sont vus, photographiés comme des corps.

Un corps de quatorze en police Times New Roman parce qu’aussi ma vue baisse. Un bloc de lettres qui s’impriment dans ma tête me raccroche au sens et crée ainsi l’espace de la phrase. Un bloc qui organise ma pensée par-delà l’émotion que la suite de mots procure. Sinon je suis aveugle de toi et sourd à toute réaction. Au plus fin de l’entonnoir à mots, je deviens mutique et retranché, figé par un cerveau qui déraille.
Alors ça peut paraître brut - oui. Dépourvu d’affect - d’accord. Froid même - peut-être. Tout ce que tu voudras y mettre comme désobligeances mais je fonctionne comme ça, au décorticage du langage pour le rendre tendre à ma tête. Car, tu sais, ma tête est aussi un corps avec tout ce qu’elle comprend comme articulations et sensibilités : des genoux, des coudes, des plis et recoins, de la peau tendue, des commissures secrètes, des endroits inaccessibles, des aisselles puantes et des sexes mouillés. Pour toucher mon corps, le vrai, il faut toucher ma tête d’abord. Je n’écoute qu’elle. Le reste ne s’exécute que par elle.

C’est fonctionnel, cérébral, physiologique. Je suis monté comme ça. Sujet, verbe, complément ; le trop complexe, la reformulation et les manipulations verbales ne me touchent pas. De la bouche à la tête, il ne doit y avoir qu’une ligne droite. Je ne jouis que de la vue des mots, de leur voix qui pénètre mon cervelet. Tes mots aussi beaux soient-ils ne n’atteignent que lorsqu’ils se vident de leur apparat, qu’ils sont purs au sens cru et charnel du terme. 
  • 26.5.15

La nuit, cette affolante

Encore une nuit où tu glisses du lit par un appel incongru au grand ménage de l’intérieur. La nuit a écrasé cinq heures au fond de ton corps. Tu les sens peser dans tes cuisses et lester tes jambes.  Elles ont coulé comme un poison, suivi un parcours balisé et imprégné chaque parcelle de peau. Des heures mortes pour la conscience, du temps pris sur l’oracle pour saigner quelques veines d’allégresse. La nuit a fait son boulot de sape.

Tu es lourd, il est tôt, trop tôt mais te lever est la seule fin pour alléger le dedans. Le dehors est figé, même couloir où tu rampes interdit, mêmes lumières sales qui t’aveuglent, mêmes toilettes où tu jettes ton coup de grain. Quelque vent persiste dans la cuisine, une bourrasque intérieure aussi remuante que le mistral qui geint sur la mer. Tu remontes les volets roulants et découvre la nuit, cette affolante. Le bruit de la mécanique concasse le fiel du sommeil coincé entre tes oreilles et la machine à café achève le silence d’un couinement de hyène.

Tu bois un café rêche en bouche tandis que ta première clope arrache des glaires à la timidité du jour. Tu racles ta gorge enflammée par de vielles charrues de cendres et craches dans un mouchoir en papier ces miasmes qui t’emporteront. Le temps s’allonge et tu l’accompagnes sur le canapé. Un livre posé là te prend dans ses pages et t’invite une heure à sortir de ton corps. L’horloge bat la chamade, le frigidaire décompense et toi, tu cherches de phrase en phrase une justification à être là, si tôt à renâcler l’insipide.

  • 25.5.15

Bakélite

Tu as raccroché. Comme ça, d’un coup. Tu sais comme avant. Quand le combiné en bakélite faisait un bruit sec en le reposant et que le fil s’enroulait entre les doigts. Ça m’a fait cet effet : un coup de bakélite dans mon oreille et mon ventre s’est mis à rouler.

Tu as raccroché. J’ai patienté et espéré la tonalité. Tu sais comme avant. Quand il y avait cette série de sons graves très rapprochés qui t’indiquaient que le correspondant n’était plus là, qu’il avait posé le combiné d’un coup sec. Mais rien, le vide au bout de notre fil.

Tu as raccroché. Comme on jette l’éponge. Comme on part en retraite après une carrière bien remplie. Tu sais comme avant. On disait ça. On avait bossé quarante ans dans la même boîte. On avait donné tout son soûl. On disait ça : tout son soûl. Nous, on s’est donnés mais on s’est saoulés.
Tu as raccroché. Sans finir ta phrase. Sans même dire Adieu. Tu sais comme avant. On disait Adieu sans vraiment le penser. C’était pour provoquer l’autre, pour qu’il réponde Non pas Adieu, juste un au-revoir, on garde le contact. Plus de contact, juste un souffle, celui du combiné fendant l’air. Tu aurais pu au moins m’envoyer chier.

Tu as raccroché. Et je suis resté mon smartphone ballant au bout de mon bras avec cette bakélite dans la tête. J’ai tenu l’appareil serrer dans ma main comme une arme, fier et le regard brûlant. Tu sais comme avant. Dans les films en noir et blanc, de Truffaut ou de Cassavetes, ceux qu’on aimait tant. Je l’ai placé lentement sur ma tempe et j’ai cherché la gâchette pour me tirer une balle. Mais j'ai pas trouvé l’application qui tue.

edit 12/09 : à lire aussi dans la revue métèque #3 sortie en septembre 2015
 
  • 24.5.15

Rouge

On dit rouge couleur de l’hystérie. Le choc visuel et le jus de veine. Les têtes d’ahuris sourdes du cri cochent la supercherie malsaine. On dit rouge la séduction zélée. Les gros sabots maquillés de l’ambre cherchent dans le mou des corps asphyxiés les chairs crues dans la chambre. On dit rouge la bave dans les bouches. Les langues en bataille pour l’ascète allongent sanglantes des escarmouches jusqu’au bonheur des lèvres blettes.

