
- 28.4.12


Photo extraite (comme nombreuses de ce blog) du remarquable blog de Franck : http://fantomatik75.blogspot.fr/

Plaisir d'accueillir aujourd'hui Anna Jouy du blog éponyme. Allez découvrir sa poésie tranchante et à fleur de peau.Vous trouverez mon texte en échange ici enseveli et ici bien visible la liste des autres participants aux vases communicants d'avril toujours préparée par l’infatigable Brigitte.
Texte écrit dans le cadre des vases communicants du mois de février chez Christine Czottele. Le prochain vase, ce sera vendredi avec Colette Maillard sur son site annajouy.ch tandis qu'elle investira le fut-il, la poésie tendue.
Elle m’a dit avec les yeux. Elle, l’insondable, au détour d’une vie dans un terrain vague. Elle m’a dit vague quelque chose d’indicible pour les trop-parlants, d’invisible pour les tout-voyants. Un œil pointé sur moi plutôt que sur le vide, c’était là, dans l’objectif de – quoi ? Je ne sais pas – pourtant dans mon objectif capturé. Et pour l’être (objectif), je ne suis pas sûr d’avoir tout saisi de ce noir pupilles, de ces yeux braqués sur moi, de ce rien qui dit tout, de ce « tu peux pas savoir » lancé avec fierté à moi, indigent bourgeois engoncé dans ma béatitude.Deuxième partie d’un texte écrit par Miriam Ray, galeriste d’art reconvertie (sic), accompagné d’une nouvelle illustration de Richard Bougon.
Première partie ici > Les montagnes russes par Miriam Ray.
A suivre : “Jen W. : Les montagnes russes – Expérience 3”
La nuit qui ronge, celle que je n’aime pas voir arriver et surtout en ce moment où tout baisse dans ma vie comme un crépuscule interminable. La nuit et la pluie acide, sa soeur de veille, elle est là, elles sont là à percer ma fenêtre. Bien présentes, envahissant mes pensées à coup de tentacules malignes, me rongeant l’esprit comme le coeur. Je suis seule, c’est le soir, c’est au dedans, c’est au dehors : la dépression frétillante.Les montagnes russesAprès Kwetch, première auteure invitée à écrire ici en dehors des vases communicants, fut-il.net accueille aujourd’hui la première partie d’un texte écrit par Miriam Ray, galeriste d’art reconvertie (sic), accompagné d’une illustration de son talentueux ami et artiste Richard Bougon. Seconde partie dans quelques semaines. Merci à eux d’avoir accepté cette invitation.
A suivre : “Jen W. : Les montagnes russes – Expériences 2 et 3”
Plaisir et fierté de recevoir aujourd’hui dans le cadre des vases communicants Christine Jeanney. Faut-il encore présenter Christine, auteure très investie sur la toile et notamment sur twitter dont elle tire la quintessence pour ses ouvrages. Surtout ne pas passer à côté des #todolistes des #fichaises mais aussi de #cartons sans parler de Signes cliniques. Quatre titres édités par publie.net, petit éditeur numérique qui deviendra grand, à qui récemment on coupait l’herbe sous le pied pour une histoire fumeuse de droits d’auteur.
C’est pour rendre hommage à publie.net et au travail de ses auteurs, à la formidable vitalité de l’équipe éditoriale en commençant par François Bon que le texte ci-dessous et le mien en échange sont destinés. Parce que publie.net me fait (re)découvrir la littérature et notamment les classiques qui y sont diffusés. Parce que la création contemporaine est dans leurs lignes. Continuez !L’exercice consiste à partir d’un court extrait de “Le vieil homme et la mer” d’Ernest Hemingway, traduction de François Bon, à imaginer une courte suite personnelle (A l’attention des ayants droits et de la maison d’édition qui les représente, ceci n’est pas une contrefaçon mais une libre interprétation à partir d’une œuvre nouvelle et malheureusement non publiée)
Pour connaitre la liste des autres participants aux vases communicants, suivez et cliquez sur TOUS les liens de la liste établie par Brigitte Célérier.
Ils jouent peut-être au bonto ou à un autre jeu de cartes ou aux dés, ou à n’importe quel autre jeu. Mais dans tous les cas, ce qui les accapare, c’est l’issue, c’est la gagne. Assis face à face autour d’une table de pierre, dans un pensum, dans un rictus, rivés à leur jeu comme si dépendait de l’issue de la partie une conscience d’être, d’être joueur, d’être gagnant.
