Elle m'a dit vague

Elle m’a dit avec les yeux. Elle, l’insondable, au détour d’une vie dans un terrain vague. Elle m’a dit vague quelque chose d’indicible pour les trop-parlants, d’invisible pour les tout-voyants. Un œil pointé sur moi plutôt que sur le vide, c’était là, dans l’objectif de – quoi ? Je ne sais pas – pourtant dans mon objectif capturé. Et pour l’être (objectif), je ne suis pas sûr d’avoir tout saisi de ce noir pupilles, de ces yeux braqués sur moi, de ce rien qui dit tout, de ce « tu peux pas savoir » lancé avec fierté à moi, indigent bourgeois engoncé dans ma béatitude.

Et pourtant, elle est restée là un instant, prise dans le neutre, empêtrée dans mon regard qui en disait long sur mon désarroi. Passe, sembla-t-elle me dire, je ne te comprendrai pas, pas plus que tu ne me comprendras. Passe. Passe ton chemin, grand brun, mon acide te tente mais tu n’es pas de taille à me dévisager. Tu n’es pas des miens, passe et va raconter ce que tu as vu dans mes yeux, ce que tu vas sans vergogne propager sur moi et ma tribu, fonce te complaire dans ton confort et propage à qui veut l’entendre combien tu me trouves paumée. Fonce, vas-y !

Et je n’ai pas foncé, ni parlé, ni propagé quoi que ce soit parce que je n’ai pas compris. Je ne comprendrai jamais et ça, l’incompréhension, l’indétermination, le trouble ressenti m’ont permis de saisir bien plus que la vie qui se traine dans ce regard noir, fixe et lourd, bien plus que le stéréotype que j’aurai pu facilement en déduire et disperser ad libitum. J’ai appris, et ce que j’ai saisi c’est qu’il ne fallait surtout pas saisir, pas essayer de comprendre, juste regarder et apprécier la blondeur et la pureté du visage, le souffle de vie qui pointe dans ses yeux massues, la douceur qui – paradoxe – en émane. Et passant mon chemin comme elle le souhaitait plein du discernement de ne pas discerner, j’ai évité le jugement facile et le truisme ordinaire.

Illustration : Mike Brodie

  • 1.4.12

Jen W. : Les montagnes russes – Expérience 2

Deuxième partie d’un texte écrit par Miriam Ray, galeriste d’art reconvertie (sic), accompagné d’une nouvelle illustration de Richard Bougon.
Première partie ici > Les montagnes russes par Miriam Ray.

EXPERIENCE N°2

Il suffit de connaître un ange. Je suis Jen W et c’est très bizarre d’être Jen W. C’est très banal pourtant. Quand on est Jen W, on ne boude aucune contradiction. Et quand on est Jen W, curieusement, on connaît des anges.

L’un d’eux n’est pas tombé du ciel. Cet ange-gardien là a poussé du sol et m’a soulevée lorsque, très jeune, je m’affaissais. Il dit ne pas se le rappeler. Je le soupçonne de gentiment le feindre. Monangegardienpoussédusol, si rassurant, si inquiétant, m’a offert deux places pour Amadou et Mariam. D’un ange, c’est surprenant. Du sien propre, c’est bouleversant.

Je m’attendais à une longue queue infinie de beaux africains fringants. J’avais pour l’occasion, récupéré de mon sac à main mon permis de conduire et quelques permis de plaisir. En lieu et place de l’élégant ébène, une bande trépignante de néo-altermondialisants dégarnis et de nana délavées qui ont sans doute « troooooop adoré l’Afrique lors de leur séjour en club méd. au Sénégal si sauvage donc si authentique donc si accueillant ; en plus c’est trop super Amadou et Mariam si aveugle si noirs et pourtant si souriants. Un leçon de vie !» .

La salle de concert défoncée par une voiture volante n’a pas reçu un coup de peinture depuis mes années lointaines d’étudiante. Tout me paraît bien long. Je me console avec l’illusion que mon pote, (aux) rose à ses heures, voit les même sujets d’amusements que moi et devine les remarques fielleuses et mesquines qui me brûlent les lèvres.

Ils installent finalement les micros. Un éclairagiste sadique visiblement décidé à nous aveugler, teste des jeux de lumière rudimentaires à coup de gros spots dans nos gueules. Histoire probablement de nous sensibiliser au handicaps des vedettes du soir.

En première partie, un boys band encore vert et déguisé se donne à fond. Et même si tout le monde n’a pas le brio de Kéziah Jones pour se permettre un accoutrement aussi ridicule, leurs voix tiennent la route. En revanche, les « la faim c’est pas bien », « Afrique divisée, c’est triste » et autre « la paix c’est mieux que la guerre », c’en est trop. Je suis sans doute trop vieille pour culpabiliser de trouver ça indigent. Pas assez alter mondialiste pour m’en émouvoir. Ou peut-être simplement trop africaine pour supporter ça.

Il faudra un jour qu’on m’explique pourquoi les morceaux de musique africaine sont si longs. En dépit de tout, leur deuxième morceau n’est pas mauvais. Sans doute leur quart d’heure warholien.

Les stars arrivent, s’installent, entonnent leurs œuvres… Massacre. Quand ils écrivent, c’est une injure à Hampaté Bâ, à Brel, Baudelaire et Malek Haddad, quand elle chante, c’est une insulte aux griots. Dieu, s’il existe, aurait mieux fait de la doter d’aphasie que de l’affliger de cécité.

Arrive un solo inattendu de guitare qui hisse la crécelle à un rang raisonnable d’instrument de musique et dont on espère ne pas redescendre. On se dit que ça y est enfin, ça monte, ça enfle, ça gonfle, ça vient, et puis, non, comme une bite de vieillard, ça retombe.
Elle qui vient de lui dire qu’elle l’aime son chéri comme elle lui demanderait de descendre la poubelle, se tient muette face à son micro en braille, sans contenance ni consistance, les bras ballants. L’inconvénient d’être aveugle c’est qu’on ne peut avoir idée du ridicule de se tenir sur une scène immobile les bras longeant le corps. L’avantage est évidemment cet inconvénient. Comme ils disent « c’est pas bon, c’est pas bon »
Qu’est-ce qui a bien pu faire leur succès ?
Je les soupçonne de ne pas être aveugles. Il y a enfin les expériences dont on peut se passer toute une vie. Celles qui défigurent un moment de grâce.

A suivre : “Jen W. : Les montagnes russes – Expérience 3”


Texte : Miriam Ray - Illustration : Richard Bougon, ses galeries : BoîtesArmée - Gribouillages

  • 30.3.12

Que de la pluie autour

La nuit qui ronge, celle que je n’aime pas voir arriver et surtout en ce moment où tout baisse dans ma vie comme un crépuscule interminable. La nuit et la pluie acide, sa soeur de veille, elle est là, elles sont là à percer ma fenêtre. Bien présentes, envahissant mes pensées à coup de tentacules malignes, me rongeant l’esprit comme le coeur. Je suis seule, c’est le soir, c’est au dedans, c’est au dehors : la dépression frétillante.
Je ruisselle d’angoisse, des flots discontinus fouillent mon corps dans une ivresse accablante. Je crains, je déborde, me déverse par tous mes pores. Je suinte le malheur, plonge dans les intimités de ma tristesse. Mon corps n’est plus qu’une grosse éponge pressée d’en finir, d’enfin s’assécher sur une épaule, un solide apaisement en esquisse.
Il faut que. Il faut que. Il faut que. Je répète, me répète, m’écoute, me fuis pour défaire, me contredis pour faire, et la pluie au dehors, et le noir au dedans. Fouiller, fouiner pour trouver la sortie, une porte, rien qu’un entrebâillement de porte. Il faut que je sorte, me jette dans la rue, pour mélanger mes lacrymales aux cordes en déluge qui se déversent sur le bitume. Fouiller dedans, fouler, fouiller, fouler les trottoirs et mes « trop tard », me frotter à la vie au dehors, me servir des autres, de leur parapluie ouverts en abris de fortune. Oui. Courir vers sans lever la tête, faire mine de ne voir personne, mais sentir qu’au dehors la vie attend.

Je sors, c’est décidé, je sors. J’ai mis du temps à me dire qu’il fallait que. Qu’il fallait que je sorte d’ici, de mes murs, de mon noir, de mes pleurs, de la pluie du dedans. Je sors, je suis sortie, je suis dehors mais tellement encore au dedans. Tête dans les épaules, dos en voûte, j’essuie bourrasques, larmes et tête qui enflent. Je marche vite maintenant, je cours presque, enfin je ne sais plus vraiment. Je ne sens plus grand chose, ne vois plus grand chose. Je sais que je vis mais je ne me vois pas vivre, je n’imagine plus le jour. Je suis le noir de la nuit, je suis l’eau qui tombe du ciel. Je suis larmes et ombre dans la rue.

