- 5.12.22
On longe les murs.
L’avenue est une plaie ouverte.
Clemenceau est devenue
l’avenue des travaux.
On marche sur la voie.
On piétine.
C’est une jungle pleine
de danger, d’escarmouches
de bêtes assoiffés de conquête.
On se serre sur les murs.
A l’affût.
On a peur de l’humeur
des piétons
des voitures
des vélos
des trottinettes.
Il n’y a plus de sens commun.
Il n’y a plus de sens du tout.
Tout le monde se croise
se toise, s’entrecroise.
On a peur mais on tient bon.
On a droit à notre bout de territoire,
à notre morceau de bitume crevé.
On avance.
Clemenceau est devenue
l’avenue des héros.
Ces barrières de sécurité
avec leur peau de pierre blessée
ne vont pas nous empêcher
de nous massacrer.
- 4.12.22
- 4.12.22
- 3.12.22
- 3.12.22
Ton sourire qui pleut sur tout le monde
Avec cet air d’avoir inventé le bonheur
Ce n’est pas mon truc, la félicité
J’aime bien écrire des poèmes tristes
Avec des chutes bien mélancoliques
Toi, tu dirais dépressives, dis ce qu’il te plait
Ce n’est pas mon affaire, ton bonheur prêt à mâcher
Tes fins de semaine enjouées au coin du feu
Avec femme et enfants qui se chamaillent
Je préfère les prises de têtes de fin de dîner
Les gueules cassées et les coups de rouge dans le nez
Non vraiment, ce n’est pas mon affaire
Pars en congés et fiche-moi la paix
- 2.12.22
- 2.12.22
Les gens blottis contre eux-mêmes semblent des coquilles
Par le trottoir roulent absents du monde
De ces carapaces inviolables au sein desquelles des yeux se ferment
Lentement, comme le noir du ciel tombe
Je suis, j’en suis, des leurs, des recroquevillés
Dans quelque bulle d’ouate, cadenassé du dedans
Il y a bien des bouches pour sourire mais elles simulent
Tirent sur les visages un vilain trait comme s’il s’agissait
D’un élastique tendu entre les muscles de la fatigue et ceux de l’empathie
Je suis, j’en suis, des qui peuvent à tout moment perdre le visage
Quand vient le soir et que descend la brusque nuit
- 1.12.22
- 1.12.22
Son sourire dénué de malice, sa voix encore claire
Avec un aplomb de qui connaît la vie
Les hommes, leurs magouilles et le charme que ça lui fait
Vingt ans en ligne droite, sans ceinture ni bagage
Finesse d’esprit, maîtrise des codes de l’époque
De celles ou ceux qu’on raille trop vite parfois
Jeunesse brillante qui donne du plaisir à vivre
Quand on est né fin soixante du siècle passé
Et que ça commence à boiter dans la carcasse
Qu’on protège son élan sa candeur sa grâce
On lui doit bien ça à cette génération déboussolée
- 30.11.22
- 30.11.22
dans la rue que je dis mienne.
J’avance dans ma rue
qui est aussi la rue
de celui que je croise,
de celui qui passe ou passera.
Toutes les rues du monde
sont à moi
tant que j’y suis homme
passant pensant
rêvant vivant.
Personne ne peut enlever
les possessifs.
Ma ta sa.
Mon ton son.
Je possède
et je suis possédé.
On ne peut pas enlever
la rue à quelqu’un.
On ne peut pas enlever
quelqu’un de la rue.
C’est ma rue, c’est ta rue
et la rue de tous les mondes.
Chemins passages
Routes rocades
Impasses voies
Venelles allées
Contre-allées rues
Places parcs squares
Avenues boulevards
sont à moi.
Toutes artères miennes
palpitant dans mon corps.
Boum tchak !
Boum tchak !
Je suis toutes les voies.
Je suis la ville.
Je suis perdu.
- 29.11.22
- 29.11.22
À l’heure de la pause de midi s’étire
De tout son corps de goutte, tremble
Si petite quantité d’eau dans ce grand monde
De bruit, de doute qui fait des taches
Bruine des pieds, lâche ton crachin
Va, goutte, goutte encore mais ne tombe pas
Tu vas bien avec la couleur du jour
Gris, fragile, seul et sans un désir
- 28.11.22
On colle une fresque sur les murs
avant station Voltaire.
Un homme court après son chien,
après Voltaire.
Sa laisse traîne par terre.
La laisse du chien ou de l’homme ?
Un garçon saute sur les voies
pour récupérer son ballon.
Le rail vacille l’enfant a peur.
Le tram accélère, mange la ville.
Je descends à Pablo Picasso.
Je prends des photos
de filmer mais l’appareil
ne voit pas ce que je vois.
La pureté des lignes
qui grimpent sur les toits,
le parfait des cercles
sur le sol me rassurent.
Rien ne dépasse.
Je reviens sur les pas du tram.
Port Marianne.