Et les autres, badauds oisifs, s’agglutinent tels des mouches piquées de la curiosité d’un jour pondre autour, de créer eux aussi le jeu, d’être joueurs gavés de l’expérience des grands. Et par l’ambiance sertie du regard posé, par l’entraide morale et muette, par la fascination du jeu élevé en modèle de vie, ils supportent les compétiteurs, bras croisés, planqués dans l’humilité du non-joueur qui voudrait jouer. Ils poussent des petits « ah », des infimes « oh », des discrets « surtout pas comme ça », autant d’interjections sourdes qui se mêlent à la tension de voir naître le gagnant, le vainqueur d’un match de pacotille qui bientôt paradera sur la pierre fraîche d’un parc.
Moi, je suis désolé, je ne veux pas regarder ces êtres qui jouent, qui fuient le monde dans des combats puérils, qui s’abandonnent au hasard sans se soucier du dehors. Je ne suis pas de cela quand d’autres se saignent, s’étripent par le dedans, loin des grands parcs. Je pense à tout ce que je ne peux pas faire, poussé ici sur ce banc à m'accointer de gens qui ne font que jouer. Je ne veux pas jouer, je ne veux pas regarder jouer. Le monde autour nous pousse au jeu pour mieux nous aveugler. Je suis fatigué de faire semblant d’être des leurs, je ne supporte plus leur fuite vers le vide. Alors, je m’engonce dans mon dedans et je regarde le monde au sol, mes pensées mélancoliques collées à la face sombre du grand jeu.
Illustration : Guillaume Noury
Se suspendre, se surprendre, le temps de. De. De quoi ? De tout. Que faire du temps que j’ai pour l’écrire, sans pause, sans temps, sans errance, mais avec tempérance ? Et rance le temps vieux du temps de le dire, les phrases se tronquent, se trompent, ce trop peu s’en plie et après. Pas assez, va-et-vient. Présent dans. Passé composé d’avant. Allez, ne pas s’en tenir à la complétude ! Temps incomplet, temps infini : impossible quantité, redondance, futilité volatile. Vola-t-il ? Le temps ? Mon temps ici présent ? Égrotant, malaisé, onctueux de misères, lourd, entier, pesant, il n’en demeure pas moins insaisissable : temporis aeternam est. Tant lutter pour une seconde, infime miette de temps, une chance de. Pas le temps. Se rendre, se sur-rendre à l’impossible quête de border le temps, de mesurer jusqu’à son bord. Quel bord ? Surtout ne pas finir, regarder l’éphéméride comme une échelle graduée à l’infini et laisser le temps : que soit le temps de ne pas le prendre. Avec ce qu’il faut de recul sur. Surprendre. Suspendre.
Encadrée, je suis désormais suspendue au mur. Comment suis-je arrivée dans cette position, au-dessus des gens, leur tournant le dos au mépris de toutes les valeurs que l’on m’a inculquées ? Je ne sais pas. Ou plutôt, si, je sais, je fais mine de ne pas savoir mais je sais, je me colle au déni, pleine de la tristesse que j’éprouve, la tête penchée sur ces notes : blanches, noires, quelle symbolique !
Ma vie sur un clavier, des touches, juste des touches effleurées du bout des doigts : basses notes et dièses survoltées. Je ne veux plus savoir, ne souhaite plus voir, j’ai appris à composer entre les croches et anicroches. Je tiens ma vie sur la touche. Je connais aujourd’hui le prix de la mélodie, le sourd que provoque, au creux de mon corps, les basses ronflantes. Je connais que trop les acouphènes en suraigu qui se logent au pavillon de ma tête. Déchirante, je connais la chanson et les ritournelles belles.
Je ne veux plus que vous croyiez que je sais. Je veux du blanc tout le temps, ne veux que de larges touches blanches sur mon clavier. Je veux que vous m’aimiez. Alors, je vous tourne le dos, je me la joue mélomane jazzy au fond du bar. Le bar. Le mystère et les vapeurs qui vont avec.