Un point de rencontre, un havre de paix: c’est au bout de la rue puis à droite. Je connais le chemin, j’y vais automatique. Un ami, le plus proche, géographiquement proche, m’attend. C’est le seul, à cette heure, c’est le seul dans la nuit qui peut me retrouver, le seul qui pourra me relever la tête, me sourire, m’assécher des flots qui me noient. Plus que quelques mètres, mes pas sont mécaniques. Je tape du plat du pied à chaque enjambée, claquant les flaques qui se mélangent aux sels d’une eau grouillante de mon dedans vers mon dehors. Je peine, j’arrose ma peine, je cherche l’issue. J’y arrive. Encore un pas, une marche, je souffle déjà devant la porte de l’immeuble, je sens le réconfort pointer à la fenêtre.

Et puis le silence. Plus rien. Je ne vois plus rien. Ne sens aucun de mes membres. Je suis blottie, recroquevillée dans mon dedans mais désormais dans le sensible du dedans, à l’intérieur d’un cocon de laine, emmaillotée dans de forts bras fervents. Un enlacement imprévu au coin de cette rue, à quelques pas de mon point d’ancrage. Je reçois là, en don, une étreinte inconnue. Car je ne connais rien de la personne qui me presse contre son torse, rien de celui ou celle qui soulage mon dos des courbures de ma vie, qui pose un instant sa main sur la détresse de mon temps. Je ne sais rien de son visage, ma tête abandonnée dans le creux de son corps. Je respire longuement, détends mes muscles atrophiés par la marche rapide, par ma fuite aqueuse du mal vers le bien. Et là, je sais que je touche quelque chose, que je suis en train d’entrouvrir l’espace, l’entrebâillement que je cherchais se réalise dans cette imprévisible rencontre. Clair de nuit. Je vis un moment de grâce.

Je chasse timide une mèche de cheveux collée sur mon visage et pleine de mes yeux gonflés de reconnaissance larmoyante, je me redresse rattrapée par une gêne soudaine. Mais j’éprouve, je sens l’empathie. En quelques minutes à la faveur d’un câlin aussi gratuit qu'impénétrable, je vis à nouveau. Nos regards enfin se croisent et un visage se pose sur ma nuit pour m’éclairer de mots simples chuchotés :

“Je suis sûre que tout va s’arranger. Je suis sûre que tout va s’arranger”
Répétés dans le calme, ils me submergent une dernière fois pour me laisser retomber légère sur le trottoir, hagarde.

“Avant de partir, je veux être sûre que je peux vous laisser seule maintenant”
Et la dame aux bras aimants s’éloigne, me laissant sur le seuil de l’appartement de mon ami, et que de la pluie autour.

A Souraya…

Supplément et quel supplément : lecture de Anna Jouy. Merci à elle pour ce très beau cadeau !




  • 24.3.12

Jen W. : Les montagnes russes - Miriam Ray

Après Kwetch, première auteure invitée à écrire ici en dehors des vases communicants, fut-il.net accueille aujourd’hui la première partie d’un texte écrit par Miriam Ray, galeriste d’art reconvertie (sic), accompagné d’une illustration de son talentueux ami et artiste Richard Bougon. Seconde partie dans quelques semaines. Merci à eux d’avoir accepté cette invitation.
Les montagnes russes
Gribouillages - Richard Bougon Je viens de casser 3 verres. Coup sur coup sur coup.
Existe t-il, sur cette putain de terre, un endroit où ça porte chance.
Je m’appelle Jen W. et je carbure à l’alcool et à l’espérance. Deux addictions tenaces.
Depuis quelques temps, mon corps tout entier n'est plus qu'une énorme pompe à -mauvais- sang. Mon souffle est trop court ou trop long. Je ne sais plus, il m’étouffe. Je suis forcée de contracter mes cuisses pour empêcher mes genoux de trembler, et de raidir le dos pour freiner le balancement saccadé de mes épaules.... Je me fige tout de même un sourire !
Je m’amuse de mes déboires. Je m’amuse, de surcroît, à avoir froid. Je me mets face à la fenêtre ouverte. J’ai froid. Parfois j’aime ça. Quatre étages plus bas, il fait doux, le soleil cogne. De ma fenêtre, je le vois colorer l’immeuble d’en face. Mes bras sont marbrés, mes tétons tendus, douloureux. Je m’en amuse.
Je brouille les pistes. Plus moyen de savoir de quoi je tremble.
Il faut dire que ma vie est très touffue. Elle est touffue de mes amis, mes amours et mes emmerdes. Et dieu sait que j’en ai.
Peut-être n’avons nous que la vie qui nous ressemble. Je devrais songer à m’épiler plus souvent.
Je suis parfois saisie d’une folle envie d’expériences toutes aussi folles.
Il y a les expériences que l’on choisit dont celles où l’on apprend à ses dépens que la curiosité est un vilain défaut, si toutefois il en existait de jolis.
EXPERIENCE N°1
J’ai un cuit-vapeur. Jusqu’à lors je ne m’en étais jamais servi que pour vaporiser les légumes que je n’avais appris à aimer que très tardivement. Et quand je dis tardivement c’est un euphémisme ; quand je dis aimer, c’est un peu du sarcasme. Je les ai plus découverts et m’y suis habituée, tant et si bien que mon corps s’est mis en tête de me les réclamer.
Depuis, je crains le jour où il lui prendra la lubie de se mettre en pied d’exiger un jogging hebdomadaire.
Un corps capricieux, est-ce bien raisonnable ?
J’ai toujours pressenti que le cuit-vapeur ne m’avait pas dévoilé tous ses secrets. Il était ma lampe magique. J’ai eu beau le frotter, il n’a jamais fait que cuire des légumes.
Mais alors à quoi riment tous ces creux et ces bosses et ces interstices?
En réalité, à l’instar des meubles Ikéa, il suffit de prendre le temps de lire le manuel d’utilisation pour découvrir que les milliers de nids à détritus ne sont pas tous destinés à combler le sadisme des designers.
Mon cuit-vapeur fait aussi cuit-œufs!
Je venais de disposer les œufs dans les emplacements prévus à cet effet et de lancer la minuterie -c’est magique- lorsque je me suis retrouvée à accepter un ciné plus compliqué à organiser qu’un sommet du G8. Epuisée, j’abandonne mes œufs à mon kit de mécano.
Un long moment après la séance, mes pupilles résonnent encore. Des millions de foulards noués les uns aux autres agitent encore leurs couleurs autour de moi. Je suis ivre de l’arc en ciel. Je suis secouée. Les minois des petits indiens me sourient encore tandis que la moiteur et la poisse inondent encore mes hauts-le-cœur.
Il fait bon. Des avant-odeurs de printemps. Je ne suis pas sortie de toute la journée. Je n’aime pas ça. J’étais tendu et impatiente. J’ai eu beau jouer avec le froid, j’ai passé la journée à m’agiter dans mon inertie. A se battre contre soi même, on est sûr de toujours prendre des coups, on en sort toujours amochée. J’ai pourtant essayé d’aligner les mots qui emporteraient un peu de ma peine. Rien. Rien qu’une vanité à propos de la vanité.
« Vanités
Ecrire pour expier , exorciser.
Vanité, nullité, vacuité et mon cul en prime.
Croire qu’on écrit par nécessité. Penser que la grandeur des moments de vie convoque l’urgence d’écrire, la beauté du geste.
En fait, n’écrit-on pas plus parce que l’on a des choses « à écrire » que simplement parce que l’émotion ressentie est si forte qu’elle se suppose noble, spéciale, unique.
Mais au fond, quoi de plus éculé que l’essentiel des expériences, de plus banal que « faire face à la vie » ? Où se situe l’originalité de toutes ces noyades dans les abîmes de mono-réflexions tourbillonnant autour de la conciliation impossible de ce que l’on pense avoir été rêvé pour soi, ce que l’on peut accomplir, ce que l’on a soi même rêvé…
Histoire de l’humanité.
Vanité.
Qui peut prétendre sortir indemne d’un examen de la banalité, quand ce n’est pas de celui de la vacuité de sa vie.
Reste le talent de l’exprimer.
Les génies musicaux le sont moins pour ce qu’ils avaient à exprimer que par le talent de le faire savoir mieux, plus brillamment que les autres.
Ainsi, que reste t-il pour le commun des mortels ?
Le préalable inconditionnel consiste à faire le deuil de tout rêve de grandeur. Travail d’humilité. De mortalité.
Admettre que ce que l’on a vécu ne vaut rien de spécial, rien de remarquable en dehors de soi ; soi où en revanche il vaut TOUT.
Reconnaître que ce qui vaut en dehors de soi, ne peut-être que le génie qui s’applique à le bien diffuser.
La pire des épreuves enfin, se résigner à ce que l’on ne possède pas ce génie qui rend extraordinaire toute vie, fut-elle ordinaire.
C’est la mort. »
Tout est humide pour convaincre que le poète et la rosée du soir existent. La nuit, on remarque des détails qui échappent à la lumière franche.
Il est minuit et le bouillonnement de mes pensées a chassé la grosse fatigue qui me pliait quelques heures auparavant.
Arrivée place Saint Côme, je suis saisie par la puissance de la petite église Saint- Roch qui se cache derrière l’angle du bout de la rue.
Plus loin et en enfilade de mes pas, la rue des Tessiers ferme boutiques dans un brouillard d’une épaisseur londonienne qui, par intermittences, provoque l’église de ses langues puis se retire.
Sale gosse.
Je me dit que c’est beau. Je me dis que j’ai le cœur gros. Mais le cœur plein. Je me dis que c’est beau la brume qui ressemble à de la fumée. Je me dis que ce n’est pas du brouillard. Je me dis que la rue au fond en enfilade de celle dans laquelle je suis, ne ferme pas. Que l’agitation n’est pas celle de cafetiers las d’un lundi peu rentable. Je lève les yeux vers la façade en trompe-l’œil. Je pense que les lapins, surtout lorsqu’ils sont roses, devraient dormir à cette heure-ci. Je me dis que la brume ne s’accompagne que de châles pour les épaules et de volutes pour les yeux. Je me dis que le lapin que je connais et qui est rose est amoureux. Il pourra bien dormir dans une autre vie. Je souris.
Je me dis que la brume ne s’accompagne jamais de flammes.
Rougeoyantes. Tournoyantes. Fascinantes. Inquiétantes cependant.
Je sais que ça peut être merveilleux une flamme. Pas celles-là.
Je me dis que j’aurais du payer mon assurance.
Je ferme les yeux. Je me dis que la curiosité est une tare.
Et puis quand tout a brûlé, il y a les expériences-surprises qui nous transportent un jeudi à Bamako.