On dit rouge l’intensité mordue. Le cœur arraché à la commissure dissout loin dans le tréfonds la cigüe et sourd la joie perdue dans l’usure. On dit rouge le dessin sur les peaux. Les entailles jolies en flibustières décorent les joues, s’unissent de faux et défient les décors de vie mortifère. On dit rouge l’éclat des mots tendus. Les vies petites à l’écran allongées balancent au coeur petites vertus et tendres odeurs d’aubépines suées. On dit rouge la logorrhée en buées. Les folies défoncées d’adrénaline secouent de chaleur les bouches serrées et délient les corps de ruées canines.

On dit rouge qu’elle est notre couleur. Le phonème d’écrits dégingandés qui hurle au plaisir des corps en douleur et passe sous silence les mots drogués.
  • 23.5.15

L'élégance des louves

Tu as cette démarche vive. Le pas ferme sur le sol, tes pieds embarquent un son mat dans la légèreté de ta silhouette. Tu marches vite, déploies ton corps dans la ville comme pour l’épouser. Le sang dans tes jambes semble circuler plus vite que dans les autres jambes. Elles sont chargées d’énergie, ta peau est tendue de douceur et de vigueur. Un mélange d’air léger à hauteur d’homme et de violence sur le pavé.

Tu as cette prestance, cette élégance des louves. C’est ta ville. Chaussée plat, jean et pull ample, éternelle adolescente à l’allure grunge, tu arpentes le trottoir en conquérante. Tu ne le sais pas. C’est ton corps qui le dit. C’est tout autrement dans ta tête : tu es la bête apeurée, les fêlures en artichaut. C’est ton long cou, c’est ton menton qui porte haut, ce sont tes seins fiers et tes hanches galbées qui marquent la rue. C’est cette force-là qui émane de toi, la guerrière aux mille souffrances. Tu appelles et suintes sur les marches. Pas par la bouche mais par les pores. Tu appelles au corps, à l'attraction des corps.

Tu as ce grain de peau, cette douceur violente. Quand nos cuirs se frôlent en ruelle, jaillit un courant continu, un shoot de plaisir à damner tous les camés. C’est ta peau qui inocule le désir, qui fait monter la température de la ville. Tu marches et c’est ta peau qui réchauffe l’air de la rue, qui plante les phéromones en aiguilles sur mon derme. Tu piques vif dans la chair, effaces des murs le gris de l’hiver et fais disparaître de mes veines les substances malignes.

Tu as cette force de vie des guerrières amazones. Tes bras, tes jambes sont des pattes ambulatoires. Tu pourrais circuler à quatre pattes, animale et arachnide, tu n’en serais pas moins belle. Mais tu es debout dans la vie. Mère de famille et femme libérée. Amante féroce et amoureuse transie. Le sein offert à toutes les âmes en peine mais toujours prête à croiser le fer avec les indésirables. Tu marches dans la vie, le cœur brouillon mais sans cangue. Tu t’es faite toute seule, tu es taillée pour la route. Croqueuse de destins et promise au chantier des amours.

  • 22.5.15

Dans ton lit

Dans ton lit, je trouve la force. Pas la force d’aimer ni même celle de baiser mais simplement j’entends dans ma tête mon corps jouer ton corps. C’est une musique saccadée qui cale mon cœur à la soie de ta peau. Tes mains fouilleuses sont des neurotransmetteurs qui neutralisent ma tête, la rendent à sa musique première. Je joue une partition méconnue faite de notes fantasques. Ton corps est une contrebasse, ses vibrations me traversent et je me rêve maestro. En métronome, le cœur et le corps gravés sur ta peau balancent des ondes vierges sur les draps.

Dans ton lit, je trouve la force. Celle qui rend beaux les plus cabossés. Dans les meurtrières je passe les doigts, glisse des syllabes rondes, des mots que j’avais oubliés. Le bouillon de vie est dans nos corps branlants. J’en bois de grosses lampées et de ma langue, j’éprouve le sirop et le sel. Nos peaux sont chargées d’arômes contrastés de peine et de joie, de vie et de mort. Nos corps se goûtent et se parlent de ça. Ils cherchent à se comprendre, à accorder leur soupe et la musique qui les ceint. Tu remplis mon écuelle comme je verse dans la tienne. Ça sent mauvais parfois mais la complainte nous en distrait.

Dans ton lit, je trouve la force. De croire aux corps unis. A l’osmose, dans la vase où nos pieds sont englués comme dans le ciel où nos têtes, yeux écarquillées, sont dressés. Je baise ton corps pour sentir la boue au fond de toi. Tu baises le mien pour te reconnaître dans cette boue. Tu n’es pas seule à patauger et la soupe en partage est l’amour qui nous tient.

Dans ton lit, je trouve la force. Tu as en toi cette électricité qui fait masse, un magnétisme qui donne de vastes refrains à mon corps, une litanie de notes troublantes. Ça malaxe dans le dedans et nos peaux éclatent des plus beaux et vilains souvenirs. Pour nous le dire cabalistique, tu portes à ma bouche ta nuque fine et c’est une hampe griffée de caïeu par quatre étoiles chères à ton cœur que je trouve. Fixées là sur ton corps depuis des lustres, elles savent la tambouille et les cris qui coulent dans nos êtres.