Et c’est moi que vous accroche au mur, c’est moi qui vous touche mais vous n’aurez plus que mon derrière, je ne vous donnerai plus que l’excavation de mes épaules, l’ombre de mes omoplates et si un jour je me levais du tabouret qui donne dans les plis rougeoyants de ma robe la silhouette élégante et femelle que vous souhaitez voir, ce n‘est que mon visage défait que vous aurez, un regard voilé en auréoles saoules d‘une existence sans touche.
D’abord les chiffres. Mille six cent un (jamais su s’il fallait jouer l’union par le trait ou pas) (enfin, jamais su, c’est pas sûr parce que je ne sais plus ce qui est de l’ordre du définitif) bref, je reprends. Le professeur Minne m’a demandé d’arrêter de noyer les poissons. Ça m’a fait sourire, cette expression, mon premier sourire qu’il a dit, et que significatif c’était mais dans quel sens ? Peut-être que ça évoque quelqu’un ou quelque chose de particulier pour moi ? Ou à l’inverse c’est une expression que je n’ai jamais entendue de ma vie ? Il m’a demandé d’y réfléchir et sur la photo aussi bien sûr. D’écrire tout ce qui me venait, comme ça. Essayons.
Palmiers, oasis, désert, cyprès, si loin, serre, effet de serre, j’y serre mes gloses, serre m’en un. Curieux ces associations d’esprit. De toute évidence, on dirait que j’ai déjà fait ça. Je suis peut-être atteint depuis plus longtemps qu’ils ne le pensent. Ce matin, le professeur Minne m’a mis au volant d’une voiture, et de toute évidence, j’ai tous les réflexes d’un conducteur de longue date. D’ailleurs quand les flics m’ont trouvé, hagard, ce 16 janvier, à 16h01, devant la serre, avec cette photo à la main, c’est près d’une berline grise qui ne m’appartenait pas. Volée, de toute évidence. Je dis souvent ça. Apparemment, je suis un homme à évidence. J’étais. Car si cette amnésie se révèle définitive –Minne dit qu’il est trop tôt pour établir un diagnostic définitif- et si personne ne me recherche, je risque de douter longtemps de mes évidences. Les statistiques de l’ordinateur révèlent que je viens de taper 1601 signes.
Ce texte a été écrit par Christine Czottele dans le cadre des vases communicants. Vous pouvez suivre Christine sur son blog etsansciel pour y lire “du dérisoire, de l'insignifiant ou/et de l' essentiel?” Surtout de l’essentiel dérisoire à mon sens et du nécessaire de le rester (dérisoire).
En réponse à la contrainte des 1601 signes sur un cliché pris par Christine le 16/01 à 16h01, vous lirez si vous le souhaitez mon texte par ici.Pour connaitre la liste des autres participants aux vases communicants, suivez et cliquez sur TOUS les liens de la liste établie par Brigitte Célérier.
J'habite un studio dans un immeuble un peu insolite. Étroit et pointu, sorte de Flat Iron petit modèle, il est coincé entre deux rues à angle aigu qui donnent sur une grande place des hauteurs de la ville. Le bâtiment est si étriqué qu'il n'y a qu'un logement par étage, percé de fenêtres sur trois de ses quatre murs. Comment une telle aberration architecturale a-t-elle pu s'élever parmi les standards haussmanniens du coin, je ne peux l'expliquer.
Toujours est-il qu'installé au dernier étage, je bénéficie pour un loyer relativement modeste d'une vue dont les plus luxueuses villas de la région ne sauraient rêver : la pointe vers le sud, mon logement constamment baigné de soleil surplombe les merveilles alentours, m'en dévoilant chaque matin le spectacle renouvelé.
Délicieux environnement, pour moi qui travaille à domicile, et source inépuisable d'inspiration. J'ai orienté ma table face à la fenêtre centrale, la chaise adossée à l'armoire recouvrant le dernier mur et, ainsi calé, je traverse à la tête de mon vaisseau de pierre les horizons réels et fantasmés du jour.
D'une semaine à l'autre, le paysage change ; la ville évolue. On rénove des usines, déploie des jardins, élève des buildings. La cité respire. Ces temps-ci, c'est notre quartier qu'on fabrique. Les ruines sont ramassées, les artères sont reprises, les façades rajustées.
Un midi, grand fracas : l'immeuble voisin est tombé. Dans mon dos, le lien est coupé avec la chaine d'édifices de la rue ; dans mon esprit, le vaisseau largue les amarres, prêt à franchir de nouveaux caps.