On a donné Stéphane Hessel
à ce parvis, des jets d’eau,
un miroir pour le ciel gris.
Un bâtiment parle,
lit des mots imbriqués
en relief sur sa façade.
On dirait des injonctions.
Je les crie dans ma tête.
Le parc Charpak m’évoque
des joueurs d’échec russes,
Charpak contre Kasparov,
guerre froide, chapka.
Je prends les blancs,
Charpak les noirs.
Charpak Tetrapak.
Je cherche d’autres noms en pack.
Le parc Charpak est impeccable.
Couleurs de saison,
sculpture en bronze,
enfants qui jouent au ballon,
Grands-parents sur les bancs.
Rien ne dépasse.
Il est tout à fait conforme
à l’idée que l’on se fait
d’un parc urbain en automne.
Il y a peut-être cette paix en plus
au fond dans un sous-bois.
Elle paraît étrange
dans le tumulte de la ville.
Je croise un indien,
un joueur de foot italien,
un rappeur américain.
Ils ont tous en commun
de ne mesurer qu’un mètre.
Ils courent jouent rient,
conformes à un dimanche
d’automne.
Rien ne dépasse.
- 28.11.22
Elle revient sans bruit, surgit
D’un objet oublié derrière une commode
Elle est sa poussière, le déclic dans la mémoire
Un visage lui ressemble et elle est tous les visages
Ce peut être un courant d’air qui l’amène
Une faiblesse, un égarement, un instant volé
Elle n’arrive jamais du même lieu
N’a pas de corps, ni de présence
Ne prévient pas, n’appelle pas
Elle prend sa place, insidieuse
C’est une vieille histoire, la peur de vivre
L’habitude nourrit l’habitude, la vie secoue
Le poème n’y peut rien, il console c’est tout
- 27.11.22
- 27.11.22
- 26.11.22
- 26.11.22
- 25.11.22
- 25.11.22
Panneau dans la rue
bleu carré avec un sens.
La flèche, direction obligatoire,
peux pas en réchapper.
L’issue est unique,
pas d’autre choix.
Ferais quoi sans la flèche ?
Où irait ma fatigue dans la rue ?
La nuit n’a pas dormi.
Je rôde à la recherche de sens.
Un homme pas plus haut
que la flèche, au loin
écrasé par la perspective
ou bien est-ce par ma fatigue ?
Un homme avance vers moi,
dans son dos la flèche.
Avance vers moi à contresens.
Où va-t-on comme ça
avec nos fatigues ?
- 25.11.22
- 24.11.22
entre Carlencas et Catalan.
Cinq, tout au plus.
Juste le temps
d’un rêve express.
Je lève la tête ou la baisse.
Ça dépend l’humeur.
Il y a de la mousse dans ma tête.
Je retiens les pensées.
Je baisse les yeux ou les lève.
Ça dépend de la nuit.
Il y a un refrain
entêtant dans les poubelles.
J’ai ma tête à mes pieds.
Attention au passé
des piétons.
Ne rien brusquer
du rêve des autres.
Le ciel joue de la contrebasse.
Le trottoir fait des arpèges.
J’abrège, me dope.
Le bitume joue les neuro-
transmetteurs.
Toxico du trottoir,
je vide mon sommeil
jusqu’à à l’ascenseur.
Portes ouvertes,
quatrième étage.
De Carlencas à Catalan,
bonjour le réel !
- 23.11.22
- 23.11.22
- 22.11.22
regarde les tapageurs,
les grandes surfaces
et les installations d’art moderne.
Le tableau est triste.
Le tableau se sent laid.
Les autres le trouvent laid.
Je le sens bien.
Il est triste mais pas laid.
Il est pesant à regarder.
Il accroche au sol
soupèse, toise l’âme.
Mon œil est vissé sur la toile.
Son œil est vissé sur le mien.
Il parle de douleur
de cauchemar.
Il dit le cri et le froid.
Il jette dans la salle
la cruauté majuscule,
l’intolérable, l’inimaginable.
Il est un fantôme.
Le mien, le nôtre.
Il n’est pas le dernier.
- 21.11.22
Chère application,
J’ai été dans une machine qui elle-même était une mare. Un long couloir m’a mené jusqu’à cette mare. Elle faisait un bruit de moteur. Un de ses moteurs de vieux bateau qui claque comme un canard. Un canard dans la mare qui était une machine.
J’ai traversé un bonne partie du cosmos comme ça. Dans ma mare à moteur. Arrivé à la rocade sud de l’univers, je suis tombé dans un embouteillage intergalactique. Une quantité gigantesque de mares à moteur mais aussi électriques, à hydrogène et autre combustible que je ne connais pas, circulaient au pas. De part et d’autre de la Voie lactée, il y avait de beaux arbres recouverts de neige dont on n’apercevait ni les racines ni la cime. Le ciel était orange et rosé. Le jour se tenait constamment à l’aurore pendant environ trois semaines du temps d’ici. C’était joli.