  • 19.5.15

Durant ces années-là

Je ne me rappelle plus des phrases dites. Je ne me rappelle plus les mots exacts prononcés durant ces années-là. Ce que je sais aujourd’hui, c’est qu’ils sont matière dense, glaise dans ma besace. J’essaye de les compter parfois, je défais et refais les liens. Je plonge la main dans la fange, en ressors du mou de cervelle : une sorte de gelée rance, un aggloméré de mots périmés parce qu’oubliés mais dont le poids se mesure en tonnes. C’est comme porter un fardeau de peine dont on ne connaît pas exactement le contenu mais qui lamine l’échine de l’âne bâté. Ignorant du sensible que j’étais durant ces années-là.

Je ne me rappelle plus des coups. Je ne me rappelle plus s’ils ont vraiment été portés. De leur masse cagneuse imprégnée dans mon être, ça, je suis sûr. Il y a eu coups, de mots, de mains, de jeu de vilains durant ces années-là. Le sang a jailli en métaphore, de l’hémoglobine dans les tripes et dans la peau des caillots aux hématomes non résorbés. Je tente d’endiguer les écuelles de purins qui remontent. Je tartine cette purée, la malaxe pour lui donner consistance noble, le passé en faible résilience. C’est comme chanter sur la mort advenue et prochaine sans en connaître la nature exacte ni sa portée mystique et se brûler du dedans pour mieux respirer la vie. Handicapé de l’émotion que j’étais durant ces années-là.

Je ne me rappelle plus du sens à donner à tout cela. L’oubli est le leitmotiv bateau pour continuer à avancer. Le dos courbé mais avancer : axiome vide du conquérant mâle que rien n’arrête. Je ne me rappelle plus des pansements que l’on m’a posés sur le cœur et sur tout le corps durant ces années-là. J’ai été une momie affolée par le temps aux bandelettes jaunes purulentes. Une à une, elles ont séché au soleil. Maintenant je les porte dans ma poche et les ressors quelque fois pour sentir leur odeur de chien crevé. J’en fais des bracelets et des cache-cols. Je m’ébroue de joie avec de la vieille peur. C’est comme danser un menuet dans une fosse sceptique sur un rythme techno-pop des Daft Punk. Aphasique du bonheur que j’étais durant ces années-là.

  • 16.5.15

Mots à lames

A la rondeur des matins se cogne le vif des émotions. Elle parle tôt, dès le réveil. Elle assomme la peur par des mots tranchés, des questions perpétuelles en bouquet de ronces. Elle me cause au dedans, m’enfonce un canif dans le ventre et tourne la lame dans les boyaux.

Mon ventre est un excavation creuse. Il n’y a que déchets de l’âme et pitances non digérées. C’est le creux trop plein où baignent les souffrances. Si tu racles le fonds, tu remonteras et crèvera la plèvre. Le couteau pointera mes poumons, le pu coulera et tu en auras plein la bouche. Ne viens pas chercher ce que je m’évertue à cacher.

Elle pose des questions trop ouvertes. Elle oublie le binaire de l’homme. Le noir, le blanc. Le oui, le non. Le gris est souillon, mixture de l’intellect. Le peut-être est malaise. Le couteau doit trancher sans triturer, tailler le vif plutôt que couper la couenne.

Ma tête est une gourde de mots et son enveloppe une panse de porc. Parle à ma tête, c’est elle qui régit mes émotions. Je contrôle mon cerveau, pas mes boyaux. J’ai dans la parole la dextérité d’une dendrite mais peu de mots sur l’intestin grêle. Si tu parles trop à mon ventre, tu grilleras quelques synapses et il en sera fini de nos matins. 

  • 14.5.15

Dents du bonheur

Tu es étendue nue sur le lit, les bras en croix, les yeux clos. Une légère respiration soulève ta poitrine tandis que je te regarde. Tu es belle à en crever. Je sais que tu me voies. Tu sais que je te regarde. Tu ne dors pas, tu m’épies. Tu fais mine de. Tu minaudes sans bouger. Je le vois à ton sourire pincé qui laisse entrevoir ton diastème. Je vois ta langue qui joue dans le creux, entre tes deux incisives. Elle se glisse à la commissure des lèvres. Je n’en vois que le bout, rouge et humide.

Plus je te regarde et plus tu me souris. Tu as les paupières basses comme si tes yeux étaient fermés mais tu vois à travers. Je pense à l’enfant. La petite fille qui fait semblant de dormir mais qui veille tard le soir, les yeux en persiennes, dans l’attente d’un sommeil qui ne vient pas. Dans le vide entre tes dents c’est l’enfant qui joue. Ta langue c’est l’enfant, la joie du jeu pour le jeu. Tu ne dis rien mais ton sourire me parle - viens, on joue à se désirer. 

Le jeu des dents, le jeu des grands enfants. Tu ne desserres pas la mâchoire. Tu la gardes tendue vers moi, la tête rehaussée par l’oreiller. Tu es fière, et de ton corps, et de l’effet qu’il provoque chez moi. Ta langue va et vient entre tes dents. Elle est un serpent qui veut me marabouter. Un reptile à sonnettes et tambours, un crotale aux dents du bonheur. Tu deviens à la fois docile et vénéneuse. Ta langue veut piquer au vif de l’émotion, au creux de nous. 