Les journées se poursuivent pourtant sans grand changement, l'essentiel des travaux se déroulant désormais dans la partie de la ville qui m'est invisible. Isolé que je suis du tumulte par la hauteur et l'épaisseur des vitres, l'agitation des rues proches ne m'atteint guère. Ce n'est que le soir, furetant entre chiens et loups, que je fais connaissance des formes modifiées du secteur, qu'un labyrinthe nouveau se laisse entreprendre au gré de flâneries délassantes.
Depuis quelques jours cependant, je sens quelque chose dans mon dos ; comme de légers chuintements, par vagues. Cela semble provenir de l'armoire. Quelque rongeur déplacé par les travaux, me dis-je, qui aura élu domicile à bord du navire rescapé. Pas plus troublé que ça par l'intrusion, j'accueille alors le naufragé d'une bienveillante indifférence et me replace à la barre, aussitôt repris par mon travail.
Mais comme l'étrave sur la grève, la raison échoue sur les nerfs, et l'illusion est éphémère ; malgré tout le détachement auquel je m'efforce, impossible de me concentrer. J'ouvre alors l'armoire, ses tiroirs, ses fermoirs : rien. Je fouille, j'effeuille, j'affole : aucune trace. Si ce n'est pas l'armoire, c'est le mur ; d'un mouvement, le meuble laisse place à la paroi. Je m'approche. C'est bien la pierre qui chuchote. Je tend l'oreille. Il n'y a pas de rongeur, pas même de chat noir ; juste une voix.
Une voix discrète et claire, qui raconte. Je l'écoute. Elle raconte des images, elle décrit des actions, elle dit des tranches de vie, les unes derrière les autres sans qu'aucun sens les relie. Qui parle ? Il n'y a plus personne derrière le mur. J'écoute encore, je m'approche mieux. Et je saisis : la voix détaille ce qui se déroule de l'autre côté de la façade, au fur et à mesure. « une femme en robe rouge et sourire tendu sors de la boulangerie un sachet à la main ; un ballon usé traverse la chaussée au niveau du 26 ; le dernier ouvrier quitte le chantier en crachant au pied de la bétonneuse ; les volets de la deuxième fenêtre du rez-de-chaussée du 19 claquent au vent ... »
C'est un flot interrompu, rythmé d'un souffle doux. Les phrases s'égrènent, les mots s'enrobent, les vies se suivent ; et je reste béant, le nez sur la cloison, embarqué par la mélopée. La lumière décline lorsque je reprends mes esprits. C'est le soir, déjà. La voix s'écoule toujours, annonçant la fermeture progressif des commerces. Je me hâte de descendre faire quelques provisions.
Au bas, pour la première fois, la ville m'apparaît terne. Je retrouve les traces du récit de la journée, mais les couleurs me déçoivent, les gestes semblent factices. Sitôt mes courses faites, je m'empresse de remonter auprès du mur, sans passer par les rues comme à mon habitude. Toute la soirée, je me laisse bercer par la voix. La nuit avançant, les évènements se raréfient, mais le débit ne faiblit pas ; le récit gagne alors en précision, décrivant chaque modification infime du paysage, jusqu'au craquement des poutres et au souffle du vent. Je m'écroule vers les premières heures du matin, enivré de détails.
À l'aube, les premiers rayons de soleil me lèvent. Le mur psalmodie toujours. Je déplace alors complètement l'armoire, recule ma table pour m'adosser directement à la pierre, et me remets au travail. Loin de me distraire, les mots du mur se révèlent un puissant moteur créatif, et j'avance au delà de mes espérances. Mais quelque chose ne va plus : par les fenêtres, la vision de la ville m'est devenue désagréable. Mise en ordre avec sagesse par la voix qui me glisse aux oreilles, la réalité que j'observe à travers les cadres me parvient plate, fade, puérile. Il lui manque le mystère qui reste entre les mots quand ils tentent de décrire, tout ce qu'ils échappent et qui fait leur saveur. L'image martèle son évidence, sur chaque volet du triptyque, mais elle n'a pas le timbre du récit.