Des arbres infinis autour de petites mares. Un ciel d’aurore. Le bruit des moteurs. Les embouteillages. Finalement, ce n’est pas si différent que chez nous.
Bonne semaine, chère application.
- 21.11.22
Je cherche le son de mes pas.
La ville, marcher, chercher.
Les rues s’enchaînent.
La rue Cherche midi
pose des souvenirs
dans le cours de mes pas.
Je m’arrête, convoque
des nuits des jours
qui se confondent.
L’amour, l’ivresse.
Rue Cherche midi.
Une émotion sur le pavé.
Je l’esquive, elle revient.
Je la prends et repars.
La ville ne s’arrête pas.
Je la suis jusqu’au bout
de la lumière.
Boulevard du jeu de paume,
le jour baisse la garde.
Midi est loin, je ne cherche plus,
n’attends plus aucune heure.
Je ne sais pas aimer.
Les mots me dévalent
comme une rivière.
Ils charrient
mémoires,
midis,
amours,
doutes,
maladresses,
paresses,
ivresses…
Je marche dans le limon.
Je rentre chez moi,
le boulevard tremble
au passage du tramway.
Je tremble aussi.
Je ne sais pas aimer.
- 20.11.22
- 20.11.22
- 19.11.22
Irène Joliot Curie.
Un nom aussi long
que la rue est courte.
Toute petite rue coincée
entre deux monstres.
Deux immeubles
avec des pattes d’éléphants
et plusieurs trompes sur les toits.
Je suis au quatrième du monstre sud.
Un vieux monstre.
L’autre, face nord, est jeune.
Je suis dans le vieux monstre
avec des pattes fatiguées
et des trompes molles.
J’aime bien les vieux monstres.
Depuis mon observatoire,
je vois des tas d’animaux jolis,
bipèdes et pas monstrueux.
Tous sont petits petits petits,
aussi petits que la rue courte
a un nom trop long.
- 18.11.22
- 18.11.22
- 17.11.22
- 16.11.22
- 16.11.22
au-dessus d’une porte
sans charme
dans un quartier
sans charme,
il y a là
une tête de lion
sur son fronton de plâtre.
La nuit tresse des ombres
sous un réverbère palot.
Pas une âme pour venir
agacer l’animal.
Il est le roi des ombres,
le roi de la rue de Belfort.
Pas plus loin,
pas un grand royaume.
Si j’en crois son œil,
ses bajoues, son cou,
sa mâchoire, sa prestance,
ça lui suffit.
- 15.11.22
- 15.11.22
Le pavé est rond, le trottoir désolé.
La rue a bu, Bercy titube.
Les passants ont des têtes
d’alcootests périmés.
Les visages se diluent,
épuisés de souffler
dans le ballon du jour.
J’attends.
Je pense aux bruits de leurs pas
sur les feuilles mortes.
La beauté du froissement.
Je bute contre une humeur,
une vieille humeur un peu ivre.
L’automne est au plus haut.
Le ciel est gris, les oiseaux absents.
J’attends.
À tout moment, quelqu’un pourrait sourire.
- 14.11.22
- 14.11.22
d’une fenêtre, de doigts
flexibles et tendres.
C’est faux, ça sonne faux.
C’est un échec mais joli.
C’est l’essai qui est joli.
L’air, c’est l’essentiel.
L’échec, aussi.
Sinon tout serait trop parfait.
Le voisin, rue Carlencas
sait que ce n’est pas bon.
Dix minutes pour écrire ces mots.
Plus rien ne sort de la fenêtre.
Pourtant mes doigts remuent,
l’air bouge dans ma tête.
J’entends encore le piano.
C’est apaisant le piano.
Même faux, ce n’est pas un échec.
J’ai envie de le dire au voisin.
- 13.11.22
Je suis entre.
Entre joie et flammes.
La lumière du jour s’éteint.
De nouvelles courbes
viennent sur les toits,
cassent les arêtes.
Souffles de braises,
les lumignons de feu renaissent.
La place du nombre s’efface.
Le vide et le plein s’embrasent.
Ça ira prendre le coeur
de la tête des arbres
aux feuilles rousses jusqu’à moi
qui suis le chien qui suis le loup,
place du nombre d’or.
- 13.11.22
- 13.11.22
- 12.11.22
- 11.11.22
- 11.11.22
- 10.11.22
avec son jogging noir
et ses cheveux qui pleurent.
Sur la première marche,
Il roule une cigarette qui fait rire.
Sur son téléphone,
il tasse sa clope et le temps.
Il a seize, dix-sept ans.
Son visage est trop triste pour dix-sept ans.
Il a mille ans et des poussières
qui tombent de sa roulée.
Petites plumes sur son menton,
puis sur la première marche
de la cage d’escalier,
rue Étienne Antoine,
un jour d’automne
trop triste pour dix-sept ans.
- 9.11.22
- 9.11.22
- 8.11.22