Je laisse le temps s’écouler. Le sourire devient carnassier. Je vois toutes tes dents s’aligner dans l’écrin de ta bouche. Le diastème fait loi, central sur ton visage. Il est point de convergence. Le jour fuit d’entre les volets et vient taper ta joue, ton épaule, ton bras puis ta jambe, laissant la moitié de ton corps dans la pénombre. L’autre jambe, une partie de ton sexe, un seul sein et une moitié de ton visage luisent dans la lumière confuse du matin. Le reste est noir de la nuit. Tu es coupée en deux avec pour jonction le creux joli entre tes dents et une demie-langue qui siffle le chaud.

Tu te redresses, t’étires et me verses sur la joue un baiser mouillé du bout de ton dard. J’ouvre en grand les volets. Tu as disparu.


  • 12.5.15

Emoticônes

_Bonjour mon cœur. Emoticône Cœur rouge. Emoticône Poussières d’étoile.

Toujours, on commence nos sms par Bonjour. Le Mon amour n’est pas loin, varie sur Mon cœur. Ajustée de tendresse, douce en bouche, c’est l’écriture intuitive des mots : le téléphone écrit tout seul, il suffit de glisser les doigts sur le clavier. On continue par le temps, celui qu’il fait dans le ciel, celui qui nous sépare. Les jours sans nous sur l’écran se déplient, gris moche ou lumineux selon la pression atmosphérique du manque. On remplit le vide. On écrit l’absence. On la dit pleine de nous, on s’aime en quelques caractères sur fond bleu et en répétitions d’émoticônes : des cœurs aux contours parfaits, des lèvres nourries en silicone pixélisé. Encore des cœurs, des rouges en enfilades – juste des cœurs alignés par dizaines qui remplissent des séries de messages sans mots, des cœurs d’amoureux qui traversent la distance, s’installent dans nos vrais cœurs, dans nos têtes, dans nos corps, dans nos âmes en vertige.

_Bonjour. J’ai envie de toi. Emoticône Cœur rouge. Emoticône Clin d’oeil
_Moi aussi. Emoticône Cœur rouge. Emoticône Langue pendante et mutine. Emoticône Désir. 

Toujours l’envie de nous qui enroule nos vies séparées. Le clavier s’affole, les mots s’attachent aux photos envoyées à l’adrénaline, prises sur le vif ou léchées et muries par le désir. Nos corps – l’absence de nos corps : on écrit la chair, on dit le sexe, doux et cru. On se fait l’amour à l’écran. Pas d’émoticônes suffisantes pour s’exciter, la bluette s’évapore et animaux les mots imitent les voix, singent les corps, les sexes qui se boivent – infiniment plus que tout. On se dit durs et mouillés. Plein de nous. La passion gicle en râles sur l’écran, nos corps en ébullition. Nos doigts deviennent malhabiles, ripent sur l’écran tant ils sont occupés à braver la distance sur nos sexes. Emoticône Diablesse et Emoticône Cœur rouge pour étreindre la frustration. 

_Bonjour Emoticône Cœur rouge.
_J-5 Emoticône Sourire. Emoticône Clin d’oeil. Emoticône Désir.

Toujours, on compte les jours. On se le dit. On écrit le compte à rebours. Il faut compter, se dire le retour des corps, se fixer la date des retrouvailles lumineuses. On s’habille de mots pour panser les ventres qui grondent du manque, pour soulager nos entrailles brisées par l’absence des bouches. Emoticône Baiser qui envoie un cœur rouge. Les mots crient, s’écrivent en capitales, hurlent au stupre en crevant l’écran. On se prépare avec dans la tête les nuits de souffre, nos téléphones éteints sur la table de nuit. On s’ouvre au lendemain du lendemain du lendemain, le jour J en ligne de mire. On reflète sur l’écran nos corps entrelacés, nos bouches jointes et nos sexes encollés à la sueur des mots. 

_Bonjour Emoticône Cœur rouge. Demain. Demain. Demain. Emoticône Grand sourire. 
_J-1 Emoticône Sourire. Oui. Oui. Oui. Emoticône Clin d’oeil. Emoticône Désir. Emoticône Grand sourire.

Le temps bavasse entre les messages, se traîne et on le maudit d’être aussi lent que ce que le réseau accélère en nous – particules qui filent entre les ondes aussi vite que la lumière alors que lui nous nargue de sa précision, nous tanne d’exister à son rythme. On se répète les mots, litanie de désir sur fond bleu. La parole nait entre les messages. Le silence est mort à ainsi traverser le temps. La voix s'approche, chaque mot, chaque Coeur rouge, chaque langue pendante, envoyés ad libitum chargent nos libidos d'électricité. Emoticônes à l’unisson. On crève l’écran. Putain ! On est beaux et on se le dit. Le temps n’a qu’à aller se faire foutre avec nous.

Jour J. En mode avion. 


  • 9.5.15

A l'heure

A l’heure de partir, des trains fuyants et des quais engorgés, tu regardes le jour mourir sur les rails et le soleil - déjà - devenir souvenir. Le souffle des wagons strie la voie d’un voile gris et balaye tes chevilles comme un crochepied aux rêves. Ton regard s’égare sur la dernière voiture. Un clap de fin résonne entre tes tempes. Tu marches à côté du train à la même vitesse mais le temps joue contre toi. La machine s’emballe et te laisse immobile les yeux roulants sur les caténaires hurlantes.

A l’heure de rentrer, des voitures grouillantes et des routes saturées, tu sens la ciguë envahir ton corps. Le bitume déroule son fiel et t’éloigne des quais. Ça suinte sous les essieux et des pensées saumâtres envahissent ta tête. Tu accélères, ouvres la vitre pour respirer et ventiler le dedans du dedans. La voie se dégage mais sème des trappes sur le chemin. Tu le sais. Ta conduite devient gauche et nerveuse. A chaque virage, tu penches ton corps, retiens ton souffle mais les voiles gris t’emportent.