D'un coup, elle m'est insupportable. Il faut qu'elle disparaisse, je ne peux plus la voir.Mais il n'y a rien pour l'obstruer, pas même de rideaux pour en atténuer l'appel. Je tente alors de l'isoler en lui tournant le dos, la table contre le mur. Mais les murmures du coup m'esquivent ; trop loin pour les saisir, trop frontal pour leurs charmes. La situation devient critique, je me sens perdre le contrôle du navire. Mon esprit s'échauffe ; en un instant, je suis dans la rue.
Là, le malaise s'accentue. Je regarde tout autour de moi. Quel est ce monde sans relief soudain ? J'avise l'image du magasin recherché, y puise le matériel nécessaire et remonte à toute vitesse dans mon bâtiment, plus perturbé que jamais. Vite, vite, je comble les béances traîtresses. La ville disparaît derrière les planches, colmatée dans sa candeur. Je respire à nouveau. Dans l'obscurité, le mur me parle toujours, et lui seul désormais porte la voix du monde. C'est ainsi que je suis bien, enfin. Avec lui. Dans notre intimité. Je ne veux plus que ça.
Je vis au pied du mur, désormais.
Tout le jour – ou toute la nuit parfois, il m'est impossible de savoir – je l'écoute me narrer le détail de cette existence qu'il déplie sans violence, sans caprice, au battement de son souffle apaisant. Quand le moment viendra, je parlerai à mon tour. C'est trop tôt, pour l'instant. Nous nous connaissons à peine. Mais nous avons le temps, tout le temps. Qu'il rêve ou qu'il mente, peu importe. C'est notre histoire, et elle ne fait que commencer. Bientôt, nous serons vraiment frères ; il me reste juste une étape à franchir.
Lorsqu'il faut descendre pour s'approvisionner, je garde les yeux fermés quasiment tout le trajet. C'est chaque fois la même liste, les commerçants se sont habitués. Au retour, je passe près du chantier voisin, qui semble abandonné. Derrière les balustrades, je m'arrête un instant et j'ouvre les yeux. Je suis devant la façade extérieure de l'immeuble, à l'emplacement de l'édifice détruit. Je regarde le grand pan de pierre gris, un couteau à la main.
Et je sens bien, face à mon mur aveugle, qu'il est injuste qu'un seul de nous deux soit infirme.
Ce texte a été écrit par Franck Thomas dans le cadre des vases communicants. Vous pouvez suivre Franck sur son blog www.frth.fr où il pousse de beaux Crire, écrits, rires, cris et sur lequel aujourd’hui vous trouverez mon texte en échange.
Pour connaitre la liste des autres participants aux vases communicants, suivez et cliquez sur TOUS les liens de la liste établie par Brigitte Célérier.
Et alors, tu vois, j’avance ! Pas comme tu aurais voulu, c’est certain. Pas dans ta vie, pas dans ton sens, celui que tu voulais que je prenne, ta trace, ton héritage moral et liant. Non, rien de tout ça : je suis grand et maigre, tu étais petit et trapu - tu fumais des brunes, je fume des blondes - tu te chargeais à l’anisette, je bois volontiers du whisky - tu dansais comme un Dieu, je m’entrave à chaque pas - tu plissais les yeux au soleil, j’écarte toujours mes paupières à la lune. Tu vois, rien de rien. Mais j’ai avancé et j’ai avancé sans toi, dans et par le rejet de toi, un rejet si fort qu’il a fini par me revenir en boomerang. Dans l’odeur âpre de tes goldos, dans ta bonhomie de comptoir, par ta gouaille défunte et dans les effluves mortes de ton parfum de supermarché. Que tout ça me crève de toi aujourd’hui, que tout ça me revient dans la gueule.
Et j’ai grandi sans toi, sans ta lueur de fierté dans les yeux, sans ton hurlement au matin, sans ton rire grêleux de souffreteux. Et j’ai écris sur toi, des pages et des pages, des lettres qui ne te parviendront jamais. J’ai passé du temps à comprendre, à nous comprendre, et tout cela m’a construit, excité, rempli mais aussi blessé, tellement blessé en creux qu’il faudra que je continue toujours à hauteur de petit homme, plein au centre du plexus. Là, exactement là, tu vois ? Tu vois mon geste, tu vois ma main qui tape mon torse, mes yeux qui se voilent ? Et non, tu ne vois pas, as-tu vraiment vu quelque chose de toute façon ? T’es-tu aperçu que j’étais différent, pas comme toi, pas comme toi. Me suis tellement répété que je n’étais pas comme toi que j’ai fini par y croire. Alors que. Alors que. Que je suis si prés en définitive de découvrir, si prés de ce que tu étais, de ce que je voulais que tu aies été. Voilà que ma grammaire s’emballe, je présente au passé des choses qui ne se sont jamais passées, qui n’ont jamais existé, à part dans ma tête, peut-être dans la tienne, mais jamais dans les nôtres, jamais dans l’absolu rassemblant de nos têtes.