A suivre : “Jen W. : Les montagnes russes – Expériences 2 et 3”

Texte : Miriam Ray - Illustration : Richard Bougon, ses galeries : BoîtesArmée - Gribouillages
  • 9.3.12

Le vieil homme rêve #VasesCommunicants – @cjeanney

Plaisir et fierté de recevoir aujourd’hui dans le cadre des vases communicants Christine Jeanney. Faut-il encore présenter Christine, auteure très investie sur la toile et notamment sur twitter dont elle tire la quintessence pour ses ouvrages. Surtout ne pas passer à côté des #todolistes des #fichaises mais aussi de #cartons sans parler de Signes cliniques. Quatre titres édités par publie.net, petit éditeur numérique qui deviendra grand, à qui récemment on coupait l’herbe sous le pied pour une histoire fumeuse de droits d’auteur.
C’est pour rendre hommage à publie.net et au travail de ses auteurs, à la formidable vitalité de l’équipe éditoriale en commençant par François Bon que le texte ci-dessous et le mien en échange sont destinés. Parce que publie.net me fait (re)découvrir la littérature et notamment les classiques qui y sont diffusés. Parce que la création contemporaine est dans leurs lignes. Continuez !
L’exercice consiste à partir d’un court extrait de “Le vieil homme et la mer” d’Ernest Hemingway, traduction de François Bon, à imaginer une courte suite personnelle (A l’attention des ayants droits et de la maison d’édition qui les représente, ceci n’est pas une contrefaçon mais une libre interprétation à partir d’une œuvre nouvelle et malheureusement non publiée)
imageIl s’endormit très vite, et rêva d’Afrique, quand il n’était qu’un garçon, avec les longues plages dorées et celles de sable très blanc, si blanc que l’œil en faisait mal, et les falaises des caps et au fond les hautes montagnes sombres. Il revenait se promener sur ces côtes toutes les nuits désormais, et dans ses rêves il entendait le grondement des vagues et voyait les bateaux indigènes les traverser. Il sentait le bitume et l’étoupe du pont quand il dormait, et il sentait cette odeur de l’Afrique que la brise de terre apporte au matin.
D’habitude, quand il sentait cette brise de terre il se réveillait, s’habillait et partait réveiller le garçon. Mais cette nuit la brise de terre vint très tôt, il sut dans son rêve qu’il était trop tôt, et continua à rêver à des plages et à des silhouettes de lions venus boire. De lionnes aussi, aux flancs aplatis et blanchis, lisses, comme débarrassées du poids de leurs crinières volontairement, des lignes noires leur barrant les oreilles.
Dans certains rêves, les animaux se chamaillaient et disparaissaient brutalement derrière des rocs, bondissaient, se donnaient des claques, des bourrades avec les pattes, et le vieil homme souriait de s'imaginer les voir sourire eux aussi, heureux au soleil. D'autres fois, ils approchaient en bande silencieuse et venaient s'écrouler près d'un palmier pour une sieste, le mufle collé à l'autre, les pattes et la fourrure mélangées. Le vieux rêvait qu’il posait sa tête sur le bois de sa barque, qu'il observait le feuillage au-dessus d'eux en ombres pleines de griffures, les bosselures des os sous la peau, là où aux épaules le poil foncé se dresse, et les têtes massives relevées rapidement et secouées pour éloigner les bourdonnements d'insectes. Quand le rêve n'avançait pas plus loin, il conservait sa joie au réveil et pensait au gamin, à la chance.
Rêver de lions n’est pas explicable. N’est ni rêver de gloire, ni de victoire, ni d’ascendant qui serait pris sur le monde, non, ce genre de rêve ne porte aucune revanche. Rêver de lions, c’est être lui, se faire confiance et admirer ses pattes et sa gueule pour ce qu’elles sont, rien de plus, mesurer mieux à quel point c’est avec soi qu’on se mesure. Le sable vole en petits jets sur une plage africaine sous les jeux des grands fauves. Les cordages brûlent la paume des mains lorsqu’on les retient, pourtant il faut les retenir. Et les hommes pleurent, parfois avec leur cœur, parfois d’admiration, emplis du désir d’être seulement un lion qui vient boire.
Christine Jeanney
Pour connaitre la liste des autres participants aux vases communicants, suivez et cliquez sur TOUS les liens de la liste établie par Brigitte Célérier.
  • 2.3.12

Le grand jeu

clip_image002Ils jouent peut-être au bonto ou à un autre jeu de cartes ou aux dés, ou à n’importe quel autre jeu. Mais dans tous les cas, ce qui les accapare, c’est l’issue, c’est la gagne. Assis face à face autour d’une table de pierre, dans un pensum, dans un rictus, rivés à leur jeu comme si dépendait de l’issue de la partie une conscience d’être, d’être joueur, d’être gagnant.

Et les autres, badauds oisifs, s’agglutinent tels des mouches piquées de la curiosité d’un jour pondre autour, de créer eux aussi le jeu, d’être joueurs gavés de l’expérience des grands. Et par l’ambiance sertie du regard posé, par l’entraide morale et muette, par la fascination du jeu élevé en modèle de vie, ils supportent les compétiteurs, bras croisés, planqués dans l’humilité du non-joueur qui voudrait jouer. Ils poussent des petits « ah », des infimes « oh », des discrets « surtout pas comme ça », autant d’interjections sourdes qui se mêlent à la tension de voir naître le gagnant, le vainqueur d’un match de pacotille qui bientôt paradera sur la pierre fraîche d’un parc.

Moi, je suis désolé, je ne veux pas regarder ces êtres qui jouent, qui fuient le monde dans des combats puérils, qui s’abandonnent au hasard sans se soucier du dehors. Je ne suis pas de cela quand d’autres se saignent, s’étripent par le dedans, loin des grands parcs. Je pense à tout ce que je ne peux pas faire, poussé ici sur ce banc à m'accointer de gens qui ne font que jouer. Je ne veux pas jouer, je ne veux pas regarder jouer. Le monde autour nous pousse au jeu pour mieux nous aveugler. Je suis fatigué de faire semblant d’être des leurs, je ne supporte plus leur fuite vers le vide. Alors, je m’engonce dans mon dedans et je regarde le monde au sol, mes pensées mélancoliques collées à la face sombre du grand jeu.