Le train est secoué par la vitesse et sa fuite devient inexorable. La vie, ce grand lacet tordu, a semé le soleil sous les rails.


  • 7.4.15

Ombre de moi

Tu n’es plus qu’une ombre. Une tache noire sur le sol, à l’abri du figuier. Ta silhouette se découpe et flotte dans le soleil. Ectoplasme aux doux contours, tu épouses la terre. Ton corps déformé par la lumière se joint à l’ombre de l’arbre perchée sur tes épaules. Tu es trapu et court  sur pattes mais là au sol, rampant sous mes yeux, tu es une forme obscure et oblongue qui s’allonge sur l’ocre comme une coulée de peinture noire pénétrant la terre.

Je te regarde longtemps toi l’ombre de mes jeunes années. Le figuier en totem et la bouche gorgée du vieux fruit aigre-doux, je te goûte au plus près, à ressentir sous mes papilles l’enfance perdue. Tu flottes évanescent sur mon paysage. Au passage d’un nuage, tu te divises en deux flaques molles pour revenir entier te caler sur l’arbre, une joue collée à la sève. Je te vois près de ton figuier t’endormir. Et le soleil de descendre derrière la colline en coulant une flambée rouge sur le jardin et toi, feu mon père, tu apparais rouge sang, ombre de moi, puis disparait comme si le souvenir voulait se coucher.

Tu n’es plus qu’une ombre. Tu seras là tant que le soleil et le figuier.

  • 13.3.15

Tu as peur bien sûr

Tu as peur bien sûr. Mais tu ne le montres pas. Chaque souffle te prend de court mais jamais tes yeux ne trahissent l’angoisse. Ta main comme un palimpseste réécrit la mémoire en balayant tes cheveux clairsemés. La gomina encore sur tes doigts colle sur ton crâne le souvenir des disparus. Ta fierté, c’est de les avoir encore noirs et fins, poivres sans sel. Seule une ombre sur chaque tempe donne de la gravité à ton regard. 
Car l’instant est grave. Tu le sais. Tu es passé sous les rayons, toi le discret qui fuis la lumière. Et voilà qu’on s’apprête à t’atomiser de l’intérieur. Que d’autres se permettent de te garder en vie semble te perturber. Que de jeunes médecins décident de tirer à coups d’armes chimiques dans ton sang provoque en toi un mutisme révolté. Ton visage peu à peu s’englue dans la cire. Rien ne peut désormais te sortir de la torpeur.

Tu as peur bien sûr. De partir. Ta main renvoie sans arrêt une maigre mèche sur ton front pour cacher ton inquiétude qui fronce. Le peigne mouillé racle ton crâne et rabote peaux mortes et pensées noires. Celles-là mêmes que tu tais. Ton sourire ne laisse plus passer qu’un jaune sale au travers duquel il faut déchiffrer tes pensées. Tes gestes deviennent lents et inconsistants. Tu gravites uniquement autour de ta tête comme pour nous indiquer vers où tout cela voyage désormais. Tu te recoiffes sans cesse, plante tes ongles dans ta chevelure, arrache chaque cheveu blanc revêche. 

Tu as peur bien sûr. De les perdre. De te retrouver crâne nu, malade aux yeux de tous. Vraiment mort.

  • 21.12.14

Je vois

Je vois dès le matin tes cernes lourds remplis d’une nuit interminable. Ce regard de chien battu que tu lances sur le monde, l’encre jaune que tu retiens. Je vois. Tout le poids des silences porté en valise autour de tes yeux. Tout ce que tu ne dis pas qui s’agglomère au fil du temps comme de la poussière.
Il faudrait passer un chiffon humide sur tes yeux, laver les souvenirs de cendres, ceux qui enrayent la machine par leur dépôt de nuit. 
Je vois. Ton visage éteint, la lave froide qui fixe ton humeur. Tes joues qui tombent sur des lèvres qui n’embrassent plus. Je vois. L’amour qui se planque entre tes dents, les carries d’affectation qui sourient jaune. Toute l’amertume en peinture sur ton front strié d’un temps trop long. 
Il faudrait détartrer la machine, du vinaigre blanc pour désoxyder les rouages de ton aventure, du baume au cœur pour dérider tes anxiétés. 
Je vois. Ta vie en miroir. Tu ne dis rien, tu pars en laissant le poids de ta nuit en cernes lourds sur mon visage. Je vois toujours. Tout ce que tu es sans pouvoir y toucher.

  • 27.9.14

Sans voix

Tu parles toujours dans ma tête. Seulement dans ma tête. Ta voix rauque à l’accent chantant d’ici, je ne l’entends plus. Tu peux toujours crier dans quelque rêve ; je ne comprends pas tes mots. J’ai oublié le timbre de ta voix. Seule ta bouche remue la poussière d’entre les murs qui nous séparent. Une bouche vociférant des mots que je n’entends pas. Un appel sans bruit mais avec l’expression de ton corps que je vois et garde précise. Une scène qui se répète ab libitum. Muette.

Et plus tu t’époumones, plus se tend le piège de la nostalgie : voir sans entendre. Savoir sans comprendre et combler le vide par le souvenir. Un souvenir en miroir, toi dans moi, moi dans toi. Le fils, le père et nos ressemblances de silence. Ton visage se coule dans le mien, trait pour trait. Il balance les mêmes lèvres nourries de ce qui ressemble à nous : un monde de taiseux. 