Et je parle de têtes parce que je ne sais pas parler de cœur, ou alors sans le nommer, comme toi en fait, encore comme toi qui ne prononçais que peu de choses de cœur. La pudeur en filiation, tu me la refourguais au plus profond de moi, tu as fait germer en moi la tête mais pas le cœur. Ça ne va pas s’arrêter là, je vais continuer à essayer de comprendre vers quoi on a jamais tendu, vers quoi toi, tu ne m’as jamais amené, jamais pris dans le sens que j’aurais aimé être pris. Lorsque bien je ferais, je me réclamerai de toi. Quand mal pâtira dans et autour de moi, je me réclamerai de toi. Car dans les années, longues années qui me séparent et me sépareront encore longtemps de ta fuite vers l’insensible, l’intangible, l’inaccessible, finalement je ne me suis jamais senti autant toi.
Le gris du monde à la façade de la foule, crémant des yeux dans le lointain, Lord s’évade, bulle autour de lui et s’échappe de nous, gens pourtant si proches. Dans un souffle, il capture l’air du temps, l’invisible légèreté qu’il porte sous son complet noir. Là, présent dans le cœur de la ville, pourchassé par les démons aux hautes cheminées arrogantes, il creuse fossé parmi le petit peuple et surplombe d’insolence les malheureux. Lui, s’en fout : il bulle.
Peter au pays de Pan, Lord baille rond à la vie, écrase misère, souffle jeunesse et s’enroule les idées dans le blond éternel de ses cheveux. Il se moque bien de nos lendemains et savonne léger le sérieux insufflé par le bruissement de nos cours.
Et alors, prenez le temps de la bulle, rejoignez-moi, semble-t-il nous dire, à nous, les gueux échevelés de vies secondes. Regardez-moi, je bulle, entrez, retournez à l’essentiel, les yeux ouverts à la découverte, il y a bien plus dans l’éphémère de mes bulles que dans le soyeux présumé de vos existences protégées. Venez éclater en haut des cheminées, allez répandre tout en haut votre fragilité. Ne restez pas à vous regarder dans le blanc graisseux des yeux, savonnez-vous, vivez-vous ! Et si vous éclatez - plop - bullez à nouveau !
Illustration : Izis Bidermanas
Des années qu’il s’entraine dans le jardin. Des lancers francs, il en a faits, et plus d’un, raconte Madame agenouillée dans le talus qui jouxte le parcours de l’épreuve. Le moment est arrivé, des heures et des heures passées à affiner sa technique, à élever la bête au meilleur grain, des aliments calibrés, sélectionnés avec soin pour leur valeur énergétique, leur taux le plus bas d’acides gras. Le moment est arrivé après plusieurs échecs, plusieurs bêtes sacrifiées : des nerveuses à poils longs, des souples aux pattes rétractables, des ceusses à la pénétration dans l’air facilitée par un pelage ras, des autres à la peur chevillée au bulbe qui glissent entre les doigts, mordent les mollets ou saignent les flancs de leurs crocs acérés. Il en a vues, vous savez, de toutes candeurs, de toutes couleurs, des inertes et des pas sûres, des vertes et des pas mûres, s’exalte Madame mais Monsieur, je vous l’assure, est fin prêt maintenant, le moment est venu.
Planté comme un platane au bord d’un chemin vicinal, Monsieur se concentre tout en serrant contre son corps sa meilleure bête : Jack un fox terrier au regard vide et à la langue dégoulinante. Madame, soyez-en sûre, je ne trahirai pas la confiance que vous avez mise en moi, scande-t-il à son épouse en se frisant la moustache d’une main manucurée de frais et humectée de la bave de sa bête à gagner. Le souffle court, Jack s’époumone sous l’aisselle de Monsieur. Madame prend le rythme du cabot et son air tout aussi ahuri tandis que dans le même temps Monsieur répond au coup de sifflet et s’élance à grand pas sur la berge. Trois grandes enjambées vigoureusement plantées dans l’herbe rase et grâce à cet élan ainsi mille fois parfait, Monsieur lance franc son cabot en direction de l’autre rive.