Illustration : Guillaume Noury

  • 25.2.12

Un autre temps

Se suspendre, se surprendre, le temps de. De. De quoi ? De tout. Que faire du temps que j’ai pour l’écrire, sans pause, sans temps, sans errance, mais avec tempérance ? Et rance le temps vieux du temps de le dire, les phrases se tronquent, se trompent, ce trop peu s’en plie et après. Pas assez, va-et-vient. Présent dans. Passé composé d’avant.  Allez, ne pas s’en tenir à la complétude ! Temps incomplet, temps infini : impossible quantité, redondance, futilité volatile. Vola-t-il ? Le temps ? Mon temps ici présent ? Égrotant, malaisé, onctueux de misères, lourd, entier, pesant, il n’en demeure pas moins insaisissable : temporis aeternam est. Tant lutter pour une seconde, infime miette de temps, une chance de. Pas le temps. Se rendre, se sur-rendre à l’impossible quête de border le temps, de mesurer jusqu’à son bord. Quel bord ? Surtout ne pas finir, regarder l’éphéméride comme une échelle graduée à l’infini et laisser le temps : que soit le temps de ne pas le prendre. Avec ce qu’il faut de recul sur. Surprendre. Suspendre.

  • 12.2.12

Touche

imageEncadrée, je suis désormais suspendue au mur. Comment suis-je arrivée dans cette position, au-dessus des gens,  leur tournant le dos au mépris de toutes les valeurs que l’on m’a inculquées ? Je ne sais pas. Ou plutôt, si, je sais, je fais mine de ne pas savoir mais je sais, je me colle au déni, pleine de la tristesse que j’éprouve, la tête penchée sur ces notes : blanches, noires, quelle symbolique !

Ma vie sur un clavier, des touches, juste des touches effleurées du bout des doigts : basses notes et dièses survoltées. Je ne veux plus savoir, ne souhaite plus voir, j’ai appris à composer entre les croches et anicroches. Je tiens ma vie sur la touche. Je connais aujourd’hui le prix de la mélodie, le sourd que provoque, au creux de mon corps,  les basses ronflantes. Je connais que trop les acouphènes en suraigu qui se logent au pavillon de ma tête. Déchirante, je connais la chanson et les ritournelles belles.

Je ne veux plus que vous croyiez que je sais. Je veux du blanc tout le temps, ne veux que de larges touches blanches sur mon clavier. Je veux que vous m’aimiez. Alors, je vous tourne le dos, je me la joue mélomane jazzy au fond du bar. Le bar. Le mystère et les vapeurs qui vont avec.

Et c’est moi que vous accroche au mur, c’est moi qui vous touche mais vous n’aurez plus que mon derrière, je ne vous donnerai plus que l’excavation de mes épaules, l’ombre de mes omoplates et si un jour je me levais du tabouret qui donne dans les plis rougeoyants de ma robe la silhouette élégante et femelle que vous souhaitez voir, ce n‘est que mon visage défait que vous aurez, un regard voilé en auréoles saoules d‘une existence sans touche.

  • 5.2.12

1601 #VasesCommunicants par @czottele

image

D’abord les chiffres. Mille six cent un (jamais su s’il fallait jouer l’union par le trait ou pas) (enfin, jamais su, c’est pas sûr parce que je ne sais plus ce qui est de l’ordre du définitif) bref, je reprends. Le professeur Minne m’a demandé d’arrêter de noyer les poissons. Ça m’a fait sourire, cette expression, mon premier sourire qu’il a dit, et que significatif c’était mais dans quel sens ? Peut-être que ça évoque quelqu’un ou quelque chose de particulier pour moi ? Ou à l’inverse c’est une expression que je n’ai jamais entendue de ma vie ? Il m’a demandé d’y réfléchir et sur la photo aussi bien sûr. D’écrire tout ce qui me venait, comme ça. Essayons.
Palmiers, oasis, désert, cyprès, si loin, serre, effet de serre, j’y serre mes gloses, serre m’en un. Curieux ces associations d’esprit. De toute évidence, on dirait que j’ai déjà fait ça. Je suis peut-être atteint depuis plus longtemps qu’ils ne le pensent. Ce matin, le professeur Minne m’a mis au volant d’une voiture, et de toute évidence, j’ai tous les réflexes d’un conducteur de longue date. D’ailleurs quand les flics m’ont trouvé, hagard, ce 16 janvier, à 16h01, devant la serre, avec cette photo à la main, c’est près d’une berline grise qui ne m’appartenait pas. Volée, de toute évidence. Je dis souvent ça. Apparemment, je suis un homme à évidence. J’étais. Car si cette amnésie se révèle définitive –Minne dit qu’il est trop tôt pour établir un diagnostic définitif- et si personne ne me recherche, je risque de douter longtemps de mes évidences.  Les statistiques de l’ordinateur révèlent que je viens de taper 1601 signes.

Ce texte a été écrit par Christine Czottele dans le cadre des vases communicants. Vous pouvez suivre Christine sur son blog etsansciel pour y lire “du dérisoire, de l'insignifiant ou/et de l' essentiel?” Surtout de l’essentiel dérisoire à mon sens et du nécessaire de le rester (dérisoire).
En réponse à la contrainte des 1601 signes sur un cliché pris par Christine le 16/01 à 16h01, vous lirez si vous le souhaitez mon texte par ici.

Pour connaitre la liste des autres participants aux vases communicants, suivez et cliquez sur TOUS les liens de la liste établie par Brigitte Célérier.

  • 3.2.12

C’est mon banc

imageFlou du matin, les gens autour et le banc, mon banc sur lequel chaque jour je m‘assois. C’est mon banc, il n’est plus public depuis des lustres. Il est à moi, j’y pose mes fesses depuis la fin de la grande guerre, autant dire depuis que le banc existe. Je crois même que j’étais là lorsqu’ils l’ont posé, le banc, scellé dans le béton, arrimé à la rue et à mon cul. J’étais la première à le poser là, j’ai des droits maintenant, le droit inaliénable de poser mon cul sur ce banc tous les jours sans que personne ne me fasse chier.
J’habite en face au 14 du boulevard Rouscaille. Je suis au quatorzième sans ascenseur et j’ai exactement cent quatorze marches à descendre pour rejoindre la rue. J’y suis tous les matins que Dieu fait à huit heures quatorze pétantes, je m’assois là avec mon chien Isidore qui, lui, arrive face au banc à huit heures dix, car, avec ses quatre pattes et son train d’enfer, il dévale plus vite que moi les cent quatorze marches qui nous séparent de mon banc, de notre banc, à mon chien et à moi. Il tourne quatre minutes autour, renifle la vie le temps que je le rejoigne, il dégage l’endroit en quelque sorte, s’assure que personne ne pourra venir nous emmerder lorsque nous serons assis sur le banc, face à l’immeuble, peinards quoi !
Notre banc de toujours. Avec mon chien et moi, on forme la triplette de Rouscaille. On est à peindre et on nous peinturlure parfois lorsque leur prend l’envie aux artistes du haut du boulevard de descendre nous croquer à la gouache. Tous les trois, on est Rouscaille, le reste c’est du décorum pour touristes. Rouscaille, c’est nous ! Et l’autre là aujourd’hui, derrière moi, ce malotru planté comme une colonne Morris sans face, il nous a piqué la place. Il a posé son cul de bourge sur notre banc, à nous, à moi et à Isidore. D’ailleurs, il n’y a qu’à voir la gueule qu’il fait, l’Isidore. Il préfère regarder le boulevard, les gens propres sur eux, bien élevés, les gens qui se contentent de passer en nous souriant et qui ne s’assoient pas sur le banc des autres, EUX !
  • 29.1.12

Murmures aveugles

J'habite un studio dans un immeuble un peu insolite. Étroit et pointu, sorte de Flat Iron petit modèle, il est coincé entre deux rues à angle aigu qui donnent sur une grande place des hauteurs de la ville. Le bâtiment est si étriqué qu'il n'y a qu'un logement par étage, percé de fenêtres sur trois de ses quatre murs. Comment une telle aberration architecturale a-t-elle pu s'élever parmi les standards haussmanniens du coin, je ne peux l'expliquer.

Toujours est-il qu'installé au dernier étage, je bénéficie pour un loyer relativement modeste d'une vue dont les plus luxueuses villas de la région ne sauraient rêver : la pointe vers le sud, mon logement constamment baigné de soleil surplombe les merveilles alentours, m'en dévoilant chaque matin le spectacle renouvelé.

Délicieux environnement, pour moi qui travaille à domicile, et source inépuisable d'inspiration. J'ai orienté ma table face à la fenêtre centrale, la chaise adossée à l'armoire recouvrant le dernier mur et, ainsi calé, je traverse à la tête de mon vaisseau de pierre les horizons réels et fantasmés du jour.

D'une semaine à l'autre, le paysage change ; la ville évolue. On rénove des usines, déploie des jardins, élève des buildings. La cité respire. Ces temps-ci, c'est notre quartier qu'on fabrique. Les ruines sont ramassées, les artères sont reprises, les façades rajustées.