Pourtant, tu veux raconter. A moins que ce soit moi qui ai besoin de dire combien je te reconnais en moi. Projection de l’un sur l’autre, je vieillis et te rejoins. Le gris qui nous rassemble désormais fait que ma vie rattrape la tienne dans un même cœur lourd. Bientôt, nous accorderons nos bouches pour nous souvenir. Sans voix.

  • 27.7.14

Comme l'eau du puits

Entre deux orages d’été, par un temps au goût de serpillère mouillée, tu rinces le trottoir d’une eau claire tirée d’un puits imaginaire. Tu redresses les géraniums ébouriffés par le vent, jettes sur eux un regard de compassion. Le rouge fané des fleurs, délavé par l’essorage a chamboulé tes rêves. Le ciel en colère a renversé l’horizon. Te voilà le cœur javel, les pieds dans l’eau et un grêlon coincé dans la gorge, à ressasser le beau temps d’hier et les armories du ciel.

Un voile dans tes yeux, tu fixes l’arc-en-ciel dans le caniveau. Tu balaies les scories d’un passé persistant à fixer des couleurs identiques, fourbies d’un filtre sépia. Le trottoir bientôt sera sec et ne reflètera plus rien que le vide de tes idées désordonnées. Le grêlon dans ton ventre en sourdine fixera le fiel. Jusqu’au prochain grondement où l’espoir reviendra clair comme l’eau du puits.

  • 5.7.14

Encore plus bleu

Lorsque d’une étincelle il allume son regard, il relâche ses vieux os dans le vif de son enfance. Le bleu de ses yeux s’intensifie pour devenir encore plus bleu. Une lueur interne le flatte - douce tension dans sa tête qui le fait tanguer dans son fauteuil - et d’un tour de manivelle le replace trente ans plus tôt, aux abords fragiles des années d’insouciance.

Ses paroles naissent péniblement dans son regard, les mots affluent en chahut dans les nervures rouges qui éclatent son iris. Perdu dans de nébuleux souvenirs, il tente de débusquer l’histoire en amassant le plus de bleu possible. Puis d’un seul trait, jaillissent des mots bruts et des phrases mal agencées qui éclatent dans l’air comme des ritournelles échappées d’un soixante-dix-huit tours rayé. Il suffit d’attraper au vol un groupe de mots et d’assembler les pièces du discours en puzzle pour rétablir le sens.

Le jeu est simple tant les histoires ont été rabâchées. Toujours les mêmes avec leur même rondeur en bouche, même bleu à l’âme, même désordre dans l’énoncé, même redite, même chute. Après la litanie, il attend de voir nos réactions, persuadé de nous avoir servi une histoire inédite et que sa primeur va provoquer l’enthousiasme dans nos âmes hébétées de jeunes gens. Nous feignons, bien sûr, pour relancer son cœur suspendu à nos lèvres. Des étonnements bien sentis, des rires exagérés, des exclamations trop hautes et quelques dévotions à son époque bénie assorties de lamentations sur ce paradis perdu et nous le sentons déjà revigoré, en paix au moins pour quelques jours.

Ses yeux reprennent alors le bleu neutre de la vieillesse jusqu’au prochain chapelet de souvenirs qui nous le donnera à vivre une fois de plus.


  • 3.5.14

Tout contre moi

Tu entres par le grand portail en bois qu’il faut repeindre. Tu l’as dit plusieurs fois. Il faut le repeindre. La peinture marron est écaillée. Elle laisse entrevoir le bois brut vermoulu. Il faut le repeindre mais d’abord le traiter contre les moisissures. Contre le temps. Tu dis : contre le temps. Tout contre moi.

Tu entres toujours par le grand portail en bois. Tu n’aimes pas passer par la porte. Tu dis : je n’ai qu’une clé, celle du grand portail. Puis derrière le grand portail, c’est vraiment chez toi alors tu entres par là. Derrière le grand portail, il y a la cave. Ta cave. Avec ton bric-à-brac à toi. Tu dis : là c’est vraiment à moi. Contre toi. Tout contre moi.

Tu restes longtemps après être entré. Debout dans ta cave à ranger les outils. A penser qu’il faut repeindre le grand portail en bois. A chercher quelle couleur pourrait remplacer le vieux marron sali par le temps. Tu dis : j’ai pas le temps. Puis dans ta cave tu ne vois plus, tu n’entends plus. Peu importe l’état du portail, tu es entré et l’important est l’instant. Tant de fois. Tout contre moi.

Tu restes trop de temps dans la cave. Face à la barrique en bois. Tu bois. Tu dis : je n’ai pas la force de repeindre le grand portail. De réparer ce qui ne peut plus l’être. Tu râles contre ce travail que tu ne veux pas faire. Tu titubes, tu t’affaisses, tu vieillis. Tu ne repeindras jamais le grand portail en bois. De toute façon derrière il n’y a que toi. Le grand portail en bois, c’est toi. Tout contre moi.

  • 8.3.14

Il faut ranger le linge

Papa monte se coucher. Maman compte ses pas lourds et lents dans l’escalier. Sent sa main agrippée à la rampe ramenait son corps à la marche suivante. Péniblement. Il feint. Elle souffre. De son corps à l’arrêt, de sa voix en apnée. Elle l’écoute fuir. Peut-être ainsi l’aide-t-elle ?

Il faut ranger le linge.