Le chien oreilles au vent, la rive à atteindre, désespérément à atteindre, la moustache de Monsieur qui rebique, les genoux crottés et la mine déconfite de Madame, l’espace figé, le temps privé de sa course. Une simple seconde pourtant et Jack, le pauvre Jack inexorablement rattrapé par l’attraction terrestre de tomber lourd dans l’eau poisseuse du ruisseau. Madame et Monsieur désormais côte à côte se regardent en chien de faïence. L’odeur de l’échec de Jack qui s’ébroue à leurs pieds leur procure un haut le cœur et dans la complainte aigue de la bête trempée, Madame fixe le cours d‘eau les larmes en bandoulière alors que Monsieur, un bras consolateur enroulé sur l’épaule de Madame, porte sa tête en miroir sur l’eau redevenue calme et entreprend de défriser sa frustration dans les pointes de sa moustache.
illustration : Jacques-Henri Lartigue
fut-il un arbre, épaisseur de l’écorce, déploiement de la cime tendue vers le ciel, racines disséminées ramifications tranquilles : fut-il un arbre enraciné, matière qui s’est nouée là entre terre (entre la couleur ocre de la terre, la poussière à sa surface, les conglomérats humides qu’elle fait en profondeur) et horizon - tout tendu, cet arbre entre deux mouvements.
fut-il la terre elle-même, non la terre ronde géographique, non la carte qui la montre, la met à plat : la terre elle-même qu’on épure à la main, qu’on tâte, qu’on caresse, une terre à vue de nez, et à visage humain, une terre qu’on connaît comme on connaît des chemins parcourus dans l’enfance (ici, on construisait des temples antiques, là-bas au coin près de la fontaine, il y avait un animal à trois têtes - dont l’une avait surgi à la faveur d’une faille dans un demi-sommeil) une terre qui se prononce et qui se mâche, une terre qu’on parle et qu'on suit dans ses heurts ses inflexions comme parfois ces accents qui semblent produire dans le langage des éboulis de pierres.
fut-il occupé de poésie, sous l’ombre d’un auvent au patio, ou dans les étincelles de poussière au grenier, occupé d’écrire nul drame trop épais nul secret sinon
(ce secret fut-il)
le charme de la pénombre quand le soir se fait, et que montent en spirales l’odeur de l’été le silence de l’été (où l'eucalyptus invente de nouvelles constellations)
et que ployé vers la terre le ciel se creuse de puits, percées pour la lumière et la forme floue des nuages, où vient couler l'heure lente briller l'heure jaillie : du langage, comme une lave et serrant ciel et terre, venu s'échapper là
ce secret fut-il, insaisissable.
Ce texte a été écrit par Carine Perals-Pujol dans le cadre des vases communicants. Vous pouvez suivre Carine sur son blog expériences d’écriture sur lequel vous trouverez aujourd’hui mon texte en échange.
Et voici la liste des autres participants à ces vases communicants de décembre :
François Bon et Didier da Silva
Nicolas Bleusher et Dominique Hasselmann
Cécile Portier et Christopher Sélac
Samuel Dixneuf-Mocozet et François Bonneau
Christine Leininger et Wana Toctoumi
Juliette Mezenc et Jean-Christophe Cros
Laurent Margantin et Robin Hunzinger
Céline Renoux et Guillaume Vissac
Camille Philibert-Rossignol et Christine Jeanney
Ana NB et Benoît Vincent
G@rp et Michel Brosseau
Danielle Masson et Jacques Bon
Justine Neubach et Franck Queyraud
Louise imagine et Piero Cohen-Hadria
Nolwenn Euzen et Christophe Grossi
L Sarah-Dubas et Ernesto Timor
Isabelle Pariente-Butterlin et allerarom
Louise Blau et J.W. Chan
Danielle Grekoff et J.W. Chan
Candice Nguyen et Quentin
Christine Zottele et Xavier Fisselier
Chez Jeanne et Brigitte Célérier.