Un midi, grand fracas : l'immeuble voisin est tombé. Dans mon dos, le lien est coupé avec la chaine d'édifices de la rue ; dans mon esprit, le vaisseau largue les amarres, prêt à franchir de nouveaux caps.

Les journées se poursuivent pourtant sans grand changement, l'essentiel des travaux se déroulant désormais dans la partie de la ville qui m'est invisible. Isolé que je suis du tumulte par la hauteur et l'épaisseur des vitres, l'agitation des rues proches ne m'atteint guère. Ce n'est que le soir, furetant entre chiens et loups, que je fais connaissance des formes modifiées du secteur, qu'un labyrinthe nouveau se laisse entreprendre au gré de flâneries délassantes.

Depuis quelques jours cependant, je sens quelque chose dans mon dos ; comme de légers chuintements, par vagues. Cela semble provenir de l'armoire. Quelque rongeur déplacé par les travaux, me dis-je, qui aura élu domicile à bord du navire rescapé. Pas plus troublé que ça par l'intrusion, j'accueille alors le naufragé d'une bienveillante indifférence et me replace à la barre, aussitôt repris par mon travail.

Mais comme l'étrave sur la grève, la raison échoue sur les nerfs, et l'illusion est éphémère ; malgré tout le détachement auquel je m'efforce, impossible de me concentrer. J'ouvre alors l'armoire, ses tiroirs, ses fermoirs : rien. Je fouille, j'effeuille, j'affole : aucune trace. Si ce n'est pas l'armoire, c'est le mur ; d'un mouvement, le meuble laisse place à la paroi. Je m'approche. C'est bien la pierre qui chuchote. Je tend l'oreille. Il n'y a pas de rongeur, pas même de chat noir ; juste une voix.

Une voix discrète et claire, qui raconte. Je l'écoute. Elle raconte des images, elle décrit des actions, elle dit des tranches de vie, les unes derrière les autres sans qu'aucun sens les relie. Qui parle ? Il n'y a plus personne derrière le mur. J'écoute encore, je m'approche mieux. Et je saisis : la voix détaille ce qui se déroule de l'autre côté de la façade, au fur et à mesure. « une femme en robe rouge et sourire tendu sors de la boulangerie un sachet à la main ; un ballon usé traverse la chaussée au niveau du 26 ; le dernier ouvrier quitte le chantier en crachant au pied de la bétonneuse ; les volets de la deuxième fenêtre du rez-de-chaussée du 19 claquent au vent ... »

C'est un flot interrompu, rythmé d'un souffle doux. Les phrases s'égrènent, les mots s'enrobent, les vies se suivent ; et je reste béant, le nez sur la cloison, embarqué par la mélopée. La lumière décline lorsque je reprends mes esprits. C'est le soir, déjà. La voix s'écoule toujours, annonçant la fermeture progressif des commerces. Je me hâte de descendre faire quelques provisions.

Au bas, pour la première fois, la ville m'apparaît terne. Je retrouve les traces du récit de la journée, mais les couleurs me déçoivent, les gestes semblent factices. Sitôt mes courses faites, je m'empresse de remonter auprès du mur, sans passer par les rues comme à mon habitude. Toute la soirée, je me laisse bercer par la voix. La nuit avançant, les évènements se raréfient, mais le débit ne faiblit pas ; le récit gagne alors en précision, décrivant chaque modification infime du paysage, jusqu'au craquement des poutres et au souffle du vent. Je m'écroule vers les premières heures du matin, enivré de détails.

À l'aube, les premiers rayons de soleil me lèvent. Le mur psalmodie toujours. Je déplace alors complètement l'armoire, recule ma table pour m'adosser directement à la pierre, et me remets au travail. Loin de me distraire, les mots du mur se révèlent un puissant moteur créatif, et j'avance au delà de mes espérances. Mais quelque chose ne va plus : par les fenêtres, la vision de la ville m'est devenue désagréable. Mise en ordre avec sagesse par la voix qui me glisse aux oreilles, la réalité que j'observe à travers les cadres me parvient plate, fade, puérile. Il lui manque le mystère qui reste entre les mots quand ils tentent de décrire, tout ce qu'ils échappent et qui fait leur saveur. L'image martèle son évidence, sur chaque volet du triptyque, mais elle n'a pas le timbre du récit.

D'un coup, elle m'est insupportable. Il faut qu'elle disparaisse, je ne peux plus la voir.Mais il n'y a rien pour l'obstruer, pas même de rideaux pour en atténuer l'appel. Je tente alors de l'isoler en lui tournant le dos, la table contre le mur. Mais les murmures du coup m'esquivent ; trop loin pour les saisir, trop frontal pour leurs charmes. La situation devient critique, je me sens perdre le contrôle du navire. Mon esprit s'échauffe ; en un instant, je suis dans la rue.

Là, le malaise s'accentue. Je regarde tout autour de moi. Quel est ce monde sans relief soudain ? J'avise l'image du magasin recherché, y puise le matériel nécessaire et remonte à toute vitesse dans mon bâtiment, plus perturbé que jamais. Vite, vite, je comble les béances traîtresses. La ville disparaît derrière les planches, colmatée dans sa candeur. Je respire à nouveau. Dans l'obscurité, le mur me parle toujours, et lui seul désormais porte la voix du monde. C'est ainsi que je suis bien, enfin. Avec lui. Dans notre intimité. Je ne veux plus que ça.

Je vis au pied du mur, désormais.

Tout le jour – ou toute la nuit parfois, il m'est impossible de savoir – je l'écoute me narrer le détail de cette existence qu'il déplie sans violence, sans caprice, au battement de son souffle apaisant. Quand le moment viendra, je parlerai à mon tour. C'est trop tôt, pour l'instant. Nous nous connaissons à peine. Mais nous avons le temps, tout le temps. Qu'il rêve ou qu'il mente, peu importe. C'est notre histoire, et elle ne fait que commencer. Bientôt, nous serons vraiment frères ; il me reste juste une étape à franchir.

Lorsqu'il faut descendre pour s'approvisionner, je garde les yeux fermés quasiment tout le trajet. C'est chaque fois la même liste, les commerçants se sont habitués. Au retour, je passe près du chantier voisin, qui semble abandonné. Derrière les balustrades, je m'arrête un instant et j'ouvre les yeux. Je suis devant la façade extérieure de l'immeuble, à l'emplacement de l'édifice détruit. Je regarde le grand pan de pierre gris, un couteau à la main.

Et je sens bien, face à mon mur aveugle, qu'il est injuste qu'un seul de nous deux soit infirme.

Ce texte a été écrit par Franck Thomas dans le cadre des vases communicants. Vous pouvez suivre Franck sur son blog www.frth.fr  où il pousse de beaux Crire, écrits, rires, cris et sur lequel aujourd’hui vous trouverez mon texte en échange.

Pour connaitre la liste des autres participants aux vases communicants, suivez et cliquez sur TOUS les liens de la liste établie par Brigitte Célérier.

  • 6.1.12

Et je parle de têtes

Et alors, tu vois, j’avance ! Pas comme tu aurais voulu, c’est certain. Pas dans ta vie, pas dans ton sens, celui que tu voulais que je prenne, ta trace, ton héritage moral et liant. Non, rien de tout ça : je suis grand et maigre, tu étais petit et trapu - tu fumais des brunes, je fume des blondes - tu te chargeais à l’anisette, je bois volontiers du whisky - tu dansais comme un Dieu, je m’entrave à chaque pas - tu plissais les yeux au soleil, j’écarte toujours mes paupières à la lune. Tu vois, rien de rien. Mais j’ai avancé et j’ai avancé sans toi, dans et par le rejet de toi, un rejet si fort qu’il a fini par me revenir en boomerang. Dans l’odeur âpre de tes goldos, dans ta bonhomie de comptoir, par ta gouaille défunte et dans les effluves mortes de ton parfum de supermarché. Que tout ça me crève de toi aujourd’hui, que tout ça me revient dans la gueule.

Et j’ai grandi sans toi, sans ta lueur de fierté dans les yeux, sans ton hurlement au matin, sans ton rire grêleux de souffreteux. Et j’ai écris sur toi, des pages et des pages, des lettres qui ne te parviendront jamais. J’ai passé du temps à comprendre, à nous comprendre, et tout cela m’a construit, excité, rempli mais aussi blessé, tellement blessé en creux qu’il faudra que je continue toujours à hauteur de petit homme, plein au centre du plexus. Là, exactement là, tu vois ? Tu vois mon geste, tu vois ma main qui tape mon torse, mes yeux qui se voilent ? Et non, tu ne vois pas, as-tu vraiment vu quelque chose de toute façon ? T’es-tu aperçu que j’étais différent, pas comme toi, pas comme toi. Me suis tellement répété que je n’étais pas comme toi que j’ai fini par y croire. Alors que. Alors que. Que je suis si prés en définitive de découvrir, si prés de ce que tu étais, de ce que je voulais que tu aies été. Voilà que ma grammaire s’emballe, je présente au passé des choses qui ne se sont jamais passées, qui n’ont jamais existé, à part dans ma tête, peut-être dans la tienne, mais jamais dans les nôtres, jamais dans l’absolu rassemblant de nos têtes.