La porte de la chambre ouvre un courant d’air qui rafraîchit l’instant puis se referme sur lui, sur elle. Il tousse. Elle masque le bruit par un raclement de gorge. Il crache dans un mouchoir en tissu. Elle lève les yeux au ciel. Il allume la vieille télé posée sur la commode. Une voix enjouée sort du poste et crève le silence. Elle ouvre un magazine sans aucune intention de le lire. 

On plie les draps ?

Elle repose le magazine et se saisit de la corbeille à linge. Me tend un drap frais empoisonné de lavande. Un bout pour moi, un bout pour elle. Et on tire pour tendre, pour effacer les plis, les dents serrées avec l’envie que l’autre cède. Parle. Dise. On rabat le voile, plie le drap au plus juste, bord à bord. En deux dans le sens de la longueur et maintenant, il faut se rapprocher pour le finir – le drap, Papa - pour le rabattre une fois de plus, le plier en quatre. Les regards se fanent dans le blanc de nos yeux.  La télé crie.

Il faut ranger le linge.
  • 23.2.14

Sec et ocre

Dans la vigne déserte, ravalée par l’hiver, la peau morte abandonnée aux frissons du mistral, il fait saigner la terre à grands coups de pioche. La montagne le regarde, impassible, en caressant d’ombres son échine courbée. 

Une vie rêche coule dans ses veines, pas de place pour le rêve. Ici le temps est dur depuis toujours. Sec et ocre. Une toile sépia éternelle.

Il lève l’outil au ciel comme un guerrier en incantation et frappe avec force l’écorce d’argile durcie par la sécheresse et les vents. Trois petits pas dans le rang et la pioche s'envole à nouveau, double sa hauteur, le rend beau, grand et majestueux. Le temps d’apprécier le geste et l’outil disparaît sous son corps. Plié comme un roseau, il reste un temps le souffle court avant de se redresser et recommencer à casser de la terre.

Au bout du rang, il fait une pause, les mains en compresse sur ses reins brisés, le regard haut et fier. Petit homme au visage buriné de sueur fraîche, il contemple le labeur accompli puis lève les yeux vers la montagne comme pour lui demander son avis, comme si elle était la seule capable d’apprécier sa bravoure et sa joie d’être là.

Un coup de vent sèche son visage, dévale les coteaux et fait frissonner le tapis de pins sur les flancs de la montagne. Elle s’ébroue. Elle l’a entendu. Il remonte son pantalon, ajuste sur ses oreilles son bonnet de laine et lance la pioche au vent, un air satisfait collé aux lèvres. 

  • 8.2.14

A la fenêtre

Il se lève tôt, s’arrache à la nuit d’un café noir puis se dresse à la fenêtre devant le petit jour encore nu.  Là, il respire profondément l’air concentré sur le bâillement de la rue. Mains sur les hanches, il guette les mouvements du matin. De la voisine qui sort ses poubelles, de la voiture qui toussote dans le froid, de la lueur inutile d’un réverbère qui tarde à s’éteindre. Des riens qu’il inspire et qu’il recrache d’une toux grasse.

La première cigarette est tirée contre la vitre fixant la buée par bouffées successives. La fumée l’enveloppe et voile ses pensées. Elle se confond avec la brume du matin et l’élixir qu’elle provoque tord son ventre vide. Il vacille et ses mains tombent le long de son corps tandis que son regard vaporeux retourne à la rue et à sa vacuité. Un vieux passant promène son chien ou bien est-ce l’inverse. Sa vue se trouble alors que la vie s’agite. Des collégiens chahutent autour d’un téléphone dérobé qui passe de mains en mains au grand désarroi du dépouillé qui saute tel un cabri pour le récupérer. Il titube, il a de plus en plus de mal à tenir en équilibre. La fenêtre semble instable. Son embrasure se tord et la vitre se voile sur la dernière taffe. 

Il écrase son mégot sur le rebord. Une vingtaine de ses mégots obstruent l’ouverture. Il tire le rideau. La chambre est plongée dans la pénombre. Dehors, la voisine part travailler, le vieux monsieur et son chien retournent chez eux. Dehors, le réverbère s’éteint et la sonnerie du collège retentit. Il va se coucher tôt.


  • 12.1.14

Au bout de cette impasse

C’est un creux, une vasque sans eau au bout du chemin. A quelques enjambées de la maison, un endroit secret. A débouler essoufflé et délivré de la famille qui oppresse, celle qui parle haut, qui dicte et assène les jugements sur la vie comme on enfile des perles. Là sur le chemin à boire le vent, un petit bout de liberté entre les dents. 

C’est un havre, juste reculé, un cran à peine, à l’écart d’eux, des grands qui psalmodient leur couplet de vérité. Sur le chemin s’élancer. Et tout au bout, atteindre l’impasse salutaire, une butée pour mieux se retrouver. Ici, rien ne pousse : c’est un plein de vieux béton et de fer rouillé entouré de murs délabrés bâtis en briques oranges et moellons poreux assemblés de bric et de broc comme si déjà à la construction, on avait voulu l’endroit de guingois.

C’est un théâtre qui sauve, du foutraque qui réjouit face aux litanies des parents, à leurs interdits cognés et leur propreté d’esprit assommante. Un gros bordel qui s’arrange avec le temps et se polit sur des sédiments de vies d’enfants : une poupée énucléé dans un landeau jauni, un tricycle rouge au pneus crevés, des jeux de cartes dispersés aux quatre vents, des boîtes de toutes sortes et de toutes couleurs qui débordent de cartons ramollis par les pluies. Un fatras immense au milieu des gravats et au pied d’une vieille fontaine sèche. Ce robinet tari. L’absence d’eau. C’est la seule chose qui manque ici pour redonner la vie.