Et je parle de têtes parce que je ne sais pas parler de cœur, ou alors sans le nommer, comme toi en fait, encore comme toi qui ne prononçais que peu de choses de cœur. La pudeur en filiation, tu me la refourguais au plus profond de moi, tu as fait germer en moi la tête mais pas le cœur. Ça ne va pas s’arrêter là, je vais continuer à essayer de comprendre vers quoi on a jamais tendu, vers quoi toi, tu ne m’as jamais amené, jamais pris dans le sens que j’aurais aimé être pris. Lorsque bien je ferais, je me réclamerai de toi. Quand mal pâtira dans et autour de moi, je me réclamerai de toi. Car dans les années, longues années qui me séparent et me sépareront encore longtemps de ta fuite vers l’insensible, l’intangible, l’inaccessible, finalement je ne me suis jamais senti autant toi.

  • 25.12.11

Lord bulle

Lord bulleLe gris du monde à la façade de la foule, crémant des yeux dans le lointain, Lord s’évade, bulle autour de lui et s’échappe de nous, gens pourtant si proches. Dans un souffle, il capture l’air du temps, l’invisible légèreté qu’il porte sous son complet noir. Là, présent dans le cœur de la ville, pourchassé par les démons aux hautes cheminées arrogantes, il creuse fossé parmi le petit peuple et surplombe d’insolence les malheureux. Lui, s’en fout : il bulle.

Peter au pays de Pan, Lord baille rond à la vie, écrase misère, souffle jeunesse et s’enroule les idées dans le blond éternel de ses cheveux. Il se moque bien de nos lendemains et savonne léger le sérieux insufflé par le bruissement de nos cours.

Et alors, prenez le temps de la bulle, rejoignez-moi, semble-t-il nous dire, à nous, les gueux échevelés de vies secondes. Regardez-moi, je bulle, entrez, retournez à l’essentiel, les yeux ouverts à la découverte, il y a bien plus dans l’éphémère de mes bulles que dans le soyeux présumé de vos existences protégées. Venez éclater en haut des cheminées, allez répandre tout en haut votre fragilité. Ne restez pas à vous regarder dans le blanc graisseux des yeux, savonnez-vous, vivez-vous ! Et si vous éclatez - plop - bullez à nouveau !

Illustration : Izis Bidermanas

  • 17.12.11

Le lancer franc

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Des années qu’il s’entraine dans le jardin. Des lancers francs, il en a faits, et plus d’un, raconte Madame agenouillée dans le talus qui jouxte le parcours de l’épreuve. Le moment est arrivé, des heures et des heures passées à affiner sa technique, à élever la bête au meilleur grain, des aliments calibrés, sélectionnés avec soin pour leur valeur énergétique, leur taux le plus bas d’acides gras. Le moment est arrivé après plusieurs échecs, plusieurs bêtes sacrifiées : des nerveuses à poils longs, des souples aux pattes rétractables, des ceusses à la pénétration dans l’air facilitée par un pelage ras, des autres à la peur chevillée au bulbe qui glissent entre les doigts, mordent les mollets ou saignent les flancs de leurs crocs acérés. Il en a vues, vous savez, de toutes candeurs, de toutes couleurs, des inertes et des pas sûres, des vertes et des pas mûres, s’exalte Madame mais Monsieur, je vous l’assure, est fin prêt maintenant, le moment est venu.

Planté comme un platane au bord d’un chemin vicinal, Monsieur se concentre tout en serrant contre son corps sa meilleure bête : Jack un fox terrier au regard vide et à la langue dégoulinante. Madame, soyez-en sûre, je ne trahirai pas la confiance que vous avez mise en moi, scande-t-il à son épouse en se frisant la moustache d’une main manucurée de frais et humectée de la bave de sa bête à gagner. Le souffle court, Jack s’époumone sous l’aisselle de Monsieur. Madame prend le rythme du cabot et son air tout aussi ahuri tandis que dans le même temps Monsieur répond au coup de sifflet et s’élance à grand pas sur la berge. Trois grandes enjambées vigoureusement plantées dans l’herbe rase et grâce à cet élan ainsi mille fois parfait, Monsieur lance franc son cabot en direction de l’autre rive.

Le chien oreilles au vent, la rive à atteindre, désespérément à atteindre, la moustache de Monsieur qui rebique, les genoux crottés et la mine déconfite de Madame, l’espace figé, le temps privé de sa course. Une simple seconde pourtant et Jack, le pauvre Jack inexorablement rattrapé par l’attraction terrestre de tomber lourd dans l’eau poisseuse du ruisseau. Madame et Monsieur désormais côte à côte se regardent en chien de faïence. L’odeur de l’échec de Jack qui s’ébroue à leurs pieds leur procure un haut le cœur et dans la complainte aigue de la bête trempée, Madame fixe le cours d‘eau les larmes en bandoulière alors que Monsieur, un bras consolateur enroulé sur l’épaule de Madame, porte sa tête en miroir sur l’eau redevenue calme et entreprend de défriser sa frustration dans les pointes de sa moustache.

illustration : Jacques-Henri Lartigue

  • 4.12.11

Poème-aleph #VasesCommunicants

fut-il un arbre, épaisseur de l’écorce, déploiement de la cime tendue vers le ciel, racines disséminées ramifications tranquilles : fut-il un arbre enraciné, matière qui s’est nouée là entre terre (entre la couleur ocre de la terre, la poussière à sa surface, les conglomérats humides qu’elle fait en profondeur) et horizon - tout tendu, cet arbre entre deux mouvements.

fut-il la terre elle-même, non la terre ronde géographique, non la carte qui la montre, la met à plat : la terre elle-même qu’on épure à la main, qu’on tâte, qu’on caresse, une terre à vue de nez, et à visage humain, une terre qu’on connaît comme on connaît des chemins parcourus dans l’enfance (ici, on construisait des temples antiques, là-bas au coin près de la fontaine, il y avait un animal à trois têtes - dont l’une avait surgi à la faveur d’une faille dans un demi-sommeil) une terre qui se prononce et qui se mâche, une terre qu’on parle et qu'on suit dans ses heurts ses inflexions comme parfois ces accents qui semblent produire dans le langage des éboulis de pierres.

fut-il occupé de poésie, sous l’ombre d’un auvent au patio, ou dans les étincelles de poussière au grenier, occupé d’écrire nul drame trop épais nul secret sinon

(ce secret fut-il)

le charme de la pénombre quand le soir se fait, et que montent en spirales l’odeur de l’été le silence de l’été (où l'eucalyptus invente de nouvelles constellations)

et que ployé vers la terre le ciel se creuse de puits, percées pour la lumière et la forme floue des nuages, où vient couler l'heure lente briller l'heure jaillie : du langage, comme une lave et serrant ciel et terre, venu s'échapper là

ce secret fut-il, insaisissable.

Ce texte a été écrit par Carine Perals-Pujol dans le cadre des vases communicants. Vous pouvez suivre Carine sur son blog expériences d’écriture sur lequel vous trouverez aujourd’hui mon texte en échange.

Et voici la liste des autres participants à ces vases communicants de décembre :

François Bon et Didier da Silva
Nicolas Bleusher et Dominique Hasselmann
Cécile Portier et Christopher Sélac
Samuel Dixneuf-Mocozet et François Bonneau
Christine Leininger et Wana Toctoumi
Juliette Mezenc et Jean-Christophe Cros
Laurent Margantin et Robin Hunzinger
Céline Renoux et Guillaume Vissac
Camille Philibert-Rossignol et Christine Jeanney
Ana NB et Benoît Vincent
G@rp et Michel Brosseau
Danielle Masson et Jacques Bon
Justine Neubach et Franck Queyraud
Louise imagine et Piero Cohen-Hadria
Nolwenn Euzen et Christophe Grossi
L Sarah-Dubas et Ernesto Timor
Isabelle Pariente-Butterlin et allerarom
Louise Blau et J.W. Chan
Danielle Grekoff et J.W. Chan
Candice Nguyen et Quentin
Christine Zottele et Xavier Fisselier
Chez Jeanne et Brigitte Célérier

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  • 2.12.11

Racle et frotte

imageIl remonte et redescend la petite rue des Sans-souci, l’air patibulaire, le regard baissé sur le trottoir, la nuque cintrée sur le bout de ses chaussures. Il racle le bitume et semble apprécier le frottement de sa semelle sur le sol granuleux, un bruit de lime qui fait frissonner ses oreilles. On le sent prendre plaisir, il dodeline de la tête, ses yeux s’écartent et il continue, balance l’autre pied, racle et frotte, racle et frotte.

Il rôde ainsi depuis une demi-heure, va et vient en marche exaltée. Au bout de la rue, il tourne comme un automate, stoppe, joint ses pieds comme si on lui ordonnait un garde-à-vous, puis peu à peu, racle et frotte en décalant son corps par petits points vers la gauche. Parfois, il fait le tour du réverbère à l’angle de la rue des Sans-souci et de l’avenue des Martyrs. Il marque alors un temps d’arrêt en sautillant d’un pied sur l’autre puis racle et frotte tout en levant la tête pour vérifier si en haut, perché sur la lanterne, quelqu’un se serait caché pour épier sa déambulation ininterrompue. Ensuite, déçu de n’y voir personne, il retombe sur ses grolles, racle et frotte, redescend la rue sur l’autre trottoir, nuque en équerre et regard plombé.

Dans la rue des Sans-souci, il y a les habitués, commerçants, habitants des lieux et il y a moi, installé à une terrasse du café. Tous semblent habitués, pas un pour s’inquiéter du marcheur qui racle et qui frotte. Sans souci, sauf moi. Ce flâneur fou m’interpelle, cette allure, ces frottements, cette démarche mécanique, cette tête rentrée dans les épaules, tout est bizarre, inquiétant. L’homme ne parait pas fou, il est vêtu comme le commun des passants : un pantalon gris, une chemise blanche, le teint hâlé, des cheveux noirs grisonnants, une allure simple mais élégante. Rien qui me ferait infléchir pour un allumé, un simple d’esprit hanté par un quelconque mal d’être. Non, il y a chez cet homme qui racle et qui frotte un décalage entre son obsession à arpenter la rue et son apparence générale, son intégration dans le monde autour, dans la vie même de la rue.

N’y tenant plus, alors que le marcheur vient de racler et frotter une nouvelle fois devant la terrasse, je décide d’en savoir davantage et questionne le serveur. Ce dernier amusé par ma demande, se tourne vers un client assis à la table voisine et lui décoche un clin d’œil signifiant puis continue son service sans me répondre, un sourire malin au bord des lèvres. Embarrassé, avec l’impression d’avoir mis les pieds sur un terrain miné du secret, je règle ma note, me lève et quitte la café. Tandis que j’arrive en haut de la rue des Sans-souci et m’apprête à prendre l’avenue des Martyrs, mon homme qui racle et qui frotte m’arrête devant le réverbère, jette un regard appuyé vers le luminaire et d’un hochement de tête me dit : « Tu montes ou tu racles et tu frottes ? »

Illustration : Sophie Trenta

Texte publié initialement chez Nicolas Bleusher dans le cadre des vases communicants du mois de novembre. Et pour les vases de décembre, je partagerai ici un texte de Carine Perals-pujol tandis qu’elle me recevra sur son blog “Expériences d’écriture”.

  • 27.11.11

Parle au petit

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Que ne fais-je, que ne suis-je devant le petit, face à ses yeux écartelés, sa tête qui se lève sur moi, m’interroge en permanence de son air pantois, de son œil qui frise ? Que ne ferais-je, que ne serais-je, si je le perdais, si disparaissait cette lumière qui balaie mon sérieux, qui me libère synapses et connexions autres, relations distraites avec le monde. Que n’existai-je, sans lui, sans sa petitesse de taille, sa grandeur ingénue de l’esprit jaillie de ses années de liesse où régnait le plein bonheur d‘y croire ? Que ne vivrais-je libre de penser, maitre de mes réactions face au cassant des réparties, aux pieds dans le plat de ma crédulité ? Que ne serais-je aujourd’hui si je ne savais pas qu’il me suit partout tel un jiminy cricket bondissant, questionnant, taraudant l’adulte pour qu’il redescende, qu’il se rappelle à la vie, aux rires qui éclatent, aux sentiments purs et directs de l’enfance qui transcendent. Que ne ferais-je, que ne serais-je si dans mon dedans, je n’arrivais plus à parler au petit ?

Illustration

  • 20.11.11

Pleine bouche

Il disait et il frisait de l’œil. Il disait et ça sortait plein, rond dans sa bouche, chaud et bienveillant. Je le sais aujourd’hui, soupèse en écho les mots, toujours les mêmes mots, des phrases types, des expressions en boucle, chacune adaptée à l’instant, au vide que nous redoutions tant. Ses mots à lui pour dire, c’était hier – il y a vingt-cinq ans – je les entendais mais ne les écoutais pas. Et aujourd’hui, sa voix qui ne souffle plus le rauque et le chaud me parvient par bribes et plus que le sens des mots, ce sont les intentions qui viennent taper dans le mille, ce qu’il cherchait à me dire maladroit dans le phrasé, ce qu’il disait dans le creux de ses expressions répétées ad libitum par lui, son père, son grand-père certainement aussi.

Ce qu’il disait et dont je ne percevais que la surface, aujourd’hui ressort dans le plein. Je m’approprie cette matière lorsque moi aussi les mots me manquent pour dire mon chaud, ma tendresse à ceux que j’aime. Ce sont des tout petits rien, des patoiseries au sens vague mais aux sonorités qui ronflent, des mots pleine bouche, des intonations à l’accent qui gueule et dans le futile, le suranné de ses tirades rurales, je retrouve, escamotés dans les syllabes qui remplissent l’espace, le sourire facétieux et la tendresse de ses intentions : le petit mot doux maquillé en occitan, le sobriquet de velours en variation murmurée, la galéjade en soupape quand le rouge monte trop aux joues et dans la ruée des autres mots qui grattent les oreilles, l’amour qui se voulait dans la parole de mon père discret et invisible à la pudeur.

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  • 12.11.11

Les jours fériés

image Les jours fériés ont tous la couleur du sommeil, de la léthargie qui s’est enkystée dans les jours passés à travailler, à produire, à étudier, à jouer, à vivre dans le dedans de la machine. Les fériés sont lâches du monde, on dort à l’intérieur, débarrassés du battement des heures. On grise leur contour - quand ils ne s’en chargent pas eux-mêmes - en titubant sur leurs arêtes affilées en pensant au jour d’après et en déplorant le jour d’avant. Les fériés sont hors de tout, magasins fermés ou presque, certains oui, certains non, c’est férié et on doute, on hésite sur la teneur réelle des heures. Ils nous promènent d’une à l’autre nous laissant perplexe sur la traversée. Les féries nous prennent, jouent de nous, balayent nos pas de porte, jouent avec les volets, ouverts, fermés, ouverts, fermés dans un battement d’incertitude, le regard en coin sur le monde et l’insolence du vide sur l’agenda. Les fériés sont des idiots flanqués dans un jour anodin, jamais le même comme pour renforcer leur cruelle absence de pertinence. Ils hantent les jardins traversés de passants hagards, de quidams désaxés dans leur temps, pas dans leur rôle, pas dans leurs habitudes. Embarqués dans un vortex, les gens des fériés tournent, font des ronds dans l’eau autour des bassins mornes, le dos à l’aspiration des jours créateurs et les pensées happées par un jet-lag sans mouvement. Autour les oiseaux, eux-aussi pris dans les fériés, zonent sur les toits, rassérénés par les avenues vides et l’air devenu si pur - trop pur pour que ça dure, semblent-ils nous dire – puis ils se posent sur des fils au temps figé, les ailes repliées sur la lassitude du monde. Non, décidément, les fériés sont beaucoup trop mous du genou, ils s’empêtrent dans les coutumes, commémorations ou louanges au divin, ils sont les marronniers de nos vies heurtées, des havres qui se voudraient de paix mais qui font de bons gros trous fumants dans la semaine, arrogants qu’ils sont à se prendre pour des dimanches.

  • 11.11.11

AUNOIL

Onze heures moins dix et me voilà bloqué sur cet écran. Un email envoyé à une personne pour la première fois et je reçois en retour l’avertissement ci-dessus. Un filtre anti-spam commun mais qui, par cet écran, résume bien des ambigüités et sans le savoir, me pose plus ou moins finement des questions existentielles voire philosophiques.