  • 28.12.13

La ceinture

La connerie qui vrille et c’en est trop. Tu dois agir. Tu menaces. Toujours tu menaces de sortir la ceinture de ton pantalon. Tu vas même jusqu’au geste, ta main sur la boucle jusqu’à défaire le premier cran. Tu me toises. Toi, l’autorité incontestée, il faut que tu assumes, que tu assures devant moi et surtout face à ta femme, regard bleu acier, qui t'implore de sévir. 

Après avoir haussé le ton et être entré dans la colère des pères, tu singes désormais la violence à venir, le châtiment ultime : la flagellation à grands coups de ceinture en cuir. 

Tu simules si mal que tes mots s’engluent dans des semonces de plus en plus molles. Tu le sais. Je le vois sur ton visage. Tu perds pied. La menace, si elle n’est pas très vite suivie de faits, perd toute sa force. Peu à peu, au son de tes mots effilés, la colère s’évanouit dans ton impuissance à desserrer la ceinture. Ta main vissée à la taille ne parvient pas à tirer le coup sec qu’il faudrait pour la déloger ; celui qui me ferait fuir sous la table ou courir dans la maison en animal traqué à la recherche de son terrier.

Tu menaces. Moi je sais. J’attends juste que ta scène trouve sa chute, que les portes claquent comme dans tout bon vaudeville, que tu fasses bonne figure face à ta femme implorant la correction. Et le final arrive comme prévu, sans surprise, dans un excès de rage qui ressemble plus à de la frustration qu’à un courroux. J’attends la punition, la translation de ta représentation. Et c’est toujours la même sentence, la même issue pour ne pas perdre la face. Tu remets nerveusement le cran de ta ceinture pantelante et d’un bras dressé salvateur, tu m’envoies paître dans ma chambre jusqu’au prochain repas. 

  • 24.11.13

Saudade

Dans la lumière crue d’un matin de rien, il vole un espoir à la nuit pour ne pas s’essayer au jour. Il panse une à une les escarres de la veille. Les yeux en persiennes, il ravaude ce que son sommeil n’a pas su réparer : petites fêlures aux méninges, grains de sables sous la dent, rognures d’ongles coincées sous la peau. Il raccommode à gros filets ses pensées avec les restes d’un rêve heureux. S’essuie le regard sur la brume épaisse de novembre et sort de son sommeil le peu d’allant que le rêve a su tendre.

Par la fenêtre, la vie en coupe franche. Les plumes de la nuit jonchent les trottoirs suants de rosée fraîche. Les matutinaux les battent du talon et dévissent leurs jambes sur la torpeur du matin. Une mouette écrase un sourire sur ce théâtre gris. Il glisse un doigt sur la vitre glacée, fait disparaître la buée puis souffle son haleine fétide pour la reconstituer. Le dehors s’évanouit puis renaît ainsi de sa main et de sa bouche Sous l’épais le gros jaune tente désespérément de poindre. Lui restera figé là toute la journée, il le sait. Il restera là. A chercher des alternatives plus solides à ce jour au goût de beurre rance.

  • 17.11.13

Brèves

Brouillamini.

Il avance comme un zombie. S’étonne de nous, les voyageurs. Un hips. Un brouillamini de mots. Et le voilà, titubant, reparti vers d’autres lieux à hanter. Le train. Le bruit. Effacent son passage. Tout le monde l’a remarqué. Déjà personne ne s’en souvient.

Potron-​​minet. 

Je trébuche. Tous les matins, je tré­buche. Placé là sur mon chemin, dès la des­cente du lit, un pied à terre (le gauche tou­jours) et je le vois. Devant moi, prêt à me sauter à la gorge. Je pourrais l’éviter, faire un détour, me levais plus tard ou ne pas me lever du tout. Mais non, il est là, je le vois et ne peux pas l’empêcher de me per­forer. L’angoissant et lumineux scalpel du jour.

Bourrasque intime. 

Il aura hésité. J’aurai hésité. Des yeux qui fuient j’aurai affrontés. Un groupe. Des gens. Il se sera avancé. Comme si. Et puis non. Il aura tourné son attention vers l’autre. Pas vu ma main tendue. Et dans le creux la boule qui cherche la conte­nance. Garder le contrôle. Pour­suivre le geste dans un ample mou­vement. Visage rosi, plonger la main apeurée et faire mine de se recoiffer. Un vent.

Diarrhée verbale. 

Il ne s’en aperçoit pas. C’est ce qu’on se dit dans ces cas-​​là. Ce n’est pas pos­sible. Il ne le voit pas. Ça rassure, ça excuse. Ça le dédouane des mots blancs de sens. Puis c’est le drame. Le mot débraillé qui glisse. La phrase qui n’aboutit pas. Et ban ! La connerie brute. Et de la conver­sation ordi­naire ruis­selle en diarrhée la médiocrité crasse. Gratuite.

Grand vide. 

Elle arrive et elle s’entoure de ses manières. Des manières maintes fois répétées. Des petites manies qui tapent sur les nerfs. Elle glousse face écran, picore des textos, rabâche l’air du dernier morceau pêché sur youtube, pose ses pieds n’importe où, scie le silence par d’agaçants cris juvé­niles. Puis repart pour laisser place à l’harmonie. Et à un grand vide aussi.

Brèves initialement publiées chez Franck Thomas lors des vases communicants d'octobre 2013.
  • 4.11.13