D’abord, l’opérateur - Futur Telecom - me bascule d’un clic d’un présent que je croyais bien ancré entre moi et l’écran. D’évidence et la suite me le confirmera, je n’y suis plus. Je suis dans le futur comme l’indique le logo en forme de goutte fluide et bondissante. Je suis venu du présent. Je suis parti d’un point incrusté sur la page à la faveur d’un jeu subtil de perspective et j’ai bondi, grossissant le trait au fur et à mesure que j’avançais dans le temps, jusqu’à m’englober tout entier dans la partie grasse de la goutte, celle qui entoure et colore le mot futur. Chemin faisant, j’ai découvert le concept de stimulation des communications. Quand on est goutte qui voyage dans le temps, je peux comprendre que cela stimule et si par fainéantise du voyageur, je ne m’étais pas résolu à la stimulation, l’injonction qui m’est faite en base-line du logo ne me laisse aucune échappatoire.

Les stimulations du futur terminées, je poursuis ma lecture. MailInBlack, le petit nom de ce logiciel anti-spam, me fait sourire évidemment. Comment échapper au jeu de mot facile et à l’image de nos deux héros aux lunettes noires armés de désintégrateurs d’aliens. Je passe, après tout je suis dans le futur. La suite va me plonger dans un chaos métaphysique. Il faut que, sur cette page blanche, dans un formulaire ad-hoc, il faut, si je veux que mon message arrive à destination (ne pas oublier le but final), que je prouve mon existence physique. En arrêt devant la phrase m’énonçant cette directive pour le moins cocasse, je commence par me palper les bras, me pincer les joues, me mordre les lèvres et je prends en suivant une longue respiration, inspire et expire avec force. Autant de tests instinctifs qui doivent me donner des réponses claires : Est-ce que j’existe ? Suis-je physique ? Mais rien ne se passe, rien ne me rassure, je suis au bord d’un abîme de perplexité, renforcé par le fait que je suis dans le futur, que je viens de traverser le temps à la seule force de mes stimulations communicantes. Alors après ce périple comment être tout à fait sûr que j’existe, que je ne me suis pas transformé en créature hybride, mi-homme, mi-goutte ou pire que je ne suis pas devenu un spam, justement la cible du traquenard qui m’est tendu.

Heureusement, dans le formulaire de validation, au dessus de la case où le curseur clignote, il y a la captcha qui s’affiche. Et je la vois, je la lis. AUNOIL ! AUNOIL ! Je cris, j’exulte, vive la captcha ! Je suis vivant, j’existe, je suis physique !


  • 6.11.11

Alerte rouge

Alerte. Pluie, vent, orage. Vigilance, orange, rouge. Il va falloir rentrer, les bus ne roulent plus, les rivières vont déborder, la tempête est là sur nos têtes hébétées et les éléments nous questionnent. Qu’ont-ils à dire sur nous, sur nos basses vies ancrées sur une terre que l’on ne regarde plus ? Ils ont dans leur grondement la puissance éternelle, la rage du ciel contre nos vides de terriens. Et alors ? Plutôt que de rester humble, de prendre la trombe, de l’affronter comme elle vient sans pâlir de notre existence futile, de la regarder passer, protéger par notre intelligence, par notre vaillance et notre force à la surpasser, nous préférons en faire un sujet alimenté d’angoisse, une anxiété à rajouter à la fébrilité de nos organisations.

Ouverture des journaux télévisés, les images crachent la catastrophe qui n’existe pas. Les habitants sont filmés en bottes de caoutchouc, plan serré sur une marre de dix centimètres et derrière le gris d’un jour pluvieux d‘une banalité affligeante. Et le journaliste, envoyé spécial dans le trou du cul du monde, nous distille ses statistiques arguant d’une inondation à venir, d’une marée en prévision qui, si elle s’avérait, serait la seconde plus forte, plus écrasante, plus affolante depuis les calendes grecques. Les prévisionnistes de Météo France sont invités en plateau, ils rangent leur position verticale et gesticulante sur fond vert pour nous faire, assis à côté du présentateur (la consécration sans doute), un cours de pluviométrie appliquée, le sourire pointé sur nos visages intoxiqués.

Il pleuvra demain encore. Protégez vos enfants, n’allez pas travailler, restez chez vous, rendez-vous compte, il est tombé plus de trois cents litres d’eau par mètre carré en une heure, aujourd’hui à Trifouillis-les-Oies dans la basse creuse, soit l’équivalent de trois mois de précipitation. L’information fait plus de dégâts que le ciel, elle sape notre moral, rajoute du noir au gris, nous oblige à focaliser sur le temps, l’air que l’on respire, le soleil qui donne chaud et la pluie qui mouille. Et soudain au générique, après que l’homme tronc nous ait souhaité malgré tout une bonne soirée, le vide nous rattrape, la peur congestionnée dans nos têtes et on ira se coucher en bons gaulois priant Toutatis que le ciel ne nous tombe pas sur la tête.

  • 5.11.11

Le secret #VasesCommunicants

imageDix-sept heures, un jeudi. Ciel gris-doux au-dessus des jardins. Sous les arcades s’allument déjà les suspensions électriques. Au long des promenades frissonnent les bruns tachés, les rouges matures, les jaunes vieillissants.

- Plus tu laisses cuire et mieux c’est !

Galerie Montpensier. Devant moi, le petit gabarit en bottes nerveuses et sac trop grand a raccroché sur ce dernier conseil. Le secret du bœuf miroton, si j’ai bien compris. Elle jette un coup d’œil à la vitrine Marc Jacobs, écharpe nouée, beige, autour du cou. M’y intéresse aussi, pour l’exercice. Elle n'a pas, comme moi, pris le temps de détailler la robe, étendue, simplement, sur un plateau de verre. Satin couleur ivoire, pour le haut, puis large ceinture en vinyle, un peu clinquante. Matière dense et noire, pour le bas, rehaussée de pois, de paillettes, surpiquée de motifs dans le style Art nouveau. Juste le temps, peut-être, de découvrir son prix, sur un bristol, discret, dans un coin du présentoir…

Ce texte a été écrit par Nicolas Bleusher dans le cadre des vases communicants. Vous pouvez suivre Nicolas sur ses carnets blogs: ici & là souvent, ou bien dans le jardin du palais les après-midis ensoleillées ou encore le soir, parfois, pour un fragment.
Nous avons décidé d’échanger sur le thème du secret, autre face dans mon texte qui se trouve ici.

Et voici la liste des autres participants à ces vases communicants de novembre :

Guillaume Vissac et Quentin
Louise Imagine
et François Bon
Camille Philibert-Rossignol
et Florence Noël
Danièle Masson et Timor Rocks
Amel Zmerli
et François Bonneau
Maryse Hache et Fiona Reverdy
Franck Queyraud et Piero Cohen-Hadria
Juliette Mézenc
et Brigitte Célérier
Justine Neubach
et Éric Dubois
Christine Zottele
et Christophe Grossi
Isabelle Pariente-Butterlin
et Samuel Dixneuf
Josée Marcotte
et Michel Brosseau
Anne Savelli
et Xavier Fisselier
G. Balland
et Dominique Hasselmann
Ana nb et Céline Renoux
Urbain trop urbain
et Microtokyo
Jeanne
et Pierre Ménard
Julien Pauthe
et Jean-Baptiste Monat
L'autre-je
et Jacques Bon
David Pontille et Philippe Gargov
J.W. Chan et Danielle Gregov
J.W. Chan bis et Wanatoctoumi

  • 4.11.11

Tu le sais, toi ?

image Tu le sais, toi ? Toi qui as fait des études, tu dois le savoir parce que moi ce truc depuis toujours, je me le retourne dans la tête, que je me mélange les cases du caisson avec cette question, que je me tords les tuyaux du cerveau. Tu sais, chaque fois qu’il faut que j’en attrape une ou même quand je vois ce qu’elles sont capables de pondre ces bestioles, tout le temps, tu sais, tout le temps, je me la pose cette putain de question. Alors tu le sais toi ou pas ? Non parce que là c’est la dernière alors même si je sens que je vais avoir du mal à comprendre, même si j’en crève déjà de la saigner celle-là, va falloir quand même que tu m’expliques le pourquoi du comment. Regarde ! Même le chien, je sens qu’il cogite sec, que pour lui, pour sa race, il se dit que jamais personne ne s’est posé la question, qu’aucun chercheur, trop occupés tous autant qu’ils sont à s’enfoncer le nez dans les livres, ne s’est inquiété de ses origines, jamais, rien, pas un pour se poser la question, de qui est venu le premier, du chiot ou du chien, tu vois. Alors, alors, tu sais ou tu sais pas ? Tu pourrais me répondre quand je te cause, dis ?! Tu pourrais t’exprimer sur le sujet plutôt que de faire comme le chien, plutôt que de rester en arrêt là devant cette poularde… Bon, d’accord, t’as gagné, on la garde.

illustration : Suzanne Opton

  • 1.11.11